dimanche 24 mars 2013

Critique 385 : BEFORE WATCHMEN - DOLLAR BILL, de Len Wein et Steve Rude

Before Watchmen : Dollar Bill est un récit complet, inspiré par la mini-série Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, écrit par Len Wein et dessiné par Steve Rude, publié en Février 2013 par DC Comics.
*
Bill Brady  est né en 1917 dans le Nebraska et devient une vedette de son collège en s'illustrant dans le sport. Il poursuit ses études en misant sur ses capacités physiques, plus que son goût pour les autres matières, à Darmouth, et cela lui vaut d'être la star de l'équipe de football américain, au point qu'en 1938 des recruteurs viennent assister à un de ses matchs. Malheureusement, ses espoirs sont brisés net quand il se blesse au cours de la partie.
Il part alors à New York où il tente de percer dans le monde du spectacle, sans succès. C'est alors qu'il répond à l'annonce de la National Bank et accepte un boulot peu ordinaire : incarner l'image de Dollar Bill, le justicier masqué censé protéger l'argent des clients de l'établissement. La mode est alors aux héros et, peu après, poussé par ses patrons, il se joint aux Minutemen, le premier groupe de vigilants, en compagnie de Captain Metropolis, le Spectre Soyeux, le Hibou, le Juge Masqué, l'Homme-Insecte, le Comédien et la Silhouette, monté de toutes pièces par l'impresario Larry Shexnayder.
L'équipe fait des débuts pathétiques, puis sa réputation enfle en même temps que la confiance de Bill Brady. Cela lui coûtera cher...
*
Len Wein, qui fut l'editor de la mini-série originelle Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, n'a pas hésité à braver le souhait du scénariste de ne pas exploiter de "prequel" à son oeuvre en participant à l'ensemble des titres Before Watchmen lancé l'an dernier par DC Comics (et lisibles en vf depuis Janvier dans le bimestriel éponyme chez Urban Comics). Il s'est ainsi d'abord chargé de "compléter" la biographie d'Ozymandias, avec le dessinateur Jae Lee.
Après un démarrage accueilli avec perplexité et excitation, l'entreprise a suffisamment fonctionné commercialement pour que DC Comics la développe encore plus : en plus des 7 mini-séries (une pour chaque Watchmen plus celle des Minutemen), une 8ème  en forme de "back-up story" a été mise en chantier (avec pour sujet le Corsaire Sanglant, héros de la bande dessinée que lisait un personnage secondaire), puis vinrent Dollar Bill (un one-shot, sur un des Minutemen) et Moloch (dyptique sur l'adversaire des Minutemen et des Watchmen). Au train où vont les choses, on peut estimer que ça ne va pas s'arrêter de sitôt (avant un "After Watchmen/Watchmen 2" ?)...

Len Wein se penche donc sur le sort de Dollar Bill. Le personnage, rapidement évoqué par Moore, puis au casting des Minutemen de Darwyn Cooke, est un concentré du concept du scénariste anglais : pur concept illustrant la mascarade symbolisée par les premiers justiciers costumés, il connut un destin pathétique et tragique qui allait sonner le glas de cette première génération de héros, avec une mort ridicule mais prophétique.
Pourquoi s'intéresser plus à Dollar Bill qu'au Juge Masqué, par exemple, dont la disparition fournissait une matière encore plus fantasmatique ? Peut-être pour tâter le terrain avant d'autres "one-shots" sur chaque Minuteman. Mais aussi pour saisir le portrait d'une créature qui résume parfaitement l'amateurisme, l'innocence des prédécesseurs des Watchmen : un type ordinaire entraîné dans une histoire qui le dépasse, qui se prend au jeu, et qui chutera à cause de ça. 

Peu inspiré sur Ozymandias, où il emploie une narration ampoulée, au rythme irrégulier, sans prise intéressante, originale sur le personnage et son parcours (il est vrai trop bien dépeint par Moore dans le #11 de Watchmen), Len Wein retrouve des couleurs avec ce format court, plus dense, où en 26 pages, il dit l'essentiel, sans négliger la caractérisation (Bill Brady n'est pas seulement un garçon ambitieux, naïf et quelque peu étroit d'esprit - comme on le remarque quand il estime que la Silhouette, assassinée, a peut-être payé son mode de vie "déviant", c'est-à-dire son homosexualité) ni l'action (avec le tournage d'un film à la gloire de son alias ou son intervention lors d'un vrai casse avec le Juge Masqué et le Hibou).
Le récit ne manque pas de dynamisme, ça se lit tout seul et sans ennui, et Wein opère un choix de séquences efficace, pertinent, complet : le destin fulgurant de Dollar Bill Brady, celui en creux des Minutemen, sont habilement déroulés, sans complaisance ni cynisme. Au fond, on devine un certain attachement de l'auteur pour ce personnage et ce qu'il révèle de l'histoire des Minutemen (l'Homme-Insecte sûr qu'il serait le premier à tomber au combat), des Watchmen (qui n'ont plus rien à voir avec ces justiciers insouciants), du mythe super-héroïque, de l'esprit américain (où tout part d'une idée commerciale, d'un mensonge - "l'Amérique est un mensonge" comme disait Orson Welles).

Si on met de côté la controverse du projet Before Watchmen (et je dis ça alors que je ne l'ai jamais défendu sur le principe, m'y intéressant davantage pour les artistes impliqués et avec résignation, car entre l'art et le profit, on sait très bien ce qui motivent les éditeurs de comics), c'est honnêtement un bon produit.
*
Néanmoins, la franchise m'impose d'avouer que, sans Steve Rude aux crédits de ce "one-shot", je ne me serai pas procuré ce fascicule. Car l'admiration que je porte à cet artiste, l'étonnement de le voir attaché à ce numéro (après qu'il ait soumis bien des projets à DC, sans succès), ont fait la différence.




Le "Dude" fut d'ailleurs le premier surpris qu'on lui demande d'illustrer cette histoire dont il ne connaissait ni le personnage ni  la situation dans l'ensemble du projet Before Watchmen. Sans doute qu'un bon chèque, l'opportunité de profiter de l'exposition médiatique ainsi que sa passion pour l'âge d'or des comics (puisque Dollar Bill se situe dans les années 40 et, comme les Minutemen, lui rend une forme d'hommage désenchanté) ont suffi à le convaincre d'embarquer.
Steve Rude n'a pas l'habitude de s'engager à moitié dans ce qu'il fait (son comportement entier lui vaut à la fois le respect de ses fans et d'autres artistes, mais lui a aussi coûté cher professionnellement et personnellement). Et ce qu'il réalise là ne déroge pas à la règle puisqu'il a dessiné mais aussi encré et lettré ces 26 pages.
Le résultat est tout bonnement magique : les 5 planches ci-dessus (proposées en preview par DC) ne sont qu'un modeste aperçu de ce qu'il accomplit par la suite, mais on voit déjà avec quel soin il compose chaque image, chaque page, les inventions graphiques qu'il apporte, l'expressivité et la beauté de ses personnages, la méticulosité de ses décors. On en a vraiment pour son argent, on en prend plein la vue, et comme toujours avec Rude, on déguste sa lecture en détaillant chaque plan, merveilleusement dessiné.
Sans lui, cet anté-épisode n'aurait pas la même saveur, le héros pas le même charisme, son sort pas la même force.
Le lettrage fait main ajoute à l'aspect "old school", organique, d'un objet manufacturé par un artisan esthète, ainsi que les magnifiques couleurs de Glen Whitmore. Et admirez aussi cette couverture peinte !
Avec un cador pareil, DC transforme le plomb en or.
*
Visuellement somptueux, scénaristiquement solide, cet énième spini-off de Watchmen est une belle surprise  - et surtout, toujours, l'occasion de lire Steve Rude, un des plus grands dessinateurs de ces trente dernières années.

vendredi 22 mars 2013

Critique 384 : HAWKEYE #8, de Matt Fraction, David Aja et Annie Wu


HAWKEYE : MY BAD PENNY est le 8ème épisode de la série, écrit par Matt Fraction est dessiné par David Aja avec la participation d'Annie Wu, publié par en Février 2013 par Marvel Comics.
*
 La rousse incendiaire du #3 revient dans la partie...
 ... Et "this looks bad".
 Les girlfriends de Clint Barton sont aux premières loges...

Cherry, la jeune femme rousse avec qui Clint Barton a eu une aventure, tue un des mafieux russes avec lequel tous deux ont eu des problèmes et vient demander son aide à l'archer. Le retour de l'intrigante déplaît à toutes les amies d'Hawkeye (sa partenaire, Black Widow ; son ex-femme, Mockingbird ; et sa fiancée actuelle, Spider-Woman ; puis Kate Bishop), mais il passe outre.
Penny (le vrai prénom de la jeune femme) embarque Clint dans un club de strip-tease où elle récupère un coffre pendant qu'il affronte les malfrats qui tiennent l'endroit. Ce grabuge provoque évidemment l'intervention de la police qui embarque le Vengeur... Et la réunion du chef des mafieux russes avec les complices du Caïd, aboutissant au lancement d'un contrat contre Hawkeye pour les torts qu'il leur a causés.

Ce 8ème épisode (dont la sortie a été décalée et l'exemplaire renuméroté suite à l'initiative de Matt Fraction de publier un n°7 spécial au profit de la Croix Rouge américaine après que l'ouragan Sandy ait dévasté la Côte Est) marque plusieurs tournants dans le cours de la série.
Tout d'abord, narrativement, Fraction, qui construisait chaque épisode comme un "one-shot" (à part les #4-5, formant un dyptique), a décidé d'inscrire celui-ci dans une véritable continuité, en réutilisant des éléments antérieurs de son run (le retour de Cherry après le #3, la présence récurrente des "tracksuit draculas", la réapparition du Caïd et de ses alliés après le #2) mais aussi en laissant la fin ouverte, signifiant que ce qui se joue là va être développé dans l'avenir proche (et sans doute à plus long terme). 

Le scénariste ne déconstruit plus les scènes mais les déroule linéairement, c'est l'autre surprise de ce 8ème chapitre. Est-ce à dire qu'il s'est assagi, que la série est moins originale, stimulante ? Oui et non. Il est indiscutable que le rythme de la lecture, l'édification du récit sont plus convenus, mais ce qui se passe demeure efficace et ponctué par des surprises (comme l'emploi de fausses couvertures inspirées par les "romance" et "crime" comics des 50-60's, qui ne sont pas de simples gadgets mais compte dans une partie dans la résolution du mystère environnant le personnage de Cherry/Penny et son coffre).

La tonalité est également plus sérieuse : depuis le début de la série par Fraction, la menace des mafieux russes pèse sur le destin du héros, mais ce n'est qu'avec le #6 qu'on a pu mesurer à quel point ces méchants étaient prêts à en finir vraiment avec Hawkeye. Là, plus de menace, mais une décision qui va engager la série dans une direction assurément plus dramatique : Clint Barton est désormais dans le collimateur de toute la pègre new-yorkaise et un tueur va être recruté pour le supprimer.

Il subsiste néanmoins quelques répliques savoureuses, surtout au début (avec la scène où figurent Black Widow, Mockingbird et Spider-Woman, puis la suivante avec Kate Bishop), mais clairement, il n'est plus question de rigoler. Clint est dans le pétrin (il évoque même son possible renvoi des Vengeurs après que Tony Stark et Captain America lui ont téléphoné).

Nous verrons dans le prochain volet comment ce qui vient de se produire est perçu par les "Hawkgirls" puisque Matt Fraction va revenir sur des scènes à peine effleurées ici (la réaction de Spider-Woman, le sort de Kate Bishop, certainement l'intervention de Black Widow et Mockingbird). Le scénariste a également annoncé que le tueur lancé aux trousses d'Hawkeye apparaîtrait pour la première fois : il s'appelle le Clown et aurait un lien de longue date avec l'archer...
On entre dans ce qui ressemble fort à un deuxième round pour la série et ce sera intéressant de voir comment Fraction va transformer l'essai après un premier acte aussi magistral.

La partie graphique de cet épisode est encore une fois remarquable mais réserve donc des surprises. Sur les 20 pages de ce numéro, David Aja n'en signe "que" quinze. C'est toujours aussi brillant, mais sans doute moins flamboyant qu'à l'ordinaire.
L'artiste s'est mis au service du script, les effets auxquels il a recours sont plus subtils avec notamment l'usage de vignettes verticales dont le déroulement est rapide et fluide, avec des travellings avant/arrière suggérés pour souligner des moments tendres (des baisers échangés) ou tendus (des armes pointées sur l'ennemi). Cette façon de signifier par l'image l'attirance ou la répulsion est diaboliquement ingénieuse.
Aja est aussi malin quand il s'amuse à détourner des éléments de l'action au moyen de cadre dans le cadre : par exemple, quand Clint et Penny arrivent au club de strip-tease, Hawkeye neutralise le portier en deux coups de poings. Le premier est montré dans la continuité de la scène, avec un travelling latéral (plan général sur le décor, plans rapprochés sur le portier, plan moyen sur Clint qui donne le premier coup). Le second est en contre-champ (vu depuis l'intérieur du club, mais surtout à travers la vitre en forme de coeur de la porte : le contraste entre le coeur, icone sentimentale, et le coup de poing de Clint produit un effet gaguesque distanciant la violence de l'image).

Les deux dernières pages sont aussi de magnifiques compositions, avec des effets d'éclairage très dramatisants, rappelant l'influence de Mazzucchelli dans le dessin d'Aja.

Les cinq pages restantes sur la vingtaine que compte l'épisode ponctuent l'histoire et se révèlent être les clés de l'énigme du coffre récupéré par Penny et Clint. Concrètement, ce sont des splash-pages parodiant les romance/crime comics des années 50-60 comme autant de variations sur le caractère volage de Clint ou la cavale de Penny. On les doit à l'illustratrice Annie Wu, dont le style diffère de celui d'Aja, mais avec un trait et des compositions très séduisantes (évoquant un peu Marcos Martin). 
Je ne résiste pas au plaisir de vous les montrer (d'autant que d'autres sites les ont dévoilés avant la parution de l'épisode) :  





Un épisode de transition qui ouvre la voie à un nouvel acte dans la série. Et une nouvelle réussite éclatante pour ce titre dont la constante qualité a quelque chose de miraculeux. Vite la suite !

jeudi 21 mars 2013

Critique 383 : HAWKEYE #6, de Matt Fraction et David Aja

HAWKEYE : SIX NIGHTS IN THE LIFE OF HAWKEYE est le 6ème épisode de la série, écrit par Matt Fraction et dessiné par David Aja, publié en Décembre 2012 par Marvel Comics.
*

Aux prises avec les branchements d'un lecteur dvd...
Et avec les questions de Tony Stark sur ses ressources financières.

Six nuits et un jour avec Clint Barton...
Noël approche. 
Le 13 Décembre, en mission avec Spider-Man et Wolverine contre des membres de l'A.I.M., Hawkeye décide de suivre le conseil de ses amis de profiter d'un congé pour les fêtes de fin d'année.
Le 14 Décembre, alors qu'un de ses voisins lui donne un lecteur dvd, Clint Barton est averti par une de ses voisines que les mafieux russes qu'il a chassés de leur immeuble l'attendent dehors. Il est roué de coups, enlevé, puis relâché après qu'on l'ait prévenu que s'il ne partait pas, son entourage en subirait les conséquences.
Le 15 Décembre, Kate Bishop découvre que Clint veut s'éclipser et lui passe un savon.
Le 16 Décembre, les mafieux russes viennent vérifier que Clint est parti. Ce n'est pas le cas. Pire encore : il les défie à nouveau.
Le 17 Décembre, Clint promet à sa voisine Simone que ses fils pourront voir le "Christmas Show", alors qu'il a endommagé la parabole sur le toit de l'immeuble en se battant contre les mafieux russes.
Le 18 Décembre, Tony Stark tente de donner un coup de main à Clint pour installer sa télé et son lecteur dvd.
Le 19 Décembre, Clint reçoit Simone et ses fils...

Après les épisodes 4 et 5 formant une histoire à part (où Hawkeye partait en mission à Madripoor - dessinée par Javier Pulido), Matt Fraction revient à la structure qui a fait ses preuves depuis la relance de la série, un "one-shot", à la narration éclatée, rythmé par une suite de rebondissements minimalistes fondés davantage sur la vie quotidienne de son héros (quand il n'est pas avec les Vengeurs) que sur des aventures extraordinaires, mais sans oublier quelques éléments posés auparavant.
Suivant une règle courante dans les comics, ce nouvel épisode se déroule durant la période correspondant à sa sortie en kiosques, soit pendant les fêtes de fin d'année, juste avant Noël. Fraction s'en sert pour justifier la nécessité pour Clint Barton de prendre du repos après sa participation foireuse à une mission avec Wolverine et Spider-Man. C'est la première fois que l'auteur convoque ainsi  des guest-stars dans la série, mais il le fait plus comme un clin d'oeil et pour plaisanter que pour inscrire son histoire dans la continuité des séries où apparaissent ces invités. Et c'est tant mieux car cela conserve au projet sa légèreté et son autonomie.

Ce qui fait le charme d'Hawkeye depuis le début du run de Fraction, c'est son attachement à décrire de la façon la plus humble et ironique comment vit un super-héros quand il redevient un simple homme. La situation de Clint a pourtant notablement évolué en 6 épisodes : il a chassé des racketteurs russes d'un immeuble dont il a désormais la charge, s'est adjoint les services de Kate Bishop (des Young Avengers), et essaie de remettre de l'ordre dans sa vie en aménageant son appartement et en cohabitant avec des voisins qui sont aussi ses locataires.
Ses rapports avec ces derniers procurent à Matt Fraction la source de gags savoureux comme quand on le prend pour Iron Fist ou qu'on le rebaptise "Hawkguy" (une idée inspirée au scénariste par ses enfants qui prononçaient mal le pseudonyme du héros). La drôlerie de cet échange résumerait presque à elle seule pourquoi c'est un série si atypique, si délicieuse, si bien écrite - en un mot si irrésistible.
L'autre force de Fraction, c'est sa capacité à faire exister en quelques pages les guest-stars susmentionnées. La scène avec Tony Stark (historiquement lié à ses tout débuts puisqu'Hawkeye, lorsqu'il était encore un vilain associé à la Veuve Noire, encore espionne au service de l'URSS, l'a affronté avant de se racheter une conduite et d'être intégré aux Vengeurs par Iron Man) souligne les différences (sociales, méthodologiques) mais aussi l'amitié entre les deux hommes. Les connaisseurs s'amuseront aussi de l'apparition quasi-subliminale de Dr Druidd...
Kate Bishop n'intervient que subrepticement dans ce chapitre, à peine deux pages, mais son intervention est importante puisqu'elle a lieu après un moment particulièrement douloureux pour Clint Barton et va bouleverser la décision qu'il avait prise de se retirer (au lieu d'assumer ses responsabilités - même si, avec lui, il y a un gros risque de rechute...).
Le soin accordé aux dialogues devient essentiel et Matt Fraction, en dosant bien ses effets (sur la ponctuation, notamment - relayée par un lettrage exemplaire de Chris Eliopoulos), sait leur donner du naturel, du rythme, de la fluidité. Et quand il fait silence, c'est pour laisser à l'image toute la surface nécessaire à une évocation puissante (comme lorsque Clint défie les russes avec une pleine page plus éloquente que n'importe quel bravade orale). Toutes choses qui contribuent au réalisme sympathique de la série.
Et David Aja, me direz-vous ?
Inutile de chercher, son travail est exempt de défauts, c'est remarquablement intelligent, d'une virtuosité qui a l'élégance de ne jamais être suffisante, hautaine. Comme tous les vrais bons dessinateurs, il raconte l'histoire, en souligne les points forts, en bonifie les détails, en simplifie la lecture, tout en ne cessant de stimuler le fan, en lui proposant des astuces graphiques.

Ce qui demeure le plus brillant, c'est à la fois la densité que donne Aja à ses pages, truffés de petites cases dont chacune dit quelque chose, est cadrée avec justesse, donne vraiment à lire sans freiner la progression dramatique du récit ; mais c'est aussi la perfection avec laquelle ses images collent au ton du script. Tenez, regardez la scène ci-dessous, où un de ses voisins renomme Hawkeye "Hawkguy" :


La composition de la page est déjà bluffante : pas moins de 15 vignettes, avec une majorité de plans rapprochés, où chaque expression est représentée avec une économie de traits sidérante, une succession de cadres de face ou de profil, et à chaque fois un écho au texte. Plusieurs sentiments s'y succèdent : l'interpellation, la surprise, l'insistance, la correction, la bienveillance, la bonne foi, la résignation, l'assurance, la bonhommie.

Tout sonne juste, tombe pile au bon endroit, défile avec finesse, c'est drôle, touchant, ironique. C'est un "morceau de bravoure" et en même temps, c'est tellement dénué d'esbroufe qu'on se rend à peine compte, à la première lecture, combien c'est bien fait.

Voilà à quoi ressemble une bonne bd, un bon dessin de bande dessinée, quand il est simple et raconte l'histoire sans prétention mais avec intelligence.

Une nouvelle grande réussite.
Matt Fraction a ensuite écrit le 7ème épisode en hommage aux victimes de l'ouragan Sandy, qui a ravagé la Côte Est des Etats-Unis l'automne dernier. Ce numéro spécial, en marge de la série, a été illustré par Steve Lieber et Jesse Hamm. Le scénariste a cédé ses royalties au profit de la Croix Rouge américaine.
Puis la série a repris son cours au #8, que je critiquerai bientôt.

jeudi 14 mars 2013

LA COUVERTURE DU MOIS "FORUM COMICS" : MARS 2013

Les membres du forum ont voté ! J'avais fait le choix d'étendre la sélection à 10 couvertures ce mois-ci, en proposant des images parfois déroutantes. Il y a eu de la casse, et une participation d'ailleurs moindre que les deux mois précédents (14 votants en Janvier, 12 en Février, 11 ce mois-ci).
Maintenant, voyons qui a gagné.

 La couverture du mois de Mars 2013 :
1/ Shadowman 5 (variant cover)
par Dave Johnson (Valiant Comics),
avec 4 voix.
 2/ Lone Ranger 15,
par Francesco Francavilla (Dynamite Comics),
avec 3 voix.
 3/ Daredevil : End Of Days 6,
par Alex Maleev (Marvel Comics),
avec 2 voix.
 4/ Green Hornet 1,
par Paolo Rivera (Dynamite Comics),
avec 1 voix.
 5/ Hack/Slash 25,
par Jenny Frison (Image Comics),
avec 1 voix.
 6/ Road To Oz 6,
par Skottie Young (Marvel Comics),
avec 0 voix.
 7/ Sex 1,
par Piotr Kowalski (Image Comics),
avec 0 voix.
 8/ Manhattan Project 12,
par Nick Pitarra (Image Comics),
avec 0 voix.
 9/ Nowhere Men 1,
par Fonographiks Studios (Image Comics),
avec 0 voix.
10/ Fables 127,
par Joao Roas (DC Comics),
avec 0 voix.

A bientôt pour la sélection du mois de Mars !

Critique 382 : DAREDEVIL, VOL. 2, par Frank Miller et Klaus Janson


DAREDEVIL BY FRANK MILLER AND KLAUS JANSON, VOLUME 2 rassemble les épisodes 173 à 184 de la série, écrits par Frank Miller, dessinés par Miller et Klaus Janson, encrés par Janson, publiés par Marvel Comics de Août 1981 à Juillet 1982.
*
Daredevil #173 : Lady Killer
(Août 1981)
- # 173 : Lady Killer - Un serial killer sème la panique en ville et tout porte à croire qu'il s'agit du Gladiateur. Becky Blacke, l'assistante de Matt Murdock et Foggy Nelson, a elle-même été agressée, mais Daredevil veut en avoir le coeur net.
Daredevil #174 : The assassination of Matt Murdock
(Septembre 1981)
Daredevil #175 : Gantlet
(Octobre 1981)
Daredevil #176 : Hunters
(Novembre 1981)
Daredevil #177 : Where Angels Fear to Tread
(Décembre 1981)
Daredevil #178 : Paper Chase
(Janvier 1982)
Daredevil #179 : Spiked !
(Février 1982)
Daredevil #180 : The Damned
(Mars 1982)
Daredevil #181 : Last Hand
(Avril 1982)
Daredevil #182 : She's Alive
(Mai 1982)
- # 174 à 182 : The assassination of Matt Murdock / Gantlet / Hunters / Where Angels fear to tread / Paper Chase / Spiked ! / The Damned / Last Hand / She's Alive - Un contrat est lancé contre Matt Murdock, des ninjas de l'organisation criminelle de la Main sont chargés de le supprimer. En l'apprenant, Elektra, amour de jeunesse de Murdock qui a été formée par la Main pour devenir une de leurs tueuses, brave les assassins pour protéger l'avocat. Mais Daredevil sait qu'il ne pourra laisser libre Elektra, partagé entre ses sentiments et la justice.
Ensemble, ils affrontent Kirigi, légende vivante des ninjas de la Main. Blessé lors d'un attentat dans son cabinet, Matt perd temporairement l'usage de son sens radar et doit s'en remettre à son vieux mentor, l'intransigeant Stick, pour recouvrir cette précieuse faculté.
Le reporter Ben Urich, qui connaît la double identité de Daredevil, met à jour la corruption exercée par le Caïd, Wilson Fisk, pour acheter le candidat à la mairie de New York, Randolph Cherryh. En filant les deux hommes lors d'un rendez-vous secret, le journaliste découvre accidentellement que Vanessa, l'épouse de Fisk, disparue quelque temps plus tôt, est toujours vivante et vit, traumatisée, parmi des clochards dans les bas-fonds. Urich communique la nouvelle à Daredevil pour retrouver la jeune femme.
Cependant, Elektra a attiré l'attention du Caïd, qui la recrute pour tuer Foggy Nelson pour se venger de Daredevil qui l'a obligé à abandonner Cherryh s'il voulait revoir Vanessa. La promotion d'Elektra, que Bullseye, en prison, apprend par le Punisher, le pousse à s'évader pour récupérer sa place.
Les deux adversaires s'affrontent. Daredevil doit alors neutraliser (définitivement ?) le fugitif après avoir subi une terrible perte, le laissant d'autant plus désemparé que sa compagne, Heather Glenn, lasse qu'il l'écarte, s'apprête à le quitter en étant dépossédée de son entreprise...
 
Daredevil #183 : Child's Play
(Juin 1982)
Daredevil #184 : Good Guys Wear Red !
(Juillet 1982)
- # 183-184 : Child's Play / Good guys wear red ! - Le Punisher sort de prison, couvert par les autorités, pour mettre fin à un trafic de drogues, mais en profite pour s'évader et reprendre sa croisade sanglante contre le crime. Il va trouver sur sa route Daredevil, qui en temps que Matt Murdock défend justement un adolescent dans une affaire mêlée au commerce de PCP.
*
Plus de trente ans après leur publication (sérieusement remaniée et même souvent censurée) dans les pages du mensuel "Strange", relire ces épisodes permet non seulement de les apprécier dans leur version intégrale mais également de vérifier que leur impact reste intact.

Fin 1981 et (surtout) début 1982, Frank Miller va en effet signer les chapitres les plus mémorables de son run mais aussi sans doute de la série Daredevil, en redéfinissant profondément le personnage, son univers, sa tonalité. A part Ann Nocenti à la fin des années 80, et Mark Waid actuellement, tous les auteurs intéressants qui ont animé le titre se sont en effet basés sur la vision de Miller. Quant à Miller lui-même, il ne fera guère mieux ensuite, même si l'arc Born Again (avec David Mazzucchelli) bouclera magistralement la boucle.

Dans cet album copieux de 12 épisodes, on trouve aussi à la fin, entre autres bonus, une longue interview menée par Peter Sanderson où Frank Miller et Klaus Janson, en Novembre 1981, détaillent leur collaboration, la direction donnée à la série, leurs références (narratives et visuelles), puis plus largement une certaine conception de la bande dessinée, soulignant à la fois le classicisme et la modernité de leur démarche.

Pour les deux hommes, qui travaillaient vraiment main dans la main (Miller écrivait et crayonnait les épisodes que finissait et encrait - et parfois colorisait - Janson), Daredevil était un des premiers héros Marvel à ne pas s'inscrire dans le moule classique de l'éditeur (en s'adressant à un public plus adulte car lui-même en était un), construit moins sur l'acquisition de pouvoirs spectaculaires que sur des traumatismes (la mort de son père, l'absence de sa mère, la perte de la vue) et la notion de dépassement (prolonger son activité d'avocat au service de la loi par celle de justicier au service de l'ordre, compenser sa cécité par la maîtrise et l'exercice de ses autres sens fantastiquement développés), tout cela avec en arrière-plan des références appuyées à la religion catholique ou la culture japonaise et la littérature policière.

Ces explications éclairent de manière passionnante cette partie de leur run sur la série où tous ces éléments sont portés à leur paroxysme.

Miller a d'abord officié en tant que dessinateur sur la série, à partir de 1979, avec Roger McKenzie au scénario (celui-ci revient d'ailleurs l'épauler sur les #183-184). Puis en Juillet 80 (au #165) jusqu'en Février 1983 (au #191), il devient seul maître à bord (même s'il délaissera sur la fin la partie graphique, Janson devenant de facto dessinateur et encreur complet).

Quand il prend les commandes, Miller part visiblement avec des idées arrêtées, et sera soutenu par son editor, Denny O'Neil (qui lui succèdera d'ailleurs comme scénariste), adepte lui aussi d'une approche plus réaliste et sombre. Terminées les aventures classiques où DD affronte des super-vilains traditionnels, plus ou moins sérieux. Il va souligner en premier l'importance du décor et faire de New York (en particulier ses bas-fonds) un personnage à part entière de la série. Puis il s'empare d'un ennemi dévolu à Spider-Man, le Caïd, pour lui donner le rôle du vrai méchant de la série, mais un méchant moins physique (malgré son imposante silhouette) que psychologique, un authentique maître du crime organisé, qui veut mettre la main sur la ville en soudoyant un candidat, en engageant divers assassins, en disposant de petits malfrats pour sous-traiter les trafics qu'il régit.

Daredevil devient moins une série super-héroïque qu'un mix entre super-héros et polar, une plongée en enfer urbaine et violente, une tragédie avec des personnages costumés (ou pas) aux destins funestes. Le programme est ambitieux et il en subsiste ces épisodes à la tension dramatique extraordinaire, aussi traumatisante pour ses protagonistes que ses lecteurs.

Miller ne se dispense pas d'un certain sens du baroque en partant de situations a priori faciles (une bombe prive DD de son sens radar, et pour le récupérer, il fait appel à Stick, son mentor, qui lui fait affronter ses démons intérieurs avec des visions hallucinantes) ou en entraînant le récit dans une parenthèse proche de l'épouvante (comme lorsque Ben Urich et DD vont récupérer Vanessa Fisk dans une tribu souterraine).

Parfois aussi (déjà...), Miller cède à quelques facilités grossières (Stick est là aussi pour justifier la relation avec les ninjas, et son intervention est bien providentielle. Plus tard, Urich est gravement blessé - on croit même qu'il est tué - par Elektra, mais l'épisode suivant, deux semaines, il est à nouveau pleinement opérationnel et peu choqué).

Enfin, les deux derniers épisodes de l'album, avec le Punisher (qui est utilisé d'abord comme un produit de contraste avec les valeurs de DD), font pâle figure après le sommet que constitue le #181 (ce prodigieux chef-d'oeuvre, de quarante pages, où tout converge, Elektra, Daredevil, Bullseye, le Caïd, dans un ballet mortifère, apothéose insurpassable).

L'emploi de la voix-off est (en comparaison avec ce qui se fait aujourd'hui) d'une sobriété remarquable, et on reconnaît là le Miller amateur de polars "hard-boiled", où l'objectivité prime sur les sentiments. De même, les rappels réguliers des origines du héros (pratique disparue hélas ! aujourd'hui alors qu'elle permettait à n'importe quel nouveau lecteur de situer le personnage) sont aussi utilisés avec discrétion et montrent bien que Miller était au carrefour des narrations classique et moderne.

En tout cas, sa gestion du rythme, sa manière de poser les ambiances, de camper un personnage, sont exemplaires et produisent encore un effet très efficace.

Si, narrativement, Miller a innové, graphiquement aussi, ces épisodes demeurent superbes.

Parlons d'abord du découpage, vraiment révolutionnaire : cinéphile amoureux du "film noir" classique, il privilégie des cases rectangulaires horizontales occupant souvent toute la largeur de la bande, mais aussi des plans verticaux à la marge des planches pour poser le décor, parfois de façon détaillée (avec des buildings plus vrais que nature - à une époque où on n'utilisait pas de fichiers numériques pour ça !) ou suggestive (le bureau du Caïd plongé dans le noir avec une seule lumière plongeante, un mur uniquement représenté par les fenêtres dans les locaux de l'entreprise d'Heather Glenn).  

L'autre particularité de Miller, c'est sa maniaquerie pour chorégraphier les combats. Les adversaires dansent presque autant qu'ils se frappent, c'est un véritable ballet (à l'époque, dans "Strange", les traits de vitesse étaient même souvent effacés et augmentaient cette impression que les corps étaient saisis dans le vif de l'action, à la fois crispés par l'effort et gracieux dans l'attitude - c'était une des rares bonnes interventions de la censure bizarre d'alors).
 
 
 
 
 
 
 

Tel un monteur de cinéma, Miller joue enfin beaucoup sur le nombre de cases par page, n'hésitant pas parfois à répéter la même image en gommant progressivement un détail (comme la cigarette de Ben Urich qui se consume alors que DD a rejoint Elektra dans un immeuble d'où ne provient plus aucun son de bataille) pour signifier le déroulement temporel de la scène.

Le rôle de Klaus Janson est longtemps resté nébuleux pour moi car je ne disposais pas des détails exacts des crédits. Il apparaît qu'il était plus que le simple encreur mentionné puisqu'il peaufinait les layouts (esquisses) de Miller avant de les encrer (et parfois, sur 7 épisodes de ce recueil, de les coloriser - et sa colorisation était une vraie plus-value).

Janson, en accord avec Miller, ne cherchait pas à enjoliver les images mais pourtant il a contribué à créer une esthétique d'une grande beauté, où le soin apporté à la lumière, à la façon dont celle-ci sculpte les corps, affine les textures, enrichit les ambiances, semble tout droit inspiré par les peintures d'Edward Hopper.

Janson alterne un encrage à la plume et au pinceau, ciselant ou épaississant le trait pour mieux cerner les différentes valeurs du plan. Dans l'interview susmentionnée, on apprend que les deux partenaires travaillaient alternativement en s'inspirant de croquis mais aussi de photos, qui influaient alors sur la représentation précise des personnages (Robert Redford pour Matt Murdock ou une catcheuse pour Elektra) que pour les décors.

Il n'empêche qu'avec Janson, on découvre réellement à quel point l'encrage détermine le dessin, en soulignant le graphisme, la stylisation, plutôt que le réalisme photographique : on est ici dans une exagération tantôt subtile, tantôt outrée de la réalité.

Comparer ce que produisait Janson à cette époque avec ce qu'il se contente de faire aujourd'hui est cruel, tout comme ça l'est avec le dessin de Miller devenu une caricature peu flatteuse de son art passé (sans parler de ses idées et de leur expression).

Pour toutes ces raisons-là, et malgré de menues imperfections, des raccourcis maladroits, et le parasitage créé par la brouille entre Janson et Miller, ou les prises de position politique de Miller, ces épisodes-là sont inoubliables et d'une qualité indiscutable. Peut-être ce que Marvel produisit de mieux alors avec les X-Men de Claremont et Byrne. C'est un concentré de ce que les super-héros procurent de plus excitant avec ce que des auteurs audacieux peuvent en tirer pour des lecteurs en quête de sensations fortes et adultes.