jeudi 13 décembre 2018

THE MAGIC ORDER #5, de Mark Millar et Olivier Coipel


Autant prévenir d'entrée : si vous lisez le résumé de l'épisode qui suit et sa critique, ils révèlent des informations capitales. Donc je recommande de consulter cet article si vous avez lu ce cinquième chapitre de The Magic Order - ou que cela ne nous dérange pas d'en connaître le contenu avant. Mark Millar et Olivier Coipel ne ménagent personne pour leur pénultième acte.


Chicago. Gabriel Moonstone emmène sa femme, Louise, à l'Art Institute, où se situe le Q.G. de l'Ordre Magique, afin qu'elle y soit à l'abri de Mme Albany. L'oncle Edgar lui tiendra compagnie le temps qu'il aille règler son compte à l'ennemie avec Regan et Cordelia.


Le trio se téléportent dans la voiture d'Angus, le gardien du royaume de Mme Albany, afin qu'il en donne la localisation et le moyen d'y entrer. Pour obtenir ces informations, ils n'hésitent pas à recourir à des supplices sophistiqués.


Los Angeles. Regan, Cordelia et Gabriel sont devant le Charles Laughton Theater où, pour entrer, ils doivent avouer leur pire souvenir : le premier livre une anecdote dérisoire, la deuxième se rappelle du départ de sa mère, le troisième évoque l'enterrement de sa fille.


A l'intérieur, Mme Albany attend ses visiteurs tranquillement. Regan la défie. Elle demande à Gabriel de le faire taire et il obéit en le tuant ! Cordelia est médusée et comprend que son frère est l'assassin d'Albany.


Gabriel a trahi les siens, tué son père, parce qu'Albany lui a promis de ressusciter sa fille. Pendant ce temps, Lord Cornwall sous l'apparence de Louise tue l'oncle Edgar afin de voler l'Orichalcum. Cordelia est seule, destinée à être sacrifiée pour permettre à sa défunte nièce de revenir parmi les vivants.

Je vais vous ouvrir les portes de ma petite cuisine où je prépare mes critiques. Après avoir lu un épisode/album, j'en rédige un résumé puis je poste son analyse comme ça vient, inspiré (ou pas) par ce que j'en ai retenu.

La meilleure des aides, au-delà du résumé ou d'éventuelles notes, provient surtout de la bonne construction dudit épisode. Il y a un vrai plaisir à lire et critiquer un scénario bien bâti parce qu'on en distingue bien la charpente, les temps forts, les moments plus calmes, son climax.

Pour cela, il n'y a pas besoin de réinventer la roue : un bon auteur est d'abord un auteur qui sait bien raconter, mener son lecteur où il le souhaite, le surprendre au moment voulu avec l'intensité espérée. C'est pour cela que je suis bon client de Mark Millar : une fois qu'on se concentre sur ses scripts et qu'on oublie le bâteleur, on constate que, s'il ne transcende pas souvent le genre qu'il explore, il en connaît bien les ressorts. Suffisamment pour balader le fan et aider le critique.

Par ailleurs, Millar a des Lettres comme on dit : depuis plusieurs années maintenant, son "Millarworld" revisite des classiques des comics ou de la littérature, les mixe parfois. C'est à mon sens moins de la paresse qu'une déclaration d'amour sincère à ces univers.

The Magic Order, comme il l'a expliqué en interview, est une déclinaison du Roi Lear de Shakespeare - d'ailleurs Regan et Cordelia doivent leur prénom à des personnages de cette pièce. Dans les trois premiers épisodes, le scénariste soulignait les tourments de Leonard Moonstone au moment de passer la main à des enfants impréparés.

Dans cet épisode, tout tourne autour d'un fameux twist avec la révélation de la traîtrise de Gabriel dont on découvre qu'il était celui qui se cachait derrière le masque du Vénitien, l'assassin de Mme Albany. Patricide, il s'est retourné contre les siens car on lui a promis la résurrection de sa fille. Cette motivation est suffisante autant que le rebondissement était imprévisible. C'est un de ces tours de passe-passe habile mais puissant que j'apprécie et que Millar maîtrise parfaitement.

Mais la manoeuvre n'est appréciable réellement que si elle est bien mise en scène et Olivier Coipel l'a bien compris. La série a pris du retard depuis le troisième épisode, comme si ce tournant avait impacté la productivité du français et l'avait poussé à doser davantage ses effets.

Pourtant, malgré ces délais, impossible de faire la fine bouche à chaque nouvel épisode. Bien entendu, les finitions, notamment au niveau des décors, sont moins impressionnantes qu'au début : Coipel a recours à des trucs, il dissimule, il joue avec les ombres. Mais c'est judicieusement produit car les frontières deviennent plus floues à mesure que le récit avance, les théâtres des affrontements sont moins figuratifs (on se balade entre les dimensions), et donc si l'environnement est moins détaillé, il correspond à ce flou.

En revanche, Coipel soigne toujours autant l'expressivit des personnages, et je ne parle pas seulement des visages mais des attitudes, du découpage avec des compositions toujours bien senties. Chaque image livre une info sous un angle différent, il y a une vraie exigence pour diversifier chaque plan par rapport au précédent et lui donner une puissanc graphique.

Millar convoque aussi Robinson Crusoé puis L'Île du docteur Moreau le temps d'une séquence spectaculaire que Coipel sert avec une force visuelle, un sens esthétique remarquables. La dernière page offre aussi une vue menaçante et épurée où Cordelia est visée par des baguettes magiques pointées sur elle comme les quartiers d'une pendule, à l'heure du jugement dernier.

L'escapist des Moonstone sortira-t-elle de ce traquenard ? En tout cas, Mark Millar annonce, dans le courrier des lecteurs de ce numéro qu'il commencera à écrire le Volume 2 de The Magic Order après Noël... 

mardi 11 décembre 2018

L'ÎLE AUX CHIENS, de Wes Anderson


Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.

Le maire Kobayashi et le major Domo

Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.

King, Rex, Chief, Boss, et Duke

Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.

 Jupiter et Oracle

Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.

Atari et les chiens à la recherche de Spots

Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant  droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser. 
  
Chief et Atari

La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.

C'est la guerre !

Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.

Tracy Walker mène la révolte pro-chiens

Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
  
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire

Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.

Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).

Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.

De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.

Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.

Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).

Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).

Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.

La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.

Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.

Le casting vocal du film

On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).

lundi 10 décembre 2018

DIE #1, de Kieron Gillen et Stéphanie Hans


Die ("Meurs" en v.f.), c'est selon les propres mots de son scénariste-créateur, Kieron Gillen, "Jumanji en version goth". Si, comme moi, vous n'avez pas vu les deux films, ça vous fera une belle jambe. Mais si vous tombez sur une preview de ce premier épisode, avec les planches sidérantes de Stéphanie Hans, vous oublierez vite vos lacunes pour embarquer dans cette série très prometteuse.


1991. Cinq adolescents répondent à l'invitation de leur ami, Chuck, pour participer à un jeu de rôles chez leur hôte, Solomon. Il leur a promis une expérience unique avec "Die". Chacun y incarne un personnage. Mais la partie va dégénérer.


1993. Cinq des joueurs sont retrouvés à plusieurs kilomètres de Strafford par une automobiliste en pleine nuit sur la route. Angela dîte "Ash", a un bras amputé. Les autres déclarent qu'ils ne peuvent pas dire ce qui s'est passé depuis leur disparition.


2018. Les membres de la bande se sont perdus de vue, à l'exception de Ash et Dominic. La mère de Solomon est désespérée par la perte de son fils. Chacun est resté traumatisé par les événements et leurs vies sont une suite d'échecs.


Jusqu'à ce que Dominic reçoive dans un colis le dé de Solomon, ensanglanté. Il cherche à le briser puis convient avec Ash d'en parler avec les autres. Ils se retrouvent chez Chuck, qui a fait fortune en écrivant un film inspir de leur histoire.


L'ambiance est à la fois déprimée et tendue. Dominic présente le coffret qu'il a reçu et l'ouvre. Le dé se met à irradier. Le groupe est aspiré... Ailleurs. Ils resurgissent dans le monde parallèle du jeu, vingt-sept ans après y avoir pénétré.


Alors que chacun se demande comment réagir, le ton montant rapidement entre Ash et Isabelle tandis que Dominic et Matt restent interloqués et Chuck est excité, le dé s'envole pour rejoindre un inconnu qui approche. Ils reconnaissent alors Solomon et comprennent qu'il faut finir la partie.

A la fin de ce premier épisode, plus long que la normale, Kieron Gillen revient sur la génèse du projet. Lors d'une convention, ils dînaient avec son partenaire de la série The Wicked + The Divine du jeu de rôles Donjons et dragons et de son adaptation en  dessin animé à la télé. Au terme de sa diffusion, les héros restés piégés dans le monde parallèle de leurs aventures.

Gillen devint obsédé par la suite et la conclusion à donner à cette histoire. Tant et si bien que le synopsis de Die s'imposa à lui en une nuit d'insomnie. Réticent à l'idée de s'engager dans une autre série, il ne résista pourtant pas à en tirer un script, au point de corriger des éléments du "pilote" (qui dévoilaient des indications sur la suite). Puis il soumit tout cela à Stéphanie Hans.

Depuis qu'il vit de ses créations originales chez Image Comics, Gillen écrit sur mesure pour des artistes. Il avait collaboré avec la française quand il scénarisait Journey into Mystery chez Marvel, dont elle était la cover-artist. Hans n'avait jamais osé s'investir dans une série régulière mais son agenda le lui permettait désormais.

Et le résultat est stupéfiant. On est immédiatement addict à cette intrigue simple et fantastique, qui flirte avec l'épouvante et le ludique à la fois. La narration a tout de suite une ampleur, une profondeur car Gillen ouvre avec deux scènes situées dans le passé, où son sens de la suggestion et de l'ellipse fait merveille. On devine que des choses horribles se sont passés, juste assez pour être hameçonnés.

Quand le récit se pose de nos jours, les protagonistes sont dans un sale état psychologique, conséquence d'un trauma profond qui a affecté leur vie privée et professionnelle (à l'exception apparente de Chuck, qui en a tiré parti). La façon dont le script relance la machine est mystérieuse mais vouée à être expliquée plus tard.

Puis le dernier tiers de l'épisode est à la fois convenu (retour dans le jeu, reprise de la partie) et malgré tout sidérante. Sur ce point Die doit alors beaucoup à Hans qui réalise des planches magnifiques en couleurs directes.

Le rendu est inquiétant et beau, à la fois brut et subtil. L'impression est assez unique, en tout cas elle rend l'expérience de la lecture tout à fait saisissante. Dès les premières pages, on est plongé dans une atmosphère flippante, avec des teintes dorées. Puis le bleu domine pour coller au spleen général des survivants. Et le rouge domine lorsqu'on traverse les dimensions.

La virtuosité de Hans s'exprime aussi par son habileté à découper des scènes majoritairement calmes et au texte fourni (dialogues et voix-off). Elle réussit à rendre les émotions palpables, le malaise prégnant, à rendre crédible le fantastique. Quand nous suivons les héros dans le monde de "Die", pas besoin pour la graphiste de pousser sur les décors : le jeu des lumières suffit à installer un cadre impressionnant.

On pense à la réussite qu'est Saga, pour l'adresse narrative et l'inventivité visuelle, cette combinaison de talents qui confère à l'ensemble un aspect et un ton uniques. Die a en tout cas tout pour égaler cette illustre exemple, surtout au moment où Vaughan et Staples ont mis leur série en pause pour une durée indéterminée.   

WINTER SOLDIER #1, de Kyle Higgins et Rod Reis


Initialement annoncé comme une série illimitée, cette relance de Winter Soldier (après les runs d'Ed Brubaker et Jason Latour) est finalement publiée comme une mini en cinq parties. Peut-être que si les lecteurs répondent présents, le projet de Kyle Higgins et Rod Reis changera de dimension. Et en profitera pour corriger quelques énormités...


Chicago, Illinois. L'agent de police Arthur Hayes est impliqué dans une sale affaire montée par deux de ses collègues. Une fois chez lui, il trouve le Soldat de l'Hiver avec qui il est entré en contact pour le sortir de ce pétrin.


Mais ses deux collègues le surprennent en train de fuir et Bucky doit les écarter, s'apercevant au passage que l'un des flics ripous a des super-pouvoirs. Malgré tout, la mission est accomplie pour Bucky Barnes.


Shelbyville, Indiana. Bucky fait réparer son bras mécanique par Tony Stark à qui il explique ce qu'il fait avec Sharon Carter : il s'agit de tirer d'un mauvais pas des individus en leur fournissant une nouvelle vie - une identité, un travail, un logement.


Mais pour le Soldat de l'Hiver, cela est surtout un moyen de se racheter des années où il a été manipulé par les soviétiques comme tueur et ce, même s'il a été amnistié depuis par le gouvernement américain.


Bucky se rend dans le Wisconsin rendre visite à Terry, qu'il a justement aidé. Mais celui-ci a commis l'erreur de contacter sa fiancée, Amy, de sa nouvell situation. Une fusillade éclate dans le bar et Bucky, blessé, est alors menacé par un jeune garçon vêtu de son ancien costume...

En 2012, Ed Brubaker, qui achevait son run de Captain America, gagnait le droit de développer une série consacrée au Winter Soldier, sa re-création de Bucky Barnes. Malgré des épisodes de qualité, le succès ne fut pas au rendez-vous et le scénariste n'allait plus tarder à plier bagages pour se consacrer uniquement à ses creator-owned chez Image (Fatale, Killed or be killed, Velvet...). Jason Latour reprit le flambeau le temps d'un arc puis le titre fut annulé.

Bucky a connu depuis une traversée du désert, n'apparaissant qu'ici ou là, mais sans plus avoir de série. Le vent tourna lors du (pourtant lamentable) event Secret Empire où les personnage gagna une amnestie pour ses crimes passés en affrontant l'Hydra.

Mais depuis que C.B. Cebulski a pris du galon chez Marvel, la prudence est de mise pour relancer des personnages comme Bucky : soit on leur accorde une chance via des comics digitaux, soit via des mini-séries. C'est cette dernière option qui a été choisie pour Winter Soldier.

Kyle Higgins a trouvé un job original pour le héros : il assure une sorte de protection des témoins en permettant à des civils dans une très mauvaise passe de refaire leur vie, sous un faux nom, avec un travail et un logement ailleurs. C'est aussi une manière de se racheter pour ses propres fautes : Bucky Barnes a eu droit à une seconde chance et en fournit une à d'autres.

Ce n'est pas franchement palpitant, en tout cas pour l'instant, mais en délocalisant l'action (on voyage entre l'Illinois, l'Indiana et le Wisconsin) et en sortant de la routine héros-vilain, la proposition est louable. Le problème est ailleurs.

Car Higgins base Bucky (et Sharon Carter, qui le soutient) dans un coin de l'Indiana où tout le monde le connaît (il y a grandi). Pas l'idéal pour un type qui doit faire profil bas pour son job. Par ailleurs, le Soldat de l'Hiver continue d'arborer son bras mécanique, qui plus est avec son étoile rouge soviétique sur l'épaule. Ne serait-il pas plus judicieux de cacher cette appendice voyant et d'effacer ce tatouage ?

La fin est convenue au possible puisque, évidemment, un des "clients" de Bucky finit par commettre l'erreur d'avertir un de ses proches de sa situation, ce qui provoque un gros souci. La fusillade qui s'ensuit (et qui coûte la vie au bonhomme) aboutit à l'apparition d'un tueur à l'apparence troublante, ce qui rattrape un peu le coup.

Pour mettre cela en image, Marvel a fait appel à Rod Reis, un dessinateur qui aimerait sans doute un bon succès pour se faire un nom. Il lui faudra bien ça pour faire oublier que son style évoque fortement celui de Phil Noto, avec un (très léger) zeste de Bill Sienkiewicz.

Comme ses glorieux modèles, Reis assume dessin, encrage et colorisation. Le résultat n'est pas déplaisant mais souffre des comparaisons et manque de dynamisme dans les scènes d'action, ce qui est embêtant pour une série de ce genre.

Malgré tout, Higgins et Reis savent placer quelques élements-clés pour le lecteur qui connaîtrait mal le héros, en résumant ses faits d'armes (sidekick de Captain America, Winter Soldier, remplaçant de Captain America) et traumas attachés. C'est efficace.

Ce projet est donc prometteur, bien que maladroit sur certains points. Bucky a-t-il le potentiel pour être la vedette d'une série régulière ? Les auteurs ont quatre épisodes pour le prouver.   

dimanche 9 décembre 2018

CROWDED #5, de Christopher Sebela et Ro Stein


La fin du premier acte approche (ce sera pour le prochain numéro, en Janvier) et Crowded continue à se dérouler sur un rythme d'enfer. Le lecteur est aussi rincé en finissant l'épisode que les deux héroïnes, plus que jamais dans l'oeil du cyclone. Christopher Sebela et Ro Stein préparent un final en apothéose (malgré quelques désagréments en coulisses...).


Vita retrouve Charlie dans les toilettes d'un strip-club où elle a failli être abattue par une mariée plaquée par son prétendant. Pendant ce temps, Trotter a une conversation téléphonique animée avec Eric, à qui il doit de l'argent.


Le tueur compte bien rembourser sa dette en exécutant Charlie, aprés quoi il est résolu à changer de vie, lassé des meurtres et de la célébrité. La tueuse sans nom n'a pas ce genre de soucis : elle s'approvisionne en armes et a élaboré une stratégie pour se débarrasser de Charlie - qu'elle semble bien connaître...


Retranchées à la librairie, Charlie et Vita en sont renvoyées car l'endroit est menacée par leur présence, repérée par des abonnés à l'application Rpair. Vita décide de quitter Los Angeles pour trouver une planque à peu de frais, car elles sont sur la paille.


Trotter active son réseau d'abonnés V.I.P. pour retrouver la trace de Charlie et la piéger. Vita et sa protégée traversent la ville via ses bas quartiers les moins fréquentés sans se douter de ce qui se trame.


Mais elles le comprennent vite quand huit voitures les encerclent, dont l'une dans laquelle a pris place la tueuse sans nom. Et qui les entraînent jusqu'à Trotter, dont le visage en hologramme apparaît sur la route devant elle...

Lire Crowded, c'est, en somme, comme conduire une voiture lancée à pleine vitesse mais dont les freins auraient lâché. La course garantit d'être peu reposante, même quand le danger ne semble pas évident.

A un épisode de la fin du premier arc, Christopher Sebela écrit son histoire sans ménager les nerfs de ses héroïnes et de ses lecteurs. A ce train-là, il est certain qu'on ressent une légitime usure car on est contamment sous pression. Le récit est toujours extrêmement dense, agité, chaque page contient une multitude d'informations à digérer - certaines anecdotiques, d'autres cruciales.

Et, logiquement, Vita comme Charlie sont à bout, même si la première l'est depuis le début, horripilée par sa cliente, et l'autre par la force des choses depuis qu'elle a vu (dans le buméro 4) ses proches la débiner (et justifier ainsi qu'on veuille la voir morte).

Tout le monde est sur les charbons ardents : Trotter craque à cause d'Eric et précipite les événements de manière déterminante, la gardienne de la librairie vire les fugitives qui menace l'endroit... Seule la tueuse sans nom, aux cheveux verts, semble échapper à cette folie, déambulant en ville pour s'acheter calmement des armes et décidant de profiter du réseau de Trotter pour coincer Charlie.

Ro Stein est sur la même longueur d'ondes que Sebela et fournit toujours des planches aussi impressionnantes par leur volume de plans, d'idées. C'est remarquable et tous les fans de comics qui se plaignent parfois que les épisodes de telle ou telle série se lisent trop vite feraient bien de jeter un oeil (et même les deux...) à Crowded) pour constater ce qu'un dessin aussi fourni requiert d'attention.

Il y a un swing imparable dans ces visuels et pourtant Stein ne lâche rien : les décors sont soignés, très détaillés, les personnages hyper expressifs, les valeurs de plans fabuleusement variées, la fluidité des scènes confondantes.

On ne s'étonnera donc pas, comme le raconte Sebela à la fin de ce numéro, que la série va être adaptée (pour le cinéma ou la télé) avec l'actrice Rebel Wilson (qui en a acquis les droits). Une motivation pour le scénariste, étroitement lié au projet, car il a malencontreusement perdu toutes ses notes pour le deuxième arc... Et est donc obligé de composer une nouvelle trame !

Décidément, même les auteurs ne sont pas à l'abri d'une mésaventure !