samedi 11 février 2023

REAL HEROES, de Bryan Hitch


Cette semaine, en raison du peu de sorties que j'ai acquis, je vous ai proposé des critiques de mini-séries que j'avais gardées au cas où. Aujourd'hui, je vais vous parler d'une autre de ces productions mais qui n'a jamais été achevée. Il s'agit de Real Heroes, créée, écrite et dessinée par Bryan Hitch et dont quatre épisodes sur les six prévus sortirent chez Image Comics en 2014, mais restée inédite en vf.


New York. Ce soir, c'est la première de la super-production The Olympians 2 : Devastation et les six acteurs vedettes défilent sur le tapis rouge devant une foule en délire et les journalistes. Le studio qui produit ce blockbuster a promis une grosse surprise à tout le monde et quand débarque un Devastator, méchant robot de l'histoire, grandeur nature, c'est effectivement un choc...


Mais lorsque l'engin se met à tirer sur tout ce qui bouge, la joie fait place à l'effroi. Smitty évacue les acteurs avant que ceux-ci lui demandent qui il est. Il leur révèle alors qu'il les a fait passer dans une autre dimension, sur une Terre semblable à la nôtre où les Olympians ont effectivement existé avant d'être tués par les Devastators, sur ordre de Brainchild et ses mutants...


"Avengers meets Galaxy Quest" : c'est par cette formule que Bryan Hitch résumait son projet en interview avant la publication du premier épisode de Real Heroes. On croirait presque entendre Mark Millar, le scénariste avec lequel il avait animé les deux premiers volumes de The Ultimates au début des années 2000 chez Marvel. Et cette référence ne s'arrête pas là.


En 2014, Bryan Hitch est un dessinateur libre. Son contrat d'exclusivité avec Marvel a expiré depuis 2011. L'année suivante, il se lance pour la première fois dans un projet en creator-owned en illustrant la mini-série America's Got Powers, écrite par Jonathan Ross, déjà pour Image Comics. Puis en 2013, il revient chez Marvel pour dessiner les six premiers épisodes de l'event Age of Ultron, écrit par Brian Michael Bendis. Il se sent alors prêt à assumer le rôle d'auteur complet et ce sera pour Real Heroes.

En 2012 est sorti Avengers, de Joss Whedon, énorme carton au box office pour les studios Marvel. Hitch, depuis toujours associé aux comics spectaculaires, a envie d'en produire un qui serait aussi fun et bigger than life que ce long métrage, mais en y ajoutant une touche méta. Il mixe alors cela avec un autre film, Galaxy Quest, de Dan Parisot, datant de 1999, dans lequel les acteurs d'une série ressemblant à Star Trek sont enlevés par des extra-terrestres croyant qu'ils sont de vrais aventuriers de l'espace.

Un concept qui n'est donc pas original mais malin et accrocheur. Pourtant, Hitch ne complètera jamais son projet en ne finalisant que quatre épisodes sur les six prévus. Il ne s'est jamais expliqué sur cet abandon, d'autant plus surprenant que, en lisant ces quatre numéros, on ne peut vraiment pas dire que l'artiste s'est ménagé ou a bâclé son ouvrage.

Toutefois, des déclarations récentes de Hitch sur Twitter expliquent peut-être en partie ce qui s'est passé. Revenant sur sa productivité beaucoup plus importante aujourd'hui qu'il y a quelques années (il a enchaîné des dizaines d'épisodes de Hawkman et récemment de Venom, en assumant souvent l'encrage, alors qu'au fait de sa gloire, il accumulait les retards), Hitch a avoué avoir suivi une psychothérapie suite à des crises d'angoisse et autres troubles mentaux (sans entrer davantage dans les détails).

S'étant profondément remis en question et organisé en conséquence, il travaille désormais de manière plus disciplinée et apaisée, ce qui a affecté positivement son rendement. Et on peut le vérifier au nombre de projets qu'il a (une mini-série Superman avec Mark Waid ; une autre, RedCoat, avec Geoff Johns, etc.)

Il est donc probable que, lorsqu'il développait Real Heroes, Hitch n'était pas encore sorti de ses problèmes psycho-créatifs, et qu'il a renoncé à son projet pour ménager sa santé. Mais ce n'est qu'une hypothèse. Et qui sait si, un jour prochain, il ne trouvera pas le temps d'enfin achever son ouvrage (même si ça me semble très improbable).

Pour en revenir aux références de Real Heroes et la manière dont Hitch les a intégrées, évidemment il y a une influence Millar dans cette mini-série. Le pitch simple et spectaculaire renvoie à The Ultimates, mais aussi à The Authority (qu'il avait co-créé avec Warren Ellis). Dans le premier épisode, Hitch ose même du name-dropping en représentant et en citant son ami cinéaste Josh Trank, ou en donnant à quelques personnages le physique d'acteurs connus (Chris Reynolds/Olympian ressemble à Chris Pine, Danny Wells/Patriot à Bradley Cooper). Mais ensuite il abandonne ce petit jeu.

L'intrigue est assez aboutie avec un premier épisode très nerveux et grandiose, avec une entame très prometteuse. L'idée que des acteurs jouant des super-héros soient obligés d'être de vrais héros sur une Terre parallèle est savoureuse et on se met facilement à imaginer ce qui arriverait si Chris Evans, Robert Downey Jr. ou Scarlett Johansson (trois des stars de Avengers) seraient capables de faire dans pareilles circonstances. 

Hitch pose le problème simplement : les acteurs apprennent des rudiments auprès des cascadeurs, sans avoir leurs compétences (et aussi parce que les assurances refusent de les couvrir en cas de blessures sérieuses s'ils se faisaient mal en ayant voulu ne pas être doublés). Il y aussi la dimension concernant l'interprétation dramatique : à quel point, dans la vraie vie, des stars de cinéma sont-elles capables d'avoir des attitudes aussi valeureuses que les héros qu'ils incarnent à l'écran ?

Malheureusement, la simplicité de Hitch se retourne parfois contre lui car la caractérisation de ses personnages reste trop sommaire pour convaincre. Plus à l'aise dans l'action, il ne prend pas le temps de fouiller la psychologie de ses héros, à part Danny Wells/Patriot, acteur toxico, qui est un pleutre, abusant de sa notoriété pour séduire des groupies. C'est dommage parce que, par ailleurs, son casting est intéressant et il compose un groupe de protagonistes correspondant à des archétypes (Olympian est une sorte de Superman, Patriot un mélange de Captain America et du Punisher, Longbow est la femme archer, Velocity l'équivalent de Flash, Tiny Titan celui de la Guëpe, Hardware celui de Iron Man).

A partir du troisième épisode, Hitch s'embarque dans des explications laborieuses sur les véritables intentions de Smitty qui a enlevé les acteurs pour sauver sa Terre. Dans les mains d'un bon scénariste, ce passage aurait été moins bavard et plus fluide, mais encore une fois, l'artiste est emprunté hors de l'action pure et, d'ailleurs, le quatrième et derneir épisode renoue avec la baston à grande échelle et le catastrophisme sous influence Michael Bay/Roland Emmerich.

Visuellement, donc, Real Heroes s'appuie sur les forces de Hitch et il nous en met plein la vue. Soutenu par ses deux encreurs favoris, Paul Neary et Andrew Currie, et la coloriste Laura Martin, il produit des planches ébourrifantes. Hitch impressionne toujours autant par le niveau incroyable de détails dans son dessin, qu'il s'agisse des costumes des Olympians, au design très réaliste et en même temps reprenant des clichés, ou avec les décors qu'il prend un plaisir fou à démolir.

Les Devastators sont des machines également extraordinaires où le soin apporté aux finitions pour les rendre crédibles est saisissant. En revanche, la galerie des mutants de Brainchild reprend un peu trop paresseusement des créatures déjà dessinées par Hitch dans The Authority ou The Ultimates. Mais ce mix d'énergie et de méticulosité demeure toujours grisant et on ne peut que regretter qu'à deux marches de la fin, Hitch ait laissé son histoire en plan (une belle bagarre s'annonçait pour le n°5).

Comme je le disais plus haut, il est très improbable que Bryan Hitch finisse Real Heroes un jour, quand bien même désormais il est plus productif et grouille de projets aussi bien pour les "Big Two" que pour les indés. Cela condamne les lecteurs intéressés par cette mini-série à la trouver en floppies car évidemment Image Comics n'a jamais publié de recueil (et Panini, qui prévoyait de le traduire en France non plus). 

En bonus, les dessins promotionnels de Bryan Hitch pour la parution de Real Heroes :
   





vendredi 10 février 2023

THE NEW CHAMPION OF SHAZAM, de Josie Campbell et Evan Shaner + LAZARUS PLANET : WE WERE ONCE GODS + BONUS §


The New Champion of Shazam est une mini-série en quatre épisodes, écrite par Josie Campbell et dessinée par Evan Shaner, publiée en fin 2022 et début 2023. Ce projet a permis à Dc Comics de préparer le terrain pour Lazarus Planet, l'event en cours de parution, mais aussi pour le film Shazam ! Fury of the Gods (qui sera en salles le 17 Mars aux Etats-Unis). Le résultat est agréable mais aurait pu être bien meilleur.


Mary Bromfield a été adoptée par les époux Vasquez et a partagé leur foyer avec Billy Batson (Shazam), Eugene Choi, Darla Dudley et Pedro Peña. Lorsqu'elle part suivre ses études à l'université de Vassar, elle y voit l'opportunité de prendre son indépendance.


Mais quand le lapin Hoppy, de sa colocataire, se met à lui parler pour l'informer qu'elle a hérité des pouvoirs de Shazam et qu'ensuite la police vient la prévenir que ses parents adoptifs ont mystérieusement disparu, elle rentre à Fawcett City mener l'enquête. Elle découvre alors d'autres disparitions mais aussi des tensions parmi ses frères et soeur. Son seul soutien : sa prof de biochimie, Dr. G., qui lui propose de l'assister dans ses recherches...
 

The New Champion of Shazam est la premier projet important de sa scénariste, Josie Campbell, qui avait écrit Future State : Green Lantern, après avoir fait partie de l'équipe d'auteurs de la série animée She-Ra. Pour la première fois, il s'agissait de faire de Mary Bromfield la détentrice unique des pouvoirs de Shazam. Une tâche délicate car DC ne sait plus quoi faire du personnage depuis des lustres...


Créé en 1940, le premier Captain Marvel (avant que Marvel Comics ne s'empare du nom pour son propre compte) a été un phénomène tel qu'il concurrençait Superman, une prouesse pour le petit éditeur qu'était Fawcett Comics et ses C.C. Beck et Bill Parker. Menacé d'un procès puis voyant ses ventes déclinés, Fawcett céda les droits de son emblématique héros (et de ses compagnons, Mary Marvel, Captain Marvel Jr., etc.) à DC.

Mais évoluant désormais dans le même univers que celui à qui il faisait de l'ombre dans les comic-shops, Shazam a eu du mal à trouver sa place dans le DCU. Cette position incofortable conduisit les deux champions à devenir fréquemment rivaux, avec comme point culminant leur affrontement dans Kingdom Come (de Mark Waid et Alex Ross). Puis lors des New 52, tout évolua radicalement sous l'impulsion de Geoff Johns.

Le scénariste vedette repensa Shazam et son alter ego Billy Batson dans une back-up story de sa Justice League. Il ajouta à Mary Bromfield et Freddy Freeman, la soeur et le frère adoptifs de Billy, Pedro Peña, Eugene Choi et Darla Dudley, qui se partageaient les pouvoirs de Shazam dans une famille très united colors.

Johns persévéra dans cette direction avec la période Rebirth dans une série régulière qui dura 15 numéros (dispos en vf chez Urban Comics). C'est ce qui servit de modèle aux deux films Shazam

En Mai prochain pourtant, il semble bien que cette configuration s'achève puisque Mark Waid et Dan Mora vont relancer un titre Shazam ! avec le seul Billy Batson à l'affiche et un ton beaucoup plus léger et fantaisiste, véritable retour aux sources, longtemps attendu par les fans.

Alors, dans ces conditions, que penser de The New Champion of Shazam ? A l'évidence, c'est déjà un produit périmé, une sorte d'ultime anomalie. En voulant mettre Mary Bomfield au centre du jeu, DC a peut-être voulu s'inspirer de ce que Marvel a fait en attribuant le nom de Captain Marvel à Carol Danvers après des années d'interdit (car le Captain Mar-Vell originel a trouvé la mort dans un graphic novel, par Jim Starlin, considéré comme intouchable).

Ma foi, pourquoi pas, serait-on tenté de dire. Sauf que Josie Campbell a écrit une histoire inutilement capillotractée pour justifier tout ça, à la fois trop riche pour tenir en quatre épisodes et trop futile pour un tel format.

L'intrigue part pourtant bien : Billy Batson s'est sacrifié pour devenir le gardien du Rocher d'Eternité, sanctuaire du Sorcier qui transmet les pouvoirs de Shazam (la sagesse de salomon, la force de Hercule, l'endurance d'Atlas, la foudre de Zeus, le courage d'Achille et la vitesse de Mercure). Ce faisant, il a retiré à Mary, Freddy, Pedro, Eugene et Darla leurs capacités surhumaines. Pour Mary, c'est un soulagement car elle part suivre des études à la faculté de Vassar et espère mener une vie enfin normale.

Bien entendu, ça ne dure pas : un lapin l'informe que Billy lui confère les pouvoirs de Shazam et ses parents adoptifs disparaissent mystérieusement. Retour à Fawcette City pour mener l'enquête, avec son lot de surprises... Et c'est là que le bât blesse car très vite on est finalement plus intéressé par le portrait que fait Josie Campbell de Mary que par ses à-côtés super-héroïques, qui surgissent souvent comme une sorte de passage obligé, de quota.

Quand Mary affronte un vilain minable comme Disaster Master, puis un crocodile ailé et géant, puis trois étranges garçons connectés, un nommé Babel, jusqu'à la révélation de la vraie grande méchante derrière tout ça, on s'ennuie poliment en voyant les ficelles grosses comme des cables qui sous-tendent tout ça.

En vérité, si vous ôtez tous les passages avec Mary/Shazam, ça suffit, et peut-être même aurait-ce été plus intéressant de voir comment Mary, dépourvue de pouvoirs, mais les invoquant en dernier ressort, aurait conduit ses investigations - car elle trouve le fin mot de tout l'affaire sans avoir besoin de ses talents surhumains ! Par ailleurs, sa véritable ennemie, qui se démasque dans le quatrième et dernier épisode, ne constitue pas un adversaire bien terrible et leur combat est vite expédié (et à peine gagné par Mary seule...). 

En revanche, quand Campbell s'attarde sur Mary, les raisons pour lesquelles elle est si heureuse de faire des études dans une autre ville, quand le récit saisit les tensions dans la fratrie recomposée parce que Mary est la seule à récupérer les pouvoirs de Shazam, c'est nettement plus abouti. Tout à coup, on a droit au portrait d'une jeune femme qui s'est longtemps contenue, qui a longtemps composé avec une famille envahissane, des responsabiltiés écrasantes, a jonglé avec une double vie de super-héroïne, a ambitionné de réussir dans la vie, tout en exprimant tout ça de manière maladroite.

Campbell dote Mary d'un tempérament moins lisse qu'on pourrait le supposer mais sans la dénaturer comme Johns l'avait fait avec Billy (charmant gamin investi de pouvoirs divins devenu un sale gosse sous la plume du scénariste) et qui va apprendre à se servir de cette colère rentrée à bon escient tout en exploitant ses propres ressources d'overachiever.

The New Champion of Shazam restera aussi comme la possibilité pour Evan Shaner d'exaucer son rêve : l'artiste est en effet un très grand fan de Shazam et il avait déjà eu l'occasion de le prouver en illustrant les deux épisodes de Convergence attachés au héros. Toutefois, il souhaitait donner sa chance lui aussi à Mary.

Dessinateur au rythme laborieux, Shaner a fait évoluer son style vers un réalisme descriptif de plus en plus précis. On en avait déjà eu un bon aperçu dans Strange Adventures (écrit par Tom King et co-dessiné par Mitch Gerads). Son trait est désormais plus fin, plus affirmé, mais la contrepartie est qu'il produit moins vite et qu'une mini-série mensuelle de quatre épisodes constitue sans doute sa limite pour rester ponctuel (encore qu'il a pris du retard dès le n°3 puis pour achever le n°4).

Concrétement, Shaner dessine mais s'encre aussi et effectue sa propre colorisation. Cette dernière étape doit lui prendre le plus de temps car son encrage se passe d'à-plats noirs, et toutes les zones mats sont traitées par des couleurs plus sombres (sauf en ce qui concerne les ombres ou les arrière-plans complètement obscurs).

Si on est donc patient, la qualité est au rendez-vous. Toutefois, moi, j'ai préféré avoir tous les épisodes en main pour lire cette mini-série d'une traite, et je ne suis pas loin de penser que DC aurait mieux fait de la publier sous la forme d'un graphic novel directement.

D'autant que la fin est ouverte et mène directement à un tie-in de l'event en cours, Lazarus Planet, We Were Once Gods, où Josie Campbell poursuit l'aventure, cette fois avec Caitlin Yarsky au dessin :


Pour faire cours, dans lé récit The Price of Eternity, Mary vole jusqu'à Washington au-dessus de laquelel flotte le Rocher d'Eternité. Elle yn pénétre avec l'aide de Malik White qui a hérité des pouvoirs de Black Adam. Mais une fois dedans, Billy n'est pas content car il a en effet été piégé par les monstres qu'il était censé garder. Il tente avec l'aide de Mary et Malik d'absorber toute la magie du Rocher en lui-même en redevenant Shazam - ce qui provoque, ailleurs, la colère du Sorcier...


Heureusement, le recueil de The New Champion of Shazam (qui doit sortir en Mai en vo) contiendra aussi cette addition (même si, sans être au courant de tout ce qui ce qui a déclenché les événements de Lazarus Planet, ça risque d'être assez compliqué à comprendre).

L'autre question que ça soulève, c'est : est-ce que la future série de Waid et Mora tiendra compte de la colère du Sorcier envers Billy ? On peut le penser dans la mesure où Waid supervise tout ce qui est lié à Lazarus Planet (qu'il a initié avec la mini Batman vs. Robin). Mais en revanche, quid de Mary et de la Shazam family ? A mon avis, Waid n'a pas l'intention de répartir à nouveau les pouvoirs et veut se consacrer à Billy dans une série plus fun et divertissante (dans laquelle il ne sera certainement pas davantage question de Malik White et/ou de Black Adam).

Bref, The New Champion of Shazam partait comme une tentative de placer Mary en première ligne et s'achève, via Lazarus Planet, par le grand retour de Billy Batson. Toutes ces tergiversations, toutes ces déviations (de Geoff Johns à Josie Campbell en passant par Tim Sheridan, qui a voulu lui aussi s'en mêler dans la série, depuis annulée, Titans Academy) pour ça... Heureusement que le retour de Shazam par Waid & Mora s'annonce autrement plus maîtrisé et marrant : il faudra bien ça pour que l'ex-Captain Marvel retrouve des couleurs.

Bonus : la preview (non finalisée) de Shazam ! #1 :










jeudi 9 février 2023

NAMOR THE SUB-MARINER #5, de Christopher Cantwell et Pasqual Ferry


Ici s'achève la mini-série Namor the Sub-Mariner : Conquered Shores. Il y a toujours quelque chose de frustrant avec les mini-séries Marvel car elles sont trop courtes, mais il faut reconnaître que celle-ci restera une des meilleures que j'ai lues ces dernières années. Christopher Cantwell et Pasqual Ferry ont sur redonner à Namor sa superbe et il faut désormais espérer qu'ils inspireront les futurs auteurs qui l'utiliseront.


Comme je n'aime pas spoiler la fin, je vais zapper l'habituel résumé de l'épisode (que j'ai par ailleurs considérablement réduit depuis le début de cette année). Episode qui s'ouvre par un flashback avec les Invaders dont durant la seconde guerre mondiale quand Namor faisait équipe avec Captain America, John Hammond, Bucky et Toro, contre les nazis.
 

Cette ouverture donne le ton de l'épisode, nostalgique et quelque peu hantée. C'est l'état d'esprit de Namor qui termine cette aventure en prenant conscience d'une remarque que lui firent Jim Hammond et Captain America dans les années 1940 alors que la guerre s'achevait mais que lui pensait déjà à la suivante.


Namor ou la tragédie du guerrier sans repos : protecteur des mers et de ses habitants, il a affronté les héros de la surface quand il estimait que leur peuple menaçait le sien. Il a rarement reconnu ses erreurs de jugement mais s'est rangé du côté des justes aunt la situation l'exigeait. Mais, profondément, c'est un homme qui a toujours été déchiré entre sa loyauté envers les atlantes et sa méfiance envers les humains.
 

Cette lutte interne, loin de nous rendre Namor étranger, en fait plutôt un personnage auquel il est simple de s'identifier car les sentiments qui le tourmentent, qui le définissent même, sont partagés par nombre d'entre nous. Et c'est ce que Christopher Cantwell a parfaitement compris.

En somme, le scénariste a remet l'église au milieu du village et cessé de traiter Namor comme une sorte d'individu hautain et unidimensionnel, mû uniquement par la colère et la défiance. Si Namor se distingue apr son rang social (c'est un régent), il reste sensible, comme l'a rappelé cette série en rappelant le lien qui existait entre lui et Sue Richards, entre lui et Captain America et Jim Hammond, entre les gens de la surface et le peuple des mers.

Si Namor n'était qu'un arrogant impulsif, il se ficherait bien d'avoir des amis, d'avoir aimé une humaine, ce ne serait qu'un méchant de plus. Or si on néglige cette part d'ambiguïté chez lui, comme par exemple chez Emma Frost chez les X-Men (avec laquelle il a aussi partagé une certaine forme d'intimité), alors on perd le personnage, ce qui le caractérise, et il devient une caricature.

Cantwell n'a, à mon sens, commis qu'une seule véritable erreur dans sa mini-série, en tuant Captain America, dans une mise en scène par ailleurs maladroite. Il eût été, mais ce n'est que mon avis, plus émouvant que Namor fasse ce voyage en compagnie de Steve Rogers car cela aurait apporté un poids supplémentaire au récit, tandis que Luke Cage a paru être une solution de rechange qui n'a pas porté ses fruits, qui a été mal, ou trop faiblement exploité. 

Au début, cela me semblait une idée intéressante car Cage n'a jamais été ami avec Namor et donc en l'accompagnant, le lecteur savait qu'il ne passerait rien au prince des mers (là où Captain America aurait sans doute été plus souple). Mais Cantwell n'a finalement que peu exploité la relation Cage-Namor et du même coup il s'est privé de la réunion des trois héros emblématiques que sont Captain America, Namor et la Torche Humaine.

Mais la conclusion de cette mini-série reste satisfaisante, surtout parce que le scénariste montre bien, de manière efficace, à quel point les enseignements de Namor se sont retournés contre lui, et qu'à la toute fin, ils le poussent à vraiment changer, certes contraint, mais déterminé.

L'autre grande qualité de cette mini, c'est d'avoir profité des dessins de Pasqual Ferry. L'artiste espagnol s'est vraiment investi dans ce projet et a rappelé qu'il était un graphiste de grand talent, au style unique, très élégant et inventif.

Sa manière de camper les personnages correspond bien à ce qu'avait en tête Cantwell, entre survivants et protagonistes résolus à rester dignes dans la tempête. Les décors aussi sont éblouissants et Ferry prouve quel superbe designer il est. Associé à Matt Hollingsworth aux couleurs, il a produit des planches magnifiques tout au long de cette histoire, sans jamais forcer le trait. Sachant qu'il va s'occuper de la prochaine série Doctor Strange, j'ai hâte de voir ce qu'il va faire avec un héros magique  qui se prête à encore plus de fantaisie visuelle.

J'ignore quand et sous quelle forme Panini traduira cette mini-série, mais je vous encourage à surveiller les plannings de l'éditeur et à mettre quelques euros pour l'acquérir car Namor the Sub-Mariner : Conquered Shores est un excellent comic-book.

mercredi 8 février 2023

JUPITER'S CIRCLE : BOOK 2, de Mark Milar, Wilfredo Torres, David Gianfelice, Chris Sprouse, Ty Templeton et Rich Burchett


La suite et fin de Jupiter's Circle compte encore six épisodes, tous écrits par Mark Millar, épaulé par pas moins de cinq dessinateurs : Wilfredo Torres, Chris Sprouse, David Gianfelice, Rich Burchett et Ty Templeton. Comme l'indique la couverture, Skyfox est au centre de l'intrigue, avec une conclusion satisfaisante pour aller jusqu'à Jupiter's Legacy.

 


The Uotpian trouve l'amour avec Jane, la fille dont il a toujours été épris, tandis que Lady Liberty se lamente de ne trouver aucun homme prêt à s'engager avec elle. Le temps passe et Skyfox refait parler de lui en soutenant les mouvements pour les droits civiques de noirs puis les critiques contre l'engagement américain au Vietnam.
 

Mais lorsque l'Union tombe dans le piège que lui tend un de ses ennemis, le Pr. Hobbs, qui les prive de leurs pouvoirs, Skyfox vole au secours de ses anciens partenaires. Son retour ne fait pas l'affaire de Brain Wave qui va précipiter la chute de Skyfox...


Si le premier tome de Jupiter's Circle séduisait par sa construction s'attachant dans des arcs narratifs brefs aux membre de l'équipe de l'Union, ce deuxième recueil de six épisodes se déroule différemment. la couverture ne ment pas en mettant en avant Skyfox dont les actions vont être fil rouge de la série.
 

Mark Millar fait également défiler les années : après l'année 1959 auscultée dans le tome 1, on passe ici en 1965, 1966 et 1967. C'est clairement la fin de l'innocence, de l'insouciance et les tensions de la société américaine vont aussi agiter l'Union. Les (super) héros sont fatigués, aspirent à une vie de couple, à côtoyer leurs amis. Mais est-ce seulement possible quand on a le pouvoir de changer l'Histoire ?


C'est ainsi que Millar questionne le statut de surhomme : revenus de l'île, les membres de l'Union s'étaient donnés pour mission d'aider les faibles et les opprimés sans toutefois s'engager politiquement, sans dépendre d'un gouvernement. Pourtant, parmi eux, Brain Wave aspirait déjà à conseiller les dirigeants, considérant qu'il pouvait les aider à faire prospérer le pays et à apaiser le monde. Une ambition vivement critiquée par son frère, the Utopian.
 

A la fin du sixième épisode du Livre Un, Skyfox quittait l'équipe et disparaîssait dans la nature en s'étant dépouillé de son immense fortune. The Utopian, qui avait également réussi comme entrepreneur, l'a remplacé pour financer l'équipe, mais dans un premier temps, on le voit filer le parfait amour avec Jane, la femme qu'il a toujours aimé. Leur romance est parfaite et Millar l'écrit avec un sentimentalisme dénué de tout cynisme, de toute ironie. Plus tard, on verra qu'il s'agit de la dernière période de bonheur simple vécu par le surhomme.

Au passage, dans ce premier épisode, Millar sème déjà un élément de l'intrigue qui va être développée plus tard dans la mini-série Jupiter's Legacy : Requiem, actuellement en cours de publication (six épisodes sont déjà parus, et le titre reviendra en Août prochain pour les six derniers). The Utopian découvre sur le satellite de Jupiter, Europe, où il a emmené Jane pour un pique-nique, un émetteur extra-terrestre très ancien qui le conduit jusqu'à une cité souterrainne.

Plus tard, il sera question d'autres aliens enlevant des humains dans leur sommeil et on devine que les deux affaires sont peut-être liées. Mais surtotu que ces créatures venues d'ailleurs ont éventuellement un lien avec celles qui avaient dôté les héros de super-pouvoirs... Mais Millar choisit de laisser cela en suspens. Quand j'aurai le temps, j'écrirai une critique des six premiers numéros de Jupiter's Legacy : Requiem (à moins que j'attende que la série soit complète).

Dès le deuxième épisode, on passe en 1965, soit six ans après les événements relatés dans le premier tome. Millar réussit à montrer en quelques scènes courtes et efficaces la dégradation du climat social et politique en Amérique où les noirs manifestent pour la reconnaissance de leurs droits civiques face à la répression policière. Le scénariste tire parfaitemetn profit de ces tensions pour amorcer un virage dans son histoire en revenant à Skyfox.

Devenu un beatnik, conversant avec Jack Kerouac et William Burroughs, il a perdu beaucoup de sa superbe en se droguant et en errant à travers les Etats-Unis. Pourtant son trip a exacerbé sa prise de conscience et lorsqu'il voit à la télé les forces de l'ordre tenter de disperser une foule de militants, il sait qu'il ne peut plus rester sans rien faire.

L'escalade va aller très vite : il prend en otage le vice-président Hubert Humprhrey pour réclamer le départ des troupes américaines du Vietnam et grâce à ses pouvoirs empêche l'Union de le localiseer. The Utopian, au même moment, rencontre John Rockfeller dans une soirée et le milliardaire lui fait une proposition incroyable en demandant au surhomme son sperme pour avoir un fils en échange du versement d'une somme astronomique d'argent avec laquelle il pourrait soulager la misère du monde.

Lors de cette réception, the Utopian et Lady Liberty échangent aussi avec la philosophe Ayn Rand, la théoricienne de l'objectivisme, anti-communiste absolue, qui voit dans les surhommes l'incarnation de sa vision du Bien et du Mal. Millar ne se contente pas de faire du name-dropping facile, il utilise ces personnalités ayant réellement existé pour illustrer l'évolution de ses personnages, la manière de les apprécier. Et d'ailleurs, à la même époque, des auteurs de comics comme Steve Ditko, avec The Question (qui inspirera plus tard Rorschach dans Watchmen de Moore et Gibbons), embrassent cette philosophie. Quant à Rockfeller (comme Edward Hughes) il a inspiré Tony Stark/Iron Man.

Le trouble devient encore plus grand avec les épisodes 3 et 4 où l'Union tombe contre le Pr. Hobbs, un de leurs anciens ennemis, qui a mis au point une arme les privant de leurs pouvoirs. Par un retournement de situation pervers, Skyfox est alors le seul à pouvoir sauver ceux qui l'ont chassé. Mais dans les deux derniers chapitres, la série connaît ses ultimes soubresauts tragiques.

Millar revient sur le soupçon de manipulation mentale exercée par Brain Wave sur Sunny, la fiancée de Skyfox, pour la séduire. On aboutit à un climax spectaculaire et cruel qui va envoyer, provisoirement Skyfox en prison, dans le Supermaxx qu'il a lui-même designé - et dont, donc, il ne tardera pas à s'échapper, justifiant ainsi sa situation dans Jupiter's Legacy, où il vit caché, sans avoir pu élever son fils et ayant renoncé à se mêler des affaires super-héroïques et politiques.

Au fil de ces six épisodes, on assiste donc à la déchéance de Skyfox et le lecteur n'a aucun mal à compatir car Millar en a fait un héros charmant, charmeur, engagé, trahi. L'Union devient alors le nom tristement ironique d'une équipe complètement désunie, au fond jamais vraiment composite, et ayant échoué à changer le monde comme elle en rêvait. Tout comme les Minutemen, ancêtres des Watchmen, l'Union n'a été qu'une légende, qu'une illusion, un échec, écrasée par ses propres ambitions, déchirée par ses multiples personnalités, tiraillé entre Brain Wave et Skyfox sans que, au milieu, the Utopian ait pu faire quoi que ce soit (son pseudonyme sonne alors, lui aussi, comme une blague)

Si la conduite du récit est souvent magistral, ne s'égarant jamais, caractérisant puissamment subtilement ses protagonistes, et entretenant une tension soutenue, visuellement il serait trompeur d'affirmer que c'est toujours agréable à suivre.

Il n'est pas question de remettre en question le talent des artistes impliqués, ni le soin mis à l'ouvrage, mais il est évident que le drame qui a frappé Wilfredo Torres a durement impacté la réalisation de la série et Mark Millar a tenté tant bien que mal de colmater les trous dans la coque de son navire sans réussir à livrer quelque chose de très cohérent esthétiquement.

Evidemment, il est facile de dire avec le recul que le scénariste aurait dû faire ceci ou cela, par exemple confier le dessin à un nouvel artiste (et on pense évidemment en premier lieu à David Gianfelice, puisqu'il avait été appelé déjà pour le premier recueil en renfort, et qu'il revient ici sur une partie de l'épisode 2). Mais c'est bien sûr délicat car Millar n'a pas voulu lâcher Wilfredo Torres qui lui-même a fait preuve d'un courage admirable pour se rasseoir à sa table à dessin en signant l'intégralité des épisodes 1 et 6 et une partie du 2.

L'épisode 2 voit défiler pas moins de trois artistes puisque, en plus de Torres et Gianfelice, Rich Burchett intervient. Le résultat est inégal pour le moins.

Ensuite, cela se redresse parce que Chris Sprouse entre dans la danse. Il va dessiner trois numéros consécutifs (du 3 au 5), même si en vérité il se contente la plupart du temps d'esquisses (breakdowns) achevées par les encreurs Karl Story et Walden Wong, qui ont assez d'expérience pour que le lecteur ne soit pas frustré. Le style de Sprouse est impeccable pour ce récit situé dans le passé, avec ce trait élégant qu'il réserve hélas ! désormais exclusivement pour des couvertures (pour les séries Star Wars chez Marvel).

L'épisode 5 voit Ty Templeton prêter main forte à Sprouse sur la fin et passer de l'un à l'autre n'est pas très agréable car, sans déprécier Templeton, le registre n'est vraiment pas le même, le trait est beaucoup plus épais.

C'est sans nul doute cette instabilité graphique qui empêche Jupiter's Circle d'égaler Jupiter's Legacy (qui, en plus, profitait du génie de Frank Quitely). Dommage car, pour le scénario, cette préquelle est d'un niveau égal.

Je conseille tout de même fortement de lire Jupiter's Circle si vous avez aimé Legacy (et que vous comptez investir dans Requiem). C'est du très bon Mark Millar, investi dans cette saga qui lui tient très à coeur et qu'il écrit avec brio (et qui, si je ne me trompe, est disponible en un seul volume en vf chez Panini Comics).

mardi 7 février 2023

JUPITER'S CIRCLE : BOOK 1, de Mark Millar, Wilfredo Torres et David Gianfelice


Comme cette semaine ne sera pas abondante en nouveautés à critiquer, je vais en profiter pour écrire sur des recueils de séries que je gardais sous le coude. Parmi ceux-ci, les deux tomes de Jupiter's Circle, la prequel de l'excellent Jupiter's Legacy, déjà écrite par Mark Millar. Frank Quitely, cette fois, se contente d'illustrer les couvertures (et de designer les costumes des héros), laissant sa place d'artiste à Wilfredo Torres, lui-même suppléé par David Gianfelice.


1959. L'Union est l'équipe formée autour de the Utopian après l'expédition dans l'île où ils sont reçu d'extra-terrestres leurs super-pouvoirs. Décidés à changer le monde, ils doivent aussi composer avec, pour certains, leurs doubles (voire triples) identités.


Ainsi, Blue Bolt cache son homosexualité mais son secret est découvert par le F.B.I. et J. Edgar Hoover le fait chanter. Puis the Flare s'entiche d'une gamine de 19 ans et quitte femme et enfants pour elle. Enfin, Skyfox, le mécène de l'Union et membre le plus populaire de l'équipe, croit trouver le grand amour auprès de Sunny avant qu'elle ne tombe dans les bras de Brain Wave...


Ce "Livre 1" de Jupiter's Circle rassemble les six premiers épisodes de la mni-série (qui en compte douze au total), mais il serait plus juste de dire qu'il compte trois fois deux épisodes car Mark Millar raconte trois arcs narratifs successifs qui s'intéressent à chaque fois à un membre de l'équipe de l'Union.


Petit rappel des faits : avant Jupiter's Circle est paru Jupiter's Legacy, par Mark Millar et Frank Quitely. Cette mini-série de douze épisodes déjà racontait comment une génération de super-héros, qui avaient reçu leurs super-pouvoirs après avoir découvert une île mystérieuse où des aliens s'étaient installés, traversaient une crise quand d'un côté the Utopian (l'équivalent de Superman) et de l'autre Brain Wave (une sorte de Charles Xavier), deux frères, se divisaient sur la meilleure manière de changer le monde.
 

Brain Wave, plus pro-actif et politicien, manipulait alors son neuveu pour assassiner the Uotpian et prendre le contrôle des opérations. La fille de the Utopian et Lady Liberty prenait la fuite avec son amant, fils de Skyfox, autrefois banni de la communauté super-héroïque, pour organiser la résistance.


Même parmi les plus farouches détracteurs de Millar, vous n'en trouverez pas beaucoup pour dire du mal de Jupiter's Legacy, considéré comme son meilleur travail en creator-owned dans le registre des super-héros. Bien aidée par les dessins sensationnels de Frank Quitely, cette saga est un incontournable.

Jupiter's Circle est sa préquelle, c'est-à-dire un récit se déroulant avant Jupiter's Legacy, au tout début des activités de l'Union, l'équipe formée par les explorateurs de l'île, dont the Utopian, son frère Brain Wave, mais aussi Lady Liberty, the Flare, Blue Bolt, et Skyfox.

Nous sommes en 1959 et Millar va découper ce premier volume en arcs narratifs de deux épisodes, s'intéressant chacun à un des membres de l'Union. Et le scénariste écossais laisse tomber ses fanfaronnades pour signer une étude de caractère subtile et politique sur des surhommes à une époque où ils étaient encore rares mais subséquemment sous le feu des projecteurs.

Dans un premier temps, on suit donc Blue Bolt, qui est médecin hospitalier dans le civil. Séduisant, la presse le considère comme un tombeur mais en vérité il est homosexuel et doit le cacher car si cela se savait, non seulement sa (riche) famille serait déshonorée, mais il risquerait, pense-t-il, de perdre sa place au sein de l'Union. Mais surtout, en ces temps-là, on le prendrait pour un dépravé.

Quand le FBI le démasque et que J. Edgar Hoover entre en possession de photos compromettantes, il est victime d'un chantage : soit il livre les identités secrètes de ses amis, soit sa réputation est détruite. Millar traite du sujet avec tact et montre à quel point la situation dévaste Blue Bolt, qui va jusqu'à tenter de se suicider.

On reproche parfois aux comics de super-héros de ne pas être suffisamment sexualisés, et de favoriser le spectacle de la violence à une caractérisation plus réaliste. Millar s'empare de ce reproche pour aborder l'homosexualité d'un personnage et montrer qu'en 1959 cela constituait une épée de Damoclés. Il fait intervenir dans une scène Katharine Hepburn, icone queer de cette époque (elle fut d'ailleurs révélée par un film, Sylvia Scarlet, de George Cukor en 1935, où elle se faisait passer pour un homme), qui encourage Blue Bolt a assumer son identité sexuelle dans une ville comme Los Angeles où les moeurs sont plus tolérantes.

Dans un deuxième temps, le cas de the Flare est tout aussi passionnant puisqu'on voit un homme s'enticher d'une très jeune femme (19 ans) alors qu'il vit en couple et a des enfants. On pense alors à d'autres figures célèbres du cinéma comme Erroll Flynn, ou Charles Chaplin, qui ont eu des relations avec des mineures, plus ou moins admises par la société. Mais plus généralement, c'est le portrait d'un homme qui va pratiquement là aussi tout perdre.

En effet, au cours d'une bataille contre des envahisseurs d'une autre dimension, the Flare est gravement blessé et sa maîtresse, immature, ne peut assumer de vivre avec lui maintenant qu'il est quasiment invalide. Heureusement, sa femme et ses enfants lui pardonnent ses écarts pour le soutenir. Millar une fois de plus se montre très inspiré et décrit l'aventure de the Flare avec finesse, dressant même un parallèle avec celle de Blue Bolt quand les héros de l'Union se regroupent au chevet de leur ami comme avant à celui de leur partenaire après sa tentative de suicide.

Enfin, dans la troisième partie, vient l'arc concernant Skyfox. Ce personnage est le plus familier des lecteurs de Jupiter's Legacy puisque Hutch, son fils, était un des premiers rôles et qu'il y retrouvait son père au moment de la riposte contre Brain Wave et ses acolytes. Millar suggérait un lourd différend entre Skyfox et Brain Wave, survenu dans le passé, et on va découvrir en détail de quoi il s'agit.

Tout d'abord Millar présente Skyfox comme un personnage séduisant et excentrique, au charme irrésistible : c'est le mécène de l'Union, son membre le plus populaire auprès du public et des femmes en particulier, mais c'est aussi un homme dont la fortune le pousse à tout se permettre, de farces puériles envers Brain Wave au coup de poing contre quiconque le contredit. C'est aussi un fêtard invétéré, alcoolique.

Quand il rencontre Sunny, une modèle, il semble se calmer, même s'il a encore des coups de sang ponctuels. Mais profondément immature, il lasse sa compagne qui se confie à Brain Wave. Il la réconforte si bien qu'ils deviennent amants et qu'elle quitte Skyfox. Lequel, en l'apprenant, ne va plus se contenir, convaincu que Brain Wave a utilisé ses pouvoirs psychiques pour séduire Sunny.

Ces deux derniers épisodes du recueil sont excellents. Du personnage haut en couleurs de Skyfox au climax tonitruant, tout est rondement mené par Millar, qu'on soupçonne d'avoir mis de lui-même dans son héros fort en gueule et attachant à la fois. Le doute sur la manipulation mentale exercée par Brain Wave finit de troubler le lecteur, acquis à la cause de Skyfox, archétype du rebelle charmeur. Surtout, on sait que cette intrigue ne va pas en rester là - ce qui sera confirmé par le deuxième volume de Jupiter's Circle.  

Visuellement, Jupiter's Circle a connu une réalisation mouvementée. Millar s'est attaché les services de Wilfredo Torres pour dessiner la série. Son style, très ligne claire, convient parfaitement au sujet car il a ce quelque chose de désuet qui rappelle les comics de l'époque à laquelle se déroule l'histoire. On pense à Don Heck par exemple, artiste injustement déconsidéré par les fans qui préférent Kirby ou (John) Buscema pour leur puissance graphique.

Les couleurs de Ivo Svorcina complètent idéalement le look de la série avec une palette acidulée. La lecture est remarquablement fluide avec un découpage très classique, même si Torres est à l'évidence plus à l'aise dans les scènes intimistes que dans celles mettant en avant l'action (quoique la série mise peu sur l'action).

Torres arrête de dessiner la série au beau mileu du troisième épisode et il a une bonne raison pour ça : sa femme meurt subitement. On imagine le calvaire qu'il a dû traverser alors même que, professionnellement, il travaillait sur une série attachée à un titre acclamé, avec un scénariste vedette, tout donc pour devenir lui-même une star.

Millar convainc David Gianfelice (Northlanders, écrit par Brian Wood) de remplacer au pied levé Torres et il fait des miracles en calant son style sur celui de son collègue afin de préserver la cohérence esthétique de l'histoire.. Il signe la fin de l'épisode 3, puis l'intégralité des 4 et 5.

Sans doute en prenant beaucoup sur lui, Torres revient pour conclure la première partie de la série au n°6. Son dessin n'est pas altéré par son état moral et on ne peut qu'être admiratif du professionnalisme de l'artiste. Surtout qu'il doit illustrer des scènes qui font étrangement écho avec sa propre vie, quand Skyfox perd l'amour de Sunny et laisse exploser sa douleur.

En tout cas, Jupiter's Circle, malgré ces aléas, et les risques assumés par Millar face aux thèmes abordés, se lit avec grand plaisir et s'avère même passionnant. La suite et fin ne décevra pas, mais je vous en parlerai très bientôt.