samedi 15 novembre 2014

Critique 528 : SPIROU N° 3996 (12 Novembre 2014)


Les Psys en couverture : la promesse d'un grand moment d'humour pas drôle... Contrairement à la présence sur le bandeau des Cavaliers de l'Apocadispe, enfin de retour !

J'ai aimé :

- Lady S. : ADN (2/6). Shania rejoint son père à Berlin où il a été invité par son collègue, le professeur Grevitz. Lorsqu'elle évoque avec lui la nécessité d'effectuer un test de paternité afin de faciliter sa demande d'asile politique aux Etats-Unis, Abel Rivkas lui fait une terrible révélation.
Malgré son classicisme extrême, j'aime bien cette histoire qui aligne les clichés en les assumant : Aymond, qui écrit et dessine le tout, relève d'ailleurs dans l'interview précédant l'épisode que la paternité parcourt l'oeuvre de Van Hamme (je ne l'avais jamais vraiment remarqué, mais c'est pertinent avec les exemples donnés).
Le dessin est tout aussi académique mais impeccable, avec des personnages bien campés et des décors fouillés.
(Chose curieuse quand même : on trouve dans les pages de la revue une pleine page de pub annonçant que l'album avec cette histoire est déjà disponible en librairie, ce qui court-circuite sa prépublication...)

- Mélusine. Les élèves sont interrogés par leurs profs pour trouver qui deale de la drogue dans l'école. Mélusine croit pouvoir faire face mais va avoir une surprise. Clarke poursuit son feuilleton avec un gag hebdomadaire efficace.

- Rob. James et Boris Mirroir éteignent carrément leur robot, mais pas l'humour décalé et bien senti de leur série.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco séparent (eux aussi) leur héroïne de sa bestiole, mais leurs trois strips restent toujours aussi marrants.

- Les Cavaliers de l'Apocadispe et le produit chimique. Libon revient et déjà, ça, c'est une bonne nouvelle (même s'il n'est jamais bien loin puisqu'il illustre chaque semaine le strip d'Animal lecteur, écrit par Sergio Salma, à côté du sommaire et de l'édito). Il ne déçoit pas en livrant une nouvelle aventure (en quatre pages) avec ses trois néo-pieds nickelés, qui s'essaient à la chimie : drôlissime.

- L'Atelier Mastodonte. Féroumont nous gratifie de deux strips pour railler Trondheim : jubilatoire. Et, on est gâté, Nob enchaîne avec deux autre strips sur les risques de dessiner à l'ancienne mais aussi avec l'infographie : jouissif.
 
- Tash et Trash. Dino délivre deux cases pour un nouveau gag aussi concis que remarquable. / Capitaine Anchois. Floris a besoin d'une case de plus mais son strip est encore une fois très rigolo.

En direct de la rédak ne donne pas beaucoup de biscuit cette semaine, si ce n'est (et ce n'est pas négligeable) la réponse de Jousselin (Imbattable) à un lecteur et l'annonce pour la semaine prochaine d'une aventure inédite et interactive de Spirou, Fantasio a disparu, écrite par le même Jousselin.
Les aventures d'un journal revient sur la carrière singulière de Francis, comparse de Tillieux, auquel fut consacré un unique n° spécial.

Pas de Dad par Nob cette semaine (snif !), mais Le Petit Spirou par Tome et Janry (en petite forme tous les deux). Par contre, les abonnés ont droit à la première partie d'un récit en deux volets, Craquelures, par le talentueux Bazile.

jeudi 13 novembre 2014

Critique 527 : LE CHÂTEAU DES ETOILES - 1ère ANNEE, d'Alex Alice

LE CHÂTEAU DES ETOILES est une feuilleton en deux saisons, écrit et dessiné par Alex Alice.
Cette première saison compte trois épisodes de 23 pages chacun (1 : Le secret de l'éther, 2 : Les chevaliers de l'éther, 3 : Les conquérants de l'éther), initialement publiés en fascicules (au format de 41,5 x 29,4 cm) de Mai à Juillet 2014,  puis en un album cartonné en Septembre 2014, par les éditions Rue de Sèvres. Anthony Simon a participé aux décors et Alex Nikolavitch a assuré la rédaction.
La seconde saison sera publiée à partir de Mai 2015.
*
 
 
 
 
 
 
 
 

En 1868, l'aventurière Claire Dulac entreprend de résoudre le mystère de l'éther, soit ce qui transmet la force gravitationnelle, la lumière, la force électrique et magnétique. Mais son voyage en ballon se termine dramatiquement et elle a juste le temps de larguer son journal de bord dans une capsule métallique avant de se perdre dans les cieux.
Un an plus tard, le mari, Archibald, et le fils, Séraphin, de Claire reçoivent une invitation émanant de Bavière et leur apprenant que le journal de bord a été récupéré. Les découvertes qui y sont manuscrites par l'exploratrice intéressent rien moins que le roi Ludwig, mais également le chancelier de Prusse Bismarck, son rival.
Les Dulac père et fils se rendent sur place et acceptent d'aider le monarque à construire une machine volante. Séraphin se lie d'amitié avec le fils du garde-chasse, Hans, et sa demi-soeur, la petite bonne Sophie, qu'il convainc bientôt de la duplicité du chambellan après que celui-ci ait cherché à les tuer, lui et son père, quand ils prirent le train à Lille, et qui veut transmettre les plans de l'appareil au chancelier.
L'entreprise de Ludwig et des Dulac réussira-t-elle à surmonter tous les obstacles, techniques, politiques et humains, qui se dressent devant elle ?

Je ne connaissais pas du tout Alex Alice avant de découvrir par hasard son projet, Le Château des Etoiles, dans une interview sur le site www.bedetheque.com. En creusant un peu, j'ai alors appris que cet artiste d'une quarantaine d'années devait sa renommée à deux séries, Le Troisième Testament, co-écrite avec Xavier Dorison, et Siegfried, entièrement réalisée par lui.

Alors que la première "saison" du Château des étoiles vient de paraître en album cartonné (un fort bel ouvrage, mais incomplet), je ne saurai que trop conseiller de vous en procurer la version initiale, composée de trois fascicules au format d'un journal avec à chaque numéro de superbes bonus (faux articles de presse, caricatures), ne serait-ce que pour pleinement apprécier l'expérience, avec des pages dont les dimensions rendent toute leur justice au travail de leur auteur.
Pour qui a lu et aimé la littérature d'aventures telle que l'écrivait Jules Verne, mais aussi pour ceux qui sont des amateurs de l'univers de l'animateur Hayao Miyazaki, cette bande dessinée hors normes sera un régal rare.
L'intrigue est menée à un rythme très soutenu, au point que lorsqu'on a achevé la lecture du troisième épisode, on est surpris d'être déjà au terme de ce premier acte. Le cliffhanger choisi par Alex Alice est diablement efficace, et l'image qui figure sur la page suivante, en forme de teaser pour la seconde saison, donne irrésistiblement envie de lire la suite et fin de ce feuilleton.

L'auteur a su trouver un équilibre parfait entre les péripéties spectaculaires, l'émotion subtile, et l'humour complice pour que le lecteur soit conquis de la première à la dernière page. Il a mixé des éléments de récit d'espionnage, d'explications scientifiques (même si le prétexte de la découverte de l'éther a depuis été invalidé par la théorie relativiste d'Albert Einstein), de course à la technologie, de conspiration politique, et de suspense avec un dosage exemplaire.

Ses personnages principaux, un trio d'enfants, échappent à toute peinture naïve ou mièvre, et les protagonistes adultes possèdent également du relief. C'est un sans faute.

Mais, au-delà des qualités exemplaires du script, c'est bien sûr le pari esthétique du projet qui subjugue. Alex Alice a travaillé en couleurs directes, sans effacer complètement le trait de ses crayonnés, et le résultat est splendide. Les décors grandioses, pour lesquels il a reçu l'aide d'Anthony Simon, offrent un cadre époustouflant au récit, et le château du roi Ludwig de Bavière est à lui seul un tour de force, tout comme le merveilleux "éthernef" (dont les plans sont scrupuleusement reproduits au centre, sur une double page, du deuxième épisode).

Cette imagerie, aussi belle soit-elle, serait tape-à-l'oeil sans un découpage intelligent, et c'est l'autre bonne surprise du projet car le dessinateur a veillé à trouver des astuces de mise en scène, une disposition des vignettes, qui mettent valeur aussi bien la force de l'histoire que les compositions de ses plans.

Qu'il va être long d'attendre Mai 2015 pour connaître le destin de Séraphin, son père, ses amis et le roi Ludwig ! Mais c'est aussi à cela qu'on mesure la séduction d'une bande dessinée : dans sa capacité à être désirée.

Critique 526 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 3 - RAGNAROK NOW, de Rick Remender, Salvador Larroca, Daniel Acuña et Steve McNiven


UNCANNY AVENGERS : RAGNAROK NOW rassemble les épisodes 12 à 17 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Salvador Larroca (#12), Daniel Acuña (#13) et Steve McNiven (#14-17), publiés en 2013-2014 par Marvel Comics.
*
(Extrait de Uncanny Avengers #15.
Textes de Rick Remender, dessins de Steve McNiven.)

Scarlet Witch (Wanda Maximoff) et Wonder Man (Simon Williams) ont décidé de suivre les jumeaux d'Apocalypse, Uriel et Eimin, dans leur projet : séparer définitivement la race mutante des humains en transportant magiquement la première sur une planète qui lui serait propre. Mais la Sorcière Rouge compte en vérité trahir ses  commanditaires pour rallier une armée de mutants afin de les terrasser.
Ce qu'elle ignore, c'est qu'Eimin, grâce à ses dons de voyance, connaît son plan et, avec Uriel, a pris les précautions nécessaires pour ne pas être doublés. Ce que ne sait pas non plus Wanda, c'est que Rogue et Sunfire ont trouvé Wolverine agonisant (après avoir été torturé par son fils, Daken, ramené d'entre les morts par les jumeaux) et qu'ils sont déterminés à éliminer Scarlet Witch, qu'ils jugent responsables de tous les problèmes.
De leur côté, la Guêpe (Janet Van Dyne) va tenter de neutraliser le barrage à tachyons mis en place par les jumeaux pour empêcher que Kang ne pénètre, avec des renforts issus de différentes lignes temporelles, dans leur base. Havok tente d'assurer les arrières de son équipière, dont il s'est sentimentalement rapproché ces derniers temps. Quant à Captain America et Thor, ils essaient de soumettre les jumeaux alors que le Céleste Exitar le bourreau est sur le point de détruire la terre, dont les habitants ont été jugés indignes de vivre.  

Pour continuer à bien situer l'enjeu principal de la série, il faut se rappeler que depuis les premiers épisodes le scénariste Rick Remender martèle une même idée : intégrer les mutants au reste de la communauté super-héroïque et humaine. Une fois qu'on garde ce thème bien en tête, c'est comme une ancre pour suivre un récit qui ne nous ménage pas avec d'autres artifices narratifs (voyage dans le temps, double jeu, destruction planétaire, vengeance).

Au début de ce troisième recueil, Remender enfonce le clou en revenant sur la jeunesse traumatisante d'Uriel et Eimin, détenus dans un camp de concentration par Crâne Rouge investi des pouvoirs de feu Charles Xavier et qui a infligé aux mutants le même traitement que les nazis aux juifs durant la seconde guerre mondiale. Le scénariste y fait preuve de sa "délicatesse" coutumière pour bien nous expliquer à quel point, finalement, les jumeaux ont des raisons d'en vouloir aux humains et Kang. Il en profite aussi, encore une fois, pour saluer la saga mythique des Uncanny X-Men, Days of future past (par Chris Claremont et John Byrne), ce qui nécessite pour le lecteur d'être bien à jour sur ses connaissances en matière de classiques des comics Marvel (tout ça date quand même de plus de trente ans), avec en prime des apparitions-éclair de personnages comme Broo, Deathlock, Dr Doom (version 2099), Talisman, etc. 

Tout chez Remender exige de la concentration, comme s'il voulait à la fois opérer une synthèse dans plusieurs éléments du Marvelverse et tester les connaissances de ses lecteurs (sur ce dernier point, je reste dérangé parce que je n'aime guère les scénaristes qui étalent leur science ainsi en me faisant bien sentir qui est le plus fort). Quand on manie des personnages comme Eimin, qui peut voir dans le futur, et Kang, spécialiste des voyages dans le temps (sous plusieurs identités et aspects, comme Immortus), il faut quand même s'accrocher, et peut-être des spécialistes plus savants que moi auront repéré quelques paradoxes temporels dans ce bouillon.

Malgré tout, et c'est ce qui est intéressant quand on lit (et critique ensuite) le travail d'un scénariste qui vous pose des problèmes (sur votre capacité à comprendre son récit mais aussi à apprécier son entreprise dans son ensemble), je dois admettre que la grande force de Remender réside dans sa capacité à développer une intrigue très dense, aux rebondissements abondants, avec beaucoup de spectacle, avec adresse et efficacité. 
La multiplicité des acteurs, le rythme soutenu des péripéties, demande une narration avec des décors toujous bien identifiables, même le temps d'une scène. Là, c'est très réussi, y  compris quand Kang recrute des alliés dans différents futurs (et ce, même si on peut chipoter sur le choix du casting, qui tient visiblement plus du bon plaisir d'un auteur-fan - Stryfe en 3806, Venom d'Earth X en 2033, Dr Doom en 2099, Arno Stark en 2020, la magistrate Betsy Braddock en 2043, Ahab en 2014, Abomination-Deathlock en 2055 - que d'un metteur en scène choisissant réellement des renforts à la mesure de la menace à affronter).

Le dernière partie de ce troisième arc est aussi bigrement prenante et impressionnante, Remender ne lésinant pas sur l'issue de la bataille, alignant une suite de bagarres ahurissante, à la fois hyper-violentes (avec, évidemment, son lot d'images chocs comme des éventration, brûlure, défiguration... Bon appétit !) et glaçantes. Comment rebondir après ça ? On a envie de le savoir et donc de lire la suite : c'est très bien joué. 

Visuellement, après un précédent tome qui gagnait en cohérence, ce recueil offre des prestations qui nuisent à nouveau à son unité esthétique. Daniel Acuña ne pouvant pas (parce qu'il assure dessin, encrage et coleurs) enchaîner plus de cinq épisodes d'affilée, Marvel a fait appel à Salvador Larroca pour assurer l'intérim durant le 12ème chapitre : je n'ai jamais caché que je ne n'aimais pas le style de ce dessinateur et donc j'ai été déçu de le voir s'occuper, même brièvement, de cette série. Sa prestation est au piètre niveau de ce que j'ai déjà (trop) vu avec lui, avec en prime une colorisation (par Frank Martin) très laide.

Heureusement, la suite est d'un autre calibre, d'abord avec le bref retour d'Acuña, qui, grâce à son sens de la couleur et un découpage superbement dosé, nous offre un 13ème épisode de toute beauté, à l'ambiance soignée (on peut être rassuré en sachant qu'il réalisera l'intégralité du 4ème arc).

Puis, c'est au tour de Steve McNiven de prendre en charge les planches. Marvel a fait appel à lui pour deux raisons évidentes : c'est à la fois un artiste possédant une grosse côte auprès du lectorat (depuis le triomphe de la saga Civil War, puis la mini-série Old man Logan, toutes deux écrites par Mark Millar) et son style détaillé promet des pages très fournies au moment où l'intrigue elle-même atteint une intensité dramatique et exige une grande puissance visuelle dans les combats.
McNiven, connu pour être lui aussi fâché avec les deadlines, doit être soutenu par, parfois, trois encreurs, mais Jay Leisten, John Dell et (surtout) Dexter Vines (qui avait déjà assisté le dessinateur sur Civil War et Old man Logan) réussissent à conserver à ses images une bonne cohérence, aidés aussi par la contribution aux couleurs de l'excellente Laura Martin (qui sait valoriser les dessins sans les noyer sous des effets). 
Mc Niven s'y entend plus pour impressionner son monde avec des splash-pages où un griffu (mais pas Wolverine) en embrôche un autre, ou aligner plusieurs cases occupant toute la largeur de la planche (et même parfois de deux) figeant des héros dans des poses iconiques (Thor armé de son marteau et du bouclier de Captain America).

Le récit cède donc un peu le pas aux questions existentielles sur les difficultés de l'intégration pour s'engager dans un flot d'action musclée. Le divertissement est garanti et la suite imprévisible mais prometteuse. La saga de Rick Remender, soutenue par des dessinateurs plutôt à leur avantage (même si on aurait préféré qu'un ou deux artistes seulement se relaient), est ambitieux, parfois escarpé, mais l'aventure est au rendez-vous. 

mardi 11 novembre 2014

Critique 525 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 2 - THE APOCALYPSE TWINS, de Rick Remender et Daniel Acuña


UNCANNY AVENGERS : THE APOCALYPSE TWINS rassemble les épisodes 6 à 11 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Daniel Acuña, publiés en 2013 par Marvel Comics.
Entre les épisodes 6 et 7 s'intercale le n° 8AU, un tie-in de la saga Age of Ultron de Brian Michael Bendis, co-écrit par Rick Remender et Gerry Duggan et dessiné par Adam Kubert, également publié en 2013, mais dont le contenu reste compréhensible sans avoir lu l'histoire auquel il se rattache.
*
(Extrait d'Uncanny Avengers # 8.
Textes de Rick Remender, dessins de Daniel Acuña.)

- (# 6, dessins de Daniel Acuña.) - En 1013, lors d'un séjour parmi les terriens, le jeune Thor est pris à parti par Apocalypse en Scandinavie puis à Londres. Le mutant a noué une (fragile) alliance avec Kang le conquérant, qui le manipule en secret pour récupérer Jarnbjorn, la hache enchantée du dieu du tonnerre capable de fendre l'armure des Célestes, les plus puissantes créatures de l'univers.
 
- (# 8AU, dessins de Adam Kubert) - En 4145, Kang explique aux jumeaux d'Apocalypse, Eimin et Uriel, qu'il a enlevés à leur mère peu après leur naissance, l'art de la guerre selon lui. Il les conduit pour cela dans une réalité alternative mais à notre époque pour tenter d'y tuer Captain America.

- (# 7 à 11, dessins de Daniel Acuña) - Génocide, le premier fils d'Apocalypse, investit avec ses trois cavaliers (dont Ishisumi, la mère des jumeaux) la station spatiale Starcore pour y recevoir la graine de la mort d'un des Célestes. Mais Eimin et Uriel s'interposent et tuent le géant. 
Pendant ce temps, sur Terre, Havok reçoit un sermon de Nick Fury Jr après que Rogue ait été filmée en train de tuer (accidentellement) le Moissonneur. Alex Summers obtient un compromis : il met sur la touche Anne-Marie, mais elle ne l'accepte pas et, après une nouvelle dispute entre elle et Scarlet Witch, des tensions se font jour dans l'équipe quant à la tolérance acceptée vis-à-vis de ses membres les plus violents. 
Ces débats sont abrégés quand la station orbitale Peak de l'organisation SWORD (chargée de surveiller les menaces cosmiques) est détruite par le vaisseau des jumeaux d'Apocalypse. Captain America, Abigail Brand et l'équipage réussissent à évacuer l'endroit juste à temps mais Sunfire  reste dans l'espace pour affronter les agresseurs. Thor, sur Terre, se démène pour épargner Rio de la pluie de débris en feu, après avoir reconnu sa hache dans les mains d'Uriel.
Echoué au Soudan, Captain America y trouve une capsule grâce à laquelle Immortus (une incarnation de Kang) le contacte et le met en garde contre la menace à venir. En route pour Akkaba (ancien repaire d'Apocalypse et ses adeptes), Wolverine comprend aussi, sans l'avouer tout de suite à ses acolytes, qu'il va devoir faire face aux conséquences de ses actions lorsqu'il dirigeait l'équipe X-Force avec laquelle il tua Apocalypse.
Lorsque la vérité éclate sur les erreurs passées de Thor et Wolverine, les Uncanny Avengers imposent : cette division va sceller leur défaite contre les jumeaux d'Apocalypse qui ont ressuscité quatre proches des héros pour en faire leurs nouveaux cavaliers et le rapt de Scarlet Witch pour qu'elle use de sa magie dans un but bien précis...
 
Après un premier arc décevant, Rick Remender redresse spectaculairement la barre avec ces nouveaux épisodes, même s'il est obligé de faire un crochet par le crossover Age of Ultron en cours de route. Est-ce à dire que la série devient impeccable ? Pas complètement. 
Autant le dire tout de suite, ce n'est pas une lecture facile et il faut s'accrocher pour suivre un récit très dense, qui a recours à des éléments narratifs toujours délicats à manier (et donc à faire digérer), comme les voyages dans le temps, la vengeance de méchants (qui le sont devenus après de mauvais traitements) dont l'origine remonte à une autre série antérieure (même si elle est du même auteur), un casting très riche et bien secoué par les remous de l'histoire.

Tout commence par un curieux chapitre entièrement centré sur Thor, Kang (dans sa version Rama-Tut, à l'époque où il sévissait dans l'Egypte des pharaons donc), et Apocalypse. Ce segment semble déconnecté de la série mais pose en vérité les bases de ce qui va suivre... mais pas tout de suite toutefois !

En effet, après cela, donc, Rick Remender, avec le concours de Gerry Duggan, doit écrire un épisode en relation avec la saga Age of Ultron (écrite, elle, par Brian Bendis). Ils se sortent bien de cet exercice en s'attardant sur Kang et l'éducation qu'il prodigue aux jumeaux d'Apocalypse, qu'il a ravis à leur mère juste après leur naissance. Néanmoins, on se serait aisément passé ce détour.

Ce n'est qu'au 8ème chapitre qu'on retrouve l'équipe et qu'on renoue avec l'intrigue principale ! Mais ce n'est pas un long fleuve tranquille qui attend le lecteur puisque, on l'aura compris, avec un vilain comme Kang (alias Immortus, alias Rama-Tut), et ses voyages temporels, ça ne va pas être de tout repos (quiconque a au moins lu la mini-série Avengers Forever, de Kurt Busiek, sait de quoi je parle : le personnage est passionnant, les possibilités scénaristiques qu'il offre incroyables, mais il faut mieux être très attentif pour apprécier toutes ses manipulations).

Il est difficile de reprocher à un auteur, surtout quand il écrit dans le cadre d'un univers partagé, avec des personnages qui ne lui appartiennent pas (même s'il peut en choisir certains plutôt que d'autres, et que sa notoriété lui autorise quelque liberté de la part de son éditeur), de faire preuve d'ambition. Après tout est question de dosage, et je suis partisan des scénaristes qui gardent toujours en tête qu'ils s'adressent à tous les types de lecteurs, des connaisseurs comme des néophytes, ce qui exige de rester accessible.
Déjà dans son premier arc, j'avais retenu contre Remender le paradoxe qu'il instaurait entre l'objectif de Marvel de produire une série pour attirer ou ramener des lecteurs et son goût pour des références pouvant échapper à quelqu'un qui n'a pas une culture aussi aiguisée que la sienne concernant la continuité. On retrouve ici le même défaut tout en pouvant apprécier sa maîtrise dans la conduite du récit, porté par une caractérisation puissante et des rebondissements spectaculaires très divertissants.

A la fin des épisodes de The red shadow, Remender annonçait le retour d'Onslaught, une menace qui commence à dater (je n'ai pas lu cette histoire mais, en cherchant un peu, j'ai pu apprendre qu'il s'agissait d'une incarnation pervertie de Charles Xavier qui avait complètement bouleversé le Marvelverse). Le résultat de ce retour programmé (même si l'auteur ne précisait pas pour quand), c'était une autre référence, encore plus ancienne, aux épisodes d'Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne (le fameux récit Days of future past), décrivant un futur vraiment terrible pour les mutants.
Remender a de la suite dans les idées, c'est certain, puisque Uncanny Avengers s'appuie sur l'intégration des mutants aux Avengers et au reste de l'humanité. C'est très bien, louable même, mais il faut quand même être bien renseigné pour saisir de quoi il parle, au risque, sinon, d'être face à des images certes accrocheuses mais cryptiques.
 
Donc, pour résumer, on nous prévenait que Crâne Rouge, avec les pouvoirs de Charles Xavier, serait un nouvel Onslaught, déterminé à appliquer aux mutants le traitement que les nazis infligèrent aux juifs, avec des caps d'extermination, et des héros rejetés et éliminés pour n'avoir pas su prévenir et empêcher cette catastrophe.
Mais, plutôt que de développer cette trame, Remender choisit de nous entraîner dans une autre direction, en empruntant des sentiers tortueux. Dans l'épisode 5, on voyait Kang enlever les enfants d'un des cavaliers d'Apocalypse : il les a élevés, à la dure, avant qu'ils ne lui échappent, résolus à se venger de lui, autant pour le châtier que pour protéger la race mutante. C'est plutôt capillotracté mais original car la série se trouve de nouveaux méchants aux mobiles plus troubles, aussi déterminés à en faire baver à Kang qu'à séparer leurs semblables du reste de l'humanité considérée comme aussi malfaisante que Kang.

La situation de Thor, en particulier, mais aussi de Wolverine et enfin de Scarlet Witch est profondément redessinée et Remender leur donne ainsi un relief passionnant : il ne se contente pas de rejouer sur des défauts traditionnellement attachés à ces personnages (le dieu du tonnerre et sa jeunesse arrogante, le griffu aux méthodes expéditives, la récurrente tentation de la sorcière à modifier la réalité en espérant l'arranger), il les met face aux conséquences de leurs actes et cela nourrit efficacement les tensions puis les dissensions au sein de toute l'équipe. Même si on peut se douter qu'à la fin tout ce beau monde saura quand même se réunir pour vaincre les vilains, il demeure que les cartes sont bien rebattues, qu'un véritable suspense émerge, avec cette délicieuse incertitude sur l'état des troupes au terme de la bataille.

Toutefois, Remender, s'il n'économise pas les coups de théâtre, reste un adepte de la narration décompressée et, s'il donne son comptant de grosses baston aux lecteurs, lui impose aussi de longs dialogues très explicatifs, dont l'insistance pour bien situer les positions de chacun (comme les éternelles disputes entre Scarlet Witch et Rogue, déjà lassantes) sont lourdingues.
Sa manie, aussi, de relier cette histoire à celle qu'il avait initié dans son run sur Uncanny X-Force est gênante pour qui n'a justement pas lu cette précédente série.
Enfin, et ce qui m'agace le plus avec Remender, c'est, comme Geoff Johns chez DC, ce recours à l'ultra-violence systématique pour bien nous montrer que non seulement on n'est pas là pour rigoler, mais qu'en plus tout va péter (des Célestes, le monde, l'équipe des héros), ça va saigner méchamment (et vas-y que je découpe à la hache, que je m'arrache le visage, que je te lacère avec mes griffes empoisonnées de mort-vivant...). Bonjour la subtilité !

Rendons quand même à Remender un hommage : avec un tel récit, de tels enjeux, un tel casting, il met en scène de son côté quasiment son propre event, et c'est impressionnant, cohérent, prenant. Cela peut rappeler, la verve provocatrice et sarcastique en moins, ce que Mark Millar réussit jadis avec Ultimates. Et quand on examine la composition de l'équipe, on ne peut qu'être saisi par le nombre de personnages borderline (Havok : un ex-terroriste, Wolverine : un tueur infanticide, Rogue : une ex-fugitive, Wanda : une folle, Thor : un dieu irresponsable, Captain America : un leader intransigeant, Wonder Man : le frère perturbé d'un assassin, Sunfire : une bombe humaine...) : là aussi, à défaut de finesse, on a des héros bien équivoques, prompts à susciter l'intérêt de lecteurs blasés par des groupes de bons samaritains.
Avec cette équipe, Remender peut s'en donner à coeur joie sur la notion de responsabilité qui le passionne car les Uncanny Avengers, réunis dans l'urgence, n'ont rien pour s'entendre et explosent rapidement, ce qui leur vaut une cuisante dérouillée (dont ils tireront les leçons qui s'imposent ?). Leurs adversaires l'ont compris et n'auraient presque pas besoin de nouveaux cavaliers d'Apocalypse pour les diviser et les terrasser.

Visuellement, la série, qui a souffert du retour difficile de John Cassaday et d'un fill-in faiblard d'Olivier Coipel, gagne énormément avec l'engagement de l'espagnol Daniel Acuña, jusqu'ici abonné à de courts runs sur des séries diverses (même s'il y a souvent été excellent - cf : Black Widow, Eternals, ou chez DC, Uncle Sam and the Freedom Fighters).
Il réalise ses dessins à l'infographie, s'acquittant ainsi de l'encrage mais aussi de la colorisation : une technique qu'il n'a cessé de perfectionner et avec laquelle il obtient ici ses meilleurs résultats. Acuña parvient à conserver le dynamisme de l'esquisse avec le soin de finitions qui donnent à ses pages un rendu saisissant, très flamboyant.
Cette méthode prend toute sa valeur dans les scènes d'action où la manifestation des pouvoirs, les explosions diverses, possèdent une intensité remarquable. Dans les moments plus intimistes, la qualité expressive des personnages, qui bénéficie tous d'un traitement les rendant immédiatement identifiables et remarquables, aboutit aussi à de francs succès. Ses femmes sont séduisantes et élégantes, jamais vulgaires, ses hommes virils tout en ayant une vulnérabilité touchante.

En comparaison, les planches d'Adam Kubert paraissent infiniment plus quelconque, et pour qui (comme moi) n'apprécie déjà pas son style, dépourvues de saveur, de relief. Si son découpage possède une énergie certaine, son trait est trop frustre, comme en témoignent l'indigence de ses décors (quand il pense à les représenter).
Ce deuxième recueil présente le début de ce qui s'annonce une (très) longue saga, à la fois complexe et efficace, à l'imagerie "bigger than life". Il faut savoir faire un effort pour s'y plonger mais l'ensemble produit un résultat souvent puissant, avec un graphisme à la hauteur.

lundi 10 novembre 2014

Critique 524 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 1 - THE RED SHADOW, de Rick Remender, John Cassaday et Olivier Coipel


UNCANNY AVENGERS : THE RED SHADOW rassemble les épisodes 1 à 5 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par John Cassaday (#1-4) et Olivier Coipel (#5), publiés en 2012-2013 par Marvel Comics.
Cette série découle directement de la saga Avengers vs X-Men, à l'issue de laquelle est mort le professeur Charles Xavier à cause de la possession par la force Phénix de Cyclope, qui a causée un affrontement puis une réconciliation entre super-héros et mutants. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu cette histoire pour comprendre cette nouvelle série car la situation est suffisamment bien résumée au début pour apprécier la suite.
*
(Extrait d'Uncanny Avengers #1.
Textes de Rick Remender, dessins de John Cassaday.)

- The Red Shadow (#1-4.  Dessins de John Cassaday.) Cependant, à l'école Charles Xavier, Wolverine prononce un discours en hommage au professeur qui a été son mentor et le défenseur de l'intégration mutante. De son côté, Havok (Alex Summers) rend visite à sont frère, Cyclope (Scott Summers), incarcéré pour le meurtre du Pr X. A l'extérieur l'attendent Captain America et Thor qui lui offrent la direction d'une unité pro-active des Avengers qui accueillerait des mutants en son sein afin d'envoyer un signal clair à la population humaine de la bonne entente entre tous les super-héros, quelle que soit leur nature.
Ce nouveau groupe, auquel se joignent Scarlet Witch (Wanda Maximoff) et Rogue (Anna-Marie), qui se détestent (la seconde reprochant encore à la première son rôle dans les évènements d'House of M, ayant abouti à une décimation presque totale des mutants), puis Wolverine, ne tarde pas à être sollicité lorsque le vilain Avalanche, un ancien de la Confrérie des mauvais mutants, cause en ville de gros dégâts comme sous l'emprise de la folie. 
Une faction, dite des S-Men (Goat-faced Gril, Dancing Water, Insect, Mzee, Honest John la propagande vivante, Living Wind, et Dangerous Djinn), entre en scène de son côté et enlèvent Scarlet Witch dont Crâne Rouge veut se servir pour réveiller les tensions entre mutants et humains. Le nazi dispose en outre désormais des pouvoirs mentaux de Charles Xavier dont il a volé le cadavre et sur lequel il a opéré une trépanation...
(Extrait de Uncanny Avengers # 5.
Textes de Rick Remender, dessins de Olivier Coipel.)

- Let the good times roll (# 5. Dessins d'Olivier Coipel.) - Après leur première bataille, au terme de laquelle ils n'ont pu empêcher la fuite de Crâne Rouge, les Uncanny Avengers annoncent publiquement la création de leur composition, avec les renforts de la Guêpe, Wonder Man et Sunfire. Le moissonneur (frère maléfique) de Wonder Man, s'invite à la conférence de presse et sème le trouble...

Après m'être éloigné quelque temps des comics super-héroïques, j'y goûte à nouveau, mais en quantité modérée et avec l'envie d'aller vers des séries différentes de celles que je lisais auparavant. Toutefois, en ce qui concerne les Uncanny Avengers, il serait plus juste de dire que j'y reviens après une première approche en demi-teinte. J'avais en effet lu ce premier arc et quelques épisodes du suivant puis lâché l'affaire pour me concentrer sur d'autres productions à l'époque (notamment les All-New X-Men de Brian Bendis) et parce que je n'avais pas adhéré au projet de Rick Remender et Marvel. Alors que j'avais mis en vente sur un site spécialisé mes revues "Uncanny Avengers", je m'y suis replongé et, cette fois, j'ai été accroché par l'histoire, au point d'en relire les premiers chapitres puis d'acquérir la suite.
Pourtant il y a - et il demeure - des éléments qui ne me convainquent pas complètement dans ce titre. D'abord, même si ce n'est pas un aspect auquel que je suis très sensible, la conception même de la série dont la visée est une des plus bassement mercantiles de son éditeur. On a beaucoup reproché en son temps à Bendis d'avoir associer des héros comme Spider-Man et Wolverine (puis d'autres, moins emblématiques, comme Luke Cage, Iron Fist, Dr Strange...) aux New Avengers. Mais on ne saurait être, en toute logique, plus indulgent avec cette nouvelle équipe dont le nom attache l'adjectif Uncanny, lié depuis toujours aux X-Men, à celui des Avengers, qui n'en sont plus à une incarnation près depuis le triomphe de leurs aventures au cinéma.

Ensuite, la lecture du premier épisode a provoqué chez moi un vrai malaise, comme j'en ai rarement éprouvé, avec une page finale d'un mauvais goût absolu (je ne spoilerai pas grand-monde en révélant qu'on y découvre Crâne Rouge brandissant le cerveau de Charles Xavier pour en acquérir les pouvoirs télépathiques). Je ne suis pas particulièrement sensible, comme tout lecteur de comics super-héroïques (et d'autres genres) j'ai vu beaucoup de scènes ultra-violentes, plus ou moins justifiées, bien ou mal écrites et dessinées, mais peut-être qu'avec l'âge ce type de mise en scène me fait davantage grimacer car je les trouve inutilement grossières, juste là pour choquer le chaland.

Malgré ça, Rick Remender avance, à l'évidence, avec une idée au long cours, un vrai feuilleton en tête, qui se montre suffisamment intrigant et accrocheur pour donner l'envie de rester lire la suite. On pourrait presque se contenter de commenter son style de narration pour mesurer son attractivité car Remender est une sorte de néo-classique, avec une connaissance aiguisée de l'univers Marvel et un goût prononcé pour les récits à rallonge riche en rebondissements, dont les conséquences marquent profondément (aussi bien physiquement que psychologiquement) ses héros. Sa méthode pour traiter de ces impacts n'est pas des plus subtiles, comme en témoigne la scène précité avec la trépanation de Xavier par Crâne Rouge ou les prises de bec entre Scarlet Witch et Rogue, mais disons que cela a l'avantage de bien camper les relations entre les personnages avant de passer au coeur du sujet.
Ce que le scénariste réussit bien mieux, c'est décrire des héros ravagés par les évènements récents qui les ont opposés : on y trouve par exemple un Logan atteint par les morts de proches (son fils, qu'il a dû lui-même tuer, Xavier), et Wolverine gagne en nuance. Mais plus généralement, Avengers vs X-Men a, semble-t-il, pour Remender, sérieusement interrogé les deux camps de héros tout en ne résolvant pas tout. 
Qu'il s'agisse du dialogue entre les frères Summers, chacun avec des positions légitimes, ou de la proposition louable de Captain America, sans occulter ensuite sa difficulté à céder le leadership de l'équipe à Havok,  il y a là quelque vrais bons moments, inspirés, subtilement écrits.  
Bon, après, comme dans le souvenir que j'en gardai, ce premier arc n'est pas très bon, d'un niveau dramaturgique étonnamment faible pour ouvrir une série qui était annoncée comme le titre-phare du grand relaunch Marvel (avec son jeu de chaises musicales où toutes les séries importantes ont eu de nouvelles équipes artistiques). On a à l'époque beaucoup causé, dans les forums et les sites d'infos spécialisés, sur les retards dans la livraison des quatre premiers épisodes, suggérant une mauvaise préparation, un script remanié en conséquence, etc. Mais la vérité est que l'intrigue ne fonctionne pas comme elle devrait : pour Remender, il s'agit clairement d'un prologue à quelque chose de plus vaste, plus ample, plus ambitieux, mais pour le lecteur, ce commencement manque de puissance, d'intensité, on voit trop ses grosses ficelles (narratives et commerciales).
Du coup, ce sont les rapports entre les personnages qui présentent le plus d'intérêt : la composition de l'équipe initiale est  déjà plus mutante/Uncanny donc qu'Avengers, puis évolue déjà au 5ème épisode en se rééquilibrant mais surtout en soulignant la préférence de longue date de Remender pour les personnages un peu à la marge (retour de Wonder Man et de la Guêpe, de Sunfire). En prime, le scénariste se fend d'une tirade, qui a provoqué un débat gratiné chez les geeks (quand Havok refuse d'être réduit à un mutant et même avoue détester ce terme au prétexte qu'il stigmatise une communauté)  - je n'ai pas d'avis tranché sur la question, peut-être parce qu'il faut arrêter de se prendre la tête avec ce qui n'est qu'un monologue de BD mais aussi parce que la question mutante est plus intéressante quand on la considère d'un point de vue métaphorique, celui des minorités opprimées, de façon suggestive.

Mais Remender, qui a défini un plan pour sa série sur le long terme et qui l'a nourri de références pointues (y compris en s'appuyant sur ses précédentes productions, comme Uncanny X-Force), a les défauts de ses qualités : il use d'ellipses qui peuvent perdre le lecteur non averti ou insuffisamment instruit (comme c'est mon cas). Alors même que Marvel Now ! avait pour objectif d'attirer (ou de reconquérir) des lecteurs, Uncanny Avengers (comme Avengers par Jonathan Hickman, un autre coutumier du fait mais dans un style beaucoup plus ampoulé et moins digeste) nous renvoie souvent à des évènements antérieurs, anciens ou récents, en contradiction avec l'intention éditoriale (qui souhaitait des comics plus accessibles).
Pour qui n'a ni les moyens (parce que tout ça n'est quand même pas donné) ni l'envie de réviser 50 ans de continuité, la lecture d’Uncanny Avengers peut rebuter. Kang, Crâne Rouge, Power Man, Janet Pym évoquent des faits que je ne connaissais pas ou peu, sans que Remender les résume (à l'image des jumeaux Apocalypse de son run sur Uncanny X-Force). Là encore, ceux qui souviennent des intrigues complexes de Chris Claremont peuvent regretter ses bons vieux rappels comme d'utiles béquilles pour embarquer dans l'aventure.

Enfin, Remender apprécie d'alpaguer son lecteur même par des moyens peu raffinés, mais se dispense ensuite d'explications élémentaires sur les effets : comment Crâne Rouge acquiert-il les pouvoirs de Xavier même après avoir prélevé son cerveau ? Mystère ! Le nazi y gagne un précieux et redoutable atout, mais sans qu'on comprenne tout. Même en accordant à l'auteur que plus c'est énorme, plus ça passe dans le contexte super-héroïque (ou maléfique en l'occurrence), la manoeuvre est expéditive. 

Visuellement, ces cinq premiers épisodes ont tout pour séduire. Marvel mise souvent désormais sur un (ou deux) artistes très connus pour lancer une série, comptant sur une base de fans importante et conquise d'avance (ou simplement curieuse) pour acheter, même si ensuite, à cause de deadlines trop serrés, on lui trouve un (ou plusieurs) remplaçant(s) provisoires ou définitifs mais moins renommés. 
Avoir ainsi réussi à convaincre John Cassaday, rien moins que celui qui illustra génialement les Astonishing X-Men de Joss Whedon et l'intégralité de Planetary de Warren Ellis mais qui ne signait plus depuis que quelques couvertures et avoua être ne plus être en mesure d'assurer sur un mensuel, promettait beaucoup.
Le résultat  fut très mitigé : le dessinateur connut très vite d'importants retards (sans doute aussi qu'il n'était pas très judicieux de revenir aux affaires courantes avec un team-book qui exige plus de travail, d'abord à cause du nombre de personnages) et ses planches étaient très inégales. 
John Cassaday ne s'est pourtant pas économisé au moins au début, ni sur les personnages (qu'il a élégamment relooké pour certains - Havok, Rogue, mais surtout Scarlet Witch avec une magnifique tenue) ni sur les décors. Son trait précis, réaliste, confère à la série une expressivité et des nuances, soulignées par la colorisation superbe de Laura Martin. Il a également créé les S-Men en leur donnant des aspects mémorables et déroutants (femme à tête de chèvre, dieu africain avec des écailles, créature liquide). Mais l'artiste manque hélas ! ensuite de souffle quand il lui faut rendre compte de combats titanesques (même s'il réussit bien les scènes avec Thor sous le contrôle de Crâne Rouge).
Le dernier épisode a été confié à Olivier Coipel, qui n'est lui aussi pas dans un bon jour (mais cela fait un moment, comme si le français avait abdiqué et se contentait de se reposer sur sa technique en négligeant les détails). Son découpage reste parfois confus (l'entrainement de Steve Rogers), ses décors bâclés (quand il y en a) : dommage car parfois on retrouve subrepticement quelques traits bien sentis (notamment quand il représente les personnages féminins dont il sait exalter la beauté sans tomber dans la vulgarité).
Ce lancement n'est donc pas très abouti, mais étrangement de cette déception nait l'espoir d'une suite qui ne pourra qu'être meilleure. Et ce sera effectivement le cas, avec la contribution d'un artiste déterminant et le véritable développement d'une saga autrement plus prenante et remuante, qui permet de mieux digérer certains raccourcis.