lundi 5 février 2018

THE END OF THE F***ING WORLD (Saison 1) (Netflix)


Il m'aura donc fallu deux semaines avant de me décider à écrire un article au sujet de cette curiosité qu'est l'adaptation télévisée du roman graphique de Charles S. Foreman, The End of the F***ing World, produite et diffusée sur Netflix mais tournée en Angleterre. Après avoir vu les huit épisodes de cette première saison (une deuxième serait souhaitée par son auteur, mais rien n'est officiel), j'étais trop déconcerté pour les analyser. Voyons donc ce que je peux à présent vous en dire.

 Alyssa et James (Jessica Barden et Alex Lawther)

James, 17 ans, a assisté à l'âge de 6 ans au suicide de sa mère et depuis il ne ressent plus rien. Pour éprouver encore quelque chose, il s'est mis à tuer des animaux et maintenant il songe à supprimer une personne. A l'école, il fait la connaissance d'Alyssa, adolescente rebelle et effrontée, dont il feint d'être amoureux pour en faire sa victime. Victime de son beau-père qui abuse sexuellement d'elle et de sa mère, qui ferme les yeux sur la situation, elle convainc James de s'enfuir en volant la voiture de Phil, le père du garçon.

Alyssa et James

Après avoir percuté un arbre, la voiture est inutilisable et les deux adolescents poursuivent leur périple à pieds. Ils sont pris en stop par Martin qui les invite à dîner dans un restaurant. Lorsqu'il accompagne James aux toilettes, Alyssa surprend leur bon samaritain en train de pratiquer des attouchements sexuels sur son ami et elle menace de le dénoncer à la police s'il ne lui remet pas son portefeuille. Avec cet argent, ils louent une chambre dans un motel et James accepte la proposition d'Alyssa de partir chez le père biologique de la jeune fille, Leslie.

Le meurtre

Préférant éviter le train ou le bus par crainte d'être identifiés car elle se doute que leurs parents ont signalé leur fugue, Alyssa entraîne James dans une longue marche à travers champs. Ils s'arrêtent aux abords d'une luxueuse villa visiblement abandonnée où ils pénètrent par effraction. Il s'agit du domicile d'un écrivain, Clive Koch, dont James découvre les macabres clichés de femmes qu'il a manifestement assassinées. L'intéressé rentre chez lui et surprend dans son lit Alyssa qui se réveille et qu'il tente alors de violer. James l'en empêche en l'égorgeant avec le couteau de chasse qu'il a toujours sur lui, cadeau de son père.

Recherchés

Après avoir nettoyé la scène de crime et disposé les photos de ses victimes autour de son cadavre, James et Alyssa repartent au volant de la voiture de Koch. La mère de l'écrivain découvre son corps et détruit les clichés compromettant avant d'alerter la police. Deux femmes, les agents Eunice Noon et Teri Derago, sont chargé de l'affaire et interrogent le voisinage : un jeune homme, Topher, à qui Alyssa avait parlé et fait des avances, leur fournit un signalement de cette dernière et de James contre lesquels est lancé un avis de recherche pour meurtre.

Les officiers de police Teri Derago et Eunice Noon (Wunmi Mosaku et Gemma Whelan)

Le crime hante Alyssa qui avoue son trouble à James dans un café où ils se sont arrêtés en route. Ils décident de se séparer. Pendant ce temps, l'agent Noon découvre en fouillant dans le passé de Koch plusieurs plaintes concernant du harcèlement sexuel et des soupçons relatifs à la disparition de plusieurs femmes. En soumettant ces infos à Derago, Noon pense que James et Alyssa ont pu tuer Koch en état de légitime défense mais sa collègue estime qu'elles ont affaire à des tueurs précoces. Cependant, James se présente à un poste de police, prêt à passer aux aveux avant de se rétracter et de parler à un agent du suicide de sa mère et de se carapater. De son côté, après avoir été prise en train de voler des sous-vêtements dans un magasin, Alyssa est relâchée par le vigile à qui elle a prêté main forte en retrouvant l'enfant d'un client. Elle retourne au café où l'attend James avec lequel elle reprend la route.

James et Leslie Foley (Alex Lawther et Barry Ward)

Les deux adolescents arrivent enfin chez Leslie, le père d'Alyssa, un hippie qui vit dans un mobile home sur la côte et deale de la drogue pour gagner sa vie. Heureux de leur procurer un refuge bien qu'ignorant tout de leur aventure, il les invite à passer la soirée dans un bar pour fêter leur rencontre. Noon et Derago convoquent et interrogent les parents des deux fugitifs et Gwen, la mère d'Alyssa, estime que sa fille a pu vouloir rejoindre son père. Le soir, au bar, l'ambiance se tend quand Leslie présente sa fille à sa maîtresse qui, vexée, avouera ensuite à Noon et Derago, venues la questionner où il habite et qui il héberge. 

Prendre le large

Cette nuit-là, tandis que les deux agents de police préparent l'arrestation pour le lendemain matin, James et Alyssa font l'amour sur la plage tandis que Leslie, dans son mobile home, découvre à la télé l'avis de recherche les concernant et la récompense offerte pour leur dénonciation aux autorités. A l'aube, James propose à Alyssa de poursuivre leur cavale en quittant le pays à bord du bateau de Leslie. Mais pour le démarrer, ils ont besoin de la clé de contact...

Fin de la cavale ?

La police encercle la plage pendant qu'Alyssa tente de soutirer la clé à son père qui gagne du temps pour les retenir, elle et James. Découvrant qu'il les a trahis, le garçon entraîne son amie dehors. Noon arrête Alyssa. James continue à courir. Un coup de feu éclate...

Tout, je dis bien TOUT, est inattendu dans cette série. Tant et si bien qu'on ne sait jamais sur quel pied danser, comment réagir à telle ou telle situation, que penser des protagonistes. Et cette sensation ne vous quitte pas durant les huit épisodes dont le dénouement apparemment tragique et inéluctable est très habilement escamotée par un fondu au noir qu'on peut interpréter par un sort funeste pour l'un des deux héros - et donc la fin de l'aventure - ou une issue moins tragique - qui laisse ouverte la porte à une deuxième saison, explorant les suites de leur périple maintenant qu'ils ont été appréhendés.

Adapté par Charles Cowell, le roman graphique de Charles S. Foreman possédait déjà ce mélange étonnant d'humour noir et de macabre, avec un dessin non réaliste qui en soulignait l'absurdité et la cruauté. Au début de l'histoire, on redoute presque d'avoir atterri dans une histoire à la Ken Loach avec un pesant discours social sur la morosité adolescente et la classe populaire anglaise. Très vite, on se rend compte qu'il n'en est rien - et on en est soulagé... Mais pour mieux glisser dans une zone beaucoup plus trouble, perturbante.

La narration fait alterner les voix-off de James, garçon traumatisé par le suicide de sa mère au point de ne plus rien ressentir depuis et qui, d'auto-mutilation (il se brûle intentionnellement une main dans une friteuse) en exécutions d'animaux, cherche à éprouver un frisson qui le fera se sentir à nouveau vivant ; et d'Alyssa, fille à la langue bien pendue mais qui dissimule derrière ce bagout les séquelles des abus de son beau-père et de l'indifférence de sa mère. Le format, compact (20 minutes l'épisode), ne permet pas au téléspectateur de respirer : le malaise, persistant, intense, s'installe.

Et pourtant on rit. Nerveusement d'abord, quand James parle de son obsession à tuer Alyssa en feignant d'être séduite par elle, puis franchement, de manière décomplexée, quand les deux ados prennent la tangente, sans but précis d'abord, mais avec le suspense atrocement drôle de savoir si lui va passer à l'acte en acceptant de voler la voiture de son père pour une improbable fugue.

Le récit bascule complètement, sans retour, quand Clive Koch est assassiné dans des circonstances telles qu'on est soulagé pour Alyssa tout en étant sidéré par la sauvagerie de James. L'audace du show est alors de développer, sans détour, les conséquences d'un tel acte sur le couple. Il ne s'agit plus alors de la simple échappée de deux jeunes mais d'une cavale sur laquelle pèse une forme de fatalité, n'invitant pas à l'optimisme quant à son terme.

Les épisodes suivants sont de fait moins légers, bien que le tandem d'enquêtrices offre des scènes cocasses (elles ont couché ensemble après avoir pris une cuite et l'une est aussi embarrassée que l'autre est ravie de l'expérience : Wunmi Mosaku et Gemma Whelan sont irrésistibles). Le pathétique attend les deux héros avec le père d'Alyssa, irresponsable et lâche. La tendresse s'invite aussi quand James et Alyssa s'unissent enfin sur la plage.

Pour incarner de tels personnages et exprimer de telles émotions, il fallait à la production deux interprètes exceptionnels et avoir déniché Alex Lawther et Jessica Barden est une chance miraculeuse. Ils jouent cette partition avec une justesse déconcertante, véritables équilibristes sur la corde raide sans jamais tomber dans le cabotinage - au contraire, la sobriété et la force de leurs compositions maintiennent le culot du récit et suscitent même l'attachement du public. Malgré ce qu'ils subissent et commettent, on n'a pas envie qu'il leur arrive malheur - un exploit que de nous faire aimer un garçon fantasmant sur le meurtre de sa partenaire et une fille ne reculant devant rien pour être odieuse.

The End of the F***ing World : un sacré tour de force (pour rester poli).  

samedi 3 février 2018

MYSTIK U : BOOK TWO, de Alisa Kwitney et Mike Norton


Après un premier épisode très réussi, Mystik U revient pour un nouveau tour (de magie) et plus de 40 pages enthousiasmantes, toujours écrites par Alisa Kwitney et dessinées par Mike Norton. Va-t-on en savoir plus sur l'élève de cette école qui pourrait en causer la perte ? Zatanna est-elle la coupable ? Et où est passé son père, Giovanni Zatara ? 


Rose Psychic continue d'être hantée par des cauchemars sur la destruction de l'université mais persiste à vouloir l'éviter sans user de la force ni incriminer Zatanna qu'elle pense innocente. Pourtant, depuis son admission dans l'établissement, la jeune magicienne éprouve les pires difficultés à progresser et entretient des relations difficiles avec certains de ses enseignants les plus intransigeants comme Mr. E ou le Dr. Occult.


Lors du cours de dernier, elle doit avec ses camarades - Sargon, June Moon, Pia et Sebastian Faust - invoquer un esprit élémentaire et ne réussit qu'à faire apparaître une entité malveillante et puissante que doit refouler le Dr. Occult sans parvenir à l'identifier.


La situation est donc tendue mais atteint un nouveau pic lorsque Zatanna reçoit une invitation pour participer à une soirée organisée par la sororité de la Maison de Thriae. Elle persuade néanmoins ses amis à l'accompagner alors qu'ils avaient prévu d'assister à un concert de rock dans les sous-sols de l'école.


Melissa, l'aînée de la sororité, manifeste un intérêt aussi vif que suspect envers Zatanna et redouble d'efforts pour la convaincre d'intégrer son club, ce qui déplaît à Pia. Celle-ci enjoint la jeune magicienne à se méfier car de telles manoeuvres suggèrent qu'on attend quelque chose de précis et d'important en retour de sa part.


Mais Zatanna interprète les préventions de Pia comme de la jalousie et considère la perspective d'intégrer une sororité comme un moyen de mieux s'intégrer. Grisée après bu de la liqueur de Rakmelion, elle avoue à Sebastian Faust son attirance pour lui, sachant qu'elle ne le laisse pas indifférent. Mais il préfère la repousser, craignant de la blesser à cause des pouvoirs maléfiques qu'il a hérités de son père, le sorcier Felix Faust.


Excédée, Zatanna devient de moins en moins assidue en cours, provoquant la consternation de ses professeurs mais aussi de ses camarades. Un soir, de guerre lasse, elle demande l'asile à la Maison de Thriae et Melissa l'accueille à condition d'être immédiatement soumise à un rituel d'initiation. Zatanna comprend qu'elle est piégée et lance un sort pour être secourue.


Sebastian reçoit cet appel à l'aide et prévient June, Sargon et Pia. Plop les suit jusqu'au repaire de la sororité où le groupe combat Melissa et ses complices. Avec Zatanna, pour s'assurer la victoire, ils invoquent l'esprit élémentaire qui s'était manifesté durant le cours du Dr. Occult.


De retour à leurs quartiers, Sargon, repoussé par l'Enchanteresse (qui en voulait plus après son rubis qu'après lui), se réconcilie avec June Moon. Pia réconforte Plop après s'être rabibochée avec Zatanna qui s'en va remercier Sebastian. Ils échangent alors un baiser mais la jeune femme perd connaissance et le jeune sorcier craint de l'avoir tuée !

J'avais oublié en débutant la lecture de ce deuxième Livre que la série était publiée dans un format "Prestige", donc comptant plus du double de pages qu'un comic-book habituel. Mais il n'est pas question ici de pointer des longueurs dommageables : au contraire, la densité du récit et la fluidité de sa narration sont d'une efficacité jamais prise en défaut.

Alisa Kwitney fait une nouvelle fois référence à la "Malevolence" qui menace l'université Mystik mais de manière plus rapide que dans le précédent numéro. Il s'agit juste de rappeler le danger qui guette le décor de l'histoire et les tensions que cela provoque au sein du corps professoral dont la majorité des enseignants pensent que Zatanna est l'élève qui causera la perte de l'établissement alors que la directrice, Rose Psychic, est d'un autre avis - ou du moins, entend régler le problème de manière moins radicale que ses collègues.

La scénariste a d'autres éléments à développer et prouve qu'elle a un plan bien fourni pour alimenter en péripéties le séjour de Zatanna dans cette école. On s'amuse d'abord de (re)découvrir celle qui deviendra une des magiciennes les plus puissantes en train d'apprendre laborieusement ses gammes en compagnie d'enseignants peu tolérants (et même franchement inquiétants comme le montre une vision de Rose Psychic avec Mr. E). L'héroïne en convient elle-même : elle n'est pas douée et mesure ses lacunes, toute sa jeunesse passée aux côtés de son père, Giovanni, en qualité d'assistante, ne lui a pas permis de se perfectionner. Mais ses échecs lui pèsent et ce n'est pas du côté de Sebastian Faust, dont l'attitude faussement indifférente la séduise, qu'elle trouvera du réconfort.

Zatanna entrevoit dans la possibilité d'intégrer une sororité un moyen d'être consolée : cette tradition très anglo-saxonne et présente dans les facultés se base sur des rassemblements d'étudiantes dans un bâtiment où elles vivent en communauté. La solidarité qu'elles affichent entre elles repose sur des codes stricts à respecter, souvent discriminatoires (ces jeunes femmes sont issues de milieux favorisés). Ne pas y appartenir signifie donc d'être mis au ban d'une certaine élite.

Le lecteur devine rapidement, comme Pia, que la Maison de Thriae représente davantage un danger qu'une opportunité. Alisa Kwitney a des Lettres puisque Thriae (ou Thriai) renvoie au nom de nymphes, trois soeurs vierges appartenant à une des nombreuses triades dans la mythologie grecques. Elles sont effectivement représentées par trois jeunes femmes au charme envoûtant, vêtues comme des créatures d'un autre temps, menées par Melissa, dont les manières doucereuses trahissent son comportement trouble. La fête qu'elle organise et à laquelle Zatanna se rend sur leur invitation ressemble à une orgie où les esprits s'échauffent grâce à une mystérieuse liqueur, le Rakmelion.

Le récit engage alors Zatanna sur une pente glissante mais révèle in extremis le piège effectif qu'avait pressenti Pia, qui aboutira à une bataille express mais spectaculaire. En outre, cette menace a permis d'éprouver les sentiments des protagonistes, de l'attirance (réciproque) de Zatanna et Sebastian ou de Sargon pour June, en passant par le changement de look (à peine plus avenant) de Plop. La chute de l'épisode est un cliffhanger accrocheur et dramatique (même si son issue, dans le prochaine Livre, est prévisible).

Visuellement, Mike Norton poursuit sur la lancée de sa formidable prestation : son style est solide et complet et il a manifestement eu le temps de produire ses planches avec de l'avance car on note le soin apporté non seulement à la représentation des personnages, expressifs, vêtus de façon éloquente (leur look est naturel tout en possédant une légère excentricité propre à celles qu'on imagine chez des apprentis magiciens), mais aussi aux décors.

Les extérieurs permettent de concevoir l'université comme un site bien entretenu mais avec un passé ancien, une demeure fastueuse et spacieuse, avec ses bâtiments et ses parcs. La taille du domaine traduit parfaitement l'importance du lieu, qui n'est ni plus ni moins qu'une place forte du mysticisme mais aussi un centre de formation, un véritable campus. Les intérieurs sont encore plus impressionnants comme en témoigne la séquence de la réception donnée par la sororité : Norton dessine un grand salon avec un ameublement chic, très détaillé, et des décorations évoquant les habitats antiques avec des draperies, des boiseries, des bas reliefs. Il en profite pour composer des plans à la figuration importante mais où chaque personnage, majeur ou mineur, est admirablement situé, de façon à ce que la lecture soit agréable, jamais saturé par le foisonnement de l'image.

Tout cela est mis en valeur par la colorisation de Jordie Bellaire, qui sait donner à chaque scène une ambiance propre grâce à une palette subtile. Les manifestations magiques sont ainsi soulignées par des teintes plus vives et des couleurs marquantes (comme le vert) alors que les moments plus ordinaires sont traités sobrement de manière à ne pas distraire l'attention.

C'est vraiment une production impeccable. On peut, si on veut chipoter, lui reprocher un petit manque de folie, eut égard au contexte, mais l'histoire s'inscrit jusqu'à présent davantage dans le domaine du récit d'initiation que de l'aventure. L'ouvrage est en tout cas bien dirigé et devrait logiquement servir de tremplin à une série dédiée à Zatanna adulte dans un proche avenir vu le souci avec lequel le personnage est réintroduit ici ou là (la magicienne est aussi apparue dans un arc récent de Detective Comics).   

vendredi 2 février 2018

BRIAN MICHAEL BENDIS & DC COMICS NEWS

Portrait de Brian Michael Bendis par Mike Avon Oeming

On en sait plus, depuis hier, sur les premiers projets de Brian Michael Bendis chez DC Comics grâce aux annonces officielles de l'intéressé et de l'editor-in-chief Dan Didio. Alors que Marvel publie actuellement et jusqu'en Mai les derniers épisodes des séries dont il avait la responsabilité (Defenders, Invincible Iron Man, Spider-Man : Miles Morales), et que l'auteur recouvre la santé après avoir failli perdre la vue suite à une infection, les fans commencent eux aussi à y voir plus clair sur l'avenir du transfert retentissant de la fin 2017.  

Les couvertures connectées des quatre premiers épisodes de Man of Steel
(dessins de Ivan Reis)

Comme la rumeur le disait, Bendis va bien s'occuper de Superman. Pour commencer, il écrira un segment d'Action Comics #1000, en Mars, dessiné par Jim Lee. Puis, à partir de Mai, il débutera par une mini-série en six numéros hebdomadaire intitulée Man of Steel, mis en images par Ivan Reis, Evan Shaner, Ryan Sook, Kevin MaguireAdam Hughes et Jason Fabok : le casting artistique a de quoi allécher n'importe qui. Cette production sera publiée à partir du 30 Mai.
La version encrée par Joe Prado des 4 couvertures de Man of Steel.

Avant cela, le 2 Mai, paraîtra DC Nation #0, un magazine contenant des extraits de plusieurs nouvelles séries, dont le prélude à Man of Steel, où Bendis sera soutenu au dessin par José-Luis Garcia-Lopez, une autre légende.

Au terme de la mini-série hebdomadaire suscitée, Bendis rédigera les scripts des deux séries consacrées au Kryptonien :

Superman, avec Ivan Reis au dessin, qui se concentrera sur les exploits du héros, et repartira du numéro 1 ;

Action Comics, à partir du numéro 1001, avec Patrick Gleason comme artiste, qui s'intéressera davantage à Clark Kent, son activité de reporter au "Daily Planet", et la vie de Metropolis. Les deux projets devraient être mensuels et démarrer courant Juin, à la suite de Man of Steel.

L'autre grande annonce concerne les creator-owned du scénariste sous le label "Jinxworld", auparavant publié par Marvel, et qui seront désormais hébergés par DC Comics (avec des rééditions pour commencer - comme Jinx et Torso - et la fin des parutions de titres en suspens - comme Scarlet, United States of Murder, Powers).

Pas encore officialisées, mais ça ne saurait tarder : Scott Snyder, auteur-vedette de DC, a annoncé avoir de grands projets avec Bendis (une prochaine saga globale écrite à quatre mains ?). 

Et ce dernier a visiblement des vues sur Batman : sur son blog Tumblr, en réponse à un fan évoquant un crossover Batman/Daredevil jamais concrétisé, l'auteur a répondu qu'il allait développer une histoire avec le Dark Knight qui serait l'équivalent de son run avec l'homme sans peur. Dans quel cadre ?
Pas en prenant la place de Tom King (intouchable vu le succès de ses épisodes, et qui a un plan pour cent numéros).
Peut-être en reprenant Detective Comics, si James Tynion IV venait à quitter le titre (il est pressenti pour une série Justice League of America, tandis que Scott Snyder va reprendre Justice League).
Plus sûrement avec une relance de The Brave and The Bold (toujours sur son Tumblr, Bendis poste régulièrement des images de ce titre mythique, et le site CBR a parlé d'un récit associant Batman à Plastic Man) ?
Il paraît en tout cas impensable que Bendis, qui a toujours affectionné les héros urbains, oeuvrant dans la rue, n'ait pas un projet en ce sens.

A suivre donc. Mais les premiers plats inscrits sur la carte sont déjà sacrément appétissants.

DEFENDERS #9, de Brian Michael Bendis et David Marquez


Pénultième numéro de la série (même s'il se dit déjà que Marvel la relancera dans quelques mois avec une nouvelle équipe artistique), ce quatrième chapitre de l'arc Kingpins of New York de Defenders renoue avec l'action et augure d'un dénouement spectaculaire mais néanmoins purement à l'image de son scénariste... 

(David Marquez embarque Brian Bendis et Justin Ponsor une prévenue :
un running gag de la part du scénariste qui a, durant ses 17 ans chez Marvel,
souvent écrit des scènes dans les commissariats où ses artistes le représentaient...)

Jessica Jones supplie Misty Knight de la laisser parler en privé avec le Punisher et elle y consent après qu'une junkie ait succombé à une overdose de la drogue de Diamondback dans le hall du commissariat. Face à Frank Castle, la détective privée lui demande de lui révéler qui couvre les arrières de Willis Stryker. 


Les Defenders au complet coupent la route à Diamondback sur le point de quitter New York. Mais le malfrat a prévu cette éventualité et peut compter sur ses nouveaux gardes du corps, Titania, Moonstone et le Fixer.


Une bagarre éclate entre les deux groupes à laquelle assiste, tapi dans une ruelle voisine, Hammerhead, ressuscité par the Hood. Les justiciers prennent l'avantage contre leurs adversaires mais Diamondback, pour se débarrasser de Luke Cage, se gave de ses pilules qui lui donnent pour quelques instants une force herculéenne.


C'est alors que Black Cat intervient et tire avec une mitraillette lourde sur Willis Stryker. Cela ne le tue pas mais l'assomme. Hammerhead est sidéré de voir que Felicia Hardy est toujours vivante après avoir été hospitalisée, suite aux blessures par balles que lui avait infligée son ennemi.


Titania, Moonstone et le Fixer sont neutralisés tandis que Black Cat négocie une alliance avec Cage : elle n'est pas venue seule puisque les Filles du Dragon (Misty Knight et Colleen Wing), White Tiger, Echo, et Spider Woman apparaissent alors, prêtes à régler cette guerre des caïds. Mais Hammerhead sort de l'ombre pour les mettre en garde contre the Hood et ses pouvoirs qui en font le véritable homme à abattre...

Comme l'épisode 7 avec Deadpool en guest-star, la couverture de ce numéro trompe le lecteur sur la présence effective de son casting de choc : toutes les super-nanas posant derrière Jessica Jones n'apparaissent qu'à la dernière page - une ruse qui amusera les fans de Brian Michael Bendis (car ils savent qu'avec lui, rien ne se joue comme prévu) et agacera ses détracteurs (qui lui reprocheront justement de promettre beaucoup par malice).

On ne va pas refaire le monde et on ne refera pas le scénariste : c'est ainsi, il clivera toujours - et ça ne changera pas avec son transfert chez DC Comics et l'annonce de ses premières séries (il va s'occuper des titres Superman et Action Comics, en remplaçant Peter J. Tomasi et Dan Jurgens... En attendant certainement un projet lié à Batman), qui ont déclenché des réactions toujours aussi passionnées.

Je me contenterai de dire, comme je l'ai souvent fait avec lui, que pour apprécier Defenders (comme nombre de ses précédentes productions), il faut accepter que l'auteur ait établi ses propres règles, et plus largement qu'il n'existe pas une seule manière d'animer des personnages et de construire une histoire. On peut reprocher ceci ou cela à Bendis, mais pas d'avoir sa voix, un style identifiables. Libre à chacun ensuite de le lire, mais en se retenant ensuite d'être étonné ou outré.

Filant à une allure folle, comme la majorité des chapitres depuis le début de la série, cet épisode doit son rythme au choix fait de miser sur l'action : une nouvelle baston spectaculaire oppose les Defenders à Diamondback, et on comprend facilement comment Jessica Jones, Iron Fist, Daredevil et Luke Cage prennent le dessus sur des adversaires pourtant supérieurs en puissance comme Titania, Moonstone et le Fixer, compensant par la ruse et la complémentarité l'inégalité des pouvoirs en place.

David Marquez est, on le sait, très à l'aise dans ce registre et il le prouve une nouvelle fois en découpant ce combat central, sur plusieurs pages, de manière très dynamique et fluide à la fois. L'impact des coups, la diversité des angles de vue, l'énergie déployée, la tension palpable entre les deux parties sont parfaitement illustrés grâce à des astuces simples, importés ici du manga (avec l'usage de traits de vitesse), ici du comics pur (la succession d'attaques soulignée par un effet de travelling avant quand Cage s'acharne sur Diamondback), et même un clin d'oeil au western (avec l'apparition de Black Cat et son énorme mitraillette - digne de celles que Sienkiewicz mettait entre les mains d'Elektra).

Cependant, le dessinateur néglige un peu les décors, peut-être par choix (pour focaliser l'attention du lecteur sur la bataille plus que sur la zone de combat, quelconque en vérité - une rue comme les bas-fonds de New York en compte des centaines), peut-être pressé par le temps (car, avec une attention de plus en plus grande portée à son travail, Marquez signe désormais, en plus des pages intérieures du titre, de nombreuses couvertures et variant covers pour d'autres séries exposées - telles que celles de la franchise "Star Wars").

Cet avant-dernier volet de l'aventure manque sans doute du piquant des précédents, réglant un problème pour mieux préparer le terrain à la conclusion, mais Defenders demeure une lecture très plaisante et aura abouti à un ensemble cohérent, nerveux et accrocheur, chant du cygne remarquable de la part de Bendis à ses "street-level heroes" qu'il aime tant. 

mardi 30 janvier 2018

THE OA (Saison 1) (Netflix)


J'ai souvent eu l'occasion, en rédigeant ici des critiques de séries, d'évoquer le choc ressenti en suivant les huit épisodes de la saison 1 de The OA pour devoir, un jour, y consacrer une entrée. J'aurai pu le faire avant mais j'ai découvert cette production lorsque je n'alimentais plus ce blog et j'ai dû, pour la peine, rassembler les notes prises à cette époque pour en tirer l'article que vous allez lire - et qui, je l'espère, vous donnera aussi envie de voir ce show. D'autant plus que, c'est officiel, le scénario de la saison 2 est enfin bouclé et le tournage imminent.

 Roman et Nina Azarova (Nikoleï Nikolaïeff et Zoey Todorovsky)

Fille d'une oligarque russe tracassé par la mafia, Nina Azarova est victime d'un accident de la route à bord d'un autobus scolaire alors qu'elle est enfant. Plongée dans l'eau glacée d'une rivière suite à une sortie de route du car, elle meurt pendant quelques instants et rencontre dans une dimension parallèle Khatun qui lui offre de survivre mais, pour cela, elle sera privée de la vue. Réanimée, la fillette est effectivement aveugle et son père, Roman, l'envoie aux Etats-Unis pour sa sécurité chez une cousine, qui s'occupe d'une agence d'adoption.

Prairie Johnson entourée de ses parents adoptifs, Nancy et Abel
(Zoey Todorovsky, Alice Krige et Scott Wilson)

Nina est receuillie par Nancy et Abel Johnson qui la rebaptise Prairie et l'élèvent avec amour. Elle devient une belle jeune fille mais derrière son allure sage, elle est la proie de prémonitions qui la trouble suffisamment pour que ses parents lui fassent prescrire un traitement. Elle se rappelle aussi de son père biologique qui lui avait promis de la rejoindre en Amérique pour lui faire visiter la Statue de la Liberté, mais elle ignore qu'il est mort entre temps. Frustrée par cette promesse non tenue et l'éducation très religieuse de sa famille adoptive, elle fugue et rejoint "Big Apple" pour découvrir le monument. Elle ignore alors qu'elle ne reviendra pas chez elle avant sept longues années...

Prairie dans le métro de New York (Brit Marling)

Une fois en ville, après s'être rendu sur l'île où se dresse l'édifice de Bartoldi, Prairie gagne sa vie en jouant du violon dans le métro. Sa maîtrise virtuose de l'instrument attire l'attention d'un voyageur particulier, le professeur Hunter "Hap" Percy, qui l'aborde et lui explique qu'il étudie le cas de personnes ayant connu une expérience de mort imminente - comme Prairie/Nina dans son enfance. Il la convainc de la suivre jusque chez lui et elle s'envole dans son avion privé. Une fois à destination, une mauvaise surprise l'attend puisque "Hap" l'enferme au sous-sol dans une cellule de verre, voisinant avec trois autres détenus - Homer, Rachel et Scott. 

Prairie entourée par son groupe d'auditeurs

De nos jours, Prairie est remise à ses parents adoptifs et son histoire fait la "une" de tous médias car son retour après une si longue disparition intrigue mais surtout la jeune femme a recouvré la vue ! Réintégrant le lycée, elle devient un objet de fascination pour ses camarades et les enseignants. Elle fait ainsi la connaissance de Steve Winchell, élève au comportement violent, à qui elle promet d'éviter un séjour en camp de redressement s'il réunit pour elle un groupe de quatre personnes prêtes à partager une expérience unique. Le soir même, Prairie rassemble Steve accompagné de Alfonso "French" Soza, Buck Vu et Brenda Broderick-Allen (dite "BBA", une professeur) dans une maison abandonnée et commence à leur narrer par le détail ce qui lui est arrivée durant son absence.

Prairie et Hunter "Hap" Percy (Brit Marling et Jason Isaacs)

Le récit de Prairie reprend quand les autres prisonniers de "Hap" lui racontent qu'il pratique d'éprouvantes expériences sur eux sans qu'ils en connaissent la raison. Pour les contrôler à chaque fois qu'il doit intervenir sur eux, il les gaze puis les ranime une fois qu'il les a attachés à un table verticale puis coiffer d'un casque. Le casque du cobaye est ensuite rempli d'eau jusqu'à provoquer une noyade et une perte de connaissance, durant laquelle "Hap" enregistre des données. Puis il procède à une réanimation et reconduit son patient dans sa cage. Lorsque c'est au tour de Prairie de subir ce supplice, elle rentre en contact avec Khatun, comme autrefois étant enfant, et elle lui enseigne ainsi, à chaque fois, un mouvement appartenant à une série dont le sens et l'effet deviendront progressivement compréhensibles.  

Prairie et l'agent du FBI, Elias Rahim (Brit Marling et Riz Ahmed)

De nos jours, les Johnson sont harcelés par la presse au sujet de leur fille - une journaliste propose de recueillir son témoignage pour en tirer un livre - et les caméras de télés scrutent toute la journée leur maison. La journée, Prairie s'entretient parfois avec un agent du F.B.I., Elias Rahim, qui souhaite arrêter son ravisseur mais procède avec patience. La nuit, elle réussit à déjouer leur présence et la vigilance de Nancy et Abel pour rejoindre la maison abandonnée où elle poursuit la relation de son histoire : ainsi, à force de morts provoquées et répétées, elle a la surprise de recouvrer la vue mais le cache à "Hap", ne le confiant qu'à Scott, Rachel et Homer. Ce dernier et elle tombent amoureux et répètent les gestes qu'apprend Prairie grâce à Khatun : cette étrange chorégraphie interroge "Hap" qui l'observe sur des écrans de contrôle.

Homer Roberts (Emory Cohen)

 Quatre ans passent ainsi. Prairie se fait désormais appeler OA (contraction phonétique de "Oh-A" ou "Away" comme elle entend Khatun la nommer). "Hap" endort Homer pour l'emmener à Cuba capturer Renata, guitariste exceptionnelle et survivante d'un accident. A son retour, Homer avoue avoir dû coucher avec elle pour la piéger, ce qui brise le coeur de OA et l'union du groupe. Scott trahit OA en révélant à "Hap" qu'elle voit à nouveau, espérant ainsi gagner sa liberté ou échapper à une énième noyade. Mais leur geôlier, contrarié par la situation, lui inflige une nouvelle séance au cours de laquelle il meurt. En attendant de trouver quoi faire du corps, il le remet dans sa cage : OA exécute alors les mouvements appris par Khatun pendant plusieurs heures, seule d'abord puis avec Homer, et un miracle se produit car Scott ressuscite. "Hap" est sidéré. 

"Hap" dans son laboratoire

Trois autres années s'écoulent. Le shérif Stan Markham vient rendre visite à "Hap" et lui confie que l'état de santé de sa femme se dégrade de jour en jour. Pour ne pas éveiller de soupçons chez le policier, "Hap" le fait entrer chez lui pour lui préparer un café. Markham inspecte les pièces et découvre sur les écrans de contrôle les cages dans lesquelles sont retenus les prisonniers de son hôte. "Hap", mis en joue, lui explique qu'il mène des recherches secrètes qui pourraient à terme soigner la femme du shérif et lui offre d'en faire la démonstration. Les deux hommes quittent la maison avec Homer et OA qui se rendent au chevet de Mrs. Markham devant laquelle ils répètent leur éreintante chorégraphie : à nouveau, le miracle se produit et la malade revient à elle. "Hap" subtilise l'arme de service du shérif et les tue, lui et son épouse.  

 (au premier plan) Renata (Paz Vega)

De retour chez lui, il enferme à nouveau Homer mais pas Prairie qu'il conduit sur une route où il l'abandonne : désormais, lui dit-il, il n'a plus besoin d'elle car il a appris les cinq gestes permettant de réveiller les morts et peut poursuivre ses expériences avec ses détenus restants. Après plusieurs jours (semaines ?) d'errance, OA est récupérée par un policier en patrouille.

 OA relâchée

Durant les nuits passées à raconter son aventure, Prairie a enseigné les gestes à Steve, Buck, "French" et "BBA" afin, que le moment venu, ils puissent s'en servir pour éviter une tragédie - sans qu'elle puisse en préciser la nature ou l'endroit. Mais les escapades nocturnes de la jeune femme ont fini par être découvertes par ses parents adoptifs et une violente dispute l'oppose à Nancy, qui l'enferme dans sa chambre. Le groupe, lui, se questionne sur la véracité des faits relatés par Prairie et quand, après avoir réussi à s'échapper de chez elle, elle leur donne un nouveau rendez-vous, Steve, "French" et Buck en profitent pour se glisser dans sa chambre et fouiller ses affaires. 

 Et si toute cette histoire n'était que le délire d'une affabulatrice ?

Ils y découvrent des livres dont les titres et les contenus renvoient à des éléments précis du récit de Prairie et les conduisant à croire qu'elle a tout inventé en s'en inspirant. Déçus, en colère aussi, ils n'iront pas la retrouver à la maison abandonnée et conviennent de ne plus se revoir. "BBA", ignorant tout cela, apprend en revanche que le lycée a décidé de la renvoyer pour sa trop grande proximité avec des élèves - ceux du groupe justement - en dehors des cours, comme s'en sont plaints leurs parents. Elle accepte la sanction qui la motive pour réaliser son projet : partir en Californie grâce à l'héritage qu'elle a reçu.

Le carnage évité

Prairie passe la nuit seule dans la maison abandonnée et finit par s'endormir en attendant les autres. Elle revient à elle, terrifiée, après avoir visiblement eu une nouvelle prémonition et rejoint le lycée. Sur place, "BBA" débarrasse ses affaires tandis que Buck, "French" et Steve se rendent au réfectoire. Un élève armé y entre et commence à tirer sur ses camarades. "BBA" entre dans la pièce et commence alors avec Steve, Buck et "French" à reproduire la chorégraphie. Dérouté, le tireur est maîtrisé par la force mais une de ses balles perdues atteint Prairie à l'extérieur de la cantine. Une ambulance la conduit à l'hôpital et elle perd connaissance en appelant Homer...

Découvrir The OA vous renvoie à ce sentiment qu'on a tous éprouvé en appréhendant une oeuvre d'art - quelle que soit sa nature : film, roman, BD, musique... - sans qu'on trouve immédiatement les mots pour communiquer à son sujet. C'est quelque chose qui vous échappe, vous glisse entre le doigts comme du sable : vous en appréciez la substance, l'effet, mais la traduire vous paraît d'abord impossible. Ce mystère frustrera certains au point de les laisser à quai, mais si vous aimez que les choses ne se donnent pas instantanément à vous, qu'elles fassent leur chemin avant de se révéler, alors The OA est une expérience fantastique.

Lorsque les huit épisodes ont été disponibles sur Netflix, les critiques ont exprimé ce vertige, cette perte de repères en qualifiant le programme d' "étrange", un terme bien pratique, qui signifiait tout et n'importe quoi, mais qui résumait parfaitement l'aspect insaisissable de l'oeuvre créée par Brit Marling et Zal Batmanglij. L'actrice-scénariste et le réalisateur ont noué leur collaboration dans deux longs métrages déjà inclassables, à l'audience confidentielle mais qui ont impressionné ceux qui les ont vu, Sound of my voice (2011) et The East (2013), mais avec cette série, ils ont franchi un palier, plus ambitieux, sans sacrifier leur style.

The OA est d'abord une série sur la narration : quasiment tout le show se déploie autour du récit que livre Prairie Johnson à un groupe d'auditeurs, aussi réduit qu'improbable, et son histoire est si insensée qu'elle prête aussitôt à caution. Le téléspectateur a rapidement des doutes sur sa véracité quand il fait la connaissance de l'héroïne disparue pendant sept années alors qu'elle était une adolescente aveugle et qui est retrouvée jeune femme ayant recouvré la vue. Par quel miracle cela est-il possible, non seulement qu'elle soit vivante mais débarrassée de son handicap ?

En éprouvant le public sur la vérité de ce que raconte Prairie, les auteurs n'en font pas une fille forcément sympathique : elle nous trouble considérablement, mais, via l'interprétation de Brit Marling, sa bizarrerie, sa fébrilité, sa sensibilité nous dérange. On ne sait jamais sur quel pied danser avec elle, tout à tour victime d'événements terribles et potentielle affabulatrice, dont les mésaventures sont si extraordinaires qu'elles invitent naturellement à se questionner à son sujet. Elle évolue également au sein d'une cellule familiale curieuse, visiblement très religieuse, ses parents adoptifs ont ce côté doucereux facilement horripilant et en même temps on a envie d'avoir de la compassion pour eux.

Ainsi en va-t-il de tous les personnages, principaux ou secondaires, qui sont mus par des comportements déstabilisants et invitant à la tolérance : Steve est un garçon violent dont les actes ne méritent guère de mansuétude mais dont l'environnement explique beaucoup de choses par exemple (son père entend plus le dresser que l'élever) ; Brenda est une enseignante aimable de prime abord mais dont la manière d'agir est équivoque, trop maternelle pour être honnête ; "French" se distingue par une méfiance tellement prononcée qu'elle trahit une irrésolution irritante. Seul Buck se distingue dans le groupe d'auditeurs, avec son androgynie qu'il veut assumer dans un environnement hostile.

A ce premier groupe répond celui formé par les détenus de "Hap", dont l'histoire occupe la majorité du récit. Les circonstances de leur rencontre avec Prairie, les traitements que chacun endure, la longévité de leur emprisonnement commun, l'incertitude planant sur leur sort à la fin de la saison, convoquent chez le téléspectateur des émotions puissantes, remuantes, intenses. Le contexte est si parfaitement campé et exploité qu'on ne peut qu'être bouleversé - pas seulement dans le sens d'être ému mais plus généralement perturbé, surpris, incapable d'anticiper - par ce que le récit dit d'eux. Nous disposons de peu d'informations sur leur passé, le seul élément que les quatre partagent est d'avoir survécu à une "near death experience", une expérience de mort imminente, ayant permis à chacun de développer une aptitude étonnante (même si dans le cas de Rachel et Scott, cela reste évasif).

Les recherches de "Hap", archétype du savant fou qui aspire à faire une découverte majeure en infligeant des supplices inhumains à ses cobayes sans intention de faire du mal, offrent au scénario et à la réalisation l'occasion de scènes impressionnantes. Lorsqu'on découvre, avec Prairie, l'installation des expériences, le procédé par lequel les sujets sont tués et ramenés à la vie, et, par contraste, la méthodique application du savant pour collecter des informations, un frisson vous parcourt l'échine. Sans jamais recourir aux ficelles faciles de l'horreur, Batmanglij et Marling convoquent chez le public des sensations d'effroi, de sidération, de malaise prégnantes. 

L'objectif des expériences de "Hap" n'est, qui plus est, pas révélé tout de suite, même s'il piège des sujets au profil identique (des survivants donc). Il reste longtemps nébuleux et les auteurs savent distiller un suspense très efficace. Il est question d'accès à d'autres dimensions, de vie éternelle, de communication avec l'au-delà, d'apprentissage de mouvements permettant de littéralement ressusciter les morts. Les conséquences de ces supplices sont aussi variés qu'imprévisibles : Prairie recouvre la vue, Scott en meurt, Homer accepte d'apprendre la chorégraphie étonnante dont Prairie reçoit l'enseignement de Khatun... Cela génère des pics narratifs comme une série en produit rarement : la résurrection de Scott après des heures de danse (de transe), la guérison de la femme du shérif Markham deviennent des "instant classics", des moments inoubliables dont la dimension extravagante nous laisse hébétés. La mise en scène insiste sur la "physicalité" de ces moments forts, possède un aspect organique, un rapport au corps qui convoquent aussi bien la danse contemporaine (façon Pina Bausch) que la physionomie des interprètes (la longiligne Brit Marling, le trapu Emory Cohen, la virilité tranquille de "Hap", le côté "hobo" hippie de Scott, la fatigue pesante de Rachel face à la vieillesse de parents de Prairie, la nervosité de Steve, etc)

Mais tout cela est donc conditionné à la véracité des dires de Prairie ? Que vaut réellement la parole de cette jeune femme qui réclame d'être appelée "OA", revenue de nulle part après sept années, qui organise des séances nocturnes dans une maison abandonnée devant un parterre d'auditeurs eux-mêmes considérés comme des freaks dans la communauté de la ville où ils vivent ? Quel crédit accorder à cette conteuse qui semble réellement raconter des fables moins pour se confier à des élus improbables que pour les apaiser, les faire voyager, leur faire croire à une situation pire que la leur ? Dans sa dernière partie, la série joue à doucher la crédulité de ce groupe et du téléspectateur en dévoilant des pièces accablantes contre Prairie, indiquant qu'elle a inventé tout cela en s'inspirant de livres et documents, improvisant peut-être ou délivrant un scénario construit pendant toutes ces années loin de chez elle ? 

Deux faits achèvent de tout tournebouler dans l'ultime épisode de la saison quand on se rappelle que Prairie a disparu aveugle et a réapparu voyante (à plus d'un titre puisque, comme elle a prétendu avoir toujours eu des prémonitions, elle a encore un flash la prévenant d'une tragédie potentielle) et qu'on se demande donc en effet comment cela est possible ; puis quand dans une séquence fabuleuse et glaçante, renvoyant à de nombreuses tueries récentes en Amérique, un carnage est sur le point d'être commis dans le lycée fréquentée par Brenda, Buck, Steve et "French" qui, pour l'empêcher, reproduisent, de manière surréaliste, la danse en cinq mouvements enseignée par Khatun et transmise par OA. La réussite de la manoeuvre semble alors prouver que Prairie n'a pas raconté n'importe quoi.

Pour incarner une histoire aussi abracadabrantesque, il faut s'appuyer sur un casting imparable, condition indispensable pour que le téléspectateur suive sans ricaner - toute distance entre le récit et celui qui le regarde tue alors la capacité à l'accepter. Brit Marling est une comédienne atypique, très belle mais avec une présence singulière, apte à troubler sans sombrer dans un jeu maniériste, affecté, et c'est cette combinaison rare qui en fait l'interprète idéale de Batmanglij, leur complicité étant absolue. Elle est remarquablement entourée, en particulier par Emory Cohen (repéré dans le chef d'oeuvre The Place beyond the pines, de David Cianfrance, où il jouait le fils de Bradley Cooper) d'une subtilité exemplaire dans le rôle de Homer, ou encore Jason Isaacs, impeccable en savant tordu, monstre séduisant. On notera aussi la participation dans un second rôle de Riz Ahmed (récompensé d'un Golden Globe pour sa prestation dans The Night of), ou l'incandescent Patrick Gibson qui donne à Steve ce feu étonnant. Il faudrait les citer tous, ceux qui composent cette distribution si bien choisie - et j'espère que la saison 2 permettra de les retrouver, comme Paz Vega (superbe actrice espagnole) ou Hiam Abbass (grande comédienne arabo-israélienne, qui incarne Khatun).

The OA est une expérience marquante : si on s'y abandonne, c'est un puits sans fond dans lequel on plonge avec un mélange d'effroi et d'excitation grisant (si ce n'est pas le cas, en revanche, mieux vaut ne pas insister, plus la série progresse, moins on l'appréciera). Je n'ai tout simplement jamais ressenti ça avant ni depuis, et, alors qu'enfin Brit Marling a annoncé la fin de la rédaction de la saison 2 (et donc son tournage imminent), on éprouve de nouveau ce délicieux frisson relatif aux suites à donner à un chef d'oeuvre : comment vont-ils faire sinon mieux, du moins aussi bien ? Réponse, certainement, à la fin de l'année : patience donc.