samedi 3 mars 2018

GOOD BEHAVIOR (Saison 2) (TNT)


Je vous avais dit tout le bien que m'avait inspiré la première saison de Good Behavior, mais ce n'est pas sans une certaine appréhension que j'ai suivi ces dix nouveaux épisodes. Les showrunners Blake Crouch et Chad Hodge allaient faire aussi bien, voire mieux ? Réponse sans tarder dans ce qui suit.

 Javier et Letty (Juan Diego Botto et Michelle Dockery)

Jacob désormais sous sa garde, Letty s'installe avec Javier dans une maison d'été en bord de mer. Pour subsister financièrement, elle se remet à voler et lui accepte un nouveau contrat, mais sans qu'aucun des deux ne l'avoue à l'autre. Toutefois un imprévu a lieu quand l'homme que doit tuer Javier s'avère être lui-même un flingueur chargé de l'exécuter - il le neutralise de justesse et emporte son corps jusque chez son beau-frère Silk pour l'incinérer. Mais sur place, il découvre que son ami a été assassiné.

Letty, Rhonda Lashever, son adjoint et Javier (Michelle Dockery, Ann Dowd, Juan Diego Botto)

Pour commémorer la mémoire de son frère Santino et faire le point sur ce qui lui est arrivé, Javier part faire du camping, seul, en forêt. Letty découvre que c'est une ruse en en parlant avec Ava, la soeur de Javier, et elle part le rejoindre : il doit effectivement profiter de son séjour pour descendre un jeune homme accusé de viol par les parents de sa victime.

Javier et Letty

A l'occasion de Noël, Letty, Javier et Jacob rejoignent Estelle et Rob dans un palace pour un week-end. Un homme semble suivre Estelle qui en informe Javier en lui racontant qu'il doit s'agir d'un de ses anciens clients du téléphone rose. Mais il s'agit d'un piège comme le découvre au même moment Christian, l'agent de probation de Letty, passant ses vacances avec l'agent du FBI Rhonda Lashever : le pseudo-harceleur est l'adjoint de cette dernière et il arrête Javier puis Letty quand elle tente de l'en empêcher.

Letty et Javier

En route pour la prison, Letty, Javier, Rhonda, son adjoint et Christian doivent rebrousser chemin car la route est impraticable à cause d'une inondation. Ils passent la nuit dans un motel où Letty, ayant deviné que Lashever désire plus se venger des humiliations de sa hiérarchie qu'ajouter une arrestation à son palmarès, la convainc de dérober le butin d'une boîte de nuit surveillée par le FBI.
  
Letty et sa grand-mère, Alice (Michelle Dockery et Holland Taylor)

Avec l'accord et la complicité extérieure de Lashever, Letty et Javier élaborent un plan pour voler un demi-million dans ce night-club où se produisent des drag-queens et dont le patron se sert de couverture pour vendre des armes. Malgré des difficultés pour agir dans ce cadre, leur casse réussit. Letty remet 50 000 $ à un complice - autant d'argent à trouver pour que Lashever ne se doute de rien.  

Jacob et Estelle (Nyles Steele et Lusia Strus)

Letty entraîne Javier et Jacob chez sa grand-mère, Alice, elle-même ancienne arnaqueuse, aujourd'hui mariée à un riche homme d'affaires du Sud. Elle accepte de lui donner la somme qu'elle demande si elle arrive à confondre son époux pour infidélité, ce qui lui permettra de divorcer et de recevoir en dédommagement 80% de sa fortune. Mais finalement c'est de sa cible que Letty reçoit l'argent car il aime vraiment sa grand-mère.

Letty en plein bad trip

Consciente que la vie qu'ils mènent n'est pas saine pour Jacob, Letty choisit de le confier à nouveau à Estelle et de rompre avec Javier. Elle se remet à voler puis se rend chez un ami avec lequel elle boit et se drogue. Javier se réconcilie avec sa soeur Ava mais s'irrite de la présence de Teo, un ami d'enfance qui tente de la séduire alors qu'elle vient de perdre son mari (Silk). Il le soupçonne, en vérité, d'être le commanditaire du meurtre de son beau-frère et de la tentative d'assassinat sur lui.

Teo et Javier (Juan Riedinger et Juan Diego Botto)

Javier accepte un nouveau contrat pour lequel il touche un million de $ en échange d'une exécution très spéciale. Avec cette somme, il acquiert une villa face à la mer où il espère s'installer avec Letty et Jacob, dès qu'il aura retrouvé la première - et se sera débarrassé de Teo. Letty est justement récupérée dans un état lamentable par Christian qui, après qu'elle se soit rétablie, la ramène auprès de Javier.

Letty

Javier confie ses soupçons au sujet de Teo à Letty lorsqu'il apprend par son frère Carlos que leur père a été tué en Argentine. Puis Javier découvre, dans la remise du restaurant de sa soeur, que Teo a caché de la drogue : il comprend que ce dernier est bien à l'origine des meurtres et qu'il cherche à s'emparer du trafic de sa famille en la supprimant. Il le capture et le retient prisonnier dans son garage, puis le torture pour le pousser à avouer. Obligé de s'absenter pour remplir son contrat à un million, Javier confie son prisonnier à Carlos.

Letty et Javier à Los Angeles

Teo abuse de la naïveté de Carlos pour qu'il le libère et il le tue ensuite. Letty rentre chez Javier au même moment et Teo la surprend. Elle réussit à le tuer mais abat accidentellement un agent d'une compagnie de sécurité venu installer plus tôt que prévu du matériel de surveillance. Javier arrive sur ces entrefaites et nettoie la scène des crimes. Puis, avec l'aide de Letty, il va faire brûler les cadavres dans la forêt voisine. Ils conviennent ensuite de quitter la région, en abandonnant la maison, mais en emportant la drogue de Teo. Direction : Los Angeles pour l'écouler et vivre à la coule.

Ce qui fait le charme de Good Behaviour, c'est son imprévisibilité et son glamour que menace constamment la dérive de son héroïne. Si on s'en tient à ces bases, alors cette deuxième saison est aussi enthousiasmante que la première, parvenant à conserver ses acquis sans tomber dans la routine et en faisant évoluer ses personnages principaux.

Cependant, on remarquera facilement que les dix épisodes sont en fait divisés en deux actes : dans un premier temps, le trio Letty-Javier-Jacob, qui a pris la poudre d'escampette après que la première ait tiré des griffes du FBI le second, cherche à refaire leur vie ailleurs. En vérité, il s'agit d'une fuite en avant, dont ils sont conscients : ils sont des fugitifs recherchés sur lesquels l'agent Lashever a promis de mettre le grappin. Et ça ne manque pas : au bout de trois épisodes, voilà le tueur et la voleuse, menottes aux poignets, en route pour la prison, victimes à la fois de leur manque de prudence mais aussi d'une trahison de la part de Estelle, la mère de Letty, qui refuse que celle-ci partage la vie d'un assassin, quitte à la perdre à nouveau.

Un twist très loufoque conduit les prévenus à renverser la vapeur en convaincant Lashever de mystifier le FBI qui l'a trop longtemps humilié. Un casse très drôle et totalement invraisemblable est commis dans un club de drag-queens, avec un suspense efficace à la clé. Puis une visite chez la grand-mère de Letty, elle-même ancienne aventurière malhonnête, convertit l'intrigue grâce à un deus ex machina un peu facile mais à l'impact ravageur.

Le second acte sépare le couple-vedette, tandis que Jacob est remis à Estelle pour le préserver. Les scénaristes n'épargnent pas au téléspectateur la déchéance de Letty et, dans une moindre mesure, de Javier. La voleuse se soûle et se shoote au point de se réveiller la nuit dans une forêt, sans se souvenir comment elle a atterri là, appelant au secours son ancien agent de probation (désormais amant de Lashever) pour la sauver. Javier reprend ses activités de bourreau tout en enquêtant sur la présence perturbante d'un ami d'enfance qui n'est visiblement pas là que pour consoler sa soeur Ava.

Le final est un modèle du genre, entre les retrouvailles des amants, un contrat déroutant et cruel rempli, la révélation du mobile de Teo, et l'issue terminale. Letty et Javier partent à Los Angeles avec un paquet important de drogue dont la vente va leur permettre de vivre tranquillement. Mais une voleuse et un tueur à gages à L.A. peuvent-ils vraiment raisonnablement échapper aux vices d'une telle mégalopole ? La fin est ouverte et alléchante (et comme la série a été renouvelée pour une troisième saison, on devrait se régaler).

Le show connaît donc une progression appréciable même si sa narration subit quelques chutes de rythme notables, une certaine tendance à tirer sur la corde (notamment dans la première partie de la saison où il est évident que les héros ne profiteront pas longtemps de leur cavale et ne sont pas dupes de leur vie de famille "normale"). Le casse dans le night-club tient un peu du grand n'importe quoi, tirant le récit vers la parodie de son genre, et l'apparition d'Alice est une facilité scénaristique bien pratique.

En revanche, quand les auteurs se focalisent sur les démons des deux héros - l'alcoolisme et la toxicomanie de Letty, son incapacité à assumer son rôle de mère, la violence intérieure irrépressible de Javier, sa méfiance paranoïaque, son envie de normalité impossible - , alors, là, la série atteint une singularité plus trouble, plus troublante, qui rend le couple à la fois si atypique et attachant. On se rend alors compte que leur entourage est presque accessoire, ne servant qu'à souligner ce qui est évident ( ce sont des marginaux, les vilains petits canards de leur milieu, qui ne s'intégreront jamais aux standards de la société à cause de leur vocation et de leur caractère, et c'est en l'acceptant qu'ils sont vraiment heureux). D'une certaine manière, Letty n'est pas plus sympathique que Javier (elle abandonne son enfant pour mieux sombrer dans la boisson et la dope et lui se remet à tuer même si cela répugne sa soeur et met en danger celle qu'il aime), mais en osant se regarder en face, en s'entraidant même (au point de se contaminer : Letty finit par tuer un assassin et un innocent, Javier vole de la drogue), ils avancent, malgré tout.

Pour rendre fréquentables de tels individus, Michelle Dockery et Juan Diego Botto n'ont même pas l'air de forcer : il faut admettre qu'ils ont du charme à revendre, une élégance folle naturelle, qui ont raison de la résistance du téléspectateur. Il y a une alchimie redoutable entre les deux acteurs sur laquelle l'intrigue et le réalisation s'appuient beaucoup -presque trop, et il faudra sans doute penser à leur opposer un adversaire véritable dans les prochains épisodes, quelqu'un de plus coriace, plus retors que Lashever ou Teo, pour pimenter leurs aventures au-delà de leurs névroses.

Malgré quelques réserves donc, Good Behavior franchit le cap délicat de la deuxième haie avec brio : la production de la chaîne TNT a de beaux jours devant elle.     

vendredi 2 mars 2018

THE TERRIFICS #1, de Jeff Lemire et Ivan Reis


"The New Age of Super Heroes" est une nouvelle collection de séries lancée par DC Comics à la suite de la saga globale Metal écrite par Scott Snyder. L'artiste y est mis en avant (même si celui qui démarre un titre n'a pas vocation à rester) et le concept est de donner sa chance à des héros encore peu ou pas exploités depuis le début de l'ère "Rebirth" tout en s'efforçant de rendre chaque titre accessible (sans avoir lu Metal). Il y a aussi, pour plusieurs de ces séries, une volonté évidente pour DC de donner leur version de super-héros Marvel (mais nous y reviendrons). Dans le lot, The Terrifics était, à mes yeux, le plus excitant : une équipe créative de premier plan, un plot accrocheur, un groupe de personnages séduisants. Promesse tenue ?


Mr.Terrific se rend dans le repaire de Simon Stagg qui, en son absence, a acquis des équipements de sa compagnie, TerrificTech. Mais Michael Holt se doute, et c'est pour cela qu'il n'est pas content, que Stagg ne compte pas en faire bon usage : comme il le redoutait, les faits lui donnent raison puisque son concurrent est en train d'ouvrir un portail sur le Dark Multiverse.


Pour ce faire, il a utilisé Metamorpho comme une sorte de clé mais les énergies à l'oeuvre ont transformé sa peau en Nth Métal, ce qui le rend fou de douleur et de rage. Pour contenir l'explosion qui menace de détruire l'endroit, Mr. Terrific a emmené Plastic Man dont l'élasticité infinie permet de les sauver une fois Metamorpho aspiré dans le Dark Multiverse, sous le regard terrifié de Sapphire Stagg (amante de Rex Mason).


Errant dans cette dimension désolée, les trois héros élaborent un plan pour rentrer lorsque Mr. Terrific détecte un signe de vie tout proche. Ils se posent sur une planète apparemment déserte mais dont le sol se met à vibrer. Plastic Man prend de la hauteur et découvre qu'ils ont atterri sur le corps d'un géant mort.


C'est alors que des insectes et d'autres bestioles agressives les attaquent jusqu'à ce qu'une jeune femme n'apparaisse et fasse cesser les hostilités : elle s'appelle Linnya Wazzo alias Phantom Girl, originaire de BGZTL. Présente ici depuis longtemps, elle, qui peut devenir intangible, n'arrive plus à se solidifier.


Mais si ce n'est elle, comme elle l'affirme, dont Mr. Terrific a capté la présence, d'où vient le signal ? D'une grotte voisine où gît un vaisseau : en activant le tableau de bord apparaît un hologramme de Tom Strong, avertissant ceux qui le découvriront qu'il est probablement mort et qu'il revient aux quatre héros de sauver l'univers du danger qu'il n'a pu éviter !

Comme je le suggérai en ouverture, il y a plusieurs façons d'apprécier ce projet (et d'autres de la même collection). Le plus évident est de l'assimiler à une version par DC de figures issues de Marvel : par exemple, les séries Sideways (par Kenneth Rocafort, Justin Jordan et Dan Didio) et Damage (par Tony Daniel et Robert Vendetti) font penser à Spider-Man et Hulk, si ce n'est par les pouvoirs, du moins par l'aspect. En revanche, The Silencer (par John Romita Jr. et Dan Abnett) ou The Immortal Men (par Jim Lee et James Tynion IV) ne se réfèrent à aucun modèle connu de la concurrence.

Dans le cas de The Terrifics, l'allusion est frappante : il s'agit d'une variation appuyée à Fantastic Four. Mais Jeff Lemire s'amuse à brouiller les cartes - s'amuse tout court, car, comme il l'a expliqué en interview, la conception de la série n'a pas été établie pour coller à la création de Stan Lee et Jack Kirby (laquelle était déjà inspirée de Challengers of Unknown... Chez DC, que l'éditeur va relancer !). C'est devenu un sujet de plaisanterie, un clin d'oeil.

Ainsi Mr. Terrific a-t-il la science de Reed Richards mais c'est Plastic Man qui en a le pouvoir extensible, de même que Metamorpho renvoie à la Chose et que Phantom Girl évoque Sue Richards, et que la relation Metamorpho-Plastic Man ressemble à celle, chamailleuse, entre Ben Grimm et Johnny Storm. Même le géant mort sur lequel les Terrifics échouent peut rappeler Galactus (ou les Célestes) et Sapphire et Simon Stagg Alicia Masters et le Puppetmaster.

On pourrait alors estimer que Lemire et le staff éditorial font davantage preuve de malice que d'inventivité. Mais cela est corrigé par la forme même du projet. Lemire a voulu écrire une série qui aille vite, dont chaque épisode conduirait au suivant, où les présentations seraient rapidement exécutées - en somme un retour au format narratif des comics du "Silver Age". De ce côté-là, c'est parfaitement réussi : le scénario est dense et file à toute allure, à la fin de l'épisode le groupe des Terrifics est composé, et les rôles sont attribués (avec un leader naturel, un bouffon, un monstre, une fille perdue). Le cliffhanger est très prometteur - et bien plus finement amené que le retour de Promethea (autre création d'Alan Moore) dans de récents épisodes de Justice League of America (par Steve Orlando et Neil Edwards) : Tom Strong explorait déjà la même veine que celle visitée par ces Terrifics (un cocktail d'aventures, d'humour, de SF, avec une famille de héros).

Je sais ce que vous vous demandez : tout ça a l'air fort efficace et aguicheur mais est-ce bien personnel ? Là encore : oui. Car ce groupe d'explorateurs du Dark Multivers (aux airs de zone négative) est du pur Lemire : on a là des protagonistes familiers à l'auteur, des individus que leur aspect ou leurs capacités (voire les deux) relèguent à la marge, des sortes de freaks and geeks, dont la bizarrerie et la curiosité spontanées scellent l'union naturellement. Des solitaires plus fort ensemble. Mais dont l'étrangeté, loin de les accabler, forment la force.

Pour leur donner vie, DC a mis le paquet et à la disposition de Lemire Ivan Reis, une de leurs stars du dessin. Même s'il ne restera que pour les trois premiers numéros et qu'il n'a pas designé le look des personnages (réalisé par Evan Shaner, qui sera responsable de la partie graphique à partir du #4), le plaisir qu'il a pris à illustrer ce script est manifeste et prouve une fois encore la puissance esthétique de cet artiste.

L'énergie et la lisibilité de son découpage dynamisent le récit et offrent des images fantastiques, habitées par des personnages très expressifs (Plastic Man est aussi fou et amusant qu'on pouvait le rêver, Metamorpho est impressionnant, Mr. Terrific en impose sans forcer et Phantom Girl a une fragilité touchante). Lorsqu'apparaît, à la dernière page, Tom Strong, dont la silhouette a été modelée par Chris Sprouse, on craint son interprétation par Reis, mais il s'en empare en une image comme s'il l'avait dessiné depuis longtemps.

Il y a quelque chose d'indéfinissablement réjouissant dans ce chapitre I - tout simplement le fait qu'on a ce qu'on nous a promis et que Marvel hésite à nous redonner (les FF). Mais aussi autre chose, une fraîcheur, un allant, un élan. On a le sourire en lisant ça. Comme le chantait Johnny, cette série-là, "mon vieux, elle est terrible !"  

jeudi 1 mars 2018

SUPER SONS, VOLUME 1 : WHEN I GROW UP..., de Peter Tomasi, Jorge Jimenez et Allison Borges


Après avoir présenté la première rencontre entre Damian Wayne/Robin et Jonathan Kent/Superboy dans Superman #10-11, nous pouvons maintenant nous plonger dans la lecture du premier volume des Super Sons avec l'arc narratif When I grow up..., riche de cinq épisodes écrits par Peter J. Tomasi et dessinés par Jorge Jimenez (#1-4) et Allison Borges (#5).


Scolarisé à Hamilton, Jonathan Kent est victime avec quelques-uns de ses camarades de harcèlement et il doit se contenir pour ne pas utiliser ses pouvoirs contre ceux qui les agressent. Il ignore qu'un autre veille à ce que la situation ne dégénère pas : Damian Wayne, venu solliciter son renfort pour une enquête qu'il mène au sujet de vols commis chez LexCorp.
  

Alors qu'ils pénètrent par effraction chez Lex Luthor, les deux garçons se font surprendre par l'intéressé. Ils leur échappent de justesse non sans que Robin ait réussi à pirater les fichiers de vidéo-surveillance grâce auxquels Superboy repère quatre voleurs identiques commettre les vols susmentionnés.


Le garçon capable de quadrupler s'appelle Reggie Meyer et participe à une télé-réalité, "Les Super-Duffys", dans le studio de tournage de laquelle Superboy et Robin trouvent sa petite soeur, Sara. Celle-ci, comme son frère, a acquis des pouvoirs grâce au virus Amazo développé par Luthor mais son frère est devenu fou et a assassiné leurs parents. Prenant la fuite, ils sont attaqués par des robots pilotés par Reggie.


Bien que Sara contrôle les machines, elle n'est pas assez puissante pour les neutraliser et Kid Amazo, comme s'est rebaptisé Reggie, capture le trio à qui il expose son plan d'éliminer la Justice League, grâce à une armure conçue avec la technologie de Luthor et qui amplifie ses pouvoirs. Mais son projet est contrarié par l'irruption de Lex et l'intervention de Sara qui profite de la surprise de son frère pour le désarmer. Robin et Superboy se carapatent avant de devoir rendre des comptes à Luthor.


Mais Alfred Pennyworth et Lois Lane les attendent de pied ferme à leur retour chez les Kent. Ils sont tous deux punis et reprochent à l'autre d'être ainsi sanctionné. Jonathan décide d'aller corriger Damian mais leurs pères les séparent et les convainquent de persévérer dans leur collaboration, comme eux par le passé, car ils se complètent finalement bien.

Peter J. Tomasi, en ayant mis en scène la rencontre entre ses deux jeunes héros, peut parfaitement exploiter la série qui narre leurs aventures communes : c'est un gage inestimable de cohérence pour passer des deux épisodes de Superman aux cinq premiers de Super Sons.

Et leur lecture prolonge le plaisir pris auparavant tout en proposant une histoire autonome, immédiatement compréhensible, et riche en péripéties. Bien qu'il soit toujours délicat d'animer des personnages enfants, ici, le scénariste trouve le bon ton immédiatement, bien entraîné par son run sur Batman and Robin durant l'ère des "New 52".

Assister aux chamailleries entre Jonathan Kent et Damian Wayne est aussi divertissant que de les suivre dans une mission qui n'a rien d'évident. Il ne s'agit en effet pas de bâtir une intrigue format de poche pour les deux super fistons ou de verser dans un récit jeunesse avec des mini-Batman et Superman. La caractérisation est soignée comme en témoignent l'attitude dirigiste et agressive de Robin et celle plus sage mais surtout plus posée de Superboy. La complémentarité joue à fond entre celui qui fonce dans le tas tout en profitant de chaque opportunité - qu'il se vante d'avoir anticipé ensuite - et l'autre qui reste sur ses gardes et dont la prudence est éclairée - tout en narguant malicieusement son compère sur son impulsivité et sa petite taille.

Drôle et mouvementée, la bande dessinée ne le serait pas tant si elle ne disposait pas avec Jorge Jimenez d'un dessinateur impeccable. Si animer des enfants réclame une écriture au cordeau pour ne pas sombrer dans la mièvrerie, les représenter est tout aussi ardu. Jimenez fait parfois penser à Humberto Ramos, mais avec un trait qui en aurait gardé la puissante expressivité sans aller aussi loin dans la caricature. Les proportions sont plus réalistes et l'énergie passe davantage dans le découpage où le rythme taille les cadres sous une évidente influence des mangas d'action.

Il y a malgré tout un souci constant de rester lisible pour à la fois préserver la compréhension de l'histoire et le flux de la lecture où on passe d'un décor à un autre à toute vitesse, avec des rebondissements classiques mais tourbillonnants, jusqu'au final explosif.

Le dernier épisode, qui forme une sorte d'épilogue à ce premier arc, est dessiné par Allison Borges, dont le style est dans la continuité de celui de Jimenez, sans égaler son intensité ni la maturité. On comprend néanmoins ce fill-in car le titulaire se donne beaucoup et a dû avoir besoin de souffler après avoir abattu 80 pages trépidantes (sans compter quelques planches additionnelles sur Superman).

Vous voulez lire quelque chose de frais, de marrant, d'haletant et qui ne soit pas abêtissant ? Jetez-vous sur ces épatants Super Sons, qui tireront leur révérence en v.o. en Mai prochain (bien que Tomasi ait promis ne pas en avoir fini avec eux...).

mercredi 28 février 2018

SUPERMAN #10-11, de Peter J. Tomasi et Patrick Gleason


Je sais que ça va vous paraître curieux de découvrir une critique sur la série Superman, co-écrite par Peter Tomasi et Patrick Gleason, ce dernier en étant aussi un des dessinateurs, alors que le titre va bientôt (en Juin pour être exact) être relancé avec Brian Michael Bendis et Ivan Reis aux commandes. Qui plus est un article sur les épisodes 10-11... Mais je peux tout vous expliquer en vous disant que c'est pour préparer une entrée imminente sur le premier recueil de la série Super Sons, également écrite Par Tomasi et dessinée par Jorge Jimenez, et donc ces deux numéros constituent en quelque sorte le prologue (même si on peut les zapper). Maintenant, voyons comment Damian Wayne et Jonathan Kent se sont rencontrés pour la première fois avant de faire équipe dans leur propre mensuel... 


Robin, avec l'aide de Nobody, enlève Jonathan Clark dans son école à Hamilton et l'embarque jusqu'à la Bat-cave afin de l'examiner, craignant qu'il ne représente un danger car il ne maîtrise pas bien ses pouvoirs. Lorsque Batman découvre la situation, il n'a pas le temps de la réprouver que Superman surgit, furieux, et exige des explications.


Finalement, les deux héros reprennent leur calme et conviennent d'approfondir les tests médicaux entamés par Damian Wayne : ils découvrent ainsi que les pouvoirs de Jonathan sont à la mesure des émotions qu'il éprouve et, donc, qu'il lui faut apprendre à se contrôler.


Dans cette seconde partie de l'arc narratif In the name of the father, nous allons voir comment Superman et Batman vont s'employer à entraîner Jonathan Kent tout en donnant une leçon à Damian Wayne.


Pour réprimander son fils et évaluer Jon, mais aussi voir s'ils peuvent être partenaires, Batman avec la complicité de Superman a concocté aux deux garçons un parcours du combattant où leurs aptitudes et leur solidarité seront éprouvées.
  

En unissant leurs forces, ils s'en sortent avec succès et les deux garçons admettent eux-mêmes leur complémentarité. Alfred Pennyworth les baptise "Super Sons", ce dont s'enorgueillit Damian en s'attribuant tous les mérites... Jusqu'à ce que, agacé, Jon ne riposte ! C'est pas (encore tout à fait) gagné...

Je suis passé à côté du run du tandem Peter Tomasi-Patrick Gleason sur Superman, trop conquis par la reprise de Batman par Tom King et sa dream team d'artistes. Et je le regrette un peu, même si je ne peux pas tout lire, qu'il faut donc faire des choix, et que j'avais adoré la série Batman and Robin de cette équipe (durant l'ère des "New 52").

Mais récemment, après tourné autour un bon moment, j'ai découvert le spin-off, Super Sons, également écrit par Tomasi, et je suis tombé sous le charme de ce titre plein de pep's... Dont je viens d'apprendre qu'il serait annulé en Mai prochain au 16ème épisode !

Ce dernier est facilement accessible, il n'y a à vrai dire aucun besoin de lire cet arc de Superman pour être accroché et tout saisir. Mais disons que si on l'a lu auparavant, le plaisir en est accru. Il ne s'agit après tout que de deux numéros, divinement rédigés et superbement dessinés : pourquoi s'en priver ?

L'intrigue tient sur un ticket : Robin surveille, avec Nobody, sa partenaire occasionnelle, Jonathan Kent, le fils de Superman et Lois Lane, installés dans la bourgade d'Hamilton, et découvre qu'il a hérité des pouvoirs de son père mais sans bien les maîtriser. Comment toujours avec Damian Wayne, mieux vaut prévenir que guérir et il enlève donc le garçon pour lui infliger une batterie de tests qui déterminera sa dangerosité. Evidemment, rien ne va se passer comme prévu, surtout quand leurs pères respectifs vont s'en mêler...

Mais qu'importe le prétexte et son peu d'épaisseur, car ces deux épisodes sont aussi une manière de démontrer que le statu quo "Rebirth" n'est pas un reboot mais bien un cycle de corrections par rapport à la période des "New 52" qui l'a précédé. Tout n'a pas été effacé et relancé, il s'agit plutôt de rééquilibrer certains éléments, de consolider certaines fondations, de redonner de la profondeur, d'aligner la perspective. Ainsi, le scénario multiplie les allusions à l'ère précédente (Damian évoque sa mort, puis l'entreprise de son père pour le sauver des griffes de Darkseid, sa résurrection ; Nobody renvoie aux huit premiers épisodes de Batman and Robin et à la mini-série -partiellement - écrite et dessinée par Gleason Robin, son of Batman, tout comme Goliath).

Pourtant Damian Wayne n'est pas une création de Tomasi mais de Grant Morrison, introduite lors de son long passage sur la série du Dark Knight. Mais le personnage a su traverser les années sans perdre de son piquant, devenant même le Robin de référence (depuis Dick Grayson, et devant Tim Drake ou Jason Todd) : doté d'un caractère de cochon, et d'un génie du combat quasi-égal à celui de Batman, c'est, il est vrai, un héros en or, capable de corser n'importe quelles histoire ou série.

Que pèse Jonathan Kent face à lui ? Au départ, pas grand-chose : le fils de Superman et Lois Lane est aussi bienveillant et charmant que son illustre daddy, et même s'il aurait envie d'utiliser davantage ses pouvoirs, il obéit aux recommandations de ses parents. Puis l'aventure dans laquelle il est embarqué le révèle comme un garçon plus dégourdi et malicieux qu'il n'y paraît, capable de rabattre son caquet à Damian. Il est plus attachant aussi, s'attirant la sympathie du lecteur par son humilité et son endurance. Enfin, on se réjouit quand il moque Robin en lui rappelant qu'il est plus grand, plus fort, plus puissant que lui... Et la mine affligée de Batman et Superman quand, à la fin, pensant que leurs rejetons vont former un duo aussi prometteur que le leur, vaut son pesant de cacahuètes.

Pour exprimer toutes ces émotions en donnant du souffle à deux épisodes riches en action, Gleason ne faillit pas et livre des planches merveilleuses, que l'encrage (majoritairement produit) par Mick Gray sublime. Familier des jeunes personnages, il les anime à la perfection en sachant les rendre expressifs sans verser dans l'outrance, et lorsqu'il passe aux scènes avec leurs pères, il souligne subtilement ce qui les distingue (la carrure plus massive et majestueuse de Superman, l'attitude professorale et agressive de Batman). Si bien qu'en fait, on jubile de voir en Damian et Jon aussi bien de jeunes super-héros en devenir que des quasi-mini-répliques de leurs paternels.

Cette sensibilité comique plus le brio graphique qui l'illustre fait de ce prologue officieux à Super Sons un amuse-bouche dont il serait bien dommage de se priver.

mardi 27 février 2018

WONDER WHEEL, de Woody Allen


Le distributeur des films de Woody Allen en France nous a privés de son dernier opus, Wonder Wheel, l'an dernier, si bien qu'il a fallu attendre le 31 Janvier dernier pour cet opus soit dans nos salles, et plus tard pour un provincial comme moi (et encore à des séances aux horaires difficiles). Le long métrage, plombé par l'interview de la fille du cinéaste (qui l'accuse de l'avoir violée), a fait son pire score depuis longtemps et les critiques hexagonaux ont tenté de déminer le terrain en séparant l'oeuvre de l'homme tout en relevant de troublants parallèles entre la fiction et la réalité. Impossible de considérer l'oeuvre d'un regard détaché dans ces conditions. Il faut donc analyser Wonder Wheel quasiment comme un témoignage. 

 Ginny Rannell (Kate Winslet)

Coney Island, fin des années 1950. Ginny est une serveuse qui rêvait d'être actrice et qui, après avoir quitté son premier fiancé, un batteur de jazz, a refait sa vie avec Humpty Rannell, propriétaire d'un manège. Ils vivent avec Ritchie, le fils de Ginny, pyromane précoce.

Ginny et Mickey Rubin (Kate Winslet et Justin Timberlake)

Lorsque, après une journée au restaurant de crustacés où elle travaille, Ginny se promène sur la plage désertée par les baigneurs car un orage approche, elle fait la connaissance d'un maître-nageur, Mickey Rubin, séduisant et jeune, qui la séduit. Ils deviennent vite amants et elle retrouve la joie de vivre.

Humpty Rannell et Ginny (Jim Belushi et Kate Winslet)

Mais la situation bascule lorsque Carolina, la fille de Humpty, resurgit après cinq ans d'absence, passés au bras d'un gangster qu'elle vient de quitter et de dénoncer au F.B.I.. Depuis, un contrat a été lancé sur elle et elle demande à son père de l'aide. Il refuse d'abord avant de se raviser à condition qu'elle se range en reprenant des études et en décrochant un job - elle sera embauchée au resto où travaille Ginny, qui la déteste aussitôt car sa présence trouble encore davantage Richie et accapare l'affection de Humpty.

Les hommes de main et Humpty (Steve Schirripa, Tony Sirico et Jim Belushi)

Peu après, deux hommes de main de la pègre débarquent et interrogent Humpty mais celui-ci explique qu'il a renié sa fille et n'a plus de nouvelles d'elle par conséquent, même si, raconte-t-il, elle rêvait de séjourner en Californie.

Mickey, Ginny et Carolina Rannell (Justin Timberlake, Kate Winslet et Juno Temple)

Les doutes de Ginny sur la sincérité des sentiments de Mickey s'aggravent quand il les croise, elle et Carolina, par hasard, et qu'elle remarque leur attirance réciproque immédiate. La fille et sa belle-mère ont des rapports de plus en plus tendus après ça, d'autant que la première n'aide pas la seconde dans les tâches ménagères et s'avère une piètre serveuse au resto. L'attitude de Humpty n'arrange rien puisqu'il finance les cours du soir de Carolina en rechignant à payer les séances chez une psychanalyste pour Richie.
    
Ginny et son fils Richie (Kate Winslet et Jack Gore)

Accablée par tout cela, la fête du quarantième anniversaire de Ginny est un calvaire pour elle avec en guise de coup de grâce l'aveu par Carolina qu'elle et Mickey se fréquentent et seraient sur le point de s'engager dans une liaison sérieuse. Amère, Ginny tente de la décourager de le revoir en le dénigrant, mais lorsqu'elle le revoit, pour le reconquérir, elle lui offre une montre (payée avec de l'argent volé à Humpty) : ce cadeau exorbitant embarrasse Mickey qui provoque le courroux de sa maîtresse et leur séparation.

Carolina et Mickey

Le Vendredi suivant, il invite Carolina dans une pizzeria pour lui déclarer sa flamme mais aussi lui avouer sa romance, désormais close, avec Ginny. Troublée, la jeune femme préfère à la fin de la soirée rentrer chez elle à pied pour réfléchir, sans remarquer qu'une voiture (celle des deux hommes de main de la pègre) la suit. Carolina disparaîtra, sans doute enlevée et tuée, laissant Humpty incrédule et dévasté...

Ginny et Mickey

Mickey, furieux, retrouve Ginny chez elle, en l'absence de son mari, pour l'accuser d'avoir dénoncé Carolina à la pègre. Dans une tentative pathétique de se dédouaner alors qu'elle est ivre et indifférente au sort de sa belle-fille, elle ne peut que mesurer l'échec définitif de son existence. Richie, sur la plage, après une courte période d'abstinence, refait brûler un tas de bois...

Depuis sa rupture retentissante avec Mia Farrow, qui fut son épouse, sa muse et son actrice pendant de longues années, et l'officialisation de son couple avec une de ses filles adoptives, Woody Allen a défrayé la chronique et créé un schisme familial. Sa progéniture, biologique ou non, a pris parti pour ou contre lui, et son ex-femme a mené une intense campagne de dénigrement contre lui, alimentée par le dépit (sa carrière a sombré totalement depuis), la rancune (elle n'a jamais pardonné) et le dégoût (vis-à-vis de l'âge de Soon-yi, la nouvelle compagne du cinéaste). Elle a gagné à sa cause une de ses filles naturelles, Dylan, qui a, une première fois, prétendu avoir été violée à l'âge de sept ans - une enquête fut ouverte et classée sans suite, faute d'éléments probants - puis un de ses fils, Ronan (de son vrai prénom Satchel, il s'est débaptisé symboliquement pour couper les ponts avec Allen, avant que Farrow ne laisse entendre qu'il était le fils de Frank Sinatra, son ex-mari).

Ronan Farrow est devenu depuis l'an dernier un journaliste-vedette puisqu'il a révélé l'affaire Harvey Weinstein à la suite d'une longue et minutieuse enquête, dont tout le monde a salué l'application. Le scandale continue d'ébranler le tout-Hollywood, relayé par les réseaux sociaux à coups de hashtags comme #balancetonporc et #meetoo, où la délation règne et le tribunal populaire a pris la place de la justice. On assiste ni plus ni moins qu'à une nouvelle "chasse aux sorcières" digne du maccarthysme dans les années 1950 (tiens, comme l'époque où se déroule l'histoire de Wonder Wheel) où tout est versé dans le même sac, du dragueur lourdaud au véritable prédateur sexuel, des confessions d'acteurs/trices en mal de reconnaissance aux témoignages poignants d'authentiques victimes. On ne compte plus le nombre de têtes coupées dans cette affaire, sans autre forme de procès qu'une dénonciation que personne ne vérifie plus. La bataille prend même des airs nauséabonds de bataille des sexes où les hommes sincèrement émus par la situation et solidaires des femmes sont repoussés dans les cordes, désignés au mieux comme des oppresseurs en puissance, au pire comme des complices trop longtemps silencieux.

Un docte journaliste du "Washington Post" a ainsi trouvé le temps de consulter les archives que Woody Allen a confiées à la bibliothèque de l'Université de Princeton depuis 57 ans et a conclu, à la lecture de ces notes et de scénarii inachevés, que le cinéaste était maladivement obsédé par les adolescentes... Ce qui ne saute pas aux yeux quand on examine son oeuvre cinématographique. Mais achève d'assombrir son image après une nouvelle séries d'interview de Dylan Farrow sur l'agression présumée de son père (dont elle se souvient à présent parfaitement...).

Tout cela dure donc depuis un quart de siècle, et, dans la grande thérapie collective américaine que s'inflige Hollywood actuellement, on peut déjà compter les faux-jetons qui, autrefois ou récemment, étaient pourtant honorés de tourner avec Allen mais qui, maintenant, se bouchent le nez en l'évoquant et jurent qu'on ne les y reprendra plus, versant leur cachet à des associations d'aide aux victimes de sexisme : on saluera le "courage" de Marion Cotillard, Rebecca Hall, Thimothée Chalamet, Jessica Chastain, par exemple, qui sont en vérité moins dérangés d'oublier la présomption d'innocence du cinéaste que perturbés par la reconnaissance d'avoir été choisis par lui, sans être indisposés à l'époque.

Comme l'a justement écrit Pierre Murat dans "Télérama", soutien raisonné du réalisateur (au même titre que Frédéric Bonnaud, président de la Cinémathèque - qui a courageusement tenu tête à des viragos lors de récentes rétrospectives consacrées à Polanski ou Jean-Claude Brisseau), être critique n'est pas être "flic ni juge. Nous nous contentons de faire un travail critique, avec la conscience pleine et entière que si le talent n'excuse rien, il ne condamne personne. La morale, oui. Le moralisme, non".

A la lumière de tout cela - le scandale, ses répercussions, la position critique - faut-il même parler de Wonder Wheel, le peut-on, sereinement, en distinguant l'homme de l'artiste ?

Je réponds affirmativement. Et ce, même si je pense qu'il ne s'agit pas du meilleur opus de son auteur, passant, il est vrai, après une merveille comme Café Society (et d'autres pépites comme L'Homme irrationnel, Magic in moonlight et Blue Jasmine).    

Mais, comme s'il avait pressenti le vent du boulet, le cinéaste signe une histoire étrangement évocatrice, où comme rarement, il semble parler de sa situation, non pas pour s'en excuser, l'expliquer ou y répondre, mais la soumettre à notre avis. "Voici ma version des faits" pourrait-on presque lire entre les lignes. Et il l'écrit sans ménager personne, ni lui le premier, ni quiconque l'ayant vécu et/ou commenté. Rien que pour ça, on est bluffé.

L'argument même du récit fait mouche : Ginny, la serveuse, est une ancienne actrice ratée qui accuse à un moment son mari d'entretenir des rapports douteux (trop affectueux) avec sa fille. Elle le fait sans preuves, mue par son dépit, l'échec de son existence (de femme, de mère et d'artiste), mais avec une virulence qui trahit son instabilité mentale. Au premier degré, remplacez Ginny par Mia Farrow et vous obtenez un règlement de comptes salé.

Mais creusez un peu plus et vous verrez que personne n'est épargné dans cette histoire - et pas seulement à cause de la vengeance mesquine de Ginny. Les hommes - Mickey, Humpty - y sont dépeints comme des êtres rustres ou mufles, passant d'une femme à une autre. Les femmes n'ont pas droit au traitement délicat des comédies, même les plus cruelles de Allen, en s'agitant comme des créatures impressionnables ou possessives, ne tirant aucune leçon du passé.

Il existe, comme souvent chez l'auteur, des clés plus ou moins discrètes pour interpréter sa fiction. La plus visible est la fameuse grande roue qui donne son titre au film, inspirée par la Dino Wonder Wheel de Coney Island qui était l'attraction vedette de l'endroit à la fin des années 50 : le scénario joue sur le thème de la boucle via les mouvements physiques et sentimentaux des protagonistes (Ginny a quitté un homme qu'elle aimait et qui l'aimait pour devenir la femme d'un homme qui la dégoûte et qui ne lui témoigne aucune affection ; Carolina fuit un mafieux pour le dénoncer au FBI sans penser que sa tête est dès lors mise à prix ; les hommes de main de la pègre vont et reviennent ; Mickey va de Ginny à Carolina en ne pensant qu'au drame qu'elles lui inspirent ; Humpty a renié sa fille puis lui pardonne tout avant de la perdre, impuissant...). Personne n'est plus heureux au début qu'à la fin, réalisant à peine qu'ils sont la cause de leur propre perte.

L'autre entrée, plus subtile, serait Richie, le jeune fils de Ginny, obsédé par les incendies. On ignore ce qui motive sa pyromanie tout en le devinant (il n'a pas connu son père, n'est pas aimé par Humpty, assiste au naufrage affectif et à l'alcoolisme de sa mère : il est littéralement spectateur d'un théâtre de la vie qui prend feu). Le feu symbolise l'élément susceptible de purifier une existence en train de se consumer, le fait de brûler les ponts, de faire table rase du passé (et du présent). C'est aussi le feu de la passion (entre Ginny et Mickey, Mickey et Carolina, Carolina et Humpty), la lumière sur les sentiments qui traversent et agitent les protagonistes, le feu du soleil illuminant la plage et ses environs (avec ce jaune éclatant que la photo, splendide et artificielle au possible, de Vittorio Storaro) au début du jour comme à sa fin. Les flammes emportent tout et laissent espérer un futur meilleur bâti sur les cendres.

Les acteurs jouent cette partition sarcastique, impitoyable, de cette manière, comme au-dessus d'une poudrière prête à exploser : Jim Belushi rugit comme un fauve qui se retient difficilement, Justin Timberlake aspire à devenir un grand dramaturge en réalisant que les femmes qu'ils côtoient vivent des épreuves plus puissantes que n'importe quelle pièce de théâtre, Juno Temple est une fausse ingénue incendiaire semant le trouble sans s'en rendre compte, et Kate Winslet sombre avec application (comme elle ne le faisait pas dans Titanic, semble glisser, moqueur, Allen) dans un mélodrame pathétique. Les quatre interprètes sont excellents, ne cherchant jamais à se rendre sympathiques ni à faire des numéros (même si Winslet, qui avait dû renoncer à jouer dans Match Point, a droit à un vrai morceau de bravoure à la fin, filmé en un épatant plan-séquence, où elle donne la pleine mesure de son immense talent, fardé outrageusement, misérable et grandiose).

Après ça, quoi d'autre ? Depuis, Woody Allen a enchaîné avec un 48ème fim (dont on connaît déjà, surprise, le titre, A Rainy day in New York, avec Elle Fanning et Jude Law entre autres), toujours produit par Amazon Studios. Mais la rumeur court qu'il ne sortira pas en salles, pour être proposé uniquement en streaming (une manière pour la production de le liquider et de se débarrasser du cinéaste ?). Souhaitons quand même que la carrière du cinéaste ne se termine pas aussi tristement, emportée comme Carolina. Souhaitons tout simplement que, non comme dans les années 50, tant de grands artistes, malgré leurs moeurs ou opinions, soient enterrés vivants, avant que la justice, la vraie, n'ait statué sur leur cas.