lundi 9 juillet 2018

BATMAN #50, de Tom King et Mikel Janin


Avant de vous parler du n°1 de la nouvelle série Catwoman, il faut passer par le #50 de Batman, écrit par Tom King et dessiné par Mikel Janin plus une prestigieuse liste d'artistes invités. Bien que la presse et les sites spécialisés ont éhontément spoilé une partie de l'épisode à la suite d'un article du "New York Times", le dénouement permet quand même d'apprécier le contenu en confirmant bien que le scénariste n'en a pas fini avec le couple - après tout, King a annoncé avoir un plan courant sur cent numéros et il n'en est qu'à la moitié...


Batman et Catwoman arrêtent, un énième fois, le petit malfrat Kite-Man quand le Dark Knight propose à sa partenaire d'avancer la date de leurs noces au soir suivant, sur le toit d'un immeuble comme eux qu'ils arpentent régulièrement, et en toute intimité afin de préserver leur double identité.


Batman trouve le juge Wolfman dans un bar et lui demande ensuite d'officialiser le mariage. Catwoman libère de l'asile d'Arkham sa meilleure amie, Holly Robinson, pour qu'elle soit témoin.


De son côté, Bruce Wayne demande à son fidèle majordome Alfred Pennyworth d'être son témoin, plutôt que Dick Grayson ou Clark Kent, car ils sont amis depuis toujours. Selina Kyle s'habille pour la cérémonie tandis que Holly n'en revient toujours pas que Wayne soit Batman et qu'il s'apprête à s'engager.


En route pour le lieu de leur union, Selina s'interroge sur son droit à être heureuse après la vie qu'elle a eue, souvent dans l'illégalité et contre Batman. Bruce a le même questionnement et révèle à Alfred avoir rédigé une lettre pour Selina où il lui explique pourquoi il veut d'elle pour femme - sans savoir qu'elle a écrit une missive où elle expose les raisons pour lesquelles elle doit y renoncer.


En effet, si Batman a appris à aimer celle qui fut son adversaire, Catwoman en est arrivée à la conclusion qu'en étant son épouse, elle risquerait de le détourner de la mission qu'il s'est fixée - protéger Gotham - et qu'il pourrait le lui reprocher un jour.
  

Aussi choisit-elle de se sacrifier par amour pour préserver leur couple et permettre à son compagnon de ne pas avoir à préférer sa moitié ou sa cité. Ce que, cependant, chacun ignore, c'est que le doute qui a rongé Selina Kyle, inspiré par de subtiles allusions de Holly Robinson, est un piège tendue par Bane et les ennemis du Dark Knight qui comptent bien que le héros sera brisé par cet échec amoureux...

Je n'ai plus consacré d'entrée au Batman écrit par Tom King depuis le #24 (sans compter l'Annual #2) car j'ai repris la lecture de la série en français, dans la revue éditée par Urban Comics, "Batman Rebirth", qui n'en est qu'au 25ème épisode. Je me rattraperai quand je disposerai de l'arc entier traduit de War of Jokes and Riddles.

Mais, en soi, ce n'est pas gênant puisqu'on savait déjà que Batman avait demandé Catwoman en mariage, et on se doutait de la réponse (même si elle arrive plus tard) de la belle voleuse. Depuis deux ans, donc, King a préparé le terrain pour ces noces en réfléchissant aux conséquences sur l'entourage du héros, les préparatifs de la cérémonie. Pour aboutir à ce 50ème chapitre, soit à la moitié du plan qu'il a prévu sur le titre (mais, vu les chiffres de vente qu'il atteint deux fois par mois, DC cherchera certainement le moment venu à le convaincre de rester).

En vérité, très vite, le lecteur devine que, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, moins à cause de l'intervention d'un vilain (le Joker a été neutralisé auparavant) que du fait des futurs mariés eux-mêmes pour qui cette étape constitue un moment décisif. Il règne dès les premières pages une sorte de fausse euphorie mais de vraie malaise, en tout cas un doute évident pour l'un des tourtereaux.

Comment transcrire cela subtilement, sans éventer la raison trop vite, et surtout sans dévoiler ce qui se cache plus profondément derrière tout ça ? King a recours au procédé qui faisait déjà la réussite de l'arc I am Suicide : une narration épistolaire. Le dispositif est particulièrement habile car il permet à la fois d'avancer crescendo mais aussi de placer les pages réalisées par les dessinateurs invités pour l'épisode.

Chacune de ces guest-stars se fend d'une pleine page et il y a vraiment du beau monde : Becky Cloonan, José-Luis Garcia-Lopez, Jason Fabok, Frank Miller, Lee Bermejo, Neal Adams, Tony Daniel, Amanda Conner, Rafael Albuquerque, Andy Kubert, Tim Sale, Paul Pope, Ty Templeton, David Finch et Jim Lee. On peut en apprécier certains plus que d'autres, mais l'affiche a de la gueule. On regrettera juste l'absence de David Mazzucchelli - mais DC a-t-il seulement cherché à lui proposer de dessiner quelque chose pour l'occasion ?

Pour ma part, je distinguerai la participation de :  

 Mitch Gerads
 Clay Mann
 Joelle Jones
 Greg Capullo
Et LE chef d'oeuvre du lot : Lee Weeks.

Mikel Janin se charge du reste avec son habituel talent : dire qu'au début, quand il a été annoncé sur la série, je doutais qu'il convienne à Batman ! Aujourd'hui, il s'est imposé non seulement comme le partenaire parfait pour King, mais au-delà comme un des artistes marquants du personnage et de ses aventures. Sa mise en scène est toujours élégante, ses effets bien dosés, sa narration lisible et efficace, c'est complet, solide, beau.

Selina Kyle refuse donc d'épouser Bruce Wayne et ses raisons sont à la fois logiques, imparables, sans être définitives, car on devine aussi que, non, cette histoire n'est pas terminée. Parce que Batman n'en restera pas là. Parce qu'elle l'aime quand même. Mais surtout parce que l'épisode se conclue sur un twist magistral qui relance complètement la machine, la fait rebondir spectaculairement et inaugure un deuxième acte dans le run de King qui impose que Batman finira par découvrir ce que ses ennemis ligués ont manigancé. Alors, on pourra s'attendre à une vengeance terrible, à laquelle Catwoman participera inévitablement, et qui serait le terrain idéal pour réunir les deux amants... Avant un autre mariage ? N'allons pas trop vite (mais pourquoi pas ? Après tout même Superman a une famille désormais).

Pour tout cela - une partie graphique fastueuse, un récit imprévisible (malgré les spoilers), les promesses pour le futur, l'émotion de l'histoire elle-même, le tournant que constitue ce chapitre - , Batman #50 est bel et bien l'événement qu'il devait être, autrement plus renversant que celui de X-Men : Gold #30

dimanche 8 juillet 2018

GLOW (Saison 2) (Netflix)


Un an après la première saison, GLOW revient pour un deuxième round sur Netflix. Ses créatrices, Liz Flahive et Carly Mensch, après le succès critique et public de leur série, ont la délicate tâche de faire aussi bien tout en développant leur saga et leurs héroïnes qu'on avait laissées sur le point de donner leur premier show à la télé. Mission réussie, même si tout ne se déroule pas comme prévu... 

 Debbie, Sam et Bash (Betty Gilpin, Marc Maron et Chris Lowell)

Cherry partie tenter sa chance comme actrice dans une série policière, Sam Sylvia et Bash Howard engagent pour la remplacer dans le rôle de "Junkchain" Yolanda, une hispanique lesbienne mais sans aucune expérience du catch. Les filles doivent à présent signer un contrat qui les lie avec la chaîne K-DTV, tandis que Russell, le nouveau caméraman, drague Ruth. Ensemble, ils mettent en boîte un clip pour promouvoir l'émission mais cette initiative va durablement contrarier Sam qui veut rester le seul réalisateur. Debbie, bien qu'ayant décidé de divorcer, demande à son époux Mark d'analyser son contrat et obtient ainsi le titre de co-productrice.

Ruth/Zoya et Yolanda/Junkchain (Alison Brie et Shakira Barrera)

Les répétitions pour le show sont si ennuyeuses que Sam et Bash décident qu'il n'y aura finalement que trois combats d'enregistrés, ce qui créé une rivalité entre les filles de la troupe. Ruth fait équipe avec Yolanda avec laquelle elle imagine un numéro mélangeant lutte et breakdance. Sam oblige sa fille Justine, qui ne participe plus à l'émission, à reprendre ses études si elle souhaite vivre chez lui.

Les filles font la fête au motel

K-DTV reçoit des plaintes d'associations familiales au sujet du contenu violent et sexuel de la première émission diffusée. Pour les calmer, Bash et Debbie ont l'idée de tourner un spot d'utilité publique sur les grossesses précoces, dont Ruth assure la co-écriture. Mais Debbie la retient tard dans la soirée et l'empêche ainsi de rejoindre les filles de la troupe qui donnent une fête au motel avec les techniciens du show, dont Russell.  

Tammé et son fils Earnest (Kia Stevens et Eli Goree)

Après avoir découvert que Mark sort maintenant avec sa nouvelle secrétaire, Debbie vend tout son mobilier lors d'un vide-grenier. De son côté, Tammé rend visite à son fils Earnest, étudiant à l'université de Stanford, mais lui cache son nouveau job. Il l'apprend quand même et tient à assister au tournage de la prochaine émission. Mais Tammé est humiliée sur le ring à cause du scénario qui voit son personnage, "la Reine des Allocs", battue par celui de Debbie, "Liberty Belle". Remarquant le malaise de son amie, Ruth/"Zoya" improvise en emmenant dans les coulisses une fillette qu'elle présente au public comme la fille de "Liberty Belle".

Zoya (Alison Brie)

Après le tournage, les filles signent des autographes à leurs fans en délire. Debbie, Sam et Bash réfléchissent déjà au développement de l'intrigue amorcée par l'improvisation de Ruth mais sans la convier à leur séance d'écriture. Carmen et Rhonda accompagnent Bash dans des clubs gays pour l'aider à retrouver son ami Florian, mais sans le trouver. Ruth est invitée par le patron de K-DTV mais elle comprend vite qu'il veut abuser d'elle et s'enfuit. La sanction tombe le lendemain : l'émission est déprogrammée à deux heures du matin et, quand Ruth explique ce qui s'est passé à Debbie, cette dernière lui reproche d'avoir coulé le show. 

Liberty Belle vs. Zoya la destructrice (Betty Gilpin et Alison Brie)

Pour tenter de relancer GLOW, Bash et Sam demandent à Carmen/"Machu Pichu" d'entraîner la troupe à des combats plus violents. Ruth accompagne Mark à une rétrospective de ses films d'horreur et lui raconte ce qui s'est passé avec le patron de la chaîne, regagnant le soutien de son réalisateur. Debbie croise par hasard Mark et sa secrétaire puis rentre au studio de tournage où elle boit beaucoup et sniffe même un rail de coke. Elle monte sur le ring dans un état second et, lors d'une prise contre "Zoya", "Liberty Belle" lui brise la cheville. 

Cherry/Black Magic et Yolanda/Junkchain (Sydelle Noel et Shakira Barrera)

Hospitalisée, Ruth apprend qu'elle devra porter un plâtre durant huit semaines, la privant de matchs dans l'émission. Les filles de la troupe la soutiennent et accusent Debbie d'avoir blessé sa partenaire volontairement pour se venger. Les deux femmes ont une dispute au sujet de leurs carrières et leurs amours, mais Debbie sait qu'elle s'en est prise à Ruth par jalousie. Sam rassure cette dernière en lui affirmant qu'il continuera l'émission avec elle, mais pour la remplacer sur le ring, il rappelle Cherry, dont la carrière d'actrice est un échec mais qui doit se créer un nouveau personnage puisque Yolanda a endossé celui qu'elle jouait. 
  
Junkchain, Britannica, Machu Pichu, Liberty Belle et Melrose
(Shakira Barrera, Kate Nash, Britney Young, Betty Gilpin et Jackie Thorn)

Rosalie, la mère de Justine, dont elle est sans nouvelles depuis qu'elle a rejoint son père, Sam, à Los Angeles, regarde le nouvel épisode de GLOW dans lequel on découvre Ruth/"Olga", la soeur jumelle de "Zoya", qui choisit d'aider Debbie/"Liberty Belle" à récupérer sa fille. Cherry/"Black Magic" combat Rhonda/"Britannica" tandis que Yolanda/"Junkchain" danse avec Arthie/"Beyrouth". Les filles chantent un hymne contre les kidnappeurs avant que "Liberty Belle" ne retrouve sa fille au terme de plusieurs combats contre Jenny/"Fortune Cooke"et Reggie /"Vicky la Viking". Mais "Olga" est piégée par "Zoya" et son assistante, interprétée par Justine.  
  
Sam, Rosalie et Justine (Marc Maron, Annabella Sciorra et Britt Baron)

Bash et Debbie se rendent à une convention pour vendre le show à une nouvelle chaîne et intéressent plusieurs diffuseurs. Rhonda, comme les autres filles qui se préparent à l'annulation de l'émission, cherche un nouveau job mais doit régulariser sa situation auprès du consulat britannique : elle apprend alors qu'elle va être expulsée, faute de titre de séjour. Rosalie débarque chez Sam, qui héberge Ruth durant sa convalescence, pour ramener Justine chez elle mais accepte de différer leur départ car elle doit participer au bal de promo. Sam en profite pour tenter d'embrasser Ruth qui le repousse et part rejoindre Russell. Carmen suggère à Rhonda d'épouser un de ses fans, "Cupcake", afin de pouvoir rester aux Etats-Unis et d'intégrer ce mariage au show.

Ruth et Russell (Alison Brie et Russell Barroso)

Justine repart avec Rosalie et Sam se consacre aux préparatifs de la dernière émission en y intégrant le mariage de Rhonda, secondé par Ruth, toujours plâtrée. Le tournage commence et l'épisode dégénère complètement quand Bash s'oppose aux noces pour demander la main de Rhonda. Un combat collectif a lieu entre toutes les filles pour récupérer le bouquet de la mariée et la bataille est gagnée par l'entrée en scène de "Zoya". Le show en boîte, K-DTV rappelle aux filles qu'elles n'ont pas le droit d'exploiter leurs personnages pour une autre chaîne comme le stipule leur contrat. Les diffuseurs intéressés se retirent mais Ray, le patron du club de strip-tease de Yolanda, propose une alternative à la troupe : se produire sur scène à Las Vegas. 

Les Glorious Ladie Of Wrestling

Il faut bien admettre que le premier épisode de cette deuxième saison fait craindre, sinon le pire, en tout cas un nouvel acte moins aimable. Passons sur le générique, interminable : il ne sera plus utilisé ensuite. Mais c'est surtout la punition dont écope Ruth qui préoccupe.

Les showrunners, Liz Flahive et Carly Mensch, font durer le supplice jusqu'au sixième épisode et on souffre pour l'héroïne, mis au ban de l'émission après avoir amplement contribué à sa conception, tout ça parce qu'elle a eu l'outrecuidance de vouloir aider à sa promotion sans en aviser Sam Sylvia.

Mais le fan attentif peut aussi interpréter le comportement du réalisateur comme du dépit amoureux car Sam en pince à l'évidence pour Ruth, sans oser franchir le pas, mais surtout contrarié par l'idylle naissante de la jeune femme avec le caméraman Russell. Pourtant il n'y a pas que ça qui désole...

Devenue co-productrice de l'émission, Debbie tourmente toujours celle qui a couché avec son futur ex-mari, Mark. Et sa vengeance atteint un pic dans, justement, ce sixième épisode, véritable tournant de la saison. Alors que Ruth et Sam se rabibochent, Debbie, en plein marasme affectif, sous l'emprise de l'alcool et de la drogue, blesse sa rivale sur le ring.

On l'aura donc compris, après l'euphorie de la précédente saison, ces dix nouveaux épisodes osent emprunter un tournant parfois plus dramatique, en fouillant les ressorts psychologiques de ses protagonistes. Le duo Ruth-Debbie est toujours au centre de l'attention, mais la série développe aussi désormais la caractérisation des autres filles de la troupe de GLOW : on fait plus ample connaissance avec Rhonda/"Britannica" (sur le point d'être expulsée des Etats-Unis), Tammé/"la Reine des Allocs" (qui a caché sa participation aux matchs de catch à son fils étudiant), Yolanda/"Junkchain" et Arthie/"Beyrouth" (qui tombent amoureuses l'une de l'autre), Cherry/"Black Magic" (dont la reconversion comme actrice est un échec). L'homosexualité de Bash est aussi plus directement abordée, bien que personnage ne l'assume pas et finit par se mettre dans une situation qui promet d'être difficile (en épousant Rhonda).

La solidarité des filles de la troupe devient manifeste après la blessure de Ruth et chacune avoue qu'elle a trouvé avec les autres une famille de coeur, qui est à la fois le ciment de l'émission et leur véritable motivation pour la tourner, malgré les entraînements et la menace de plus en plus évidente de l'annulation du show. Le téléspectateur redoute même, un temps, que les auteurs ne le préparent à la fin de la série en évoquant ce dernier point, mais que chacun se rassure : Netflix vient de renouveler GLOW pour un troisième round !

On rit donc toujours beaucoup, mais avec une pointe de gravité bienvenue, qui relance l'intérêt et prouve que les créatrices ne se reposent pas sur leurs lauriers. Certains regretteront sans doute la légèreté kitsch de la première saison, qui jouait à fond sur la formation de cette troupe improbable, leurs looks flamboyants, leurs matchs épiques, et leur succès naissant imprévisible. Mais comme Master of None de Aziz Ansari et Alan Yang, la production a pris des risques, a mué, jusqu'à conclure par un chapitre de 46 minutes aussi jubilatoire qu'ambitieux (et prouvant que la série peut supporter ce format).

La distribution est une fois encore remarquable, on ne peut qu'adorer cette bande de filles à laquelle leurs interprètes donnent tout : mentions tout de même à Kia Stevens (Tammé), Kate Nash (Rhonda), Shakira Barrera (Yolanda) et à l'impayable Gayle Rankin (Sheila). Chris Lowelle (Bash) est formidable, tout comme Marc Marron (Sam) en amoureux bourru. Betty Gilpin (Debbie) hérite d'une partition souvent ingrate, vu le parcours de son personnage, mais elle y va franchement. Et, par ricochet, rend encore plus touchante la prestation d'Alison Brie (Ruth), formidable locomotive de la série.

Maintenant, il va falloir s'armer de patience avant de retrouver les Sublimes Dames du Catch : rendez-vous en Juin 2019 !   

samedi 7 juillet 2018

STEVE DITKO (1927-2018)


Steve Ditko est mort.

La triste nouvelle du décès du co-créateur de Spider-Man, Doctor Strange, et inventeur de The Question, Hawk & Dove, Mr. A, est tombé seulement aujourd'hui, mais celui qu'on surnommait le J.D Salinger des comics nous a quittés le 29 Juin dernier (ou plus sûrement, selon la police, deux jours auparavant). Il avait 90 ans.

C'était une vraie légende des comics depuis qu'il s'était retiré du milieu pour s'auto-publié. Récemment encore, la rumeur courait qu'il préparait un nouveau projet, mais la vérité est qu'il n'avait jamais cessé de produire malgré une audience confidentielle.

L'Histoire retiendra sa collaboration (houleuse) avec Stan Lee qui donnera donc naissance à Spider-Man puis Doctor Strange : cela suffit à poser le bonhomme quand on songe à la pérennité de ces deux personnages, dont la popularité est désormais soulignée par le succès des adaptations de leurs aventures au cinéma. Pourtant, ses runs avec ces deux séries furent, somme toute, brefs.

Chez DC, sa création la plus célèbre reste celle de Vic Sage alias The Question, personnage important pour Ditko qui s'en servit comme véhicule pour sa philosophie "objectiviste", inspirée d'Ayn Rand avant de poursuivre cette conception du monde via Mr. A, autre vigilante radical avec les criminels -une ligne dure qui suscita la polémique.

Sans Ditko, pas de Hawk & Dove (duo composé d'un pacifiste et d'un belliciste), pas de the Creeper (avec son rire si strident qu'il paralysait ses cibles), pas de Blue Beetle, Captain Atom, Nightshade (imaginés pour l'éditeur Charlton avant son rachat par DC), pas de Shade the Changing Man... La rogue gallery de Spidey - Kraven le chasseur, Electro, Dr. Octopus, Le Bouffon Vert, Mysterio, le Lézard, le Vautour, c'est lui (avec Stan Lee) !


Un géant s'en est allé. C'est triste bien sûr, mais c'est aussi un privilège de pouvoir disposer de son oeuvre, géniale et unique.



SHADE THE CHANGING WOMAN #5, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


C'est le pénultième épisode de Shade the Changing Woman... Et, pour être tout à fait franc, c'est avec soulagement que j'attends la fin désormais, tant l'enthousiasme des débuts m'a progressivement quitté, et ce, même si j'ai pu déplorer l'annulation abrupte du titre. L'inspiration a de plus en plus manqué à Cecil Castellucci tandis que Marley Zarcone sauve ce qui peut encore l'être.
  

Ayant échoué à retrouver son coeur enterré dans le désert, Loma erre sans but, oscillant entre rage et désespoir. Son état physique s'en ressent également puisqu'elle vieillit précocement, comme si elle se fissurait - ce que ses amis et ennemis ressentent.     

Sur la planète Meta, Lepuck éprouve lui aussi la souffrance de son amie et décide d'aller à son secours même si on le met en garde contre les humains. Loma tente une opération de la dernière chance pour repousser l'invasion de The Cray contre la Terre et comprend que ce n'est qu'en sauvant sa planète d'adoption qu'elle se sauvera aussi.                                                                                                            

Lepuck, une fois chez nous, ne tarde pas à retrouver le coeur de Loma mais il est aussitôt arrêté par la police anti-extraterrestre. Toutefois, juste avant d'être emmené à la Faculté de Floride, il a le temps de donner à River le coeur de Loma.


A la Fac, justemnt, Mrs Deeps lave le cerveau des généraux de l'armée sur le pied de guerre. Surprise par River, elle lui explique être à l'origine de l'invasion en cours de The Cray et comment leurs membres vont neutraliser toute résistance pour conquérir notre monde.
  

Les événements s'accélèrent dramatiquement en tout sens : Teacup est agressée par Gan, le tueur provenant de Meta, mais elle réussit à l'écarter ; Lepuck est livré à Mrs Deeps à qui il promet de la faire juger et condamner ; Loma sollicite l'aide de Shade qui réclame qu'elle lui rende son manteau de folie. Mais elle refuse et découvre que le poète l'a dupée depuis le début...

Il n'y a guère plus triste spectacle pour un lecteur de séries que de voir s'envoler, inéluctablement, le charme d'un titre qui, justement, l'avait séduit par sa capacité à l'embarquer ailleurs, à le séduire imprévisiblement. C'est ce qui s'est passé lorsque Shade the Changing Girl a mué en Shade the Changing Woman.

Pourtant l'idée de poursuivre les aventures de l'extraterrestre de Meta dans le corps de Megan Boyer mais à l'âge adulte était prometteuse. Mais entre temps la série a été raccourcie en vue de son annulation subite et surtout c'est comme si la scénariste Cecil Castellucci avait perdu son mojo, n sachant ni modifier ses plans mais surtout faire grandir son histoire comme son héroïne désormais partie dans un récit beaucoup moins passionnant et moins maîtrisé.

Je ne veux pas l'accabler ni donner l'impression de brûler ce que j'ai aimé, surtout donc que Castellucci a du composer avec l'agenda remanié de la collection "Young Animals" (dont seul Doom Patrol a échappé à l'arrêt ordonné pour Cave Carson have a cybernetic eye et Mother Panic). Mais il est évident qu'elle n'avait visiblement pas d'idée aussi forte à développer pour cette nouvelle étape. On lit donc désormais les épisodes d'un air plus détaché, limite indifférent, car les situations et les personnages échouent à nous faire vibrer, à nous étonner. Loma elle-même est devenue agaçante, errant dans sa propre histoire, capricieuse, déconnectée de ses amis et de toute réalité, aux prises avec une invasion fomentée par sa pire ennemie, avec un subplot (le tueur en série Gan) complètement décalé du reste.

Marley Zarcone dessine encore avec une exemplaire rigueur une série qui avance comme privée de direction. Elle a du mérite car c'est vraiment son travail qui suscite le plus d'intérêt. Mais son style, fin et délié, paraît aussi fragilisé, ne pouvant plus assurer la douce dinguerie de ce projet.

Les couleurs acidulées de Kelly Fitzpatrick donnent un aspect gentiment psychédélique à l'ensemble mais sans l'ivresse qui pourrait assurer au lecteur un vrai trip. C'est l'effet domino : le scénario s'effilochant, ni le dessin, ni ce qui l'accompagne et le soutient ne résistent au déclin de l'affaire.

DC a le culot de tenter des choses, avec des labels ("Young Animals", "The New Age of Heroes"), mais il manque à ces projets un vrai chef d'orchestre, une densité, une identité au-delà du gadget (qui consiste à faire du post-"Vertigo" ou des variations de Marvel). On verra si la collection offerte à Bendis (avec Scarlet, Pearl, Cover...) sera mieux bâtie (en comptant sur des artistes bien plus solides).     

vendredi 6 juillet 2018

DOCTOR STRANGE #3, de Mark Waid et Jesus Saiz


Dernier numéro à paraître hebdomadairement (le #4 sortira mi-Août et la série deviendra ensuite mensuelle), ce troisième épisode de Doctor Strange est aussi un tie-in au prochain event Marvel, Infinity Wars (produit par Gerry Duggan et Mike Deodato). Heureusement pour ceux qui ne comptent pas suivre cette saga, Mark Waid et Jesus Saiz réussissent parfaitement à respecter le cahier des charges sans dévier de leur propre récit.


Stephen Strange et Kanna poursuivent leur voyage spatial et se perfectionnent dans la pratique des arts occultes au contact de magiciens extraterrestres et d'artefacts cosmiques. Prochaine étape : la planète Tarnax II où l'arcanologue veut présenter à son compagnon de route un sorcier... Skrull !


Bien qu'elle lui assure que le nommé Mt'Nox est un être pacifique et que ses semblables ont renoncé aux conflits qui ont forgé leur mauvaise réputation, Strange est très méfiant et ne veut pas s'attarder. Toutefois, en approchant de leur hôte, il est à la fois impressionné par sa technique et saisi d'effroi quand il le voit en possession de la Pierre du Temps qu'il croyait détruite.


Cette gemme très puissante appartint un temps à Thanos, le titan fou, et aujourd'hui le Super-Skrull, Kl'Rt, veut s'en servir pour rebâtir son empire. Strange convainc Kanna de récupérer la Pierre du Temps en lui promettant de la lui donner ensuite. Ils affrontent le Super-Skrull.


Au terme d'un âpre combat, Strange vainc son adversaire et fuit Tarnax II avec Kanna. Mais une fois à bord de leur vaisseau, il refuse de lui remettre la gemme comme promis, au prétexte qu'un tel artefact est trop dangereux.


Elle proteste, s'estimant trahie, mais Strange efface le souvenir de cette journée de sa mémoire et ils peuvent reprendre leur voyage. Pendant ce temps, sur Terre, Bats le chien fantôme pénètre dans le Sanctum Sanctorum du sorcier suprême et trouve à l'intérieur un inconnu menaçant...

Mark Waid a bien du mérite car, déjà lors de ses runs sur Daredevil puis Captain America, il avait dû composer avec des sagas globales impliquant les héros qu'il écrivait. Mais le scénariste a assez d'expérience pour intégrer ce genre de contraintes sans qu'elles impactent trop ce qu'il raconte de son côté. Ainsi avait-il procédé avec Original Sin puis les conséquences de Secret Empire (deux events par ailleurs calamiteux).

Aujourd'hui, re-belote : avec juste deux épisodes de Doctor Strange, le voilà obligé de faire référence à Infinity Wars sous prétexte que les aventures du magicien se déroule dans l'espace comme la saga à venir.

Cette fois, cependant, Waid peut s'accommoder plus aisément de sa tâche car son histoire est un récit initiatique et l'incorporation de la Pierre du Temps dans son scénario peut facilement se justifier dans la mesure où Strange croise d'autres magiciens dans l'espace et acquiert de nouveaux artefacts. Il lui a suffi de placer la gemme aux mains d'un personnage croisé par son héros afin de pimenter leur rencontre. Et comme ce personnage est le Super-Skrull, la rencontre est mouvementée.

Pourtant, ce qu'on préférera retenir de cet épisode, toujours aussi brillamment conçu, ce sont ses conséquences immédiates dans la perception qu'on a de Strange : il s'y montre peu tolérant quand aux Skrulls en général, quand bien même Kanna lui assure qu'ils ont renoncé à leurs projets guerriers ; puis agressif lorsqu'il faut affronter le Super-Skrull ; arrogant quand il le vainc ("Idiot." lance-t-il à Kl'Rt au tapis et sans connaissance) ; et enfin manipulateur lorsqu'il efface une partie de la mémoire de Kanna à qui il avait promis la garde de la Pierre du Temps. Le "bon" docteur gagne en ambiguïté en adoptant un comportement pareil : serait-il en train de redevenir, en récupérant sa magie, un odieux individu tel qu'il le fut avant de devenir sorcier ? Ce serait une piste intéressante, et on verra ce que Waid va faire avec ça.

Visuellement, une fois encore, Jesus Saiz est éblouissant : les premières pages montrent sa capacité à créer des mondes lointains riches en détails alors qu'ils ne figurent que sur une image souvent, puis l'arrivée sur Tarnax II fait place à un décor exotique fascinant où les Skrulls se sont adaptés de manière étonnante. L'artiste espagnol réinvente ces extraterrestres de façon prodigieuse.

La représentation de la faune et la flore de cette planète est tout aussi fournie, et le recours à la couleur directe donne un rendu extraordinaire. La bataille contre le Super-Skrull est mise en scène avec beaucoup d'énergie et d'invention, notamment quand Strange utilise les pouvoirs de la Pierre du Temps. Cette série est esthétiquement une des plus puissantes produites par Marvel dans le cadre du nouveau statu quo "Fresh Start".

Le lancement de Doctor Strange version Waid-Saiz aura donc été une vraie expérience avec trois épisodes en moins d'un mois, d'une tenue exceptionnelle. Espérons que l'attente du prochain chapitre ne fera pas oublier au public la qualité de ce titre qui mérite vraiment de s'imposer durablement grâce à sa belle équipe créative.