dimanche 24 juin 2018

X-MEN : GOLD #30, de Marc Guggenheim et David Marquez


Pourquoi parler du trentième numéro d'une série à laquelle je n'ai consacrée aucune entrée auparavant - et qui sera annulée en Septembre prochain ? Parce qu'il est spécial bien entendu : X-Men : Gold est le "wedding issue of the year", comme l'a teasé Marvel au début de l'année (sans révéler qui allait se marier), et si bien écrit par Marc Guggenheim qu'on se pince pour y croire. Pour ne rien gâcher, David Marquez le dessine. Et, in fine, une surprise est sur le gâteau de la noce...


Il y a des années, Piotr Rasputin/Colossus, de retour des Guerres Secrètes, avouait à Kitty Pryde avoir vécu une romance tragique sur la planète créée par le Beyonder... Aujourd'hui, les deux X-Men sont sur le point de s'épouser après avoir partagé bien des (més)aventures. La veille de leur union, ils assistent à une réception dans un bar privatisée pour l'occasion avec leurs amis et leurs familles.


Durant cette soirée, Kitty s'isole avec sa meilleure amie et future belle-soeur, Ilyana/Magik, sur le toit de l'établissement. Cette dernière pense que que son frère et sa promise commettent une erreur avec ce mariage car leur relation a toujours été trop mouvementée. Kitty la rassure, même si elle est troublée.


Le lendemain, Kurt Wagner/Nightcrawler, le garçon d'honneur de Piotr, lui révèle qu'il demandera la main de Rachel Summers après le mariage. Kitty, elle, se prépare avec sa mère, Storm et Stevie Hunter, et l'émotion la rattrape, entourée des trois femmes qui l'ont accompagnée depuis ses treize ans. Tout le monde part pour les noces sous le regard bienveillant de Logan/Wolverine, caché sur le toit de l'institut Charles Xavier (les X-Men ignorent encore qu'il a ressuscité).


Le rabbin Yarkin et Kurt Wagner président la cérémonie. Kitty passe l'alliance au doigt de Piotr. Mais elle phase quand il l'imite. Elle ne peut pas se marier et disparaît, honteuse, devant l'assemblée médusée.


Autour du buffet dressé pour l'occasion, les proches s'interrogent sur ce qui s'est passé. Piotr retrouve Kitty à l'écart et elle lui explique qu'elle pense que leur activité de super-héros est incompatible avec la vie conjugale à cause du danger permanent. Rémy Lebeau/Gambit comprend, lui, qu'il ne peut plus attendre et demande sa main à Anne-Marie/Rogue. Elle accepte et, le lendemain, on célèbre leur mariage.

Au début de cette année, Marvel avait promis pour ce mois de Juin le mariage de l'année dans un de leurs comics. Mais qui allait s'unir à qui et dans quelle série, dans quelle équipe de héros ? La question n'a pas vraiment déchaîné les passions, tandis que chez DC on annonçait franchement les noces de Batman et Catwoman en Juillet en se demandant si Selina Kyle allait vraiment épouser Bruce Wayne et, si oui, si un vilain n'allait pas tout gâcher.

Finalement donc, il s'agit de Kitty Pryde et Piotr Rasputin. Marc Guggenheim a construit tout son run sur X-Men : Gold sur les retrouvailles entre les deux partenaires et, logiquement, il a voulu les unir pour le meilleur et pour le pire. Cette propension à donner au lecteur ce qu'il attend sans le réclamer pourtant a fait la marque du scénariste sur cette série et a fait de cette série une production sans grand relief (comme X-Men : Blue s'est occupé des All-New X-Men de Bendis et X-Men : Red a donné un semblant de justification au retour de Jean Grey).

Pourtant, contre toute attente, Guggenheim s'en sort très bien en réussissant à diffuser dès la première page un doute qui va aller croissant, un malaise prégnant. On devine donc vite que tout ne va pas se passer comme prévu et que le "mariage de l'année" risque bien de ne pas avoir lieu (et lorsqu'on sait que chez Marvel, les époux sont durement éprouvés, on est presque soulagé pour Kitty et Piotr).

Plus que l'issue, prévisible, c'est dans la traduction des sentiments que l'auteur brille : au gré de dialogues subtils, il réussit à troubler ses personnages, et l'explication de Kitty à la fin sonne juste car ses arguments sont simples mais logiques. 

Mais il faut quand même une cerise sur le gâteau pour ne pas rester sur une note trop triste et on assiste donc au mariage entre Gambit et Rogue, deux autres qui se tournent autour depuis longtemps. L'astuce n'est pas très fine et servie à la louche, mais elle permet d'annoncer le lancement d'une nouvelle série, Mr. & Mrs. X, écrite par Kelly Thompson et dessinée par Oscar Bazaldua, qui débute le mois prochain, et qui prolongera en vérité l'excellente mini-série Rogue & Gambit de la même scénariste.

Cet épisode spécial a la chance de disposer des dessins de David Marquez (au chômage technique depuis la fin de Defenders), dont le talent upgrade d'un coup l'affaire. L'artiste, pourtant peu familier des mutants (même s'il a signé quelques pages dans des épisodes récents de X-Men : Gold), s'approprie les personnages avec aisance et réalise des planches d'une élégance folle, capable de reproduire une planche de Uncanny X-Men #183 de 1987 par John Romita Jr., tout comme de faire de la scène des alliances un vrai sommet de suspense.

La beauté du dessin de Marquez est particulièrement sensible dans sa représentation des héroïnes, et les scènes avec Kitty sont d'une merveilleuse sensibilité, valorisée par les couleurs douces de Matt Wilson. C'est la différence entre un artiste accompli et un technicien banal : il sait donner vie, chair et sentiment aux situations.

Ce trentième épisode n'est donc peut-être pas l'événement survendu par Marvel mais c'est une jolie pépite, sentimentale et exquise, qui mérite qu'on s'y arrête. 

vendredi 22 juin 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #3, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Outre ses qualités propres, lire le troisième épisode de Black Hammer: Age of Doom après le deuxième de Justice League permet de comparer la rigueur dont fait preuve Jeff Lemire pour concevoir son histoire. Moins gourmand mais plus précis et plus inventif, la série dessinée par Dean Ormston ne cesse de séduire, se permettant même quelques allusions à d'autres productions de son créateur.


Abe s'entretient avec Tammy et la convainc qu'il n'est pas responsable de la disparition de son ex-mari, Earl, le shérif de Rockwood. C'est alors que ce dernier réapparaît dans la rue ! Ils vont à sa rencontre et le découvrent, contre toute attente, heureux de les voir ensemble et expliquant son absence par une partie de pêche...


Pendant ce temps, Lucy Weber et Jack Sabbath ont atterri dans le Dreamland, où les ont expédiés Lonnie James puis le Diable. Le maître de cette dimension accepte volontiers de les aider à regagner leur foyer à la seule condition qu'ils participent à un repas de famille avec le gardien du temps, la maîtresse de la mort, le frère de la destruction et les jumeaux de l'amour.


Barbalien, sous sa forme humaine, se résout lui aussi à parler au Père Quinn et lui avoue ses sentiments, convaincu qu'ils sont réciproques. A sa grande surprise, le religieux l'admet et, pour le prouver, l'embrasse !

Mais tout cela est l'oeuvre de Madame Dragonfly et de sa magie noire. Le Colonel Weird désapprouve ces manipulations mais la sorcière le menace de l'éliminer s'il ne respecte pas un accord qu'ils ont passé jadis.


Comme convenu, le maître de Dreamland guide Lucy Weber et Jack Sabbath vers une issue qui les ramènera chez eux. Jack finit pourtant par quitter Lucy lorsque, en utilisant le marteau de son père, elle s'oriente. Elle resurgit dans la cabane de Mme Dragonfly et exige des explications concernant ce qu'elle lui a fait...

Ce n'est l'ambition ni l'imagination qui font défaut à Jeff Lemire comme le prouve à nouveau cet épisode, mais c'est surtout la rigueur avec laquelle il mène son affaire qui fait la différence. Comme Justice League ou Avengers, Black Hammer est un team-book, une série d'équipe, à la différence près qu'elle est écrite avec la liberté qu'autorise un éditeur comme Dark Horse et une construction solide malgré sa fantaisie.

En vingt pages, Lemire brasse beaucoup d'éléments et d'ambiances sans que sa narration ne soit encombrée ou n'oublie quoi que ce soit. L'épisode est pourtant moins épique que celui du mois dernier, avec moins d'action, et pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, le récit progresse, des révélations ont lieu tout en conservant un épais voile de mystère.

Ainsi, on va et vient des membres de l'équipe coincés à Rockwood au périple inter-dimensionnel de Lucy Weber et Jack Sabbath. Dans ces allers et retours, Lemire aborde des thèmes vertigineux comme le pouvoir de la fiction, les choix qui déterminent notre histoire, la nécessité du dialogue et le trouble des aveux. En vérité, tout renvoie à la rédaction comme effort et comme rebondissement à part entière.

Qu'il s'agisse d'allusions émises par le maître du Dreamland ou de l'échange entre Abe et Tammy ou de la confession de Barbalien au Père Quinn, tout passe par les mots et ces mots guident le lecteur vers la situation, la scène suivante. Le rôle de Mme Dragonfly s'en trouve subitement éclairé (même si on pouvait se douter qu'elle manigançait bien des choses dans son coin), mais la complicité du Colonel Weird avec la sorcière surprend davantage (encore qu'il n'ait jamais été bien net lui non plus). Et quand Black Hammer/Lucy Weber apparaît devant eux à la dernière page, la promesse d'une explication musclée est évidente le mois prochain.

Dean Ormston n'est pas intimidé par la richesse d'un tel script et cela permet aussi au lecteur de les intégrer car des questions comme la destinée, l'homosexualité, l'héritage sont brassés de manière très dense et fluide à la fois. 

De son trait unique, toujours un peu tremblotant, ne respectant pas vraiment les règles de la perspective et des proportions, avec une expressivité indécise, l'artiste parvient malgré tout à diffuser l'essentiel. Surtout, ce style si particulier, pas franchement classiquement beau ou efficace, garde le récit à hauteur d'hommes alors même qu'on se promène entre les dimensions, qu'on est face à des sentiments intenses, qu'on baigne dans des ambiances étranges.

Black Hammer, c'est tout cela : un comic-book qui ne met pas tous ses oeufs dans le même panier pour en mettre plein la vue au lecteur, mais une proposition alternative qui, tous les trente jours, est tout de même aussi plein que ce que les "big two" produisent tous les quinze jours-trois semaines.

jeudi 21 juin 2018

CAPTAIN AMERICA #704, de Mark Waid et Leonardo Romero (FINALE)


On y est : c'est la fin du troisième run de Mark Waid sur Captain America, sans doute son dernier aussi puisqu'il avait accepté d'écrire ces épisodes à la demande de Chris Samnee. Le 4 Juillet prochain (la date n'est évidemment pas innocemment choisie) sortira le n°1 d'un nouveau volume avec une nouvelle équipe créative (Ta-Nehisi Coates et Leinil Yu). Pour ce #704, Leonardo Romero opère seul au dessin, sans invité de marque, mais avec un discours éminemment symbolique de la part de son scénariste...


Pendant que Crâne Rouge affronte l'armada Kree, Jack Rogers interroge, de façon musclée, le général Pursur, un des leurs. Il a découvert que le sérum du super-soldat ne pouvait être assimilée par les extraterrestres et les tuait même : il lui faut maintenant savoir où ses agents dormants gardent les réserves de la précieuse potion, capable de détruire l'envahisseur et surtout de sauver Steve Rogers Jr..


En sondant le cerveau de Pursur, Jack envoie l'armée américaine avec des armes chargées spécialement dans les bases Kree sur Terre. Puis il s'emploie à convaincre les autres Etats fédéraux du pays de l'aider à neutraliser, le moment venu, Crâne Rouge au prix d'une stratégie risquée.


Crâne Rouge, une fois sorti victorieux de son combat contre l'armée Kree, tue Pursur et accule Jack dont il refuse, bien sûr, contrairement à ce qu'il avait promis, de guérir le fils au prétexte qu'il est le descendant de Captain America. Jack le supplie une dernière fois, prêt à lui prêter allégeance en lui baisant la main.


Crâne Rouge, appréciant d'humilier Jack, le laisse faire... Et tombe dans son piège : Rogers sape, par la force de sa volonté et de celle de ses compatriotes à travers le pays, l'énergie du cube cosmique assimilée par le nazi.


Crâne Rouge littéralement vaporisé, Jack découvre que Steve Jr. est rétabli totalement. Ensemble ils sortent aider les civils, le drapeau américain en main. Trois ans plus tard, Jack continue de guider l'Amérique en s'inspirant de l'esprit de son ancêtre, Captain America.

En terminant la lecture de cet ultime épisode, on comprend le lien particulier qui unit Mark Waid à Captain America, peut-être plus qu'aucun autre héros qu'il a écrit dans son abondante bibliographie. En récapitulant d'ailleurs les titres de ses petits arcs narratifs durant son dernier run, on obtient un résumé éloquent à la fois de la manière dont il voit le héros mais aussi de la manière dont le héros lui sert de porte-voix philosophiquement, politiquement.

Home of the Brave, Man out of time, The Promised Land : on croirait presque du Springsteen avec lequel Waid doit sûrement partager une vision sinon gauchiste, en tout cas humaniste de l'Amérique et de Captain America. Il ne s'agit pas de glorification, mais d'idéalisme, d'honneur, d'éternité, de mémoire, d'espoir. 

En somme, voilà autant de symboles anti-Trump sibyllins car, lorsque le POTUS sépare des enfants d'immigrés de leurs parents à la frontière mexicaine, absout les suprémacistes blancs dans une manifestation qui dégénère à Charlottesville, explique qu'il y aurait eu moins de victimes le 13 Septembre 2015 à Paris si les citoyens français avaient porté des armes, se désengage des accords sur le climat ou rejette le multi-littéralisme commercial, Mark Waid lui répond, en douceur, mais avec foi, que l'Amérique n'est pas cela. C'est une démocratie qui, consciente de l'être, ne doit jamais oublier ses principes et valeurs, à l'image de Jack Rogers qui se rappelle de Captain America comme d'un compas moral.

Avec son expérience, Waid a atteint, dans son écriture, lorsqu'il est particulièrement inspiré par son sujet, une forme d'épure classique : certains trouveront cela trop scolaire, pas assez moderne, et on pourra répliquer que c'est surtout intemporel, que ça sonne surtout juste, sans prétention mais avec honnêteté et franchise.

Ce sentiment se prolonge visuellement avec Leonardo Romero, qui aura donc réussi, non pas à éclipser Samnee, mais prolonger l'excellence de la prestation de son confrère subitement parti (sans qu'il ait trouvé de nouveau port d'attache !).

Certes, l'italien n'a pas encore la virtuosité narrative de son prédécesseur : ses pages ont encore une simplicité, une sagesse, qui limitent un peu le souffle que veut leur donner Waid. Romero n'est pas, par exemple, franchement à l'aise dans le grand spectacle comme en témoignent les scènes où Crâne Rouge terrasse l'armada Kree (d'ailleurs, le dessinateur échoue à reproduire la laideur du visage si particulier du nazi). Mais en même temps, ce graphisme low-fi a le mérite de ne pas vouloir faire de l'ombre à ce qui est raconté : il sert le propos, le plus fidèlement possible, avec ses moyens, parfois limites, mais aussi une vraie élégance. Le meilleur exemple se trouve dans cette image, pleine page, où le père et le fils Rogers brandissent le drapeau américain (voir ci-dessus) : une iconographie qui pourrait facilement être insupportable ou ridicule mais qui devient noble, belle, par sa naïveté même, sa représentation sobre souligné par ces mots "nous [les Rogers] avons une réputation à honorer".

Pour ma part, je ne lirai pas le prochain volume : la preview qui en a été diffusée ne m'a pas motivé, je suis aussi prudent avec Ta-Nehisi Coates (même si j'ai apprécié le n°1 de la relance de Black Panther) et avec Leinil Yu (très inégal, et peu inspiré depuis un moment). Je préfère rester sur cette belle impression - et attendre d'être à nouveau attiré par de futurs auteurs.   

MAN OF STEEL #4, de Brian Michael Bendis, Kevin Maguire et Jason Fabok


Ce quatrième chapitre de Man of Steel réserve sa majeure partie à l'affrontement entre le héros et son adversaire, tel un développement de ce qu'on a pu lire dans Action Comics #1000. Brian Michael Bendis surprend surtout avec un interlude intrigant et un cliffhanger explosif. Mais un certaine déception subsiste en ce qui concerne la partie graphique avec un Kevin Maguire en difficulté pour  genre d'épisode...


Metropolis. C'est l'heure de l'affrontement entre Rogol Zaar et Superman, aidé par sa cousine Supergirl. Leur adversaire réussit à les malmener sérieusement en les surprenant par sa puissance et sa rapidité, comme s'il connaissait déjà tout de leur manière de se battre et de contrer leurs pouvoirs.   

Rogol Zaar écarte d'abord Supergirl, dont il compte s'occuper ensuite, et concentre ses assauts sur Superman qui, lui, cherche surtout à temporiser pour mieux comprendre d'où l'ennemi tire sa force. Il saisit qu'il la puise, comme lui, de l'énergie solaire mais doit surtout l'éloigner de la ville afin d'épargner les civils des dommages collatéraux.


Cette bienveillance lui coûte cher car Rogol Zaar, en se cachant, le prend par surprise et le met K.O.. Sans connaissance, Superman revit alors l'arrivée de son père, Jor-El, chez lui et Lois Lane, pour réclamer son petit-fils, Jon.


Quand il revient à lui, Superman retrouve le Green Lantern Hal Jordan qui l'informe que Rogol Zaar a quitté la ville subitement. La police, sous la direction de Maggie Sawyer, quadrille la zone et évacue les habitants dont les logements ont souffert de la bataille. Green Lantern tente d'interroger Superman sur son ennemi mais il s'envole.
  

Direction : la Forteresse de Solitude en Arctique. Rogol Zaar s'y trouve déjà et le questionne sur la présence d'autres kryptoniens sur Terre avant de deviner que Superman a eu un enfant avec une humaine. Le héros lui lance alors une rafale tellement puissante qu'elle achève de détruire la Forteresse !

Ce n'est pas avec cet épisode qu'on aura droit à une lecture très consistante, puisque la majeure partie déroule la bataille entre Superman et Rogol Zaar, reprenant même (sous un angle différent) la scène du KO de l'Homme d'Acier vue dans Action Comics #1000. On a donc le sentiment, justifié, d'assister à une version longue des pages écrites par Brian Michael Bendis et dessinées par Jim Lee, sans vrai supplément.

Est-ce à dire que c'est un chapitre dispensable ? D'un strict point de vue narratif, indéniablement, puisqu'on y apprend rien de nouveau à ce niveau-là. Le héros subit une cuisante correction par un adversaire rusé et puissant, sachant détourner l'attention en mettant en danger des civils innocents aussi bien qu'en répondant coup pour coup. Le renfort de Supergirl ne pèse absolument rien, elle est écartée facilement et rapidement (d'ailleurs, elle a disparu de la scène à la fin de l'épisode).

Ce qu'il vaut mieux retenir, c'est d'abord le retour du Green Lantern Hal Jordan, déjà présent dans l'épisode 2 (dessiné par Evan Shaner et Steve Rude), un personnage que semble apprécier Bendis - peut-être parce qu'il est le reflet de Superman : ce dernier est un extraterrestre débarqué innocemment sur Terre, l'autre est un terrien désigné par une force extraterrestre pour être un flic de l'espace.

Ensuite, on découvre enfin qui est le mystérieux visiteur faisant irruption chez Clark Kent et Lois Lane dans ces fulgurants flash-backs de une ou deux pages dessinées par Jason Fabok et qui semble à l'origine de la situation intime de l'alter ego de Superman. Reste encore à savoir ce qu'il est advenu et ce sera résolu dans les deux prochains (et derniers) numéros.

Enfin, il y a le dénouement de l'épisode qui va sûrement faire réagir le lectorat car Bendis détruit un élément important de la mythologie de son personnage en même temps qu'il prépare à un deuxième round entre Rogol Zaar et Superman.

Mais enfin, c'est bien peu - ou du moins, pas autant que les précédents chapitres.

Et puis il y a, à mon goût, un problème dans la partie graphique de cet épisode. Je suis d'habitude fan de Kevin Maguire, dont le dessin fin et d'une expressivité incroyable (traduisible dans la variété des mimiques et de la gestuelle) en fait un artiste parfait pour Bendis, dont l'écriture s'appuie beaucoup sur les émotions exprimées par ses personnages.

Mais là, il s'agit quasi-exclusivement d'une grosse baston qui réclame donc du punch, de l'intensité, la sensation des impacts. Et ce n'est clairement pas le terrain de prédilection de Maguire qui échoue assez méchamment à restituer l'énormité de la bagarre. Ni son découpage, ni ses angles de vue, ni les effets visuels choisis pour souligner les coups reçus ou donnés n'expriment assez violemment ce duel. Dans ce genre d'exercice, par exemple, le dessinateur peut négliger les décors, ne pas cadrer toutes ses vignettes, déborder volontiers. Or Maguire est un artiste soucieux du détail et qui s'épanouit dans des pages bien découpées, du coup le lecteur passe trop de temps à savourer l'image au lieu d'apprécier l'intensité du combat.

Maguire se passe aussi, désormais, d'encreur et laisse son coloriste, Alex Sinclair, souvent compléter des zones spécifiques plutôt que de les tracer en noir en comptant sur les volumes que produiront les couleurs. Mais là encore, ça ne fonctionne pas car le rendu est trop clair, pas assez contrasté. Tout manque de muscle, de tonus, c'est une erreur de casting total que d'avoir confié cet épisode à Maguire alors qu'il aurait fallu un artiste plus "bourrin", quitte à être moins esthète (quelqu'un comme David Finch par exemple, qui a aussi l'habitude de Bendis).

C'est un faux pas, pas un naufrage, cet épisode ne compromet pas la suite, d'autant que la semaine prochaine, Adam Hughes prend le relais et c'est un événement en soi (car il dessine peu d'intérieurs, mais quand c'est le cas, c'est toujours superbe).     

mercredi 20 juin 2018

INTO THE BADLANDS (Saison 3, première partie) (AMC)


Avec un nombre croissant d'épisodes par saison (cette troisième en comptera seize au total), la chaîne AMC, qui produit et diffuse Into the Badlands, est désormais obligée d'imposer aux fans une coupure estivale à mi-parcours. La série s'interrompt donc jusqu'à la mi-Août, sur un cliffhanger très accrocheur et frustrant, après huit chapitres inédits palpitants, qui confirme qu le show est toujours au top.  

 Minerva, la Veuve (Emily Beecham)

Six mois se sont écoulés depuis la mort du Baron Quinn, tué par Sunny, désormais seul avec Henry, le bébé que Veil et lui ont eu. Les Badlands sont en guerre, la Veuve et la Baronne Chau se disputant les territoires avec, pris entre leurs deux feux, les réfugiés pris en charge par Lydia et Iron Rabbit, une voleuse qui pillent les ressources des deux ennemis pour ces malheureux. M.K. est détenu chez la Veuve qui cherche à réveiller son Don et qui vient de recruter Nathaniel Moon, l'ancien clipper estropié par Sunny pour être son régent. Sunny retrouve Bajie chez Lydia auprès de laquelle il cherche de l'aide car Henry est malade. 

Pilgrim et Cressida (Babou Ceesay et Lorraine Toussaint)

C'est dans ce contexte que débarque dans les Badlands Pilgrim, fils de la cité mythique d'Azra, qui a reçu l'appel de détresse de Bajie : avec se fidèles, il entend pacifier les territoires et rebâtir le royaume. Ils s'installent dans un château sur une île au milieu d'un lac, autrefois un musée d'Histoire naturelle. Pendant ce temps, Bajie reconnaît le mal de Henry : il possède précocement le Don, ce qui signifie que Sunny le lui a transmis. Lydia lui conseille de l'emmener chez Ankara, une sorcière vivant au Pic du Vautour dans les Wastelands. M.K. tente, lui, de se suicider par overdose d'opium tandis que la Veuve charge Moon de neutraliser Iron Rabbit. 

Nathaniel Moon et Lydia (Sherman Augustus et Orla Brady)

Moon se rend dans le camp des réfugiés où il retrouve Lydia, son ancienne maîtresse (au propre comme au figuré), et prend Odessa en otage pour que Iron Rabbit se rende. Tilda s'exécute en révélant sa double identité et négocie une trêve avec la Veuve en devenant sa partenaire - et non plus seulement sa "fille" - contre Chau. Sunny et Bajie, déguisés en clippers de la Veuve, traversent la frontière des Badlands, gardée par de jeunes soldats utilisés comme de la chair à canon. Tilda retrouve MK qui a recouvré ses pouvoirs mais a aussi eu une révélation durant son overdose : Sunny a jadis tué sa mère sur ordre de Waldo et Quinn.

La Baronne Juliet Chau (Eleanor Matsuura)

En traversant les Wastelands, Sunny et Bajie sont capturés par d'anciens clippers rebelles, tous aveuglés pour sédition et devenus cannibales. Moon est attrapé à son tour et accepte à contrecoeur de joindre ses forces à ceux qu'il traquait pour s'échapper. Ceci fait, il accepte d'oublier son contentieux avec Sunny et rentre rejoindre la Veuve à qui il racontera l'avoir tué. La Baronne Juliet Chau, pendant ce temps, commande à son frère Gaïus, dont elle a pris la place sur le trône familial, de diriger un commando pour éliminer Pilgrim, chez qui ses paysans se réfugient. La Veuve et Lydia rencontrent justement Pilgrim au moment de l'assaut de Gaïus et l'aident dans cette bataille, scellant la paix entre eux. M.K. profite de l'absence de la Veuve et de l'amitié d'une de ses servantes pour fuguer afin de retrouver Sunny et le tuer.  

M.K. et Nix (Aramis Knight et Ella-Rae Smith)

Sunny et Bajie arrivent chez Ankara qui soulage Henry mais affirme que seul Pilgrim pourra le sauver. Elle explique à Sunny qu'il est un catalyseur pour le Don, ce qui en fait le plus puissant des survivants d'Azra. Nix, une guerrière aux pouvoirs identiques à MK, le trouve errant, épuisé, dans la forêt et le mène jusqu'à Pilgrim qui le convainc de grossir ses rangs tout en lui défendant de tuer Sunny quand il reconnaît sur un dessin de Cressida, exécuté en état de transe, les tatouages de celui-ci. La Veuve trouve Gaïus caché et blessé dans le coffre de sa voiture une fois revenue chez elle : toujours amoureux de Minerva depuis leur enfance ensemble, il veut s'allier à elle contre sa soeur Juliet.

Sunny (Daniel Wu)

Suivant les conseils d'Ankara, Sunny retourne en direction des Badlands et empruntent la rivière sur le bateau piloté par l'ex-femme de Bajie, Lily. A bord, en proie à des visions, Sunny se rappelle avoir déjà sur ce navire, enfant, puis enlevé par le River King qui l'a ensuite vendu au Baron Quinn. Castor, le compagnon de Nix, lui aussi pourvu du Don, agonise à force de l'avoir utilisé et Pilgrim l'achève discrètement pour pouvoir le remplacer par MK qui s'est rapproché de Nix.  

Tilda (Ally Ioannides)

Le River King, prévenu en douce par Lily, tente de piéger Sunny et Bajie mais il est pris à son propre jeu. Il explique ses origines à Sunny, provenant effectivement d'Azra détruite par les guerriers du Lotus Noirs, toujours à sa poursuite aujourd'hui, et séparé de sa soeur. Où est-elle passée ? Nul ne le sait. Mais, une fois au port, Sunny affronte en effet ces fameux guerriers dont le capitaine, Udo, préfère se suicider après avoir maudit la soeur de l'ex-clipper. Dans son domaine, la Veuve doit faire face à une mutinerie menée par Wren et ses plus jeunes guerriers qui ne veulent plus être tués pour ses intérêts et charge Lydia de négocier une armistice avec Chau. Mais Moon et Tilda tuent l'escorte de Lydia et libèrent la Veuve et Gaïus qui mettent fin à cette révolte en exécutant les rebelles. 

Le Maître (Chipo Chung)

Sunny et Bajie arrivent au château de Pilgrim mais quand MK les aperçoit, il désobéit aux ordres et attaquent son ancien mentor, avant d'être neutralisé par le maître des lieux. Pilgrim rappelle à Sunny son vrai nom, Sanzo, soulage Henry mais explique qu'il ne pourra le guérir que si la chambre du Méridien, une ancienne voûte souterraine produisant l'énergie du Don, est réactivée grâce à leurs forces combinées. En marge de tout cela, la Veuve met en application son plan pour vaincre Chau : Lydia et Moon occupent ses gardiens en première ligne, pendant qu'avec Gaïus et Tilda, Minerva pénètre dans le fort de son ennemie pour la tuer. Bajie met en garde Sunny contre les ambitions de Pilgrim mais ne peut l'empêcher de procéder à la réactivation de la chambre. La Veuve échappe à la mort grâce à l'intervention imprévue du Maître, la soeur de Sunny, qui l'embarque ensuite, inconsciente. Une fois la chambre rallumée, Sunny découvre que Henry est guéri mais parce que Pilgrim a sapé son Don !

Depuis son lancement, Into the Badlands n'a cessé de grandir pour aboutir aujourd'hui à un univers dense et peuplé, traversé par des drames, beaucoup d'action, des alliances, des trahisons, des personnages pris dans une spirale de violence, pour la conquête de territoires et/ou la pacification d'un monde dont on découvre à peine qu'il est le nôtre après un cataclysme très ancien.

Le risque de cette expansion, c'est évidemment que ses auteurs se perdent dans la multiplication des protagonistes, surenchérissent dans les rebondissements, bref perdent ce qui a fait le charme, l'esprit même de la série. C'est ce qu'on pourrait appeler le "syndrome Lost" qui, à force de pas vouloir répondre aux questions qu'elle posait, a fini par lasser puis conclu de manière spectaculairement décevante.

Le show semble encore à l'abri de pareilles dérives. Mieux : plus il évolue, plus il progresse, sachant inventer de nouveaux venus aussi charismatiques que les survivants et se développant en mixant la mythologie et l'action au temps présent. Des réponses sont données et la construction des intrigues est intelligemment répartie en arcs concernant un, deux ou trois personnages principaux maximum, ce qui a pour mérite de n'oublier personne car cela impliquent par ricochet les seconds rôles qui leur sont associés.

En s'engageant dans cette troisième saison, après la précédente qui culmina dans sa conclusion par la mort du terrifiant Quinn, Alfred Cough et Miles Millar entament à la fois un nouvel acte, car les cartes dans les Badlands sont redistribuées, mais se donnent de nouvelles ambitions en passant à seize épisodes, ce qui oblige la chaîne AMC à une midseason finale, très frustrante pour les mordus de la série qui devront attendre au moins jusqu'à la mi-Août pour connaître la suite et fin, mais nécessaire pour garder le show exposé alors qu'en Eté, traditionnellement, il y a moins de gens devant la télé.

Mais ces huit premiers chapitres, aux titres toujours aussi accrocheurs et irrésistibles (copiant ceux des films de chambara, façon Tigre et dragon), forment déjà un ensemble remarquable et palpitant, riche en nouveautés, d'une fluidité narrative exemplaire.

On peut diviser cette première partie en trois arcs correspondant aux personnages de Sunny, la Veuve et Pilgrim. 

Sunny a perdu sa bien-aimée Veil et doit s'occuper seul de leur bébé, Henry, qui souffre d'un mystérieux mal. Pour le soigner, l'ex-clipper, avec son compère Bajie, va quitter les Badlands, traverser les Wastelands, affronter divers périls, revenir sur ses pas, apprenant en route quelques secrets sur son passé (il a une soeur, il est né à Azra, il possède le Don).   

La Veuve poursuit sa conquête des Badlands contre la Baronne Chau, la dernière à avoir survécu aux représailles de feu Quinn. Elle détient MK, l'élève de Sunny dont elle cherche à utiliser le pouvoir et qui va découvrir que son mentor fut l'assassin de sa mère. Elle retrouve également son amour de jeunesse et ex-maître, Gaïus Chau, avec lequel elle renoue, et fait de Nathaniel Moon, l'ex-clipper estropié par Sunny, son régent.

Pilgrim, enfin, est le nouvel homme fort de la saga : venu d'Azra après l'appel au secours de Bajie, il entend purifier les Badlands avec son armée de fidèles. Mais ses desseins sont plus troubles car il convoite le Don, qu'il maîtrise chez ses détenteurs sans lui-même le posséder, et pour cela il recueille MK et amadoue Sunny, pour mieux le piéger.

Mélangez ces ingrédients explosifs et secouez, vous obtiendrez un cocktail percutant et jubilatoire, avec une nouvelle fois des scènes de combat extraordinaires (qui s'affranchissent de toutes les lois de la physique pour notre plaisir), dans des décors toujours aussi fastueux (la série est tournée dans les highlands d'Ecosse), sur un rythme échevelé mais dans un déroulement toujours fabuleusement limpide malgré l'abondance des péripéties, le nombre de personnages, et les interrogations encore suggérées - la plus importante étant l'existence de la soeur de Sunny, dont on découvre dans le huitième épisode qu'il s'agit du Maître du Temple où MK fut conduit à la fin de la saison 1 et entraîné pendant une partie de la saison 2. Nul doute qu'elle sera une des attractions de la série à la reprise de celle-ci, tout comme les conséquences de la trahison de Pilgrim.

Le casting est une fois encore impeccable, même si, de part la structure même de cette saison, avec d'un côté les voyages de Sunny, et de l'autre les événements intra-muros des Badlands, les personnages interagissent moins. Daniel Wu et Nick Frost forment toujours un duo savoureux et complice mais par la force des choses, un peu à part du reste. On a le sentiment du coup que Emily Beecham (toujours aussi belle et machiavélique), d'une part, et Babou Ceessay (imposant sans forcer), d'autre part, jouent parfois dans une histoire vraiment parallèle jusqu'à ce que, à la fin, on comprenne que tous sont liés et seront réunis bientôt (et certainement pour une aimable réunion d'amis...). Orla Brady et Ally Ioannides souffrent davantage, reléguées au second plan, tandis que Aramis Knight attend encore de briller. Sherman Augustus fait un retour remarqué, imposant un charisme épatant qui suscite l'attachement pour son personnage pourtant a priori peu sympathique.

Il ne faut pas considérer cela comme des réserves, Into the Badlands étant toujours (sinon plus) jouissif, mais il est évident que la suite est très prometteuse et que, si elle tient ses promesses, elle aboutira à une season finale tonitruante. Le show est loin d'avoir épuiser ses minutions et s'il va falloir s'armer de patience, les retrouvailles seront intenses.