mercredi 24 novembre 2010

Critique 184 : LUCKY LUKE, TOME 40 - LE GRAND DUC, de René Goscinny et Morris

Lucky Luke : Le Grand Duc est le 40e album (le 9ème édité par Dargaud), écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1968.
*
Lucky Luke est appelé à Washington pour une mission importante : escorter un dignitaire russe, le Grand Duc Leonide, qui veut de découvrir le Far West dont il a entendu parler dans les romans de Fenimore Cooper. En échange, un traité commercial sera signé entre les Etats-Unis et l'empire Russe.
Le voyage ne va pas être de tout repos car le Grand Duc et son aide de camp, Fedor, veulent connaître l'Ouest, le vrai, avec ses bandits, ses indiens, bref partir à l'aventure, insouciants du danger - en premier lieu celui incarné par un saboteur qui veut à tout prix les éliminer, sans se faire remarquer.
Lucky Luke déploie des trésors de ruse pour éviter que rien de fâcheux n'arrive à l'invité et s'ingénie à lui présenter un western de carte postale où tout est mis en scène (les bagarres de saloon, la rencontre avec un bandit... Qui s'avère être russe exilé, et enfin une attaque d'indiens... Joués par un régiment de cavalerie !).
*
Goscinny a trouvé l'inspiration avec Potemkine, le ministre de la tsarine Catherine, capable de faire bâtir de faux villages pour sécuriser ses déplacements, et transpose cela dans le far west avec une drôlerie irrésistible. En 1871, le Grand Duc Alexis, fils du Tsar Alexandre II, accomplit un périple similaire, à bord d'un train de l' Union Pacific, réservé pour lui. Le scénariste en profite pour écrire un personnage énorme, dans tous les sens du terme, décalé et truculent, mais de plus en plus déçu par son voyage, jusqu'à l'étape finale où il peut enfin se défouler en croyant tuer des indiens.
Mais en vérité c'est un grand gosse, capricieux mais aimable, se préoccupant moins d'apprendre à connaître le pays qu'à en retrouver les aspects les plus folkloriques. Goscinny nous amuse avec le fait qu'il ne s'exprime qu'en russe (les bulles sont écrites en cyrillique) et les traductions improbables de Fedor, dont le physique minuscule offre un contraste comique très efficace inspiré par Laurel et Hardy, le gros et le petit. L'éxubérance du Duc et l'impassibilité de son aide de camp fournit un ressort éprouvé mais imparable.
Il faut auss mentionner le rôle secondaire tenu par Laura Leggs, objet de l'attention du Duc, très galant avec cette chanteuse de saloon qui, en retour, aidera Lucky Luke à sauver la vie du russe. Cette jolie fille honnête est traîtée avec les mêmes égards par les auteurs, qui n'ont pourtant pas toujours été tendres avec les femmes.
*
Graphiquement, c'est aussi un album avec un Morris en très grande forme. A titre personnel, j'ai une préférence pour les aventures "mobiles" de Lucky Luke, ceux où il se déplace à la fois dans des pueblos aux noms et aux pancartes choisis ("Abilene. Pour le bétail : une étape. Pour les coyotes : un abattoir"), de grandes villes, et la nature sauvage. Dans ces tomes, Morris peut exprimer tout son génie du décor, parfois à peine représentés mais avec une justesse et une efficacité formidables. Le Grand Duc propose une belle variété d'environnements, mais aussi d'ambiance, croquées avec une élégance évocatrice admirable (la scène nocturne avec Texas Ripper en contre-jour).
Morris a également souvent montré un don fabuleux pour la caricature, donnant à des premiers et seconds rôles mémorables les traits de ses amis ou de personnalités qui ont ajouté au plaisir de la lecture de la série. Pour Léonide, il s'est inspiré de l'acteur Sydney Greenstreet (Le Faucon Maltais de John Huston) : une idée de casting brillante.
Et pour l'anecdote, on retiendra que Le Grand Duc était l'album préféré du dessinateur : c'est effectivement une des ses plus belles pièces (même si son chef-d'oeuvre est sans doute La Diligence).
*
Quel plaisir, quel régal : 44 pages jouissives !

Aucun commentaire: