samedi 3 décembre 2022

BLACK ADAM, de Jaume Collet-Serra


Dawyne "The Rock" Johnson avait averti : Black Adam allait changer la donne pour le DCEU (DC Extended Universe). Et le public a vu... Que rien n'a changé. Sans être un bide, le film de Jaume Collet-Serra n'a pas fait exploser le box-office et n'a rien révolutionné chez les super-héros de Warner Bros. Tout cela traduit l'égo boursouflé d'une star qui a certes porté ce projet mais sans se soucier de ce qu'il raconterait.



En 2 600 av. J.C., le tyrannique Ahk-Ton prend le pouvoir du Kahndaq et asservit son peuple qu'il envoie exploiter des carrières pour trouver de l'Eterniuim afin de former le couronne de Sabbac, qui lui conférera des pouvoirs divins. Mais un jeune esclave provoque une émeute. Il est sur le point d'être exécuté pour l'exemple lorsque le sorcier Shazam l'investit de pouvoirs lui permettant d'empêcher Ahk-Ton de concrétiser son plan.


De nos jours, l'archéologue Adrianna Tomaz retrouve la couronne de Sabbac mais, trahie par son acolyte Ishmaël, pour empêcher que la relique ne tombe dans les mains de l'Intergang qui règne sur le Kahndaq, elle invoque Shazam. Le champion du sorcier, Teth-Adam resurgit et massacre les pilleurs de tombes. Ces événements ne passent pas inaperçus et Amanda Waller contacte la Société de Justice d'Amérique pour intervenir. Hawkman rassemble une équipe en urgence.


La Société de Justice affronte Teth-Adam déchaîné, poussé par Adrianna Tomaz à purger le Kahndaq de la pègre qui le contrôle. Les méthodes expéditives du champion se heurtent aux ripostes musclés des héros qui tentent de faire comprendre aux autochtones qu'ils soignet le mal par le mal en le supportant. Ishmaël kidnappe le fils d'Adrianna qui lui avait confié la couronne de Sabbac.


Teth-Adam accepte alors de s'allier avec la Société de Justice pour sauver l'enfant et neutraliser Ishmaël. En capturant  des sbires de l'Intergang allié de IshMaël, ils localisent son repaire et s'y rendent. Ishmaël révèle alors être le dernier descendant de Ahk-Ton et que la couronne de Sabbac lui revient donc de droit. Mais Teth-Adam attaque sans avertir ses partenaires et provoque l'explosion du repaire du méchant.


Adrianna et les héros survivent tandis qu'Ishmaël périt. Teth-Adam a cependant compris qu'il n'avait plus sa place dans ce monde et accepte d'être remis à Amanda Waller qui l'enferme dans sa prison en Antarctique. Le Dr. Fate et Adrianna découvrent, eux, une inscription à l'intérieur de la couronne de Sabbac et comprennent que Ishmaël a calculé sa mort pour échouer aux enfers où il serait ressucité par Sabbac lui-même afin de préparer son retour dans notre dimension.


La Société de Justice retourne au Kahndaq où, en effet, Ishmaël/Sabbac reprend le contrôle du territoire avec sa légion de morts-vivants. Dr. Fate écarte ses partenaires pour affronter le démon seul, mais il ne peut le contenir seul et, avant de mourir, il jette un sort pour libérer Teth-Adam de sa prison afin qu'il vienne aider Hawkman, Cyclone et Atom Smasher.


Teth-Adam joint ses forces à ceux des héros et réussit à tuer Ishmaël. Acclamé comme leur libérateur, et ayant gagné l'estime de la Société de Justice, il obtient de rester au Kahndaq pour veiller sur la population qui le rebaptise Black Adam.

Une scène post-générique de fin montre Amanda Waller mettre en garde Black Adam en le menaçant de représailles s'il sort du Kahndaq, sans que cela l'impressionne. Superman arrive alors pour parlementer avec Adam.

"Un mauvais plan vaut mieux que pas de plan du tout" : cette phrase est prononcée à plusieurs reprises par Hawkman et Dr. Fate dans le film comme un aveu de faiblesse face aux difficultés qu'ils s'apprêtent à rencontrer pour maîtriser Black Adam puis Sabbac. Les scénaristes semblent l'avoir écrite comme un aveu de leur part pour dire au spectateur qu'eux aussi ont eu toutes les difficultés du monde à rendre un script convenable.

Black Adam est un projet qui attendait d'être réalisé depuis plusieurs années et Dwayne "the Rock" Johnson a tout fait pour porter à l'écran les exploits de ce personnage. A l'origine, il fut question de l'intégrer au premier film Shazam mais la star convainquit la Warner Bros. d'y renoncer. On pouvait déjà deviner dans cette intention un caprice de diva qui ne comptait pas partager l'affiche.

Et cela se confirme en voyant le résultat où Johnson se taille la part du lion. Mais sans avoir converti son ambition en une oeuvre à la mesure de son rêve de fan de comics. Black Adam n'est pas plus mauvais que d'autres films de Warner Bros. adaptés des comics DC. Mais il n'est franchement pas meilleur non plus.

Et cela renvoie aux déclarations fanfaronnes de Johnson qui, durant la promotion du film, jurait que Black Adam allait changer le rapport de force dans la catégorie des films de super-héros au sein du DCEU mais aussi face à l'ogre Marvel. Aujourd'hui que les chiffres ont parlé, plus implacable que tous les scénarios, Black Panther : Wakanda Forever a réaliser en une semaine l'équivalent du total des profits générés par Black Adam (finissant sa course aux alentours de 325 millions de dollars quand le film de Ryan Googler a dépassé le milliard).

"Un mauvais plan vaut mieux que pas de plan du tout". Mais encore faut-il avoir un plan, et on ne distingue jamais celui de Black Adam : ses trois scénaristes (Adam Sztykel, Rory Haines, Sohrab Noshirvani) et son réalisateur (Jaime Collet-Serra, ancien espoir du cinéma espagnol devenu un de ces innombrables "yes men" à qui les majors confient des gros budgets pour des produits sans âme) vont tout simplement trop vite. Le film se veut à la fois une origin story (inutilement tarabiscotée), un actioneer et le début d'une franchise. Il n'est rien de tout ça, faute de développement correct.

Certains éléments narratifs sont grotesques, comme le fait que Adrianna Tomaz retrouve une couronne perdue depuis 5 000 ans aussi facilement, le fait que cette couronne passe de main en main comme un vulgaire bibelot alors qu'elle est censée contenir un pouvoir surpuissant, que la Societé de Justice est introduite sans présentation et réduite à quatre membres (dont deux sont de parfaits rookies), que tout ce beau monde se met sur la tronche avant de faire cause commune, puis d'affronter le vrai grand méchant dans une bataille brouillonne et expédiée.

Le pire reste à venir quand Teth-Adam est acclamé par la foule qui veut en faire son nouveau chef. Peu de temps avant, les mêmes autochtones vouaient aux gémonies les héros américains dans ce qui se voulaient une critique pertinente de l'interventionnisme des Etats-Unis au Moyen-Orient. Mais finalement ces mêmes habitants du Kahndaq applaudissent et réclament un chef qui grille ses ennemis et coupe en deux son adversaire. Ils échangent donc la mafia de l'Intergang aujourd'hui comme hier ils se sont débarrassés de Ahk-Ton pour un pseudo champion à la moralité aussi douteuse et au comportement aussi brutal. On touche le fond.

Le caractère bâtard du film s'affirme encore plus quand il se veut déconnecté de ceux qui l'ont précédé (en faisant appel à la JSA plutôt qu'à la Justice League ou Shazam pour arrêter Teth-Adam) mais ne peut s'empêcher de convoquer Amanda Waller (Viola Davis, qui cachetonne), la patronne de la Task Force X/Suicide Squad, au moment d'appeler à la rescousse la Société de Justice justement. On mesure bien là tout le problème qui pollue le DCEU qui doit encore programmer des films comme Flash (sauf si le patron de Warner Bros. Discovery admet que ce serait vraiment une erreur) tout en préparant sa mue sous l'impulsion de James Gunn (et Peter Safran), désormais en charge de tout le DCU (cinéma, télé, jeux vidéos, films d'animation) sous le titre de DCU.

"Un mauvais plan..." : c'est qu'a l'air de penser durant la majorité du film Pierce Brosnan, le seul à ne pas sombrer avec ce paquebot pas beau. L'ex-interprète de James Bond incarne avec une élégance imparable le Dr. Fate et semble déjà voir, comme son personnage, le désastre à venir. Les scénaristes, qui ne sont plus à ça près, le sacrifient à la fin, mais lui rendent au bout du compte un fier service car le spectateur sait alors que c'était bien le meilleur de tous.

Aldis Hodge en Hawkman n'est pas mauvais mais son rôle est trop bâclé : manquant de charisme, l'acteur a du mal à convaincre en leader trop buté pour saisir les enjeux qui se présentent à lui. Noah Centino est pitoyable, et son Atom Smasher est réduit à un prétexte à gags pas drôles. Quintessa Swindel est jolie comme un coeur mais n'a rien à jouer, le film en fait une toupie multicolore pour justifier des effets spéciaux. Sarah Shahi est vraiment horripilante de bout en bout.

Reste donc Dwayne Johnson, qui cherche constamment à rendre Black Adam cool, mais qui s'embourbe tout seul dans un personnage qui n'a ni l'ambiguité ni la majesté de l'anti-héros des comics. Qu'il soit fan du personnage, c'est certainement sincère, mais cela ne suffit pas. Ni la Warner ni sa star ne veulent assumer le côté malaisant de Black Adam, une brute aux méthodes douteuses, un dieu hors du temps, un champion mais aussi un dictateur. Il suffit d'une courte scène post-générique (tourné d'ailleurs in extremis, après la fin du film) pour comprendre que Henry Cavill/Superman a infiniment plus d'autorité et de classe que "the Rock"/Black Adam... Et se ficher pas mal de savoir si, un jour, on assistera à une bagarre entre ces deux-là (pour ça il faudrait déjà que le studio refasse signer un contrat à Cavill, ce qui n'est toujours pas fait).

Conclusion : je souhaite bien du courage et du plaisir à James Gunn (et Peter Safran) pour leur DCU. Entre les dévots insupportables de Zack Snyder (toujours bruyants sur les réseaux sociaux), le foutoir sans nom des films et séries appartenant ou nom au même monde, et de futurs projets (gravés dans le marbre d'une "bible" qui serait révélée en 2023), il va falloir faire preuve de discernement et de patience pour transformer tout ça en quelque chose de cohérent, connecté et durable. Seule certitude : ça n'aura pas commencé par Black Adam.

jeudi 1 décembre 2022

X-TERMINATORS #3, de Leah Williams et Carlos Gomez


Ce troisième épisode de X-Terminators ne déroge pas à la règle de cette mini-série : c'est toujours complètement déjanté et délicieusement idiot. Leah Williams et Carlos Gomez s'en donnent à coeur joie et nous amusent avec cette aventure qui part dans tous les sens, se moquant des bonnes manières. C'est donc jouissif mais aussi instructif...


Après avoir affronté leurs sosies dans le labyrinthe de glace, Dazzler, Jubilé, Boom-Boom et Wolverine doivent maintenant éliminer des vampires chasseurs envoyés dans l'arène par Alex.


Les quatre mutantes s'en débarrassent sans faire de quartier. Mais Dazzler a alors l'idée d'utiliser le volume sonore des clameurs du public pour faire exploser le labyrinthe de glace avec Boom-Boom.


Dazzler remarque alors que Alex observe la scène depuis sa tribune et se jette sur lui. Il disparaît mais Dazzler trouve dans la logue une créature de l'Outremonde utilisé pour créer les épreuves.


Wolverine entraîne Boom-Boom et Jubilé dans le puits sous le labyrinthe où elle sent une odeur familière. Rejointes par Dazzler et la créature, les filles comprennent qu'il s'agit d'un nouveau piège...

Il ne faut pas chercher à analyser raisonnablement X-Terminators pour l'apprécier. Cette mini-série est un sommet de wtf et ce troisième épisode le confirme : ça part dans tous les sens, les héroïnes réagissent après avoir subi mais continuent de se battre n'importe comment, improvisant en massacrant leurs adversaires et en faisant tout péter au passage.

Le rebondissement final qui révèle qui est le véritable cerveau de l'affaire depuis le début, à qui Alex livre Wolverine, Dazzler, Jubilé et Boom-Boom est une preuve de plus que ce récit n'obéit à aucune règle et donne au lecteur une suite de péripéties absurdes et hilrantes autant que sanguinolentes. Mais, en même temps, comme on l'a découvert dans le numéro précédent, on sait que notre quatuor de mutantes s'en sont tirées puisqu'elles expliquent leurs actions au conseil de Krakoa. Cependant, on s'interrogera quand même sur la manière dont elles y sont parvenues puisqu'elles comparaissent les mains liées dans le dos par Krakoa, ce qui veut dire qu'elles ont dû commettre de sacrées boulettes...

Le résumé ci-dessus ne donne qu'une vague idée de ce que raconte l'épisode proprement dit cr c'est difficile à retranscrire (et que j'ai voulu ne pas tout dire). On se tape dessus, on fait exploser des tas de trucs (y compris des vampires), on coupe, on lacère, et le sang gicle en quantité déraisonnable à chaque page. Leah Williams n'y va pas avec le dos de la cuiller.

Carlos Gomez lâche aussi les chevaux dans des pages à la dynamite. Comme pourraient le faire Terry Dodson ou Frank Cho, Gomez adore mettre en valeur la plastique avantageuse de ses héroïnes et il ne s'en prive pas, mais sans sombrer dans la vulgarité. Il faut dire qu'avec toute l'hémoglobine qui tâche ce qui leur reste de vêtements, l'érotisme est bien altéré et ce sont autant des pin-ups que des furies dont on suit les exploits.

Ceci étant dir, vous vous demandez certainement pourquoi j'ai jugé que c'était aussi une histoire instructive. Et c'est sur ce plan-là que X-Terminators est sûrement le plus audacieux, le plus original.

Il est fréquent de lire que Marvel est devenu (trop) "woke" avec la création de personnages issues des "minorités ethniques", comme Miles Morales/Spider-Man ou Kamala Kahn/Ms Marvel. Dans le MCU, c'est peut-être encore plus flagrant puisque même Namor est devenu un prince des mers méso-américains, ou que Valkyrie est interprétée par une afro-américaine comme Heimdall avant elle, sans parler des Eternels qu'on a vu incarner par des comédiens venant de partout dans le monde.

L'idéologie "woke" a mauvaise presse, et pour de bonnes raisons me semble-t-il puisqu'on a érigé cette façon de penser en une sorte de dogme pseudo-progressiste. Je n'en suis pas à dire qu'il faut rester entre blancs caucasiens, occidentaux, et ne pas s'ouvrir à la diversité. Mais les partisans du wokisme, sous prétexte d'être "éveillés", voient quand même le mal partout, accusant ceux-ci d'être des colonialistes, ceux-là des racistes systémiques, er d'autres encore d'être sexistes dès qu'on ne pense pas comme eux. Or on peut être progressistes sans être aveuglèment "woke".

Injecter de la diversité et de la tolérance n'est ni une faiblesse ni une force, c'est une volonté. Quand cette démarche est forcée par des courants qui réclament cela comme un dû, alors ça ne peut pas fonctionner car cela revient à imposer une volonté contre une autre. Sans oublier que toute l'idéologie "woke" est tout de même très lestée par une culpabilité quasi-religieuse, où on doit se repentir de fautes (réelles ou supposées) commises par nos aïeux. On ne corrige pas le passé en déboulonnant des statues ou en vandalisant des oeuvres d'art, on ne réécrit pas l'Histoire parce que cela froisse certaines susceptibilités modernes. Il faut assumer ce qui a été fait et faire en sorte que le pire ne se reproduise pas, pas faire comme si tout le monde était responsable, pas croire qu'il y a des bons et des méchants de façon manichéenne.

Ce qui me ramène à X-Terminators et à ses vertus instructives. Car si on lit cette mini-série sans faire attention, alors attention les yeux ! Dans cet épisode en particulier, Jubilé donne un coup dans la poitrine de Boom-Boom et en ricane, soulignant qu'elle a des seins si gros qu'il est impossible de les manquer. Puis ensuite Jubilé et Boom-Boom se mettent à plaisanter sur le gros derrière de Dazzler. Des propos parfaitement machistes, déplacés, graveleux. Sauf que...

Sauf que X-Terminators est écrit par une femme et ça change tout. Rédigé par un scénariste, ces dialogues seraient d'une beaufitude digne d'être dénoncés par des chiennes de garde. Qu'une femme assume ce genre de propos et cherche à faire rire avec autorise le lecteur à s'en amuser sans gêne. Et surtout dynamite le reproche fait à Marvel d'être "woke".

Leah Williams se fiche ouvertement de la bienséance. Elle choisit de rigoler de bon coeur sur les gros nichons de Tabitha Smith ou le gros cul de Alison Blaire tout en charcutant des vampires. Et bon sang, que ça fait du bien de lire ça ! De lire un comic-book aussi inconvenant ! De lire un comic-book mutant aussi peu sérieux ! Tout à coup, c'est comme si Leah Williams ouvrait grand les fenêtres de la déconne tout en faisant semblant d'avertir le lecteur que ce n'était pas pour tout public.

Ce faisant, la scénariste dédouane son dessinateur qui peut dès lors dessiner ces quatre filles girondes en train d'échanger des propos salaces tout en éclatant des vampires et en faisant couler le sang sans retenue. Carlos Gomez n'est jamais vulgaire, mais il ose tout ce que le script de sa partenaire lui fournit comme cette image cartoonesque où Boom-Boom montre sa poitrine en provoquant une explosion (en fait on ne voit donc pas ses seins mais le résultat est encore plus bidonnant).

Malgré tout, il s'en trouvera certainement pour pointer qu'il n'y ait pas par exemple de noirs dans cette histoire ou d'homosexuels, ou que tout cela est simplement bête à manger du foin, que ça n'est pas digne des publications de la franchise X ou de Marvel en général. Il y aura toujours quelque chose qui ne va pas car sans ça, comment vivraient les "woke" pour qui le déclinisme est une profession de foi et l'humanité un échec.

Mais si vous voulez lire un comic-book complètement barré, volontairement wtf, écrit sans aucune bride et dessiné avec vigueur, alors vous vous régalerez en compagnie des X-Terminators ! (Et il est même très possible que vous regrettiez que ça finisse dans deux mois.)

mercredi 30 novembre 2022

JUSTICE SOCIETY OF AMERICA #1, de Geoff Johns et Mikel Janin


Quinze ans après son précédent volume (débuté en 2007), Justice Society of America revient. Enfin ! Et on le doit à Geoff Johns, celui qui était déjà à la manoeuvre la dernière fois, véritable amoureux de cette équipe. Il s'associe à Mikel Janin, dont c'est également le grand retour sur une série majeure. Et le résultat est aussi inattendu que classieux.


26 ans dans le futur. Huntress interroge de manière musclée la mafia de Gotham suite à la disparition de Doctor Fate. Elle est secondée par Salomon Grundy mais personne ne sait où est Khalid Nassour.


Au Q.G. de la J.S.A., Power Girl s'énerve après les nouvelles recrues et leur absence de résultat dans cette enquête. Deux jours plus tard, le corps, momifié, dans un sarcophage, de Nassour est retrouvé.


L'équipe se rend sur place quand elle est attaquée par Per Degaton. Il tue en manipulant le temps tous les membres sous le regard impuissant de Huntress.
 

C'est alors que Catwoman surgit et envoie à sa fille la boule à neige que Batman vola à Rip Hunter. Huntress est projetée dans le passé dont elle voit des moments-clés associés à la JSA défiler...

L'histoire éditoriale de Justice Society of America a toujours été compliquée. Au sein de DC Comics, deux clans se sont affrontés, entre ceux qui aimaient ce qui fut la toute première équipe de super-héros et estimaient qu'elle représentait les fondements de DC ; et ceux qui, au contraire, pensaient que ces personnages appartenaient au passé, qu'il fallait mieux les ranger au placard, les effacer de la continuité comme de vieilles reliques démodées.

C'est ainsi que, fort logiquement, quand survinrent les New 52, DC ignora le JSA puisque dans cette continuité réécrite, les premiers super-héros n'étaient là que depuis cinq ans. On aurait alors pu penser qu'avec le nouveau statu quo de Rebirth l'éditeur allait redonner leur place de fondateurs à ces héros, mais non.

Geoff Johns, dont la carrière est attachée à la JSA autant qu'au renouveau de Green Lantern ou Flash depuis qu'il succéda à James Robinson et David Goyer au tout début des années 2000, avait teasé le retour de l'équipe dans un one-shot consacré à Stargirl (à laquelle il consacre également actuellement une nouvelle série), pour lequel Bryan Hitch devait signer les dessins. Mais cela semblait rester sans lendemain.

Et puis, enfin, il y a quelques mois à peine, DC officialisait le retour du titre Justice Society of America pour ce mois de Novembre avec toujours Johns aux manettes mais avec Mikel Janin comme artiste( Hitch étant reparti chez Marvel entre temps). Cette série a été précédée d'un one-shot, The New Golden Age, au début du mois, qui faisait suite aux événements de Flashpoint Beyond.

Faut-il avoir lu The New Golden Age et même Flashpoint Beyond avant de se plonger dans Justice Society of America #1 ? Disons que ça aide à comprendre d'où sortent certains éléments, certains personnages, certains objets, comme les membres de l'équipe au début ou la boule à neige que lance Catwoman à Huntress (cette boule à neige provient même exactement de Doomsday Clock). Toutefois, il me semble juste de dire qu'on saisit tout sans avoir besoin d'être à jour sur toutes ces précédents histoires.

La question qu'on pouvait vraiment se poser, c'est à quand se situait ce nouveau volume de la série. Et sur ce point, on est très vite renseigné, dès la page 2 : l'action a lieu 26 ans dans le futur, 26 ans à partir de maintenant ("26 years from now"). Dans les comics, le temps est fluctuant, on vit dans une sorte de présent éternel, les personnages ne vieillissent pas, du moins pas à vitesse réelle, donc c'est malin de dire qu'une intrigue démarre 26 ans à partir de maintenant car dans un an, ce sera toujours valable.

Dans ce futur, Batman est mort depuis 8 ans. Il a été tué par un gangster sans intérêt mais que quelqu'un avait dôté de capacités spéciales pour accomplir sa mission. Batman (comme on le voyait dans The New Golden Age) avait eu une fille avec Catwoman, prénommée Helena, et celle-ci, après la mort de son père, a décidé de devenir Huntress pour traquer le meurtrier et poursuivre le travail paternel. Catwoman est encore active, mais davantage pour (sur)veiller sa fille que pour jouer les justicières ou les voleuses.

Helena Wayne/Huntress a donc 28 ans et elle a aussi contribué à refonder la Justice Society of America avec Power Girl. C'est la grosse surprise de cet épisode que de découvrir la nouvelle et très étonnante composition de l'équipe puisque ce sont d'anciens vilains qui siègent autour de la mythique table ronde. On reconnait Salomon Grundy (longtemps adversaire de la JSA mais aussi ami de Starman/Jack Knight) ou Gentleman Ghost (ennemi de Hawkman et Hawkgirl). Mais sinon ce sont des créations originales, comme le fils d'Icicle, le fils d'Harlequin (qui, elle, était une adversaire d'Alan Scott/Green Lantern), Ruby Voskov (fille de Red Lantern, le héros soviétique vu dans The New Golden Age), the Mist (fils de Jack Knight et Nash).

Ensemble et séparément, ils enquêtent sur la disparition de Khalid Nassour/Doctor Fate  qui avait donné rendez-vous à Huntress pour lui confier des infos (sur l'assassin de Batman). Pas de suspense : il sera retrouvé mort, momifié dans un sarcophage. Et la JSA subit alors l'attaque de Per Degaton qui, grâce à ses pouvoirs sur le temps, les abat sans pitié et rapidement. Huntress seule en réchappe grâce à l'intervention de sa mère en étant projeté dans le passé...

Geoff Johns est à son meilleur dans cet épisode. Non seulement parce qu'il ne cherche pas, comme trop souvent dans ses travaux pour DC ces dernières années, à imiter (mal) Alan Moore, mais parce qu'il produit un script à la fois dense et frustrant. C'est en effet un vrai pâge-turner et quand on arrive à la fin, on se dit "déjà ?!", ce qui est bon signe puisque ça signifie qu'on a envie d'en lire plus et vite. En commençant par une histoire dans le futur avec une JSA composée de vilains, il surprend, désarçonne, tout comme il le fait en tuant Doctor Fate (pourtant un des magiciens les plus puissants du DCU). Il s'attache aussi et enfin à suivre non pas une équipe mais un personnage, Hintress, qui, sur la couverture, a à ses pieds le casque de Jay Garrick, celui de Fate, la masse de Hawkman, la lanterne de Alan Scott : une image puissante, dramatique, qui suggère que la série va expliquer ce qui est arrivé à la JSA historique. Ou comment expliquer le futur en explorant le passé.

En étant renvoyé dans le passé, Huntress voit défiler sur une double page (dessinée par Scott Kolins, Brandon Peterson, Steve Lieber - Jerry Ordway signe aussi une page plus tôt sur des actualités du passé) des moments qui vont sans doute être expliqués dans les prochains épisodes et participer à la résolution du mystère. C'est un procédé cher à Johns que de teaser le programme à venir de manière cryptique mais excitante. En tout cas, que les fans de la JSA classique soient rassurés, tout indique qu'on reverra Jay Garrick, Alan Scott, Wildcat, Doctor Fate (Kent Nelson), Hawkman et Hawkgirl, Starman (Ted Knight). Et leurs héritiers - car c'est de tout temps le sujet essentiel de Justice Society of America.

On ne saura jamais à quoi aurait ressemblé la série dessinée par Bryan Hitch, mais on ne perd pas au change avec Mikel Janin. L'artiste espagnol a connu les sommets avec ses runs sur Grayson puis Batman (par Tom King les deux fois). Mais depuis il paraissait avoir du mal à s'imposer. Peut-être aussi que DC estimait qu'il était justement trop associé à Batman. L'ironie du sort, c'est qu'il revient sur une série avec la fille du dark knight en vedette...

Janin, en tout cas, a de quoi briller à nouveau et, même si, donc, il laisse quelques pages à des confrères sur ce premier épisode, il réalise une prestation excellente. Son trait din et élégant fait merveille, son découpage précis et dynamique sied parfaitement à un script nerveux. Il n'est pas du tout à la ramasse et s'est investi jusque dans les characters designs (celui d'Huntress en particulier, très classe). Il nous gratifie de pages intenses, raccord avec ce que raconte Johns (visiblement très heureux de l'avoir comme collaborateur, comme il l'a expliqué en interview).

Pour ne rien gâcher, c'est Jordie Bellaire qui s'occupe des couleurs et elle participe grandement à la réussite de ce premier épisode avec une palette nuancée le plus souvent, mais aussi vive à d'autres moments, qui est dans la ligne de qu'elle a fait sur The Nice House on the Lake (en moins radical cela dit). Johns, Janin, Bellaire : y a pas à dire, ça a de la gueule.

Parce que ces trois-là ont réussi à surprendre tout en donnant des gages pour la suite, ce retour de Justice Society of America promet beaucoup et comble même ceux qui attendaient désespérement le retour de ce titre emblématique.

mardi 29 novembre 2022

LES GARDIENS DE LA GALAXIE : JOYEUSES FÊTES !, de James Gunn


Guardians of the Galaxy : Holidy Special (en vo) est un court métrage écrit et réalisé par James Gunn. Ce programme est semblable dans son format (trois quarts d'heure environ) à Werewolf by Night diffusé en Octobre dernier, mais cette fois il s'inscrit dans la continuité du MCU, comme un avant-goût du Volume 3 des Gardiens de la Galaxie qui sortira en Mai 2023 (en France). Un intermède sympa, drôle et touchant.


Désormais installés à Knowhere qu'ils ont racheté au Collectionneur, les Gardiens de la Galaxie retapent l'endroit. Noël approchant, Kraglin Obfonteri raconte à Mantis, Drax, Nebula et Rocket Raccoon que cette période déprime Peter Quill car, enfant, Yondu ne voulait pas qu'on en fasse une fête. De plus, la disparition de Gamora mine le moral de Star-Lord.


Mantis, qui n'a pas avoué à Peter qu'ils ont le même père (Egp - affronté dans le Vol. 2) et qu'ils sont donc frère et soeur, convainc Drax d'aller sur Terre pour trouver le seul cadeau susceptible de ragaillardir leur ami : Kevin Bacon, dont il loue les exploits légendaires. Mais sans indices sur l'endroit où il habite, ils errent sur le Walk of Fame, dans un night club avant qu'une guide touristique ne leur indique qu'il demeure à Beverly Hills.


Drax et Mantis enlèvent Kevin Bacon après avoir neutralisé les forces de police qu'il a appelées au secours et rejoignent Knowhere dans leur vaisseau spatial. mais en reoute, ils comprennent que leur cadeau n'est pas un héros mais un acteur et Mantis utilise ses pouvoirs pour le rendre plus docile.


Peter Quill découvre son "présent" et est très contrarié. Mais Kevin Bacon est convaincu par Kraglin de rester pour la fête que les Gardiens ont préparée. Groot et Nebula distribuent les cadeaux achetés sur Terre par Mantis et Drax avec l'argent de Kevin Bacon avant que celui-ci ne soit ramené chez lui. Mantis trouve alors la force de dire à Peter leur lien de parenté.

J'avais beaucoup aimé Werewolf by Night, le premier programme spécial produit pour Dusney +, et j'espérai vivement que Kevin Feige développe d'autres courts métrages comme celui-ci, plutôt que de s'entêter à mettre en chantier des séries qui, une fois sur deux, s'avèrent très décevantes. Un an après Hawkeye, qui se déroulait déjà durant les fêtes de fin d'année, voici donc Guardians of the Galaxy : Holiday Special (Joyeuses fêtes ! en vf).

Tourné pendant les prises de vue des Gardiens de la Galaxie Volume 3 (qui sortira en France en Mai 2023), ce projet tenait à coeur à James Gunn, grand fan d'un format identitique pour Star Wars (Du Temps de la Guerre des Etoiles) diffusé en 1978. Soiuvent considéré comme un nanar, il est devenu culte auprès des fans de la saga avec les années.

Ce qui est très malin de la part de Gunn, c'est d'avoir collé à l'esprit de l'objet qui l'a inspiré. On sent que tout ça a été filmé rapidement, avec peu de moyens, et surtout en respectant de manière quasi-fétichiste aux clichés du genre. Tout est parfaitement inoffensif, bon enfant, avec un esprit tendrrmeent loufoque. Plus Disney que Disney.

Du coup, James Gunn coupe l'herbe sous le pied des grincheux qui ne peuvent critiquer son court métrage en l'accusant d'être trop gentil, mièvre, puisque c'est précisément le but avoué, recherché. Il en restera toujours pour râler et dire que c'est trop sucré, que ça ne ressemble pas aux Gardiens de la Galaxie (ceux de Dan Abnett et Andy Lanning, portés aux nues pour ne pas avoir à dire du bien de ceux de Brian Michael Bendis). Mais laissons ces fâcheux sur le côté.

Car j'ai bien aimé ce Joyeuses fêtes !, qui est drôle, bienveillant, absurde et touchant aussi. Le scénario tient sur un post-it mais avec une dinguerie vraiment divertissante. Enlever Kevin Bacon pour l'offrir à Peter Quill qui a parlé de lui à ses amis comme s'il était un héros fantastique avant que les Gardiens ne comprennent qu'il ne s'agit que d'un acteur (ce qui les irrite car ils l'assimilent à un usurpateur) est extra. Et James Gunn a eu de la chance que l'acteur accepte de se moquer de lui-même comme ça (même si, apparemment, il avait prévu un plan B en cas de refus, mais ça aurait été vraiment dommage).

Mantis et Drax, qui ont été très réécrits dans les films du MCU par rapport à ce qu'on sait d'eux dans les comics, sont ici deux pieds nickelés sensationnels, enchaînant gaffe sur gaffe sans se rendre compte de l'énormité de leur projet. Et Pom Klementieff et Dave Bautista s'en donnent à coeur joie pour incarner ces deux imbéciles heureux, sûrs de leur affaire.

Bien entendu, le format du téléfilm ne donne guère de temps d'écran aux autres Gardiens, en dehors de Chris Pratt, curieusement éteint. On découvre un Groot qui a changé d'apparence (plus vraiment l'ado boudeur du Vol. 2, mais plus baraqué), Nebula toujours aussi ombrageuse mais qui fait un cadeau étonnant et très amusant à Rocket.

On a aussi droit à deux scènes en animation que Gunn justifie en expliquant que c'est encore un clin d'oeil au Holiday Special de Star Wars mais aussi parce que c'était la meilleure manière de montrer Peter jeune et de saluer Michael Rooker (l'interprète de Yondu, dont le personnage est mort dans le Vol. 2). En prime, on apprend enfin que Mantis et Peter sont demi-frère et soeur (leur père commun étant Ego, qu'ils ont affronté dans le Vol. 2 - vous l'aurez compris, il faut avoir vu ce Vol. 2 avant).

Sans prétention mais très rafraîchissant, Les Gardiens de la Galaxie : Joyeuses Fêtes ! confirme que Disney + a tout intérêt à continuer dans cette voie. Surtout que dans ce cas précis, le réalisateur-scénariste a prévenu que le Vol. 3 serait son dernier projet chez Marvel (puisqu'il est désormais en charge du DC Cinematic Universe) et surtout serait une histoire plus dramatique.  

samedi 26 novembre 2022

THE HUMAN TARGET #9, de Tom King et Greg Smallwood


J'ai gardé, en quelque sorte, le meilleur pour la fin avec ce neuvième épisode de The Human Target. Où il est donc question de Batman... Ou pas. Car le coup de maître de Tom King dans ce numéro consiste à jouer aussi bien avec les nerfs de Christopher Chance qu'avec ceux du lecteur. Cette pirouette magistrale est une fois encore somptueusement mise en images par Greg Smallwood.


Ce matin-là, Ice se réveille la première. Chance ne bouge pas. Elle commence à s'inquiéter, prend son pouls. Il est mort. Elle lui fait un massage cardiaque et du bouche-à-bouche.


Après avoir repris connaissance dans l'infirmerie du Dr. Midnight, Chance emmène Ice en balade hors de la ville. Il est nerveux, lui avoue qu'il n'a plus que quatre jours à vivre.


Une halte dans un bar sur la route ayant mal tourné, Ice et Chance repartent. Elle provoque une sortie de route pour savoir ce qui le préoccupe. La voiture ne redémarre pas.


Dans le désert environnant, Ice façonne une maison en glace. Chance consent enfin à lui dire ce qui le tracasse : il attend Batman car il pense que ce dernier sait pour ce qui est arrivé à Guy Gardner...

Quand j'ai écrit sur la mini-série Batman : Killing Time de Tom King et David Marquez, paru de Mars à Août dernier, et qui m'avait franchement déçu, j'espérai que le scénariste saurait s'éloigner pour un temps du dark knight sur lequel il ne me semblait plus avoir grand-chose d'intéressant à dire. Bien entendu, c'était un voeu pieux.

Depuis, avec Mitch Gerads, King a inauguré une collection de one-shots sous le titre Batman : One Bad Day qui met au premier plan un de ses ennemis emblématiques et il a consacré son épisode au Sphinx (The Riddler) dans un récit de 64 pages. Et donc pour ce neuvième chapitre de The Human Target, comme la couverture l'indique, revoilà la chauve-souris.

Sauf que ce n'est pas aussi simple. Batman figurait parmi les membres de la Justice League International, suspectés d'avoir voulu tuer Lex Luthor et d'avoir involontairement empoisonné Christopher Chance. Il est était donc prévu que ce dernier finisse pas croiser la route du caped crusader. Mais entre temps, l'histoire a pris des directions imprévues.

D'abord, il semble bien que le coupable de la tentative de meurtre et de l'intoxication de Chance ait été Guy Gardner. Lequel a été tué par Ice et Chance. Le mois dernier déjà, Red Rocket interrogeait Chance sur la disparition de Gardner sans parvenir à le faire parler - il se faisait mystifier à l'issue de l'épisode. The Human Target n'est plus une série sur la quête de Christopher Chance de trouver celui qui l'a accidentellement condamné. C'est devenu une mini-série sur celui qui allait confondre Chance (et Ice) pour le meurtre de Guy Gardner.

Dans ces conditions, la rencontre entre Chance et Batman est totalement bouleversée : Chance ne questionnera pas Batman sur Lex Luthor, il s'attend désormais à ce que Batman l'interroge sur la disparition de Guy Gardner.

Avant cela, l'épisode s'ouvre sur une scène glaçante. Ice trouve Chance mort dans son lit. C'est une piqûre de rappel terrible sur ce qui attend Chance. Sans un mot, Greg Smallwood fait des prodiges pour narrer ce moment : Ice se réveille, Chance ne bouge pas mais on suppose comme elle qu'il dort encore profondément. Pourtant très vite, comme Ice, un malaise nous saisit. Elel prend son pouls et comprend. Elle commence à essayer de le réanimer. Sans succès.

Smallwood saisit les expressions, les gestes avec virtuosité et justesse. La valeur de chacun de ses plans, la rigueur du découpage, le rythme même de la scène nous saisissent à la gorge. On partage la panique, le désarroi de Ice et on entrevoit pour la première fois, véritablement, la fin de la Cible Humaine. Comme Tom King n'avait pas hésité à tuer Adam Strange un épisode avant la fin de Strange Adventures, on se dit qu'il est bien capable de faire mourir Christopher Chance quatre épisodes avant la fin de The Human Target, laissant Ice seule au pied du précipice.

Chance se réveillera quand même dans l'infirmerie du Dr. Midnight et plus tard il avouera que ce dernier ne l'a pas guéri du poison qu'il a ingéré mais qu'il lui reste seulement quatre jours à vivre. Un choc pour Ice. Qui remarque toutefosi comme nous que le comportement de Chance est bizarre. Sa voix-off nous informe sur son état d'esprit : il se sent suivi - ou plutôt, pour être exact, il s'attend à l'être. Mais sans remarquer quoi que ce soit. Qui peut filer un homme aussi aguerri à la filature comme lui sans se faire remarquer ? Batman bien sûr.

Tom King va nous passer sur le grill, Chance et le lecteur. Un client dans un diner sur la route ? Ne serait-ce pas Batman déguisé ? Chance perd ses nerfs et flanque un coup de poing à l'homme qui tombe au sol sans se relever. Ce n'est pas Batman. Ou alors il simule. Ice presse Chance de sortir et de repartir. Elle sera obligée de provoquer un accident pour forcer Chance à se confier sur ce qui le tracasse.

Mais bien entendu, Chance ne va pas parler tout de suite. Il noie le poisson. Smallwood utilise des couleurs chaudes : les deux personnages sont dans le désert, sous un soleil de plomb, leur véhicule en panne. Le dessinateur illustre le plus commun et le plus délicat : une conversation où les deux interlocuteurs tournent autour du pot, évitent le sujet qui fâche, esquivent. Il est question de surnoms : Ice n'aime pas le sien, simplement attribué en relation avec son pouvoir. D'où Chance tient-il le sien ? Il l'explique et ça tombe également sous le sens. Puis l'échange se poursuit, alors qu'ils s'enfoncent dans la sierra.

Smallwood, dont l'intelligence narrative sert si merveilleusement le script de King, l'imite en alternant plans lointains (où on voit les deux personnages marcher côte à côte) et très rapprochés (sur les yeux, les mains), à mesure que leurs propos se font plus intimes. Car Ice et Chance comparent leurs ressentis sur leurs fins : Ice est morte puis elle est revenue. Chance va mourir et ne reviendra vraisemblablement pas; Chacun s'accorde à dire que ça fait mal, pas tellement de mourir, mais de savoir qu'on va mourir et qu'on va perdre des amis, l'amour, le fait même d'être de ce monde.

Smallwood, encore, toujours, s'offre uen double page pour montrer la maison de glace que Ice façonne en plein désert pour se protéger du soleil et passer la nuit qui arrive. A l'intérieur, enfin, Chance prononce le nom de Batman. Toute la journée, il a cru qu'il les rattraperait parce qu'évidemment, s'il y a bien quelqu'un qui découvrira ce qu'ils ont fait à Guy Gardner et les confondra, c'est lui, le meilleur détective du monde. Mais Batman ne s'est pas montré et cela vrille les nerfs de Chance. Ice non plus, maintenant, n'est plus sereine : elle sait elle aussi que Batman les coincera. La question demeure : à quand ? Et une autre suit : pourquoi ne l'a-t-il pas encore fait ? 

En attendant Batman, pour paraphraser Samuel Beckett. Je ne vous dirai pas ce qu'il en est. King joue trop bien avec nous et Chance pour que je lui grille la politesse. Cet épisode est vraiment, une nouvelle fois, une leçon de storytelling. Smallwood doit dessienr une longue discussion, avec très peu d'action, et il réussit à le faire avec une intelligence, une maîtrise qui laissent pantois, qui n'ennuie jamais. On est sur le qui-vive pendant la quasi-trentaine de pages que fait cet épisode, mesurant à quel point la série a basculé vers autre chose que son argument initial.

Il est aussi très probable que la mini-série ne mettra pas en scène les douze suspects présentés dans le premier épisode (en parlant de sa prochaine production, Danger Street, qui débute le mois prochain, King a avoué n'être pas prêt à réécrire Mister Miracle, un des membres de la JLI. Je doute aussi qu'on voit Captain Atom, mais je peux me tromper.). Le dixième épisode va confronter Chance à G'nort, membre du Green Lantern Corps (donc en relation avec Gardner) et les couvertures des n° 11 et 12 laissent planer le doute sur leur contenu (avec à nouveau Ice et Chance au premier plan).

La mort et la vérité sur les actes de Chance sont désormais au coeur de The Human Target. Pour ce héros atypique qui est employé pour être confondu par ceux qui le recrutent, il semble bien qu'il soit plus que jamais dans le viseur après avoir cherché qui l'a visé.