lundi 7 septembre 2015

Critique 702 : VALERIAN, TOMES 3 & 4 - LE PAYS SANS ETOILE & BIENVENUE SUR ALFLOLOL, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


Avant-propos

A moins de vivre dans une grotte (et encore...), impossible d'ignorer que le 18 Décembre prochain sortira en salles le 7ème volet de la saga cinématographique Star Wars, Le Réveil de la Force, réalisé par J.J. Abrams. Mais combien de fans (dont je ne fais pas partie) de cette franchise savent ce que cette série doit au plus célèbre space opera de la bande dessinée française, Valerian ?
J'invite tous ceux qui ne l'ont jamais fait ou qui la sous-estiment à relire, avec moi, cette série née en 1967 dans les pages de la revue "Pilote" pour comprendre tout ce que George Lucas a allègrement pillé dans l'oeuvre de Christin et Mézières.
Voilà pour le premier point de ce préambule.
La princesse Léia : "Comme c'est amusant de nous rencontrer ici !"
Laureline : "Oh, nous sommes des habitués de cette boîte depuis longtemps !"
(Christin et Mézières, pas dupes des "emprunts" de George Lucas
à leur BD pour Star Wars...) 

Le deuxième point concerne la mention "Cycle Spatial" que j'ai attaché à mes critiques.
Ce Cycle Spatial comprend 15 autres aventures éditées en 8 albums et 1 hors série, qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres sans avoir à respecter un fil chronologique. J'ai choisi de commencer par lire (parfois relire) ces histoires-ci pour commencer. (Si je suis toujours motivé ensuite, j'enchaînerai avec les aventures du Cycle Temporel, comprenant actuellement 15 aventures éditées en 14 albums, rattachées à l’histoire de Galaxity et formant ensemble une histoire à suivre, s'étendant sur une période de temps de l'an mil au XXXVe siècle.)

Enfin, même si je ne suis guère confiant sur le résultat, j'ai eu envie de me replonger dans cette série après avoir appris que Luc Besson allait réaliser son adaptation du tome 2 de la série (Valérian : L'Empire des Mille Planètes), dont la sortie est prévue pour Juillet 2017.
(Cara Delevingne sera Laureline et Dane DeHaan sera Valérian
devant la caméra de Luc Besson.)
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VALERIAN : LE PAYS SANS ETOILE est le troisième tome (et le premier du CYCLE SPATIAL) de la série, écrit par Pierre Christin (sous le pseudonyme de Linus) et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1972 par Dargaud.
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Le système solaire d'Urbak marque la limite de l'univers exploré, quatre planètes numérotées du même nom sont les résidences des colons terriens auxquelles les agents spatio-temporels Valérian et Laureline viennent faire leurs adieux après les avoir accompagnés sur place.
A chaque arrêt, Valérian est enivré par les alcools locaux mais quand il arrive sur Urbak IV, il découvre avec Laureline une situation alarmante : une planète est sur le point d'entrer en collision avec la leur.
Les deux agents partent à bord de leur astronef à la rencontre de ce monde dont la surface est inhabitée mais où, dans les profondeurs, ils découvrent le peuple Lemm qui les instruit : ils sont à l'intérieur de Zahir où ils font commerce des flogums, des explosifs, auprès de deux clans rivaux basés dans les villes de Malka (tenue par des femmes) et Valsennar (tenue par des hommes).
Chacun de leur côté, Valérian et Laureline enlèvent la reine et l'empereur de ces deux cités pour leur faire comprendre le péril qui menace Zahir et Urbak IV. Valérian élabore un plan pour éviter leur collision et sceller la réconciliation entre les peuples Lemm, Malkan et Valsennarien.
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VALERIAN : BIENVENUE SUR ALFLOLOL est le quatrième tome (et le deuxième du CYCLE SPATIAL) de la série, écrit par Pierre Christin (sous le pesudonyme de Linus) et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1972 par Dargaud.
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Valérian et Laureline partent de la planète Technorog dont ils viennent d'inspecter les nombreuses exploitations (métaux rares, sels magnétiques...) par des terriens pour le reste de l'empire galactique.
En quittant l'endroit, ils découvrent un vaisseau abandonné puis entrent en contact avec ses occupants, dont l'un est gravement malade. Ainsi apprennent-ils qu'il s'agit des habitants d'origine de Technorog, autrefois appelé Aflolol, qui rentrent chez eux après un voyage de 4 000 ans. Ces extra-terrestres sont pacifistes et dotés de puissants pouvoirs.
Mais le gouverneur de Technorog accueille ces revenants sans plaisir et la cohabitation commence mal. Des mesures sont prises pour parquer les Alflololiens dans des réserves puis les soumettre au travail dans les exploitations de la planètes. Ces décisions, acceptées sans enthousiasme par Valérian, provoque le courroux de Laureline, qui prend le parti des natifs qui finissent par se résoudre à repartir.
Valérian regagne l'affection de sa partenaire en ayant une idée malicieuse pour trouver une nouvelle terre d'accueil à ses amis.

Quand Valérian, agent spatio-temporel, apparaît en 1967, ses deux auteurs, tous deux âgés de 29 ans, qui ont abandonné plusieurs idées de projets très différentes auparavant, savent qu'ils proposent une bande dessinée dont le genre est peu exploité dans la bande dessinée franco-belge. 
Les "ancêtres" sont principalement Les Pionniers de l'Espérance, de Roger Lecureux et Raymond Poïvet (en 1945) ; Barbarella, de Jean-Claude Forest (en 1962) ; Les Naufragés des Etoiles, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon (en 1964) ; et Lone Sloane, de Philippe Druillet (en 1966). Pierre Christin et Jean-Claude Mézières étaient donc loin de penser que, quarante ans et plus de trente albums plus tard, leur série serait devenue un classique - et une référence mondiale.

On peut établir une rapide chronologie des aventures de Valérian et Laureline : 

- les deux personnages se rencontrent en l'An 1000 (lui en provenance du futur, elle originaire du XIème siècle) ; 
- deux trames historiques se forment en 1986 (l'Âge Noir engendré par l'hypothèse d'un cataclysme - l'exploison de la centrale nucléaire de Tchernobyl - causé par la planète Hypsis, ou l'Âge d'Or né de l'hypothèse de négociations entre la Terre et Hypsis) ;  
- la première machine spatio-temporelle est créée en 2001 ; 
- la réinvention de cette machine et l'intégration de Valérian au Service Spatio-Temporelle (SST) en 2314 ; 
- Laureline est recrutée par le SST et on assiste au début de troubles à Galaxity (capitale de l'empire galactique) en 2720 ; 
- Galaxity est exclue du Point Central de l'empire galactique en 3005 ; 
- le SST s'autodétruit en 3152 et fait de Valérian et Laureline des explorateurs de l'espace.

Cette série d'événements constitue le "Cycle Temporel" de la série de Christin et Mézières et forme la colonne vertébrale narrative des tomes 1, 2, 6, 9, 10, 11, 12, 13, 15, 18, 19, 20 et 21. Ces albums sont un feuilleton à suivre, avec un fil chronologique.

Le "Cycle Spatial" de la série occupe les tomes 3, 4, 5, 7, 8, 14, 16 et 17, et chaque histoire peut se lire indépendamment, sans fil chronologique. Le Pays sans étoile et Bienvenue sur Aflolol font donc partie de ces aventures auto-contenues, qui sont celles que je préfère (même si le Cycle Temporel comporte de pures merveilles).

Dans Le Pays sans étoile, Christin développe très efficacement un récit à la fois mouvementé, riche en rebondissements, très exotique, et une réflexion politico-philosophique sur le patriarcat, le matriarcat et le commerce guerrier. La situation de départ évoque celle d'un scénario catastrophe cosmique et alimente un suspense très prenant, mais la description des moeurs de la planète Zihar occupe une partie prépondérante de l'histoire. L'ensemble est passionnant, très original, souvent drôle, et il est déjà remarquable de voir à quel point Laureline est la co-vedette à part entière de l'aventure.

La place importante de Laureline aura toujours participé à la singularité de la série : c'est une héroïne qui est séduisante, certes, mais surtout dotée d'un fort tempérament, réellement intelligente, loin d'un simple-valoir pour le premier rôle masculin incarné par Valérian. Elle prend part à l'action, ses initiatives sont aussi décisives que celles de celui qui est à la fois son partenaire de mission et son boyfriend - leur relation amoureuse est d'ailleurs traitée de manière très dynamique, sans romantisme mièvre, mais à d'une manière qui ressemble aux couples des "screwball comedies" du cinéma américain classique. Encore aujourd'hui, leur tandem est d'une modernité épatante.

Dans Bienvenue sur Aflolol, l'argument est aussi bien développé avec le retour sur leur planète d'extra-terrestres qui découvrent que leur monde a été colonisé et est exploité par les terriens. Très vite là encore, Christin en profite pour dresser une critique tonique d'une humanité peu reluisante, qui parque dans une réserve les natifs de Technorog - une métaphore sibylline de la spoliation des terres indiennes par les européens en Amérique du Nord.

Mais le scénariste déjoue les attentes du lecteur qui attend sûrement que la situation dégénère dans la violence et aboutisse à une guerre. Au contraire, Christin fait des Aflololiens des êtres pacifistes, fantaisistes, immédiatement sympathiques, et qui n'usent jamais de leurs pouvoirs contre les terriens : ce sont des baba-cools hédonistes, nomades, dont le caractère même suffit à semer une belle pagaille dans un système productiviste forcené et réglé. En pensant les encadrer puis les assujettir, les colons se piègent tous seuls. La solution malicieuse que trouve Valérian pour reloger les extra-terrestres à la fin (en les conduisant à Galaxity même !) est au diapason et offre un dénouement heureux sans être forcé.

Les dessins de Mézières sont prodigieux. Aujourd'hui, le temps ayant fait son oeuvre et d'autres artistes (dans plusieurs domaines, de la bande dessinée au dessin animée au cinéma au jeu vidéo) l'ayant abondamment répliqué (avec des fortunes diverses), on a presque le sentiment que ses créations graphiques ne lui appartiennent plus. Pourtant, il ne faut pas oublier que l'artiste a véritablement imaginé visuellement une foule de codes esthétiques pour les récits de science-fiction.

Bien entendu les vaisseaux spatiaux et les édifices, mais aussi la géographie des planètes, le design des costumes (traditionnels ou fonctionnels) et des accessoires sont extraordinaires, d'une beauté confondante. La richesse de la figuration mais aussi la colorisation soignée d'Evelyne Tran-Lé, la propre soeur de Mézières, impriment la rétine puissamment.

Le dessinateur a su aussi, très vite, imposer ses personnages principaux. Qui sait (je l'ai appris récemment en me documentant pour ces critiques) que Valérian a été inspiré physiquement par Hughes Aufray ? Ce n'est pas un héros commun, athlétique, comme l'illustre Flash Gordon, l'archétype des aventuriers cosmiques, et cela lui donne une vulnérabilité à laquelle on peut s'identifier, comme son caractère à la fois volontaire et un peu vaniteux, mais aussi humaniste. A ses côtés, Laureline n'est pas une bimbo aux formes exagérément généreuses : Mézières la représente plutôt menue, féminine, jolie, mais sans vulgarité, et quand elle est vêtue plus légèrement, ce n'est jamais gratuitement. Qui n'est pas tombé amoureux d'elle en la découvrant ? L'astronaute Yoko Tsuno ou Natacha l'hôtesse de l'air auraient-elles vu le jour s'il n'y avait pas eu Laureline avant elles ?

Valérian (rebaptisée Valérian et Laureline à l'occasion du quarantième anniversaire de la série) n'a pas vieilli, le titre s'est bonifié et reste une production jubilatoire, dépaysante, palpitante, qui n'a pas volé sa réputation et doit être relue pour rappeler ce que beaucoup de comics  lui doivent.

dimanche 6 septembre 2015

Critique 701 : SPIROU N° 4038 (2 Septembre 2015)


C'est L'Atelier Mastodonte qui a les honneurs de le "une" (avec une superbe couverture de Jérôme Jouvray) et quelques interventions frondeuses à l'intérieur de la revue. Le bandeau indique aussi la fin de la pré-publication du nouveau (et médiocre) tome de Louca.
 Très amusante, La semaine de Spirou par Guillaume Bianco,
et le strip de Animal Lecteur par Salma et Libon est juste parfait
(jeune, on adore parler de ce qu'on aime ;
adulte, on ne parle plus que de ce qu'on n'aime pas).

J'ai aimé :

- Dad. Après la double page émouvante de la semaine dernière, Nob continue dans un registre tendre avec cet épisode qui y fait directement écho. Une merveille (une de plus).

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (6/7). Blutch et Chesterfield ont semé les sudistes de Pendleton et reviennent à sa base pour saboter ses canons et son stock de munitions. Mais Cancrelat n'est pas loin...
Le dénouement approche et le récit reste toujours aussi bien mené. C'est assez étonnant de constater à quel point Cauvin, quand il ne cherche pas à faire rire à bon compte mais juste à bien raconter son histoire, est juste. Et l'humilité du dessin de Lambil sert le propos, sans faire de bruit mais avec quand même un travail très bien mené.

- Passe-moi l'ciel. Le gag de Janry sur les petits (et jolis) et les gros (et moches) pandas est savoureux. Mais je le signale aussi car dans le n° de la semaine prochaine, la revue consacre un bel et large hommage au regretté Stuf (mort en Juillet dernier), avec ses dernières planches, et de nombreux témoignages.

- Boni : La fée des dents. Comme toujours, Ian Fortin est très en forme, et j'ai été d'autant plus amusé par l'argument des gags qu'il coïncide avec celui de l'excellent album Astrid Bromure : Comment dézinguer la petite souris de Fabrice Parme (Editions Rue de Sèvres), dont j'ai parlé récemment et que je vous recommande chaudement.

- Rob. Après plusieurs semaines sans intérêt, la série de James et Boris Mirroir se redresse avec ce gag où les choses évoluent sensiblement (Clutch est désormais en couple, sans y croire, et la situation repositionne le robot). C'est drôle, bien vu - et prometteur.

- Happy Birds. Hugo Piette, avec Lewis Trondheim, en plus de livrer trois strips succulents, propose dans le premier un découpage subtilement innovant dans ce cadre si contraignant. Ce titre s'est fait rapidement une bonne place, c'est agréable, original et bien mené.

- L'Atelier Mastodonte. Comme je l'avais teasé la semaine dernière, on peut lire les deux doubles strips de cette semaine comme une (légère) fronde contre la rédaction de Spirou, surtout le deuxième signé par Trondheim (le premier est l'oeuvre de Jouvray) : elle cible ouvertement la publication des pages (toujours aussi nulles, aussi bien scénaristiquement que visuellement) de Roger et ses humains par le "youtubeur" Cyprien (pas moins de 4 cette semaine). Mordant mais justifié. Et ce n'est pas fini (voir En direct de la rédak ci-dessous)...

- Game Over. Midam est toujours aussi bien dans son petit exercice muet et saignant.

En direct de la rédak donne donc la parole à plusieurs membres de l'Atelier Mastodonte de retour de vacances, et si le ton est majoritairement joyeux, l'avertissement de Nob et Trondheim à la fin est sans équivoque : gare à la porte ouverte aux nouveaux venus juste recrutés pour profiter de leur notoriété sur le net... Tout ça vous a (presque) un air de l'époque du Trombone Illustré où Franquin, Delporte et compagnie s'étaient rebellés contre la rédaction et son conservatisme... On va voir jusqu'où ça va. En attendant, la semaine prochaine, ce sera le retour de Seuls, l'épatante série de Vehlmann et Gazotti.
Les aventures d'un journal revient sur le 25ème anniversaire de la revue, en 1963, à l'occasion duquel, parmi d'autres surprises, Goscinny dévoila les ficelles que ses collègues scénaristes (et lui-même) utilisaient volontiers dans leurs BD.

Cette semaine marque aussi le retour (j'espère régulier) de La Galerie des Illustres où des artistes se fendent d'un dessin ou d'une planche inédite témoignant de leur passion pour la revue (et la bande dessinée en général) : c'est Jérôme Jouvray qui, en plus d'une interview, s'y colle en rendant un hommage délicieux à Spirou et Fantasio et Johan et Pirlouit.

J'aurai bien aimé vous dire à quoi ressemblait le supplément abonnés de ce n° (une plaque de porte de L'Atelier Mastodonte par Tebo)... Sauf que je ne l'ai pas reçu !

mercredi 2 septembre 2015

LES COUVERTURES DU MOIS : SEPTEMBRE 2015

Voici les 10 couvertures de comics à paraître en Septembre (en v.o.) qui m'ont particulièrement séduit.
 Wild Ends #1
par I.N.J. Culbard
(Boom ! Studios)
 Barb Wire #3
par Adam Hughes
(Dark Horse Comics)
 Astro City #27
par Alex Ross
(DC Comics)
 Bizarro #4
par Gustavo Duarte
(DC Comics)
 Justice League #44 (Green Lantern variant)
par Ivan Reis
(DC Comics)
 Prez #4
par Ben Caldwell
(DC Comics)
Secret Six #6
par Dale Eaglesham
(DC Comics) 
 Daredevil #18
par Chris Samnee
(Marvel Comics)
 Guardians Of Knowhere #4
par Mike Deodato
(Marvel Comics)
SHIELD 50th ANNIVERSARY : MOCKINGBIRD #1
par Paul Renaud
(Marvel Comics)

mardi 1 septembre 2015

Critique 700 : FABLES, VOLUME 22 (# 150) - FAREWELL, de Bill Willingham et Mark Buckingham

Ma 700ème critique !
Et le 150ème et dernier épisode de Fables... 


FABLES, VOLUME 22 : FAREWELL est à la fois le 150ème épisode de la série et son dernier tome, écrit par Bill Willingham et dessiné par Mark Buckingham, publié en 2015 par DC Comics dans la collection Vertigo.
Cet ultime épisode est complété par 21 courts récits reprenant le principe de "la dernière histoire de" plusieurs personnages principaux et secondaires de la série, illustrés par différents artistes invités (dont un par Bill Willingham et un par Mark Buckingham).
*
(Extrait de Fables #150.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Farewell (# 150.) (Ecrit par Bill Willingham, dessiné par Mark Buckingham.). Plusieurs années après la fin de la saga, Ambrose Wolf, un des fils de Bigby Wolf et Snow White, achève la rédaction de sa série d'ouvrages consacrée à "L'Histoire des Fables en Amérique". Il y décrit en douze chapitres la fin du Prince Brandish, le duel entre Cendrillon et Frau Totenkinder, le sort de Bigby Wolf, le rôle de Grimble le troll transformé en oiseau, et surtout l'issue de l'affrontement entre Snow White et sa soeur Rose Red.
(La couverture en quatre panneaux de l'album, 
peinte par Nimit Malavia, avec 177 personnages de la série.)

Nous y voilà, c'est la fin de Fables après 13 années de parution : pour l'occasion, son créateur, le scénariste Bill Willingham, a choisi un format hors normes puisque ce 22ème tome est constitué d'un seul épisode de 80 pages, auquel s'ajoute une vingtaine de récits courts dévoilant la dernière histoire de plusieurs personnages, principaux et secondaires, de la série, illustrés par autant d'artistes invités.

Mais est-ce vraiment fini ? Rien n'est définitif, on le sait bien, en bande dessinée : Bill Willingham et son dessinateur priviliégié, Mark Buckingham, ont exprimé dans plusieurs interviews qu'ils s'autorisaient à revenir à ce titre si une bonne idée pour une nouvelle histoire se présentait, certainement toutefois avec de nouveaux personnages, un nouveau cadre, mais toujours avec le projet de revisiter les contes et légendes.

Néanmoins, il est tout aussi affirmé que ce retour n'est pas imminent, d'ailleurs Willingham et Buckingham se sont déjà engagés dans de nouveaux projets, séparément depuis la sortie du n° 150 de Fables (Restoration chez Image Comics, avec Barry Kitson, pour le scénariste ; la reprise de Miracleman, écrite par Neil Gaiman, chez Marvel, pour le dessinateur).

Dans le texte rédigé en épilogue, Bill Willingham, en plus de revenir sur l'investissement créatif et personnel qu'a représenté Fables pour lui et tout l'équipe artistique et éditoriale depuis treize ans, remerciant ses collaborateurs et les lecteurs, insiste aussi beaucoup sur un point précis : ce qui donne et maintient la vie des histoires, c'est le fait que ceux qui les racontent et ceux qui les lisent y croient de manière concrète, c'est-à-dire en les suivant, en les achetant, en les partageant. Le jour où les auteurs ont le sentiment d'avoir fait le tour du sujet, il est préférable de passer à autre chose, et le conseil est transmis aux lecteurs qui doivent avoir la curiosité de découvrir les autres productions des auteurs (de cette série qui se termine mais aussi des autres auteurs d'autres séries).

Cette déclaration de Willingham m'a fait penser à celle de J. Michael Straczynski, lui-même inspiré par Neil Gaiman, sur la foi en un ou plusieurs dieux : si on croit en lui ou en eux, alors ils existent. Si on les oublie, ils disparaissent. Le même principe vaut pour les comics.
   
Pour ce qui concerne le contenu de ce dernier épisode/tome, le scénario propose la résolution des principales lignes narratives de la série dans le récit principal, et Willingham s'en acquitte de manière satisfaisante. On comprend qu'il a préparé cette conclusion de longue date (au moins depuis une dizaine d'épisodes) : la fin de Fabletown, le destin de plusieurs héros emblématiques et de méchants établis, étaient même évoqués dans le 134ème épisode, où, dans l'au-delà, Bigby et Boy Blue devisaient à ce sujet - leur propre mort faisant écho à celle, prochaine, de la série.

Le lecteur sera soulagé en voyant ce qu'il advient aussi bien du sinistre prince Brandish que du couple en grande difficulté formé par Bigby et Snow White (et leur progéniture). Il sera aussi spectaculairement surpris par l'explication entre Cendrillon et Frau Totenkinder : il s'agit moins pourtant de légitimer une vieille haine que de mettre en scène la confrontation entre deux femmes fidèles aux amies qui les ont depuis toujours soutenues.

Mais, évidemment, le coeur de l'intrigue réside dans l'issue de la guerre annoncée entre Red Rose et Snow White : la malédiction qui pèse sur leur famille va-t-elle s'accomplir et, dans la foulée, précipiter la chute finale de Fabletown ? Willingham réussit à clore cette affaire de manière ingénieuse sans frustrer le lecteur, en esquivant les clichés. On pouvait pourtant craindre un ultime bain de sang, car le scénariste n'a pas été tendre quand il a décidé auparavant d'expédier le cas de plusieurs protagonistes auxquels le lecteur s'était attaché. Mais, il est parvenu à résoudre ce problème intelligemment.
  
Visuellement, ce grand final permet d'admirer un tour de force de la part de Mark Buckingham : il met en images ces douze chapitres avec un découpage toujours aussi concis (quatre à huit planches maximum) et en privilégiant des cases verticales dominés par des angles en plongée, ce qui donne l'impression d'observer l'action comme si on était installé à un balcon au théâtre, dans des décors magnifiquement ouvragés.

L'encrage est partagé entre Steve Leiahola, Andrew Pepoy, Dan Green et José Marzan Jr, sans que le lecteur perçoive de différences sensibles. Cette unité esthétique est soulignée par la fantastique colorisation effectuée par Lee Loughridge qui a travaillé à l'aquarelle, avec une palette légèrement délavée, souvent dans des tonalités proches du sépia.

Le plaisir qu'on a à lire ces pages est augmentée aussi, indéniablement, par le fait qu'on sait que ce sont les dernières et qu'elles sont à la hauteur de l'évènement.

En montrant subtilement que sa saga ne pouvait pas se terminer autrement sans aboutir à une impasse ou sombrer dans des clichés, Bill Willingham a réussi sa sortie et mené à son terme une entreprise qui restera, quoi qu'il fasse ensuite, comme son grand oeuvre. Tout n'est pas parfait (l'histoire de la nouvelle Camelot ou les manoeuvres de Gepetto restent en plan), mais on ne peut qu'admettre la réussite de ce dernier acte.

Par ailleurs, Fables se révèle, comme le voulait son scénariste, comme une saga familiale, et une réflexion sur l'imaginaire et le fait de convertir les contes et légendes en arguments d'une série de bande dessinée : ce mélange entre un thème intimiste et une réflexion sur la littérature donne à cette entreprise un relief unique et contrasté, parfois un peu manichéen quand il s'agit de figurer les notions de bien et de mal, mais souvent aussi surprenant et d'une grande cohérence (épatante sur 150 épisodes).
*
Pour compléter ce (déjà) copieux programme, Bill Willingham a tenu, comme dans le tome précédent, à dévoiler "la dernière histoire" de plusieurs autres personnages, et il a su éviter d'aligner des bouche-trous.

On peut déjà admirer la couverture à rabats réalisée par Nimit Malavia où figurent 177 (!) personnages de la série : à l'intérieur de l'album, leurs identités et leur position dans cette fresque sont indiquées, l'occasion de se rappeler par ricochets de nombreuses péripéties depuis le début de Fables.

Ce qui est advenu de Clara, la Reine des Neiges, Blossom, Pinocchio, Gepetto, Lake (la Dame du Lac), le Père Noël, Boy Blue, des 7 enfants de Bigby Wolf et Snow White, du Pays des Jouets, de Maddy et King Cole, du monstre de Frankenstein, de la Mort, de Snow White, Bigby et Rose Red, et de plusieurs autres personnages est raconté dans des épisodes qui vont de une à six pages, dessinés par David Petersen, Russ Braun, Mark Schultz, Lee Garbett, Joelle Jones, Gene Ha, Neal Adams, Andrew Pepoy, Steve Leialoha, Teddy Kristensen, Michael Allred, Aaron Alexovich, David Hahn, Lan Medina, Niko Henrichon, Terry et Rachel Dodson, Bill Willingham, Megan Levens, Bryan Talbot et Mark Buckingham (qui nous gratifie d'une planche avec quatre panneaux somptueuse). Le résultat est bien sûr inégal, mais le casting des guests a de l'allure (ne manque guère que Adam Hughes).

En bonus, on trouve donc une postface de 2 pages dont les 2 tiers sont rédigés par Bill Willingham et pour l'autre tiers par Mark Buckingham, 2 pages de scénario et la planche qui lui correspond dans l'album, quelques sketches de Buckingham et Leialoha, et 2 pages avec les portraits de tous ceux qui ont participé à ce 22ème tome.

Voilà donc, c'est fini. Quelle aventure ce fut, et je suis content d'avoir pu faire coïncider cet album avec ma 700ème critique - un chiffre symbolique aussi pour une autre grande aventure.

Critique 699 : SPIROU N° 4037 (26 Août 2015)


Spirou fête la rentrée des classes et c'est Cauvin et Laudec, avec Cédric, qui ont droit à la couverture. Plus engageant : Imbattable figure sur le bandeau.

J'ai aimé :

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (5/7). Chesterfield rattrape Blutch qui, après avoir vu Stark sur sa monture, est parti précipitamment du camp de Pendleton pour la récupérer. L'infâme Cancrelat se dresse sur leur chemin et les deux soldats sont alors obligés de se cacher en espérant semer les sudistes qui les ont démasqués...
Un épisode assez mitigé : le découpage de la pré-publication, établi sur sept semaines, oblige à publier des pages en interrompant le flux de l'action, c'est regrettable, même si Cauvin arrive à placer un nouveau cliffhanger bienvenu. Lambil met ça en scène efficacement. La lecture de cette aventure est toujours aussi agréable, c'est une mécanique classique mais bien huilée.

- Dad. Nob a droit à deux pages (ce qui justifie que sa série soit déplacée au centre de la revue) et il produit qui sort de l'ordinaire, vraiment émouvant, d'une grande tendresse, sans céder à l'envie de conclure sur une pirouette, un gag. Simplement, l'auteur cueille le lecteur.

- Boni : Bruno et le directeur. Ian Fortin cueille aussi le lecteur à sa manière avec quatre nouveaux strips d'une cruauté irrésistible où l'on apprend pourquoi le terrible Bruno qui brutalise Boni est et reste impuni. C'est méchant mais tellement drôle, et le dessin ajoute au plaisir de la lecture avec son style naïf, acidulé.

- Imbattable. Jousselin est comme son héros : même dans une situation impossible, il s'en sort toujours, quitte à s'amuser avec le paradoxe temporel qui rendra fou son ennemi comme le lecteur. On reparle d'Imbattable dans L'Atelier Mastondonte plus loin...

- Spouri et Fantaziz : Trop spourie, la rentrée ! Fred Neidhardt ramène ses deux avatars version banlieue 100% cliché mais inspirée et très drôle. La manière dont Spouri case "tissu associatif", "développement durable" et "laïcité positive" dans sa dissertation est hilarante.

- Happy Birds. Trois nouveaux strips par le tandem Trondheim-Piette : l'humour de ce titre est étonnant, s'appuyant beaucoup sur les dialogues et les situations absurdes. J'aime beaucoup, mais c'est très atypique.

- L'Atelier Mastodonte. Y aurait-il une fronde des vedettes de cette série contre la rédaction de la revue ? C'est encore assez allusif dans les deux doubles strips de cette semaine, où Jousselin est au centre de l'action en compagnie de Trondheim. Mais ça va devenir encore plus clair la semaine prochaine...

- Tash & Trash. Les deux voyageurs dans une classe de poules : ça suffit à Dino pour signer un strip toujours aussi détonant. Frustrant à résumer, dit comme ça, mais imparable.

- Game Over. Midam nous réjouit encore une fois avec un gag, disons rugissant. L'usage des onomatopées est brillant dans une série qui souvent se prive de tout texte. 

En direct de la rédak donne la parole à Blenus, le créateur de Harry, une des nouveautés de la rentrée (que je ne trouve pas terrible : un gag peu drôle et un dessin numérique qui est plus proche du navrant Nelson que du superbe Dad). Le courrier d'une lectrice permet d'apprendre pourquoi Libon a appelé sa série Les cavaliers de l'Apocadipse. Et la semaine prochaine l'Atelier Mastodonte a droit à la couverture (et, je peux vous le dire, à deux doubles strips cinglants contre la rédaction qui ouvre sa porte à de nouveaux pseudos auteurs...).
Les aventures d'un journal revient sur le "marronnier" de la rentrée scolaire dans la revue, dans son n° de Septembre 2005.
C'est également la première fois que l'on a droit à L'école de Spirou, une rubrique dont la fréquence est encore indéterminée mais qui met en scène la rencontre entre un auteur Dupuis et une classe de collège pour un petit cours de BD : c'est l'excellent Benoît Féroumont (Le Royaume) qui ouvre le bal en répondant aux questions de marmots de 10 à 12 ans et avec une planche de démonstration. L'initiative est prometteuse et bienvenue.

C'est en tout cas bien mieux que le minable supplément pour les abonnés : six étiquettes pour cahiers scolaires... Si vous vous abonnez en ce moment, ne le faîtes pas pour les bonus exclusifs.