mardi 29 septembre 2015

Critique 716 : THORGAL, TOMES 3 & 4 - LES TROIS VIEILLARDS DU PAYS D'ARAN & LA GALERE NOIRE, de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski


THORGAL : LES TROIS VIEILLARDS DU PAYS D'ARAN est le troisième tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegorz Rosinski, publié en 1981 par les Editions du Lombard.
Après avoir quitté le village de Gandalf, Thorgal et Aaricia cherchent un endroit où s'établir lorsqu'ils croisent un gnome qui les conduit jusqu'à une fête donnée non loin.
Mais il s'agit d'un piège: grâce à une ruse, Aaricia est séparée de Thorgal et emmenée dans le château du lac sans fond tandis que Thorgal est assommé et abandonné dans les bois.
La nuit venue, Thorgal en profite pour s'introduire dans le château mais Aaricia ne le reconnaît pas et ses cris alertent des gardes. Il doit s'échapper.
Quelque temps après, les seigneurs du pays d'Aran, les trois Bienveillants, organisent un tournoi pour trouver un mari à leur reine. Thorgal se glisse parmi les prétendants et participe à plusieurs épreuves jusqu'à atteindre les finales. Elles le mènent dans une dimension parallèle où il rencontre la mystérieuse et belle gardienne des clés et le secret des Bienveillants.
Grâce à ses connaissances, Thorgal met un terme à leur joug et récupère Aaricia avec laquelle il quitte cet endroit maléfique.  
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THORGAL : LA GALERE NOIRE est le quatrième tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegorz Rosinski, publié en 1982 par les Editions du Lombard.
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Aaricia enceinte, Thorgal et elle se sont installés au sein d'une communauté de paysans dans un village côtier. Shaniah, la fille, âgée de seize ans, du chef Caleb, veut que Thorgal l'emmène découvrir le monde mais il refuse et elle lui vole son cheval avant qu'un inconnu ne le lui dérobe à son tour.
Le lendemain, des hommes armées, dirigés par le comte Ewing de la cour du roi de Brek Zarith, Shardar, arrivent à la recherche d'un certain Galathorn. Shaniah se venge en accusant Thorgal d'être le complice du fugitif et il est fait prisonnier jusqu'à la galère noire du prince Veronar.
A bord de ce navire, Ewing dévoile à Thorgal son plan : il veut retrouver Galathorn non pour le tuer mais pour s'allier avec lui pour succéder à Shandar, malade et vieillissant, sur le trône.
Des vikings, à la tête duquel on retrouve Jorund (voir tome 2, L'île des mers gelées), abordent la galère et délivrent Thorgal qui retourne ainsi au village. Mais celui-ci a été rasé et ses habitants tués, Aaricia est portée disparue. Seule Shaniah a survécu...

Ce qui frappe d'emblée avec ces deux nouveaux tomes, c'est la progression graphique du dessin de Rosinski : on a rarement vu un artiste se trouver aussi vite, même si sa productivité est soutenue. Le trait s'est affirmé, les jeux d'ombres et de lumières se sont sophistiqués pour devenir ce qui sera la marque distinctive de la série, et si le découpage comporte encore quelques enchaînements faibles (jusqu'au tome 3), il est d'une fluidité remarquable, avec de discrètes audaces (cadres diagonaux - la scène où le prince Veronar tire à l'arc sur Thorgal et Ewing attachés au mat de la galère - , vignettes verticales avec une superbe décomposition des mouvements - lorsque Thorgal plonge dans le lac sans fond pour fuir le château des Bienveillants).

Rosinski n'est pas seulement un très bon dessinateur, c'est aussi un fabuleux encreur, qui sait texturer ses plans (ses nuages, si caractéristiques, ont une matière presque palpable, mais les murs du château des Trois vieillards du pays d'Aran, la coque des drakkars ou de La galère noire sont aussi merveilleusement ouvragés). Son usage de la plume est d'une finesse magnifique, rehaussée par des à-plats de noir très profond (les scènes nocturnes sont époustouflantes comme en témoigne notamment la chevauchée sur la plage au début du tome 4).

La manière dont Rosinski campe ses personnages est aussi digne de bien des éloges : comme seuls les très grands artistes savent le faire, il parvient à donner vie et expressivité aussi bien aux hommes qu'aux femmes, sans que son trait soit affecté. S'inscrivant dans un style réaliste, il sait insuffler une sensualité brute ou subtile selon qu'il anime Thorgal, Aaricia, Ewing, Shaniah (cette lolita est une des créatures les plus troublantes du début de la série). Il est aussi à l'aise quand il s'agit d'illustrer des gnomes qu'un prince obèse, dont la présence et l'apparence étranges deviennent vite naturels dans l'histoire.

Jean Van Hamme déploie, de son côté, un savoir-faire indéniable pour développer des intrigues simples et efficaces, avec un zeste de fantastique plus ou moins prononcé selon sa fantaisie. Ce n'est pas un scénariste très original : ses récits sont composés de manière linéaire, souvent en plusieurs blocs bien marqués, s'appuyant sur des codes connus (les épreuves du tome 3, le héros accusé à tort et providentiellement sauvé par de vieilles connaissances dans le tome 4). Mais on ne s'ennuie pas en lisant ces histoires, menées sur un bon rythme, avec une pointe de mélodrame au terme du tome 4.

Là où Van Hamme est plus audacieux, c'est que, à la manière de Derib (dans Buddy Longway), il ne fige pas son couple de héros dans le temps (même si c'est un temps relativement décompressé) : le signe le plus évident, c'est qu'en quatre épisodes, on a assisté à l'union (la réunion même) de Thorgal et Aaricia, et à la grossesse de celle-ci (ce qui indique qu'une famille va se créer et forcément impacter les aventures). En relatant ces changements, Van Hamme induit le vieillissement de ses personnages et cela participe, au même titre que le style de dessin de Rosinski au réalisme de la série.

Thorgal change subtilement d'envergure en restant un divertissement bien huilé mais aussi une saga au potentiel rapidement affiché, grâce à son succès commercial certes, mais aussi au coup de main irréprochable de ses auteurs. C'est aussi par leurs efforts que la série se mue en feuilleton, avec cliffhanger à la clé : même si on se doute bien qu'Aaricia n'est pas morte, on a désormais hâte de savoir quand et comment Thorgal va la retrouver, avec à la clé, de nouvelles épreuves - supplices qui font le régal du lecteur autant que la douleur du héros.  

lundi 28 septembre 2015

Critique 715 : THORGAL, TOMES 1 & 2 - LA MAGICIENNE TRAHIE & L'ÎLE DES MERS GELEES, de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski


Avant-propos :

Il y a quelque temps de ça, j'avais rédigé une critique du Cycle Qâ, comprenant les tomes 9 à 13 de la série Thorgal, mes préférés.

J'ai décidé de revenir sur ce titre, cette fois en démarrant depuis le début, en empruntant les 8 premiers épisodes. Je préfère ne rien promettre sur le nombre de chapitres que je critiquerai, ni d'ailleurs jurer que je vais en parler sans interruption, mais on verra bien. En ce moment, je redécouvre pas mal de séries que j'avais lues il y a longtemps (comme, récemment, Valérian) : c'est l'occasion de vérifier si c'est si bien que dans mes souvenirs et d'explorer à nouveau des aventures dont les héros et les décors sont souvent exotiques.

Au tout du célèbre viking d'être testé.


THORGAL : LA MAGICIENNE TRAHIE est le premier tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegorz Rosinski, publié en 1980 par les Editions du Lombard.
Cet album comporte deux histoires : La Magicienne trahie (30 pages), dont la suite et fin seront racontées dans le tome 2 (L'Île des mers gelées), et Presque le paradis... (16 pages).
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- La Magicienne trahie (30 pages). Refusant que sa fille, la belle et blonde Aaricia, épouse le scalde (troubadour) Thorgal Aergisson, le roi viking Gandal-le-fou abandonne ce dernier enchaîné à un rocher en pleine mer.
Thorgal est sauvé par la magicienne Silve qui veut se venger de Gandalf, qui l'a retenue prisonnière pendant neuf ans pour la forcer à l'épouser avant qu'elle réussisse à s'évader. Contre cette aide, Thorgal accepte de servir Silve pendant un an.
Ayant capturé Gandalf, Thorgal et Silve sont attaqués par les sauvages Baalds. Gandalf en profite pour s'échapper mais, blessé gravement, se réfugie dans une grotte au bord de la mer où sa fille Aaricia le veille. Thorgal refuse, comme le lui commande Silve, d'achever le roi.
La magicienne s'en va sur son drakkar de glace en jurant que cela n'en restera pas là...

- Presque le paradis... (16 pages). Thorgal tombe avec son cheval dans une profonde crevasse. A son réveil, il est veillé par deux séduisantes et machiavéliques soeurs, Ingrid et Ragnhild, qui se prétendent multicentenaires et veulent qu'il soit leur amant. Mais leur autre soeur, la jeune Skadia, offre son aide à Thorgal s'il l'accompagne hors de ce jardin intemporel.
Au terme de leur périple, Thorgal découvrira la véritable nature des trois soeurs et recouvrira sa liberté. 
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THORGAL : L'ÎLE DES MERS GELEES est le deuxième tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegorz Rosinski, publié en 1980 par les Editions du Lombard.
Cet album conclut l'histoire débutée dans la première partie du tome 1 (La Magicienne trahie).
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Revenu dans le village de Gandalf, Thorgal s'apprête à épouser Aaricia avant de partir d'établir avec elle ailleurs. Deux aigles enlèvent la jeune femme qui est emmené par un étrange seigneur.
Avec le fils de Gandalf, Bjorn, et plusieurs hommes, Thorgal part à sa poursuite mais une mutinerie éclate quand leur drakkar pénètre dans les mers gelées. Abandonnés dans un canot, Thorgal et Bjorn sont livrés à eux-mêmes puis séparés après une dispute.
Thorgal est recueilli par le peuple des îles locales, les Slugs, qui vivent sous le joug des Dominants, qui ont kidnappé Aaricia. Thorgal affronte leur chef qui s'avère être la fille de Silve, la magicienne, retranchée dans une curieuse forteresse, à l'intérieur de laquelle, avant de mourir, elle va révéler le secret des extraordinaires origines qu'elle partage avec le viking...

Créée en 1977 dans les pages du Journal de Tintin, Thorgal n'a pas tardé en devenir un des best-sellers des Editions du Lombard - à tel point qu'aujourd'hui (même si Jean Van Hamme en a confié l'écriture à Yves Sente), avec des tirages d'environ 180 000 exemplaires (!), cela reste un des titres sur lequel cette maison compte le plus pour rester à flot et qu'il génère désormais des spin-offs.

En revenant aux sources de la série, on peut facilement comprendre l'engouement qu'elle suscite car c'est une production très efficace, avec un potentiel initial indéniable. Son héros, athlétique, ténébreux, valeureux, évolue dans un cadre dépaysant, rattaché aux vikings, ces conquérants/explorateurs/commerçants/pirates scandinaves, Normands (hommes du Nord donc) de la période allant du VIIIème au XIème siècle.

Dès les premières pages du premier tome, on apprend dans quelles circonstances Thorgal hérite de sa célèbre balafre sur sa joue droite et l'origine de sa relation avec la belle et blonde Aaricia, fille d'un chef tyrannique au patronyme inspiré par un personnage emblématique du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien (Gandalf). Comment ne pas éprouver de l'empathie pour cet homme injustement traité, aimé d'une superbe jeune femme, et animé par un courage irréprochable ?

Très vite également, Van Hamme introduit une dimension fantastique dans la série en introduisant la magicienne Silve, dont le rôle permettra au terme du tome 2 de révéler les origines étonnantes qu'elle partage avec Thorgal. Le scénariste reviendra développer cet aspect par la suite, conférant au titre une singularité encore plus marquée. En ce sens, Thorgal est un peu l'équivalent de Conan dans la bande dessinée franco-belge, même si ses aventures possèdent une identité propre et bien différente mais s'inscrivent dans un genre semblable, l'heroic fantasy.

Le récit qui complète le programme du tome 1 est aussi une réussite : Presque le paradis... brille par son dénouement qui clôt une intrigue ambiguë à souhait sur les thèmes de l'immortalité et de la liberté. C'est aussi l'occasion de montrer le goût du scénariste et de son dessinateur pour les belles créatures féminines, souvent dangereuses (une figure récurrente, au point qu'elle est devenue un cliché vulgaire, dans l'oeuvre de Van Hamme - voir Largo Winch, XIII).

Graphiquement, les premières planches de Rosinski sont loin du style qu'il a développé par la suite : le découpage est simple, parfois un peu maladroit dans ses enchaînements, et le trait manque un peu de dynamisme. 

Mais l'artiste y affiche déjà des dispositions très prometteuses : il faut dire qu'il a un solide bagage puisqu'il a étudié à l'Académie des Beaux-Arts de Varsovie et, même si Thorgal, est sa première série, il s'est fait la main en illustrant une quantité impressionnante de pochettes de disques et de livres pour les enfants (ceux qui les possèdent ont chez eux des collectors valant une fortune aujourd'hui). 

Ainsi, on remarque déjà avec quelle beauté il représente les décors naturels et sauvages mais aussi sait camper des personnages typés, au charisme immédiat. Autant d'atouts qui vaudront de nombreuses récompenses à Rosinski.

Un retour aux sources bien sympathique, très accrocheur.

dimanche 27 septembre 2015

Critique 714 : SPIROU N° 4041 (23 Septembre 2015)


Enfin, cette semaine, nous voilà débarrassés pour un bon moment des stupides Nombrils (ce dernier épisode est au diapason des précédents : d'une bêtise crasse dont je me demande qui elle peut faire rire, même si ses auteurs visent plus haut...). Boni figure sur le bandeau mais la création de Ian Fortin, compatriote de Dubuc et Delaf s'en sort un peu mieux.
J'ai aimé :

- Dad. L'art de la chute n'aura jamais été mieux mis en scène que dans ce nouveau gag de la série de Nob, absente depuis deux semaines de la revue.

- Seuls : Avant l'Enfant-Minuit (3/7). La situation devient critique pour les jeunes héros qui sont capturés par leurs ennemis. L'occasion pour les plus petits de la bande de briller...
Tant bien que mal, j'arrive à peu près à comprendre le récit, son contexte, ses enjeux. Vehlmann et Gazzotti donnent des clés pour cela dans l'interview passionnante qui ouvre l'épisode de cette semaine. 
L'atout majeur de Seuls demeure surtout son efficacité narrative et graphique : même si on est perdu, le récit vous accroche et ne vous lâche plus.

- Boni : Le Chien en ballon. Le petit lapin essaie de convaincre son acariâtre grand-père de lui façonner un chien avec un ballon gonflable : c'est pas gagné... Si je continue à croire que le titre gagnerait beaucoup à diversifier son casting en l'élargissant pour créer de nouveaux gags, Bon reste marrant, même si le rire qu'il suscite joue sur un sadisme étonnant.

- Les Poissards : L'Immortel. Les vikings pillent un château dans les Carpates et les jumeaux vont délivrer le propriétaire de l'endroit : mauvaise idée... Après son excellent stripbook offert aux abonnés la semaine dernière, Thierry Martin revient avec ce nouveau récit de 5 pages tout aussi jubilatoire : ce gars-là est (trop) rare mais vraiment brillant, avec un sens du gag que son art du découpage (un gaufrier fabuleusement exploité) rend irrésistible. De la très belle ouvrage, qu'on souhaiterait voir plus souvent.

- Kinky & Cosy. Nix a un humour très spécial qui ne me touche pas toujours, mais ses quatre strips de la semaine sont réjouissants, avec une noirceur épatante.

- Happy Birds. En fait, je me rends compte que les comic-strips sont redevenus très tendance : l'exercice est pourtant périlleux, exigeant une économie narrative et graphique stricte. Mais quand c'est bien fait, c'est incomparablement rafraîchissant, à l'image de la production de Trondheim (plus inspiré qu'avec son Ralph Azham qui se traîne) et Piette.

- L'Atelier Mastodonte. Jousselin et Jouvray sont à la manoeuvre cette semaine : L'Atelier Colosse est au centre des deux doubles strips, et la mise en abyme est renforcée par l'évocation du Gang Mazda (une ancienne bande animée par Darasse, Hislaire et Tome). Mastodonte ou Colosse ? J'ai choisi.

- Tash & Trash. / Capitaine Anchois. Dino et Floris sont très en forme : deux cases leurs suffisent chacun pour des gags toujours aussi absurdes et drôles.

- Game Over. Midam invente une marelle explosive. Avec un dessin plus original, ses gags seraient fabuleux, mais l'exercice reste plaisant.  

En direct de la rédak donne la parole à Dubuc et Delaf qui reviennent donc sur la conclusion des Nombrils : rien de passionnant. Dans deux semaines, la revue consacrera un n° spécial à l'occasion de la Fête des Sciences (avec Gaston en couverture, pour la première fois dessiné par Yoann). La semaine prochaine, début de la pré-publication d'une nouvelle aventure du Marsupilami.
Les aventures d'un journal revient sur l'arrivée dans la revue de Germain et nous de Jannin, accueilli au départ dans Le trombone illustré de Franquin et Delporte, soit en pleine guerre interne (puisque le rédac'chef détestait cette publication dissidente).

Le bonus pour les abonnés est consternant et résulte d'un embrouillamini incroyable : il devait s'agir d'un tattoo des Nombrils, mais à la suite d'une erreur de fabrication, c'est un sticker (d'une invraisemblable mocheté). Le tatto sera offert avec le n° 4044 (était-ce bien nécessaire ?)... Tout ça donne l'impression que la rédaction ne sait plus quoi ajouter en supplément pour les abonnés.

Pour la route, une info que la revue ne donne pas mais que j'ai apprise sur spirou reporter : le prochain tome de Spirou et Fantasio, par Vehlmann et Yoann, ne sera pré-publié que début 2016, mais comptera 56 pages pour le retour attendu du Marsupilami aux côtés des héros.

vendredi 25 septembre 2015

Critique : TOKYO EST MON JARDIN, de Benoît Peeters et Frédéric Boilet


TOKYO EST MON JARDIN est un récit complet co-écrit par Benoît Peeters et Frédéric Boilet et dessiné par Frédéric Boilet, publié en 1997 par Casterman.
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David Martin réside à Tokyo, au Japon, où il cumule deux emplois : d'un côté, il travaille pour un poissonnier sur le marché de la ville ; de l'autre, il représente le cognac Heurault, produit par un petit exploitant en France qui cherche à exporter en Asie.
En vérité, il n'a pas réussi, malgré ses efforts, à imposer cette marque et il doit bientôt accueillir M. Jean-Jacques Herault pour faire le point sur la situation.
Entretemps, David se fait larguer par sa fiancée japonaise et fait la connaissance de la belle Kiméi. Ils tombent rapidement amoureux et entament une liaison. La jeune femme travaille pour les relations publiques du couturier Jean-Paul Gaultier et s'occupe de la promotion des ventes.
M. Heuralt débarque et David tente de le convaincre de persister dans leur projet commercial car, sans cela, il perdra son titre de séjour au Japon. Un repas improvisé avec la mère de Kiméi va donner une issue favorable à ce problème... Même si, finalement, David devra rentrer à Paris où le travail de Kiméi l'a conduit.

Avant de critiquer le contenu de ce roman graphique, je crois préférable de vous déconseiller la lecture de sa préface, pourtant signée par l'écrivain et essayiste Dominique Noguez. Certes, ça fait chic d'avoir trois pages rédigées par un homme de lettres renommé. Pourtant, ce qu'il écrit est d'un effroyable snobisme et ne rend pas service à l'oeuvre de Frédéric Boilet en abusant du name-dropping (mais jamais en citant des auteurs de BD, plutôt des cinéastes et des écrivains, sans doute pour faire plus sérieux) et de termes techniques empruntés au 7ème Art (comme si le 9ème n'avait pas un vocabulaire assez fourni...).
Bref, zappez cet avant-propos aussi pompeux qu'inutile pour plonger directement dans Tokyo est mon jardin.

L'histoire de cet album s'inspire de la propre vie de Frédéric Boilet qui s'est appuyé sur une abondante documentation personnelle pour la concevoir. Il a en effet lui-même vécu au Japon, avec une jeune femme tokyoïte, appris la calligraphie du pays, pour en tirer ce récit romancé.

Pour peaufiner la mise en forme de son scénario, il a fait appel à Benoît Peeters (collaborateur historique de François Schuiten pour la série des Cités Obscures, notamment, et grand théoricien pédagogue de la bande dessinée), qui a surtout travaillé à la rédaction des dialogues. Le récit, sa construction sont le fruit des efforts de Boilet, qui a aussi signé le lettrage (aussi bien pour les textes en français qu'en idéogrammes japonais).

Tokyo est mon jardin est une expérience proche de ce qu'on appelle l'auto-fiction. Comme disait le romancier Pascal Jardin quand on lui demandait de définir son travail : "dire des choses exactes et mettre de faux noms". Ce vérisme, cette école littéraire et artistique axée sur la représentation de la réalité quotidienne et des problèmes sociaux, s'étend à la relation de l'intimité : toute l'histoire est racontée du point de vue de son héros, un jeune homme vivant dans un pays étranger auquel il s'est parfaitement familiarisé, au point d'en maîtriser le langage et la lecture de son écriture. 

On le suit ainsi en train de jongler avec deux emplois, la fatigue qui en découle, les conséquence sur sa vie amoureuse, sa rencontre avec une autre jeune femme, le début de leur liaison, l'affirmation de leur couple, l'accueil de son patron français, ses ruses pour le convaincre de continuer sa tentative de s'implanter en Asie... 

Boilet, avec la complicité de Peeters, dont les dialogues sont d'un naturel confondant (alors que le style du co-scénariste est différent dans ses autres ouvrages), narre tout cela avec ce qu'il faut de pudeur et d'humour, faisant preuve d'une auto-dérision bienvenue. Mais il ose aussi des scènes très intimes étonnantes, notamment quand il s'agit de rapporter la vie sexuelle de David et Kiméi, montrée sans vulgarité mais sans fard non plus. Loin de gêner la lecture en nous faisant témoin de moments très privés, ce procédé permet de souligner l'authenticité et la franchise de la démarche.

Graphiquement, Boilet s'est servi de nombreuses photographies pour effectuer des repérages sur les lieux de l'action mais aussi pour donner à ses personnages les traits de ses proches. On atteint une sorte de dimension quasi-documentaire très troublante, l'impression de réalisme est vertigineuse, sans pourtant sombrer dans un calque facile et flatteur.

L'expressivité des personnages est bluffante, et d'autant plus remarquable que le trait de Boilet est épuré, dans le registre de la "ligne claire". L'encrage n'en rajoute pas, ce qui produit un dessin véritable, stylisé, très organique.

Enfin, l'artiste a eu le privilège d'avoir un assistant de luxe en la personne de Jiro Taniguchi (auteur des récits complets Quartier Lointain, Le Journal de mon Père, etc), qui a réalisé les trames grises ajoutées au dessin. Cet effet évoque la photographie des films d'Ozu, Mizoguchi, de manière très élégante, très bien dosée, renforçant ici une ambiance, là une lumière ou des ombres.

La morale qu'on peut tirer de la lecture de Tokyo est mon jardin est double : d'abord, elle nous rappelle qu'une bonne dessinée, quel que soit son format, n'a pas besoin d'être analysée en piochant dans le lexique d'un autre art (la bande dessinée est un art à part entière, avec sa richesse narrative et esthétique) ; et ensuite, à l'image du héros poursuivi par un running gag à propos de ses lunettes puis de ses lentilles de contact, le regard est essentiel dans notre rapport aux autres, à la culture, à la manière de parler de nous. 

mardi 22 septembre 2015

Critique 712 : SEX CRIMINALS, VOLUME 1 - UN COUP TORDU, de Matt Fraction et Chip Zdarsky

SEX CRIMINALS, VOLUME 1 : UN COUP TORDU rassemble les cinq premiers épisodes de la série créée et écrite par Matt Fraction et dessinée par Chip Zdarsky, publié en 2014 par Image Comics et traduit en France en 2015 par les Editions Glénat.
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"Je sais de quoi ça a l'air. Nous jugez pas."
(Extrait de Sex Criminals #1.
Textes de Matt Fraction, dessin de Chip Zdarsky.)

A l'adolescence, chacun de leur côté, Suzie et Jon découvrent qu'en ayant un orgasme le temps s'arrête littéralement autour d'eux. Pour elle, c'est "le grand calme" dans une existence déchirée par la mort précoce de son père et l'alcoolisme dans lequel sa mère noie son chagrin. Pour lui, c'est "le foutoir" où il peut explorer sa sexualité à l'âge où on lui a diagnostiqué un TDAH (Trouble du Déficit de l'Attention avec Hyperactivité) associé à un TOP (Trouble Oppositionnel avec Provocation).
Après plusieurs expériences sexuelles, Jon rencontre Suzie lors d'une fête chez sa co-locataire, Rach. Ils tombent amoureux et comprennent rapidement, en couchant ensemble, qu'ils ont le même pouvoir.
Suzie se bat pour éviter la fermeture d'une bibliothèque que veut racheter, pour la détruire et revendre le terrain sur lequel elle est bâtie, la banque où travaille Jon. Progressivement, ils élaborent un projet fou : se servir de leur capacité à figer le temps pour commettre des braquages afin de sauver la bibliothèque.
Mais leur comportement provoque les soupçons de Rach qui alerte une femme flic, appartenant secrètement à la police du sexe, localisant les individus comme Jon et Suzie sans être affectée par leur pouvoir.
Le couple doit alors échapper à ces adversaires tout en découvrant comment ils en savent autant sur eux...

Image Comics a su attirer ces dernières années plusieurs des talents les plus prestigieux auparavant employés par Marvel et DC en publiant leurs projets selon le principe du creator-owned, c'est-à-dire des bandes dessinées dont les droits sur les personnages et leurs histoires appartiennent intégralement à leur(s) auteur(s) et non au studio qui les édite. On ne compte plus ceux qui ont abandonné la sécurité de contrats chez les "Big Two" pour la liberté de produire des oeuvres plus audacieuses. L'entreprise reste risquée car les auteurs n'y gagnent que si leurs titres se vendent bien. Mais le marché y a gagné une variété telle qu'il existe une vraie alternative aux super-héros.

Matt Fraction a, à son tour, franchi le Rubicon avant même la fin de la parution de Hawkeye en initiant Satellite Sam (avec Howard Chaykin), Ody-C (avec Christian Ward) et donc Sex Criminals avec Chip Zdarsky.

Ce dernier titre a connu un succès rapide et conséquent et Glénat Comics en a acquis les droits pour la traduction française (tout comme pour Lazarus de Greg Rucka et Michael Lark et Drifter de Ivan Brandon et Nic Klein). L'éditeur ne se moque pas du lecteur en publiant un bel album cartonné, grand format (30 x 20 cm), truffé de bonus, sur papier glacé.

Le culot de Sex Criminals est étonnant avec ses deux héros qui, lorsqu'ils atteignent l'extase sexuelle (par la masturbation ou lors de rapports avec un partenaire), figent le temps. La liberté de ton du scénario fait davantage penser à ce que la bande dessinée franco-belge adulte proposait dans les années 70 qu'à ce que beaucoup d'ignares en matière de comics attendrait de la part d'un auteur américain et d'un artiste canadien. C'est aussi remarquable par l'humour décomplexée et savoureux de la narration qui, comme Fraction l'affectionne, est déconstruite, avec l'usage de flash-backs, mais aussi d'apartés (le fameux "quatrième mur" brisé quand les héros s'adressent directement au lecteur).

Le rythme du récit mais aussi son inventivité, son mélange adroit de légèreté et de suspense (introduit par l'apparition de cette mystérieuse et inquiétante police du sexe), assurent son efficacité. Le premier épisode (sur les cinq que comporte ce premier tome) est plus long (une trentaine de pages) et établit Suzie comme la véritable héroïne de l'histoire, même si le couple qu'elle forme ensuite avec Jon a un équilibre habile : leurs psychologies sont fouillées, avec un zeste de pathos (la mort du père de Suzie et l'alcoolisme de sa mère, les troubles du comportement de Jon), et de ce fait sacrifie les seconds rôles (comme la co-loc' de Suzie, Rach). Il sera intéressant d'observer si Fraction continue de focaliser son récit sur son tandem ou développe d'autres protagonistes.

Parmi les abondants bonus de l'album (variant covers, retranscription d'une fausse pièce pour une web-radio, versions alternatives d'une scène de l'épisode 3), le making-of de la deuxième planche du deuxième épisode permet d'apprendre précisément comment Chip Zdarsky travaille.

D'abord illustrateur pour le "National Post" (publié au Canada) dans lequel il tenait une rubrique (Extremely Bad Advice) sous le pseudonyme de Steve Murray, et auteur de Prison Funnies et Monsters Cops, désormais aussi scénariste de Howard The Duck (chez Marvel), le dessinateur reçoit le script de Fraction (souvent découpé en huit cases par page). Il le storyboarde via Photoshop et crayonne décors et véhicules avec l'aide d'autres logiciels avant de passer à l'encrage. Des à-plats de couleurs sont ensuite confiés à Becka Kinzie et Christopher Sebela avant que Zdarsky ne récupère les planches pour y ajouter des effets numériques (comme pour les scènes se déroulant lors du "grand calme"), et effectuer le lettrage.

Le style de l'artiste s'inscrit dans une veine légèrement cartoony : la physionomie de ses personnages est réaliste, avec une pointe d'exagération, avec un encrage un peu gras, et ils évoluent dans des décors le plus souvent assez élaborés (aussi bien pour les extérieurs que les intérieurs), qui ne donnent jamais l'impression de lire des vignettes vides avec seulement des héros qui parlent. Zdarsky se montre doué pour animer un script aux dialogues prépondérants sur l'action physique, et il évite toute vulgarité quand il s'agit de représenter tout ce qui a trait au sexe.

Ce qui n'aurait pu être qu'une gaudriole facile s'avère être un des comics les plus étonnants : Image Comics (et Glénat) a encore su gagner un titre bien singulier dans son catalogue, tandis que Matt Fraction confirme son talent pour sortir des sentiers battus en compagnie de Chip Zdarsky, la révélation du projet. 
(J'espère maintenant que la bibliothèque municipale, grâce à laquelle j'ai pu lire ce tome 1, se procurera le suivant, qui vient juste de sortir.)