dimanche 13 septembre 2015

Critique 706 : SPIROU N° 4039 (9 Septembre 2015)


Le 9ème tome de la série Seuls de Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti commence à être pré-publié cette semaine (c'est très agréable à lire, bien écrit et dessiné, mais j'avoue que je suis largué avec l'histoire puisque je n'ai lu que le 1er tome). Le bandeau indique que la revue consacre un hommage à Stéphane De Becker alias Stuf, dessinateur de Passe-moi l'ciel, décédé le 22 Juillet dernier.
J'ai aimé :

- L'hommage à Stuf. La rédaction a visiblement attendu que l'émotion retombe un peu mais n'a pas fait les choses à moitié pour saluer la mémoire de celui qui a été le coloriste des Spirou et Fantasio par Tome et Janry (ce dernier étant ensuite devenu son scénariste). 
Près de dix pages, dont 3 gags de Passe-moi l'ciel (y compris le tout dernier, resté en noir et blanc), et des témoignages très dignes de Tome, Janry, Luc Warrant, Bruno Gazzotti, Dan (respectivement 1er, 2ème et 3ème dessinateurs de Soda, série que colorisait Stuf), Patrick Pinchart (ex-rédacteur en chef de Spirou).
De nombreux scénaristes et artistes ont réalisé une illustration inédite en hommage à Stuf : Bianco, Gazzotti, Warrant, Le Gall, Hausman, Follet, Dan, Seron & Wozniak, Ernst & Zidrou, Bataillon, Cauvin, De Thuin, Weyland, Hardy, Tofépi, Saive, Netch, Madaule, Krings, Gilson, Gihef & Cerise, Baker, Giemsi, Louis, De Jongh, Delile, Stedo, Kox, Pé, Darasse, Brab, Rodrique & Adam, Romaq, Dairin, Momo, Pixel Vengeur et Trondheim.
Nathalie, la compagne de Stuf, s'exprime aussi - même si, sur ce coup, sa déclaration est vraiment très mal située sur la page.
L'homme et l'artiste étaient très appréciés. RIP.

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (7/7). Blutch et Chesterfield sont coincés par Cancrelat dans le dépôt de munitions de Pendleton. Comment leur mission va-t-elle se terminer dans ces circonstances ?
Cauvin et Lambil concluent efficacement, au diapason de tout ce qui a précédé, cette aventure, avec un dernier plan savoureux. La lecture de cette histoire aura été agréable, classique certes, mais bien menée, et un cran au-dessus de la précédente (Les Tuniques bleues se mettent au vert, pré-publiée il y a un an).

- Kinky & Cosy. Les deux gamines imaginées par Nix rejoignent le sommaire avec quatre strips à l'humour singulier : c'est parfois très drôle, mais aussi si décalé que je suis passé à côté. On va voir ce que ça donne sur la durée.

- Capitaine Anchois. Floris soumet Louis, le second du capitaine, à l'épreuve de l'hypnose : le gag est très amusant, même s'il faut admettre que la série marque un peu le pas depuis quelque temps.

- L'Atelier Colosse. Je mentionne ce nouveau titre qui pose plusieurs questions : s'agit-il d'une tentative de répliquer à L'Atelier Mastodonte ? D'un canular monté par un certain Boby ? C'est très curieux, avec des références explicites (à Niffle, Obion, Trondheim). Une expérience étrange, à suivre, même si c'est très déroutant.

- Boni : Le truc avec Bruno. Ian Fortin est à la croisée des chemins : ses strips restent rigolos, avec une cruauté étonnante, mais l'emploi (trop) fréquent au personnage de brute de Bruno commence à peser sur sa belle production. Après 40 gags, Boni aurait besoin de se renouveler un peu si son auteur ne veut pas régresser.

- L'Atelier Mastodonte. Les deux doubles strips de la semaine sont signés par Bianco et Obion, et résonnent du coup étrangement par rapport à ce qui se dit dans L'Atelier Colosse. Artistiquement, c'est très nettement supérieur, plus original, personnel. Mais le lecteur peut légitimement se sentir gêné par deux titres qui semblent s'affronter. Y a comme un parfum de guerre civile qui plane... Ou alors c'est une plaisanterie très déroutante.

- Game Over. Midam ne force pas son talent, il n'en a pas besoin : ses gags sont réjouissants, implacables.

En direct de la rédak donne la parole à Nix, le papa de Kinky & Cosy, mais aussi à Jérôme Jouvray qui répond à un lecteur à propos du récit produit pour le n° spécial "Vacances d'antan". Il faut aussi lire l'interview très instructive de Gazzotti en préambule de l'épisode de Seuls. La semaine prochaine, c'est Katz qui aura droit à la "une".
Les aventures d'un journal revient sur la création de Passe-moi l'ciel de Janry et Stuf, en 1990, lancé à partir d'une rubrique ludique intitulée Jeurêka. En 25 ans, le titre aura connu 359 épisodes.

Les abonnés ont droit à un Guide de survie par Pic et Zou comme supplément : c'est un peu mieux que les dernières semaines, mais le prochain numéro réserve une bien plus belle surprise...

samedi 12 septembre 2015

Critique 705 : VALERIAN, TOMES 16 & 17 - OTAGES DE L'ULTRALUM & L'ORPHELIN DES ASTRES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


VALERIAN : OTAGES DE L'ULTRALUM est le seizième tome de la série (et le septième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1996 par Dargaud.
Cette histoire se poursuit et s'achève dans le tome 17 (L'Orphelin des Astres).
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4 individus, le quatuor Mortis, kidnappent le califon d'Iksaladam et Laureline alors qu'elle faisait du tourisme avec Valérian, devenu riche grâce au transmuteur grognon de Bluxte (un animal capable de répliquer des objets de valeur).
Le calife offre une fortune à qui retrouvera son fils et Valérian accepte la mission pour récupérer Laureline. Mais le détective de l'établissement où s'est produit l'enlèvement est aussi sur le coup, profitant des tuyaux des Shingouz.
Les ravisseurs s'enfuient avec le vaisseau d'une autre touriste qui peut les pister grâce au lien psychique qu'elle a avec son appareil et accepte d'aider Valérian, à contrecoeur car elle estime que les terriens n'aiment personne.
Direction : Point Central où Valérian retouve Jal, l'ex-amant de son alliée, Kistna (leur aventure est narrée dans le tome 13, Sur les frontières, appartenant au Cycle Temporel).
Grâce à son tchoung-traceur qu'elle a sur elle en permanence, Laureline déjoue la surveillance des kidnappeurs pour contacter Valérian. Elle découvre, en l'attendant, que ce sont des ouvriers du calife qui sont à l'origine de l'enlèvement de son fils pour protester contre leurs scandaleuses conditions de travail...   
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VALERIAN : L'ORPHELIN DES ASTRES est le dix-septième tome de la série (et huitième - et dernier - du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, publié en 1998 par Dargaud.
Cette histoire est la suite et la fin de celle commencée dans le tome 16 (Otages de l'Ultralum).
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Le califon d'Iksaladam a été "adopté" par Valérian et Laureline, ce qui leur vaut d'être traqués par des mercenaires, dont le quatuor Mortis. Pour compliquer encore plus leur situation, le couple a égaré leur astronef.
Ils sèment une première fois leurs poursuivants grâce à un livreur, Glü, qui les entraîne dans la région de Shimbalil où ils rencontrent un riche producteur de cinéma, Ty Koün IV, contre lequel, à l'issue d'une joute, Valérian gagne un vaisseau.
Valérian et Laureline gagnent ensuite l'université de Shimbalil où ils comptent sur le professeur Scharz-Metterklume pour rééduquer le califon, avant de renoncer à cause des méthodes de l'enseignant, et de reprendre leur cavale.
Afin de gagner de l'argent, Laureline accepte de jouer dans une production de Ty Koün IV, ce qui permettra d'inscrire dans un établissement privé le califon où il sera scolarisé et à l'abri.
Valérian retrouve son astronef et entraîne le quatuor Mortis dans une nouvelle course-poursuite spatio-temporelle sans que les tueurs sachent que le califon est hors de portée désormais.

Avec ces deux nouveaux épisodes se termine le Cycle Spatial, et Pierre Christin conclut en beauté par une histoire en deux parties, pleine de péripéties, de rythme et d'humour.

Le scénariste ne se contente pas de produire un récit divertissant, même si l'aventure est contée avec légèreté. Au début du tome 16, on voit Valérian et Laureline en simples touristes, visitant des endroits exotiques, résidant dans des hôtels de luxe. Christin montre la jeune femme appréciant ces moments de détente tandis que son partenaire s'ennuie visiblement, en mal d'action. Il déclare, désabusé : "c'est ça voyager... Se souvenir des choses qu'on a vues avant...". Cela souligne la vitalité de Laureline alors que Valérian ne s'habitue pas à ne plus être un agent du SST, sans mission à remplir. Sa mauvaise humeur lui inspire même des commentaires acides à l'adresse des autres touristes.

Mais cela ne dure pas et l'auteur précipite ses deux héros dans un tourbillon d'action mené sur une allure folle, avec un calife aussi riche qu'impitoyable - une caricature bien sentie des exploitants pétroliers - , des détectives qu'une énorme récompense motive, des mercenaires qui changeront d'employeurs sans scrupules (d'abord agissant pour les ouvriers, puis leur patron), avec le retour d'un schniarfeur (ce gnome aussi grossier que dangereux, vu dans Les armes vivantes, tome 14), quelques apparitions des Shingouz (ces impayables négociants, qu'on voit dans plusieurs épisodes du Cycle Temporel), une extra-terrestre majestueuse et son ancien amant, Jal,  un ancien collègue de Valérian (leur liaison a lieu dans Sur les frontières, le tome 13, appartenant lui aussi au Cycle Temporel - mais on peut comprendre l'histoire sans ça)...

Otages de l'Ultralum se distingue par son format plus long qu'à l'accoutumée (une soixantaine de pages) et cela impacte un peu la lecture : Christin en profite pour montrer en détail plusieurs quartiers de Point Central (lorsque le tchoung-traceur de Laureline part à la recherche de Valérian), des pages honnêtement dispensables au récit mais en même temps agréables pour découvrir le coeur de l'empire galactique.

Le scénario aborde les conditions de travail dangereuses d'individus surexploités et confirme la critique récurrente du libéralisme économique dans la série, le tour de force étant que cette dénonciation soit parfaitement intégrée à la narration.

L'Orphelin des Astres poursuit et termine cette saga, toujours pied au plancher. Il faut remarquer le jeu de mots du titre de ce tome 17 car Christin a toujours porté un soin particulier aux noms des albums de la série : ce garçon, par ailleurs souvent insupportable mais malgré tout attachant, n'est plus seulement la pupille de Valérian et Laureline qui ne l'ont pas rendu au calife mais un créateur de désastres dans les astres.

Le risque de toute histoire développée sur deux volumes consécutifs est que la seconde partie soit moins efficace que la première, mais ce n'est pas le cas ici : avec sa succession infernale d'étapes, de péripéties, de gags, de personnages hauts en couleurs, L'orphelin des astres est peut-être même supérieur à Otages de l'Ultralum.

Christin ne fait pas l'économie de quelques piques bien senties contre le système, éducatif en l'occurrence, en pointant les méthodes radicales du Pr Scharz-Metterklume puis l'intégration coûteuse à l'école privée de Mistress Karlä-Varlä. 

Visuellement, ces deux tomes sont une nouvelle démonstration de Jean-Claude Mézières qui livre des planches découpées avec une énergie au diapason du récit : c'est un résumé de la manière de travailler du dessinateur avec son scénariste, avec lequel il discute abondamment du contenu des histoires avant leur réalisation puis débute leur illustration sans même disposer d'un script fini, qui évolue en cours de route, selon les idées des deux partenaires. Cette spontanéité transpire dans de nombreux épisodes, tous cycles confondus, de la série, et particulièrement ici.

Par ailleurs, les pages décrivant le dédale de Point Central offre à Mézières l'occasion de briller encore une fois : ses architectures sont fascinantes, toujours aussi modernes trente ans après l'entame du titre, les extra-terrestres disposent de physionomies inégalables dans leur variété et leur expressivité, et les efforts de l'artiste à cet égard sont doublement payants car le lecteur est constamment surpris mais continue de pouvoir s'identifier facilement à Valérian et Laureline, qui sont les seuls terriens dans ces environnements.

Quelle prodigieuse imagination ! Quel plaisir ! Et quel meilleure réussite que celle de raconter, en mots et en images, aussi bien les exploits d'agents spatio-temporels au point que leur série n'a jamais été démodée, dépassée !

vendredi 11 septembre 2015

LUMIERE SUR... ZEP

 ZEP
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Une entrée un peu spéciale : Zep, le créateur de Titeuf, mais aussi l'auteur du formidable Découpe en tranches, a posté sur son blog (zepworld.blog.lemonde.fr) ces pages où il réagit au drame des réfugiés en Europe. J'ai juste trouvé ça formidable, d'une grande justesse. Et ça fait du bien en ce moment, alors que beaucoup de politiques considèrent cette actualité avec des commentaires nauséabonds.

Au cas où ça ne soit pas très lisible ici, 
alors je vous donne le lien du post de Zep sur son blog
pour que vous puissiez mieux en profiter :

jeudi 10 septembre 2015

Critique 704 : VALERIAN, TOMES 8 & 14 - LES HEROS DE L'EQUINOXE & LES ARMES VIVANTES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


VALERIAN : LES HEROS DE L'EQUINOXE est le huitième tome de la série (et le cinquième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1978 par Dargaud.
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La planète Simlane organise une compétition pour désigner le champion qui fertilisera la Mère Suprême car la population est vieillissante et stérile. 
Quatre concurrents sont en lice : Irmgaal de la planète Kralan, issu des guerriers noirs du feu et du fer ; Ortzog de la planète industrieuse Bourgnouf ; Blimflin de la planète Malamum ; et donc Valérian qui représente la Terre.
La compétition se déroule sur quatre jours sur l'île de Filène : le premier consiste à affronter les forces de la matière, le deuxième les monstres du règne animal, le troisième les pièges de l'esprit, et le dernier voit la rencontre du vainqueur avec la Mère Suprême au terme d'une ultime audition avec le maître.
Qui sera désigné ? Laureline attend le verdict avec un mélange d'appréhension et de jalousie...
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VALERIAN : LES ARMES VIVANTES est le quatorzième tome de la série (et le sixième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1990 par Dargaud.
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L'astronef de Valérian et Laureline se pose en catastrophe sur la planète Blopik après un saut spatio-temporel compliqué car leur vaisseau a besoin de réparations - or les deux agents sont sans le sou car ils sont devenus des vagabonds depuis l'expulsion de Galaxity de Point Central.
Sur ce monde hostile, ils font connaissance avec une troupe d'artistes composée de Brittibrit, un transformiste de la planète Chab ; Doum A'Goum ; et la succube Yfisania, qui leur explique qu'une guerre entre deux clans dévaste l'endroit où ils ont échoué après avoir été escroqué par un extra-terrestre.
Le seigneur de guerre Rompf fait prisonnier la bande et veut qu'elle l'aide à pacifier son monde en "faisant la guerre à la guerre". Contraints de participer au prochain assaut, Valérian utilise le Schniarfeur, gnome redoutable et grossier qu'il devait livrer discrètement ici, pour semer la confusion dans la bataille.
La troupe et Laureline embarquent dans l'astronef piloté par Valérian, direction : la Terre du XXème siècle où, grâce à leur ami, M. Albert, ils se refont financièrement en se produisant en spectacle en Russie où ils ont atterri.

12 ans séparent ces deux albums qui appartiennent au Cycle Spatial, et pourtant leurs intrigues présentent des similitudes troublantes, qu'on peut interpréter, selon son humeur, comme un signe de la cohérence thématique de la série... Ou comme le signe d'un manque d'inspiration après 23 ans de parution. Le plaisir procuré par leur (re)lecture me fait plutôt penser à la première hypothèse, même s'il est évident que Les Armes Vivantes est un peu moins bon que Les Héros de l'Equinoxe, un des grands classiques de Valérian.

Ce 8ème tome est sans doute un de mes favoris, sinon mon préféré (avec le diptyque Métro Châtelet, Direction Cassiopée / Brooklyn Station, Terminus Cosmos, qui appartient au Cycle Temporel). Je l'ai lu et relu bien des fois depuis que je l'ai découvert lorsque j'étais adolescent et même quand j'ai cessé pendant un moment de suivre la série, il est demeuré un des épisodes auquel je revenais le plus.

Son premier atout est son accessibilité : l'intrigue est simple, racontée avec beaucoup de rythme et d'humour, sans oublier une pointe de réflexion politique. Pour le fan de comics super-héroïques, c'est aussi un délice particulier car la narration est à la fois un hommage et une parodie du genre.

Des références, l'album n'en manque pas : c'est un récit d'aventures, aux rebondissements foisonnants, et bourré de clins d'oeil. Par exemple, le personnage d'Irmgaal est un pastiche irrésistible des héros qu'on trouve chez Philippe Druillet, son look évoque celui de Thor de Stan Lee et Jack Kirby. Mais c'est aussi, plus sinistrement, une incarnation du nazisme, avec ses allusions à une race supérieure, au fer et au feu, tout comme le champion Ortzog personnifie le stalinisme tandis que Blimflin est une émanation futuriste du mouvement hippie et écologiste. A côté de ces surhommes aux idéologies extrémistes, le lecteur s'identifie facilement au sympathique Valérian, dont les convictions plus modestes et humanistes, et à l'aspect physique plus ordinaire, rassurent.

Christin imagine des épreuves mises en scène avec maestria par Mézières dont le découpage s'enhardit franchement : il dessine de fantastiques doubles pages de quatre bandes, aux compositions nerveuses et inventives, avec des jeux d'ombres et de lumières très expressionnistes.

Comme d'habitude, le génie de Mézières est éclatant en ce qui concerne les designs : les costumes, les accessoires, les véhicules, les décors sont époustouflants, et ont inspiré d'innombrables lecteurs/artistes. Qu'il s'agisse de représenter des bâtiments décrépits à l'arrivée du Simlane, ou le temple de la Mère Suprême, ou de suivre les quatre challengers dans la nature hostile de l'île Filène, le dépaysement est assuré.

Pour l'anecdote, Mézières a même donné les traits de son complice Christin au maître de la dernière épreuve. 

Laureline est en retrait dans cette histoire, mais le dénouement offre à ses admirateurs un savoureux retournement de situation, qui prouve une fois encore que la jeune femme a autant de caractère que de charme...

Les Armes Vivantes s'appuie aussi sur une dynamique de groupe puisque Valérian et Laureline partage l'affiche avec un groupe de trois (puis quatre) personnages. Le périple sur Blopik rééquilibre cependant la relation entre les deux héros.

Christin n'est pas un moraliste, mais à sa manière il aime construire ses histoires comme des fables puisque, sous le couvert du divertissement, en s'inscrivant dans les registres de l'aventure et de la science-fiction, il en profite volontiers pour épingler les travers sociaux, politiques, économiques. Un de ses motifs préférés est l'absurdité de la guerre et ce 14ème tome l'illustre parfaitement avec le personnage de Rompf, un seigneur qui veut "faire la guerre à la guerre".

Pourquoi exactement les belligérants de Blopik s'affrontent, on ne le saura pas, et ce n'est pas là l'important d'ailleurs. La raison des guerres finit pas se perdre avec le temps au profit du désir de conquête et de la suprématie d'un camp sur l'autre. La logique stupide de Rompf en est directement issue.

Valérian est chargé de délivrer un colis bien spécial, et dont le contenu, inconnue de Laureline, irritera longtemps la jeune femme avant et après qu'elle l'ait découvert, mais qui s'avère être un moyen de régler la situation grotesque de Blopik - ce qui s'appelle soigner le mal par le mal en l'occurrence (mais le Schniarfeur est très amusant, avec son flot d'insultes, puis son reconditionnement chirurgical radical)... Par opposition, le rôle de la troupe d'artistes dans ce conflit offre un contraste à la fois humoristique et tragique : face à l'horreur de la guerre le divertissement est dérisoire mais les talents bien spéciaux des trois compagnons de galère de Valérian et Laureline seront précieux.  

Enfin, comme on l'apprend dès le début de l'histoire, Valérian et Laureline sont désormais sans emploi, ce qui permet d'estimer que les événements se déroulent après l'an 3005, quand Galaxity a été exclu de Point Central. Les agents spatio-temporels sont livrés à eux-mêmes, errant dans le cosmos, sans le sou, à bord d'un astronef déréglé. C'est une preuve que la série a bien évolué et que ses héros ont été durement impactés.

Mézières a à la fois beaucoup évolué sans se transformer durant les douze ans qui séparent ce 14ème tome du 8ème. Son découpage est plus débridé, avec encore des doubles pages, des cases en inserts. Plus frappant encore, son trait est désormais plus nerveux, lâché, avec un encrage plus épais (sans doute dû à un usage plus fréquent du pinceau au détriment de la plume, même si l'artiste n'a jamais eu un trait particulièrement fin, ni un style hyper-réaliste).

En revanche, il n'a rien perdu de sa prodigieuse imagination pour représenter des aliens aux aspects les plus fous, réinterprétant parfois volontiers des figures issues de la mythologie (comme Rompf qui ressemble à un centaure mais avec une tête de taureau : un hybride détonant mais réussi). Le look ordinaire de Valérian apporte un relief épatant face à ces monstres de foire, tantôt sympathiques, tantôt inquiétants, et Laureline a toujours cette séduction irrésistible mêlée d'un tempérament acéré.

On approche de la fin du Cycle Spatial puisque seulement deux tomes (les 16 et 17) y appartiennent encore.

mardi 8 septembre 2015

Critique 703 : VALERIAN, TOMES 5 & 7 - LES OISEAUX DU MAÎTRE & SUR LES TERRES TRUQUEES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


VALERIAN : LES OISEAUX DU MAÎTRE est le cinquième tome de la série (et le troisième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin (sous le pseudonyme de Linus) et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1973 par Dargaud.
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L'astronef de Valérian et Laureline s'écrase sur une planète sans nom. Les deux agents, sur un radeau, sont entraînés sur des flots sauvages aboutissant à une cascade dans laquelle ils tombent et se noient. Mais ils sont repêchés par un bateau d'esclaves qui transportent de la nourriture pour leur maître.
Des oiseaux hideux volent au-dessus d'eux, redoutés par les passagers car leur morsure rend fou. Valérian et Laureline sont mis à contribution et rencontrent ainsi Sül de la planète Manadil, seul à se révolter contre cette situation, jurant de tuer le tyran qui l'a asservi.
Les esclaves vivent dans des logements misérables et doivent de contenter des restes pour se nourrir. Lors des offrandes faîtes au maître, Sül passe à l'action, aussitôt sanctionné par une nuée d'oiseaux et jeté dans une fosse avec des loqueteux.
Valérian convainc Laureline, à bout, de joindre leurs forces aux esclaves rebelles pour trouver où se terre le maître et le neutraliser : un dur combat les attend contre cet être aux pouvoirs pyschiques redoutables.

VALERIAN : SUR LES TERRES TRUQUEES est le septième tome de la série (et le 4ème du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1977 par Dargaud.
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Jadna, membre du Service Spatio-Temporel (STT), commande la nouvelle mission assignée à Laureline et Valérian, dans laquelle ce dernier a été cloné pour traquer un individu qui créé des terres contrefaites à partir de l'Histoire de la planète originale.
Les doubles de Valérian sont sacrifiés pour collecter sur chacun de ces mondes des informations permettant de localiser leur adversaire : ainsi participe-t-il à la guerre entre les anglais et les indiens, visite-t-il le quartier chinois de San Francisco et est-il mêlé à la première guerre mondiale - où Jadna décide d'envoyer tous les clones, réveillant même le vrai Valérian accidentellement !
Laureline croit alors son partenaire mort sur le champ de bataille mais il n'en est heureusement rien. Toutefois, cette frayeur la décide à abandonner Jadna à son entrevue avec le faiseur de terres truquées.
Après avoir fait leur rapport à Galaxity, le couple s'octroie un congé bien mérité dans le décor du Déjeuner des canotiers peint par Auguste Renoir en 1880.

Ces deux nouvelles aventures, bien que réalisées à quatre ans d'intervalles, sont un régal à lire tout en affichant, dans le cas de la deuxième, une porosité entre le Cycle Spatial et le Cycle Temporel de la série.

Les Oiseaux du Maître se distingue d'abord par sa magnifique couverture, une composition puissamment évocatrice, convoquant à la fois l'imagerie du western (l'attelage piloté par Sül et Valérian, avec aussi Laureline à bord, avec un décor rocheux et crépusculaire) et celle du fantastique (la nuée inquiétante des oiseaux du titre dominant le plan et soulignant le titre de l'histoire). Une superbe synthèse du contenu.

Pierre Christin s'attarde sur la géographie de cette planète sans nom où échouent ses héros, ce qui permet une immersion impressionnante du lecteur, qui s'identifie ainsi sans problème au calvaire que vivent Valérian et Laureline. Le scénariste en profite aussi pour détailler les conditions de vie éprouvantes dans cet environnement hostile pour une population bigarrée, résignée au dénuement et sous la menace des redoutables volatiles dont la morsure rend fou.

Le méchant de l'histoire n'apparaît que dans les dernières pages (page 39 sur un album qui en compte 48) et son aspect déjoue toutes les attentes : ce monstre n'a rien d'humain, ni dans l'aspect ni dans le comportement (plus ambigu qu'on ne peut le croire, même s'il reste abject). 

Malgré une figuration importante, il y a peu de seconds rôles, hormis Sül, un autre égaré de l'espace mais qui veut échapper à ce destin et supprimer le maître. Christin s'en sert comme d'un vrai moteur narratif, motivant Valérian et surtout Laureline lorsqu'ils sont découragés. Le personnage a valeur de symbole, incarnant à lui seul la volonté de ne jamais abdiquer contre la tyrannie exercée par un individu contre une communauté. 

C'est aussi un récit qui charge la dévotion accordée aux faux dieux avec ses rituels à base d'offrandes, de sacrifices, de soumission dictée par la peur contre une puissance inconnue. Autant de thèmes souvent présents dans l'oeuvre de Christin (comme en témoignent ses albums réalisés avec Enki Bilal). Mais cette odyssée est surtout un formidable page-turner, une aventure épique, aux ambiances mémorables.

Avec Sur les terres truquées, on s'interroge sur la présence du tome dans le Cycle Spatial lui-même : bien entendu, on y voyage de mondes en mondes à travers l'espace, ce qui suffirait d'ordinaire, mais Christin explore aussi plusieurs époques dans le cadre de l'intrigue, qui voit un mystérieux individu créer des planètes en reproduisant des périodes historiques de la Terre. A lui seul, cet album est un crossover, et d'ailleurs, à la fin, une note renvoie au tome 1 de la série, La cité des eaux mouvantes : toutefois, on peut tout comprendre sans l'avoir lu.

La narration est encore une fois un modèle d'efficacité, soutenu par un tempo rapide. Les premières pages désorientent le lecteur qui assiste même à la mort, violente, de Valérian... Avant de saisir qu'il s'agissait d'un de ses clones. L'histoire joue sur ce ressort dramatique à plusieurs reprises et on compatît pour Laureline qui assiste à la fin de son amant pour les besoins d'une mission.

Christin adjoint au couple vedette un troisième rôle, Jadna, autre agent du SST, qui commande cette fois-ci. Cette femme n'a rien de sympathique, elle agit sans faire de sentiment, jusqu'à ce que sa fascination pour son adversaire soit révélée : alors, le récit adopte un ton plus ludique, teinté de cruauté, et ce mélange d'humeurs suggère que le scénariste a voulu dénoncer le peu de scrupules qu'ont les officiers à envoyer leurs agents à la mort si c'est le prix à payer pour gagner. 

Le clonage de Valérian ouvre aussi une réflexion intéressante à la fois sur les dérives scientifiques mais aussi l'existence du héros en soi : confronté à sa duplication, ce dernier et sa compagne mesurent à quel point leur métier est ingrat et dangereux en même temps que le lecteur estime à quel point il est attaché à Laureline et son partenaire - qu'aucune copie ne saurait désormais remplacer. Très habile.

Graphiquement, Jean-Claude Mézières affiche une forme étincelante : son trait s'affirme considérablement, ses personnages sont de mieux en mieux définis. Il est épatant de constater à quelle vitesse le style de l'artiste s'est posé et en même temps n'est pas encombré de références : c'est que Mézières s'est fait tout seul en créant des héros et des univers que la bande dessinée franco-belge n'avait pas établi. Valérian est un descendant des Naufragés du temps, et de Lone Sloane, sans que son dessinateur ne soit un héritier de Gillon ou Druillet.

En examinant les planches de ces albums, les décors sont aussi impressionnants, sinon plus que les personnages eux-mêmes, même si Mézières a un génie indéniable pour imaginer des aliens aux physiques les plus variés possibles (et encore, ces épisodes n'affichent pas le plus riche bestiaire de la série).

Dans le tome 5, une bonne quinzaine de pages est consacré à l'environnement de la planète, avec des plaines, des canyons, des fosses, des torrents, des rivières, des grottes, des villages troglodytes : c'est tout bonnement ahurissant, et surtout remarquable car ce qui équivaudrait à des lignes et des paragraphes entiers de descriptions dans un roman passe ici avec une fluidité imparable. On croit à ce monde parce qu'il est vraiment bien pensé en termes visuels, ce sont des paysages à la fois familiers (on pense à l'Afrique saharienne, à l'Andalousie, au Nevada, à l'Australie) et exotiques.

Dans le tome 7, Mézières se surpasse puisqu'il doit reconstituer des époques avec leur lot de costumes, d'accessoires, de bâtiments : Valérian, série futuriste, plonge dans le passé et les planches sont encore une fois époustouflantes (je pense en particulier à ce plan de la page 12, avec cette rue à la perspective détaillée dont s'inspire la couverture de l'album).

On notera enfin qu'un certain J. Goffard remplace Evelyne Tran-Lé aux couleurs pour Les oiseaux du maître, mais l'épisode n'en souffre pas (même si, chromatiquement, le résultat est un peu plus monotone).

Le huitième épisode poursuit le Cycle Spatial qui ne reprendra ensuite qu'au 14ème épisode.