dimanche 6 octobre 2019

DCEASED #5, de Tom Taylor et Trevor Hairsine


DCeased va vite, très vite - si vite que le sixième et dernier numéro sortira à la fin de ce mois. La fin du monde n'attend pas. Et Tom Taylor doit finalement se réjouir de cette parution accélérée qui ne peut que valoriser les qualités de son projet. Encore une fois, il n'épargne rien à personne et cette radicalité donne tout son sel à cette histoire, tout comme le dessin vif et brut de Trevor Hairsine.


Captain Atom est mort en se faisant exploser pour écarter Superman et Wonder Woman. La déflagration a rasé Washington, Baltimore et Metropolis. Mais heureusement Black Canary, grâce à son anneau de Green Lantern, a sauvé les vies des proches des héros depuis le sommet du "Daily Planet"

Ensemble les héros survivants à l'apocalypse zombie détruisent les moyens de communication électroniques afin de freiner la contagion. Themyscira mais aussi Gotham, devenue une jungle grâce à Poison Ivy, deviennent des refuges pour les civils.


La Forteresse de Solitude devient celui des héros. Lex Luthor et Cyborg conçoivent les plans pour des arches afin d'évacuer la Terre. Mais cette concentration de sauveurs dans un seul endroit devient un piège mortel quand le Martian Manhunter, infecté, y pénètre et commet un massacre.


Flash/Barry Allen, contaminé par le martien, sème le chaos sur la Terre à toute vitesse. Superman part à sa poursuite et réussit à le tuer avant qu'il ne soit trop tard. Mais dans le choc, l'homme d'acier est touché à son tour.


Profitant que son métabolisme freine la maladie, Superman prend le temps de dire adieu à sa mère, sa femme, son fils. Il quitte la Terre en espérant l'épargner mais l'infection le gagne avant qu'il ne s'en soit suffisamment éloigné...

Ce cinquième épisode confirme ce que j'ai dit de cette saga depuis son début : en se déroulant hors de la continuité et en osant tout ce que les auteurs d'events ne peuvent se permettre dans pareil cas, DCeased réussit à réveiller chez le lecteur des sentiments qu'il n'éprouve plus guère dans ce genre d'histoires. On frissonne, on vibre, on a peur. En somme, on ressent tout, à nouveau, ce que ce type de projet devrait susciter.

Récemment, je lisais un article émettant l'hypothèse que tous les events se passaient hors continuité, comme des "Elseworlds", comme DCeased. Ce qui autoriserait toutes les libertés, permettrait de faire avaler toutes les morts et résurrections. En somme, ces sagas se passeraient dans des univers parallèles où tout pourrait être détruit et recomposé à loisir.

Bien entendu, ce n'est pas si simple et les éditeurs répètent à l'envi que leurs events se déroulent bien dans le même monde que les séries régulières, que les événement impactent bien les héros et les vilains impliqués. Ce sont comme des ponctuations dans une année de parution. DC a même innové en distillant sa Year of the Villain pendant tout 2019, au travers de titres phares et avec plus ou moins de fluidité. Quant à Marvel, selon la formule consacrée (et vidée de tout son sens à force d'être utilisée à chaque fois), "rien ne sera jamais plus pareil" après chaque event...

Tom Taylor a trouvé une parade avec DCeased puisque, là, on est effectivement pas dans la continuité, c'est un authentique "Elseworld", où tout est possible. Mais une autre option serait de revenir à ce que Jim Shooter avait mis en place dans les années 80 avec la première saga Secret Wars, qui se déployait tout en n'empêchant pas les séries régulières de continuer sans devenir des tie-in (par exemple Spider-Man apparut dans son titre avec son costume noir sans qu'on sache qu'il s'agissait d'un reliquat de son séjour sur le monde du Beyonder. Les fans étaient intrigués et il fallait attendre la fin de la saga pour comprendre le pourquoi du comment.).

DCeased en fait s'offre comme une alternative, au même titre que Mister Miracle de King et Gerads. C'est une parenthèse "auteuriste" plus habile qu'on ne le croit, et que DC se permet (contrairement à Marvel) tout en publiant Event Leviathan (qui, lui, se déroule bien dans le monde DC habituel).

C'est aussi l'occasion d'apprécier un dessin qui, sans doute, ne serait pas choisi dans une formule normale. Trevor Hairsine, même encré par Stefano Gaudiano et colorisé par Rain Breredo, a un côté sale, brut, douteux dans son graphisme. Ce n'est pas toujours joli, bien achevé, c'est même souvent limite, avec des finitions absentes, une sorte d'urgence dans le trait. Mais qui colle avec le propos puisque tout le monde est esquinté, "zombifié".

Hairsine, c'est un peu comme du Bryan Hitch moche, sans tous les détails ahurissants, ce côté touffu, impressionnant. Mais l'énergie que diffuse son dessin convient à l'histoire, qui file à une allure folle, au gré de rebondissements énormes, qui ne s'embarrasse pas davantage d'être séduisante, mais est complètement efficace.

C'est étrange, et même savoureusement paradoxal, mais cette fin du monde a quelque chose de vivifiant. Et pour ça aussi, DCeased tranche vraiment avec les conventions. Rendez-vous le 30 Octobre pour un dénouement qui s'annonce, vraiment pour le coup, définitif. 

SPACE BANDITS #4, de Mark Millar et Matteo Scalera


Space Bandits arrivera à son terme le mois prochain avec son cinquième et dernier numéro, mais on peut déjà la compter au nombre des échecs artistiques de Mark Millar (pour qui 2019 aura donc été un mauvais cru). Abusant de tous les (mauvais) tics d'écriture dont il est capable, le scénariste sombre. Matteo Scalera fait ce qu'il peut mais ne peut éviter le naufrage.


Thena Cole et Cody Blue ont cru avoir réussi le plus difficile en accédant à la suite privée de Bowser Weex mais elles apprennent de la bouche du malfrat que la sécurité de l'établissement neutralise toutes les armes dans les locations les plus chères. Il peut donc les affronter sans crainte.
  

Thena alerte les gardes qui embarquent tout le monde. Au sous-sol du lupanar, la manager résout l'affaire de manière expéditive en tuant Weex... Et en libérant Thena et Cody au prétexte qu'elles lui ont permis de se débarrasser d'un client ayant dépassé son crédit et violé toutes les règles.


Les deux filles reprennent leur périple mais sans savoir où aller désormais. En effet la dernière cible de Thena, Kaiser Crowe, est introuvable, tout comme Viggo, l'ex-partenaire et amant de Cody. Jusqu'à ce que celle-ci le remarque sur une retransmission en direct sur le télécast.


Viggo est sur le point d'être marié à la princesse de Most, une des lignées les plus sanguinaires et puissantes de l'univers. Les deux filles l'attrapent au vol mais il les convainc d'avoir été enlevé et d'être promis à un sacrifice. Elles acceptent donc de l'aider à fuir en leur compagnie.


Tandis que le trio se sépare pour préparer leur évasion, Viggo entre en contact avec le complice qu'il a à l'extérieur... Et qui n'est autre que Kaiser Crowe !

Mark Millar a de toute évidence de faire un break et de le mettre à profit pour bien réfléchir à l'avenir de ses productions comics car après le navrant Prodigy, Space Bandits confirme une baisse inquiétante de son inspiration. Pour son pénultième épisode, cette nouvelle série affiche et confirme ses faiblesses de manière vraiment embarrassante, comme si l'auteur écossais avait perdu son mojo.

On le sait, Millar aime "pitcher" ses histoires sur la base de formules accrocheuses et les écrire comme des hommages, des mixes des bandes dessinées ou des films qui ont marqué sa jeunesse. Space Bandits devait être ainsi son "Butch Cassidy et le Kid avec deux héroïnes dans l'espace". Au bout du compte, on est très loin du chef d'oeuvre de George Roy-Hill avec Paul Newman et Robert Redford, même transposé dans le cosmos.

Le scénario se déploie de façon paresseuse et grossière, avec des rebondissements cousus de fil blanc - comme celui qui aboutit au cliffhanger de cet épisode, dont on croit à peine que Millar ait osé le servir. Avant cela, l'invraisemblable et grotesque twist qui a permis aux deux héroïnes de se sortir vivantes de leur face-à-face avec Bowser Weex sombre aux pires accès gore auxquels le scénariste cède régulièrement.

Mais pire que les figures récurrentes, ce qui inquiète, c'est donc l'absence de conviction dans la conduite du récit. Comme dans Prodigy où Millar avait pensé pouvoir se passer d'un méchant consistant, Space Bandits fait l'impasse sur des adversaires bien caractérisés : tous les anciens partenaires de Thena sont interchangeables et sans épaisseur, ce sont de canailles brutales, se comportant de manière excessive et d'une bêtise affligeante. Même quand on croit qu'ils vont poser problème, ils sont écartés par des coups de théâtre providentiels qui traduisent le fait que Millar s'en débarrasse au lieu de les exploiter. 

Si la nullité des méchants est là pour mettre en valeur l'intelligence et les muscles de ses héroïnes, c'est aussi raté puisque Thena et Cody ne sont guère que deux bougresses fonçant dans le tas, en croyant avoir tout prévu, mais en ne calculant rien et en faisant preuve d'une naïveté et d'une mièvrerie gênantes (Thena et son lézard Cosmo, Cody et Viggo). Au lieu d'une aventure féministe, Millar écrit plutôt celle de deux nanas guère plus futées et matures que les hommes dont elles se vengent.

Matteo Scalera ne peut rien faire pour sauver ce naufrage. D'ailleurs, ses planches sont de moins en moins inventives et il est toujours déplorable de voir un talent aussi original illustrer des scènes aussi affligeantes. Suivre un mauvais script qui accapare une pleine page pour montrer la décapitation d'un gredin, même avec un style cartoon et des couleurs flashy, reste un effort vain.

Là aussi, sans doute Millar serait bien avisé de penser à une future série qui compte moins sur un artiste vedette chipé à la concurrence que sur un dessinateur qui veut en découdre et qui lui inspirerait une histoire plus élaborée. Un dessinateur dont le style serait moins convenu pour son genre de récits et qui l'obligerait en quelque sorte à sortir de sa zone de confort.

Tout en tout cas pour ne pas lire quelque chose d'aussi indigent que ça.

vendredi 4 octobre 2019

BIZARRE ADVENTURES, de Jed Mackay et Chris Mooneyham, Sebastian Girner et Francesco Manna, Michael Conrad et Becky Cloonan, Jon Adams et Aaron Conley


Dans le genre publication qu'on n'attendait pas, Marvel fait fort en ressortant de ses tiroirs le titre Bizarre Adventures, populaire dans les années 1970. Test ou one-shot sans lendemain, on verra, mais il faut avouer que l'expérience est très concluante et mériterait d'être prolongée (un peu comme le récent Alpha Flight True North). Au programme, quatre histoires courtes vraiment étranges, mais dépaysantes, avec parmi elles, une vraie pépite.


- Ulysses Bloodstone : The Star-spawned sorcerer (écrit par Jed Mackay, dessiné par Chris Mooneyham.) - Mercenaire itinérant et immortel, Ulysses Bloodstone se rend dans la région montagneuse de Vanda-Gor où sévirait un sorcier terrifiant la population. Il le traque dans une grotte où se trouve, captive, une jeune femme prête à être sacrifiée. Mais c'est un piège...


- Shang Chi the master of kung-fu : The Lesson (écrit par Sebastian Girner, dessiné par Francesco Manna.) - Comme chaque année, à la même période, Shang Chi a rendez-vous avec son maître d'arts martiaux pour un entraînement. Le héros sort de plusieurs mois difficiles et de missions périlleuses, mais ne se défile pas. L'affrontement débute, les deux adversaires déploient leurs coups les plus spectaculaires, jusqu'à ce que le maître fracasse un immeuble entier. Shang Chi se déconcentre lorsqu'il voit un chien menacé par les gravats et perd le match.


- Dracula : Eveline O'Reilly (écrit par Michael Conrad et Becky Cloonan, dessiné par Becky Cloonan.) - Le comte Dracula entre dans un club de jazz où se produit le trio Russoff et remarque dans l'assistance une belle jeune femme qu'il aborde et entraîne sur le balcon. Elle se nomme Eveline O'Reilly et le reconnaît car elle est la fille d'Abraham Van Elsing, le chasseur de vampires. Mais ils s'allient pour combattre le trio Russoff qui se transforment en lycanthropes...
  

- Black Goliath : How does he do that ? (écrit par Jon Adams, dessiné par Aaron Conley.) - Black Goliath fait la promo de son dernier album dans un talk-show tout en se lamentant sur son manque de popularité auprès des fans de super-héros. Pendant ce temps, dans une dimension parallèle, un groupe d'individus miniatures est aspiré sur Terre où il va connaître un triste sort...

Comme l'indique le titre, on trouve dans cette anthologie tout ce qui est qualifiable de "bizarre". A part la dernière histoire qui met en scène, avec beaucoup de distance et de dérision un super-héros costumé, la production se détache donc de ce que livre habituellement Marvel pour aller explorer d'autres territoires, abandonnés depuis longtemps.

Le premier récit donne le "la" : Ulysses Bloodstone est un personnage oublié, ou alors seulement vaguement identifiable comme étant le père de Elsa Bloodstone, mise en lumière dans la maxi-série Nextwave de Ellis et Immonen. Ses aventures se déroulaient dans une époque lointaine du passé et ressemblaient à celles de Conan le barbare. Avec sa pierre de sang détachée d'une météorite et incrustée dans sa poitrine, l'immortel mercenaire traque des monstres, et ici affronte un sorcier qui est en vérité un skrull désireux de rentrer chez lui.

Jed Mackay (déjà présent au générique de Alpha Flight True North) va droit au but en soignant ses ambiances : décor hostile, personnages patibulaires et taiseux (pas de dialogues, juste une voix-off), action brutale. On n'est pas habitué à tant de rudesse mais c'est justement ça qui séduit. Et le choix de confier le dessin à Chris Mooneyham, très influencé par Walt Simonson, est parfait : il ne fait pas lui non plus dans la dentelle, avec un trait épais, rugueux, mais qui colle au propos. Bonne pioche.

Shang Chi ressort de sa boîte juste à temps car il va avoir les honneurs d'un long métrage dans quelques mois. Le maître du kung fu, qui fut l'égal en son temps de Iron Fist, avait bien refait surface dans les Avengers périod Hickman, mais ensuite plus personne ne s'est intéressé à lui.

L'histoire que lui consacre Sebastian Girner ressemble à un petit plaisir de fan car l'argument est très mince. Le dessinateur Francesco Manna a donc toute latitude pour s'amuser à chorégraphier un combat spectaculaire où chaque coup porte un nom délirant et cause des dégâts ahurissants. Il en ressort que Shang Chi n'est pas le maître du kung-fu, ce qui est assez ironique.

Le troisième segment est la pépite du lot : il faut dire qu'il est concocté par Becky Cloonan, qui vole la vedette à son partenaire scénariste Michael Conrad. Tout ressemble à l'auteur-artiste dans ce conte miniature sur Dracula, à la fois sentimental, émouvant, mouvementé, fantastique. 

Les protagonistes dansent avec grâce tout en bataillant contre des loups-garous dans un club de jazz. Mais la mélancolie rattrape tout le monde, héros et lecteur, dans un épilogue sublime sur le temps qui passe et les sentiments inavoués, l'amour non partagé. C'est follement beau, et vraiment, on aimerait lire plus souvent des pages dessinées par Cloonan.

Enfin, la revue se termine par une vraie curiosité : l'aventure de Black Goliath n'a ni queue ni tête, je ne suis même pas sûr de l'avoir saisie, mais les scènes avec le héros sont très drôles, avec une pointe salace irrésistible.

Ici aussi, le scénariste, Jon Adams, se fait damer le pion par son dessinateur, Aaron Conley, dont le style très cartoon est savoureux. Les couleurs flashy, le côté rétro blaxploitation, l'absurdité générale, sont un régal.

Croisons les doigts pour que Marvel répète cette opération car le contenu est très bon et rafraîchissant. Les équipes artistiques tiennent toutes leurs promesses, et rien que pour le sublime Dracula de Becky Clooney, il ne faut pas passer à côté.      

jeudi 3 octobre 2019

HOUSE OF X #6, de Jonathan Hickman et Pepe Larraz



Ce dernier numéro de House of X (avant celui, la semaine prochaine de Powers of X) est une nouvelle fois sensationnelle. Jonathan Hickman fait usage d'une narration très directe, simple car l'essentiel est désormais établi. Pourtant, cela reste passionnant, intense, et même parfois drôle. Pepe Larraz aura aussi accompli un sans-faute tout au long de cette aventure - et j'espère qu'on le retrouvera vite sur un X-book.


Krakoa, il y a un mois. Le Pr. X présente à Moira McTaggert et Magneto la version V de Cerebro, mise au point par Forge. Il s'adresse à tous les humains de la planète pour leur communiquer la situation nouvelle des mutants et les conditions qu'il pose pour leur souveraineté.


En échange des remèdes miracles produits par l'île et transformés par les scientifiques y résidant, la Nation X doit être reconnue à part entière. Les mutants de naissance y sont tous les bienvenus et seront jugés par les lois de leur communauté. Cela n'est pas négociable.
    

Aujourd'hui. Le Conseil de Krakoa siège - seul un de ses douze membres est absent. Les premières lois sont votées : ne tuer aucun humain, respecter l'île comme une personnage et non comme un site, se reproduire. L'unanimité est requise et obtenue.


Dents-de-sabre est présenté devant le Conseil. Parce qu'il a enfreint à de nombreuses reprises (y compris lors de sa dernière sortie, lors du cambriolage chez Damage Control) les règles, il est condamné. Il est englouti dans les entrailles de l'île pour y être placé en stase définitivement.


Le Conseil se retire. Une fête est donnée où chacun profite de l'occasion et de l'ambiance. Parents et enfants, amis et ennemis communient dans la musique et les lumières. Observés par Apocalypse, Magneto et le Pr. X contemplent leur oeuvre.

Ce qui restera de House of X (et Powers of X, même s'il n'est pas exclu qu'advienne une surprise - la couverture est d'ailleurs très énigmatique et grave), ce sera, quelque soit la pérennité des idées de Jonathan Hickman, la refondation la plus impressionnante de l'univers mutant depuis très longtemps. Sans doute la plus vaste, la plus profonde, la plus complète, la plus ambitieuse.

En effet, depuis trois mois, le scénariste ne s'est pas contenté d'un énième ravalement de façade, d'un relaunch ou d'un reboot. Il a fait oeuvre d'architecte, comme ce que Marvel voulut à l'époque de Avengers vs X-Men avec Bendis, Brubaker, Remender, Aaron et (déjà) Hickman - mais sans effet aussi probant. Hickman n'est pas seulement ici un auteur à qui l'éditeur a donné carte blanche pour relancer les X-Men, il s'est mué en une sorte d'editor qui ne dit pas son nom (et qui a imposé sa vision, bien plus franchement que Jordan White, en charge de la franchise).

Des esprits chagrins, à qui les changements apportés par Hickman n'ont pas plu, se plaisent à prédire que, fidèle à lui-même, Marvel n'attendra pas longtemps pour tout effacer et recommencer. Pourtant, moi, je crois en Hickman, je crois au potentiel de son projet et aux développements qu'apporteront dans leurs séries Gerry Duggan, Tini Howard, Ed Brisson, et Hickman lui-même (même s'il ne va pas surveiller ce que ses collègues feront). Je trouve même que c'est son travail chez Marvel le plus abouti, le plus inspiré, celui sur lequel on sent le plus un investissement personnel. Il aime les mutants et a cherché (et trouvé !) des solutions pour les réparer, les remettre d'aplomb, les faire évoluer, dans le bon sens.

Il ne s'agit pas d'affirmer que la geste "Hickmanienne" est la seule valable, mais d'une part il est le seul à s'être collé à un tel ouvrage, en convaincant Marvel d'arrêter toutes les séries X en cours pour poser de nouvelles bases, redistribuer les rôles, donner une nouvelle impulsion à toute la gamme, et ensuite parce qu'il est arrivé avec des idées claires mais arrêtées sur les mutants, leur passé et leur avenir. Tout, du sol au plafond, de la cave au grenier, a été analysé par Hickman et restauré, remis en perspective, avec un souci évident pour réconcilier la tradition et l'originalité (ça passe à la fois par des pistes narratives comme par des détails esthétiques).

Avant lui, il n'y a pas eu que du mauvais, même si les  X-Men de Grant Morrison constituent la dernière grande révolution mutante chez Marvel. Seulement, les réussites étaient des coups d'éclats, des efforts ponctuels et isolés. Par exemple Astonishing X-Men de Whedon-Cassaday. Ou le début d'All-New X-Men et la fin d'Uncanny X-Men version Bendis. Ou Wolverine et les X-Men d'Aaron. Ou Uncanny X-Force de Remender. Mais rien d'équivalent au projet global de Hickman.

On en voit la terminaison (ou du moins une des terminaisons) dans ce HoX #6. L'épisode, comme je l'écris plus haut, est d'une facture narrative très simple, directe. On démarre par une scène située un mois auparavant, quand Charles Xavier, muni du casque Cerebro V mis au point par Forge, prévient les humains du monde entier du changement radical de la situation des mutants. On mesure pleinement à cette occasion à quel point le chantier a été réalisé dans le secret, à l'insu de la majorité. 

Et cela revêt une réalité concrète : les mutants ne sont plus des victimes, ne subissent plus. Désormais, ils disposent d'un pays, avec une économie, une diplomatie, une armée, une science et une technologie révolutionnaires. C'est une puissance majeure sur le plan géo-politique. Et Charles Xavier l'établit sans ambiguïté : son idéal de cohabitation a vécu, il reconnaît même qu'il s'agissait d'une illusion, d'une utopie. Il est en situation de poser ses conditions, sans faire de cadeau (mais sans non plus déclarer de guerre) - on revient aux produits miracles de l'île et à leur commercialisation en échange de la reconnaissance de Krakoa comme Nation X.

On se souvient, via cette scène, de la tentative pathétique de Marvel d'imposer les Inhumains comme une franchise (peut-être remplaçante de celle des X-Men -c'était avant le rachat de la Fox, qui détenait les droits d'exploitation cinéma des X-Men, par Disney). Un échec lamentable, dû surtout au fait que le projet avait été entrepris sans préparation sérieuse, sans chef d'orchestre véritable (Matt Fraction avait jeté l'éponge à cause de divergences artistiques... Et avait quitté Marvel peu après). Et puis, en fin de compte, les Inhumains n'ont jamais eu la côte des X-Men : ce ne sont pas des créatures aussi sympathiques que les mutants, avec une portée symbolique équivalente.

Ce qui a planté les Inhumains, Hickman semble en avoir tiré tous les enseignements à l'heure de veiller au chevet des X-Men. Car on reconnait des idées reprises mais adaptées, comme de construire une société mutante, en tenant compte de tous les paramètres nécessaires à cette ambition. Hickman a remis au centre le Pr. X et Magneto, a totalement réécrit Moira McTaggert, a utilisé des X-Men iconiques dans des rôles précis (et logiques), et a osé unifier héros et ennemis, bons et mauvais mutants.

On en trouve la représentation dans le second acte de l'épisode avec le dévoilement du Conseil de Krakoa. A l'exception d'un membre (absent, mais qui n'est finalement pas si difficile à deviner par déduction - en effet, c'est un personnage absent de HoX-PoX depuis le début, alors que très populaire auprès des fans et incontournable depuis presque 40 ans...), y figure une galerie de mutants emblématiques, de toutes les époques. Mais avec, quand même, des surprises (Nightcrawler promu, là où on pouvait plutôt attendre Cyclope). 

Les lois cardinales de la Nation X permettent à Hickman de délimiter un périmètre mais aussi d'ajouter une pointe d'humour (lorsque Nightcrawler justement est titillé par sa mère, Mystique, ou quand Mr. Sinister est mis en garde par Exodus). Mais évidemment, c'est le procès de Dents-de-sabre qui constitue le point d'orgue de l'épisode. Le sort qui lui est réservé est glaçant tout en s'appuyant sur l'un des principes établis par les chefs qui siègent, et l'on se dit que l'accusé ne pouvait guère échapper à sa sentence. Il n'empêche, comme Xavier, on sort de cette scène avec un sentiment de malaise prégnant. Non, ça ne rigole pas chez les mutants et ils n'épargnent pas les moutons noirs de la famille. Sur ce coup, Hickman confirme son génie pour croquer des personnages équivoques, instaurer un climat intense (comme lors de la scène avec Storm et les revenants dans HoX #5) et pas forcément confortable pour le lecteur ni flatteur pour les héros. Il y a bien dans cette Nation X un côté religieux, cultuel, dérangeant, qui rend les X-Men à la fois plus cohérents (en termes de communauté) et plus troubles (sur le plan moral). Comme un écho au monologue de Xavier dans la première scène, on mesure le changement de statut et de règles chez les mutants : ce n'est pas seulement leur rapport au monde qui a changé - entre eux aussi, ce n'est plus pareil.

Et ce n'est pas la nouba de la fin d'épisode qui soulage tellement. Certes, comme Magneto le dit à Xavier, ce qui est désormais est impressionnant, spectaculaire (les X-Men ne sont plus des insulaires, à la périphérie du Marvel Universe, c'est un véritable contre-pouvoir, une alternative). Mais il y a dans ce moment de liesse collective une impression qui se confirme : les X-Men ressemblent à une secte. Krakoa est une sorte de temple, on y célèbre des ressuscités dans une ferveur hystérique, on y envoie des soldats à une mort certaine - mais sans conséquence puisqu'on peut les ramener à la vie - , on y juge en petit comité des pécheurs qui sont ensuite jetés aux oubliettes. Tout en entretenant ave l'extérieur des rapports stricts et essentiellement marchands ("si tu me reconnais, je te vends des drogues miracles"). Ce ne sont plus des mutants attachants parce que persécutés, ce sont les nouveaux maîtres du monde, de "nouveaux dieux" comme l'annonçait Magneto dans le premier épisode. Et ils sont si impressionnants qu'on se demande bien en effet qui pourrait les stopper (les Avengers paraissent bien petits désormais, même compte tenu des efforts de Black Panther pour fédérer des alliés autour d'eux. En attendant de voir ce que Marvel va faire des Eternels - dont le retour est inévitable au premier plan avec le film en tournage - , les X-Men accèdent à une nouvelle dimension).

Visuellement aussi, HoX aura donné une image épatante. Pep Larraz s'est imposé comme un dessinateur taille patron avec ces six épisodes. Auparavant, déjà, il donnait des gages très prometteurs, mais parfois ses efforts étaient un peu à l'image des séries sur lesquelles il travaillait, avec la personnalité des scénaristes dont il dépendait (comme Gerry Duggan sur Uncanny Avengers, plein de pep's mais plus tonique que rigoureux).

Dans cet ultime épisode en particulier, on peut voir le supplément de discipline que s'est imposé Larraz au contact des scripts très élaborés de Hickman. Bien entendu, l'artiste espagnol est très à l'aise dans l'action et le grand spectacle : les pages finales avec les mutants réunis et festoyant sont très belles et témoignent d'une générosité dans le détail assez fabuleuse, qui suffirait à combler n'import qui.

Pourtant, dans le coeur de l'épisode, avec le vote des lois et le jugement de Dents-de-sabre, Larraz doit composer avec un découpage austère, des "gaufriers" en neuf cases dignes de Tom King et Alan Moore, et des "talking heads". Tout passe par l'expressivité des personnages, leurs attitudes, leurs gestuelles. Il faut faire preuve de maîtrise pour que la scène respire tout en montant en pression, que la tension cohabite avec des pauses, que chaque "acteur" ait son moment. Et Larraz y parvient, subtilement, sans bâcler ni céder à la facilité. On ne sent pas un dessinateur qui se retient mais qui a appris à doser ses effets et les met au service d'une narration au cordeau.

La voie est à la fois désormais libre pour le grand final de Powers of X, qui sera, à n'en pas douter, inattendu, mais surtout pour le retour d'une vraie collection de "X-books", dont il appartiendra aux auteurs de faire honneur à Hickman et son fantastique travail de refondation.        

dimanche 29 septembre 2019

ACTION COMICS #1015, de Brian Michael Bendis et Szymon Kudranski


La notion d'univers partagé est au coeur des comics super-héroïques. Mais si elle est acceptable généralement, il arrive aussi qu'elle encombre plus qu'elle n'améliore vraiment lesdits comics. C'est ce qui se passe avec les séries de Brian Michael Bendis en ce moment, où il doit composer avec des personnages qui se croisent - et ralentissent substantiellement ses intrigues en cours. Et, pour ne rien arranger dans le cas d'Action Comics, c'est visuellement moche.


Naomi McDuffie vient de se crasher à Metropolis. Superman arrive sur place et rassure la jeune fille en lui proposant son aide. Elle lui explique n'avoir découvert ses pouvoirs que depuis une heure et ne désire faire aucun mal autour d'elle.


Superman conduit Naomi au Hall de Justice pour qu'elle y soit examinée. Le Dr. Ray Palmer (Atom) se joint à eux tandis que la jeune fille révèle ses origines à Superman. Ainsi apprennent-ils leur point commun : tous deux sont des orphelins venus d'une autre planète.


Batmana arrive, sollicité parce qu'il a l'habitude des jeunes. Il teste Naomi sur ses pouvoirs, après qu'elle ait tenté, en vain, de situer sa planète natale sur une carte du Multivers. Batman l'écoute évoquer Zumbado, qui a détruit son monde et menace la Terre.
  

Superman doit s'absenter. Il s'interpose entre Red Cloud et Rose and Thorn dans un club attaqué par cette dernière. Mais Red Cloud a désormais des pouvoirs nettement augmentés grâce à l'intervention de Lex Luthor, lui-même investi d'une partie de la puissance cosmique de Perpetua.


Le combat qui s'engage entre Superman et Red Cloud se déplace ailleurs dans la ville. Mais l'homme d'acier est en sérieuse difficulté. Il subit et retient ses coups, espérant que son adversaire acceptera de se faire aider. Mais Red Cloud s'acharne et met Superman à terre...

Avec l'irruption de Naomi dans les pages d'Action Comics, c'est un peu la répétition de celle de la Légion des Super Héros dans Superman que semble nous rejouer Brian Michael Bendis. Mais autant les héros du futur ont rapidement justifié leur intervention (due à l'idée de Jon Kent d'unifier les planètes en une formation similaire aux Nations Unies), autant Naomi tombe comme un cheveu dans la soupe et son passage promet d'être pénible.

Je l'ai écrit à l'occasion de la parution de la série qui lui était consacrée, mais Naomi a été une déception. Copie peu inspirée de Miles Morales, et ersatz de Superman, la créature de Bendis manque singulièrement de relief et n'égale franchement pas ses modèles. Bien qu'une seconde saison de sa série soit prévue, on sait par ailleurs que la jeune fille va ensuite grossir les rangs déjà bien garnis de Young Justice, comme s'il fallait lui trouver un endroit où exister.

L'idée, ici, c'est qu'elle se crashe à Metropolis (coup de bol puisque c'est justement là où elle voulait aller) juste une heure après la découverte de ses pouvoirs. C'est donc la suite directe du dernier épisode de sa propre série... Qui date d'il y a quand même deux mois ! Mais, baste, passons sur ce léger décalage horaire.

Bendis est habile et consacre les trois quarts de l'épisode à l'examen de Naomi que Superman rencontre, puis emmène au Hall de Justice pour qu'elle soit analysée par Ray Palmer (Atom) puis Batman. Les scènes que le scénariste écrit sonnent très juste, on reconnait son talent pour faire vivre des personnages d'âges divers et tisser entre eux des liens naturels (Naomi est orpheline, comme Batman, et vient d'une autre planète, comme Superman. Mais elle traîne un adversaire potentiellement dangereux à sa suite).

Néanmoins, je me suis dit, en lisant cela, que tout aurait eu mieux sa place dans Naomi, la série. On s'en rend compte avec le dernier quart de l'épisode quand Superman doit subitement partir du Hall de Justice. "Leviathan ?" demande Batman (comme le lecteur). Non : Red Cloud (la méchante intermittente de la série). Comme elle a été upgradée par Luthor, elle flanque une raclée au kryptonien. Qui va l'arrêter ?

La réponse, évidente, puisqu'elle est en couverture, devient embarrassante. Peut-être est-ce une ruse, une fausse piste - et je l'espère. Mais ce serait bien pratique : Naomi neutralise Red Cloud, elle fait ainsi ses preuves devant Batman et Superman - qui se trouve débarrassé à bon compte, avant de pouvoir s'inquiéter à nouveau de Leviathan (dont on saura tout en Novembre).

Comme je le disais en préambule, l'univers partagé est un des piliers des comics de super-héros. En soi, ça ne me pose aucun problème. Mais je préfère quand ça n'implique pas ce genre de parasitage où un personnage est en transit dans une série où il n'a rien à faire, surtout au moment où le héros de la série en question ne manque déjà pas d'occupations.

Je préférerai aussi qu'on soit déjà en Novembre pour être débarrassé de Szymon Kudranski dont les planches me sortent par les yeux tant elles sont laides et mal foutues. Que DC attribue à Action Comics un vrai dessinateur, régulier, à ce titre !

Pénible à presque tous les égards.