mardi 20 avril 2021

AND THE WINNERS ARE... (X-MEN)

Il y a une semaine je consacrai une entrée de ce blog pour signaler les mouvements éditoriaux qui allaient impacter la franchise X à partir du mois de Juillet. La plus grosse surprise, certainement, concernait la série X-Men que Jonathan Hickman quittait au profit de Gerry Duggan, avec le dessinateur Pepe Larraz.

 



La surprise était d'autant plus significative que Jonathan Hickman pilotait le titre depuis sa relance à l'issue de House of X - Powers of X, c'était la série emblématique de la franchise, celle par laquelle il donnait le la aux autres parutions. Bien entendu, son départ de X-Men ne signifie pas que Hickman abandonne les mutants puisque le scénariste a déjà annoncé qu'il écrirait un nouveau mensuel à partir de Septembre et les spéculations vont bon train depuis sur l'identité de ce projet (un revival de Uncanny X-Men ? Moira X avec le retour au premier plan de Moira McTaggert dont la dernière apparition date de Powers of X #6 ? Tout autre chose ?).

En tout cas, à l'issue du Hellfire Gala qui formera un event au mois de Juin via les douze revues X, X-Men changera d'équipe créative. Déjà, à l'occasion de cet event, Gerry Duggan signera en plus des épisodes de Marauders et Cable le n° de Planet-Size X-Men, avec Pepe Larraz au dessin. C'est dans ce one-shot que sera dévoilé l'équipe des X-Men voulu par Cyclope et Marvel Girl, dont les membres auront été élus par le peuple de Krakoa (à l'exception d'un, choisi par les lecteurs eux-mêmes).

Depuis quelques jours, on connaît désormais la composition de cette équipe et Pepe Larraz s'est fendu d'une spectaculaire illustration où la voit en action (ce sera certainement aussi la couverture de X-Men #1 de Juillet). Passons en revue cet effectif, qui réserve quelques surprises :

- Cyclope et Marvel Girl en font évidemment partie. Scott Summers et Jean Grey sont des vétérans, ils sont apparus tous deux dans Uncanny X-Men #1 en Septembre 1963, créés par Stan Lee et Jack Kirby. Cyclope demeure le leader emblématique de la formation depuis longtemps, tandis que Jean Grey, "née" dans le même épisode que lui, a toujours été son grand amour. Toutefois, depuis la reprise de la franchise X par Hickman, ce couple est en vérité plus trouble puisqu'il est fortement suggéré que Cyclope entretient une relation avec Emma Frost avec le consentement de Jean Grey, qui elle-même est la maîtresse de Wolverine avec le consentement de Cyclope.

- Polaris a été la gagnante des votes des lecteurs organisés par Marvel. Lorna Dane, fille de Magneto dont elle a hérité des pouvoirs magnétiques, est apparue pour la première fois en Octobre 1968dans Uncanny X-Men #68, créée par Arnold Drake, Don Heck et Werner Roth. Longtemps fiancée à Havok (le frère de Havok), sa carrière a été émaillée de volte-face, devenant alliée et ennemie des X-Men. C'est donc un vrai retour en grace et on peut deviner que les fans en on assez de voir ce personnage maltraité ou négligé, estimant aussi que sa longévité mérite qu'elle figure dans l'équipe star de la franchise. Je suis content aussi parce que j'avais voté pour elle car elle figurait dans X-Factor que je ne lisais pas.

- Sunfire est un autre revenant. Apparu dans X-Men #64 en Janvier 1970, créé par Roy Thomas et Don Heck, Shiro Yoshida a longtemps souffert de sa caractérisation puisqu'il était écrit comme un personnage arrogant et surpuissant, rechignant à s'intégrer dans une équipe. Il a, comme pratiquement tous les mutants, connu une période où il était devenu un méchant. Mais Rick Remender, dans ses Uncanny Avengers, avait restauré le blason de ce héros japonais charismatique.

- Malicia (Rogue en vo) est une star depuis longtemps : dans les années 80, elle figurait même parmi les personnages les plus populaires de Marvel ! Anna Marie est apparue pour la première fois dans Avengers Annual #10, créée par Chris Claremont et Michael Golden, et ses débuts dans Uncanny X-Men ont été délicats car elle a fait partie de la Confrérie des Mauvais Mutants. On l'oublie parfois, mais elle est la soeur de Diablo (Nightcrawler) et la fille de Mystique, et désormais l'épouse de Gambit. Héroïne fétiche de Mike Carey, Rick Remender et Gerry Duggan (les deux derniers en avaient fait une de leurs Uncanny Avengers), sa présence relève de l'évidence. A voir si elle continuera d'apparaître dans Excalibur cependant.  

- Synch alias Everett Thomas est la surprise du chef. Créé par Scott Lobdell et Chris Bachalo, apparu pour la première fois dans X-Men #36, il fut surtout un pilier de la série Generation X. Ce mutant qui peut reproduire les pouvoirs de ceux qui l'entourent fait figure d'invité inattendu, encore que sa présence dans X-Men #5, puis #18-19 de Jonathan Hickman, l'a remis en pleine lumière et a démontré son caractère pugnace et l'utilité de ses talents. Sans publier sa romance avec le dernier membre de l'équipe...

- Wolverine est le pseudo de de deux X-Men. Il y a bien sûr Logan, mais aussi Laura Kinney, aka X-23, son clone, depuis le run que lui a consacré Tom Taylor. Créée en Février 2004 par Craig Kyle et Chris Yost dans NYX #3, cette mutante griffue a vu sa côte bondir depuis le film Logan (de James Mangold, 2017), grâce à l'interprétation mémorable de la jeune Dafne Keen. Logan ayant toujours été présent dans la franchise au cours des dernières décennies et figurant dans sa propre série mais aussi dans X-Force, on peut imaginer que Laura Kinney lui a été préféré pour ne pas saturer le lecteur avec son illustre homologue. Mais je pense aussi que les liens qui ont uni Laura et Synch dans les épisodes de X-Men de Hickman ont pu inspirer son intégration dans l'équipe (même si, à l'évidence, lors de leur résurrection récente, le souvenir de leur romance a été effacé chez Laura).

Pour ma part, je suis satisfait de cette formation qui me semble bien équilibrée. On y trouve des X-Men d'époques différentes, charismatiques, complémentaires, inattendues. Ils sont sept, ce qui est un bon chiffre, ni trop, ni trop peu. J'aurai attendu Cable (le "old" Cable dont le retour semble être acté dans le 12ème et dernier numéro de sa série actuelle) car Gerry Duggan l'apprécie (il était déjà dans ses Uncanny Avengers) et ça aurait été marrant de le voir aux côtés de ses parents (Jean Grey et Scott Summers). J'aurai aimé qu'une place soit faite à Diablo mais il était dit qu'aucun membre du Conseil de Krakoa ne pourrait faire partie de l'équipe (et Kurt Wagner a droit à sa série avec Way of X, dont le #1 sort cette semaine).

Pour en revenir à Hickman, je pense aussi qu'il a légué la série à Duggan car celle-ci semble être très orientée sur l'action, qui n'est pas le registre favori de Hickman (alors que Duggan a fait ses preuves dans ce genre). La série va aussi bénéficier des dessins de Pepe Larraz qui n'a plus dessiné de titre régulier depuis House of X et dont le talent n'est plus à démontrer. Avec ce binôme créatif, Marvel a tout ce qu'il faut pour produire un hit. Rendez-vous en Juillet pour la confirmation...

dimanche 18 avril 2021

AMERICA CHAVEZ : MADE IN THE U.S.A. #2, de Kalinda Vazquez et Carlos Gomez


Je me doute bien que, parmi ceux qui suivent mes critiques, peu d'entre vous s'intéressent à America Chavez : Made in the U.S.A., et quand/si cette mini-série sera traduite, elle ne rencontrera certainement pas un grand succès. Pourtant, je ne regrette pas de m'être engagé dans cette lecture et de partager avec vous ce que j'en pense... Car j'en pense beaucoup de bien et j'espère ainsi susciter un peu de curiosité. Ce deuxième épisode permet de mieux cerner les origines de cette héroïne, sans perdre de vue l'intrigue qui s'est nouée il y a un mois.


Après avoir sauvé son quartier à New York, en compagnie de Spider-Man, America Chavez stoppe des pillards qui tentent de profiter du chaos. Puis elle va retrouver sa famille adoptive, avec l'espoir d'en apprendre plus sur l'auteur du billet menaçant qu'on a laissé à son intention.


Depuis qu'elle s'est installée sur la Côte Ouest, America a délaissé sa famille adoptive. Elle se rappelle divers épisodes de son passé, depuis que, enfant, elle s'est subitement rappelée de son monde natal, jusqu'à la découverte précoce de ses pouvoirs et son désir de rendre la justice.


Cette dernière partie a cependant fini par créer de vives tensions entre America et ses parents adoptifs, qui ne veulent pas attirer l'attention et lui reprochent de les mettre en danger. America finit par claquer la porte et embrasser la carrière de super-héros à plein temps.


En consultant la vidéo-surveillance du magasin de son père, America remarque un individu louche. Elle trouve un indice dans la boutique, qui la conduit à une salle de jeux. Le suspect l'y attend et l'attire dans un piège, la neutralisant lorsque es pouvoirs d'America l'abandonnent à nouveau sans prévenir...

Quand je suis sur Twitter, je n'interviens pas, sauf pour féliciter des scénaristes et des dessinateurs sur le dernier épisode qu'ils ont produit. La plupart du temps, je me contente de retweeter des dessins, ou de suivre des posts. C'est ainsi que, récemment, j'ai lu un conseil d'un auteur pour tenter de convaincre un editor de publier une histoire : il était question de proposer des récits courts, des one-shots ou des mini-séries, pour commencer. C'est une manière de prouver qu'on peut écrire de manière resserrée mais aussi qu'on peut se mettre au service de n'importe quel genre, de n'importe quel personnage, rapidement.

C'est pour cela que la lecture d'une mini-série agit comme un révélateur aussi bien pour l'auteur que le lecteur : le premier doit convaincre, vite, le second, avec un pitch accrocheur, quel que soit le héros, le genre, l'univers. Plus un scénariste a la charge d'un personnage difficile, plus le challenge est grand, et plus sa réussite est éclatante s'il y parvient.

Dans le cas d'une héroïne comme America Chavez, comme je l'avais expliqué dans la critique du premier épisode de cette mini-série, on a affaire à un personnage entre deux eaux : ce n'est pas une vedette, mais en même temps elle a figuré dans assez de séries remarquées pour qu'on l'identifie facilement, et, enfin, elle va certainement gagner en popularité bientôt puisqu'elle apparaîtra dans le film Doctor Strange and the Multiversity of Madness (de Sam Raimi, sortie prévue en 2022).

Mais il faut partir du principe qu'en vérité America Chavez est une inconnue pour le grand public. Et cela Kalinda Vazquez l'a parfaitement intégré. Après avoir posé une base accrocheuse dans le premier épisode (America constate un déréglement inexpliqué de ses pouvoirs et quelqu'un la met en garde), ce mois-ci, la scénariste prend le parti de mettre l'enquête de son héroïne un peu sur pause pour revenir sur son passé, son "origin story".

Les 2/3 de l'épisode sont donc consacrés à des flashbacks qui nous montrent America enfant, adolescente, jeune adulte, à chaque fois à des moments charnières de son existence : elle se rappelle subitement de sa dimension natale et de ses deux mères, elle découvre ses pouvoirs, elle entreprend de devenir une justicière dans son quartier, elle s'oppose à ses parents adoptifs qui craignent pour elle et pour eux, elle coupe les ponts avec eux et s'installe sur la Côte Ouest. Cette construction scénique permet d'appréhender facilement la formation d'America Chavez, qui a toujours souffert du décalage entre sa façon de voir/faire les choses et celle de ses parents adoptifs. Kalinda Vazquez explique aussi, ainsi, à quel point élever un enfant "différent" aboutit quasi-inévitablement à une rupture. De ce point de vue, America Chavez : Made in the USA raconte un parcours similaire mais différent et sans doute plus réaliste de celui de Superman (le kryptonien n'ayant jamais rencontré de difficultés, étonnamment , avec les Kent, qui l'avaient recueilli).

La scénariste pointe aussi l'ironie de la situation puisque America Chavez retrouve sa famille adoptive alors qu'elle voit ses pouvoirs se dérégler inexplicablement, mais elle le lui cache, tandis que, dans sa jeunesse, ses parents avaient peur que ses actions n'attirent l'attention et ne les mette elle et eux en danger. C'est donc au moment où elle devient fragile qu'a lieu un début de réconciliation, mais sans que les parents le sachent.

La partie investigations du scénario est donc un peu en retrait mais pas sacrifiée pour autant : de façon simple et efficace, on suit America sur la piste d'un mystérieux individu qui veut être retrouvé par elle. Pas besoin d'être très malin pour déduire que ce suspect doit aussi venir du Parallèle Utopique, induisant qu'elle n'est pas la seule de son espèce à être arrivé sur Terre. Reste à savoir si ce personnage énigmatique veut du bien à America Chavez...

Ce qui rend cette lecture agréable, ce sont aussi ses dessins. Carlos Gomez confirme tout le bien que j'ai pensé de son travail le mois dernier. Son trait, très expressif, fait merveille et il se montre capable de représenter son héroïne à différents âges avec talent, ce qui n'est jamais évident.

L'artiste utilise un découpage some toute classique mais toutefois dynamique pour raconter cet épisode. Pas d'extravagance inutile, cette sobriété est payante parce qu'elle ne nous distrait pas de l'essentiel, dans un numéro où justement le plus important passe par des moments brefs mais marquants de l'évolution d'America Chavez. 

La manière dont les pouvoirs sont mis en scène est également simple, on la voit voler, coller quelques beignes, ce n'est pas encore une super-héroïne accomplie et au fait de toutes ses capacités. Ce qui met l'accent sur son caractère, impulsif, résolu, mais aussi ingrat, jusqu'au-boutiste envers des parents dont les inquiétudes sont légitimes.

C'est une chouette surprise que cette mini-série, enlevé, intrigante. En somme parfaite pour que le public connaisse vraiment America Chavez. 

samedi 17 avril 2021

WONDER WOMAN #771, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


C'est à dessin que je rédige cette critique de Wonder Woman #771 après celle de Thor #14 car cet épisode montre vraiment comment bien écrire une série consacrée à une personnalité divine, avec un regard original, audacieux, solide, efficace. Ici, la narration brille par sa fluidité et et les dessins, magnifiques, mettent en valeur le script. 


Tracassée par la disparition de Siegfried et l'absence des Valkyries après leur dernière bataille au Valhalla, Dian interpèle Thor. Mais le dieu du tonnerre n'en a cure : il accepte ces mystères comme il s'est résigné au cycle du paradis des dieux nordiques. Diana se retire pour retrouver Ratatosk, l'écurueil.


Celui-ci la mène aux forges du Nidavellir où elle pourra se procurer une arme, ayant laissé l'épée de Siegfried à Thor. C'est alors qu'elle est attaquée par des elfes noirs mais s'en débarrasse vite. Diana rencontre le maître des forges et il s'agit d'une figure familière : le Dr. Psycho !


Son ennemi manipule mentalement les elfes en leur procurant des armes truquées. Diana l'interroge sur la situation des valkyries. Pour accéder à leur forteresse, elle doit en soutirer la clé au serpent Nidhogg, qui, en retour, réclame que l'amazone vole un oeuf de l'Aigle niché au sommet d'Yggdrasil.  


Ceci fait, après avoir promis à l'Aigle de se débarrasser du serpent, Diana suit l'idée de Ratatasok pour le pièger en vidant l'oeuf et en se glissant dans sa coquille.  Nidhogg ignore alors qu'il a gobé Wonder Woman, tout prés de récupérer la clé de la forteresse des valkyries...

Ce qui frappe avec ce deuxième épisode écrit par le duo Becky Cloonan-Michael Conrad, c'est sa densité et sa fluidité. Il s'y passe beaucoup de choses mais on n'est jamais perdu dans l'enchaînement des scènes, qui se déroule de manière linéaire. Il y a là quelque chose qui rappelle la fable, le conte, avec une succession d'étapes, d'épreuves à franchir, de ruses diverses pour atteindre un objectif à la fois. Et c'est savoureux.

Par ailleurs, en envoyant Diana au Valhalla, on est dépaysé, c'est un cadre inhabituel pour l'amazone, plus proche du panthéon de l'Olympe ou dans le sillage d'autres super-héros. Cloonan et Conrad font en sorte que Wonder Woman ne brille plus dans son environnement naturel, le récit s'inscrit dans une autre tradition, plus étrange, celle de la geste chevaleresque (où l'héroïne veut sauver un beau jeune homme, ce qui représente un retournement de situation exquis). Loin de là où on a coûtume de la voir, Diana existe fortement et retrouve une identité propre, ni super-héroïne classique, ni amazone déplacée, ni déesse décalée, ni justicière convenue, mais plus aventurière romanesque.

Tout ça fait souffler un vent d'air frais, très appréciable. Mais revenons à la structure même de l'épisode. C'est une construction en escalier : Diana se dispute avec Thor, se bat contre des elfes noirs possédés, retrouve le Dr. Psycho (dans un emploi malicieux puisqu'il a pris la place des nains de Nidavellir - un rôle de substitution parfait puisque Psycho est également un nain et qu'il fournit des armes truquées), passe un marché avec Nidhogg puis l'Aigle, et adopte la stratégie de Ratatosk pour pièger le serpent. On sent bien que Cloonan et Conrad s'amusent en semant des indices mais sans en dire trop, de manière à éprouver le lecteur. Parfois il s'agit de placer un personnage familier dans la mythologie de Wonder Woman à une place inattendue mais logique, parfois cela prend la forme d'un récit initiatique où la capture d'éléments permet à la joueuse (Diana en l'occurrence) d'accéder, comme dans un jeu vidéo, à un nouveau niveau dans la partie.

Cet aspect très ludique est important, comme s'il était là pour rappeler que ce côté peu sérieux contrebalance la position de Diana, plus dramatique (elle est morte, perdue au Valhalla, et hantée par une silhouette qui la somme de ne pas s'attarder car l'Olympe est en danger en son absence). C'est subtil et divertissant.

Le scénaristes savent qu'ils disposent d'un dessinateur de haut niveau, à même de donner vie à leur scénario. Travis Moore a un style réaliste et descriptif, il dessine donc les scènes et les personnages avec un niveau de détail élevé, plus élevé que la moyenne comme en attestent les décors, mais aussi le soin apporté aux jeux de lumières et d'ombres. Le découpage est méticuleux aussi, permettant d'apprécier des moments mémorables comme la descente dans les forges de Nidavellir ou la visite de l'antre de Nidhogg. L'ascension d'Yggdrasil constitue un vrai morceau de bravoure, soulignant l'effort que nécessite cette progression, même pour Wonder Woman (visiblement incapable de voler dans cet environnement, ou ayant oublié comment faire). 

L'investissement graphique de Moore est sensible quand on voit avec quelle qualité il saisit le serpent Nidhogg, effrayant, ou l'Aigle niché au sommet d'Yggdrasil, d'une précision incroyable. Le revers de la médaille, c'est qu'on a appris, en consultant les solicitations de Juin prochain pour DC, que Moore devra passer le relais à un autre artiste pour deux épisodes (l'éditeur a en effet fait le choix, aussi curieux que discutable, d'accélérer la parution de la série en sortant deux numéros en Juin... Après avoir pourtant juré que désormais les bimensuels n'étaient plus à l'ordre du jour).

 Alors que sa contribution à Justice League m'avait paru faiblarde, Tamra Bonvillain colore ici le dessin de Moore d'une façon somptueuse. Sa palette est riche de nuances, conférant à chaque scène une ambiance intense. On retiendra particulièrement le passage avec Dr. Psycho avec son clair-obscur chaud, ou les textures qu'elle donne à Yggdrasil, arbre immense, noueux, touffu.

Cette reprise de Wonder Woman est une réussite. Cet arc est captivant. Visuellement, c'est splendide. Prends-en de la graine, Donny Cates !

vendredi 16 avril 2021

THOR #14, de Donny Cates et Nic Klein


Comme je n'en attendais plus rien, ce quatorzième épisode de Thor par Donny Cates ne m'a pas déçu : il n'a fait que confirmer qu'il était aussi médiocre que les précédents et que ce que fait ce scénariste avec ce personnage n'est pas pour moi. Nic Klein est en roue libre. Rideau.


Son esprit transféré dans l'armure du Destructeur, Thor fait enfin face à Donald Blake. Refusant de se rendre aux injonctions de Loki et Odin, l'alter ego du dieu du tonnerre reçoit une raclée par l'arme la plus puissante d'Asgard.


Mal en point mais pas vaincu, Blake invoque le marteau Mjolnir mais Odin rappelle ce dernier à lui. Pourtant c'est Beta Ray Bill qui s'en saisit le premier et reprend ainsi sa place de maître de guerre à laquelle l'avait promu Thor.


Ramassant la canne brisée de Blake, Loki la reconstitue et la jette au Destructeur, libérant ainsi Thor. Le Dr. Strange contient Blake avec sa magie et Odin pense alors en finir avec celui qu'il avait jadis créé. Mais Thor s'interspose et congédie son père, avec lequel il aura une explication plus tard.


Implorant qu'on l'achève, Blake, que Thor reconnaît alors comme son frère, le neutralise avec la foudre. Puis il s'en remet à Loki pour trouver un châtiment approprié...

On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir insisté mais ça n'aura pas pris : j'attendais beaucoup de la reprise de Thor par Donny Cates après le run interminable de Jason Aaron (dont la seule bonne idée aura été de donner le rôle, pendant un temps, à Jane Foster - idée finalement briévement tenue, hélas !). Mais passé un premier arc mi-figue, mi-raisin, et un intermède de deux épisodes inutile et affligeant, ce deuxième arc, Prey, aura eu raison de ma patience et de mon indulgence.

Le pire dans tout ça, c'est que la conclusion de cette histoire est totalement stupide et gâche encore un peu plus le personnage de Thor, dont on comprend qu'il est un régent idiot, ingrat et brutal. Entretemps, Donald Blake a lui aussi pris cher et n'aura même pas eu droit à une fin digne de ses méfaits : au lieu de ça, Donny Cates a préféré que Loki dispose de lui en l'enfermant dans une oubliette avec un serpent, ce qui veut dire que Blake refera inévitablement des siennes quand il aura trouvé un moyen de se libérer, plus ivre de vengeance que jamais. L'astuce est tellement grossière qu'elle est presque risible.

Je fais un peu mon "grumpy" critique en écrivant ces lignes, mais honnêtement, je me demande ce qu'on peut trouver de si extraodinaire à Donny Cates. Sur YouTube, je suis la chaîne de Max Faraday ("Max Faraday's comics & stuff"), un libraire qui cause comics, vf et vo, et qui, lui, est un fan du scénariste. Récemment, je lisais une de ses vidéos, pertinente, dans laquelle il exposait comment Cates avait patiemment bâti tout un univers à lui au sein du Marvel-verse, à travers les différentes séries dont il a eu la charge. Une démonstration probante que Cates n'est pas un manchot mais bien un type avec un plan cohérent, particulièrement dans la branche "cosmique" puisqu'il a écrit Thanos, Silver Surfer : Black, Guardians of the Galaxy, Venom, Thor

Mis bout à bout, ces titres, ces runs, forment une continuité assez épatante, qui rappelle d'ailleurs ce que fit Rick Remender avec Uncanny X-Force et Uncanny Avengers (où il développa une vaste intrigue avec Apocalypse, Kang, Wolverine, Thor, Crâne Rouge, etc.). Mais alors pourquoi ça ne prend pas avec moi ?

Je crois que mon souci avec Cates, c'est son style même. Il partage avec d'autres auteurs contemporains cette façon de démarrer très fort, puis de patiner, et enfin de conclure à la vas-comme-je-te-pousse. Le problème, c'est que, jusqu'à présent, tout ce que j'ai lu de lui, répéte ce modus operandi. Mais fondamentalement, cela vient, à mon avis, d'un manque de sentiment frappant pour les héros qu'il anime (même si je ne peux pas parler pour Venom que je ne lis pas).

J'ai déjà comparé Cates et son Thor au Daredevil de Chip Zdarsky, qui finalement semble tout faire pour éviter d'écrire Matt Murdock et son alias, au point de l'avoir envoyé en prison et de l'avoir remplacé par Elektra comme ange gardien de Hell's Kitchen. Cates a le même penchant avec Thor dont on a pu constater dans ses deux arcs qu'il était relégué au second plan, quand il n'était pas réduit à de la figuration. Dans l'arc The Black Winter, Thor devenait le héraut de Galactus, une façon de le déplacer du centre du récit, d'autant que la menace à affronter concernait Galactus et pas Asgard. Dans l'arc Prey, Thor a passé les 3/4 de l'histoire dans la dimension où avait été oublié Blake, et il était littéralement incapable de s'en extraire (un comble pour le nouveau Père-de-tout, dont la puissance devrait lui permettre de se sortir de ce genre de situation).

Pendant ce temps, on a eu droit à une sorte de défilé de seconds rôles et d'invités qui affrontait Blake (Beta Ray Bill, Lady Sif, l'armée d'Asgard, Throg, Dr. Strange, Valkyrie). Les scènes avec Thor se limitaient à le montrer coincé dans l'enfer de Blake en train de hurler et de déclencher des éclairs... Lorsque, à la fin de l'épisode du mois dernier, on a vu le Destructeur et Odin entrer en scène, ce n'était encore une fois qu'un leurre pour promettre quelque chose au fan... Dont Cates les prive dans ce numéro. Le Destructeur se contente de balancer quelques bourre-pifs à Blake, et Odin... Ne sert strictement à rien, sinon à être congédié comme un malpropre par son fils. Thor et son père ont toujours eu des rapports compliqués mais enfin reprocher à Odin le bazar des derniers épisodes, c'est quand même fort puisque c'est Thor qui a décidé de ramener Blake pour aller consulter les anciens dieux !

Peut-être assiste-t-on à une sorte de mode où mal écrire (quand il ne s'agit pas de refuser sciemment) d'écrire un héros est tendance. En tout cas, ce n'est ni ce que j'aime lire ni ce que j'estime digne. De ce point de vue, Cates ne fait pas mieux que Aaron et son questionnement obsessionnel sur la "dignité", le "mérite" de Thor (à brandir Mjolnir, à prétendre au trône d'Asgard, à être une dieu, à être un héros) : Thor continue d'être mis en scène comme un abruti, un imbécile, sans noblesse, dans des combats minables. Quel est l'objectif, le propos de tout ça ? Je l'ignore.

Nic Klein est aussi une déception. Si c'est un excellent dessinateur dont le style et la technique solide, le trait vif, brut, conviennent au personnage et son univers, il ne tient pas la distance. Jamais je n'ai eu le sentiment que Klein était en mesure d'élever son niveau de jeu, de produire des planches audacieuses, de camper un Thor marquant. Le contraste avec le Thor que représente Olivier Coipel sur les couvertures de la série est terriblement désavantageux pour Klein dans la mesure où Coipel, avec trois arcs en tout et pour tout sur ce personnage (deux avec JMS et un avec Fraction), a réussi à imprimer sa patte sur le personnage, à lui conférer un charisme, une présence, une majesté après laquelle tous ses successeurs ont couru (en vain).

Quand le script ne lui demande pas d'efforts dans le découpage, Klein assure pour produire des splash pages (ou quasi), qui ne manquent pas d'une certaine puissance, mais qui soulignent aussi, cruellement, ses limites de narrateur. Les torts sont cependant bien partagés parce qu'on ne peut pas attendre d'un artiste des miracles quand il dispose d'un script de toute manière insuffisant. Mais bon, c'est tout de même pauvre graphiquement.

Je suis sans doute excessif, méchant avec cette série et son équipe artistique. Mais je ne peux pas dissimuler ma déception et faire comme si, au fond, c'était juste passable. Peut-être que si Cates passait moins de temps à relier ses séries entre elles et plus de temps à concevoir des intrigues originales et suffisantes, ça fonctionnerait mieux. Mais ce n'est pas le cas, donc j'arrête les frais.

jeudi 15 avril 2021

FIRE POWER #10, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Ce dixième numéro de Fire Power marque l'entrée dans une ligne droite qui mènera jusqu'au n°12, dont on sait déjà qu'il aura une pagination équivalente à celle de deux épisodes. Une façon claire pour Robert Kirkman et Chris Samnee de marquer les esprits pour le premier anniversaire de la série, mais aussi d'inscrire cet arc comme un tournant. Mais gare à la sortie de route fatale...


C'est la veillée d'armes sur l'île du clan de la Terre Ecorchée. Ma Guang s'excuse auprès de Owen Johnson pour avoir cru aux mensonges de Chou Feng et avoir attiré ses tueurs jusque chez lui. Owen rejoint ensuite Kellie. Ils ignorent que Ling Zan, dehors, les observe.


Le lendemain, Wei Lun conduit Owen jusque dans la maison de Chen Zul qui lui présente son premier cercle. Apprenant aussi que le clan est en sous effectif par rapport au temple du Poing Enflammé, Owen découvre qu'il est l'atout majeur pour vaincre son ancienne école.


Il est temps pour les soldats du clan de partir affronter l'ennemi. Kellie et ses enfants étreignent Owen. Incognito sous un masque, Ling Zan monte à bord d'un des zeppelins. Wei Lun révèle alors à Owen que Chou Feng a aussi les parents de son protégé.


Chou Feng est averti de l'approche des zeppelins du clan et organise le comité d'accueil. Arcs et catapultes tirent des projectiles enflammés contre les vaisseaux et déciment l'adversaire...

Je vais être totalement honnête : en attendant, dépité, mon exemplaire, je m'interrogeai si j'allais poursuivre cette série. Pourquoi ? Si Fire Power est une lecture très divertissante et efficace, qui plus est dessinée par un des mes artistes favoris, j'ai quand même du mal depuis le début de cet arc à être aussi captivé. Et ce nouvel épisode met le doigt sur ce que je reprocherai le plus à Robert Kirkman. En même temps, la perspective d'une bataille homérique entre les deux écoles de kung-fu qui connaîtra son apothéose dans le numéro double de Juin prochain a de quoi motiver.

Mais il y a un point qui est difficilement évitable quand on suit un dessinateur dont on adore les travaux, c'est celui de comparer les histoires au service desquelles il met son talent. Chris Samnee me ravit depuis longtemps non seulement parce qu'il un narrateur extraordinaire, peut-être le meilleur que je connais, en tout cas celui dont la progression a été constante, régulière. C'est quelqu'un dont j'achète tout ce qu'il fait, même quand le sujet me passionne peu a priori.

J'ai été gâté, je l'avoue, puisque j'ai vu grandir Samnee au contact de scénaristes que j'appréciai aussi, et avec lesquels la complicité de l'artiste était évidente. Lorsqu'il a quitté Marvel et donc cessé sa collaboration avec Mark Waid, aux côtés duquel il a brillé sur Daredevil, Black Widow et Captain America, j'ai aussi su tout de suite qu'on perdait là un tandem exceptionnel. J'ai vraiment plaint Waid qui avait perdu Mike Wieringo (dans des circonstances, certes, beaucoup plus tragiques), et qui depuis n'a plus vraiment la patate (malgré quelques beaux épisodes de Doctor Strange avec Jesus Saiz).

C'est pour cela que j'insiste souvent sur l'association du dessinateur et de l'auteur car une bonne bande dessinée est le fruit des efforts conjugués de deux partenaires sur la même longueur d'ondes. Samnee avait revigoré Waid, et Waid faisait briler Samnee. C'est une alchimie délicate, qu'il faut savourer quand elle a lieu. Les grands runs sont le fruit d'un scénariste et d'un dessinateur qui se challengent et donnent au lecteur des histoires mémorables pour leur intrigue et leur visuel.

Donc, honnêtement, si je devais juger Kirkman et Samnee à l'aune de ce que Samnee accomplit avec Waid, la comparaison n'est pas en faveur de Fire Power, qui n'arrive pas aux sommets de Daredevil, Black Widow ou même Captain America. Owen Johnson lui-même est un héros sympathique mais qui n'a pas le charisme de Matt Murdock, Natasha Romanoff ou Steve Rogers - c'est injuste bien sûr, car ces trois-là ont plus cinquante ans d'existence quand le protagoniste de Fire Power n'est là que depuis un an, mais ça ne tient pas qu'à ça. C'est une manière de dire qu'il n'imprime pas vraiment, qu'il manque de chair, pour tout dire : qu'on se fiche un peu de ce qui lui arrive.

Fire Power trouve un bon résumé dans ce dixième épisode qui joue la partition classique, convenue, qu'on lui connaît depuis neuf numéros. Un peu de drama familial, un zeste d'humour, des révélations opportunes, de l'action spectaculaire. Pas plus, pas moins. Jamais vraiment ça ne décolle, même après des morceaux de bravoure. Jamais il n'y a ce petit plus, ce bonus, qui transformerait Fire Power en BD de feu (je sais, c'est facile), en projet hors du commun. Robert Kirkman cède même volontiers à des facilités grossières comme quand Ling Zan embarque incognito sur le zeppelin (elle ne veut pas que Owen la reconnaisse et sache qu'elle est vivante, mais qui peut croire que cette partie de cache-cache va durer longtemps ?) ou quand Wei Lung révèle à Owen que Chou Feng a tué ses parents (c'est bien pratique de lui dire ça juste avant la grande bataille, et surtout ça produit un effet contraire sur le lecteur qui se met alors à penser que Wei Lun manipule Owen, lui ment peut-être, pour mieux le convaincre de tuer Chou Feng en retour).

Ce genre de scènes, Kirkman en use de manière trop mécanique, systématique maintenant. Dans le Prologue de la série, Owen produsiait sa première boule de feu au moment le plus important. Dans le premier arc, Wei Lun était "tué" par les assassins de Chou Feng pour ressuciter ensuite grâce à une astuce "hénaurme". Puis dernièrement Ling Zan était bien vivante, et maintenant donc Chou Feng est le meurtrier des parents biologiques de Owen. En récapitulant tout cela, on s'aperçoit, lucidement, implacablement, des ficelles épaisses comme des cables employées par Kirkman. Et, moi, franchement, ça me déçoit et ça m'agace.

Ce qui m'agace peut-être encore plus, c'est que Chris Samnee dessine une histoire écrite aussi grassement. On est là, pour le coup, très loin des scripts subtils de Waid, un scénariste plus fin que Kirkman, qui ne prend jamais le lecteur pour un imbécile qui doit avaler de telles couleuvres. Samnee illustre tout avec une classe incroyable, mais je trouve qu'il... Comment dire ?... Peut-être pas qu'il se gâche, mais pas loin. Il s'amuse, c'est évident, il s'investit, c'est sûr, mais je préfererai le voir dessiner quelque chose de plus raffiné.

Franchement, je le dis clairement, ça me ferait chier d'arrêter de lire Fire Power car ça signifierait me passer de Samnee (même s'il me resterait Jonna and the Unpossible Monsters). Mais je ne suis pas un complétiste prêt à lire n'importe quoi, à supporter des intrigues aux charnières grinçantes pendant des plombes. C'est toujours emmerdant de "perdre"un artiste quand il s'engage avec un auteur, sur une série, qu'on n'aime pas (ce qui m'est arrivé avec Checchetto sur Daredevil par exemple, ou Immonen sur The Plunge). Mais c'est de tout façon impossible (en tout cas, pour moi) de lire une série à laquelle je ne m'attache pas, quel que soit l'artiste qui la dessine. Je vais donc jusqu'au #12, en espérant un redressement. Mais je l'avoue, je ne suis pas confiant, je ne crois pas aux miracles.