dimanche 27 mai 2018

OLD MAN HAWKEYE #5, de Ethan Sacks et Marco Checchetto


On approche de la moitié de cette saga (le mois prochain sera, je crois, consacré à un flash-back revenant sur la chute des héros, 45 ans dans le passé) et Old Man Hawkeye doit marquer un peu le pas pour ne pas tomber dans la routine d'un épisode/une vengeance. N'allez cependant pas croire que Ethan Sacks et Marco Checchetto vont laisser du répit à Clint Barton...


A la recherche de Songbird, une autre membre des Thunderbolts, Clint Barton s'arrête au "Josie's Bar" tenu désormais par Turk (ancien indicateur du Caïd et souffre-douleur de Daredevil). Le barman évoque un couvent où elle se serait retirée. Mais la conversation est interrompue par l'irruption des Venoms.


A Electroville, l'ex-marshall Bullseye, blessé précédemment par les enfants de Kraven le chasseur, se fait soigner par Claire Temple dans sa clinique. Il lui demande également si elle peut lui retirer l'implant Deathlock qui permet à Crâne Rouge de le localiser mais cela nécessiterait une intervention chirurgicale délicate. Dehors, une voix familière exige que Bullseye sorte et se rende sans résistance.


Au "Josie's Bar", la bataille fait rage et un des Venoms tue Turk. Son jeune neveu, en possession du casque de Ant-Man, attaque les symbiotes avec des fourmis tandis que Hawkeye exploite un de leurs points faibles en les incendiant.


Bullseye se débarrasse facilement des hommes envoyés par Crâne Rouge pour l'arrêter. Il fait passer au chef de ce commando, le Maître de Corvée, un message à leur Président de lui fournir des renforts dans trois jours à Rock Springs, sinon il continuera de tuer tous ceux qui le traquent.


Blessé par un Venom, Hawkeye prend la fuite avec Dwight. Ils roulent dans une zone ne figurant plus sur aucune carte en dehors des friches : la cité fortifiée dont Kate Bishop est la Maire...

Comme je le rappelais en ouverture, l'histoire approche de sa moitié et Ethan Sacks a suffisamment bien bâti son projet pour en ménager la progression. D'un côté, il ne peut pas se contenter d'aligner les règlements de comptes entre Hawkeye et les Thunderbolts à chaque épisode, ce qui générerait une lassitude. De l'autre, il ne peut épargner à ses protagonistes les conséquences de leurs actes, sans quoi le réalisme qu'il ambitionne serait démenti.

Alors il met en scène des corps éprouvés, à la croisée des chemins. Bullseye a été blessé par les enfants de Kraven et doit se faire soigner pour poursuivre sa traque, tout en échappant à Crâne Rouge auquel il ne répond plus. Clint Barton retrouve de manière explosive les Venoms qui ont pris pour hôtes les doubles de Madrox l'homme multiple et cette bataille le laisse également amoindri, obligé de battre en retraite et de différer la suite de sa vengeance.

On pouvait tiquer sur la forme parfois insolente du héros et des vilains dans les épisodes précédents au regard des combats qui les opposaient. Pour des quinquagénaires-sexagénaires, Hawkeye, Atlas, the Beetle, Bullseye et compagnie affichaient une santé encore vigoureuse (quand bien même l'archer se sait condamné à une cécité prochaine). Cette fois, Sacks les et nous rappelle à l'ordre et en décrivant Bullseye sur la table d'opération de Claire Temple ou Clint Barton obligé d'aller se cacher chez une vieille amie, on constate que ces hommes-là tiennent d'abord par la rage qui les animent. Mais quand ils sont atteints, ils doivent recevoir des soins.

L'ombre de la mort, ou du déclin, plane alors d'autant plus fortement et renvoie à la référence au western Impitoyable de Clint Eastwood, qui inspira Mark Millar pour Old Man Logan.

Marco Checchetto ne cesse d'aligner des épisodes de haute volée depuis le début de la série et on ne peut que répéter les compliments déjà adressés à l'artiste italien qui accomplit là son meilleur ouvrage. 

Lorsqu'il anime le morceau de bravoure de ce chapitre, avec l'assaut des Venoms dans le "Josie's Bar", tout reste lisible et énergique. La violence de la bagarre, qui culmine avec la mort très sanglante (mais traitée avec intelligence par le coloriste Andres Mossa) de Turk, est d'une intensité peu commune, d'autant qu'elle se passe dans un espace réduit, en intérieur. 

La présence du jeune Dwight, le neveu de Turk, qui a hérité du casque de Ant-Man, ajoute une force incongrue au combat car le jeune garçon est d'abord le spectateur dépassé de la séquence avant d'en être un acteur déterminant. Et la dernière page marque l'entrée en scène d'une figure familière qui fait plaisir et fait le lien avec le second volume du Hawkeye tel qu'écrit par Jeff Lemire et dessiné par Ramon K. Pérez (quand les deux archers étaient montrés dans leur grand âge grâce à un saut dans le temps).

Si Old Man Hawkeye ne s'aventure pas dans l'étrangeté interprétative de Mister Miracle, c'est une saga qui lui fait une concurrence (même format de douze épisodes, même complicité entre le scénariste et le dessinateur, même puissance narrative). Un projet alternatif comme Marvel serait bien inspiré d'en produire davantage.   

samedi 26 mai 2018

THE TERRIFICS #4, de Jeff Lemire et Evan Shaner (+ BONUS)


Après un premier arc gâché par la mauvaise gestion éditoriale de la ligne "The New Age of Heroes", résumé par l'incapacité d'Ivan Reis à assurer ses trois épisodes, et particulièrement la médiocrité du dernier, The Terrifics avait beaucoup à se faire pardonner. Si l'avenir proche nous dira si ce titre peut durablement se redresser, ce quatrième chapitre concrétise en tout cas un spectaculaire sursaut de la part de Jeff Lemire, cette fois soutenu par Evan Shaner.


Comme il le lui avait promis, Mr. Terrific, après avoir contacté Hal Jordan pour prévenir ses parents de son arrivée, emmène, avec Metamorpho et Plastic Man, Phantom Girl sur sa planète natale, BGZTL. La jeune femme consigne son voyage dans un journal.


Après avoir traversé une partie de l'univers en hyper-propulsion, le vaisseau sphérique de l'équipe est intercepté par un rayon tracteur qui l'oblige à atterrir sur une décharge spatiale. Très rapidement, les quatre acolytes sont séparés en deux groupes. 


D'un côté, Mr. Terrific (privé de ses T-sphères) et Metamorpho : celui-ci demande si, une fois rentré sur Terre, son chef pourrait chercher un moyen de lui rendre son apparence humaine. Mais très vite, cette conversation est interrompue car ils tombent nez à nez avec des collecteurs pirates.


De l'autre, Plastic Man et Phantom Girl : elle culpabilise d'avoir entraîné l'équipe dans ce lieu inhospitalier mais son camarade la réconforte. Puis voyant passer les T-sphères de Mr. Terrific, ils les suivent. C'est ainsi qu'ils viennent en aide à Metamorpho et leur chef aux prises avec les pirates.
  

Cette péripétie a soudé l'équipe mais, à l'approche de BGZTL, Phantom Girl est anxieuse et elle va rapidement avoir des raisons de l'être : son séjour dans le Dark Multiverse a duré dix ans mais sur sa planète, trente-sept années se sont écoulées. Sa mère lui apprend que son père est mort mais la console en lui promettant que plus rien désormais ne les séparera.

Tout d'abord, le plaisir qu'on a à lire cet épisode provient des dessins, magnifiques, de Evan Shaner, qui devait ronger son frein depuis le lancement de la série car il s'y est investi particulièrement. Les uniformes que portent désormais tous les Terrifics (ainsi que Plastic Man baptise l'équipe) sont des designs de Shaner, par ailleurs grand fan de Plastic Man et Metamorpho en particulier. Il a aussi créé l'apparence de Lyanna alias Phantom Girl de manière à la distinguer de son homonyme dans la Légion des Super-Héros (dont DC préparerait le retour, comme la JSA).

Mais cela traduit aussi la mauvaise gestion éditoriale du titre (et de presque tous ceux de la collection "New age of heroes") qui voulait mettre en avant des dessinateurs vedettes tout en prévenant qu'il ne ferait pas plus que les trois premiers épisodes. Hormis l'inusable Romita Jr (sur The Silencer) et le médiocre Kenneth Rocafort (sur Sideways), aucun n'a été en mesure de tenir cette promesse. La question se pose alors : n'aurait-il pas été plus sage et logique de lancer ces séries avec des artistes capables de tenir les délais quitte à ce qu'ils ne soient pas des stars ?

Il faut savourer les épisodes de Shaner car il n'en fera finalement que deux, DC l'ayant réquisitionné pour un épisode de la mini-série hebdomadaire Man of Steel (écrite par Brian Michael Bendis - où il sera secondé par Steve Rude) et lui confiant les couvertures de rééditions de titres du "Silver Age". Le dessinateur, pourtant capable d'enchaîner les chapitres, mais ne pouvant pas être au four et au moulin, passera le relais à Dale Eaglesham (que j'apprécie, mais il n'empêche, quel défilé horripilant !).

Pourtant quand on lit ces vingt pages, Shaner s'impose comme une évidence : son style élégant, son affection visible des personnages, le soin apporté aux finitions, associés à la colorisation quatre étoiles de Nathan Fairbairn donne à The Terrifics un look à la fois rétro et tonique, collant idéalement au sujet.

Et ce sujet, Jeff Lemire le reprend vigoureusement en mains après s'être fourvoyé le mois dernier dans un épisode inhabituellement médiocre de sa part. D'abord il consacre ses efforts à la caractérisation du personnage le moins défini du groupe, Phantom Girl, en lui donnant directement la parole puisque l'aventure est relatée via son journal intime. On s'attache vraiment à la benjamine de l'équipe, longtemps éloignée de chez elle, en délicatesse avec ses pouvoirs, et soucieuse à l'idée de rentrer à la maison (tout en sachant qu'elle ne pourra y rester).

Ensuite, le scénariste, au gré des rebondissements qui émaillent le voyage des quatre héros, en profite pour "changer de cavalière", redistribuer les rôles. Vite séparés, les protagonistes sont obligés de s'appuyer sur un acolyte avec lequel il n'avait pas eu le temps de faire connaissance jusqu'à présent. Plastic Man fait moins le mariole et c'est reposant, pour se montrer attentionné et touchant avec Phantom Girl. Metamorpho est moins grognon et débute même une relation amicale avec Mr. Terrific très inspirée par celle qui existe entre la Chose et Mr. Fantastic (avec l'envie de recouvrer un aspect normal). Cette reconfiguration est d'autant plus efficace que Lemire la met en scène sans négliger l'action au cours de deux scènes très mouvementées.

Enfin, le dénouement de l'épisode est carrément une auto-citation de Lemire à son Doctor Star... quand Phantom Girl comprend grâce à Mr. Terrific, une fois chez elle, que le temps qu'elle a passé dans le Dark Multiverse ne s'est pas écoulée normalement par rapport à celui de BGZTL, aboutissant à des conséquences poignantes... Et à une promesse de sa mère que le lecteur (et le reste de l'équipe) sait intenable.

La série rebondit donc à point et on en sort ragaillardi, mais aussi déjà un brin nostalgique car le duo magique formé par Lemire et Shaner sera vite dissous. En définitive, l'avenir de la relation entre les fans et ce titre est à l'image de sa conception : alléchant et incertain. On verra s'il s'agit d'une glorieuse incertitude ou d'un fâcheux fiasco.

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Bonus : les characters designs d'Evan Shaner pour The Terrifics.





vendredi 25 mai 2018

JUSTICE LEAGUE : NO JUSTICE #3, de Scott Snyder, James Tynion IV, Joshua Middleton, Riley Rossmo et Marcus To


Pour son troisième acte, Justice League : No Justice ne freine pas, mais, hélas ! subit quelques changements désagréables avec l'absence de Francis Manapul peu avantageusement remplacé par Riley Rossmo - ce qui tend à montrer une impréparation éditoriale pour un projet qui a dû être établi pour s'assurer d'une cohérence graphique. Malgré ce bémol, on passe encore un excellent moment, entre le dénouement de l'intrigue sur Colu et ses conséquences sur notre Terre.


Sur Terre, Amanda Waller et Green Arrow ont trouvé dans le cercle arctique la graine déposée là par les Titans Oméga mais divergent sur quoi en faire - elle veut la détruire, lui préfère s'en remettre au Green Lantern Corps. Cependant, sur Colu, l'équipe Entropie de Batman a libéré de la prison de l'Ultra-Pénitence Vril Dox, le fils cloné de feu Brainiac, qui leur confirme que son père prévoyait de sauver sa planète en sacrifiant la Terre.


Les quatre Ligues de Justice décident de tout faire pour contrarier ce plan en empêchant le Titan Oméga sur Colu de profiter des quatre arbres qu'elles protègent. Wonder Woman sauve l'arbre de la Merveille grâce à son lasso de vérité qui écartent les créatures démoniaques qui le protègent.


Cyborg réussit, lui, à absorber toutes les données sur les habitants de Colu collectées dans l'arbre de la Sagesse grâce son armure dont la technologie provenant d'Apokolopis déjoue les blocages de la combinaison de Brainiac.
  

Sinestro accepte, à contrecoeur, à la demande de Starfire et sur l'ordre de Superman, d'extraire tous les containers de l'arbre du Mystère avec son anneau. De son côté, l'équipe Entropie de Batman évacue les habitants de Colu et embarque Vril Dox. Pour leur permettre, à tous, de fuir, Starro se sacrifie en attaquant le Titan Oméga qui pour se débarrasser de lui détruit la planète (et périt avec).


Mais les manoeuvres de quatre Ligues ont des conséquences immédiates sur Terre, comme l'avait prévu Amanda Waller : quatre nouveaux arbres éclosent (à côté de S.T.A.R. Labs, de la prison de Belle Reve, de la Tour du Dr. Fate et de la Forteresse de Solitude de Superman) et les trois Titans Oméga restants surgissent au-dessus de notre monde, prêts pour leur récolte...

Il paraîtra sans doute curieux de parler d'épisode de transition pour évoquer le troisième et pénultième chapitre de cette mini-série, mais c'est pourtant l'impression qui se dégage de cette lecture. A l'évidence, les trois scénaristes - Scott Snyder, James Tynion IV et Joshua Middleton - ont voulu clore ici une partie de l'intrigue avant d'aborder le grand final sur Terre.

La mort de Brainiac et l'apparition de son fils cloné dans les deux épisodes précédents ont servi à la fois de cliffhangers et de twists pour alpaguer le lecteur tout en présentant rapidement les enjeux, la menace, et les protagonistes (même si, en vérité, pour ces derniers, on se rend compte que la caractérisation reste sommaire compte tenu de leur nombre pléthorique et du nombre de pages limité).

L'explication de texte que Vril Dox dispense à l'équipe Entropie au début permet d'éclaircir définitivement ce qu'il était déjà facile de deviner auparavant, à savoir que le kidnapping de héros et de vilains par Brainiac pour sauver Colu, n'était qu'une tactique pour sacrifier la Terre et lui permettre de passer aux yeux de ses semblables de super-criminel à celui de nouveau messie.

Mais, en prime, les auteurs nous en disent davantage sur les arbres qu'ont jadis planté les Titans Oméga et on comprend désormais parfaitement le sens des noms de code de chaque Ligue de Justice formée pour cette mission par Brainiac. Le Mystère désigne une nurserie avec ses containers remplis de mondes miniaturisés, la Merveille rassemble à la fois le savoir scientifique et mystique de Colu, la Sagesse est une banque de données géantes sur tous les habitants de la planète. Vril Dox personnifie l'Entropie, soit la fonction exprimant le principe de la dégradation de l'énergie menaçant Colu à cause des Titans Oméga.

Si les ficelles dramatiques ne sont guère subtiles et les symboles simples, il n'en reste pas moins que la pilule passe bien parce que les trois scénaristes passent vite dessus : il s'agit de prétextes pour cette "union sacrée" de héros et de vilains ourdie par un méchant machiavélique. Le rythme sauve littéralement cette mini-saga qui ne joue pas sur la finesse mais mise tout sur le grand spectacle.

Et, comme auparavant, les dessinateurs collent à cette ambition en multipliant les doubles pages en guise de découpage. A force, il faut bien admettre que le procédé est à la fois trop systématique et empêche l'émergence de moments forts et saillants au profit d'un sentiment d'urgence permanent. Les personnages sont majoritairement sacrifiés, et n'émergent que quelques figures comme le Martian Manhunter ou, cette fois-ci, Starro, dont le sacrifice est vraiment étonnant. De fait, cela répond tout seul à la question : fallait-il une vingtaine de protagonistes sur Colu, des équipes de cinq membres ? Sans doute le récit aurait-il gagné à privilégier moins de monde et mais plus de spécialistes (à part libérer Vril Dox et évacuer tout le monde, à quoi à servi l'équipe Entropie, avec pourtant Batman et Luthor ?).

On y gagne d'autant moins que Francis Manapul ne signe que la couverture de l'épisode, suppléé par Riley Rossmo et Marcus To pour les pages intérieures (je n'ai pas compté mais il me semble qu'ils en réalisent le même nombre chacun). Rossmo est peu inspiré et son trait est laid (voyez comme il enlaidit Wonder Woman), alors que To, classique mais solide, assure le boulot avec professionnalisme et plus d'élégance. La transition de l'un à l'autre saute aux yeux, bénéficiant à To, mais il est déplorable que le staff éditorial d'une série hebdomadaire en seulement quatre épisodes n'ait pas suffisamment préparé la parution pour permettre à Manapul de livrer 80 pages à temps.

La dernière page promet beaucoup et la fin de l'histoire sera indéniablement spectaculaire, sans certainement causer de nouvelles victimes parmi les "gentils" mais en justifiant la redistribution des Ligues en vue des prochaines séries qui leur seront dédiées.

mercredi 23 mai 2018

LOGAN LUCKY, de Steven Soderbergh


Cinq après avoir annoncé qu'il arrêtait le cinéma, Steven Soderbergh est revenu sur sa parole sur un coup de coeur pour le scénario d'une inconnue, Rebecca Blunt : Logan Lucky. Même s'il n'était pas resté inactif entre temps (produisant et réalisant des séries pour la télé - The Knick, The Girlfriend Experience...), on ne peut que se réjouir de ce retour car le bougre est en pleine forme.

 Jimmy Logan et sa fille Sadie (Channing Tatum et Farrah McKenzie)

Ancien espoir du football américain en Virginie Occidentale qu'une blessure a stoppé net, Jimmy Logan vit de petits boulots, séparé de sa femme Bobbi Joe Chapman, avec laquelle il a eu une petite fille, Sadie, qui participe à des concours de beauté. Engagé sur un chantier minier en Caroline du Nord à proximité du circuit du Charlotte Motor Speedway, il est licencié à cause de sa blessure au genou qu'il n'a pas déclarée aux assurances.

Clyde et Jimmy Logan (Adam Driver et Channing Tatum)

Son frère cadet, Clyde, n'est guère mieux loti : ancien soldat en Irak où il a perdu l'avant-bras gauche, il est désormais serveur dans un bar minable et se laisse convaincre par Jimmy de commettre un audacieux braquage en vidant la chambre forte du circuit où l'argent des divers commerces atterrit au moyen de tubes pneumatiques.

Joe Bang et es frères Logan (Daniel Craig, Channing Tatum et Adam Driver)

Pour réussir ce coup, ils ont besoin d'un expert et convainquent Joe Bang, pourtant détenu à la prison de Monroe de les aider. En échange, celui-ci veut que ses deux frères, Sam et Fish, participent au casse, tandis que les Logan comptent sur leur soeur Mellie, coiffeuse.

Clyde et Jimmy Logan

Jimmy a mis au point un plan très précis qui commence par l'incarcération à Monroe de Clyde après qu'il ait défoncé la vitrine d'un magasin avec sa voiture. Une fois au pénitencier, il peut en faire évader Joe qui s'est fait admettre à l'infirmerie tandis que les autres détenus provoquent une émeute à la cantine. Clyde et Joe sortent de la prison en se glissant dans des caissons fixés sous un fourgon puis ils retrouvent au circuit Jimmy, Fish, Sam, et Mellie - qui a laissé Sadie se préparer à un concours de chant.

Clyde, Jimmy et Joe

Sous le circuit, Joe prépare avec Clyde et Jimmy un léger explosif et le glisse dans un tube pneumatique et leur permet d'y fixer un aspirateur pour dérober l'argent de la chambre forte. Mais la fumée de l'explosion attire l'attention de la sécurité qui cherche à en localiser la provenance et la cause. Cela laisse suffisamment de temps au gang, rejoint par Sam, Fish et Mellie pour remplir des sacs poubelles avec le magot puis s'échapper avec d'être trouvés par les gardiens.

Jimmy, Sadie et Mellie Logan (Channing Tatum, Farrah McKenzie et Riley Keough)

Clyde et Joe retournent à la prison de Monroe dans un camion des pompiers qui s'y rend pour éteindre un incendie déclarée dans la cantine. Leur absence n'a pas été remarquée. Jimmy et Mellie partent assister au concours de chant de Sadie qui change de titre pour interpréter la rengaine préférée de son père. 

L'agent du FBI Grayson (Hilary Swank)

Quelques semaines après, Joe sort de prison et apprend par Clyde que Jimmy a déménagé pour se rapprocher de son ex-femme et de leur fille, sans savoir où ils se trouvent. De retour chez lui, Bang trouve sur son perron une pelle et a l'idée de creuser au pied de l'arbre dans son parc, là où il avait planqué son précédent magot que lui avait subtilisé sa femme : il déterre sa part du butin du casse du circuit, soulagé.

Le gang Logan

Tandis que l'agent Grayson et son adjoint enquêtent sur l'affaire et apprend que les assurances ont dédommagé l'organisation du circuit, Joe boit finalement un verre avec Mellie dans le bar de Clyde qui sert son frère avant de remplir celui de l'agent Grayson, dessaisie du dossier mais résolue à coincer le gang.

A première vue, Logan Lucky ressemble à s'y méprendre à une version prolo de Ocean's 11 (et ses suites), remplaçants le gang de voleurs-gravures de mode de Danny Ocean par des rednecks. Mais cela n'est que la surface d'une comédie policière plus astucieuse.

En vérité, tout ici appuie la thèse que beaucoup appliquent au cinéma de Soderbergh, cinéaste des illusions et des faux-semblants. Tout d'abord, le scénario qui a convaincu le réalisateur de revenir derrière une caméra pour le grand écran est l'oeuvre d'une inconnue, Rebecca Blunt : elle lui aurait envoyé un premier traitement pour avoir son avis et il serait tombé sous le charme au point de lui offrir de le produire et de mettre en scène.

Mais depuis cette jolie fable a interrogé quelques journalistes qui ont émis la possibilité que Rebecca Blunt n'existe pas et serait en vérité le pseudonyme de la femme de Soderbergh, Jules Asner, voire celui de Soderbergh lui-même - une théorie pas si farfelue car, déjà, par le passé, pour contourner des règles syndicales, il a pris divers pseudos pour cumuler les postes (de cadreur, monteur, etc). 

Ensuite, le titre est ironique car en fait, quand on nous présente les frères Logan, ils n'ont rien de "lucky" : l'un est boiteux depuis une vieille blessure subie quand, plus jeune, il était un espoir du football américain ; et l'autre a perdu son avant-bras gauche en servant en Irak. Mais autant Clyde est convaincu que la famille est maudite depuis des générations, autant son aîné Jimmy ne se résigne pas à cette superstition et le démontre en élaborant un plan sophistiqué et (quasi)imparable pour commettre un vol spectaculairement audacieux.

Lorsque les Logan font appel à Joe Bang (incarné par un étonnant Daniel Craig aux cheveux ras et peroxydés), celui-ci les prend de haut, sachant la déveine qui les précède, avant de se raviser en pensant au pactole qui les attend et sa sortie prochaine de prison. Il impose comme condition que ses deux frangins y participent et on découvre alors deux gredins encore pires que les Logan, de parfaits abrutis mais compétents dans des domaines précis.

Au milieu de ces hommes qui cherchent à se refaire, en n'ayant plus rien à perdre, en osant l'impensable justement parce que personne (y compris le spectateur) ne croit en eux, il y a Mellie, la soeur benjamine des Logan, dont le sang-froid, l'aplomb et le sex-appeal (comme il s'agit de Riley Keough dans le rôle, aucun problème de vraisemblance) va en fait assurer la cohésion du gang (rassurant Jimmy et Clyde et attirant Joe).

Pourtant, si le braquage est ingénieux et réussi, ce n'est pas vraiment ce qui passionne Soderbergh. Il prend du temps pour caractériser ses personnages, exposer la situation, croquer leur milieu, et il le fait avec bienveillance. On sent la tendresse qu'il a pour ces déclassés, ces oubliés de l'Amérique qui ont pourtant élu Trump à la tête de leur pays (en leur disant ce qu'il voulait entendre). Surtout, il nous les décrit comme des talents oubliés : derrière le colosse claudicant qu'est Jimmy (et que Channing Tatum interprète avec la conviction idéale) ou le manchot résigné qu'est Clyde (campé par Adam Driver dont la silhouette dégingandée est parfaite pour le personnage), il y a des hommes intelligents, inventifs, réactifs, malins, qui certes commettent un vol mais sans esprit de revanche sociale.

Peut-être l'attention que leur accorde le cinéaste s'appuie-t-elle aussi sur les difficultés qu'il a connues durant la composition du casting : Joe Bang a d'abord été proposé à Matt Damon (un habitué de Soderbergh) puis Michael Shannon (qui a dû renoncer à cause d'autres engagements), et Bobbi Joe devait être jouée par Katherine Heigl avant que Katie Holmes (un retour discret mais remarqué) n'hérite du rôle. Cela aurait donné un autre film.

Mais celui qu'on obtient finalement a ce petit plus, ce je-ne-sais-quoi d'attachant, qui le distingue, le rende irrésistible. Finalement Soderbergh a eu de la chance, et nous aussi, cinq ans après les excellents Effets secondaires et Ma Vie avec Liberace, en le retrouvant (à nouveau plus actif que jamais puisqu'il a enchaîné avec deux longs métrages depuis, dont l'un tourné avec un simple téléphone !).  

mardi 22 mai 2018

DAREDEVIL #602, de Charles Soule et Mike Henderson


Charles Soule a ce talent ou ce goût du risque de donner l'impression de progresser dans sa nouvelle histoire comme s'il improvisait chaque nouvel épisode. Ce sentiment est sans doute infondé mais pour le lecteur, il est impossible de savoir où il veut nous emmener. C'est ce qui s'appelle coller à son héros, Daredevil, aveugle pour tous ceux qui l'entourent mais doté du pouvoir de finalement mieux voir que quiconque. Malin, c'est sûr. Mais suffisant ?


Matt Murdock prend ses fonctions de nouveau maire en l'absence de Wilson Fisk, toujours hospitalisé après l'attaque de la Main, et sa première décision est de décréter l'état d'urgence pour protéger les habitants de New York contre les ninjas. Il demande à son staff de contacter le gouverneur de l'Etat pour l'informer de la situation et confirmer son choix.
  

Matt appelle ensuite Foggy Nelson en renfort et le nomme comme adjoint afin de lui servir d'alibi car il veut partir patrouiller en ville en tant que Daredevil. Son ami le lui déconseille, lui rappelant ses obligations de Maire et que ses amis héros (Luke Cage, Jessica Jones, Moon Knight, Mysty Knight, Echo, Spider-Man, Iron Fist) affrontent la Main.
  

Blindspot surgit, avec fracas, dans le bureau du Maire et explique qu'il a contribué au raid de la Main sur la ville car, en affrontant Muse (le tueur Inhumain), la Bête lui a procuré à distance une force supplémentaire. Mais, en refusant de tuer son adversaire (qui a préféré se donner la mort), il a provoqué sa colère. Daredevil et son apprenti sortent pour porter secours à deux policiers en difficulté non loin de la Mairie.


Ensemble, ils affrontent plusieurs ninjas entourant le véhicule de police et apprennent par les flics qu'ils ont sauvés que la Main a investi un immeuble voisin avec leurs collègues en otages. Bravant les tirs à l'arc des snipers, Daredevil et Blindspot réussissent à pénétrer dans le bâtiment et éliminent d'autres adversaires.


Mais une chose intrigue Daredevil lorsqu'il sonde l'immeuble avec ses super-sens : pas un bruit ne lui parvient, tout semble vide. Avec Blindspot, il progresse prudemment jusqu'à atteindre une salle au centre de laquelle on a creusé une grande fosse dans laquelle ont disparu les ninjas et leurs prisonniers...

L'improvisation apparente qu'on ressent à la lecture du récit n'est pas désagréable dans la mesure où elle permet de manière intense de s'identifier au héros : nous ressentons parfaitement l'ampleur de la menace qui plane et qui le dépasse nettement. Daredevil comme Matt Murdock ne peut que réagir à la situation, il n'en est pas maître et il lui faut faire face avec rapidité.

L'épisode est presque coupé en deux parties : dans la première, nous sommes avec Murdock qui doit intervenir en qualité de Maire de New York et prendre des décisions drastiques, rapides, efficaces. En première ligne, plus qu'il ne l'a jamais été, il doit protéger sa ville, ses concitoyens d'une menace qu'il connaît et dont il devine qu'elle l'a prise pour cible. Ce mouvement politique est très bien écrit par Charles Soule, même si on peut reprocher, en revanche, au dessinateur Mike Henderson de représenter le personnage un peu trop souriant par rapport à ce qui se joue : cette contradiction entre ce qui se passe, se décide et la manière dont c'est dessiné est gênante car elle peut faire croire que Murdock prend ça à la légère, fait preuve d'arrogance, ce qui n'est pas le cas. C'est un homme soucieux, inquiet, fébrile.

Puis, presque insensiblement, en convoquant Foggy Nelson, Soule montre le glissement qui s'opère car Murdock a surtout besoin de son ami pour qu'on ne le dérange pas alors qu'il veut partir patrouiller en ville sous le masque de Daredevil. Cela souligne que Murdock n'est pas un politicien, il reste un justicier qui croit davantage à l'action directe, qui a besoin d'être sur le terrain et pas dans un bureau à distribuer des consignes. Foggy a beau lui rappeler que New York a besoin de son Maire, que d'autres héros combattent la Main, c'est peine perdue - et l'irruption de Blindspot vient en fait mettre fin au débat.

La deuxième partie du récit démarre alors et l'action reprend ses droits. Henderson s'y montre plus à l'aise et réussit une belle suite de scènes, avec une sensation de vitesse, de détermination très bien traduite. Le scénario opère un focus malin à défaut d'être original en dirigeant les personnages vers un immeuble investi par les ninjas et des flics prisonniers... Sauf qu'une fois dans la place, plus personne !

La dernière page manque d'être un cliffhanger ou un twist car, pour le coup, Soule utilise un élément vu dans la saison 2 de la série télé Daredevil puis la saison 1 de Defenders sur Netflix, avec un gouffre géant creusé, on ne sait comment, par la Main pour fuir (et sans doute évoluer dans les souterrains de New York). Il paraît cette fois plus que probable que le scénariste ait reproduit ce qu'on a vu à la télé, reste à savoir s'il l'exploitera de la même manière, mais cela m'a un peu désappointé (on accuse si souvent les comics d'être contaminé/influencé par le cinéma/la télé que lorsque cela se produit de manière si évidente, c'est effectivement dérangeant).

Néanmoins, cela ne saurait suffire pour lâcher brusquement l'arc narratif en cours qui a un potentiel captivant, vraiment imprévisible - même s'il gagnerait à être dessiné différemment.