vendredi 1 mars 2024

THE IMMORTAL THOR #7 (Al Ewing / Martin Coccolo)


Thor et Loki poursuivent dans leur jeunesse leur exploration des confins d'Asgard. Et ils atteignent les portes d'Utgard. Utgard Loki les reçoit et les soumet à plusieurs épreuves pour savoir s'ils sont légitimes à visiter l'endroit...


Suite directe et même organique de l'épisode 6, ce septième chapitre de The Immortal Thor tire un peu en longueur, ne nous le cachons pas. On sent bien que Al Ewing veut poser des éléments pour le futur de son run, mais il le fait sur un rythme un peu trop tranquille qui peut ennuyer le lecteur.


Non pas qu'on que le résultat soit mauvais, notez-le, mais enfin, tout cela aurait pu (dû ?) tenir en un seul épisode. On a deviné depuis le premier arc qu'il existait une contrée nommée Utgard abritaant d'anciennes divinités qui incarnaient des doubles antérieurs à Thor (avec Toranos), maintenant Loki et sans doute Odin.


Je spoile un peu la fin de cet épisode, mais ça ne saurait gâcher ce qui arrive - et qui reste à définir. Pour l'instant, Toranos a constitué une menace agressive, Utgard-Loki est évidemment plus sournois, alors à quoi pourrait ressembler Utgard-Odin ? Un dieu des dieux colérique et impulsif, tyrannique et surpuissant ? Ou une sorte de guide aimable, détenteur de secrets sur les royaumes, leur origine, leur avenir ? Tout est possible et on peut faire confiance à Al Ewing pour ne pas livrer quelque chose de convenu.


Néanmoins, c'est évident, ces épreuves absurdes qu'inflige Utgard Loki aux jeunes Thor et Loki n'ont guère d'intérêt en soi. C'est bien la première fois que Al Ewing se laisse aller ainsi à écrire un scénario dispensable ou, du moins, répétitif, insistant, soulignant ce que tout le monde avait déjà intégré. Donc, oui, on est un peu déçu.

Paradoxalement, il existe dans cet épisode deux parties qui intriguent positivement, malgré la faiblesse de l'ensemble. D'abord, Ewing "tease" une discussion à venir entre Thor et sa mère Gaea et sur ce point, le scénariste balaie d'un revers de main décidé ce que Jason Aaron avait entretenu dans son propre run sur Thor puis ensuite sur Avengers, suggérant que Thor pouvait être le fruit des amours d'Odin et du Phénix.

Ensuite, et ai-je envie de dire surtout, Ewing a développé discrètement depuis quelques mois une sorte de subplot. Jusqu'à présent, je n'en ai pas parlé, mais le moment est venu de l'évoquer car cela devient difficile de le passer sous silence sans être trop allusif. Dans Avengers Inc., on apprenait que Skurge l'exécuteur avait réussi à s'échapper du Valhalla avec la complicité d'Odin pour y accomplir de sales besognes. Avengers Inc. ayant été entre temps annulé, Ewing a dû réviser ses plans qui, à terme certainement, devait dresser des passerelles entre ce titre et The Immortal Thor.

Skurge s'est allié à Amora l'enchanteresse, avec laquelle il a souvent fait affaire, et tous deux sont devenus les complices de Dario Agger / le Minotuaure (personnage utilisé par Jason Aaron dans son run). Mais Ewing a imaginé une chose assez folle : sur la Terre 616 de Marvel (où vivent donc les super héros), Agger est devenu propriétaire des éditions Marvel et donc il publie les aventures, entre autres de Thor en comics !

Cet aspect méta-textuel devient une partie importante du récit dans la mesure où les pérégrinations des jeunes Thor et Loki en Utgard sont lues par Agger dans le comic-book consacré à Thor. Mais à la nuance près que Amora y a injecté de sa magie, altérant visiblement le cours des événements. Et il semble bien qu'à terme le scénariste ait comme plan de créer des doubles de Thor, Loki et d'autres personnages réinventés par Roxxon-Marvel et qu'une bataille naisse entre les originaux et leurs copies !

Je trouve ça très culotté car c'est une manière à peine déguisée de la part de Ewing de se payer la tête de son propre éditeur (Roxxon étant assimilé à une entreprise capitaliste très agressive aux activités douteuses, l'associer à Marvel revient à dire que l'éditeur n'est lui-même pas très net). Entre Hickman qui réécrit le panthéon de Marvel dans G.O.D.S. et Ewing qui réfléchit à l'image même de l'éditeur, voilà deux auteurs qui creusent un sillon inattendu et insolent particulièrement vivifiant.

Visuellement, The Immortal Thor continue d'être un régal grâce à Martin Coccolo, dont les planches exaltent à la fois le côté le plus spectaculaire de l'histoire (avec le cadre grandiose de Utgard) et en même temps soigne l'expressivité des personnages, découpe l'action de manière dynamique. L'aspect à la fois mythologique de la série est magnifié par ce graphisme élégant et puissant, mais qui ne se contente pas de servir le script sagement et en épouse à l'occasion l'absurdité et la mise en abyme.

C'est décidément un run imprévisible et plus profond qu'il n'y paraît. Al Ewing, avec Martin Coccolo, redonne de belles couleurs au dieu du tonnerre de Marvel (ou de Roxxon ?).

mercredi 28 février 2024

PINE & MERRIMAC #2 ( Kyle Starks / Fran Galan)


Linnea et Parker ont découvert que Tabitha avait pu être emmenée sur une île au large de Jamesport et Jody les y conduit à bord de sa péniche. Sur place, ils font une découverte sordide impliquant le sénateur Lockridge en campagne pour l'élection présidentielle...


Comme promis, ,je vais vous parler du deuxième épisode (sur les cinq prévus) de Pine & Merrimac. Ce numéro m'a vraiment convaincu d'investir sur ce titre après un début très classique mais entraînant. L'intrigue prend de l'ampleur et nous plonge dans des développements inattendus.


Kyle Starks s'appuie toujours sur son duo de héros, qui sont également un couple, et joue sur leur complémentarité tout en insistant davantage sur les démons qui les hantent. Dans le premier chapitre, on apprenait que Linnea avait perdu sa soeur, kidnappée et laissée morte quand elle était encore jeune fille. Un événement suffisamment traumatisant pour faire naître sa vocation de détective d'abord au sein de la police puis au sein d'une agence privée.


De son côté, Parker a eu aussi affaire aux forces de l'ordre alors qu'il était une vedette des rings et qu'il a failli être accusé à tort d'un meurtre. Mais la sagacité de Linnea, chargée de l'affaire, et l'amour qu'ils éprouvèrent l'un pour l'autre lui a permis d'en sortir blanchi. De quoi souder les deux époux dont le fonctionnement repose sur la pugnacité de Linnea et la force de Parker.


Mais Starks ne se contente pas de brosser des portraits trop simplistes de ses héros : ainsi, les investigations de Linnea et Parker les conduisent sur une île au large de Jamesport où aurait pu être emmenée Tabitha, la jeune fille que ses parents cherchent après son enlèvement par des bikers. Le décor est magnifiquement exploité pour engendrer une ambiance angoissante et malaisante.

Fran Galan accomplit un travail somptueux en couleurs directes pour cet épisode qui se déroule entièrement en une nuit. Ses aquarelles montrent la péniche de Jody sur les flots avec un rayon lumineux qui déchirent les ténèbres environnantes. Puis, une fois sur l'île, en suivant Linnea et Parker, c'est un nuancier de bleus extraordinaire qui donne au site un aspect presque surnaturel. On est à deux doigts de penser que la série va basculer dans le fantastique.

Mais on reste dans un thriller. D'un côté, on le regrette un peu, mais ce qu'on perd sur ce plan, on le gagne sur l'intensité de ce qui suit. Starks, en refusant d'investir un registre, donne du poids à chaque découverte de ses deux héros et le lecteur est saisi comme eux, devinant plus qu'il ne sait ce qui se trame de glauque sur ce bout de terre au milieu de l'eau. Le découpage de Galan est d'une intelligence imparable, cadrant toujours justement et composant avec les premiers et second plan comme quand Linnea et Parker surprennent l'échange entre deux hommes dans la même pièce qu'eux.

Le récit s'emballe dès que nos détectives sont mis à jour et doivent fuir. Là encore, Galan accompagne de manière magistrale le mouvement, suggérant la panique qui s'empare aussi bien des fugitifs que de leurs poursuivants. On ressent de manière très physique la confusion, la peur, l'urgence, comme rarement une BD permet de la partager.

Au passage, c'est aussi dans ces pages-là que Kyle Starks creuse la caractérisation de ses personnages : Parker est écoeuré par ce qu'il a vu et corrige les malfrats moins pour les écarter de son chemin dans sa fuite que pour les punir tandis que Linnea démontre qu'elle sait réagir de façon radicale quand le danger est proche (voir le moyen qu'elle trouve pour empêcher les poursuivants de leur tirer dessus, elle et Parker, quand ils atteignent l'embarcadère).

L'intrigue, comme écrit plus haut, s'enrichit considérablement en impliquant un politicien dans un traffic sordide. Cette difficulté ajoutée rend encore plus passionnante l'histoire et préfigure les obstacles qu'auront à franchir Linnea et Parker pour faire éclater la vérité sur ce scandale. C'est palpitant.

Bref, Pine & Merrimac mérite vraiment le détour et n'a aucun mal à accrocher le lecteur qui s'y plonge. Vite la suite !

mardi 27 février 2024

MR. & MRS. SMITH : match retour


Deux inconnus, un homme et une femme, sont engagés par une mystérieuse organisation, la Compagnie, pour devenir espions et former un couple sous le nom de John et Jane Smith avec le grade d'agents "haut risque". Pour cela, ils acceptent de couper les ponts avec leurs familles. Leur première mission ; intercepter et livrer un paquet... Qui contient en vérité un gâteau... Qui explose après leur départ, tuant tous les habitants d'une villa !
 

Les missions s'enchaînent : une vente aux enchères silencieuse au cours de laquelle ils doivent capturer un acheteur, un voyage dans les Dolomites italiennes pour y surveiller un couple dont la femme est très riche et trop occupée par ses affaires, protéger Toby Hellinger à laquelle la Compagnie tient beaucoup... Mais, après être devenus plus intimes, des tensions apparaissent dans le couple Smith.


D'abord après leur rencontre avec d'autres agents de la Compagnie, plus haut gradés qu'eux, puis lors de séances auprès d'une thérapeute de couple qui les force à mettre des mots sur le malaise entre eux. les Smith décident de travailler chacun de leur côté jusqu'à ce qu'ils se trouvent à enquêter sur la même cible. Et sachant qu'au bout de trois échecs, la Compagnie les sanctionnera de la manière la plus cruelle...


En 2005, le réalisateur Doug Liman portait sur le grand écran un script de Simon Kinberg mettant en scène un couple dont chaque membre exerçait le métier d'espion sans que son partenaire le sache. Quand chacun l'apprenait, la situation déraillait complètement pour aboutir à un règlement de comptes entre eux. A l'époque, le long métrage fit surtout grand bruit car il vit la naissance du couple "Brangelina", Brad Pitt et Angelina Jolie, qui éclipsa quelque peu le résultat.


Pendant longtemps, le sujet fit l'objet de spéculations quant à une adaptation pour le petit écran sous forme de série, jusqu'à l'an dernier quand Donald Glover, la star des séries Atlanta et Communauty, aussi connu comme chanteur sous le pseudo de Childish Gambino, s'en mêla et annonça la production de huit épisodes avec pour partenaire Phoebe Waller Bridge, la créatrice et vedette de Fleabag.


Puis, sans qu'on sache vraiment pourquoi, Waller-Bridge quitta le projet et fut remplacée par Maya Erskine, comédienne remarquée dans PEN15. Prime Vidéo lançait le tournage et enfin on a pu apprécier le résultat ces dernières semaines. Alors, concluant ou pas ? Trêve de suspense : c'est une réussite !


J'avoue ne pas avoir un grand souvenir du film de Liman, sinon pour le cabotinage de Pitt et parce que je n'ai jamais apprécié Jolie comme actrice. Mais il faut avouer que le pitch était accrocheur et qu'on pouvait s'interroger sur la façon de le transposer en le découpant sur huit épisodes. Pourtant, le format est parfaitement maîtrisé et enrichit le matériau originel spectaculairement. C'est à la fois une série remplie d'action mais surtout merveilleusement caractérisée, inattendue, surprenante, s'achevant sur un cliffhanger qui donne envie d'une saison 2 le plus rapidement possible.


Donald Glover a co-créé la série avec Francesca Sloane mais ce qui fonctionne le mieux, c'est que ces deux-là n'ont pas cherché à en faire quelque chose de trop écrit, de trop rigide. On sent qu'il y a eu une large place à l'improvisation pour que le jeu de Glover et celui de Maya Erskine s'épanouisse, tous deux venant de la comédie. L'alchimie entre John et Jane Smith opère immédiatement et donne chaque épisode une densité humaine rare.


Et finalement, Mr. & Mrs. Smith se transforme, lentement mais sûrement, en une quasi-rom-com mais à l'envers. En effet, le rapprochement entre John et Jane s'accomplit plus vite qu'on l'attend (dès la fin du deuxième épisode). Et ensuite jusqu'à l'épisode 5, on assiste à l'évolution et l'épanouissement de ces deux-là, qui s'étaient pourtant juré de ne pas mélanger les affaires et le plaisir, affirmant même qu'ils n'avaient pas signé pour une romance.

De façon très subtile, entre deux scènes mouvementées, le téléspectateur assiste pourtant à des coups de canif dans le contrat. Par exemple, dans l'épisode 3, John et Jane doivent se séparer pour surveiller chacun une femme d'affaires et son mari qui ne se parlent plus et dont le jeune fils assiste à leurs disputes en se réfugiant dans le jeu vidéo sur sa console électronique. La femme est victime d'une tentative d'enlèvement et, bien que rien ne l'y oblige, John décide de lui venir en aide. Il abat plusieurs ravisseurs et doit affronter des tueurs. Jane le rejoint et le ramène à leur chambre d'hôtel. C'est tendu car elle lui en veut de s'être écarté du plan alors que lui ne pouvait se contenter de regarder sans rien faire.

Par la suite, Jane révèlera un comportement de plus en plus dirigiste, jusqu'à s'attribuer tous les mérites. La Compagnie, qui ne communique avec ses agents que via une messagerie électronique, s'en rend compte et propose à le jeune femme de changer son binôme si elle le souhaite. C'est tentant car à ce moment-là John a évoqué la possibilité de fonder une famille avec elle tout en s'agaçant de son attitude trop détachée.

La seconde partie de la saison montre les Smith face à leur pire ennemi, dans leur mission la plus délicate : face à eux-mêmes, et ça ne va plus du tout. Ils consultent une thérapeute qui ne fait que mettre en évidence leurs divergences, au point qu'ils conviennent de ne plus travailler ensemble. Malgré ça, il faut bien faire car au bout de trois échecs, la Compagnie a prévenu que des sanctions tomberaient. Mais John et Jane sont loin de se douter de ce que ça signifie - ils négligent même cet avertissement, se repliant sur leur idée initiale : se faire assez d'argent pour démissionner quand ils en auront envie et refaire leur vie ailleurs...

Le dernier épisode, sans spoiler, est le plus proche de qu'était le film (du moins dans mon souvenir, et je le répète, celui-ci n'est pas fiable). Toutefois, les showrunners avaient visiblement prévu de ne pas fermer la porte à une saison 2 -et ils ont eu raison, puisque la saison 1 a été un succès - d'où un cliffhanger bien crispant comme il se doit, après lequel on exige de nouveaux épisodes très vite (mais même en étant raisonnable, il faudra attendre 2025 au moins).

Chaque épisode fonctionne comme un one-shot et en même temps les huit chapitres forment un tout composite, compact, sans temps mort, inventif, sensible, remarquablement écrit et réalisé. Mais surtout s'appuyant sur des guest-stars impeccables et un duo vedette exceptionnel. Le premier épisode s'ouvre avec une scène avec Alexander Skarsgard et Eiza Gonzalez, puis on croise John Turturro, Billy Campbell, Sarah Paulson, Ron Perlman, Ursula Corbero, Michaela Coel, Parker Posey, Paul Dano, que du beau monde, particulièrement bien exploité (avec quand même une mention à Sarah Paulson, irrésistible en psy et le tandem Parker Posey-Wagner Moura en agents "super haut risque").

L'alchimie entre deux acteurs est quelque chose d'imprévisible et délicat. Si ça ne fonctionne pas immédiatement, c'est un désastre irrattrapable. Mais même si on ne saura jamais ce qu'aurait donné le couple Glover-Waller Bridge, on sait que Donald Glover et Maya Erskine sont plus que parfaits. Il y a un mélange d'improbabilité et de charme incroyable entre eux, plusieurs fois on les observe et on remarque leur gêne, leur embarras, leur maladresse, et en même temps, miraculeusement, leur complémentarité, leur complicité, cette harmonie uniques entre eux. C'est franchement enchanteur.

Oubliez le film. Préférez la série. C'est un bijou de plus dans le catalogue de Prime Vidéo.

lundi 26 février 2024

G.O.D.S. #5 (Jonathan Hickman / Valerio Schiti)


Dimitri a disparu. Mais Wyn sait où il est et il sollicite l'aide de mIa pour le récupérer. Saviez-vouq qu'il existe une curieuse clinique où les infirmières attirent des hommes pour leur faire subir un test terrifiant servant à décrypter une énigme ? Vous n'aurez pas envie d'y mettre les pieds...


Je vous ai dit, je veux dire : clairement dit, que G.O.D.S. est ma série préférée actuellement, tous éditeurs confondus. Et pourtant, il y a quelques années, vous évoquiez devant moi le nom de Jonathan Hickman et je faisais la grimace. Que s'est-il passé depuis ?


HoX / PoX évidemment. Mais pas que. Non, avec Decorum (sa série chez Image, dessinée par Mike Huddleston - pas le truc le plus facile à lire mais quand même une sacrée expérience), j'ai découvert que Hickman avait de l'humour, qu'il avait de l'auto-dérision, et qu'il aimait ses personnages. Ce qui n'avait rien d'évident puisque lui-même se présentait volontiers comme un world-builder, avec des intrigues planifiées sur des années, l'archétype du story-driven writer, un peu suffisant.


Et tout ça, je l'ai retrouvé dans G.O.D.S., qui est un comic-book sophistiqué, "Hickmanien" au possible, avec une intrigue touffue, des ramifications multiples, qui joue avec l'univers, le panthéon Marvel, en lui ajoutant des éléments de sa création. Mais qui, comme Decorum, affiche un amour pour ses héros, les caractérise merveilleusement, les fait interagir de manière ludique et maline, et qui finalement donne à lire le meilleur des deux mondes, comme si du comics indé avait infiltré Marvel. Et si ça vous rappelle quelque chose, ne cherchez pas trop loin : oui, c'est comme quand Matt Fraction et David Aja produisait Hawkeye.


Ce que j'aime aussi dans G.O.D.S., et que ce cinquième épisode illustre à merveille, c'est que Hickman ne dit que ce qui est nécessaire à la compréhension de chaque épisode et en même temps suffisamment pour avoir envie de creuser avec lui ce projet, ces personnages, cet univers. Bien entendu, on peut s'étonner de découvrir des organisations comme le Pouvoir-en-place et l'Ordre-naturel-des-choses, qui régissent les forces essentielles de l'univers Marvel, sans qu'on en ait entendu parler auparavant. Mais voyez la chose autrement et elle prend tout son sens.

Dans Decorum, j'y reviens, il était question d'assassins professionnels dans un contexte de space opera, et on distinguait l'élite de ces assassins par l'élégance avec laquelle ils exécutaient leurs contrats, le decorum donc. Personne ne savait où ils étaient formés, ni comment, malgré des forces supérieures censés tout savoir sur tout, mais ils étaient redoutés, respectés. Au fond, ce n'est pas le fait qu'ils soient connus ou pas qui importait, mais bien le fait que leurs actions pesaient quand leurs services étaient requis.

Hé bien, avec G.O.D.S., c'est pareil. Voyez le Pouvoir-en-place et l'Ordre-naturel-des-choses comme des officines, comme des agences d'espions. Personne ne sait où ils sont, ni quand ils frappent, ni depuis combien de temps ils existent, ni qui ils servent, mais justement leur efficacité passe par le secret de leur existence. tant qu'on ne sait rien sur eux, c'est qu'ils ont bien fait leur boulot. Pour la représentation, il y a des magiciens et des savants connus de tous : Dr. Strange, Dr. Fatalis, Amadeus Cho, Mr. Fantastic, Black Panther, etc. Mais ceux qui tirent vraiment les ficelles, veillent au grain, ce sont ceux du Pouvoir-en-place et de l'Ordre-naturel-des-choses, Wyn Aiko, Saint-Maur Cercle, Dimitri, Mia, et un panthéon d'entités surpuissantes (plus encore que Thor, Loki, les Eternels, etc).

Hickman a construit sa série jusque-là en évoquant New Gods de Jack Kirby : chaque organisation a en son sein un apprenti de la partie adverse - Wyn avec Dimitri, Aiko avec Mia. Comme une garantie de paix mais aussi comme un sujet d'études. Cet épisode va montrer ce qu'il en coûte à ces apprentis d'être ainsi adoptés par le camp opposé et le prix est accablant de cruauté.

Pour le reste, ça fonctionne comme un one-shot aux allures de braquage : il faut entrer dans une clinique, récupérer Dimitri, décrypter une énigme, mais aussi mettre en garde des cygnes noirs (tiens, tiens, voilà une appellation familière dans le "Hickman-verse"...). C'est drôle, palpitant, dialogué en orfèvre, du nectar des dieux. Bon sang, après ça, plus personne, surtout pas l'ancien moi qui détestait Hickman pour son côté pompeux, ne peut détester ce scénariste, si facétieux - comme transformé, comme s'il avait décidé de s'amuser et de nous amuser. Quoi de plus fun, de plus cool que d'être diverti par quelqu'un de si intelligent ?

En plus, G.O.D.S. est dessiné par celui qui est devenu mon artiste préféré, Valerio Schiti. Oh, bien sûr, il y a toujours Samnee dans mon coeur (mais il a gâché tant de temps sur Fire Power), Mora (ce bestiau incroyable), Smallwood, Fornes, Larraz, Immonen, Bachalo... Mais Schiti, bon dieu, quel talent ! Voilà un narrateur graphique, qui comprend ce qu'un script veut dire, qui sait qu'il faut le servir avec humilité mais aussi l'augmenter, le "plusser".

L'épisode s'ouvre par une séquence complètement déroutante avec l'entretien que passe un inconnu, entrecoupé par le récit d'une fable (dont on saisit le sens à la fin). Puis on retrouve Wyn, Mia, on retombe sur nos pattes et la suite est jubilatoire parce que visuellement d'une intelligence et d'une puissance remarquable. C'est formidablement grisant de lire des planches comme celles de Schiti parce que cet artiste n'a pas peur, ni d'Hickman, ni de l'ambition de la série, ni de l'investissement qu'elle exige. Il y va à fond.

Son dessin a considérablement gagné en densité, en texture - comparez ces pages actuelles avec celles de ses Gardiens de la Galaxie. Du coup, il se permet des effets, de découpage, de composition, de lumière et d'ombre. Chaque scène est interprétée graphiquement au maximum de ce qu'elle dit, chaque effet est dosé, pesé. C'est vraiment bon. C'est pas seulement bon, c'est très bon. En fait c'est la différence avec Mora : Mora est puissant, il est énergique, tout en force, c'est étincelant. Mais Schiti est énergique et subtil. Il varie ses coups, ses effets, bien plus que Mora, et du coup, comme en plus il dessine sur du Hickman, c'est comme écouter un virtuose non pas simplement jouer la partition, mais la faire vibrer.

Bon, y a aussi Marte Gracia aux couleurs, ça ne gâche rien. Tout est si parfaitement fait dans G.O.D.S. qu'on se demanderait presque si le titre désigne des dieux ou l'équipe artistique.

La série va se terminer bientôt, au n°8. Mais je ne crois pas que ce sera la fin. Je pense plutôt à une pause, un break, pour laisser souffler Schiti. Hickman veut le garder pour tous les épisodes et comme Marvel passe tout à Hickman, il a obtenu que la série s'interrompe quelques mois (même si on ne sait rien de la date de son retour). Et ça aussi, c'est un peu de l'esprit indé dans un comic-book Marvel, qui publie des mensuels coûte que coûte - sauf avec Hickman, qui a convaincu que c'était mieux avec Schiti et quelques mois sans épisodes qu'avec un fill-in sans arrêt. Je peux lme tromper, remarquez, ce sera peut-être la fin, mais si je n'y crois pas, c'est parce que, comme avec Decorum, Hickman a lancé un truc si riche, si plein de potentiel, avec des nouveaux personnages si denses, que ça m'étonnerait beaucoup qu'il ait tout dit en huit épisodes.

Ah, au fait, le recueil de ces huit épisodes sera dispo en vo le 24 Août prochain. Marquez ça sur vos achats à venir. Ou attendez la vf en Automne puisque Panini traduira ça à ce moment (même si je ne sais pas sous quelle forme, n'achetant plus rien en vf chez eux). Parce que G.O.D.S., bon sang, c'est un gros kif, vous allez adorer !

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #24 (Mark Waid / Dan Mora)


Darkseid est arrivé sur la Terre 22. Son objectif : extraire de Gog l'équation d'anti-vie. Les héros sur place pourront-ils l'en empêcher ? Et Superman et Batman de Terre 1 réussiront-ils à en empêcher le jugement dernier ?
 

Inutile de se cacher derrière son petit doigt : la lecture de cet arc a été laborieuse. Mais ce n'est pas vraiment la faute de Mark Waid et de Dan Mora, qui ont réalisé une prestation irréprochable ? Non, je suis entièrement responsable. Et d'ailleurs parlons-en, de la responsabilité du lecteur-critique.


Je ne vais pas spoiler évidemment le dénouement de cette histoire, sachez seulement qu'il est épique et subtil à la fois, on a droit à des scènes d'action très musclées et aussi à une réflexion intelligente sur ce qui fait un héros. Par rapport à Kingdom Come, c'est une préquelle nuancée et bien construite, qui respecte totalement le récit de Waid et Alex Ross. En revanche, pour Thy Kingdom Come, sa suite dans les pages de Justice Society of America par Geoff Johns et Ross, on peut clairement dire que Waid s'en fiche, ce n'est pas son affaire et on le devine pas ce qu'il aurait imaginé (même s'il récupère Gog au passage). Mais c'était attendu puisque Waid et Ross s'étaient déjà fâchés quand le premier avait voulu développer les conséquences de Kingdom Come avec les spin-off intitulés The Kingdom (Ross les ayant désavoués).


Non, le problème que j'ai rencontré en lisant ces épisodes, c'est que j'ai d'abord cru à une séquelle, puis j'ai été perdu, puis j'ai enfin compris qu'il s'agit d'une histoire antérieure à Kingdom Come. Du coup, j'ai eu le sentiment permanent et désagréable de courir après ce que racontait Waid, impossible dès lors d'apprécier pleinement le propos.


Mais je le répète, c'est ma faute, c'est ma responsabilité. Et c'est parce que, tout connement, j'ai lu trop de comics. Déjà le mois dernier, j'ouvrais 2024 en signant une entrée dans laquelle je vous prévenais, chers lecteurs, de mon intention de faire évoluer ce blog, dans la forme et le fond. Bon, sur la forme, je n'ai pas eu les bonnes idées ou en tout cas, je n'ai pas su correctement les traiter et donc je les ai abandonnées (au moins pour l'instant).

Sur le fond, mon souci, c'était, déjà, que j'avais l'impression de consommer trop et d'avoir parfois du mal à tout suivre, à tout savourer. Du coup, j'ai réduit la voilure en cessant de suivre des titres, notamment ceux auxquels j'accrochais le moins, que je lisais en me forçant un peu (Wonder Woman, Daredevil...). Mais ça n'a pas suffi. Je crois qu'il faut que je lâche encore un peu de lest et que je lise moins et que j'écrive moins par devoir (Fall of the House of X et Rise of the Powers of X vont certainement passer à la trappe).

Comment dire ?... J'ai du mal en ce moment. Je ne vais pas me plaindre en disant que c'est difficile, car, non, ce serait indécent, déplacé de dire que c'est difficile d'écrire des critiques de comics (et de séries, de films). Si je les écris, c'est parce que j'ai le temps, l'envie, personne ne me force, donc je m'interdis de me plaindre à ce sujet. Non, c'est différent. Le problème, c'est, je crois, que je ne lis pas assez choses différentes, assez variées. Je le sens bien : il y a un manque d'inspiration générale, parfois parce que les comics ne me comblent pas, parfois aussi parce que je ne sais tout simplement pas/plus quoi dire. Et pour couronner le tout, j'ai eu cette grippe qui m'a pourri la vie pendant quinze jours, qui m'a mis à plat, mais j'ai voulu continuer malgré tout et j'ai parfois dû écrire des trucs pas fameux.

A cet égard, Batman - Superman : World's Finest est un test remarquable sur la responsabilité du lecteur et critique que je suis. Voilà un titre que j'apprécie de lire chaque mois, qui est réalisé par un scénariste et un dessinateur de talent. Vraiment, c'est de la belle ouvrage. Mais c'est aussi une synthèse de ce que propose le genre super héroïque. Et je crois que quand on a du mal avec un comic-book aussi facile, alors le reste en pâtit forcément. C'est comme un indice. Et ma responsabilité est alertée par cet indice. Si on n'écrit pas facilement sur une série pareille, alors c'est que ça va pas. Que rien ne va en somme. Bon, c'est pas une maladie incurable non plus, c'est pas la fin de tout, mais ça alerte.

J'ai bien conscience qu'un blog devient une sorte d'endroit, d'espace où les visiteurs et abonnés viennent chercher quelque chose de précis. Si vous appelez votre blog "Mystery Comics", bon, ben, ça doit au minimum parler comics, de façon intelligible et honnête. Et moi, je triche un peu, beaucoup, en y ajoutant des séries télé, des films. Aujourd'hui, si je devais baptiser ce blog, j'enlèverai le mot "comics" du titre pour quelque chose de plus vague, de plus généraliste (Mysterious Ways" comme la chanson de U2 ?). Ce serait plus adéquat. Mais bon, je vais pas créer un nouveau blog pour ça. Je vais faire avec et de toute façon, je vois bien que le nombre de vues pour une entrée non comics est très inférieur à celle pour un comic-book : je ne vous en veux pas, c'est vrai que ça reste bizarre de tomber sur la critique d'une série télé ou d'un film dans un blog comics.

Mais je m'égare : les super-héros ne sont pas un problème en soi, j'aime toujours lire leurs comics, je ne suis pas comme ces youtubeurs qui décident de retourner leur veste pour parler manga parce que c'est moins cher ou qu'ils en ont marre de la politique vf de Panini et compagnie (de toute façon, j'achète quasi plus de vf, donc je m'en fiche). Je continuerai à parler de super héros. Mais aussi d'autres choses, peut-être pour un moment seulement, parce qu'il y a des séries que j'ai envie de lire et sur lesquelles j'ai envie d'écrire, toujours des trucs ricains. Non, ça ne me fera certainement pas gagner des vues, ça va peut-être même faire fuir certains, on verra.

Et puis, avec le jeu des sollicitations des éditeurs, on voit ce qui va bouger dans les mois à venir. Les parutions prévues pour Mai viennent de tomber et par exemple, deux infos m'ont tapé dans l'oeil : G.O.D.S. chez Marvel va cesser au n°8 (pas une annulation, je pense, mais plutôt une pause parce que Hickman doit vouloir garder absolument Schiti au dessin et donc le laisser souffler), et DC a annoncé son event estival, Absolute Power. Justement, il sera écrit par Mark Waid (la saga principale en quatre parties mais également tous les tie-in, soit la bagatelle de 25 épisodes !) et dessiné par Dan Mora (ce qui explique maintenant pourquoi ils ont laissé tomber Shazam !). Comme la Justice League sera au coeur de cet event, je pense qu'on va avoir, à l'issue de tout ça, le retour d'une série régulière sur la JL, peut-être par Waid et Mora (en tout cas, j'aimerai, même si ça signifierait qu'ils quittent World's Finest).

D'ici cet été, on aura aussi droit à la refonte de la franchise X-Men, sous la direction de Tom Brevoort, et j'attends de voir les auteurs impliqués pour savoir si je suivrai ça. La lecture de choses comme Somna, If you find this I'm already dead, Masterpiece ou Pine & Merrimac m'a donné envie de surveiller les indés avec des choses comme Helen of Wyndhorn (le nouveau projet de Tom King et Bilquis Evely chez Dark Horse), je suis tenté par l'expérience The One Hand et The Six Fingers (deux séries qui se répondent chez Image), Ghostlore (chez Boom !)...

Evidemment, d'un côté, je dis que je vais moins lire, moins suivre de titres, et me voilà, de l'autre, à déclarer que j'ai envie de lire plein de trucs à la place, c'est pas cohérent. Mais ce sont des projets. Faut d'abord que j'essaie de lire et ensuite je verrai si ça me plait, si j'en parle, si j'ai l'inspiration pour en parler. Surtout, ça signifie que je n'ai pas l'intention d'ajouter des nouveautés super héroïques à mon programme.
    

J'ai triché : je n'ai pas vraiment parlé de World's Finest #24, mais de toute façon c'est toujours délicat de commenter le dernier épisode d'un arc, par peur de spoiler. Il est très bon en tout cas, cet épisode, et quand le recueil sera dispo, je relirai cet arc au calme, avec la certitude qu'il le plaira davantage. Je suis sûr que ça fera le même effet à beaucoup d'autres fans.