mercredi 25 novembre 2015

Critique 761 : L'OUTREMANGEUR, de Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez


L'OUTREMANGEUR est un récit complet écrit par Tonino Benacquista et dessiné par Jacques Ferrandez, publié en 1998 par Casterman.
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Richard Selena est un officier de police obèse et boulimique, moqué par ses collègues, et à qui son médecin ne donne qu'un an ou deux à vivre s'il ne se soigne pas.
C'est alors qu'il commence une enquête pour homicide sur la personne d'un bourgeois, Victor Lachaume, tué avec un tisonnier. Selena convoque la nièce de ce dernier après avoir remarqué une photo d'elle sur le lieu du crime. Elsa était entretenue par son oncle depuis qu'elle avait été adoptée, mais elle a un alibi puisqu'elle a passé la nuit avec un jeune homme, qui confirmera ses dires.
Néanmoins, Selena la soupçonne et lui donne rendez-vous chez lui où il lui propose un étrange marché : si elle dîne chaque soir, entre 21 et 23 heures, pendant un an, il finira par détruire toutes les preuves la compromettant.
Lors de leurs premiers repas, l'ambiance est tendue. Mais Selena commence au même moment un régime, en plus des séances de thérapie collective qu'il suit. Il rend aussi visite à une femme résidant dans une maison en banlieue à qui il remet une somme d'argent.
Quelques mois passent. Selena apprend par son adjoint Brisset que Lachaume avait une maîtresse et que son épouse le savait. Le policier n'hésite pas à contrefaire une lettre écrite par Elsa à Lachaume qui doit être examinée par un graphologue afin qu'elle ne soit pas confondue.
Six mois après son ouverture, l'affaire Lachaume est finalement classée, au grand dam de Brisset, qui est tout de même résolu à établir la vérité. Elsa manifeste progressivement de l'affection envers Selena mais il la repousse. La femme qu'il continue de visiter en banlieue pour lui donner de l'argent s'appelle Gabrielle et elle reproche à Selena d'être responsable de la mort de son mari, Paul.
Selena a perdu beaucoup de poids et s'est même mis à faire du sport : sa transformation suscite des commentaires de ses collègues. Brisset ne donne plus signe de vie mi-Mars. Elsa avoue que Lachaume la faisait chanter pour coucher avec elle. Paul était l'indic de Selena et a été abattu par un dealer : depuis, le policier traîne cette culpabilité et cela a provoqué sa boulimie.
C'est la fin des dîners entre Selena et Elsa : il a réglé ses comptes avec son passé, elle doit oublier le sien. Mais Brisset acceptera-t-il de se taire alors qu'il a appris leurs rendez-vous ?

Comme je l'avais déclaré dans ma critique récente (n° 759) sur La Boîte Noire, L'Outremangeur est le chef d'oeuvre du duo formé par le romancier et scénariste Tonino Benacquista et le dessinateur Jacques Ferrandez. Réalisé deux ans auparavant, ce récit complet original est une relecture saisissante du conte de La Belle et la Bête écrit par Gabrielle-Suzanne de Villeneuve en 1740.

L'histoire possède une vraie ampleur : elle se déroule sur une année entière, découpée en six dates comme autant d'étapes dans le parcours de ce flic fascinant qu'est Richard Selena. Le marché qu'il passe avec la principale suspecte d'un meurtre aboutit à un récit initiatique pour elle comme pour lui, deux êtres aux passés tourmentés et traumatisants, d'où affleure un subtil érotisme.

Mais la grande force de l'écriture de Benacquista réside dans la solidité de son intrigue et la manière dont il la traite : il y déploie un art du contre-pied jubilatoire, abordant le polar pour mieux s'en éloigner mais sans jamais le perdre de vue, explorant la psyché de son héros pour révéler l'identité d'un meurtrier et son mobile, creusant une ligne narrative secondaire qui permet de comprendre l'origine de l'état psychologique et physique de Selena. Toutes ces strates se complètent avec un brio étincelant, une fluidité irréprochable : c'est une mécanique de haute précision aux ambiances envoûtantes.

Comme La Boîte noire, L'Outremangeur, qui avait pourtant en l'état tout ce qu'il fallait pour fournir un film de qualité, a connu une adaptation pour le grand écran décevante, tournée par Thierry Binisti, avec Eric Cantona (lesté d'un maquillage et de costumes grotesques) dans le rôle principal aux côtés de Rachida Brakni (Elsa), Jocelyn Quivrin (Brisset) et Richard Bohringer (Lachaume). Le long métrage présente d'ailleurs des modifications idiotes avec l'histoire originale qui en disent long sur l'incompétence de ceux qui s'en sont emparés en pensant l'améliorer.

Jacques Ferrandez met en images avec bien plus de talent et de sensibilité cette affaire, tout en s'amusant à donner à Selena les traits de... Benacquista lui-même (comparez le portrait du personnage en couverture ci-dessus et cette photo du romancier ci-dessous).  
Tonino Benacquista, l'auteur de l'histoire...
Et le modèle physique du héros pour Jacques Ferrandez !

Le découpage est classique, sans fioritures, et témoigne de la rigueur avec laquelle l'artiste a respecté le script, sachant qu'il était inutile d'en rajouter pour bien le servir. Toutefois, le travail de Ferrandez est admirable quand on observe avec quelle subtilité il a su représenter l'évolution physique du héros, et installer l'alternance des ambiances par le jeu de couleurs à l'aquarelle.

Le trait vif, spontané, fait également merveille, donnant vie à ces personnages, chair à leurs tourments, suscitant même la sensualité avec raffinement quand la relation entre Elsa et Selena est sur le point d'emprunter une direction plus romantique.

Des nombreuses associations entre romanciers et bédéastes, celle concrétisée par la production de L'Outremangeur est une des plus abouties : série noire sentimentale et poignante, cet exercice est ici magistralement accompli par un auteur et un artiste dont la complicité fait regretter qu'ils n'aient pas plus souvent oeuvré ensemble.

mardi 24 novembre 2015

Critique 760 : MARC DACIER, TOMES 1 & 2 - AVENTURES AUTOUR DU MONDE & A LA POURSUITE DU SOLEIL, de Jean-Michel Charlier et Eddy Paape


MARC DACIER : AVENTURES AUTOUR DU MONDE est le premier tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1960 par Dupuis.
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Jeune échotier dans un petit journal provincial, Marc Dacier persuade Blondineau, le directeur du journal à gros tirage "L'Eclair" de l'engager comme reporter. Pour cela, il accepte de relever un défi insensé : accomplir le tour du monde en quatre mois sans un sou en poche. Un journaliste le suivra en secret pour s'assurer qu'il ne triche pas.
C'est ainsi que Marc est entraîné dans une succession ininterrompue de péripéties qui le verront aider à l'arrestation des frères Baptisti en cavale, capturer le capitaine du "Caroubia" et trafiquant d'armes Olsen, puis il poursuit son périple en compagnie du pilote d'avion-taxi Jimmy Hopkins avec lequel il se crashe dans le désert où ils sont sauvés par Pétrole qu'il aide à découvrir un gisement d'or noir.
Il embarque ensuite à bord du "El Breton" commandé par le pirate Ali, survit à son naufrage, se fait jeter en prison à Karachi à la suite d'une bourde avant d'en être tiré par Jo Lemineur, son "chaperon" de "L'Eclair"...
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MARC DACIER : A LA POURSUITE DU SOLEIL est le deuxième tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1961 par Dupuis.
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Nullement découragé par tout ce qu'il a déjà enduré, Marc se remet en route : il gagne un peu d'argent en accomplissant quelques tours de prestidigitation à Karachi, ce qui lui vaut d'être corrigé par des illusionnistes de rue jaloux.
A l'hôpital où il se remet, il fait la connaissance de Marius Lemnet, un pilote au service du Maharadjah de Maladrapore qu'il accepte de remplacer ponctuellement. Son tour en avion le conduit à un atterrissage en catastrophe à Rangoon avant de gagner Honk-Kong où le malfaisant Soung-Fo abuse de sa naïveté pour lui faire passer du matériel d'espionnage pour un agent à Formose.
Jeté en prison et condamné à mort, Marc réussit à s'évader lorsqu'il est emmené au peloton d'exécution. Il croise dans sa fuite le journaliste canadien Sam Lantier à qui il vole sa voiture et son identité pour aller jusqu'à Tokyo en avion.
Un typhon l'oblige alors à sauter en parachute et il échoue sur l'île de Hiryu où, en compagnie d'un missionnaire, il reprend la mer à bord d'une barque motorisée avant d'embarquer en compagnie du cirque de Luigi Barbérino pour l'Amérique du Nord...

Marc Dacier est apparu en 1958 dans les pages de "Spirou" où il connaîtra une carrière fulgurante jusqu'en 1963. La série ne connaîtra jamais un grand succès et n'aura jamais le soutien de Charles Dupuis avec lequel Eddy Paape se fâchera définitivement en 1966, année où il rejoint le journal de "Tintin" dans lequel il lancera Tommy Bianco, Udolfo et surtout Luc Orient.

C'est donc, en somme, une espèce de série maudite, et encore aujourd'hui, elle n'a jamais eu les honneurs d'une belle réédition ni d'Intégrales chez Dupuis, alors qu'elle est la production d'un des scénaristes les plus populaires de son époque et d'un artiste unanimement célébré.

J'ai découvert Marc Dacier dans mes jeunes années et je les relis actuellement en les empruntant à la bibliothèque municipale où je suis inscrit. Les éditions disponibles datent de 1980 et ce sont des albums souples comme on n'en trouve plus (mais qui étaient autrefois vendus notamment dans les stations-service). Cela faisait un bail que je n'y avais plus prêté attention mais j'ai voulu, comme souvent, leur donner une nouvelle chance, un (modeste) coup de projecteur en en parlant dans ce blog.

Ce qui sidère, c'est le rythme effréné et la profusion de rebondissements de ces histoires où, en 44 planches, il se passe autant, si ce n'est plus de choses que dans des séries décomposées en plusieurs cycles. On renoue là avec l'imagination débridée du scénariste si vigoureux qu'était Jean-Michel Charlier, le maître de la bande dessinée d'aventures : avec ce héros de jeune reporter intrépide et débrouillard qui fonce tête baissée dans les ennuis et s'en tire souvent miraculeusement pour repartir aussitôt, il trouve un véhicule parfait à ses récits d'une densité incroyable.

Pourtant, comme dans Blueberry, l'abondance de péripéties n'assomme jamais le lecteur qui est accroché du début à fin, sympathisant avec Marc Dacier dont il admire à la fois le courage, les ressources, et apprécie son entrain, sa bonne humeur. L'accumulation de dangers, de mauvaises rencontres, de coups du sort, que traverse le héros peut prêter à sourire car elle est totalement invraisemblable, mais le genre même du projet dépasse cette question de crédibilité : il s'agit d'imposer au personnage principal comme à celui qui suit ses aventures un tempo infernal qui ne laisse ni le temps de souffler ni, donc, de réfléchir.

On est happé par cette cascade d'actions mais aussi par son parfum rétro, pop, qui n'a rien à envier au Tintin de Hergé ou au Spirou et Fantasio de Franquin, tout en s'inscrivant dans une veine un peu plus réaliste.

Ce réalisme est invoqué par le dessin d'Eddy Paape, un des génies de la bande dessinée belge de l'après-guerre. Né en 1920 (il est donc de quatre ans l'aîné de Charlier), il étudie à l'Institut St-Luc avant d'intégrer le studio de dessin animé de la Compagnie belge d'actualités. Lorsque cette structure périclite, il rejoint avec Franquin, Morris et Will le studio informel de Jijé, et quand ce dernier part en voyage en Amérique, il hérite de sa série Jean Valhardi.

Marc Dacier est par contre un projet original qu'il initie avec Charlier en 58. Mais Paape n'est pas apprécié par Charles Dupuis qui souhaiterait qu'il imite davantage le style graphique de Jijé. Il s'y refuse, préférant se perfectionner dans une direction plus personnelle. La promotion de la série est négligée par l'éditeur (qui ne l'invite d'ailleurs jamais à ses repas du dimanche où sont présents ses auteurs-maison favoris...), le titre n'est pas soutenu par le lectorat de l'époque : un contexte déplorable...

Pourtant, le dessin de Paape est d'une élégance extraordinaire, son trait dynamique et expressif, le soin apporté aux décors (extrêmement variés), sa maîtrise dans la représentation des véhicules (voitures, avions, bateaux), tout atteste de l'application et de l'implication de l'artiste. Le héros est solidement campé dès le début avec son visage juvénile (dont on note tout de suite les épais sourcils, qui le fait ressembler à une version masculine d'Audrey Hepburn) et son look identifiable (blouson marron, chemise blanche, jean bleu, souliers bruns, et parfois un bonnet vert).

La colorisation a évidemment beaucoup vieilli, mais l'ensemble échappe aux tons souvent criards et ménage même des ambiances soignées (notamment dans les scènes nocturnes).

BD qui porte le divertissement au rang des Beaux-Arts, palpitante et euphorisante, Marc Dacier mérite vraiment d'être redécouvert - et réhabilité par son éditeur.       

lundi 23 novembre 2015

Critique 759 : LA BOÎTE NOIRE, de Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez


LA BOÎTE NOIRE est un récit complet adapté du roman éponyme écrit par Tonino Benacquista, publié par Gallimard, par le scénariste et dessinateur Jacques Ferrandez, publié en 2000 par Futuropolis.  
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Laurent Aubier a 35 ans et est réparateur de photocopieurs quand, une nuit, il a un accident de la route sur la route des Goules dans les Pyrénées. L'autre conducteur, qui l'a percuté, meurt.
Après un coma de dix heures, il se réveille, veillé par une infirmière, Janine, qui a consigné dans un carnet tout ce qu'il a dit quand il était sans connaissance. Il s'agit de l'expression du patient durant le "coma vigile", un véritable délire verbal qui donne accès à sa "boîte noire", son inconscient.
De retour chez lui, Laurent lit et relit ce rapport qui revient sur trente ans d'interdits, de souvenirs, dont le sens ne peut être décrypté que par lui seul. C'est ainsi qu'il mène une enquête sur lui-même, découvrant aussi bien avec lequel de ses amis l'a vraiment trompé son ex-fiancée Sophie que le rachat d'un gros trust par une petite compagnie et le secret de ses origines.
C'est ainsi que, après avoir essayé diverses méthodes, Laurent apprend qu'il est un enfant adopté dont la mère biologique est morte très jeune après une liaison avec un bourgeois qui veut justement le retrouver...

La Boîte Noire, avant de devenir une bande dessinée, a d'abord été une des cinq nouvelles du recueil Tout à l'ego (publié par Gallimard) écrit par le romancier et scénariste Tonino Benacquista (le recueil sera d'ailleurs rebaptisé La Boîte noire et autre nouvelles quand il sera réédité en format de poche). Puis cette histoire inspirera un film (médiocre) réalisé par Richard Berry, avec dans les rôles principaux José Garcia et Marion Cotillard en 2004.

Ce matériau romanesque ne pouvait que séduire un artiste complet comme Jacques Ferrandez, révélé dans le 9ème Art par Les Enquêtes de l'inspecteur Raffini et surtout par sa saga Carnets d'Orient (chez Casterman) sur l'Histoire de l'Algérie du XIXème au XXème siècle. Il consacrera aussi deux albums tirés de Jean de Florette et Manon des sources d'après les oeuvres de Marcel Pagnol.

Benacquista et Ferrandez, c'est une de ces rencontres heureuses et rares entre un romancier et un bédéaste : à chacune de leurs collaborations, une réussite comme en témoignent Victor Pigeon, La Maldonne des sleepings et surtout leur chef d'oeuvre, L'Outremangeur.

Pour le livre qui nous intéresse présentement, il s'agit d'un récit troublant sur le thème de l'identité, qui peut faire penser au magistral Cité de verre, roman de Paul Auster ensuite adapté par Paul Karasik et David Mazzucchelli. On y retrouve une construction empruntée au polar et de nombreuses phrases du script confirme cette référence : ainsi Laurent Aubier dira-t-il de sa quête qu'"à force de me chercher, je suis devenu quelqu'un d'autre. Une sorte de flic de l'âme ou pire, un détective qui n'ira jamais au bout de son enquête".

L'intrigue se déploie avec beaucoup d'efficacité au fil des découvertes que fait le héros sur son passé, parfois anecdotiques, puis aux conséquences terribles : le scénario distille ses informations tout au long des 54 pages de l'album avec fluidité et entraîne le lecteur dans une descente aux enfers vertigineuse. Chaque étape est réaliste et peut se lire aussi comme la relation d'une addiction, ainsi que le formule le héros quand il reconnaît devenir "accro à sa propre psyché" : progressivement, il essaie pour atteindre la vérité des expédients de plus en plus limites, de l'hypnose à diverses drogues puis l'alcool et une tentative de suicide.

Le trait très spontané de Ferrandez, qui a aussi signé des carnets de voyage, le formant ainsi à la pratique d'un dessin sur le vif, convient admirablement à cette expérience. Les lignes ne sont pas toujours droites, mais expriment ainsi parfaitement les fissures, les failles, qui marquent son héros.

Ce style, on peut l'interpréter surtout comme la volonté de Ferrandez de viser moins un beau dessin (même si ses images ont une vraie beauté, avec des passages en couleurs directes à l'aquarelle superbes) qu'un dessin juste. Le découpage est classique, parfois traversé par des pages aux allures de fresque sur le monde intérieur de Laurent Aubier, visions baroques et fulgurantes dans lesquelles le lecteur cherche lui aussi un sens aux symboles (tous ne sont pas expliqués). Les cases sont parfois bordées par des extraits manuscrits extraits du fameux carnet remis au héros par l'infirmière qui a consigné ses confidences comateuses, un procédé visuel là encore simple mais immersif.

On atteint la conclusion de cette aventure avec le sentiment d'avoir lu une histoire peu commune, traité avec intelligence : n'est-ce pas la meilleure preuve qu'on a affaire à une grande BD ?

dimanche 22 novembre 2015

Critique 758 : JESS LONG, TOME 5 - IL ETAIT DEUX FOIS DANS L'OUEST, de Maurice Tillieux et Arthur Piroton


JESS LONG : IL ETAIT DEUX FOIS DANS L'OUEST est le cinquième tome de la série, écrit par Maurice Tillieux et Arthur Piroton, publié en 1985 par Dupuis.
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L'album compte trois histoires :

- 1/ Il était deux fois dans l'Ouest (22 pages). Une série de meurtres au couteau sème l'effroi dans la bourgade de Weedpach, dans le Montana. Le shérif, impuissant à résoudre cette affaire, se résout à faire appel au F.B.I. qui envoie sur place les agents Jess Long et Slim Sullivan. Leurs soupçons se portent rapidement sur Handy Bull, chauffeur du bus qui conduit les ouvriers à la phosphatière et joueur invétéré aux cartes, qui réussit, malgré son modeste salaire, à payer de grosses dettes... 

- 2/ Le Saut de la mort (16 pages). Angela Ross vient demander à Jess Long de mener une enquête au sujet de lettres de menaces de mort adressées à son mari, le cascadeur Sam Ross, qu doit se produire dans un numéro très dangereux au casino "El Bras" de Las Vegas. La représentation tourne mal et Jess Long demande à son ami Slim Sullivan de s'informer sur le passé d'Angela et des frères Ross...

- 3/ Pour une poignée de balles (6 pages). Tina Loon, serveuse dans un bar fréquenté par Jess Long et Slim Sullivan, est abattue en plein jour par Vittorio Plomo. L'enquête mène les deux agents du FBI jusqu'au père de la victime, receleur qui vient d'être tué par un client mécontent...

J'avais prévu d'écrire une critique sur un autre album quand, l'autre jour, la bande dessinée que j'avais commencée à lire m'est tombé des mains. J'en ai profité pour exhumer ce livre que je n'avais pas ouvert depuis longtemps et qui m'a renvoyé presque trente ans en arrière. Du coup, c'est moins une critique que je vais rédiger qu'une sorte de témoignage.

Quand j'avais 13 ans, dans la ville où je vis, au mois de Septembre 1986, je suis allé à la Foire au Pré, une fête locale où étaient parfois invités, à l'époque, des artistes de bandes dessinées. Deux ans auparavant, j'avais ainsi rencontré André Chéret, l'artiste de Rahan, qui m'avait beaucoup impressionné (il faudra un jour que je relise quelques aventures du "fils des âges farouches"). Puis, donc, Arthur Piroton fit le déplacement.

Je ne connaissais pas son travail et ma mère m'acheta un des épisodes des Histoires peu ordinaires de Jess Long, ce tome 5, écrit par Maurice Tillieux, que je choisis, accroché par le titre qui évoquait le western de Sergio Leone, Il était une fois dans l'Ouest.

Le jour venu, après avoir lu les trois histoires de cet album, je me présentai devant Piroton pour une dédicace et il me dessina un superbe portrait de son héros avec une dextérité qui me sidéra, directement au feutre et au marqueur. Je ne possède pas beaucoup de dédicaces (même si j'ai eu la chance d'en avoir de Druillet, Juillard, Pellejero, Chauzy) mais celle-ci était la première que j'obtins et elle conserve donc une place à part. 

Jess Long a, il faut bien l'admettre, un peu mal vieilli : les scénarios de Tillieux sont très classiques et lestés de dialogues franchement improbables pour des récits censés se dérouler aux Etats-Unis ("Cré vingt dieux !" dans une bulle de pensée d'un habitant de Weepach, Montana, c'est quand même curieux...). Les enquêtes elles-même demeurent bien conduites sans être renversantes, leur format court suffit (plus longues, elles seraient insuffisantes).

Par ailleurs, le personnage de Jess Long évoque énormément celui de Rip Kirby, créé en 1946 par Alex Raymond (même si je préférai les épisodes de John Prentice) : physiquement et psychologiquement, c'est la même chose. Slim Sullivan est le faire-valoir typique : toujours à cran et obéissant à son partenaire comme le ferait un adjoint, il est un peu plus intéressant mais sous-exploité.

Tillieux, qui était un fou de bagnoles (il mourra en 1978 dans un accident de la route) se fait plaisir dans Le saut de la mort et trouve en Piroton un collaborateur de grand talent. Le style réaliste de ce dernier cite abondamment celui de Leonard Starr (Mary Perkins) et Stan Drake (Kelly Green), avec un trait très détaillé et élégant.

Piroton animera Jess Long de sa création en 1969 jusqu'en 1995 (un an avant sa mort) et je me souviens donc de sa main si assurée qui signa ce portrait de son héros fétiche. Mais je mesure le privilège de l'avoir vu à l'oeuvre et je reste comme le gamin que j'étais alors aujourd'hui encore quand j'observe sa belle dédicace.

Quand vous avez la chance d'observer un artiste qui signe des dessins lors d'un séance, ayez en tête ce dont je me rappelle encore presque trente ans après : un dessinateur est aussi un artisan dont, pour paraphraser Gustave Courbet, "la main est le prolongement de l'oeil". Observer comment ses traits forment une image, souvent rapidement dans ces circonstances, est un moment délicat, gracieux, suspendu - de ceux qui font de vous un fan de BD pour toujours émerveillé.

Critique 757 : SPIROU N° 4049 (18 Novembre 2015)


Evidemment, ce n'est qu'un (malheureux) hasard, mais voir Pierre Tombal en couverture du numéro sorti après les attentats du 13 Novembre, ça fait quand même bizarre... Kinky & Cosy figurent sur le bandeau.

J'ai aimé :

- Harmony : Memento (2/6). Harmony découvre, toujours séquestrée chez le mystérieux Nita, qu'elle possède des pouvoirs télékinésiques...
Encore un autre épisode consistant (12 pages) pour cette série qui confirme son bon début dans le numéro précédent : dans l'interview de Matthieu Reynès en préambule, les références littéraires (Stephen King) mais surtout cinématographiques sont soulignées. Le découpage, la narration se permettent un tempo décompressée mais prenant, que le dessin dynamique et expressif met bien en valeur.

- Le Club des Huns : Rat-psodie en flûte ! Attila, râlant toujours après son manque de notoriété, et sa bande font la connaissance d'un flûtiste peu commun : il s'appelle Hamelin et prétend avec son instrument attirer toutes sortes d'animaux... Ce qui pourrait être pratique pour mener une guerre, à condition de bien en jouer !
Dab's livre un récit complet de 5 pages très drôle, qui va crescendo jusqu'à une chute irrésistible et très... Piquante. Son dessin très vif, qui joue très habilement sur les valeurs de plans, est un régal.

- Rob. Clunch se rend compte que son robot n'a eu ni enfance ni adolescence, ce qui est cool, surtout pour un type comme lui qui avait des ambitions mégalos dans son jeune âge... James et Boris Mirroir continuent sur leur bonne lancée avec ces deux doubles strips à l'humour pince-sans-rire.

- L'Atelier Mastodonte. Lewis Trondheim dévoile son nouveau projet, qui donne des idées à Obion : c'est visiblement parti pour une nouvelle piste narrative, qui s'annonce délirante. Comme toujours, ce qui est pointé chez un auteur (y compris par lui-même, comme ici Trondheim) inspire à ses collègues à la fois la matière à des gags mais aussi une réflexion sur les manies de chacun.

- Tash & Trash. Les strips en une case de Dino sont souvent extraordinaires et celui-ci ne fait pas exception : c'est une miniature très drôle et ciselée.

- Dad. Rose, la mère de Roxane se lamente sur la vie de star, Dad encaisse... Nob excelle dans ce genre de gags où la chute est à la fois acide et savoureuse. Le découpage en gaufrier de 8 cases permet aussi de sublimer cette mécanique de précision. (Voir ci-dessous :)

En direct de la rédak propose une interview de Marc Hardy, le dessinateur de Pierre Tombal qui travaille actuellement sur un one-shot "Spirou par..." avec Zidrou, qui s'annonce très surprenant. On en apprend aussi un peu plus sur les prochains numéros de la revue, en particulier le "spécial Noël" (qui sera dispo dès le... 2 Décembre), un "spécial Star Wars", et le calendrier 2016 (entièrement dédié à Lucky Luke, pour ses 70 ans). La semaine prochaine, c'est L'Atelier Mastodonte qui sera largement à l'honneur.
Les aventures d'un journal consacre sa page au trop rare Frank Le Gall  : espérons qu'il retrouve l'envie de dessiner, Théodore Poussin me manque.

Les abonnés ont droit à un nouveau pan du poster géant du Petit Spirou. No comment...