dimanche 28 novembre 2010

Critique 186 : LE PROJET MARVELS, d'Ed Brubaker et Steve Epting

Le Projet Marvels : La Naissance des Super-Héros (The Marvels Project, en vo) est une mini-série en 8 épisodes, écrite par Ed Brubaker et dessinée par Steve Epting, publiée par Marvel Comics (d'Octobre 2009 à Juillet 2010).
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Sorte de version développée et alternative du Marvels de Kurt Busiek et Alex Ross et cousine de The Twelve de J. Michael Straczynski et Chris Weston (encore inachevée), cette série réalisée par le tandem à l'origine du relaunch de Captain America promettait beaucoup en proposant de revisiter la genèse de Marvel (à l'époque où la Maison des Idées s'appelait encore Timely Comics) pour unifier le récit des premières aventures de ses héros et les relier à celles d'aujourd'hui, en s'appuyant sur la "trinité" historique (La Torche-Namor-Captain America).
Ce genre de projet dissimule parfois une réécriture de la continuité en empruntant des raccourcis, dont seuls les spécialistes s'offusquent. Mais pour peu que l'affaire soit confiée à un auteur qui connaisse bien le passé de son éditeur et de ses personnages et qui soit soucieux de respecter lecteurs aguerris comme néophytes (c'était le cas de Busiek et Ross avec Marvels), c'est alors l'occasion de lire une histoire à la fois efficace et instructive.
Le fait qu'Ed Brubaker soit aux commandes de ce projet est un gâge de qualité : le scénariste est un vrai fan et un excellent narrateur (même s'il a un peu déçu récemment avec Captain America : Reborn). Ici, il a donc repris en main de vieux personnages de Timely Comics pour nous raconter les origines de Marvel.
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Notre guide dans cette fresque, à la fois spectaculaire et intimiste, est l'Ange, un justicier ordinaire, sans pouvoir, comme les affectionne Brubaker : c'est un médecin, un homme bon, qui, au début de l'histoire, a pour patient un vieillard, Matt Hawkins. Ce dernier n'est autre que le fameux Two-Gun Kid, ramené en 1938 à la suite de voyages temporels et qui raconte à son docteur que bientôt le monde va découvrir les super-héros.

Ce démarrage, qui voit le vieil homme mourir et léguer son masque et ses deux revolvers à Thomas Halloway, rappelle également le prologue de Kingdom Come (de Mark Waid et Alex Ross, édité chez DC).

Un an plus tard, en 1939, sur un yacht, Roosevelt tient réunion au sujet de la guerre déclarée en Europe par les Allemands et de moyens spéciaux d'y faire face le cas échéant : il y est question d'un androïde qui peut s'enflammer, une arme dissuasive mais encore perfectible - la Torche sera d'ailleurs rapidement enterrée, au propre comme au figuré à cause de sa dangerosité. Les nazis, eux aussi, réfléchissent à la création de super-soldats, avec comme chef du projet le savant Erskine et "prototype" John Steele, un soldat américain invulnérable capturé lors de la guerre de 14-18. L'autre champ de recherches des allemands se situe en mer, au large des Bermudes, où ils tuent et ramènent des Atlantes, ce qui va provoquer l'ire de Namor contre tous les humains de la surface.
La réapparition de la Torche, se libérant du caisson dans lequel on l'avait placé sous terre, va provoquer une réaction en chaîne et la véritable naissance des super-héros annoncée par le Two-Gun Kid. New York paniquée est la proie des pilleurs et Tom Halloway va réagir en décidant de devenir un justicier masqué : ainsi il devient à la fois acteur et témoin.
En Angleterre, Red Hargrove et Nick Fury, deux casse-cou de l'armée américaine, sont chargés d'exflitrer Erskine, qui désire quitter l'Allemagne.
Les évènements se précipitent alors : L'Ange traque les assassins de la Balle Fantôme (un autre vigilant masqué) et découvre que des nazis préparent des attentats sur le sol américain ; Namor entreprend de venger les siens en attaquant des civils mais affronte la Torche dont l'image passe de la menace à celle du protecteur ; Erskine passe à l'Ouest et finalise le programme "renaissance" qui engendrera Captain America, le premier super-soldat.
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L'histoire fonctionne à merveille car, ses narrations parallèles et ses abondantes voix-off (qui permettent à la fois de personnaliser le récit et d'en diversifier les points de vue), on profite à à la fois d'intrigues policière (l'enquête de l'Ange), d'espionnage (la mission de Fury, les actions de John Steele) et d'action (l'émergence des surhumains avec la Torche, Namor, Captain America - mais aussi Crâne Rouge, le Destructeur...).
Cette diversité permet également à Brubaker d'expliquer pourquoi ces héros se costument, sans reproduire les raisons avancées par Alan Moore dans Watchmen (et les Minutemen, leurs inspirateurs) - une représentation démythifiée et proche du fétichisme. Bien qu'exposée très différemment, la justification de ce travestissement se rapproche d'une réplique écrite par Warren Ellis dans ses Thunderbolts, où il fait dire à Leonard Samson que le super-héros est l'équivalent moderne du chevalier de la Table Ronde : s'il s'habille ainsi pour jouer les redresseurs de torts, c'est pour être identifié clairement comme un "good guy" et non comme un fou furieux. Une version de "l'habit fait le moine" en quelque sorte...
Au-delà du patriotisme (dont seul Captain America est le symbole), c'est en réaction à des situations précises que sont définis les acteurs principaux du Projet Marvels. Tous ces hommes veulent améliorer le monde ou rétablir la justice et c'est pour cela qu'ils agissent, en see masquant au besoin pour protéger leur vie privée ou leur origine ou en comptant sur le déguisement pour impressionner l'adversaire.
- L'Ange représente l'homme qui voit ce monde changer autour de lui et désire l'améliorer. Il sait qu'il n'a qu'une influence limitée mais s'en contente en pensant que s'il peut peser sur le destin d'un seul homme, sur le sort d'une situation, il peut inspirer positivement la communauté. C'est un fataliste, un lucide qui a conscience que la police n'apprécie pas les vigilants masqués, dont elle n'hésite pas à se moquer (comme lorsque le cadavre de la Balle Fantôme est découvert), mais qui croit en une espèce de confrérie entre héros.

- La Torche Humaine représente la créature détachée de l'humanité, que la découverte du monde va rendre de plus en plus désenchanté (jusqu'à l'accablement lors de l'attaque sur Pearl Harbor). Il veut désespérement être humain mais il est aussi de plus en plus désespéré par la nature humaine, ce qui en fait une figure attachante et complexe. Il trouve finalement une sorte d'issue en devenant le mentor de Toro dont il se sent responsable car il a provoqué l'apparition de ses pouvoirs (les mêmes que les siens). Ainsi il accomplit une trajectoire de "fils" (du savant Phinéas Horton) à "père" (de Toro).

- Nick Fury représente l'homme d'action prêt à tout, par goût du danger. Il est décrit non pas encore comme le maître-espion qui dirigera plus tard le SHIELD, mais comme un soldat à la fois impulsif et endurci, pour lequel rien n'est insurmontable. C'est un personnage exubérant et au caractère bien trempé, intrépide. Comme Brubaker a décidé d'exploiter des éléments du Marvels Project dans ses séries (Captain America et surtout Secret Avengers), il restera à expliquer comment cet homme d'une bonne trentaine d'années dans les 40's en paraît environ seulement 50 de nos jours.

- Namor représente la colère, voire la haine. Ce personnage emblématique de Marvel (hélas ! bien mal traité depuis longtemps) retrouve toute sa superbe sous la plume de Brubaker qui a choisi d'éclaircir les raisons de son ressentiment pour les humains, de développer son affrontement avec la Torche (abordé dans Marvels de Busiek et Ross), puis son ralliement aux Invaders, la première équipe de super-héros américains, quand il découvre la trahison de Merrano/U-Man. Son évolution au long du récit lui laisse son aspect ombrageux, hautain, tout en le présentant autrement que comme un fou furieux - dommage que l'éditeur ait choisi récemment de l'intégrer aux mutants en le cantonnant à un second rôle car Namor reste un personnage fascinant quand il est bien écrit, ambivalent à souhait.

- Enfin, il y a Captain America, celui qui incarne l'idéal mais aussi la responsabilité. Originellement prévu pour être le premier de son genre, il devient le seul super-soldat (même si la création du Destructeur nuance un peu cet état de fait) et il endosse ce rôle avec gravité et panache. Brubaker n'ajoute rien à la légende qu'on ne sache déjà mais souligne bien la dimension symbolique du héros, celui qui va définitivement bouleverser la donne en alliant le côté surhumain (comme la Torche, Namor) et le côté plus ordinaire, accessible (comme l'Ange). Steve Rogers incarne en fait un trait d'union entre le justiciers masqués sans pouvoirs extraordinaires du "golden age" et les super-héros fantastiques du "silver age".
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Durant ces 8 épisodes, Brubaker permet à son complice Steve Epting de dessiner une vaste épopée riche en décors variés et en personnages mémorables. L'artiste a su représenter cette époque avec une maestria fabuleuse, où il rend à la fois hommage au travail d'Alex Ross sur Marvels et au film noir adapté aux codes graphiques de la bande dessinée, avec un soin particulier apporté aux ambiances, donc aux lumières (et là, il faut saluer la remarquable contribution du coloriste Dave Stewart).
Bien que cette histoire reprenne des séquences "cultes" - la naissance de Captain America, la formation des Invaders, l'attaque de Pearl Harbor - , le talent d'Epting est aussi de nous les remontrer à la fois sans les travestir et en leur restituant leur puissance. Ce récit n'est de toute façon pas destiné à nous faire des révèlations sur le futur (tout juste la scène avec le fils de Thomas Halloway peut laisser supposer qu'il y aura un nouvel Ange), il s'agit de revenir sur ce qui a fondé le Marvelverse. Epting illustre ça avec beaucoup d'élégance, peut-être n'a-t-il jamais mieux dessiné - et on a hâte de voir ses épisodes des Fantastic Four (écrits par Jonathan Hickman).
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Il est évident que cette série est un "must-have" pour qui veut (re)découvrir les origines du Marvel Universe : c'est une saga solide, synthétique, dense, palpitante, qui ne prend pas le lecteur pour un imbécile et lui offre quantité d'images superbes - en somme ce que devrait donner n'importe quelle bonne bande dessinée.
En attendant de lire (restons optimistes) The Twelve de JMS et Weston, Le Projet Marvels est un résumé parfait et roboratif, à la fois haletant, spectaculaire mais jamais passéiste : une introduction de choix pour (ré)apprendre son Marvel illustré, à la manière dont Darwyn Cooke avait réalisé La Nouvelle Frontière.
Et maintenant, pourquoi pas une suite ?

Critiques 185 : LUCKY LUKE, TOMES 33 & 44 - LE PIED-TENDRE & LA GUERISON DES DALTON, de René Goscinny et Morris

La sortie récente du dernier tome de Lucky Luke (Contre Pinkerton) par Pennac, Benacquista et Achdé a été l'occasion d'une couverture promotionnelle d'envergure à la télé, à la radio et dans la presse, grâce au renom littéraire de ses scénaristes. C'est ainsi qu'en lisant une interview dans "Paris Match", j'ai appris quels étaient les albums préférés (et donc les références) de Pennac - La guérison des Dalton - et Benacquista - Le Pied-Tendre. Bien que les ayant souvent lus, je m'y suis replongé avec plaisir et j'en profite pour les critiquer.
Analysons d'abord le favori de Tonino Benacquista :

Le Pied-Tendre est le 33e album (le n°2 édité chez Dargaud) de la série, dessiné par Morris et écrit par Goscinny, sorti en 1968.
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Comme dans d'autres albums, Lucky Luke n'est pas ici l'adversaire mais l'acolyte de ce nouveau personnage qu'il va aider à lutter contre les brimades de cow-boys hostiles : en effet, ledît "pied-tendre" est l'héritier d'un fermier en provenance d'Angleterre.
C'est le prétexte tout trouvé pour traiter de l'ostracisme dont étaient victimes les immigrés dans un pays où il fallait prouver sa valeur pour être accepté par la communauté - communauté pourtant elle-même formée d'immigrés de la génération précédente.
Le contraste entre les manières rudes des cowboys et celles plus raffinées, voire précieuses, de Waldo Badmington (et de son fidèle valet Jasper - figure récurrente du tandem maître-serviteur chez Goscinny) fournit quantité de scènes savoureuses pour illustrer l'initiation du nouveau venu mais aussi la bravoure avec laquelle il fait face à ce bizutage en règle.
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Goscinny est particulièrement en verve dans cet opus où son talent de dialoguiste est étincelant, mais aussi où son sens du rythme est infaillible : le livre se dévore avec un plaisir inoxydable, à chaque fois on rit et on vibre pour Waldo dont le flegme est irrésistible.
Comme dans Le Grand Duc, le scénario fonctionne sur le principe du mélange des contraires : comment un étranger s'acclimate à un pays qui ne veut pas de lui, comment deux langages, deux attitudes s'affrontent. Il y a du Molière chez Goscinny qui, sous le couvert de la comédie, épingle les travers de chacun tout en faisant preuve d'un grand humanisme.
C'est d'ailleurs l'empreinte la plus notable de Goscinny sur la série : avoir su rester lucide sur la cruauté, la sauvagerie même du far-west, tout en nous faisant rire avec les éléments de son folklore et des personnages fortement caractérisés. Il a donné ce supplément d'âme à ce qui avant lui n'était qu'une aimable bande dessinée d'aventures et après lui une comédie westernienne inégale.
La fin de l'album est assez troublante : Badmington est devenu un vrai cowboy mais a renoncé à ses racines britanniques et surtout perd son valet. Il ne s'est pas seulement intégré, il s'est assimilé, mais en perdant toute sa singularité culturelle européenne. Lucky Luke est-il si heureux de ce dénouement et de cette conversion ? En tout cas, rarement le "poor lonesome cowboy" se sera-t-il éclipsé en laissant au lecteur un tel sentiment de mélancolie...
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Morris est également au sommet de son art : comme Benacquista, j'ai longtemps voué un vrai culte à cet album que je considérai avec Chasseur de Primes et La Diligence comme le plus réussi graphiquement.
Pour moi, lorsqu'un artiste parvient à vous faire tourner les pages avec l'envie de savoir ce qui va se passer dans les suivantes, sans qu'on regarde le numéro de ladîte page ou combien il en reste d'ici à la fin de l'album, alors il atteint son but en imprimant un tempo, une fluidité, une efficacité consommés.
Morris est maître dans l'art de la gestuelle et de l'expressivité : l'attitude qu'il donne à ses personnages en dit parfois plus long que la situation décrite et résume ses émotions au plus près. Malgré son impassibilité, Badmington est un des personnages les plus "parlants" de sa galerie, une figure vraiment inoubliable.
Relisez, étudiez Morris : il y a toujours quelque chose à apprendre ce maître !
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Benacquista a bon goût : Le Pied-Tendre a une "sacrée allure", comme il l'a dit. C'est un classique incontournable de la série, un des titres inépuisables de l'époque Dargaud.


Lucky Luke : La Guérison des Dalton est le 44ème album (le 13ème édité chez Dargaud) de la série, écrit par Goscinny et dessiné par Morris, sorti en 1975.
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Le professeur autrichien Otto Von Himbeergeist est convaincu que la psychanalyse peut guérir les criminels et obtient l'accès à un pénitencier où sont les Dalton, les specimens parfaits pour son expérience. Mais peut-on vraiment purger le mal de tels bandits sans risquer d'être contaminé ? Lucky Luke en doute et va devoir faire face à deux adversaires : la fratrie Dalton qui feint d'être guérie et le thérapeute viennois qui en profite pour déstabiliser le cowboy en le perçant à jour...
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Bien avant ce tome, dans Les Dalton se rachètent (dont le titre est suffisamment éloquent) et dans Les collines noires, couvaient les thèmes explorés dans cet opus : est-il possible de faire de criminels des gens honnêtes (autrement dit, les méchants ne sont-ils pas que des gentils dévoyés) ? Et la théorie résiste-t-elle à la dure réalité ?
La psychanalyse a aujourd'hui pénétré la bande dessinée en commentant ses textes et dessins, parfois de manière troublante, parfois plus abusive, et certains professionnels ont même signé des comics (comme Serge Tisseron avec ses Bulles de divan). Mais à l'époque où Goscinny s'empare du sujet pour l'appliquer à Lucky Luke, ce n'était pas si fréquent, et comme un fait exprès, c'est dans un hebdomadaire considéré comme le favori des intellectuels de gauche, Le Nouvel Observateur, que sera d'ailleurs pré-publié cette histoire, ajoutant à sa singularité - et lui donnant sans doute à tort un aspect atypique supplémentaire.
Néanmoins, c'est un épisode particulier, à l'humour moins franc, moins farcesque, que beaucoup d'autres : parodie de western, tantôt subtile, tantôt burlesque, mélange de comédie de situations et de portraits revisités de la légende du western, Lucky Luke ne s'est jamais caché derrière des sous-textes. Jusqu'à cette Guérison... qui est un volet plus désenchanté, amer et trouble/troublé/troublant du genre : en effet, il est évident que Goscinny aborde la psychanalyse avec circonspection, voire sarcasme, mais que cette cheville scénaristique lui permet de souligner, sans ambages, que l'Ouest des cowboys et des outlaws était un pays de sauvages, faussement civilisé. Pire que c'était un espace et un temps où la violence était en soi un moyen de survivre, qu'on l'emploie pour faire régner l'ordre ou semer le chaos.
A travers Himbeergeist, ce que Goscinny dit, c'est que tous les américains de ce far-west folklorique ne vivait que par les armes et ce qu'elles défaisaient de la civilisation : les Dalton confient que leur père leur a appris à être des bandits, qu'un de leur oncle a fini lynché (une sorte d'accomplissement puisque toute la famille a assisté à l'exécution comme à une remise de prix), et que leurs méfaits est le véritable ciment de leur fratrie puisqu'ils les commettent ensemble.
De même Lucky Luke est déstabilisé par le thérapeute viennois qui l'interroge de manière dérangeante sur son goût de la solitude (le cowboy ne serait-il pas au fond seul parce qu'incapable de vivre en société ?) et des armes à feu (le fameux substitut phallique, mais aussi le moyen primaire de règler les problèmes, qui le différencie peu des malfrats qu'il arrête). Rantanplan lui-même s'épanche sur sa filiation et Jolly Jumper observe tout ça avec un air dubitatif, plus inquiet qu'ironique...
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Réalisé deux ans avant la mort de Goscinny (et un épisode relationnel complexe avec lui, au sujet d'un contrat d'édition sur lequel ils ne s'étaient pas concertés), Morris ignorait qu'il illustrait le dernier scénario de son partenaire mettant en scène les Dalton. On peut cependant imaginer sa surprise devant ce récit atypique où l'action et l'humour étaient traîtés de manière plus allusive qu'à l'accoutumée.
Sans la mécanique des gags et de l'aventure classique, l'artiste n'est pourtant pas dépourvu et La Guérison... lui permet de déployer son génie en matière d'expressivité et de gestuelle. Il donne à Himbeergeist les traits du comédien allemand Emil Jaennings, ajoutant une gueule mémorable à une galerie déjà bien fournie. Mais surtout il souligne l'évolution des sentiments agitant les héros de l'histoire en montrant comment, par exemple, l'hystérie de Joe s'efface pour mieux abuser Lucky Luke, comment le même Lucky Luke est pris à son tour de colère parce qu'il ne comprend pas qu'on relâche (même pour les besoins d'une expérience médicale) les Dalton ou qu'il est ébranlé par les interprétations du psy sur sa sociabilité et sa violence... Bref, Morris sert à merveille le propos du script sans jamais chercher à en rajouter ou à le détourner vers l'action, l spectacle : il tire au contraire parti de l'aspect assez statique du récit, où le dialogue domine.
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Il n'est pas étonnant que cet épisode plaise tant à Daniel Pennac, créateur de personnages loufoques pris dans des situations décalées (lire la saga des Malaussène) : c'est sans doute le Lucky Luke le plus étrange et déroutant du prolifique run de Goscinny.

mercredi 24 novembre 2010

Critique 184 : LUCKY LUKE, TOME 40 - LE GRAND DUC, de René Goscinny et Morris

Lucky Luke : Le Grand Duc est le 40e album (le 9ème édité par Dargaud), écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1968.
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Lucky Luke est appelé à Washington pour une mission importante : escorter un dignitaire russe, le Grand Duc Leonide, qui veut de découvrir le Far West dont il a entendu parler dans les romans de Fenimore Cooper. En échange, un traité commercial sera signé entre les Etats-Unis et l'empire Russe.
Le voyage ne va pas être de tout repos car le Grand Duc et son aide de camp, Fedor, veulent connaître l'Ouest, le vrai, avec ses bandits, ses indiens, bref partir à l'aventure, insouciants du danger - en premier lieu celui incarné par un saboteur qui veut à tout prix les éliminer, sans se faire remarquer.
Lucky Luke déploie des trésors de ruse pour éviter que rien de fâcheux n'arrive à l'invité et s'ingénie à lui présenter un western de carte postale où tout est mis en scène (les bagarres de saloon, la rencontre avec un bandit... Qui s'avère être russe exilé, et enfin une attaque d'indiens... Joués par un régiment de cavalerie !).
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Goscinny a trouvé l'inspiration avec Potemkine, le ministre de la tsarine Catherine, capable de faire bâtir de faux villages pour sécuriser ses déplacements, et transpose cela dans le far west avec une drôlerie irrésistible. En 1871, le Grand Duc Alexis, fils du Tsar Alexandre II, accomplit un périple similaire, à bord d'un train de l' Union Pacific, réservé pour lui. Le scénariste en profite pour écrire un personnage énorme, dans tous les sens du terme, décalé et truculent, mais de plus en plus déçu par son voyage, jusqu'à l'étape finale où il peut enfin se défouler en croyant tuer des indiens.
Mais en vérité c'est un grand gosse, capricieux mais aimable, se préoccupant moins d'apprendre à connaître le pays qu'à en retrouver les aspects les plus folkloriques. Goscinny nous amuse avec le fait qu'il ne s'exprime qu'en russe (les bulles sont écrites en cyrillique) et les traductions improbables de Fedor, dont le physique minuscule offre un contraste comique très efficace inspiré par Laurel et Hardy, le gros et le petit. L'éxubérance du Duc et l'impassibilité de son aide de camp fournit un ressort éprouvé mais imparable.
Il faut auss mentionner le rôle secondaire tenu par Laura Leggs, objet de l'attention du Duc, très galant avec cette chanteuse de saloon qui, en retour, aidera Lucky Luke à sauver la vie du russe. Cette jolie fille honnête est traîtée avec les mêmes égards par les auteurs, qui n'ont pourtant pas toujours été tendres avec les femmes.
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Graphiquement, c'est aussi un album avec un Morris en très grande forme. A titre personnel, j'ai une préférence pour les aventures "mobiles" de Lucky Luke, ceux où il se déplace à la fois dans des pueblos aux noms et aux pancartes choisis ("Abilene. Pour le bétail : une étape. Pour les coyotes : un abattoir"), de grandes villes, et la nature sauvage. Dans ces tomes, Morris peut exprimer tout son génie du décor, parfois à peine représentés mais avec une justesse et une efficacité formidables. Le Grand Duc propose une belle variété d'environnements, mais aussi d'ambiance, croquées avec une élégance évocatrice admirable (la scène nocturne avec Texas Ripper en contre-jour).
Morris a également souvent montré un don fabuleux pour la caricature, donnant à des premiers et seconds rôles mémorables les traits de ses amis ou de personnalités qui ont ajouté au plaisir de la lecture de la série. Pour Léonide, il s'est inspiré de l'acteur Sydney Greenstreet (Le Faucon Maltais de John Huston) : une idée de casting brillante.
Et pour l'anecdote, on retiendra que Le Grand Duc était l'album préféré du dessinateur : c'est effectivement une des ses plus belles pièces (même si son chef-d'oeuvre est sans doute La Diligence).
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Quel plaisir, quel régal : 44 pages jouissives !

Critique 183 : LUCKY LUKE, TOME 45 - L'EMPEREUR SMITH, de René Goscinny et Morris

Lucky Luke : L’Empereur Smith est le 45e album (mais le 13ème édité par Dargaud)de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1976.
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A Grass Town, Lucky Luke rencontre Dean Smith, le plus riche éleveur de la région, devenu gentiment fou depuis qu'il a fait fortune : il s’imagine être l’empereur des Etats-Unis ! Grâce à son argent, il a engagé une petite armée et voue un culte à Napoléon 1er. Amusés par sa loufoquerie, les habitants de Grass Town jouent la comédie, mais la situation va se gâter quand le bandit Buck Ritchie réussit à approcher Smith et à le convaincre de lever ses troupes pour s'emparer de la ville (pour s'emparer de l'argent de la banque)...
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Selon la méthode qu'il a développée en devenant le scénariste de la série, Goscinny s'est inspiré d'un personnage authentique pour créer son empereur Smith : il s'agit, comme c'est expliqué à la fin de l'album, de l'excentrique Joshua Norton, qui perdit la tête mais après avoir fait faillite. Néanmoins, il s'autoproclama Empereur des Etats-Unis et Protecteur du Mexique, et les habitants de San Francisco ne le contrariaient pas, les journaux publiant même ses décrets.
Sur cette base, Goscinny, avec sa meilleure verve, brode une fable sarcastique sur le pouvoir, les courtisans, et la folie qui peut gagner ceux qui exercent le premier et ceux qui les entourent. Le scénariste mène son affaire sur un rythme soutenu, démontrant son aisance dans le gag et le comique de situation. Cette dernière est grotesque mais jamais Goscinny ne sombre dans la facilité et avec une lucidité mordante épingle cette société où tous (sauf Lucky Luke et le juge Barney) retournent leurs vestes par intérêt ou grisés par l'ascendant qu'ils acquièrent (ainsi le colonel Gates, qui, comme Iznogoud, une autre création de Goscinny, aimerait bien être empereur à la place de l'empereur).
L'auteur excelle aussi dans la caractérisation : Lucky Luke, en tant que tel, n'est pas un héros passionnant. C'est certes un cowboy indépendant, altruiste, courageux, conscient des absurdités du monde, fabuleux pistolero, justicier pugnace, mais il est surtout un témoin détaché, de passage, et bonhomme. Ce qui rend ses aventures drôles et palpitantes, c'est le contraste produit par ce héros impassible, les personnages délirants qu'il croise et la manière dont il rétablit l'ordre, ou plutôt la raison dans la folie ambiante.
Avec cet empereur, Goscinny tient un protagoniste de taille, capable d'éprouver le flegme du cowboy : à cet égard, la couverture où, interloqué, il est épinglé par Smith, tandis que Jolly Jumper s'esclaffe, résume parfaitement le contenu.
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Morris illustre cette histoire avec un savoir-faire redoutable : tout paraît tellement facile sous le crayon de ce maître de la bd franco-belge qu'on peut avoir la fausse impression qu'il dessine sans se forcer, en pilotage automatique.
Mais rien n'est plus erroné : d'abord Morris a l'intelligence de ne jamais en rajouter, confiant dans l'écriture ciselée de Goscinny, et ensuite un examen attentif de ses cases, de ses planches, de ses codes couleurs prouvent avec quel souci du détail, quelle science de l'effet, il est toujours juste dans l'action et l'émotion.
Lucky Luke est une bd mise en scène comme une chorégraphie, avec une rigueur implacable, mais qui ne se fait jamais sentir.
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Un véritable sommet de la série où la complémentarité entre Morris et Goscinny est d'une virtuosité épatante : immanquable !

mardi 23 novembre 2010

Critique 182 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 6 - LA CORNE DE RHINOCEROS, de Franquin


Une aventure de Spirou et Fantasio : La Corne de Rhinocéros est le 6ème album de la série, écrit et dessiné par Franquin (avec le concours de Rosy pour le scénario). Il est publié en 1955 par Dupuis, après Les Voleurs du Marsupilami et avant Le Dictateur et le Champignon.
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Fantasio entraîne, pour les besoins d'un reportage destiné au journal "Le Moustique", Spirou dans le cambriolage nocturne du grand magasin "Le Bon Bazar", sur le toit duquel ils atterrissent en fantacoptère.
A l'intérieur, ils découvrent les vigiles ligotés et leur ami Roulebille (rencontré dans le tome 4 : Spirou et les Héritiers) blessé à la suite d'une explosion à l'usine Turbot provoquée par deux bandits à ses trousses pour lui dérober les plans d'un futur prototype, la Turbotraction.
Roulebille confie aux héros la moitié des plans, l'autre étant en possession de son ami Martin (également rencontré dans le tome 4) en fuite. Surgit alors Seccotine, jeune reporter du "Moustique" enquêtant sur cette affaire, qui va aider Spirou et Fantasio à semer les tueurs et évacuer Roulebille.
Seccotine retrouve plus tard le tandem et leur apprend qu'en délirant Roulebille lui a dévoilé que Martin était parti pour une petite ville d'Afrique du Nord, Bab-el-bled. En préparant leur départ, Spirou et Fantasio ne se doutent pas que les tueurs les écoutent et découvrent où ils vont.
Une fois à Bab-el-bled, nos deux héros apprennent que Martin s'est déplacé en Afrique centrale, à M'saragba, et avec Seccotine, ils s'enfoncent dans la brousse, avec les tueurs sur leurs talons. Ils retrouvent Martin, blessé, tandis qu'un policier arrête leurs poursuivants.
Craignant pour sa vie, Martin a cependant confié les plans au roi des Wakukus, un des amis chef d'une tribu locale, à qui il a ordonné de les cacher dans un endroit inaccessible - en l'occurrence, dans la corne d'un rhinocéros... Au milieu d'un troupeau comptant 200 specimens !
Spirou retrouve les plans par hasard, dans la tête empaîllée d'un rhino, chez un marchand en pleine brousse, chez qui il s'était procuré du matériel de chasse.
De retour chez eux, les deux héros reçoivent en cadeau le premier exemplaire de la Turbotraction. Mais Seccotine, toujours à l'affut, en prend quelques photos, tenant là un scoop...

1ère apparition de Seccotine et de la Turbotraction ! Ces deux évènements sont au coeur de cet album jubilatoire, un des plus réussis de Franquin (qui, de toute façon, n'en a pas produit beaucoup de décevant...).
En 62 pages, l'auteur s'en donne à coeur joie dans ce récit faisant partie du cycle des voyages de Spirou et Fantasio : ce qui reste fascinant avec cette histoire qui date de plus d'un demi-siècle, c'est sa fraîcheur, l'énergie qu'elle porte et transmet.

La séquence du début dans le magasin est un modèle du genre : si on l'examine soigneusement (ce qui n'est pas si évident car le flux de lecture est tellement fluide qu'on peut seulement survoler les cases et tourner les pages afin de savoir ce qui va se passer, où cela va aboutir), Franquin s'autorise des libertés, des frivolités étonnantes. Fantasio crochète une serrure, se casse la figure dans un escalier, atterrit dans un landau, et finit sa course folle dans un tas de cartons, en faisant un boucan du diable (alors qu'il est sensé être silencieux puisqu'il simule un cambriolage). Franquin s'amuse constamment avec ce genre d'échappées dans le récit, pour le simple plaisir du gag, et en fait un morceau de bravoure qui, sans ralentir le cours de l'histoire, vient le pimenter (Fantasio a-t-il alerté les vigiles ? Non, car les vigiles sont déjà neutralisés, comme on va le voir, mais en plus il tance Spirou qui arrive en lui demandant à voix haute si tout va bien !). Cette scène est un clin d'oeil évident à celle de Charles Chaplin faisant du patin à roulettes dans un autre grand magasin dans Les Temps Modernes.

Franquin teste en permanence la résistance de l'élasticité de son récit en développant des péripéties qui pourraient le rallonger atificiellement, donc le ralentir, mais qu'il met en images de manière très dynamique, jouant sur le sens de la lecture, l'enchaînement des vignettes, le défilement des cases. Tout cela donne une impression incroyable de mouvement et contribue à optimiser le suspense, comme lorsque Spirou, Fantasio et Spip sèment les tueurs dans les rues de Bab-el-bled ou quand ils cherchent en vain à retrouver le rhinocéros dans la brousse.

La partie de chasse au rhinocéros est d'ailleurs l'occasion de démontrer la science "gaguesque" de Franquin, le seul dessinateur à rendre crédible le croche-patte d'un écureuil sur un éléphant. On s'étonne d'ailleurs qu'après avoir présenté le Marsupilami dans le tome précédent, l'animal ne fasse pas partie du voyage (mais il aura l'occasion de venir en Afrique, comme dans Le Gorille a bonne mine et d'y faire des siennes)...

Ce tome est plus centré sur l'aventure que sur la comédie cependant : la présence de tueurs lancés aux trousses des héros donne un aspect dramatique au récit car on craint pour leur vie. Il y est aussi question d'attentat (à l'usine Turbot), ce qui, lorsqu'on remarque que l'album date de 1955, peut passer pour une allusion à la guerre en Algérie (mais la série n'est pas encore politisée, comme ce sera le cas juste après avec l'explicite Le dictateur et le champignon ou le cycle de Zorglub).

L'autre nouveauté de taille est le personnage de Seccotine, à double titre : d'abord, il s'agit d'une femme, ce qui constituait une vraie audace dans une série légère des années 50, et ensuite, c'est une vraie héroïne, pas un simple-valoir ou une potiche. Elle fait face à Fantasio avec aplomb, se révèle dégourdie, pugnace, et sa relation avec les deux garçons est ouverte à bien des interprétations. Ses disputes avec Fantasio ne trahissent-elles pas une attirance entre eux ? Et la réserve de Spirou ne peut-elle pas être considérée comme de la timidité séduite ? Bien plus tard, la sexualité de Spirou sera au coeur du Journal d'un ingénu, le hors-série magnifique d'Emile Bravo, et dans le (pourtant peu inspiré) tome 50 (Aux sources du Z) Morvan et Yann font s'emprasser le groom et la journaliste pour que le premier, en plein voyage dans le passé, se débarrasse d'elle (avant de s'avouer qu'il a apprécié ce baiser...). En tout cas, Seccotine est un personnage irrésistible, comme Hergé a été incapable d'en créer un dans Tintin.

Album indispensable et fomidablement bien réalisé, ce tome 6 est un vrai classique et un des sommets de la période Franquin.