lundi 5 février 2024

WEDNESDAY COMICS


Remontons le temps jusqu'en 2009 avec une des publications les plus originales et spectaculaires initiées par l'editor Mark Chiarello pour DC Comics : Wednesday Comics.


- BATMAN (Brian Azzarello / Eduardo Risso) - Qui a tué le riche et vieux Franklin Glass ? Bruce Wayne et Batman enquêtent à tour de rôle avec comme principaux suspects l'épouse, Luna, et le fils, Carlton ? 

L'editor Mark Chiarello a été un des directeurs artistiques les plus marquants de DC Comics : on lui doit l'anthologie Batman : Black & White notamment dont il avait eu l'idée pour collaborer avec son idole, Alex Toth (qui se contentera de dessiner une couverture). Quand il propose Wednesday Comics à DC, il veut ressusciter les comics tels qu'ils paraissaient dans les quotidiens de la presse écrite, donc en très grand format.

Pour cela il réunit les artistes les plus en vue, mélange savamment dosé de gens d'expérience et de nouveaux talents émergeants. Brian Azzarello et Eduardo Risso, les créateurs de 100 Bullets, se voient confier la tâche d'une histoire originale de Batman d'une dizaine de pages.

Le résultat vaut plus pour les sublimes dessins de Risso que pour l'intrigue paresseuse d'Azzarello, comme un symbole de ce que sera Wednesday Comics. Mais il fallait bien essuyer les plâtres... 


- KAMANDI (Dave Gibbons / Ryan Sook) - Kamandi, le dernier garçon de la Terre, aide son ami le prince Tuftan à libérer le père de ce dernier prisonnier des gorilles de Grand César...
 
Heureusement le niveau remonte aussitôt avec la reprise de Kamandi, création de Jack Kirby, par Dave Gibbons, dessinateur de Watchmen ici scénariste, qui rédige un récit très rythmé et épique respectant l'esprit du King.

Ryan Sook produit des pages formidables, avec des compositions très soignées, et un sens du détail qui ne peut que ravir. Une des grandes réussites du projet.


- SUPERMAN (John Arcudi / Lee Bermejo) - Superman affronte un alien à Metropolis qui, télépathiquement, le fait douter qu'il soit à sa place sur Terre...

On n'en dira pas autant du Superman écrit par John Arcudi, pourtant un auteur solide, habitué du Mignolaverse. L'histoire interroge la place du Man of Steel dans l'humanité mais c'est assez mou et convenu, entre deux scènes de bagarre au début et à la fin.

Qui plus est si on n'est pas fan du trait hyper-réaliste de Lee Bermejo (comme c'est mon cas), difficile d'adhérer à cette proposition ampoulée. Wednesday Comics n'a pas de chance avec les héros les plus populaires de son éditeur.
 

- DEADMAN (Vinton Heuck & Dave Bullock / Dave Bullock) - Deadman interfère dans une enquête policière en investissant le corps de l'assassin et se trouve projeté dans le royaume du démon Kalak...

Et on en a la preuve immédiatement après avec l'excellent Deadman revisité par Dave Bullock, assisté pour l'écriture par Vinton Heuck. La caractérisation du personnage (qui est un héros imbuvable) est impeccable et l'action trépidante. Bullock s'amuse comme un fou avec cette plongée dans un royaume démoniaque où Deadman doit user de ses talents d'acrobate et ne pas se fier à ses sentiments pour espérer s'en sortir.

Epatant.


- GREEN LANTERN (Kurt Busiek / Joe Quinones) - Hal Jordan doit venir en aide à l'astronaute Joe Dillon contaminé par une bactérie extraterrestre annonçant une invasion de grande ampleur...

Peut-être mon segment favori : Kurt Busiek s'empare de Hal Jordan pour une aventure très drôle et tonique qui est surtout un hommage appuyé et jubilatoire aux aventures de Green Lantern durant le Silver Age, quand John Broome et Gil Kane avaient relancé le héros.

Son association avec Joe Quinones, alors débutant, aboutit à des pages extraordinairement expressives et colorées qu'on lit avec le sourire constamment aux lèvres. C'est fun, plein de pep's, un vrai régal.


- METAMORPHO (Neil Gaiman / Mike Allred) - Simon Stagg entraîne sa fille Saphhire, son homme de main Java, et Metamorpho en Antarctique pour y récupérer l'étoile de l'Atlantide, un diamant maudit... 

Corrigez-moi en commentaire si je me trompe mais je crois que c'est l'unique collaboration entre Neil Gaiman et Mike Allred ! On peut donc remercier Mark Chiarello pour les avoir réunis sur cette aventure de Metamorpho qui, elle aussi, renoue avec l'esprit le plus déjanté du Silver Age.

Le casting est magnifiquement employé au fil de planches virtuoses et très ludiques. Gaiman et Allred sont comme deux gamins dans cette chasse au trésor farfelue et très inventive aussi bien sur le fond que sur la forme.


- TEEN TITANS (Eddie Berganza / Sean Galloway) - Qui se cache sous le masque de Trident, le nouveau vilain qui s'en prend aux Teen Titans ?

Sans doute le segment le plus calamiteux des quinze que compte le projet. Tout est raté ici : le scénario d'Eddie Berganza (un editor de DC) part dans tous les sens sans jamais convaincre, avec pléthore de personnages inconsistants et un méchant dont on se fiche complètement.

Sean Galloway, venu de l'animation, a depuis énormément progressé mais à l'époque sa narration graphique est tout bonnement moche. C'est pénible, laborieux. A oublier. 


- STRANGE ADVENTURES (Paul Pope) - Les hommes de pierre de Ragathann attaque Rann. Mais Adam Strange ne peut défendre son peuple d'adoption et sa bien-aimée Alanna car le rayon Zeta le renvoie au même moment sur Terre...

Paul Pope, on aime ou on déteste : son style graphique est très particulier et c'est donc certainement l'invité le plus radical du projet. Pour ma part, je suis au regret d'avouer que ce n'est vraiment pas ma came, je trouve ça épouvantablement laid.

L'histoire ne casse pas des briques mais c'est un peu mieux même si je ne comprends pas le relooking d'Adam Strange alors qu'il a un costume iconique (designé par Carmine Infantino !). Bref, pas convaincu du tout.


- SUPERGIRL (Jimmy Palmiotti / Amanda Conner) - Pourquoi Krypto le chien et Streaky le chat sont-ils si intenables ? Supergirl rattrape ses animaux de compagnie et cherche des réponses à leur étrange comportement...

Souvenez-vous : en ce temps-là, Amanda Conner dessinait, beaucoup, bien, et des histoires écrites par Jimmy Palmiotti, son mari. Il avait réinventé sur le mode comique Power Girl et il s'attaquait ici à Supergirl pour une histoire très marrante où Krypto et Streaky en faisaient voir des vertes et des pas mûres à Kara Zor-El.

On rit de bon coeur, mais avec nostalgie aussi. Des scènes comme celle où Supergirl demande son aide à Aquaman parce qu'elle pense que s'il communique avec les poissons, il doit pouvoir le faire avec un chien et un chat est désopilante, et le trait si expressif de Conner souligne l'humour de Palmiotti à merveille.


- METAL MEN (Dan Didio / José-Luis Garcia-Lopez) - Après avoir empêché le braquage d'une banque, les Metal Men et leur créateur, Will Magnus, doivent affronter le rival de ce dernier, le Dr. Pretorius, allié à Chemo...

Dan Didio, alors grand ponte de DC, s'est entouré de deux cadors pour raconter cette nouvelle des Metal Men : rien moins que José-Luis Garcia-Lopez au dessin et Kevin Nowlan à l'encrage. Autant vous dire que c'est visuellement splendide : chaque case regorge de détails sans être saturé, le trait est d'une élégance renversante, le découpage est une leçon de storytelling.

Mais l'histoire est loin d'être quelconque : il y a même dans son dénouement un côté mélancolique et émouvant qui vous saisit par surprise. Superbe !


- WONDER WOMAN (Ben Caldwell) - Encore jeune amazone, Diana part en quête des artefacts qui feront d'elle Wonder Woman : ses bracelets, sa tiare, son lasso, etc.

Dans les bonus de l'album, Mark Chiarello l'admet : c'est le segment qui a reçu les critiques les plus vives de la part des lecteurs. Et, comme Batman et Superman, Wonder Woman n'est pas, il est vrai, bien servi par Ben Caldwell.

La raison est simple : chaque page est à la limite du lisible, l'artiste les ayant surchargés de cases minuscules et colorisées numériquement dans des teintes qui n'arrangent rien. L'intrigue est ennuyeuse au possible. Rien ne va (à part cette planche que j'ai choisie ci-dessus, la plus belle et la plus classique).
 

- SGT. ROCK AND THE EASY CO. (Adam Kubert / Joe Kubert) - Capturé par les SS, le sergent Rock est torturé mais refuse de révéler où se cache la Easy Company. Ses hommes infiltrent l'endroit où il est retenu pour le sauver...

Le fils et le père Kubert pour une énième aventure du Sgt. Rock : a priori, c'est convenu. Sauf que si le scénario ne brille effectivement pas par son originalité, les dessins de Joe K. sont d'une vitalité exceptionnelle. Le vétéran donne une leçon à tous les artistes présents dans ce livre en prouvant qu'il n'y a pas besoin de faire de manière pour raconter une bonne histoire : il "suffit" de respecter le script et d'être lisible, efficace.

Adam Kubert avait, avec son frère Andy, un sacré papa. Un vrai monstre sacré dont l'héritage reste immense.


- THE FLASH (Brenden Fletcher & Karl Kerschl / Karl Kerschl) - Barry Allen a trop négligé Iris West qui est sur le point de le quitter. Il remonte le temps et le détraque : l'occasion pour Gorilla Grodd d'attaquer le speedster...

Karl Kerschl se et me fait plaisir en animant ces planches de Flash, un héros qui lui va à la perfection même s'il n'a jamais réalisé de runs sur la série du bolide de Central City. Pourtant, cette histoire bien barrée avec des doubles temporels, Gorilla Grodd, Iris West prouve qu'il y ferait des merveille.

Non seulement chaque page déborde d'imagination, avec des compositions déchaînées, et un trait expressif et vif comme il se doit. Mais le scénario co-écrit avec son complice Brenden Fletcher en fait fait voir de toutes les couleurs à Barry Allen. Un must, semblable au Green Lantern de Busiek et Quinones.


- CATWOMAN & THE DEMON (Walt Simonson / Brian Stelfreeze) - Selina Kyle dérobe à Jason Blood une relique. Mais Morgane saute sur cette opportunité pour prendre sa revanche sur Etrigan le démon...

Sans aucun doute le couple le plus inattendu du lot : Walt Simonson réunit Catwoman et Etrigan le démon (création de Jack Kirby) et prouve, 13 ans avant Lonely City de Cliff Chiang, que ces deux personnages a priori très éloignés l'un de l'autre forment un tandem aussi iconoclaste que percutant.

Brian Stelfreeze produit des pages remarquablement dynamiques au service d'un script dense où Morgane la fée donne du fil à retordre aux deux héros.
 

- HAWKMAN (Kyle Baker) - Hawkman sauve les passagers d'un avion de ligne. Mais l'appareil se pose sur l'île aux dinosaures et Carter Hall ne peut compter que sur lui-même pour en affronter les dangers car la Justice League est occupée ailleurs...

Et on termine avec Hawkman par Kyle Baker. Cet auteur complet est loué pour sa capacité à changer de style et il opte ici pour un mélange assez curieux mais hélas ! pas très heureux entre illustrations numérique et traditionnelle. On se demande ce qui a motivé ce choix en dehors du plaisir d'expérimenter.

C'est d'autant plus regrettable que l'histoire, sans être brillante, a du punch et tire profit au maximum de son chapitrage (puisque la publication se limitait à une page par numéro sur les quinze que comptait la collection au total). Dommage.

Vous l'aurez compris : c'est inégal et radical. Quand c'est raté, ça l'est totalement, et quand c'est réussi, c'est imparable. Avec une mention pour les héros les moins côtés. Une question demeure : pourquoi DC n'a pas retenté le coup depuis 2009 ? Certes Mark Chiarello n'est plus editor, mais les talents ne manquent pas et le format spectaculaire du livre est un terrain de jeu inouï (et l'album regorge de superbes bonus sur la fabrication des histoires).

dimanche 4 février 2024

THE CURSE : coup de génie ou grand n'importe quoi ?


Whitney Siegel, architecte, et son mari Asher, promoteur, filment le pilote de leur émission de télé-réalité dans laquelle ils conçoivent des habitats éco-responsables à Española au NOuveau-Mexique. Soucieux d'intégrer la communauté amérindienne à leur projet, ils tentent de rassurer les locaux que leur ville ne va pas s'embourgeoiser. Mais quand ils sont interviewés par la journaliste Monica Pérez au sujet des parents de Whitney, considérés comme des marchands de sommeil, Asher s'agace et, pour éviter que cela ne figure dans le reportage, il promet des infos compromettantes sur la commission des jeux, ayant auparavant travaillé dans un casino de la région.


Alors qu'il tourne une scène en extérieur avec le producteur du show, Dougie Shecter, son ami d'enfance, Asher accepte à contrecoeur de donner de l'argent à Sala, une fillette marchande ambulante. N'ayant pas de monnaie sur lui, il propose d'aller en faire dans un commerce voisin mais la fillette se vexe et lui lance un sort. Peu après, Dougie montre les réactions d'un panel de téléspectateurs aux Siegel qui révèle que Asher n'est pas apprécié, contrairement à Whitney. Il pense que c'est là la conséquence du sort que lui a lancé Sala.


Le tournage reprend car la chaîne a commandé une saison entière du show. Mais les ennuis s'accumulent : Dougie, dont la femme a été tué dans un accident de la route alors qu'il roulait en état d'ivresse, n'a pas le moral et pour se détendre fait des farces de mauvais goût à Asher qui, pour chasser le mauvais oeil, loge Sala, sa soeur et leur père dans une maison à ses frais ; Whitney voit un couple intéressé par un de leurs habitats se désister et doit les remplacer par des acteurs amateurs du coin puis doit composer avec la visite surprise de ses parents sur le plateau.

 

Asher réunit des documents accablants sur le casino et les transmet à Monica Pérez. Whitney convainc difficilement son amie, l'artiste amérindienne Cara Duppont, de décorer ses maisons avec ses oeuvres mais ne se rend pas compte qu'elle se moque de sa manie de ne surtout pas vouloir choquer les locaux. Asher prend des cours de comédie pour paraître plus sympathique à l'écran avant de se fâcher avec le professeur tandis que Dougie se met à fréquenter Cara en veillant à ne pas sombrer de nouveau dans la boisson.


Toutefois des tensions apparaissent dans le couple Siegel après que Whitney ait confié face caméra ses différences d'ambition avec celles de Asher, en ayant profité au passage pour changer le titre de l'émission à son avantage. Lorsque Asher l'apprend, il confie à Dougie l'histoire de la malédiction dont il se croit victime et ne reçoit en retour que moquerie de la part de son ami. Asher lui adresse une remarque blessante au sujet de sa femme et Dougie le maudit à son tour.


Malgré ces difficultés, les Siegel mettent boîte les épisodes de la saison de leur show. Mais alors qu'il est mis à l'antenne, une ultime mésaventure les attend...


Six ans après le formidable et déjà très atypique Maniac (toujours dispo sur Netflix), c'est peu de dire que j'attendais avec curiosité la nouvelle mini-série à laquelle Emma Stone avait dit "oui". L'actrice oscarisée revient actuellement en force sous le feu des projecteurs avec le nouveau film qu'elle a tourné sous la direction de Yorgos Lanthimos, Pauvres Créatures, qui pourrait lui valoir une nouvelle statuette, et elle vient de rafler le Golden Globe de la meilleure actrice dans une série comique pour The Curse justement.


La série, diffusée sur Showtime et dispo sur Paramount +, a reçu un accueil élogieux de la critique et Christopher Nolan lui-même s'est fendu de commentaires dithyrambiques à son propos et concernant la performance de Stone. De quoi alimenter le buzz. Mais, pour ma part, je suis encore bien en peine pour me prononcer sur la qualité réelle de ces dix épisodes, oscillant entre le jamais-vu et le foutage de gueule.
  

La manière la plus simple d'aborder The Curse serait de dire qu'il s'agit d'une satire de la télé-réalité et notamment des émissions sur l'immobilier, comme on en voit des deux côtés de l'Atlantique (les productions de Stéphane Plaza par exemple). Certes les époux Siegel ne sont pas des agents immobiliers : Whitney est une architecte et son mari Asher une sorte de promoteur, mais dans les grandes lignes, ça ne change pas grand-chose, ils font leur beurre sur le concept d'habitat éco-responsable avec des "maisons passives" qu'ils veulent construire dans une ville moyenne du Nouveau-Mexique, en prétendant se soucier de la communauté amérindienne qui craint une gentrification de leur quartier.


A leur image, la série ne dévoile pas son jeu - sont-ils vraiment des individus si attentionnés ? Ou des opportunistes d'abord occupés à convaincre une chaîne de télé de commander une saison entière ? - et cela installe un malaise qui est très intense et durable à la fois. Plusieurs épisodes dépassent les 60' et la mise en scène étire les scènes pour souligner le décalage entre l'obsession de faire bonne figure des Siegel et le fait que les locaux se moquent ouvertement d'eux, de leur culture woke, de leurs préventions. Whitney doit composer avec des parents marchands de sommeil qui financent ses lubies écolos et Asher renoue avec Dougie, le producteur-réalisateur de l'émission, qu'il a connu plus jeune et dont il a subi le harcèlement. Dougie lui-même n'est pas un type très fiable puisqu'il boit plus que de raison alors qu'il a perdu sa femme dans un accident de la route en conduisant ivre et qu'il continue à humilier Asher (bientôt avec la complicité de Whitney).


Et puis donc il y a cette malédiction qui donne son titre à la série. Il s'agit en fait d'une blague de gamine qui a vu ça sur TikTok mais qui prend des proportions insensées auprès de Asher qui se croit vraiment envoûté quand il constate que des ennuis minent le tournage puis sa vie de couple. Rien, jusqu'au bout, ne lui fera croire le contraire. Et le téléspectateur en vient à douter quand, dans l'ultime épisode, franchement surréaliste, le pauvre Asher se retrouve dans une situation absolument grotesque et dramatique à la fois (bien entendu, je ne vais pas vous la révéler : il faut le voir pour le croire).

Il y a donc dans The Curse d'indéniables qualités, au niveau de la narration et de la réalisation. On peut même penser que si la série avait été intégralement tournée comme un faux documentaire (un "mockumentaire"), l'effet aurait été encore plus déstabilisant. Mais cela aurait sans doute exclu du csting une actrice aussi célèbre qu'Emma Stone alors que Nathan Fielder et Benny Safdie (à la fois acteurs, scénaristes et metteurs en scènes sur cette affaire) sont moins connus et donc plus aptes à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas (soit ici un promoteur et un réal de télé-réalité).

Mais je dois avouer que je ne suis pas complètement rentré dans le délire concocté par Fielder et Safdie. D'abord parce que j'ai trouvé tout cela excessivement long. Dix épisodes de 50' en moyenne, sans vrai rythme, avec ce sentiment de malaise constant, savamment entretenu, c'est souvent laborieux. Les héros n'ont vraiment rien d'attachant, à aucun moment : soit il passe pour de pauvres cons, soit ils sont de vrais cons. Odieux ou stupides, les suivre pendant tout ce temps s'avère pénible, lassant.

Ensuite, si donc la dimension satirique est bien là, il est évident qu'elle ne suffit pas à définir la série. Mais alors de quoi cause exactement The Curse ? Nolan, dans ses compliments, explique qu'il a aimé la série parce qu'il n'a rien vu d'aussi inattendu, original et dérangeant depuis Twin Peaks. Mais Twin Peaks avait pour lui un cadre, le polar, qui permettait au téléspectateur, même le plus perplexe, de s'accrocher, avec la promesse (même illusoire) de la résolution du meurtre de Laura Palmer. Dans The Curse, il n'y a aucun cadre équivalent et c'est là où ça m'a perdu.

Il est question de comédie, sauf que je n'ai jamais ri durant ces dix épisodes (sinon au dernier, mais plus parce que la situation me sidérait que parce que c'était simplement drôle). Dans la comédie italienne par exemple, on n'hésitait pas à rire de personnages pathétiques, de situations scabreuses, mais les Siegel, Dougie et ceux qui les entourent provoquent plus de gêne que de rire. On a ce sentiment tenace et embarrassant que les auteurs ont voulu à la fois divertir et commenter le divertissement même, d'où cette impression d'assister à un spectacle trop prétentieux pour ce qu'il est, comme si la comédie ne lui suffisait pas. 

Ce métatexte est gonflant à force et si, effectivement, comme le dit Nolan, ça fait de The Curse un show vraiment singulier, ça en fait aussi, à mon avis, un objet un peu snob, un peu trop malin, pour être honnête, à l'image en fait de ce qu'il veut dénoncer (soit une certaine superficialité, mais aussi une peur de froisser certaines communautés). Pas sûr que ce message soit le bon au moment où, en vérité, la vraie transgression, c'est non pas d'avancer masquer pour dénoncer mais bien, comme le disait Cabu en évoquant son travail pour "Charlie Hebdo", de mettre une bonne baffe à la bien-pensance pour dire qu'on n'en a pas peur, qu'on ne se couchera pas devant elle. 

En vérité, The Curse n'est pas assez méchant, pas assez franc : c'est une série qui se veut insolente mais qui est trop maniériste pour être vraiment offensive, agressive. Et son dénouement, justement, ressemble trop à un terme farfelu, comme si les auteurs avaient surtout trouvé la dernière idée saugrenue à ajouter à l'ensemble plutôt que d'assumer un final où les masques seraient tombés et auraient révélé et la nature de la série et de ses personnages.

Entendons-nous bien : je n'ai rien contre la comédie sourire en coin telle que semblent l'apprécier Fielder et Safdie. En revanche, j'ai un vrai problème avec le fait qu'on prenne le téléspectateur de haut, comme si les créateurs voulaient lui faire sentir que leur série est trop intelligente, trop subtile pour lui. Et c'est bien ce que me semble être The Curse.

Emma Stone est excellente, soit dit en passant : la façon dont elle fait ressentir la maladresse, la fébrilité constantes de son personnage, est un vrai cours magistral. Elle éclipse sans mal Fielder et Safdie, qui n'ont pas un jeu aussi raffiné que le sien. Mais je l'avais nettement préférée dans Maniac, où elle investissait un personnage et une intrigue mille fois plus riches. Je peux comprendre que le projet l'ait attiré : c'est en effet une partition totalement dingue, et elle lui donne une attractivité indéniable. Mais bon, j'ai désormais plus que jamais hâte de la découvrir dans Pauvres Créatures (car Yorgos Lanthimos l'avait fabuleusement bien dirigée dans La Favorite).

Est-ce donc de l'art ou du cochon, The Curse ? Je crois que chacun aura une réaction tranchée. Mais pour ma part, ça m'a laissé sur le bas-côté.

vendredi 2 février 2024

la saison 5 de FARGO renoue avec les sommets de la série


Minnesota. 2019. Dorothy Lyon, femme de Wayne Lyon avec qui elle a eu une fille, Scotty, est enlevée par deux hommes, Ole Munch et Donald Ireland. Ils la déplacent dans l'Etat voisin du Dakota du Nord. Sa belle-mère qui la déteste, la richissime Lorraine Lyon, se tient malgré tout prête à payer une rançon mais aucune demande ne lui parvient. Lors d'un contrôle routier, Munch et Ireland abattent un policier tandis que Dorothy s'enfuit et trouve refuge comme l'autre agent, Whit Farr, dans une station service voisine. Dorothy réussit à tuer Ireland et blesser Munch mais disparaît avant l'arrivée des scours. De retour chez elle, elle raconte être simplement parti faire un tour pour se changer les idées.


Le commanditaire de cette opération est Roy Tillman, un shérif du Dakota du Nord, qui fut le premier mari de Dorothy. Bien qu'il se soit remarié depuis, il veut récupérer Dorothy qu'il considère comme sa propriété : il faut dire que ce conservateur très porté sur la religion respecte plus une lecture fondamentaliste de la Bible que la loi qu'il est censé servir comme le découvrent deux agents du F.B.I. désireux de le faire suspendre. Tillman fait par ailleurs une erreur en voulant se débarrasser de Munch, qui est un mercenaire complètement cinglé ne supportant pas qu'on ne le paie pas pour le boulot qu'on lui a confié.


Dans un premier temps, Dorothy s'attend à ce que Tillman, son fils et ses hommes de main reviennent la kidnapper et elle s'y prépare, en tâchant de tenir éloignés l'agent de police Indira Olmstead, sa belle-mère, l'avocat de celle-ci, sa fille et son mari. Mais quand il s'avère que Roy n'hésitera pas à s'en prendre à sa nouvelle famille, Dorothy décide de prendre les devants et de retourner dans le Dakota du Nord affronter son premier époux. Lequel a fort à faire pour empêcher son fils de vouloir éliminer Munch, le FBI de collecter des preuves compromettantes sur ses liens avec une milice d'extrême-droite et les manoeuvres de Lorraine Lyon pour saboter sa réélection...


Il s'est écoulé six ans entre la saison 3 de Fargo et cette cinquième. Entre temps, en 2020, la saison 4 est sorti dans une indifférence polie alors que l'attention était monopolisée par la pandémie de Covid. Noah Hawley, le showrunner de la série, n'a pourtant pas été inoccupé puisqu'il développait une série inspirée d'Alien, la franchise initiée par le film de Ridley Scott (qui va enfin voir le jour). Mais plus le temps passait, plus on doutait de revoir de nouveaux épisodes de Fargo et si c'était le cas, seraient-ils du même niveau que les précédents...


De ce côté-là, évacuons tout de suite tout suspense : cette saison 5 est aussi folle et virtuose que la 3, elle figure même en bonne place sur le podium à côté de cette dernière. Noah Hawley n'a rien perdu de son imagination débridée et de ses manies, à commencer par celle de nous faire croire qu'il s'agit d'une nouvelle histoire vraie qui serait déroulée en 2019 dans l'Etat du Minnesota. Hautement improbable pour le moins. Mais l'essentiel est ailleurs : dans la dimension plus contemporaine au niveau sociétal de ces dix nouveaux épisodes.


L'épopée de Dorothy Lyon alias Nadine Bump embrasse en effet des thèmes qui résonnent avec l'actualité de ces dernières années, depuis la libération de la parole des femmes avec le mouvement #MeToo et la prise de conscience ayant accompagné les féminicides et les violences intra-familiales. Le tout est servi dans un écrin de fiction complètement échevelé, souvent très drôle, parfois poignant, toujours percutant. C'est tout Fargo.


Cette saison est divisée en deux parties assez distinctes où l'on voit d'abord Dorothy subir les événements : cette jeune mère de famille mariée à un fils de la haute bourgeoisie couvée par une mère riche et cassante a refait sa vie sous un faux nom empruntée à une victime de violences conjugales comme elle. Elle a fui il y a neuf ans le Dakota du Nord où elle avait épousé un shérif bigot, raciste et brutal qui l'avait d'abord accueilli pour plaire à sa femme avant d'éliminer celle-ci, préférant la jeunesse de Dorothy. Parce qu'elle a pris part à une bagarre lors d'une réunion parents-professeurs au collège de sa fille, Dorothy apparaît dans le fichier de la police et c'est ainsi que Roy Tillman découvre qu'elle est vivante et où elle a refait sa vie.


Enlevée par deux manches, dont un tueur frappadingue, Dorothy réussit à s'enfuir et tente d'enfumer sa belle-famille et la police sur sa mésaventure en racontant être seulement partie se changer les idées, trop stressée par ses responsabilités de mère et d'épouse. Evidemment, personne n'y croit, surtout pas une jeune flic et la belle-mère qui estime que Dorothy pourrait mettre en danger son fils et sa petite-fille. Tandis que Tillman père et fils se démènent pour coincer Munch, le tueur qu'ils ont refusé de payer tenter de liquider, Dorothy s'emploie à attendre leur nouvelle attaque. Puis décide de prendre le taureau par les cornes en allant affronter son ennemi sur son territoire.


Le second acte de cette pièce part alors totalement en vrille pour notre plus grand bonheur. Déjà qu'on s'est régalé durant cinq épisodes, rien ne peut nous préparer aux cinq suivants. Dans une bonne saison de Fargo, a fortiori une excellente saison, tout doit aller de mal en pis et pousser les potards dans le rouge. C'est ainsi qu'après un sixième chapitre où Dorothy n'apparaît presque pas que la série emprunte une voie secondaire qui va la mener à un climax digne de celui de Rio Bravo : pour l'héroïne, les choses vont prendre une tournure de plus en plus dangereuse et poignante - d'ailleurs, lors du générique de fin, à partir de là, la production incite les femmes concernées ou leurs proches à appeler un n° de téléphone gratuit s'ils sont victimes ou témoins de violences intra-familiales. Et effectivement, fini de rire quand on assiste à la séquestration de Dorothy dans une cabane et le traitement que lui inflige Roy...
   

Malgré tout, Noah Hawley se refuse à verser dans la série-dossier : le scénariste nous réserve son lot de moments épiques et se révèle toujours aussi magistral dans sa manière de faire converger toutes les lignes narratives, tous ses personnages, jusqu'à la dernière scène du dernier épisode en forme de rédemption pour le plus fou de l'asile. Mais il n'empêche, Fargo saison 5 porte un message absent des précédentes, un manifeste féministe d'autant plus remarquable et jubilatoire qu'il ne fait pas de Dorothy une simple victime mais une femme à la résilience extraordinaire, une battante pugnace, une tigresse d'autant plus réactive qu'elle est acculée. Et ce n'est pas la seule puisque l'agent Indira Olmstead ou Lorraine Lyon sont également des figures mémorables face auxquels les hommes ne tiennent pas le choc.
 

L'interprétation est d'ailleurs sensationnelle : Jennifer Jason Leigh (même avec un visage hélas ! tristement botoxé) est impériale en belle-mère impitoyable et c'est un plaisir de retrouver Richa Moorjani (la cousine de Mitrayi Ramakrishnan dans Mes Premières Fois) dans l'uniforme de l'agent Olmstead, flic qui se lâche au fur et à mesure de l'histoire. Jon Hamm campe un salopard de la pire espèce sans cherche à trouver des excuses à son personnage de shérif : il est glaçant de violence et résume cette Amérique trumpiste qui défie le système sans se rendre compte de sa propre chute. Joe Keery est également impeccable en fils à papa d'une idiotie de compétition. Et que dire de l'ahurissante composition de Sam Spruell en psychopathe illuminé !

Mais évidemment celle qui fait parler la poudre, c'est Juno Temple : à peine quelques mois après la fin de Ted Lasso, la comédienne britannique revient en force et joue une partition particulièrement corsée avec un talent d'orfèvre. Elle est hilarante, courageuse, ingénieuse, émouvante : vous pouvez déjà prendre les paris, si elle n'est pas nommée aux Emmy l'an prochain je n'y comprends plus rien !

Bon, maintenant, il faut que je rattrape mon retard en visionnant la saison 4 de Fargo...

SOMNA #2 (Becky Cloonan & Tula Lotay)

Cover A : Becky Cloonan
Cover B : Tula Lotay

Très troublée par ses récentes expériences érotico-mystiques, Ingrid, toujours en l'absence de Roland son mari, se rend à l'église pour se confesser. Le Père Gudman la surprend et, devinant sa détresse, promet de prier pour elle. Puis, elle voit Harald, le mari de sa meilleure amie Maja, sur le marché, à son étal : il est inquiet car son épouse a quitté leur domicile depuis deux jours.


Ingrid rentre chez elle où Roland l'attend. Sauf qu'il s'agit d'une ruse du démon qui a pris son apparence pour la posséder à nouveau. Elle se laisse complètement déborder par cette étreinte. Le lendemain, alors que le Père Gudman récite la messe, Maja fait brusquement irruption dans l'église en déclarant que Harald a été tué.


Choquée, Ingrid réconforte son amie avant que le Père Gudman s'occupe d'elle. Les soupçons d'Ingrid se portent évidemment rapidement sur Sigurd, l'amant de Maja et elle décide de le trouver pour l'interroger...


Ce deuxième épisode (sur trois) de Somna a la lourde tâche de succéder à un premier chapitre éblouissant. Becky Cloonan et Tula Lotay ont créé un récit enfiévré et visuellement magnifique qui nous a entraînés dans une romance occulte, certainement un des comics les plus envoûtants produits en 2023. Encore une fois, on a droit à une production somptueuse, au format hors normes (plus de cinquante pages, avec des pages de grandes tailles, sur un papier de qualité). 


Evidemment, on redira que cette lecture ne s'adresse pas à tout le monde, c'est de la bande dessinée adulte, pour les adultes. L'éditeur DSTLRY propose quelque chose de viscéralement différent, très audacieux, en laissant carte blanche aux auteurs, dans des conditions éditoriales extraordinaires. Le lecteur a dans les mains un objet raffiné mais aussi une oeuvre qui transcende les critères des comics.  Nul doute que ces publications, une fois collectées en albums, trouveront un public et séduiront les jurys de festivals.

En ce qui concerne Somna, Cloonan et Lotay creusent un sillon érotique et historique tout en s'inscrivant dans le registre du thriller. En effet, ce deuxième épisode noue une intrigue où les éléments les plus intenses déjà abordés auparavant se nouent autour d'une affaire criminelle. Qui a tué et pourquoi l'infortuné Harald, mari de Maja, que Ingrid, l'héroïne, a surpris dans les bras de son amant, Sigurd, lui-même veuf depuis que sa femme a été brûlée vive, suite à son procès en sorcellerie ?

Ingrid ne fait pas une détective ni très fiable ni très efficace puisqu'elle est elle-même harcelée par une sorte de démon à la peau bleue nuit dans les bras duquel elle s'abandonne pour des étreintes torrides en l'absence de son mari, l'inquisiteur Roland. Mise en face de ses désirs refoulés, elle est troublée par la liaison entre Maja et Sigurd tout en comprenant que le secret qu'elle a découvert peut les mettre dans une situation très délicate.

Le scénario joue habilement avec l'état de santé mentale fragile d'Ingrid au point qu'elle distingue de plus en plus difficilement ce qui relève du fantasme de la réalité. Ainsi, lors de l'enterrement de Harald, c'est elle qui s'imagine dans la fosse où est placé le défunt et elle est prise d'une quinte de toux en se croyant ensevelie vivante.

Cela n'échappe pas au Père Gudman qui devine que quelque chose cloche avec Ingrid. L'absence de Roland, parti en mission, rend l'ecclésiaste curieux, au point qu'on le sent plus intéressé par Ingrid que par le drame qui touche Maja. Lorsque Ingrid refuse de répondre au prêtre, sa conduite frise l'insolence et elle se met en danger : le lecteur craint alors encore plus pour elle.

Visuellement, les pages de Cloonan comme celle de Lotay sont sublimes. Mais, à la différence du premier épisode où les deux artistes illustraient chacune des scènes dédiées (les ébats d'Ingrid pour Lotay, la vie quotidienne pour Cloonan), cette fois, pour souligner encore davantage la porosité entre les interactions de l'héroïne et des autres personnages et sa relation avec le démon, on passe des dessins de Lotay à ceux de Cloonan parfois au sein même d'une même scène.

L'effet se révèle particulièrement efficace. Comme Ingrid, le lecteur ne sait plus où il est, ce qui l'attend d'un moment au suivant. Le fait que les styles de Cloonan et Lotay diffèrent en tout point ne permet pas de se raccrocher à ce qui relève de la réalité ou du fantasme, même si c'est Lotay qui garde la main quand le démon est présent à l'image même si ce n'est plus exclusif.

La fièvre atteint d'ailleurs le lecteur qui s'imagine pouvoir anticiper à plusieurs reprises la tournure de plusieurs échanges. Ainsi, quand Ingrid retrouve Sigurd dans la cabane où elle l'avait surpris en pleine étreinte amoureuse avec Maja, Becky Cloonay cadre tout cela de telle manière qu'on pourrait penser que Ingrid va se donner à Sigurd ou que Sigurd va prendre Ingrid. Ce n'est pas le cas, mais ça prouve bien que la narration écrite et graphique sème la confusion de manière particulièrement redoutable.

La sensualité et l'angoisse se disputent les faveurs du récit à parts égales, avec une virtuosité étourdissante. Somna est une expérience vertigineuse dont personne ne sort indemne. Dire que cela s'achèvera (déjà !) le mois prochain nous fait mesurer la puissance émotionnelle de cette production, en même temps qu'elle incite à surveiller les futures sorties chez DSTLRY.

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Encore une fois, cet épisode est disponible avec des variant covers insensées, à découvrir ci-dessous :
 
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