lundi 21 mai 2018

RED SPARROW, de Francis Lawrence


Poursuivons notre thème "women power" avec la critique du film, sorti en Avril dernier, Red Sparrow, adapté du best-seller éponyme de Jason Matthews par Justin Hayte et mis en scène par Francis Lawrence. L'occasion pour le cinéaste de s'aventurer dans un registre plus noir, avec son égérie, la toujours sublime Jennifer Lawrence.

 Dimitri Ustinov et Dominika Egorova (Kristof Konrad et Jennifer Lawrence)

Danseuse étoile au Bolchoï, Dominika Egorova voit sa carrière brisée nette un soir de représentation où elle se blesse sur scène. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle accepte, à contrecoeur, l'offre de son oncle Ivan, agent du SVR (les services secrets russes) : il s'agit de séduire Dimitri Ustinov, un politicien véreux. Alors qu'il tente de la violer, ce dernier est assassiné par Simionov, un sbire d'Ivan qui prédit un grand avenir à sa nièce comme espionne après une formation.

Nate Nash (Joel Edgerton)

Nate Nash est un agent de la C.I.A. à Moscou mais il est contraint de fuir la Russie après avoir failli être arrêté par la police dans le parc Gorki avec son informateur, un certain Marble. Réaffecté, il tente de convaincre sa hiérarchie de le renvoyer sur le terrain car Marble ne parlera qu'à lui. Finalement, il est renvoyé mais à Budapest.

Dominika et la Matrone (Jennifer Lawrence et Charlotte Rampling)

Dominika intègre une école d'Etat où on lui enseigne l'art d'être un "moineau rouge" en apprenant à séduire les hommes pour leur soutirer des informations importantes. Elle excelle bien que sa formatrice, la Matrone, la juge trop orgueilleuse. Mais ses tests sont concluants et Ivan l'envoie à Budapest séduire l'agent Nash pour découvrir qui est Marble, la taupe du SVR qui l'informe.

Dominika et Marta (Jennifer Lawrence et Thekla Reuten)

A Budapest, Dominika partage un appartement avec un autre "moineau", Marta, et aborde rapidement Nash - qui devine vite qu'elle est une espionne. Lorsqu'il la questionne à ce sujet, elle ne le nie pas et cherche à négocier son passage à l'Ouest puis celui de sa mère en échange de quoi elle jouera les agents doubles pour le bénéfice de la CIA. Dominika découvre dans les affaires de Marta, en son absence, ce sur quoi elle travaille : une transaction avec Stephanie Boucher, la chef de cabinet d'un sénateur américain. Elle gagne du temps auprès d'Ivan pour doubler Marta - qui, elle, ne bénéficie pas de la même clémence (et de la même protection) et est assassinée sauvagement par Simionov (un avertissement adressé à Dominika).

Stephanie Boucher et Dominika (Mary-Louise Parker et Jennifer Lawrence)

Nash suit Dominika à Londres où elle doit rencontrer, à la place de Marta, Stephanie Boucher et la payer pour ses infos. Mais la chef de cabinet quitte l'hôtel où elles ont fait affaire et repère les agents de la CIA : paniquée, elle est écrasée par une fourgonnette. La mission compromise, Dominika est exfiltrée par le SVR et ramenée en Russie où elle subit un interrogatoire musclé pour savoir si elle n'a pas trahi Boucher. 

Dominika et Nate

Ivan est prêt à croire à la loyauté de sa nièce, qui a résisté à la torture, et la renvoie à Budapest. Dominika reprend rapidement contact avec Nash qui prépare son évasion en Amérique. Ils couchent ensemble mais au matin, l'agent de la CIA est torturé par Simionov pour qu'il lui livre ses secrets. Dominika feint d'aider le tueur avant de se retourner contre lui et de l'éliminer. Sur le conseil de Nash, elle appelle l'Ambassade américaine.

Vladimir Korchnoï (Jeremy Irons)

Hospitalisée avec Nash, Dominika retrouve Vladimir Korchnoï, le supérieur d'Ivan, qui lui avoue être Marble et lui explique les choix qui s'offrent à elle : soit elle part en Amérique, soit elle rentre en Russie et le remplace comme taupe (il s'est assurée que sa famille ne craindra rien).

Dominika et son oncle Ivan (Jennifer Lawrence et Matthias Schoenearts)

Dominika se rend à l'Ambassade russe où elle livre Marble en échange de son retour au pays. Mais lorsque le SVR remet la taupe à la CIA, Nash découvre que Dominika a dénoncé non pas Korchnoï mais son oncle Ivan (dont elle se venge pour le traitement qu'il lui a infligée).

Dominika

Promue au sein du SVR, Dominika retrouve sa mère avec laquelle elle partage désormais un meilleur logement et pour laquelle elle a obtenue des soins. Mais elle continue de collaborer en secret avec la CIA.

Il y a deux niveaux de lecture dans ce film dont les 2h 20 passent sans problème (il aurait facilement pu durer moins, gagnant ainsi en tension, en densité, mais on ne s'ennuie vraiment pas) et c'est ce qui le distingue d'une simple grosse production au service de son actrice vedette.

Dans un premier temps, au premier degré, il s'agit d'une histoire d'espionnage classique et rondement menée, qui ne s'embarrasse guère de quelques clichés ou invraisemblances. On a un peu du mal à croire à Jennifer Lawrence quand elle doit passer pour une ballerine car sa silhouette pulpeuse ne correspond pas à celles élancées des danseuses étoiles d'une institution aussi stricte que le Bolchoï, et d'ailleurs, même si elle s'acquitte de quelques entrechats, sa performance sur ce plan passe après celle, habitée, de Natalie Portman (dans Black Swan, de Darren Arronovsky, 2010... Dont Lawrence est devenue la muse et compagne depuis le tournage de Mother ! dont je vous ai parlé récemment).

On s'amusera aussi de croiser Charlotte Rampling en maîtresse d'école de "moineaux", qu'elle joue sans aucune distance, dans une blouse grise et avec autorité : une figure qu'on croirait issue d'un vieux spy movie de la guerre froide alors que l'action se déroule de nos jours.

Il n'empêche, l'intrigue est bien ficelée et le résultat est efficace. La narration est fluide, passant dans un premier acte de Dominika à l'agent Nash, dont les couvertures sont vite découvertes par chacun, mais déjouant ensuite les attentes du spectateur à qui on a promis du sexe et de la violence alors que les deux espions ne couchent pas ensemble et ne traversent aucune situation périlleuse. Cela se corse davantage dans le troisième acte avec deux scènes de torture mémorables.

L'essentiel est ailleurs, dans l'identité d'une taupe qui trahit les services secrets russes au profit des américains. Mais Francis Lawrence traite ça par-dessus la jambe et le spectateur s'en fiche autant que lui, au point que quand on découvre le fameux traître, non seulement le rebondissement ne surprend pas mais l'acteur qui l'incarne est très convenu. Du coup, c'est plus l'identité de l'héroïne qui est explorée véritablement et on ne sait jamais quoi penser de Dominika jusqu'à l'ultime image : elle est d'abord manipulée par son oncle, puis se résigne pour sa mère malade à devenir une sorte de prostituée implacable, puis sa loyauté est mise en question à plusieurs étapes (elle trahit sa co-locataire, son oncle, Nash). C'est une figure insondable et fascinante dont on ignore si elle a été pervertie par sa formation de "moineau" ou si elle a développé dans sa fonction d'espionne la dureté héritée de son apprentissage de danseuse, où déjà tous les coups étaient permis pour réussir. D'une manière, Red Sparrow peut se lire comme une réappropriation de son corps et de son esprit par l'héroïne mais aussi comme une reconversion dans un job pour lequel elle présentait d'étonnantes prédispositions (comme l'estime son oncle).

Et puis, il y a une autre manière d'envisager tout le projet, la transposition du roman de Jason Matthews en long métrage à part entière. Francis Lawrence et Jennifer Lawrence (aucun lien de parenté) ont déjà une fructueuse collaboration ensemble puisqu'il a dirigé l'actrice dans la saga Hunger Games qui l'a consacrée star (tout comme David O. Russell lui a fait gagner un Oscar et l'a établie comme une comédienne solide).

Red Sparrow devient alors l'oeuvre de la maturité, expression galvaudée mais qui, ici, reprend tout son sens : en effet, aux Etats-Unis, le film a été classé "Restricted" (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés - comme Logan, Deadpool...) à cause justement de sa représentation du sexe et de la violence. Du sexe, il y en a en vérité peu, comme je l'ai déjà dit : une seule scène nous montre Jennifer Lawrence frontalement nue, lorsqu'elle est à l'école d'Etat, testant l'excitation qu'elle provoque sur un camarade. Pour le reste, le personnage et l'actrice manoeuvrent habilement pour éviter le spectacle de l'érotisme facile, préférant susciter le désir par la gestuelle, l'expressivité, plutôt que par l'effeuillage.

La violence est rare mais plus spectaculaire, notamment quand il s'agit de montrer l'égorgement de Ustinov au début, puis les tortures infligées à Domenika à son retour de Londres puis à Nash à Budapest par Simionov. Mais rien de plus choquant que dans bien des films où l'hémoglobine coule à flots, sans même le filtre de l'humour.

Il n'empêche, le soufre dont on veut parfumer le long métrage lui confère une aura ingénieuse par rapport à Hunger Games et Red Sparrow devient donc comme le film par lequel Francis et Jennifer Lawrence s'affranchissent de la tétralogie dystopique qui les a fait roi et reine du box office. Le réalisateur et l'actrice s'adressent ici à un public adulte et averti, même si le marketing (et la censure) exagère(nt) le choc esthétique (on baigne dans de l'ocre, du gris, dans des ambiances troubles et tendues).

Jennifer lawrence n'a plus besoin de ça pour qu'on sache la puissance de son charisme, de son sex appeal, et la finesse de son jeu (ici, évidemment, beaucoup moins exalté que dans Mother !). Elle a naturellement cette allure de star, à la beauté qui subjugue, à la présence imposante - au point d'éclipser sans mal Joel Edgerton (trop pâlot pour convaincre en agent de la CIA capable de charmer une telle bombe) et Matthias Schoenearts (lui aussi bien fade en oncle pervers). Jennifer Lawrence a besoin désormais de partenaires masculins (ou féminines d'ailleurs - on lui prête un projet avec son amie Emma Stone et il faut souhaiter qu'il se produise car le face à face de ces deux brillantes jeunes femmes, aux styles si distincts, peut créer des étincelles) capables de soutenir la comparaison avec Bradley Cooper (son complice chez David O. Russell).  

Red Sparrow est donc tout à la fois une production fastueuse qui se donne un genre canaille, légèrement subversive, mais aussi se dote d'un discours méta-textuel sur le statut de son réalisateur et (surtout) de sa star en rompant définitivement avec ce qui a fait leur célébrité - tout en leur conservant un indéniable succès (au box office). Une mue réussie. 

dimanche 20 mai 2018

BATWOMAN #15, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


Ce Dimanche sera donc consacré aux héroïnes puisque j'enchaîne les critiques de Kick-Ass #4 et de Batwoman #15. La fin de l'arc approche, mais aussi, et c'est nettement plus dommageable, comme cela a été annoncé cette semaine, la conclusion de la série que DC Comics a décidé d'annuler au #18.


Les chauves-souris empoisonnées d'Alice fondent sur Gotham et Batwoman doit arrêter cette attaque qui menacent de faire de centaines (des milliers ?) de victimes civiles. Tahani a profité de la confusion pour disparaître.
  

Constatant son impuissance à présent, Batwoman reprend contact avec "Tuxedo One" alias Julia Pennyworth et lui demande de préparer un antidote à partir d'un échantillon de son sang (celui de Batwoman) exposé aux toxines de l'Epouvantail lors de leur affrontement dans le Sahara.


Cependant, Batwoman passe à l'action avec une idée simple mais ingénieuse : elle embarque dans une navette et émet des ultra-sons, inaudibles par l'oreille humaine, mais auxquels répondent les chauves-souris qui la prennent en chasse, s'éloignant de Gotham.


Batwoman attire les bestioles dans le vaisseau Séquoia appartenant à la Colonie (la milice de son père, Jacob). Elle actionne son siège éjectable et déclenche l'auto-destruction du vaisseau, entraînant également celle des chiroptères. 


Julia a mis au point l'antidote tandis qu'Alice, désorientée par sa défaite et la désertion de Tahani erre sur le toit de Kane Industries. Elle va être arrêtée par Batman que Julia a préféré prévenir comme elle en informe Batwoman - laquelle va devoir rendre des comptes au dark knight...

J'ignore ce qui a motivé la décision de DC Comics d'annuler Batwoman en Août prochain - ventes trop faibles ? Repositionnement du personnage (également au coeur des intrigues du run de Detective Comics par James Tynion IV, qui en a fait l'adversaire directe de Batman) ? - mais c'est un choix dont l'injustice frappe les fans de la série comme c'est toujours le cas lorsque les auteurs accomplissent un remarquable boulot.

Existerait-il une sorte de malédiction Batwoman ? Depuis sa création, le personnage n'a jamais eu une publication facile : introduite dans la saga hebdomadaire 52 par Greg Rucka, elle a ensuite dû attendre de nombreux mois pour réapparaître dans les pages de Detective Comics afin de préparer le lancement de sa propre série, toujours par Rucka et dessinée par J.H. Williams III. Avec une telle équipe créative, tout semblait réuni pour en faire un événement.

Ce fut le cas, un temps, car Williams III, artiste aussi virtuose qu'incapable de tenir un rythme mensuel (moins en raison d'un manque de discipline que par son style est exigeant), dut trouver une remplaçante pour réaliser un arc sur deux. Amy Reeder s'acquitta de la tâche avec mérite, mais sans convaincre les lecteurs, et elle jeta l'éponge sans être retenu par l'équipe éditoriale. L'aventure devait se conclure par une polémique quand Rucka et Williams III voulurent officialiser l'homosexualité de Kate Kane en mettant en scène son mariage avec sa compagne que refusa de valider DC Comics à l'époque (par peur de choquer une partie du public).

Tout cela remonte à avant les "New 52" dont Batwoman sera une des grandes absentes (la chronologie de la Bat-family ayant été très chamboulée par le reboot). Avec "Rebirth" et son objectif de corriger les errements du précédent statu quo, l'héroïne figure dans deux titres : Detective Comics et sa propre série. A chaque fois, elle est au premier plan, servie par des auteurs inspirés. Tout pour gagner enfin la place qu'elle mérite (l'égale féminine de Batman). Il semble donc que non - et pour le coup, James Tynion IV a une part de responsabilité car dans Detective Comics il met en scène, patiemment, la dérive de Kate Kane du "côté obscur de la force" jusqu'à l'opposer directement à Batman (avant un sursaut final).

Marguerite Bennett, qui a rédigé les premiers épisodes du titre dédié à l'héroïne avec Tynion IV, a vite montré, après le départ de ce dernier, qu'elle comptait corriger le tir et développé un vrai feuilleton à partir de l'organisation "Many Arms of Death", qui a fait voyager Batwoman en l'exposant autant à divers ennemis qu'à elle-même. Le résultat est devenu passionnant et ce quinzième épisode en offre une nouvelle preuve tout en misant sur le grand spectacle et l'action. La scénariste a aussi ramené sur le devant de la scène Alice, la soeur de Kate Kane, son Joker à elle, en nuançant son rôle (bien mieux qu'à l'époque de Rucka).

Fernando Blanco a été la révélation de ce run après avoir eu la lourde charge de remplacer Steve Epting (et de faire oublier JH Williams III, que Epting singea dans l'épisode 0). Sa prestation est encore une fois impressionnante, transformant des exercices comme les splash-pages ou doubles pages en véritables expériences de découpage et de composition.

La dernière page de l'épisode promet beaucoup et on devine que l'explication des Bats ne va pas être une discussion mesurée. Si les lecteurs américains n'ont pas été sensibles à la qualité de cette série et pas assez nombreux à l'acheter, c'est aussi étonnant que désespérant : quoiqu'il en soit, le couperet est tombé et il faut donc savourer les prochains et ultimes numéros, ce seront le chant du cygne d'une des meilleures productions de DC Comics depuis "Rebirth"

KICK-ASS #4, de Mark Millar et John Romita Jr.


Si certains, comme je l'ai lu (et y ai répondu), croient encore que cette nouvelle version de Kick-Ass n'est qu'une reproduction paresseuse de la précédente, cet épisode achèvera de les corriger. Tout en comblant les fans du concept, car c'est bien de cela, en vérité, qu'il s'agit : Mark Millar et John Romita Jr. travaillent un concept - celui de la justice masquée dans un contexte où la violence et le crime semblent pourtant déjà avoir gagné. Alors, ce mois-ci, les auteurs dynamitent tout ça et livrent un chapitre explosif.


Patience Lee est entre les mains de Violencia et sur le point d'être démasquée devant Hoops, le commanditaire du tueur, et Maurice, son beau-frère. Elle résiste en jetant ses dernières forces dans la bataille mais son adversaire, plus fort et vicieux, continue de la dominer.


Lorsqu'il lui offre d'épargner le policier passé à tabac contre sa vie, elle refuse, non par égoïsme, mais parce qu'elle ne pas pouvoir faire confiance au malfrat. En revanche, elle a repéré autour d'elle les moyens de s'enfuir : en chipant le briquet d'un de ses assaillants, elle met le feu à des ballons gonflés à l'hélium.


L'explosion qui s'ensuit déclenche un incendie et dans la confusion la plus totale, Patience et le policier blessé en profitent pour sortir du hangar où ils sont retenus en même temps que leurs geôliers. Elle vole une voiture et s'éloigne mais Violencia se jette sur le capot.


Violencia menace Patience avec un pistolet. Pour s'en débarrasser, elle fonce dans la vitrine d'une concession automobile. Elle laisse au policier le soin de l'appeler en appelant des renforts puis prend la poudre d'escampette.


Pour justifier ses blessures, elle raconte à ses parents avoir été victime d'un accident de la route, ayant détruit sa voiture. Sa soirée difficile fait réfléchir Patience aux risques qu'elle prend et les conséquences potentielles pour ses proches - d'autant que sa soeur Edwina appelle de l'hôpital où Maurice, gravement brûlé, a été admis. Hoops, lui, va contacter un certain Mr. Solo afin de se débarrasser définitivement de Kick-Ass, quitte à y mettre le prix fort.

C'est l'épisode de John Romita Jr. : il est indéniable que Mark Millar l'a écrit spécialement pour son acolyte dont il connaît la force pour animer les scènes d'action et les 3/4 du numéro en regorge. Le résultat est spectaculaire et rappelle à quel point le dessinateur, placé dans de bonnes conditions, est un artiste puissant, sans beaucoup d'équivalent actuel.

Chaque coup porté, chaque déflagration, chaque course-poursuite sont intensément communiqués graphiquement avec pourtant un découpage très simple. Peu de cases, pas d'angle de vue excentrique, mais une manière de diriger le regard du lecteur pour l'immerger complètement dans l'action, lui faire ressentir le point de vue de l'héroïne.

La scène d'ouverture où Violencia s'amuse sadiquement et brutalement à la fois avec Kick-Ass concentre l'art magistral de Romita Jr. dans cet exercice. Il enchaîne plusieurs cases qui occupent toute la largeur de la bande pour montrer le mouvement, les esquives du tueur puis les coups habilement portés pour faire mal à sa victime, prouver sa supériorité tactique et physique. Quand il revient à des vignettes au format plus réduit (deux par bandes), c'est pour pointer l'héroïne en position de faiblesse, en plongée, recroquevillée sur elle-même, à terre, en souffrance. Une sobriété imparable.

Puis il enchaîne avec une séquence remarquable : Kick-Ass trouve un moyen, simple et impressionnant, de s'échapper avec le flic tabassé par les malfrats, vole une voiture, et doit se débarrasser de Violencia qui s'y agrippe. Millar y ajoute une pointe d'humour, jubilatoire car le méchant morfle à son tour et parce que l'héroïne accomplit une manoeuvre habile. Toute la vitesse de ces pages est grisante.

Dans sa dernière partie, Millar fait retomber la tension accumulée. C'est l'heure de réfléchir à ce qui vient de se passer. Patience Lee trouve un moyen d'expliquer les blessures qu'elle porte mais surtout dresse le bilant de son action, maladroite, confuse, précaire, dangereuse. Malgré son expérience militaire, qui lui donne un avantage au combat, elle constate ses faiblesses tactiques et mesure les conséquences potentielles pour ses proches. Cette prise de conscience frappe la jeune femme comme le lecteur qui acte la fragilité de Patience, la chance de la débutante qu'elle a minimisée à tort après ses premiers succès faciles.

En concluant l'épisode sur l'état dramatique de Maurice et le plan de Hoops, les ennuis de Kick-Ass sont loin d'être clos. Si, comme c'est l'usage chez Millar (et comme dans les précédents tomes de la série), l'arc narratif compte six numéros, alors les deux prochains actes promettent un dénouement en forme d'apothéose.  

vendredi 18 mai 2018

X-MEN : RED #4, de Tom Taylor et Mahmud Asrar


Il y a du mieux dans ce quatrième épisode de X-Men : Red. Ce n'est pas encore transcendant, loin s'en faut, mais reconnaissons le progrès de la part de Tom Taylor, toujours bien aidé par Mahmud Asrar. L'intrigue avance nettement, l'équipe se forme enfin, le méchant dévoile son plan : on entre dans le vif du sujet - il était temps. Pourvu que ça dure...


A l'approche du Wakanda où l'équipe Rouge de Jean Grey rentre après leur expédition en Inde où a été sauvée Trinary, Storm l'attaque en foudroyant la Sentinelle qui leur sert de vaisseau. Jean se charge de raisonner son amie, laissant aux autres membres du groupe le soin de protéger les wakandais.
  

A cette occasion, l'équipe Rouge fait la connaissance de Gentle, mutant wakandais, avant que T'challa et Jean examinent Ororo, inconsciente. Ils localisent avec Trinary une nanite dans le cerveau de la déesse africaine qui a affecté son comportement. 


Trinary l'identifie le dispositif comme une Sentinite, une technologie très perfectionnée capable, à partir de son implantation dans l'amygdale, de provoquer des troubles mentaux comme la haine anti-mutants qui s'est récemment répandue.


Pour lutter contre ce danger, Jean veut s'éloigner du Wakanda afin de sécuriser sa population et demande l'asile à Namor (qui avait soutenu son discours à l'ONU). L'équipe Rouge trouve ainsi refuge dans une cité sous-marine proche du royaume d'Atlantis. Trinary a confectionné au Wakanda des combinaisons fonctionnant comme des pare-feux contre les Sentinites tandis que Namor, Storm et Gentle se joignent au groupe.


Cependant, Cassandra Nova est elle aussi active : elle rencontre des dirigeants européens, africains, asiatiques, nord-américains pour leur offrir des Sentinites, produites par Forge (qu'elle contrôle mentalement), afin de détecter et éradiquer les mutants - Jean Grey la première !

Je n'ai jamais rien eu contre la narration décompressée - j'aurai du mal à dire le contraire en tant que fan de Bendis, un adepte de ce style d'écriture - mais à la condition de ne pas avoir le sentiment que le scénariste ne cherche pas à gagner du temps ou traîne trop pour développer son intrigue.

De fait, que Tom Taylor ait eu besoin de quatre épisodes pour établir vraiment le propos de son premier arc narratif reste trop long et il est impossible de ne pas penser qu'il aurait pu accélérer davantage pour (au choix et tout à la fois) former l'équipe Rouge des X-Men, introduire le vilain de l'histoire, présenter la nature de la menace.

Ce qui étonne le plus dans cette lenteur, c'est que, par ailleurs, Taylor a su immédiatement imposer le retour de Jean Grey, comme si elle n'était jamais partie (et donc n'avait jamais ressuscité), asseoir son leadership, crédibiliser les liens qui l'unissent aux membres de son unité. Pourquoi alors quatre épisodes pour poser tout cela définitivement ?

Si la méthode laisse donc à désirer, maintenant qu'on est arrivé, l'intérêt revient après la curiosité (pourtant méfiante) du tout début. Sur le groupe de mutants assemblés, X-Men : Red offre une formation intéressante, quoique Wolverine/Laura Kinney et Honey Badger fassent doublon (toujours cette surpopulation de griffus dans laquelle Marvel ferait justement bien de tailler avec le retour de Logan) - et bien qu'elle partait, pour moi, avec un handicap, Honey Badger se taille la part du lion (la scène où elle se moque de Namor, toujours aussi marmoréen, vaut à elle seule le détour. En termes de diversité (ethnique et de pouvoirs), il y a de quoi faire, même si le nombre (huit membres - peut-être même neuf si Gambit finit par resurgir) est conséquent.

La menace ensuite est classique mais ingénieuse dans la perversité et le plan d'exécution de Cassandra Nova se révèle ambitieux et minutieux, en tout cas tout s'explique parfaitement (les agressions anti-mutants, leur raison, la cible prioritaire). On reste dans le thème rabâché de la persécution et de l'extermination (juste avant une saga globale imminente au titre évocateur X-Termination, mais qui semble surtout destiné à se débarrasser des X-Men originaux, les All-New X-Men provenant du passé par Bendis), sans surprise - comme je l'ai dit au sujet de la mini Rogue & Gambit, personne à part Kelly Thompson ne semble avoir l'idée de raconter d'histoire avec des mutants sans cela.

Mahmud Asrar a porté le titre depuis le début et, sans lui, j'aurai abandonné si tout n'avait progressé ce mois-ci. Sa prestation est du tonnerre encore une fois, c'est comme si on retrouvait l'artiste brillant qui avait eu la lourde tâche de succéder à Immonen sur All-New X-Men, avec un trait qui évoque justement son illustre collègue en s'en affranchissant.

Asrar a la bonne et simple idée de concentrer sa narration en fonction du/des personnage/s qui occupent le premier plan. Quand il met en scène le duel Jean-Storm, on ne voit qu'elles. Sinon, il s'attache à représenter l'équipe dans sa totalité dans des plans généraux pour souligner que c'est un corps uni dans l'urgence et la nécessité, qui intègre le nouveau venu, Gentle, pour le rassurer mais aussi pour son talent, qui recrute Namor de manière naturelle.

A contrario, Cassandra Nova joue seule sa partition avec une détermination apparemment infaillible, suivant une stratégie terriblement bien huilée (une assurance évidente puisqu'elle est quand même la soeur jumelle de Charles Xavier).

Qu'espérer pour la suite ? Que Tom Taylor continue ce qu'il a atteint ici : une progression constante, un récit qui se déploie, de l'action. Avec Mahmud Asrar, il dispose d'un atout indéniable. Qu'il ne gâche ni ce qu'il a réussi ni ce dont il bénéficie.

CAPTAIN AMERICA #702, de Mark Waid, Leonardo Romero, Rod Reis et Howard Chaykin


Je n'avais pas fait attention mais Captain America devient bimensuel pour permettre au run de Mark Waid de se terminer en Juin (Ta-Nehisi Coates et Leinil Yu prennent la relève en Juillet) : Marvel a décidément envie d'en finir au plus vite et il faut bien du mérite au scénariste pour travailler dans ces conditions. D'où le sentiment d'un professionnalisme exemplaire de sa part avec la suite, quinze jours après le #701, de son excellent arc narratif futuriste.


France, 1943. Captain America, blessé et inconscient, doit être évacué par la Résistance et Peggy Carter. Ils croisent des soldats allemands et une fusillade éclate. Le héros ne doit la vie sauve qu'à l'intervention de Peggy qui le protège avec son bouclier.


XXIVème siècle. Après avoir découvert que le général Pursur utilisait le sérum du super-soldat (qui pourrait sauver son fils) pour créer des agents dormants au sein des Krees (pourtant alliés de la Terre), Jackson Rogers est en cavale, activement recherché. Il se réfugie dans un club d'historiens et se confie à des amis incrédules.


Mais le vieux Vic l'interpèle et lui dit croire à son histoire. Il lui indique un moyen de se sortir de cette mauvaise passe en lui montrant grâce à son monocle spécial un épisode du passé de Captain America - sa dernière bataille contre Crâne Rouge qui s'acheva par la destruction d'un cube cosmique après lequel ils disparurent tous deux.


Jackson doit reprendre la fuite lorsque la garde du général Pursur fait irruption dans le club. Il se rend sur les ruines du Capitole, fermées au public en raison des radiations qui l'environnent. Rogers trouve le cube cosmique et le bouclier de Captain America.


Espérant libérer Captain America prisonnier du cube, Jackson le brise avec le bouclier mais, horrifié, c'est Crâne Rouge qui s'en extrait !

Je vous parlais au début du mois de plusieurs séries dont les auteurs semblaient s'être donnés le mot pour parler des relations parents-enfants, et Mark Waid était au nombre de ceux-là avec le début de cet arc narratif dans lequel un père (Jackson Rogers) tentait le tout pour le tout pour sauver son fils.

Son héros en cavale après avoir découvert un complot ourdi par un général belliqueux, cette fois, c'est à Old Man Hawkeye que le scénariste semble adresser un clin d'oeil en dépeignant un futur répressif et en convoquant Crâne Rouge (devenu le maître du monde dans la dystopie d'Ethan Sacks).

Néanmoins, la comparaison s'arrête là car la ligne temporelle diffère sensiblement du spin-off d'Old Man Logan : le XXIVème siècle n'est pas un monde post-apocalyptique où les super-vilains ont vaincu les super-héros, on évolue ici dans une société prospère et sophistiqué et Crâne Rouge en a disparu après une ultime bataille contre Captain America.

Waid imprime toujours un rythme très soutenu à son récit, correspondant à celui de la cavale de Jackson Rogers. Ce dernier n'est pas un fugitif classique, il le reconnaît lui-même : il n'a rien d'un héros, il a découvert le secret du général Pursur accidentellement et ne sait plus où aller, trouvant refuge dans un club où, ironiquement, le temps semble s'être arrêté.

Des deux flash-backs qui ponctuent l'épisode (au début et à la moitié), le premier est le plus accessoire et présente la particularité d'être dessiné par Rod Reis, dont le style ressemble à celui de Phil Noto, mais qui devait être réalisé par Chris Sprouse. J'aurai adoré voir l'artiste de Tom Strong oeuvrer sur Captain America, pas forcément à la place de Reis qui ne démérite pas, mais en échange de Howard Chaykin, que je n'aime pas et dont les pages sont abominables.

Dans ces planches, on assiste donc au dernier affrontement entre le héros et sa némésis, qui conduit directement au dénouement de l'épisode avec un twist cauchemardesque mais relançant totalement le suspense (même si ramener Crâne Rouge est un peu paresseux, surtout via le cube cosmique : deux éléments souvent liés).

Il n'empêche, entre la fuite de Jackson Rogers, son échange avec le vieux Vic et son geste dramatique, il y a de quoi, pour Leonardo Romero, de quoi encore prouver à ses fans comme à ceux qui le découvriraient quel excellent artiste il est. Le dynamisme de son découpage, le soin apporté aux décors (la ville, le club), la mobilité du personnage principal sont admirables : il est impensable que Marvel ne donne pas une future série à ce dessinateur une fois sa prestation terminée ici.

On ne risque guère d'être déçu par le dénouement le mois prochain, d'autant qu'Alan Davis sera de la fête. L'histoire est très ouverte, le spectacle prometteur : de quoi clore un run gâché par des décisions éditoriales peu inspirées mais porté par un scénariste dont le dévouement est vraiment exceptionnel.