jeudi 6 décembre 2018

GREEN ARROW #47, de Julia et Shawna Benson et German Peralta


L'arc narratif avec le justicier Citizen s'achève ce mois-ci et le moins qu'on puisse dire est que Julia & Shawna Benson le concluent en beauté, de manière intelligente et efficace à la fois. Côté dessin, German Peralta assure également comme un chef pour certainement son dernier ouvrage pour DC.


Citizen a enlevé Oliver Queen et se trouve avec son otage près d'un relais satellite de Queen Industries afin que la retransmission de son procès soit mondiale. Kate Spencer et l'informaticien Fyff tentent d'interrompre la diffusion sans succès.


Black Canary, en liaison avec Kate, remonte la miste d'Oliver grâce à un traceur qu'elle a déposé sur lui. Devant la caméra de Citizen, Ollie plaide non coupable ce qui irrite son ravisseur, prêt à précipiter son exécution avant le vote de ses followers. Lorsque Green Arrow surgit !
  

Assommé, Citizen ne voit pas que c'est Black Canary qui a endossé le costume de l'archer et qui délivre Ollie. Il se change alors que son adversaire reprend connaissance et croit que Green Arrow a permis à Queen de s'enfuir.


L'affrontement entre Citizen et Green Arrow, bref mais intense, tourne à l'avantage du second qui immobilise le méchant sur sa chaise électrique et s'empare de sa caméra pour s'adresser aux téléspectateurs, les enjoignant à s'exprimer par le vote, des manifestations les réseaux sociaux plutôt que par la violence.


Citizen est livré à la police. Ollie est disculpé de l'affaire de meurtre qui pesait sur lui et se promet de devenir meilleur au nom de Roy Harper et Black Canary. Cette dernière le retrouve et accepte de rester vivre à Seattle avec lui.

Depuis leur reprise en main de la série, les Benson ont fait la preuve de leur efficacité dans la narration, avec un sens du swing imparable. Tout va très vite sans être superficiel, comme en a témoigné cette histoire qui brassait des thématiques sérieuses pour son héros comme pour la société actuelle.

Via le personnage de Citizen, dont le combat s'appuyait sur les inégalités sociales dont la résolution passait par une vengeance meurtrière, les scénaristes ont abordé la disparité de la redistribution des richesses entre le pourcent de la population le plus nanti et le reste qui doit se contenter de conditions de vie précaires. Bien entendu, la méthode de Citizen n'est pas bonne, le lecteur en a conscience sans ambiguïté, mais le problème est réel.

Plus que la situation aisée d'Oliver Queen, c'est son appartenance à une caste qui est attaquée et, à travers Green Arrow, l'impuissance d'un super-héros à solutionner ce genre d'inégalités. Le tout est traité avec beaucoup d'adresse, le divertissement et la réflexion politique étant au même niveau. Cest assez rare pour être souligné, surtout dans un comic-book mainstream.

Cet épisode ne déroge pas à la règle, entretenant un suspense solide, et alternant prises de paroles engagées et combats traditionnels. Green Arrow ne doit sa victoire qu'à sa volonté et se remeten cause : il a compris qu'il doit être exemplaire, non seulement pour ses proches, pour les citoyens, mais aussi envers lui-même. Et c'est cette facult à retenir la leçon que salue Black Canary en acceptant de rester à ses côtés (plutôt que de retourner à Gotham).

Visuellement, la série est aussi un régal, même si German Peralta a choisi de quitter DC pour rejoindre Marvel (où il va d'abord dessiner une mini-série X-Men). Un choix de carrière curieux (tout comme celui d'un de ses prédécesseurs sur le titre, Juan Ferreyra), à moins qu'il ait refusé de n'être que l'artiste en alternance avec Javier Fernandez.

Quoiqu'il en soit, Peralta livre de superbes planches, très complètes : ses compositions sont parfaites, ses valeurs de plans très variées, ses personnages très expressifs. Le découpage privilégie toujours la lisibilté et n'abuse pas d'effets facils (une seule pleine page). Il est au service du récit tout en sachant le muscler.

Grâce à cette combinaison de talents, Green Arrow (qui mériterait plus que jamais de se voir accoler un "& Black Canary") est une des meilleures série DC actuelles.
    
La variant cover de Kaare Andrews.

mercredi 5 décembre 2018

HÔTEL ARTEMIS, de Drew Pearce


En découvrant l'affiche d'Hôtel Artemis avant même d'avoir vu le film lui-même, l'amateur de film d'action s'amusera que le réalisateur et scénariste Drew Pearce adapte à sa manière un concept issu d'un autre long métrage du même genre (John Wick) : un refuge de gangsters. Mais les deux oeuvres se distinguent quand même, tout en produisant ce qu'elles annoncent.

 "Everest" et Jean Thomas (Dave Bautista et Jodie Foster)

21 Juin 2028. Los Angeles est le théâtre de violentes émeutes à cause de la privatisation de l'eau potable. Profitant du chaos, le gang mené par deux frères, Sherman et Lev, braquent une banque. Mais, incapables de percer la chambre forte, ils dépouillent les clients. Lev dérobe à l'un d'eux un stylo doré. Puis les voleurs prennent la fuite, vite pris en chasse par la police. Deux membres du gang sont abattus et Lev blessé, ce qui conduit Sherman à transporter son frère à l'Hôtel Artemis où l'infirmière Jean Thomas pourra le soigner.

 "Nice" et Jean (Sofia Boutella et Jodie Foster)

Sur place, Jean s'occupe déjà de deux patients : "Acapulco", un trafiquant d'armes, et "Nice", une tueuse, légèrement touchés. Son assistant, "Everest", prépare une suite pour les arrivants qui, pour préserver leur anonymat, sont rebaptisés du nom de leurs chambres, "Waikiki" et "Honolulu". Jean reçoit un appel de Crosby Franklin qui veut faire admettre son père, Orian dit "Wolf King", par ailleurs propriétaire de l'hôtel.

 Sherman et "Acapulco" (Sterling K. Brown et Charlie Day)

L'état de Lev/"Honolulu" est désespéré mais Jean lui épargne la douleur par des injections de morphine avant qu'il ne donne à Sherman/"Waikiki" le stylo doré. Il découvre que celui-ci contient des diamants jaunes, appartenant au "Wolf King", et, comme les résidents sont désarmés à l'entrée, Sherman confectionne un pistolet avec une imprimante 3D.  Pour ne rien arranger, Jean accepte de soigner une agent de police, Morgan, qu'elle présente à "Everest" comme une vieille connaissance - en vérité elle avait retrouvé le fils de l'infirmière mort d'une overdose il y a 22 ans.

 Sherman et "Nice"

Sherman s'interpose entre "Acapulco" et "Nice" (qu'il connait bien) quand le premier drague agressivement la seconde, même si elle n'a pas besoin de quelqu'un pour se défendre. "Acapulco" appelle alors pour que son hélicoptère privé atterrisse sur le toit de l'hôtel pour le ramener chez lui. "Nice" le suit discrètement. Jean et "Everest" s'occupent de Morgan et préparent sa sortie en veillant à ce que les autres patients ne la remarquent pas, via une sortie dérobée. Crosby Franklin s'annonce à la porte dentrée de l'hôtel avec une dizaine d'hommes de main et son père.

 Crosby et son père Orian "Wolf King" Franklin (Zachary Quinto et Jeff Goldblum)

Les nouveaux arrivants sont dans le sas d'entrée où "Everest" leur ordonne de se désarmer. Puis il fait entrer le "Wolf King" seul et Jean l'emmène dans une suite. Sur le toit, "Nice" assomme "Acapulco" et son hélicoptère s'éloigne. Puis elle sabote le générateur électrique de l'hôtel avec une bombe à retardement. Sherman retourne auprès de son frère qui succombe à ses blessures et se prépare à déguerpir en réfléchissant au moyen de ne pas être vu par le gang du "Wolf King". Il trouve alors la porte dérobée par laquelle a été évacuée Morgan.

 "Nice" et "Acapulco"

Groggy par la morphine, le "Wolf King" évoque par inadvertance le fils de Jean et celle-ci menace de le laisser mourir s'il ne lui dit pas la vérité sur la raison pour laquelle il le connaissait. La bombe à retardement de "Nice" explose sur le toit et coupe l'électricité de l'hôtel. Crosby et ses hommes deviennent nerveux et réclament Jean et "Everest" pour avoir des nouvelles du "Wolf King".

 Crosby Franklin

"Everest" se présente devant le sas de l'entrée pour commander aux gangsters de se calmer. Sherman prévient Jean de la crise qui couve et lui propose de fuir ensemble. Mais avant elle obtient des aveux du "Wolf King" qui a tué le fils de l'infirmière en maquillant sa mort en overdose parce qu'il avait voulu voler sa voiture. "Nice" attend que Sherman et Jean sortent de la suite du "Wolf King" pour s'y  introduire et l'exécuter, en le filmant pour son commanditaire.  

Jean Thomas

Crosby et ses hommes dévérouillent le sas de l'entrée grâce à la coupure électrique et "Everest", d'un côté, "Nice", de l'autre, les affrontent pour que Jean et Sherman s'enfuient. Crosby réussit à les poursuivre par la sortie dérobée et leur barre le chemin vers l'extérieur au rez-de-chaussée. Sherman lui remet le stylo dorée en échange de leur liberté mais Crosby veut tuer Jean pour venger son père. Sherman s'interpose tandis que Jean surmonte son agoraphobie pour s'échapper. Elle est rejointe par Sherman qui lui offre de quitter Los Angeles mais elle préfère rester soigner les civils. Elle retrouve peu après "Everest" tandis que "Nice" sort de l'hôtel à son tour.

Drew Pearce s'était fait remarquer des fans des films Marvel en rédigeant le script controversé de Iron Man 3 (réalisé par Shane Black). Il assume cette fois seul écriture et mise en scène pour ce polar en huis-clos situé dans un proche futur apocalyptique.

On s'interroge d'abord sur ce contexte temporel. En dehors du fait qu'elle explique la technologie médicale et sécuritaire avancée de l'hôtel, l'année 2028 apparaît plus comme un élément superflu que comme une plus-value narrative : n'importe quel événement en relation avec une émeute aurait amplement suffi à justifier que la réunion de la troupe de personnages dans cet établissement.

Pour l'originalité, il faut chercher du côté de l'héroïne de cette histoire : au milieu de ces gangsters, l'infirmière Jean Thomas est le vrai coeur du récit. Agoraphobe sévère, et traumatisée par un drame ancien et personnel (la mort par overdose de son fils, dont on découvre ensuite qu'elle était un assassinat), elle est la gardienne de l'hôtel mais surtout une femme en acier trempé.

Pour lui donner vie, Pearce a eu la chance de convaincre Jodie Foster de l'interpréter, alors que l'actrice se fait très rare, préférant désormais se consacrer à la réalisation. On devine que le défi d'incarner cette nurse de 70 ans l'a particulièrement motivée, mais pourtant, et c'est là la qualité de toujours de Foster, elle ne transforme jamais cela en performance. Certes, le maquillage la vieillit de manière impressionnante, mais c'est surtout par de petits détails que la comédienne rend son personnage crédible - observez sa démarche à petits pas, sa façon d'être un peu voûtée, sa fébrilité ou au contraire son assurance désabusée. Du grand art.

Pour que Hôtel Artemis soit une série B à la hauteur de sa vedette, il aurait fallu qu'elle soit soutenue par des partenaires à sa mesure. Or, c'est ce qui manque ici : on attend beaucoup de sa confrontation avec Jeff Goldblum, d'autant plus que celui-ci cache un lourd secret. Mais hélas ! le personnage du "Wolf King" apparaît trop tardivement et interagit trop peu avec l'infirmière pour qu'on ait droit aux étincelles espérées. Dommage.

Pearce s'égare un peu dans des sous-intrigues peu passionnantes, en particulier l'arc consacré à "Acapulco" qui ne sert à rien. Le cinéaste se rattrape avec les rôles dévolus à Sterling K. Brown, braqueur qui doit se sortir de cette poudrière à cause de son frère, et à Sofia Boutella, extraordinaire en tueuse qui cache bien son jeu (le script ménage bien la raison réelle de sa présence dans l'hôtel). La française, qui a déjà prouvé son goût des prestations très physiques (dans La Momie d'Alex Kurtzman, avec Tom Cruise), affirme encore une fois sa présence étonnante. Zachary Quinto n'a pas grand-chose à défendre, et Dave Bautista joue l'armoire à glace au grand coeur sans se forcer.

Le final, qui dévoile subrepticement la progression des émeutiers vers l'hôtel en même temps que la vocation réelle de son héroïne, est frappant, tout comme la scène de mutinerie à l'intérieur.

Mais c'est bien plus, finalement, son côté décalé, mélancolique, que violent, qui distingue donc Hôtel Artemis de John Wick (ce qui ne fait pas de ce dernier un moins bon film : simplement, il produit un autre plaisir). 

lundi 3 décembre 2018

LEAVE NO TRACE, de Debra Granik


Après avoir été présenté à Cannes dans une sélection parallèle, Leave no Trace, le nouveau long métrage de Debra Granik, est sorti en salles en Septembre dernier, sans connaître le succès mérité. C'était le retour d'une cinéaste exigeante après près de dix ans d'absence et son nouvel opus démontrait bien qu'elle n'avait rien perdu de son talent après Winter's Bone, qui révèla rien moins que Jennifer Lawrence.

Tom et son père, Will (Thomasin McKenzie et Ben Foster)

Vétéran de la deuxième guerre en Irak, Will souffre de stress post-traumatique. Pour cette raison, il s'est désocialisé radicalement en vivant dans le parc naturel près de Portland, Oregon, avec sa fille, Tom, treize ans et demi. Les seules fois où ils descendent en ville sont pour s'approvisonner en produits de première nécessité.


Pour gagner de l'argent, Will revend des médicaments à d'autres soldats reclus dans la forêt. Mais, bientôt, Tom est remarquée par un joggueur et peu après des agents de la police et des services sociaux les arrêtent, elle et son père. Ils passent une batterie de tests et sont relogés à la campagne, chez un exploitant forestier qui emploie Will. Tom doit se préparer à être scolarisée et se lie d'amitié avec un jeune voisin.


Mais Will se sent oppressé par ces obligations et s'enfuit avec Tom, qui aurait pourtant souhaité rester. En montant dans un wagon vide, ils gagnent le Nord. Puis, à une station-service, un chauffeur-routier accepte de les embarquer. Ils s'enfoncent ensuite dans une forêt à la recherche d'un chalet pour se préserver du froid.


Mais Will et Tom doivent passer la nuit dehors. Le lendemain, heureusement, ils trouvent une cabane inoccupée où se poser. Will sait que ce n'est qu'un abri provisoire et Tom s'interroge sur leur avenir, sans objectif.


Will s'absente pour se ravitailler mais, lorsque la nuit retombe, Tom, inquiète, ne le voit pas revenir. Elle s'endort mais part à sa recherche à l'aube. La jeune fille trouve son père inconscient et blessé près d'une rivière. Alors que des promeneurs motorisés passent par là, elle demande leur aide et ils les conduisent, elle et Will, jusqu'à une communauté de marginaux habitant des mobil-homes et des caravanes.


Tom refuse qu'on transporte son père à l'hôpital pour que les services sociaux ne les repèrent pas à nouveau. Un résident de la communauté, ancien médecin de l'armée, soigne Will tandis qu'une femme prête une caravane à Tom et son père. Tom s'intègre bien et vite à ses voisins mais Will trépigne vite lors de sa convalescence.


Will prépare un nouveau départ que refuse d'abord Tom en lui reprochant de ne faire aucun effort pour renouer avec la société. Malgré tout, elle le suit. Jusqu'à ce que, dans les bois, elle rompte avec lui, exprimant son souhait de mener une vie normale. Ils s'enlacent une dernière fois. Tom retourne à la caravane. Will disparaît dans la forêt.

Quand on pense à un cinéaste attaché à la nature, le nom de Terrence Malick vient vite. Pourtant, comparé à Debra Granik, le réalisateur n'a rien de bien sauvage et, d'ailleurs, il fraie régulièrement avec le ghotta hollywoodien et les festivals, en attirant les vedettes dans ses projets.

Granik est bien plus radical : elle ne veut rien avoir à faire avec la mecque du cinéma et se pose en farouche indépendante. On pense volontiers à Jean Rouch en lisant des articles sur elle ou ses rares déclarations en interview. Son attitude la rapproche plus d'une anthropologue qui fait du cinéma par le biais de la fiction. 

Pourtant, il y a dix ans de cela, quand sortit son deuxième long métrage, Winter's Bone, Granik concourait aux côtés de David Fincher ou Christopher Nolan pour l'Oscar de la mise en scène et du meilleur film. Son film tourné dans l'hiver rude du Missouri impressionna tous ceux qui le virent et révéla Jennifer Lawrence au monde entier - les premiers pas d'une des rares authentiques nouvelles jeunes stars, avant Hunger Games, la franchise X-Men et ses collaborations avec David O. Russell.

La réalisatrice, elle, demeura encore un moment dans le Missouri où elle tourna un documentaire, Stray Dogs, sur un homme du coin qui lui raconta cette autre Amérique. Puis, plus rien.

Jusqu'à ce qu'on lui soumette L'Abandon, roman de Peter Rock, inspiré de faits réels. Produit avec un budget réduit et dans les conditions traversées par ses héros, Leave no Trace est un geste de cinéma rare, une vraie expérience. Mais surtout un exercice où la vraie vie s'invite dans la fiction, un film qui semble projeter sa propre lumière, évite le misérabilisme, ne juge jamais ses personnages et montre une sorte de monde parallèle.

On n'est pas chez des "survivalistes" un peu barjos qui se préparent à la fin du monde en construisant des abris, stockant de la bouffe et les armes au poing, mais en compagnie d'individus brisés par les circonstances (ici la guerre pour Will) et qui se sont désocialisés volontairement en espérant trouver dans la vie au grand air le repos de l'âme (en vain).

L'histoire commence à un tournant quand Tom, adolescente, aspire, sans le savoir, à plus de stabilité, de confort, de sécurité. Le scénario laisse planer un doute sur le moment où elle est remarquée par un joggueur, volontairement ou pas, perdue dans ses pensées en train de lire un livre. Parce qu'elle n'en informe pas immédiatement son père. Parce qu'elle formulera ensuite son envie de s'installer. Puis elle reprochera à Will de ne pas faire d'efforts pour s'intégrer.

Le déchirement qui saisit la jeune fille, entre l'amour inconditionnel pour son père et sa volonté de mener une vie plus tranquille, aboutit à une séparation inévitable, programmée. Granik le filme avec une remarquable pudeur, ce qui le rend bouleversant. Pas de grand dialogue lacrymal ici, juste une ultime étreinte et voilà. Tom retourne auprès des hommes et des femmes qui l'ont accueillie. Will disparaît dans les bois, sans laisser de traces comme le titre l'indique.

Pour incarner ce couple extrordinaire, une fois encore, la réalisatrice a su choisir des interprètes sensationnels, totalement investis dans ce projet hors normes mais très modeste. Ben Foster joue ce père hanté par le vacarme de la guerre, "intranquille", fébrile, mais aimant, avec un mélange de fragilité et de rudesse prodigieux. Sur le point de devenir lui-même père au moment du tournage, il a, de son propre aveu, été dépassé par le rôle au point d'en être changé intimement.

Mais, une fois encore, on retiendra que Granik a su mettre en lumière une jeune actrice époustouflante et inconnue : il s'agit cette fois de Thomasin McKenzie. La nièce de Jane Campion est fabuleuse dans la peau de Tom à laquelle elle donne une détermination et de délicatesse indissociables et inoubliables. Son visage doux et buté exprime une foule d'émotions subtiles et le film devient le sien quand, via des scènes magiques, elle apprivoise un lapin, ou est initiée à l'apiculture. La grâce pure.

Filmé en numérique, Leave no Trace exalte aussi la nature, et surtout les forêts, conférant au récit des allures de conte - comme dans ces histoires où la traversée des bois révèle la personnalité des héros. Chaque nuance des fueilles, des écorces, chaque goutte de pluie, chaque rayon de soleil, gratifie le long métrage d'une beauté envoûtante, hors du temps. Si le choix de vie des protagonistes reste atypique, marginal, on comprend néanmoins leur souhait de demeurer ainsi, loin du consumérisme moderne.

C'est un objet curieux, rare aussi, mais très émouvant, très beau, rugueux aussi. En tout cas, un film qui laisse, lui, des traces chez le spectateur.   

dimanche 2 décembre 2018

THE TERRIFICS #10, de Jeff Lemire et Viktor Bogdanovic


Cette fois, c'est certain, c'est le dernier épisode des Terrifics que je lis et dont je dresse la critique. La série n'a de toute façon, certainement, que quatre moins à vivre, puisque Jeff Lemire annoncé qu'il cesserait de l'écrire au #14, et ça m'étonnerait que le titre y survive. On sent d'ailleurs dans ce numéro 10 comme une résignation.


Sapphire Stagg a découvert que Java, l'homme de néanderthal au service de son père, se cachait derrière les exactions commises par le Dr. Dread. Ayant échoué à éliminer les Terrifics et en particulier Rex Mason, l'amant de Sapphire, il doit maintenant les affronter ainsi que la famille de Tom Strong.


Dépassé par le nombre d'adversaires mais toujours motivé pour les supprimer, il bat en retraite dans la maison de Simon Stagg qui a peine à croire que l'homme des cavernes l'a trahi.
  

Java/Dread libère le Sombre Aîné, ce géant déjà croisé par Tom Strong puis les Terrifics dans le Dark Multivers. Mr. Terrific, Plastic Man et Tom Strong demandent à leurs amis de tenter de le contenir pendant qu'ils cherchent une solution pour l'abattre.


Le trio retrouve dans le laboratoire de Mr. Terrific l'antenne de Tom Strong et la répare. Catapulté jusqu'à la tête du géant par Plastic Man, il le renvoie dans sa dimension.


Mais cette victoire va laisser Phantom Girl démunie : Rex et Sapphire s'éloignent pour vivre leur amour en paix, Plastic Man reprend sa liberté, et Mr. Terrific lui assène que les Terrifics ne sont plus - n'ont jamais été, que contraints et forcés.

Le coeur n'y est plus. Ni pour moi, ni (semble-t-il) pour Jeff Lemire. Cet épisode ressemble à un baroud d'honneur, même si le scénariste va apparemment expédier les affaires courantes d'ici au #14 (Mr. Terrific déclare qu'il va traquer et neutraliser Java après la dissolution de l'équipe).

L'auteur canadien a sans doute compris qu'il ne disposerait jamais d'un soutien éditorial solide pour conduire ce titre où pas un dessinateur n'a tenu plus de deux épisodes d'affilée et qui fait partie d'une collection dont les parutions sont toutes annulées les unes après les autres (The UnexpectedNew Challengers, Sideways, The Curse of Brimstone ...).

DC a fait n'importe quoi sur la base d'une promesse jamais tenue (des séries portées par des stars du dessin) et dont les sujets ressemblaient davantage à des tentatives maladroites d'ironiser sur des titres de Marvel qu'à des projets mûrement conçus. On ne bâtit pas un label sur des fondations aussi fragiles, en laissant les scénaristes composer avec des artistes de passage et des personnages sans avenir.

La révélation que Java était le Dr. Dread avait quelque chose de grotesque, mais surtout ses motivations, peu originales (un ressentiment envers tous les homo sapiens, lui qui est un homme de néanderthal), ont été exposées dans l'Annual... Par un autre auteur que Lemire ! L'épisode remet en scène le géant du Dark Multivers pour une bataille spectaculaire que le canadien résoud de manière volontairement absurde (comme si une aiguille suffisait à renvoyer dans sa dimension l'équivalent d'un Céleste). On devine qu'à ce point, Lemire s'est dit : "pourquoi se forcer ? C'est mort depuis longtemps."

Une énième fois, The Terrifics accueille un nouveau dessinateur avec Viktor Bogdanovic. Son style fait plus qu'évoquer celui de Greg Capullo, il le copie sans vergogne, mais sans talent non plus. On ne peut que s'interroger sur la raison pour laquelle, en son temps, DC a signé un contrat d'exclusivité à cet artiste médiocre comme s'il s'agissait d'un bon parti pour l'avenir (tout comme l'infâme Brett Booth).

De tous ceux qui ont oeuvré sur le titre, Bogdanovic est certainement le pire. Mais en vérité, rien ne sert de l'accabler puisque le staff éditorial s'est payé notre tête depuis le début. Reis n'allait pas s'attarder quand il devait déjà s'échauffer pour Superman, Shaner a montré qu'il ne tiendrait pas le choc, Benitez et Bennett ont dépanné comme José Luis, et Eaglesham a payé son passage en étant déjà à la bourre pour Shazam ! (dont le #1 sort la semaine prochaine, mais le #2 aura cinq semaines de retard sur la date prévue). Bogdanovic, qui n'a rien sur le feu, ne restera pas non plus. N'importe quoi vraiment !

Adieu veaux, vaches, cochons, adieu "The New Age of Super-Heroes".  

SCARLET #4, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


La fin approche (c'est la semaine pour ça, dirait-on...) : ce quatrième épisode de Scarlet est aussi l'avant-dernier (alors que j'avais mal calculé en croyant que la série compterait six chapitres). L'héroïne de Brian Michael Bendis et Alex Maleev a décidé de se rendre. Mais sa reddition est-elle aussi simple et soudaine ? Réponse :


Scarlet s'isole avec le soldat venu négocier et fait prisonnier. Après les derniers événements, ayant abouti à la mort d'un soldat, elle lui explique qu'ele va se rendre pour que plus personne, dans chaque camp, ne soit blessé ou tué.
  

Il salue cette sage décision mais la met en garde. Dès qu'elle sera arrêtée, les autorités vont tout faire pour la faire passer pour folle. Et ses compagnons seront poursuivis, même si elle obtient leur impunité. Il déclare enfin être heureux de l'avoir connue.


Scarlet rejoint ses fidèles et leur fait ses adieux - ce qu'on retiendra d'elle, selon une proche, c'est cette capacité à fédérer tout en pardonnant les fautes de ses adjoints. Puis direction le pont Hawthorne où elle se agite un drapeau blanc à l'adresse du sergent Orlando.


Avant d'accepter sa reddition, le militaire lui demande de se déshabiller pour vérifier qu'elle ne porte pas d'explosifs sous ses vêtements. Puis Scarlet monte dans une nacelle et rejoint l'autre rive du pont détruit transportée par un hélicoptère.


Une fois aux mains des soldats, surprise : ceux-là se mutinent contre leur sergent pour apporter soutien et protection à Scarlet. Ils partent avec elle pour le centre-ville. Toute la séquence a été filmée par l'équipe des insurgés.

Scarlet est une série d'équilibristes, et la scène où on voit l'héroïne traverser le pont Hawthorne dans une nacelle tirée par un hélicoptère de l'armée peut se lire comme une sorte de résumé narratif. Le récit passe d'un territoire à un autre, d'une situation à une autre, nous emmène vers un dénouement imprévisible, dans une zone trouble et troublante.

Brian Michael Bendis aime balader le lecteur, c'est souvent ce que n'apprécient pas ses détracteurs qui considèrent qu'il le fait pour gagner du temps, décompresser son écriture. Ce n'est sans doute pas complètement faux, admettons-le : il pourrait aller plus vite.

Mais Bendis expérimente dans le cadre d'un titre dont il a, seul, la maîtrise et la propriété, sur lequel il a toute autorité et liberté. Dans ce cas, pourquoi ne se permettrait-il pas une façon de raconter affranchie des contraintes d'efficacité ?

Le mois dernier, à la dernière page, on voyait Scarlet agiter un drapeau blanc, annonçant sa reddition. Le plus évident aurait été d'enchaîner avec la suite de ce geste. Mais Bendis consacre les trois-quarts de l'épisode aux moments précédant cette acte. Une dernière conversation avec le soldat, les adieux aux fidèles, le pardon à Kit (qui a précipité cette décision), la consigne de tout filmer et de sauvegarder ce document.

Tout cela donne ce surplus d'humanité à la série qui narre une révolution en escamotant généralement les grandes manoeuvres pour se concentrer sur les doutes, les craintes, les espoirs d'une poignée d'insurgés qui a plongé une ville dans la chaos. Il y a même un écho surprenant avec l'actualité puisque, hier, notamment à Paris, le mouvement des gilets jaunes a pris des airs de guérilla urbaine. Qui sait si, dans cette révolte désordonnée, il n'y a pas une Scarlet Rue ?

Alex Maleev est en petite forme pour cet épisode, après avoir livré quelques-unes de ses plus belles pages. Les décors sont sommaires, quand ils ne sont pas absents, les personnages se meuvent de manière maladroite. Seuls les visages témoignent de la finesse expressive du dessinateur.

Il apparaît qu'il n'est pas à l'aise avec ces scènes telles qu'écrites par Bendis, à moins qu'il n'ait pas réussi à les mettre en image comme il le désirait (par manque de temps ? d'inspiration ?). C'est inhabituel de la part de Maleev, mais on peut aussi mettre cela sur le compte d'une lassitude, légitime : il a sans doute hâte de conclure une aventure qui l'aura occupé, irrégulièrement, depuis dix ans.

Quoi qu'il en soit, le cliffhanger, saisissant, est accrocheur : c'est un vrai retournement de situation qui va donner à la conclusion un relief particulier. Comment les auteurs vont composer avec cette issue ? Comme Scarlet, sans aucun doute : en n'en faisant qu'à leur tête.