mardi 7 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 1 : PARCE DOMINE (HBO)

Comme ce n'est pas le temps libre qui manque, j'ai donc décidé de rédiger la critique de la saison 3 de Westworld (qui comptera seulement huit épisodes). Mais plutôt que d'attendre la fin de la diffusion, j'ai préféré consacrer une entrée pour chaque épisode. J'ai de l'avance puisque je viens de voir le quatrième chapitre hier. J'espère surtout que ce format critique permettra de rendre la lecture de ces articles plus digeste, même si cette saison semble moins touffue, moins complexe que la précédente.
En avant donc pour Westworld III;



Le show créé par Jonathan Nolan et Lisa Joy revient après une longue absence et dans un contexte particulier. En effet, pour HBO, désormais sans Game of Thrones, Westworld est un peu la série de prestige de référence. Mais c'est aussi un défi pour ses auteurs car, au terme de la saison 2, les hôtes du parc se sont rebellés dans un bain de sang et Dolores Abernathy s'en est échappée avec le projet de se venger des humains. La série va-t-elle réussir à rebondir dans cette nouvelle configuration ? Ce premier épisode prouve en tout cas que l'histoire est loin d'être terminée et a de la ressource.

Dolores Abernathy (Evan Rachel Wood)

Peu de temps après le massacre de Westworld dont elle s'est enfuie, Dolores Abernathy localise et contraint Gerald, un gros actionnaire de Delos (l'entreprise gestionnaire du parc) à signer un document confidentiel concernant la compagnie Incite, qui fichait les clients. Il meurt en voulant la neutraliser alors qu'elle se retire.

Caleb Nichols (Aaron Paul)

A Los Angeles, l'ancien soldat Caleb Nichols traverse une passe difficile. Il doit payer l'hospitalisation de sa mère, atteinte d'Alzheimer, avec la maigre paie qu'il gagne comme ouvrier sur des chantiers de construction. Il souffre également de stress post-traumatique suite à la mort en manoeuvre de son frère d'armes, Francis. Pour s'en sortir, il accepte des contrats criminels via une application, Rico.

Bernard Lowe (Jeffrey Wright)

Bernard, lui, est en cavale car il est accusé d'être le responsable du massacre de Westworld. Sous une fausse identité, il travaille dans une ferme d'élevage en Asie du Sud-Est. Mais deux de ses collègues l'identifient et tentent de l'arrêter pour toucher une récompense. Il les tue et s'enfuit pour regagner le parc.

Charlotte Hale (Tessa Thompson)

Au même moment, Charlotte Hale (ou plutôt sa réplique, conçue par Dolores) reprend sa place à la tête du conseil d'administration de Delos et, à la surprise générale, planifie la réouverture du parc. Dolores, elle, s'est rapprochée, sous un faux nom, de Liam Dempsey Jr., le fils du co-fondateur d'Incite. Elle cherche à en savoir plus sur Rehobam, une gigantesque intelligence artificielle qui pré-détermine le destin des humains. Mais Liam n'en sait pas grand-chose car son père est mort avant de l'instruire à ce sujet.

Dolores

Martin Connels, le chef de la sécurité d'Incite et garde du corps de Liam, neutralise Dolores en l'accusant d'espionnage. Il s'occupe de la disparition de son corps en utilisant l'application Rico. C'et ainsi que Caleb doit lui livrer une voiture et surprend Dolores inconsciente. Elle revient à elle et tue les sbires de Martin avant d'être blessée. Mais elle a concu une réplique de Martin et se débarrasse de ce dernier. Caleb appelle les secours pour Dolores.

Scène post-générique de fin : Maeve se réveille dans Warworld, une nouvelle extension du parc, reconstituant l'occupation allemande d'un village en Italie, dans lequel elle joue une résistante.

Même si j'avais été impressionné par le niveau de la fin de la saison 2, il faut bien avouer qu'il fallait s'accrocher pour ne pas s'y perdre, avec des substitutions d'êtres humains par des répliques androïdes, l'évasion de Dolores avec la conscience de plusieurs hôtes dans des perles, la disparition de Maeve dans le Sublime (une sorte d'Eden virtuel pour la conscience des robots du parc).

On n'était sûr que de quelques éléments : Dolores Abernathy donc réussissait à quitter le parc au nez et à la barbe de tous, Charlotte Hale était remplacée par une réplique androïde à son image mais avec la conscience de quelqu'un d'autre, Bernard était accusé d'avoir organisé le massacre et était en cavale, l'Homme en Noir/William semblait avoir perdu la raison en ne distinguant plus les vrais humains des robots.

Encore plus certain : la saison 3 de Westworld se déroulerait donc hors du parc. Un pari risqué tant l'identité de la série s'appuyait sur son décor. Mais aussi une formidable opportunité pour entrainer l'intrigue sur un nouveau terrain, avec de nouveaux enjeux.

Jonathan Nolan et Lisa Joy, les showrunners de la série, prouvent avec ce premier épisode qu'ils ont su rebondir et qu'ils ont encore des cartouches à tirer. Surtout ils osent effectivement emmener leur saga ailleurs, avec un ton différent, plus direct, plus tourné vers l'action, même si on se doute qu'ils ne se contenteront pas de dérouler simplement le fil de leur récit (après avoir vu le quatrième épisode hier, je peux déjà vous confirmer que de jubilatoires surprises sont au programme...).

Cette volonté manifeste de faire plus simple se traduit aussi par le format de cette saison 3 qui ne compte que huit épisodes. J'ignore si cette réduction a été imposée par HBO, échaudée par les critiques concernant la conclusion de la saison 2 (et sa complexité), ou bien résulte d'une envie de resserrer les boulons, mais je penche pour la seconde option.

Ce premier épisode, dont le titre en latin veut dire "Pardonnez à votre peuple", se concentre largement sur le personnage de Dolores Abernathy, la plus ancienne hôte de Westworld, qui a mené la révolution des robots contre les hommes dans le parc, en ayant été "upgradé" par son co-fondateur, l'ingénieur en chef Robert Ford (joué par Anthony Hopkins) - qui désirait offrir à ses créatures leur émancipation. La jeune androïde est sortie du parc en emportant avec elle cinq perles - cinq petites sphères contenant la conscience de cinq hôtes, avec un projet suggérant son envie de se venger de la race humaine. Jusqu'à quel point ? Mystère. A moins qu'il ne s'agisse moins de vengeance que d'émancipation là encore : Dolores prolongerait le rêve de Ford en libérant les humains de leur asservissement à la technologie et en leur enseignant le respect des machines.

La caractérisation du personnage de Dolores est une série dans la série et cette saison 3 nous la montre comme une sorte d'ange exterminateur, qui a élaboré un plan sophistiqué, résolue à le mener à bien en usant de tous ses atouts. Elle séduit, tue, manipule, conspire, et dispose à l'évidence d'une avance redoutable sur des adversaires encore invisibles mais bien présents. Sa première cible est la compagnie Incite, qui collecte les fichiers des clients du parc, et dont plusieurs actionnaires avaient investit dans l'exploitation de Westworld.

Le chemin de Dolores croise sur la fin celui de Caleb Nichols, un nouveau venu dans la série. Il s'agit d'un vétéran de l'armée américaine, ayant été confronté à la mort et à la maladie, et qui survit en devant à la fois s'occuper d'une mère diminuée et composer avec la perte d'un ami militaire. Il travaille sur des chantiers de BTP en compagnie d'un assistant robot mais n'a aucune vie privée. Pour payer les frais médicaux de sa mère, il accepte des contrats criminels via une application, Rico. Ce dernier point est important car c'est par ce biais qu'il croisera Dolores en fâcheuse posture. La manière dont le script organise la rencontre des deux personnages est virtuose, d'une fluidité imparable, dans une séquence spectaculaire, avec une réalisation exceptionnelle.

Comme des ponctuations, l'histoire permet de retrouver deux autres évadés de Westworld. Le premier est Bernard, le bras-droit androïde de Ford, qui est désormais en cavale car soupçonné d'avoir mené la révolte sanglante dans le parc. Il se cache en Asie du Sud-Est sous un faux nom mais doit vite reprendre la fuite et se résoudre à retourner à Westworld pour contrarier les plans de Dolores. Néanmoins, on le devine affaibli, ou au moins altéré par les expériences passées : muni d'une télécommande, il se déchaîne violemment quand il sait sa vie en danger, et surtout il est devenu l'ennemi public numéro un, obligé de manoeuvrer dans la clandestinité. En peu de scènes, les scénaristes parviennent là aussi à donner une densité incroyable au personnage.

Le second fugitif de Westworld est dans une position nettement plus favorable puisqu'il s'agit de Charlotte Hale. Ou du moins celle que l'ont prend pour Charlotte Hale puisqu'à la fin de la saison 2, Dolores a tué l'administratrice de Delos et a fabriqué une réplique à son image en la dotant d'une conscience. Mais la conscience de qui ? Le msytère reste entier (mais la réponse est donnée dans l'épisode 4 et s'avère diablement jouissive). En l'absence de William, "l'Homme en Noir", elle dirige donc Delos et, à la surprise du conseil d'administration, parle déjà de rouvrir le parc en justifiant ce choix par le fait que ce ne sont pas des hommes qui ont tué le personnel de Westworld mais des robots. On appréciera l'ironie puisque Charlotte Hale est actuellement un robot. Bien qu'on ne la montre à aucun moment en contact avec Dolores, il est évident que cette Charlotte agit avec elle, à découvert puisque à l'insu de tous, insoupçonnable, et donc pour un projet d'envergure, en profitant des ressources considérables de Delos (même si la société a été impactée économiquement et médiatiquement par le massacre dans son parc).

Fidèle à ses fondamentaux, malgré une tonalité différente, un cadre inédit, des enjeux encore nébuleux mais ambitieux, la série se déploie dans ce troisième acte à un rythme très soutenu, avec une part belle à l'action. On suit Dolores en se questionnant sur son objectif, mais on apprécie aussi la disposition des pièces de cet échiquier. C'est passionnant, comme si la série se "rebootait", redémarrait.

La production est somptueuse et on mesure la qualité HBO, sans commune mesure avec les autres médias. A côté, les séries originales Netflix font pâle figure (seule The OA tenait la comparaison et la plateforme a annulé ce show de manière brutale et inexpliquée). Tout ici témoigne d'une exigence folle, le spectateur n'est pas pris pour un demeuré mais en prend plein les mirettes. Les effets spéciaux sont superbes et les décors naturels (le tournage a eu lieu à Singapour mais aussi à Valence, l'architecture des deux villes créé un futur - on est en 2058 - fascinant et crédible, jusqu'au vertige). La réalisation, je le répète, est extraordinaire (voir la séquence finale avec Dolores qui règle leur compte aux sbires de Connels).

Et puis, bien entendu, il y a la classe inégalable du casting. Même si la série a perdu, en sacrifiant massivement des personnages, plusieurs de ses vedettes, il y a encore du beau monde. Et d'abord il y a Evan Rachel Wood : l'actrice est renversante une fois de plus, glaçante en tueuse, glamour en séductrice, implacable en complotiste. Il faudrait un Emmy pour saluer sa composition (et ce, depuis le début).

Nouveau dans la série, Aaron Paul (plébiscité pour son rôle dans Breaking Bad) y fait une entrée en force. Fragile, tendu, il électrise chacune de ses apparitions dans la peau de cet soldat abîmé par la vie, écrasé par ses conditions de vie. Son tandem avec Wood, qui est une attraction attendue de cette saison, promet énormément.

Enfin, Jeffrey Wright et Tessa Thompson complètent le tableau. Le premier en impose sans forcer dans la peau de Bernard, opaque à souhait mais impressionnant quand il se déchaîne. Quant à la seconde, les producteurs semblent avoir compris qu'il avait avec elle une comédienne promise aux sommets au cinéma et à laquelle il fallait impérativement donner plus de biscuit. Elle instille un trouble épatant en jouant une copie de son personnage initial.

Certains regrettent le cadre western et décrocheront sûrement, par paresse ou nostalgie, avec cette nouvelle saison. Pourtant, je vous le dis, ce serait une erreur car Westworld revient fort, très fort, se réinvente tout en se prolongeant. C'est bluffant.

samedi 4 avril 2020

BIRDS OF PREY ET LA FANTABULEUSE HISTOIRE DE HARLEY QUINN, de Cathy Yan


C'était juste avant le confinement général, presque dans une autre vie : Birds of Prey et la Fantabuleuse Histoire de Harley Quinn sortait en salles. C'est un vrai ovni que le film réalisé par Cathy Yan, à la fois spin-off de Suicide Squad (David Ayer, 2016), hybride inspiré par le cinéma de Tarantino et Guy Ritchie, manifeste féministe, drôle de film de super-héros. Armé d'un casting bigarré, malgré quelques gros défauts, cette curiosité est souvent jubilatoire.

Dinah Lance/Black Canary et Harley Quinn (Jurnee Smollett Bell et Margot Robbie)

Abandonnée par le Joker, Harley Quinn est désormais livrée à elle-même dans les rues de Gotham. Entre chagrin et volonté de s'émanciper, elle créé un esclandre au club tenu par Roman Sionis alias Black Mask lorsqu'elle refuse sa protection. Une fois dehors, au petit matin, elle échappe à une tentative d'enlèvement par des malfrats qu'elle humilia jadis grâce à l'intervention musclée de Dinah Lance alias Black Canaary. Sionis, témoin de la scène, charge son lieutenant, Victor Zsasz, d'offrir à Dinah un poste de chauffeur particulier.

Huntress et Renee Montoya (Mary Elizabeth Winstead et Rosie Perez)

La nuit suivante, Harley fait exploser l'usine de Ace Chemicals, où elle lia son destin à celui du Joker. Au même moment, non loin de là, la détective du GCPD Renee Montoya enquête sur une nouvelle exécution commise par le tueur à l'arbalète lorsque la déflagration l'entraîne dehors. Elle y trouve le collier de Harley et en déduit qu'ellle est responsable de la destruction de l'usine voisine.

Harley Quinn, Victor Zsasz et Roman Sionis (Margot Robbie, Chris Messina et Ewan McGregor)

Sionis envoie Dinah et Zsasz récupérer le diamant Bertinelli, dans lequel serait gravé un code permettant d'accéder à leur fortune. Mais la jeune pickpocket Cassandra Cain subtilise le caillou à Zsasz juste avant d'être arrêtée par la police. Montoya appréhende Harley - mais doit la relâcher sous la pression de son supérieur qui ne veut pas risquer d'attirer l'attention du Joker. A peine libérée, Harley est capturée par les sbires de Sionis, qui n'a pas apprécié qu'elle le repousse.

Helena Bertinelli/Huntress (Mary Elizabeth Winstead)

En échange de la vie sauve, Harley, qui l'a entendu évoquer le diamant Bertinelli avec Zsasz, propose à Sionis de le lui retrouver. Elle attaque le commissariat où a été conduite Cassandra et l'aide à s'en échapper. Elle l'emmène ensuite chez elle, dans l'appartement qu'elle occupe au-dessus du restaurant de Doc. Ce dernier sait tout ce qui se passe dans le milieu et il est abordé par Helena Bertinelli alias le tueur à l'arbalète alias Huntress qui traque les assassins de ses parents - et apprend ainsi qu'ils étaient à la solde de Sionis.

Huntress, Harley Quinn, Renee Montoya, Cassandra Cain et Dinah Lance
(Mary Elizabeth Winstead, Margot Robbie, Rosie Perez
Ella Jay Blasco et Jurnee Smollett Bell)

Délogées par des ennemis du Joker, Harley et Cassandra sont obligées de fuir. Pour se protéger d'eux, Harley appelle Sionis et accepte de lui livrer Cassandra. Ils conviennent de se rencontrer dans un parc d'attractions désaffecté. Dinah prévient Montoya du danger que court Cassandra, sans se méfier de Zsasz qui l'entend au téléphone et prévient Sionis - que Huntress suit désormais en attendant de pouvoir l'éliminer. Tout ce beau monde se retrouve au point de rendez-vous, assiégé par Sionis et son armée. Harley convainc Montoya, Dinah, et Huntress (qui a tué Zsasz) de s'allier. Une bataille épique s'ensuit au terme de laquelle Sionis elève Cassandra avant d'être exécuté par cette dernière et Harley.

Cassandra Cain et Harley Quinn (Ella Jay Blasco et Margot Robbie)

Montoya démissionne du GCPD et forme avec Dinah (qui reprend le pseudo de Black Canary porté par sa défunte mère justicière) et Huntress pour combattre le crime organisé. Harley et Cassandra quittent Gotham avec l'argent que leur a rapporté la vente du diamant Bertinelli à un prêteur sur gages.

Plus encore que le film de Cathy Yan, Birds of Prey... est celui de son actrice-vedette Margot Robbie qui souhaitait donner au personnage de Harley Quinn son propre long métrage depuis Suicide Squad de David Ayer en 2006. Il fallait de la conviction et de détermination pour croire à ce spin-off après les critiques désastreuses du précédent opus et son mauvais score au box office.

De fait, la conception a été longue et chaotique pour aboutir moins à un film sur Harley Quinn qu'à un team-movie assez curieux, voulue comme une sorte de manifeste féministe post #metoo et une alternative farfelue aux films de super-héros.

Pour cela, la scénariste Christine Hodson a pris des libertés, parfois discutables du point de vue de la continuité, mais on n'est plus vraiment à ça près quand il s'agit de parler du DCCU (DC Cinematic Universe) où la notion d'univers partagé a volé en éclats depuis le désastre Justice League. Désormais Warner met en chantier des longs métrages sans lien les uns avec les autres, avec des styles très divers comme Joker, Shazam, Aquaman, Suicide Squad 2 (qui promet d'ignorer le premier), etc. L'antithèse du MCU donc.

Pourquoi alors être allé voir Birds of Prey... après avoir zappé Shazam, Aquaman ou Joker ? En bonne partie, une fois n'est pas coutume, sur la foi de la bande annonce et d'un passage en particulier où, lors d'une fusillade, on voyait Harley Quinn se planquer derrière un tas de sac qui contenait de la coke. La poudre respirée alors la motivait pour contre-attaquer et dégommer ses ennemis. Si tout le reste était à l'avenant, ça promettait. Et puis, un chouette casting aussi.

Le résultat n'est pas aussi dingue que promis mais tout de même assez surprenant et jubilatoire, malgré des maladresses. Le script et la réalisation usent et abusent même pendant le premier tiers du film d'artifices un peu lassants, avec des allers-retours présent-passé, pour présenter ses protagonistes et justifier leur présence dans un périmètre réduit. Il faut néanmoins en passer par là pour introduire une justicière comme Huntress dont l'histoire familiale est la base de l'intrigue et qui n'est guère connu du grand public (y compris chez les fans de comics). Il s'agit aussi de situer la flic dur à cuire qu'est Renee Montoya (au risque d'en faire une vraie caricature, mais assumée comme telle par les auteurs), de totalement modifier Cassandra Cain (une tueuse implacable dans les comics, une pickpocket dans le film) ou de résumer Dinah Lance (jouée par une actrice noire, alors que c'est une blonde blanche dans les comics).

Paradoxalement, c'est dans cette mosaïque de personnages que le film gagne une identité accrochesue plutôt que de rester focalisé sur Harley Quinn. Le récit échoue assez remarquablement à traduire la folie de l'ex-fiancée du Joker et en tirer des effets comiques convaincants. En fin de compte, elle apparaît plutôt comme une foldingue pathétique pendant les deux tiers de l'histoire et quand elle doit rebondir pour sauver sa peau, elle le fait en admettant commettre un acte lâche (livrer Cassandra à Sionis). Etrange façon de rendre le personnage sympathique - et de fait, on aura plus de faciliter à se lier à Dinah ou même à Huntress.

La mise en scène est aussi déroutante. Cathy Yan cite, jusqu'à l'excès, Tarantino (jusqu'à la fin où le combat des "Oiseaux de Proie" renvoie à celui des filles de Boulevard de la Mort) et Guy Ritchie (avec une surabondance de plans, un montage effrénée, des ralentis, tout une collection d'effets tape-à-l'oeil). On a l'impression d'un film rempli à ras-bord de références stylistiques, une sorte de collage dans lequel la contribution réelle de la réalisatrice est difficile à cerner. Pourtant il semble qu'elle ait bénéficié d'une grande liberté (grâce à sa complicité avec son actrice-vedette qui est aussi co-productrice). Ce n'est pas déplaisant mais impersonnel.

Toutefois, cet aspect baroque, bancal, joue en faveur de l'ensemble car on finit par ne plus savoir à quoi s'attendre. Et quand, dans le dernier tiers, tout s'assemble, converge, on est agréablement surpris. La manière dont le scénario réussit à réunir bons et méchants dans un lieu unique pour une explication épique, mise en scène avec brio, et avec, pour le coup, un humour réjouissant, est même formidable.

Cela, le film le doit beaucoup à ses acteurs, et surtout ses actrices. Margot Robbie reprend donc son rôle de Harley Quinn et livre une composition outrancière à souhait : cela ne répond pas à la question de son talent réel (que je trouve surestimé, bien que les critiques montent la comédienne en épingle depuis son passage, pourtant insignifiant, chez Tarantino), mais indéniablement elle investit le personnage et le défend avec énergie. le choix de Rosie Perez pour jouer Renee Montoya m'a également surpris car la comédienne est trop âgée et moins séduisante que son modèle, le script lui réservant un traitement par ailleurs trop caricatural. La jeune Ella Jay Blasco a aussi du mal à exister au milieu de ce cirque (alors que, c'est embêtant, elle est le trait d'union entre une majorité de personnages).

En revanche, il y a de superbes surprises. Par exemple, le tandem formé par Ewan McGregor et Chris Messina, avec un sous-texte homo savoureux, est fameux, voilà des méchants à la fois grotesques et sinistres. Jurnee Smollett Bell incarne Dinah Lance avec sobriété et efficacité, une espèce de rage rentrée et malgré tout très sexy détonante.

Pourtant, la grande gagnante de l'affaire, c'est Mary Elizabeth Winstead, dont l'interprétation a fait l'unanimité auprès des fans. Actice honteusement sous-côtée, elle joue Huntress avec beaucoup d'auto-dérision et fait de cette justicière une irrésisitible névrosée, qui ne contrôle pas du tout ses accès de colère et entretient des relations avec ses alliées de circonstances constamment décalées. Si Warner-DC est inspiré, alors il faudrait lui consacrer son propre long métrage.

Birds of Prey and the Fantabulous Emancipation of One Harley Quinn est un objet foutraque, mal foutu, mais finalement attachant. Sa bizarrerie est son meilleur atout, avec le numéro de quelques-uns de ses acteurs, l'habileté insoupçonnée de son script. Fouillis donc, mais aussi diablement rafraîchissant et tonique.  


vendredi 3 avril 2020

SABRINA THE TEENAGE WITCH : SOMETHING WICKED #1, de Kelly Thompson et Veronica Fish


En ces heures sombres, c'est un vrai bonheur que Archie Comics ait maintenu la sortie de la deuxième mini-série Sabrina The Teenage Witch, sous titrée Something Wicked. Kelly Thompson et Veronica Fish (et son mari Andy aux couleurs) sont toujours aux commandes et l'histoire reprend là où la précédente se concluait. Et le moins qu'on puisse dire est que la situation reste mouvementée à Greendale...


En sauvant ses tantes, Sabrina a vu son secret découvert par sa camarade de classe, Radka Ransom. Celle-ci est victime d'un sortilège, comme son frère Ren, et compte sur la jeune sorcière pour l'en débarrasser. Elle s'y emploie la nuit, sans grand succès.


Evidemment, cet emploi du temps a des conséquences sur sa scolarité. Epuiséee, elle dort en classe et ses notes plongent. Pour ne rien arranger, elle doit composer avec ses deux prétendants, Ren Ransom et Harvey Kinkle, à qui elle a promis de consacrer du temps pour choisir avec qui elle sortirait.


Autre souci pour Sabrina : sa meilleure amie, Jessa, qu'elle a négligée ces derniers temps à cause de ses aventures secrètes. Elle lui jure de rectifier cela en projetant une soirée entre filles. Mais bien sûr, Sabrina sait que, avant cela, elle doit règler le problème de Radka.


Elle se rend alors chez Della, la sorcière amie de ses tantes, qui l'initie aux subtilités de la magie. Elle lui offre un jeu de tarot, le "savoir-faire". Lorsque Sabrina en parle à Hilda et Zelda, cette dernière l'encourage à y jouer tandis que son autre tante, mauvaise perdante, modère son enthousiasme.


Sabrina se retire dans sa chambre avec son chat Salem et consulte un livre de sorts, à la recherche d'une solution pour Radka. Elle pense l'avoir trouvée mais en suivant l'énergie magique à l'origine du maléfice, elle découvre qu'il a été lancé par ses tantes...

J'avais beaucoup aimé le premier volume des aventures de Sabrina écrit par Kelly Thompson et publié l'an dernier. La scénariste, révélée chez Marvel, s'y montrait bien plus à son avantage qu'avec les super-héros, sans doute parce qu'elle bénéficiait de plus de liberté après plusieurs échecs commerciaux.

Cette réussite appelait une suite que Archie Comics n'a pas tardé à annoncer, avec la même équipe artistique. Pour Thompson, c'était un vrai challenge de conserver la fraîcheur du projet tout en le développant, en le menant dans de nouvelles directions. Surtout que, en parallèle, la série de Netflix avec la jeune sorcière (Les Nouvelles Aventures de Sabrina) cartonnait de saison en saison.

Le plaisir qu'on prend à lire ce premier épisode (sur cinq) de Something Wicked (sous titre de cette nouvelle mini-série) est d'autant plus grand que le contexte actuel donne envie de se changer les idées avec une histoire légère (sans être superficielle). On se rappelera sans doute plus tard qu'au temps du Covid-19, Sabrina Spellman nous aida à ne pas sombrer dans la morosité du confinement obligatoire.

D'entrée, Thompson cueille le lecteur avec une scène sinistre où une jeune femme meurt dans des circonstances horribles. Pourtant la scénariste ne revient pas sur cet événement dans les pages suivantes, sans doute pour ménager son effet et s'en servir comme d'un hameçon. Il faut dire qu'elle a fort à faire pour résumer la situation compliquée que traverse son héroïne.

En effet, le secret de Sabrina est éventée : sa camarade de classe, la chipie Radka Ransom, sait qu'elle est une sorcière et l'oblige à l'aider sinon elle révélera tout. Radka, victime d'une malédiction comme on l'a vu dans la première mini-série, compte sur Sabrina pour la guérir. Mais comment débarrasser quelqu'un d'un mauvais sort dont elle ignore tout ?

C'est le fil rouge de l'épisode qui voit Sabrina jongler entre cette mission et sa vie normale : elle est courtisée par deux garçons très différents, elle doit suivre ses cours et remonter ses notes, lutter contre le sommeil (ses séances de désenvoûtement avec Radka occupent leurs nuits), et se rabibocher avec sa meilleure amie, Jessa, qu'elle a négligée.

Seul réconfort dans tout ça : Della, la sorcière qu'elle a aidée pour sauver ses tantes dans la précédente mini-série. Celle-ci semble animée des meilleurs intentions, pourtant Thompson l'écrit avec suffisamment de subtilité pour suggérer au lecteur qu'il faut peut-être sans méfier. Et le twist final apporte une surprise vraiment accrocheuse qui relie les tantes Hilda et Zelda à la condition de Radka. C'est finement amené, très bien rythmé, construit avec habileté : Kelly Thompson est vraiment plus à l'aise ici que dans ses productions Marvel récentes (on verra si elle est aussi inspirée avec sa reprise de Black Widow, qu'on aurait dû découvrir ce Mercredi 1er Avril et dont la sortie a été repoussée à une date inconnue).

Visuellement, la première mini-série avait été un ravissement de chaque instant. Je ne connaissais pas le travail des époux Fish et j'étais tombé sous le charme du trait expressif de Veronica et des couleurs lumineuses d'Andy. Avec le tournant un plus sombre voulu par Thompson, la magie allait-elle encore fonctionner ?

Pas de suspense, la réponse est positive. Ce qui séduit dans ce graphisme, c'est qu'il correspond à la fois à une tradition esthétique de l'éditeur et à une vraie modernité. Le style de Veronica Fish est semi-réaliste, parce qu'elle n'hésite pas à souligner quelques effets pour intensifer la scène, les émotions, tout en restant sobre sur les designs, les lignes, et précises dans les décors, les ambiances.

Bien dessiner les adolescents est une gageure car le risque de la caricature est permanent, surtout dans le registre comique. A la croisée des genres (comédie romantique et fantastique), Sabrina the teenage witch ressemble à une sorte de test constant pour l'artiste qui en assume le dessin. Mais Veronica Fish dose parfaitement son trait et évite tous les écueils avec une sorte de grâce.

Tout cela est soutenu par une colorisation superbe. Andy Fish accomplit un travail remarquable, très nuancé, tout en privilégiant la simplicité. Il rend ainsi la série agréable au regard tout en l'entraînant vers une atmosphère un plus chargée parfois (la scène d'ouverture en témoigne). Surtout la complicité naturelle qu'il entretient avec sa femme l'autorise à accompagner le dessin en jouant avec (atténuant, voire estompant l'encrage, sans dénaturer l'ensemble).

Evidemment, les choses étant ce qu'elles sont, nul ne sait quand le deuxième épisode sortira. Archie Comics maintiendra-t-il une périodicité régulière ? Ou l'éditeur va-t-il, comme les autres acteurs du milieu, s'adapter à la crise en différant ses publications ? Il faudra donc être attentif au calendrier, en souhaitant que le virus soit rapidement vaincu. On appréciera volontiers un petit sort favorable de la charmante petite sorcière pour corriger tout cela...

Variant cover de Sweeney Boo
Variant cover de Cameron Stewart
Variant cover de Marguerite Sauvage

jeudi 2 avril 2020

S'EN SORTIR SANS SORTIR

J'emprunte cette formule en vogue actuellement pour vous donner des nouvelles du blog.

Comme vous le savez peut-être, la diffusion des comics est fortement impactée par la crise sanitaire actuelle et les éditeurs ont renoncé, dans leur grande majorité, à sortir leurs séries ce Mercredi 1er Avril.

DC Comics a annoncé que les titres prévus à cette date étaient reportés au 29 Avril (sauf si la situation n'évolue pas positivement). Marvel attend de voir la tournure des événements. Dark Horse ou Image idem.

Cela, évidemment, a des conséquences sur le contenu de ce blog. Par exemple, cette semaine, je ne critiquerai dans les nouveautés que Sabrina the teenage Witch : Something Wicked #1, de Kelly Thompson et Veronica Fish puisque Archie Comics l'a quand même sorti comme prévu. 

J'ignore comment vont se passer les prochaines semaines car Diamond Comics, le principal distributeur de comics aux Etats-Unis, a décidé de ne plus fournir les comics-shops jusqu'à nouvel ordre. 

Bien entendu, penser à cela en ces temps troublés, où l'épidémie fait des ravages, est dérisoire. Néanmoins lire est un moyen de s'évader, de penser à autre chose, et permet de passer le temps en étant moins soucieux du présent et du futur. Je crois donc qu'il reste important de ne pas perdre ce plaisir. Et de continuer à le partager.

J'essaierai en tout cas d'alimenter ce blog avec des critiques malgré les circonstances. De quoi ne pas perdre le contact avec vous.

Quoi qu'il en soit, restez chez vous, prenez soin de vous.

A bientôt.

RDB.

samedi 28 mars 2020

HIDDEN SOCIETY #2, de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque


Le premier épisode de Hidden Society m'avait beaucoup plu et je vous avais encouragés à vous le procurer. Le deuxième procure le même sentiment. Rafael Scavone et Rafael Albuquerque racontent leur histoire sur un rythme toujours aussi soutenu, en s'appuyant sur des personnages accrocheurs et une intrigue simple mais efficace. On sait déjà qu'on aura envie que l'aventure se prolonge au-delà des quatre chapitres prévus.


Menacé par Mercy, le sorcier Ulloo raconte les origines de la Société Secrète qu'il veut recomposer. Au début, un dragon terrible fut réveillé puis neutralisé par un premier groupe. Ulloo reste le dernier à protéger le monde de cette menace car ses alliés ont rendu les armes.


Ses ennemis sont la Fratrie de Nihil, dont les pouvoirs abolissent le libre arbitre chez ceux qu'ils possèdent, et qui ont le projet de réveiller le dragon. Pour s'assurer le concours de Mercy, il lui offre de la libérer du contrat passé avec Belial pour sauver son fils. Et Il confie le Livre des Sorts à Jadoo, dont il a bien connu le père.


Puis Ulloo téléporte le groupe à Catane, en Italie, dans un palais, qui sert de repaire à la Fratrie de Nihil. Leur arrivée est vite remarquée et ils sont assaillis par les fidèles. Orcus, le génie de Laura, les contient un temps.


Ullo déplace l'équipe sur le toit mais la Fratrie les y surprend. Elle réclame la reddition de Jaddo, Laura, Orcus et Mercy et que Ulloo les suive. Tous refusent et doivent affronter une bourrasque magique qui blesse Mercy.


Ulloo est privé de la parole, incapable de formuler un sort, et enlevé par la Fratrie sous les yeux impuissants de ses alliés. Mercy s'éclipse. Orcus prévient Jadoo que leur sort à tous dépend désormais de lui tandis que Laura se sert de sa vision magique pour trouver où Ulloo a été emmené...

En se contraignant à établir leur projet en seulement quatre épisodes, les deux Rafael - Scavone et Albuquerque - n'ont pas de temps à perdre en salamalecs. Il faut aller à l'essentiel, vite, mais en restant clair. Après avoir consacré le premier épisode à la présentation des héros, place à celle de la menace qui les a réunis.

Evoquer la nuit des temps, un dragon surpuissant et une fratrie maléfique n'a en soi rien d'original. Ce sont des clichés et les deux auteurs les assument comme tels. la proposition de Hidden Society n'est pas de révolutionner le genre, mais bien d'offrir un divertissement simple, efficace, abordable. De manière limpide, ce comic-book s'adresse à un jeune public (mais peut s'apprécier au-delà).

Et naturellement, c'est cette fraîcheur qui contrebalance l'aspect convenu des éléments qui forment le récit. De ce côté, en revanche, impossible d'être déçu car c'est très bien mené. Scavone développe son scénario en exposant rapidement et de façon accrocheuse tout ce qui le compose et Albuquerque le met en images avec une virtuosité jubilatoire, bien mieux exploitée que dans sa dernière collaboration avec Mark Millar.

C'est bien simple : on a affaire à un page-turner redoutable. A peine a-t-on découvert les origines de la Société Secrète qu'on rebondit sur la dernière scène du précédent épisode. Ulloo convainc Mercy de ne pas l'exécuter tout de suite, confie à Jadoo une mission particulière et téléporte tout le monde en Italie, en territoire ennemie. D'une manière ironique, on lit cela au même moment où l'Italie est devenue une contrée en proie à un ennemi terrible avec l'épidémie du COVID-19.

Les péripéties ne lèvent pas le pied et on a droit à des surprises comme la révélation exacte du lien entre les pouvoirs de Laura (via son camée) et ceux du génie Orcus (capable de se transformer en quelque chose de plus imposant qu'une peluche flottante). Ce qui séduit en fait le plus dans le groupe de héros de Hidden Society, c'est qu'ils sont tous des outsiders, pas vraiment des champions sur lesquels on miserait. Mais ensemble, ils deviennent un tout, chacun mettant en valeur l'autre, chacun incarnant une sorte de figure familière mais subtilement déviée (la tueuse, le jeune magicien, le vieux sorcier, le génie grognon, l'aveugle déterminée). C'est une variation du Scooby-gang, comme on en voit ici et là ponctuellement (dans Buffy et les vampires ou West Coast Avengers version Kelly Thompson, en passant par Runaways de Brian K. Vaughan).

Les méchants sont pour l'instant moins consistants, bien que Albuquerque leur donne un aspect très original et inquiétant. De même leur plan est un peu bateau. Mais ce n'est pas très grave car ici le voyage, l'aventure compte plus que son terme, il s'agit de nous distraire et le récit y parvient sans problème.

Il faut dire que le graphisme est formidable. Chaque page déborde d'énergie, les personnages sont très expressifs et distincts les uns des autres, le découpage est varié et ultra-performant. Albuquerque est un dessinateur épatant, qui a cette facilité naturelle propre aux grands. Parfois, on peut lui reprocher de se dépenser sur des projets mineurs ou en compagnie de scénaristes un peu fumeux (comme Scott Snyder avec lequel il a collaboré longuement pour American Vampire). Mais ici, il donne sa pleine mesure et évoque, sans avoir le même style, l'esprit d'un Mike Wieringo.

Bref, je répète ce que j'ai dit : Hidden Society est un vrai sleeper, un régal. Si vous le suivez en mensuel, vous le savez déjà. Sinon, patientez un peu pour le TPB. En tout cas, soutenez cette mini, car elle mérite d'être développée.