dimanche 23 mai 2021

NIGHTWING #80, de Tom Taylor et Bruno Redondo


Nightwing est la série qui met tout le monde d'accord. C'est un miracle. Mais il a une explication simple : ses auteurs actuels aiment leur personnage et ça se sent. Ce plaisir à animer le héros est communicatif pour le lecteur qui a plaisir à lire ses aventures. Tom Taylor et Bruno Redondo le prouveent une fois encore avec ce 80ème épisode, parfait, et qui se suffit à lui-même au point de ne même pas avoir besoin de fêter spécialement ce numéro.


Dick Grayson est réveillé par deux policiers de Blüdhaven qui l'accusent du meurtre de Martin Holt, l'homme à qui il avait offert (avec le reste du voisinage) à manger la veille au soir. Le fils de la victime est introuvable. Heureusement, Barbara Gordon fournit un alibi à Dick.
 

Pour résoudre ce mystère, Nightwing fait appel à Tim Drake/Red Robin. Il lui confie la mission d'infiltrer le campement sauvage qu'il a découvert et qui sert de refuge à plusieurs orphelins, qui, partagent le fait d'avoir perdu leurs parents à cause d'un mystérieux tueur en série.


Tim retrouve Eliot Holt, le fils de Martin mais deux hommes de main de Blockbuster viennent rançonner les enfants. Nightwing intervient avec Red Robin pour neutraliser ces fripuilles mais un incendie se déclare dans le campement.


Red Robin évacue les enfants tandis que Nightwing cherche à localiser le point de départ du feu. Lorsqu'il le fait, il tombe nez à nez avec le pyromane qui se trouve être le tueur en série, Heartless...

Et si le secret pour réussir une série et gagner le coeur de ses lecteurs résidaient dans le simple fait pour ses auteurs d'aimer leur sujet et leur héros ? C'est en tout cas l'explication la plus évidente quand on lit Nightwing depuis que Tom Taylor et Bruno Redondo l'ont pris en charge. La série revenait de loi, après des débuts pourtant divertissants au début de l'ère Rebirth sous l'égide de Tim Seeley, suivis par une prestation moyenne de Benjamin Percy et enfin un run à oublier commis par Scott Lobdell. Mais cette fois, c'est la bonne, les planètes sont alignées et tout le monde aime Nightwing.

Par hasard, cette semaine, le site spécialisé Newsarama a dévoilé un projet de reprise du titre en 2011 par James Tynion IV et Mikel Janin : à cette époque, à l'issue de l'event Forever Evil (de Geoff Johns et David Finch), Dick Grayson est censé avoir été tué par Owlman, membre de la Ligue d'Injustice. Tynion imagine une série où l'ancien sidekick de Batman adopte une nouvelle identité pour intégrer la police mais aussi poursuivre son activité de justicier pourchassant Owlman avant de découvrir l'existence d'un nouveau Nightwing. Mais le pitch est rejeté au profit de celui de Tim Seeley et Tom King pour Grayson, réinventant Dick Grayson en super-espion (Mikel Janin en assurera les dessins), une des grandes réussites de l'ère New 52.

Quand DC inaugure l'ère Rebirth, Tim Seeley poursuit son travail et organise le retour de Nightwing. Mais le scénariste semble à bout de souffle, en tout cas il ne renoue pas avec l'énergie de Grayson (on mesure alors certainement l'apport de Tom King). A la suite de Seeley, donc, rien de bien excitant.

Tom Taylor est lui devenu, entretemps, un auteur en plein boum chez DC, notamment grâce à l'adaptation du jeu vidéo Injustice, où il collabore déjà avec Bruno Redondo, puis avec son Elseworlds DCeased (et ses suites et spin-off). Marvel l'emploie aussi et il contribuera de manière essentielle à faire de Laura Kinney/X-23 une nouvelle version de Wolverine, au point qu'elle fera partie de l'équipe des X-Men dans la série à paraître en Juillet prochain.

Rien ne laissait deviner que Taylor s'intéressait à Nightwing, surtout après un run abrégé mais marquant sur Suicide Squad (toujours avec Redondo). Pourtant DC a eu le nez creux en lui confiant le personnage (alors que la rumeur courait que Scott Snyder le convoîtait). Car Taylor a eu à coeur, semble-t-il, de restaurer la réputation d'un personnage malmené : presque tout le monde avait oublié que Dick Grayson était là depuis 1940, ce qui en fait un des héros les plus anciens de DC.

Et c'est sans doute là le miracle : animer Nightwing comme s'il était un personnage tout neuf, totalement accessible, doté d'un passé mais jamais écrasé par lui. Tout dans les épisodes de Taylor possède une fraîcheur jubilatoire. D'ailleurs, ce n'est pas sans doute pas un hasard si l'intrigue tourne autour d'enfants perdus, privés de leurs parents à cause d'un tueur en série. Nightwing a trouvé une nouvelle jeunesse, qui le rend irrésistible. Pour moi, la série renoue avec l'esprit qui traversait le run de Mark Waid et Chris Samnee sur Daredevil, quelque chose de bondissant, d'aérien, mais aussi de palpitant, un parfum de Silver Age mais sans nostalgie.

Taylor invite ce mois-ci Tim Drake alias (Red) Robin pour prêter main forte à Dick Grayson : ce n'est pas juste une guest-star ou du fan-service, le successeur de Grayson auprès de Batman joue un rôle pertinent. Barbara Gordon est encore là et là aussi, Taylor le justifie, il aime le personnage mais l'utilise intelligemment, en lui donnant des scène savoureuses. L'action est dense, dynamique, avec des moments jouissifs. Comment ne pas tomber sous le charme ?

Et puis donc il y a Bruno Redondo. L'avantage, c'est qu'il connaît bien Taylor, leur duo est rodé, c'est évident. Le scénariste connaît les forces du dessinateur et ce dernier sait mettre en valeur le script de son partenaire. De ce point de vue, l'osmose est absolue : on a ce sentiment grisant d'assister à une sorte de ping-pong entre deux collaborateurs qui s'entendent parfaitement et cette complicité aboutit à des pages implacables.

Il n'y a pas une scène où Redondo ne touche pas juste. Sa maîtrise du découpage et de la composition lui autorise toutes les audaces, il prend son pied et nous aussi. Qu'il s'agisse du dialogue entre Babs, Dick et les flics (avec un "gaufrier" malin), de la traversée de Blüdhaven avec Red Robin, ou de l'affrontement contre les sbires de Blockbuster (une page suffit, mais quelle page), vous lisez ça avec un sourire permanent. C'est vrai du comic-book comme on l'aime, à son meilleur. Croyez-moi, dans ces moments-là, vous oubliez les guéguerres grotesques sur le fait d'être fan de Marvel ou DC et vous dégustez, vous savourez. C'est de la Haute Couture, de la grande cuisine.

J'adorerai que Marvel publie une série qui donne autant de fun, de joie, ça équilibrerait les choses, mais en ce moment je ne vois pas d'équivalent à Nightwing chez la "Maison des Idées". En prime, en se déroulant à Blüdhaven, Nightwing est préservé car elle ne se situe pas dans l'entourage des Bat-titles (donc elle ne sera pas impliquée dans le futur crossover Fear State). Tom Taylor et Bruno Redondo peuvent bosser tranquilles et continuer à nous régaler.

samedi 22 mai 2021

CATWOMAN #31, de Ram V et Fernando Blanco


Catwoman #31 marque une étape importante pour la série mais aussi le futur des Bat-titles, car DC a annoncé cette semaine un crossover à paraître cet Automne : Fear State. Si jusqu'à présent, Catwoman semblait évoluer à la marge des autres parutions en lien avec Batman, cette fois Ram V s'inscrit dans un plan d'ensemble mis en place par James Tynion IV. Toutefois, cela n'impacte pas la singularité du titre ni l'efficacité de son intrigue. Et Fernando Blanco livre comme toujours de magnifiques planches (avant de souffler un peu).
 

Après s'être fait inviter à la soirée donnée par le collectionneur Siddhart Roy, Selina Kyle profite de la confusion générée par le vol d'un tableau d'Edgar Degas, pour accéder à la pièce où est retenue Poison Ivy. Elle la libère et organise son exfiltration avec ses complices.


L'opération, menée sans discrétion à partir de là, s'achève par un face-à-face entre Roy et Catwoman, sur le point de fuir à son tour. La perte de Poison Ivy, alors qu'il avait promis à Simon Saint de s'en débarrasser, pousse Roy au suicide.


Simon Saint apprend la mort de Roy et réagit rapidement. Il charge Rhea, sa tueuse, d'éliminer Catwoman et Poison Ivy sans délai. Pendant ce temps, il va s'employer à presser la mairie pour instaurer le programme du Magistrat, dont la première mission sera de purger le quartier d'Alleytown.


Selina Kyle retrouve le mystérieux informateur qui lui avait indiqué où trouver Poison Ivy et qui lui fournit une planque pour cette dernière, dans une église désaffectéee. Lorsque Selina demande à Shoes, qui veille sur Ivy où est Leo, elle l'ignore. Le malheureux est prisonnier du Père Vallée...

La couverture nous met déjà la puce à l'oreille : quelque chose va changer. En effet, Joelle Jones a cédé sa place de cover-artist à Robson Rocha (Jones sort cette semaine le premier épisode de sa mini-série Wonder Girl, Rocha n'a plus aucune série à dessiner). Voilà pour la façade.

Depuis qu'il a repris en main la série Catwoman, Ram V a profité à fond du rebattage des cartes voulu par James Tynion IV, qui a décidé de séparer la féline fatale de Batman pendant un an, une pause pour que les deux amants réfléchissent à leur couple (et certainement pour annuler, à terme, le statu quo établi par Tom King et donc rendre la mini Batman/Catwoman hors continuité). Catwoman évoluait donc à la marge des Bat-titles, sans être impactée par les événements relatés dans Batman ou Detective Comics, mais encore à proximité du dark knight.

Pourtant, lorsqu'on lit ou même survole les séries Batman, Detective Comics, Harley Quinn, on constate que la figure de Simon Saint est récurrente. Ce milliardaire à l'origine du programme du Magistrat, dont on a vu l'aboutissement durant l'event Future State, manoeuvre patiemment pour purger Gotham de ses vigilants, tout en s'employant à convaincre le maire Nakano, et avec l'aide de l'Epouvantail (qui travaille à créer un climat d'insécurité dans la ville de Gotham, pour que ses habitants adhérent au projet de Saint).

Mais ce mois-ci, Catwoman est rattrapée par cette conspiration. Ram V en a fait la protectrice d'Alleytown, en écartant divers caïds et en rassemblant des enfants errants. Puis dernièrement elle a secouru le Sphinx et a été mise sur la piste de Poison ivy, dont les pouvoirs végétaux ont permis la fabrication d'une nouvelle drogue. Guidée par un indicateur mystérieux, elle a localisé Ivy chez un collectionneur, Siddhart Roy à la réception duquel elle s'est invitée sous un faux nom.

La moitié de l'épisode est narrée de manière déconstruite et on apprend comment Selina/Catwoman a dérobé un tableau de Degas chez Roy pour crééer une diversion à la faveur de laquelle elle a libérée et exfiltrée Poison Ivy. En relatant ses manigances à Siddhart Roy, Catwoman, sur le point de fuir, prouve à quel point elle est une cambrioleuse de génie. Mais son récit s'achève sur une note dramatique quand Roy préfére se suicider plutôt que de subir le courroux de Simon Saint, son partenaire en affaires, à qui il avait promis de se débarrasser d'Ivy.

Simon Saint fait donc son entrée dans la série et la vie de Catwoman, même si elle ne sait rien de lui. Ram V consacre les pages suivantes à cet homme qui envoie alors sa tueuse, Rhea (celle-ci qui avait failli éliminer le Sphinx), supprimer Catwoman et Ivy. La chasse est ouverte et Saint n'entend pas en rester là : Alleytown sera le premier quartier de Gotham qu'il nettoiera avec son programme du Magistrat. C'est ce qui a été raconté dans Future State : Catwoman.

Mine de rien, c'est bien fichu. Tout cela a été amené de manière quand même subtile, même s'il était prévisible que Catwoman serait impliquée à un moment ou à un autre tant James Tynion (dans Batman), Mariko Tamaki (dans Detective Comics) et Stephanie Phillips (dans Harley Quinn) tiraient tous dans la même direction. DC a officialisé le crossover intitulé Fear State pour cet Automne, auquel participera aussi John Ridley (avec The Next Batman, pour lier futur et présent dans cette intrigue). Je reste néanmoins prudent car je n'aime guère les crossovers (je préférerai que les séries existent sans devoir être réunies pour des sagas), mais le projet est cohérent et séduisant.

Visuellement, Fernando Blanco s'apprête à faire un court break (il sera remplacé par Evan Cagle, dont j'ai vu quelques planches prometteuses en avant-première). Il livre des planches encore une fois superbes, où sa complicité avec Jordie Bellaire aux colueurs est éblouissante. Le découpage de la première partie de l'épisode est magistral car le lecteur n'est jamais perdu dans la narration à rebours. Tout est mené sur un rythme soutenu mais avec un souci de lisibilité remarquable.

La seconde partie de l'épisode ne déçoit pas non plus. Blanco soigne les décors, qu'il s'agisse du bureau nid d'aigle de Simon Saint avec l'hologramme du quartier d'Alleytown. Il donne à Rhea une présence inquiétante à souhait, qui rappelle celles des répliquants dans Blade Runner. Puis la scène dans l'église abandonnée avec Ivy (qui ne semble plus avoir toute sa tête) possède elle aussi un magnifique écrin, avec des compositions de plans impeccables. Blanco fournit une prestation discrète mais très aboutie, c'est un plaisir pour les yeux, et un parfait complément au scénario de Ram V.

Les prochains mois s'annoncent mouvementés pour Catwoman et riches sur le plan éditorial (ave entre autres un Annual, qui dévoilera les origines du Père Vallée). Mais la série est entre de bonnes mains, de quoi poursuivre l'aventure en confiance.

vendredi 21 mai 2021

JUSTICE LEAGUE #61, de Brian Michael Bendis et David Marquez / JUSTICE LEAGUE DARK, de Ram V et Xermanico


Le mensuel Justice League s'est imposé à moi comme le seul dont le double programme est le plus intéressant de la nouvelle proposition éditoriale de DC; Les deux séries, Justice League et Justice League Dark, sont de qualité (presque) égale, au point que je serai prêt à payer plus pour avoir le même nombre de pages pour chaque épisode. Les intrigues de Brian Michael Bendis et Ram V et les dessins de David Marquez et Xermanico garantissent un plaisir de lecture indéniable.


En débarquant sur la terre natale de Naomi, la Ligue de Justice est dispersée. Black Canary est prise à parti par des indigènes menaçants contre lesquels elle déploie son cri. Et elle s'aperçoit alors que celui a gagné en puissance dans cet environnement.


Mais tout le mondee n'a pas cette chance. Naomi la première, qui se rend compte que ses pouvoirs sont sévèrement déréglés et qui s'en remet à Batman pour la rassurer. Toutefois, ce dernier est vite inquiété par un appel de détresse de Superman.


Brutus attaque Superman et lui inflige une raclée à laquelle assistent, médusés, ses acolytes de la Ligue. Black. Pendant ce temps, Aquaman n'est pas non plus au mieux et il perd connaissance avant d'être récupéré par des alliès de Brutus.


Batman sonne le rappel des troupes et, rejoint par Hawkgirl, Green Arrow, Black Canary et Naomi, se lance au secours de Superman. Mais ils sont devancés par Black Adam qui somme Brutus de se rendre sans délai...

Au sujet de Brian Michael Bendis, il est souvent dit qu'il ne sait pas, n'a jamais su écrire de team-books, et même, tenez-vous bien, qu'il massacre ceux auxquels il touche (rien que ça...). Pourtant, son transfert chez DC semblait avoir adouci beaucoup de ses détracteurs, qui ont apprécié ses runs sur Superman et Action Comics. De quoi être indulgent avec sa reprise de Justice League ?

Ne rêvons pas. Tout n'est cependant pas à jeter dans les remarques émises ici ou là. Brutus est un méchant bas de gamme, et cet élément plombe l'intrigue pourtant efficace. C'est dommage parce que, par ailleurs, assister au déréglement des pouvoirs de quelques membres de la Ligue sur le monde de Naomi introduit une dose d'inconnu assez accrocheuse. Et voir Superman se faire rétamer ajoute du suspense (quand l'homme d'acier est mis k.o., c'est que le reste de l'équipe peut se faire du souci).

En fait, la limite de Bendis sur ce début de run (mais qui risque fortement quand même de décourager de continuer au-delà de ce premier arc), c'est qu'il ne force pas son talent. Il produit un comic-book popcorn, comme on parle de popcorn movies pour désigner des longs métrages divertissants mais guère mémorables. Ce qui faisait la force, sinon l'intérêt de Bendis avec ses séries d'équipe chez Marvel, c'était, selon moi, leur dimension familiale, au sens d'une famille choisie, une famille de coeur, et cela absent dans la Justice League qui est et reste avant tout un groupe d'individus se rassemblant, selon la formule consacrée, pour affronter des menaces qu'un seul de ses membres ne pourrait vaincre seul. A par le coupe Green Arrow-Black Canary (qui n'a pour l'instant pas eu l'occasion de briller), il n'existe par au sein de la Justice League de fraternité, et sous la plume de Bendis (comme d'autres auteurs avant lui), les héros apparaissent davantage comme des collègues ou des camarades que comme des amis ou une famille. Je le regrette, ça me manque, ça ne rend pas la série très attrachante.

David Marquez a pris un parti risqué pour dessiner la série. Son découpage et ses compositions sont hyper dynamiques, de sorte que la puissance de certains héros (ou la faillite d'autres) est parfaitement traduite. Mais il le fait au détriment des décors, ce qui est regrettable. Certes, représenter un monde désolé par une guerre entre surhommes est un challenge car il est aisé de tomber dans les clchés et sans doute Marquez s'efforce-t-il de trouver une solution, mais on sent qu'il n'est pas très à l'aise (alors que dans un environnement urbain, c'est un artiste qui utilise l'infographie de manière très intelligente).

La colorisation de Tamra Bonvillain continue aussi de m'interpeler. Elle s'occupe également de celle de Wonder Woman et on retrouve les mêmes soucis de colorimétrie, avec parfois des teintes criardes assez embarrassantes. Problème s'impression ? Ou choix de palette peu heureux ? La répétition aurait tendance à me faire pencher en faveur de la seconde option puisque Bonvillain (ab)use du rose par exemple sur ces deux titres, une couleur qui passe de toute façon mal. Mais pas que : les cheveux blonds de Black Canary sont trop jaunes aussi, ça manque trop de nuances en général.

Espérons que ces défauts visuels seront vite corrigés. Parce que, pour le reste, n'en déplaise aux grincheux, c'est très rythmé, et cette nouvelle ère pour la Justice League tranche avec bonheur avec la précédente menée par Scott Snyder (et son interminable feuilleton avec Lex Luthor, le Batman-qui-rit et Perpétua).   

*



Zatanna, John Constantine, Bobo et Etrigan viennent en renfort à Ragman dans la librairie où il affrotne les monstres invoqués par Merlin dans les livres de José-Luis Borgès. La situation réglée, Bobo déduit que le magicien doit chercher un grimoire plus puissant pour une prochaine attaque plus virulente.


Tandis que la Justice League Dark investit la Bibliothèque de Babel à la recherche de l'ouvrage, Ser Elnara Roshtu d'Anatolie, le treizième chevalier de la table ronde trahi par Merlin, se remet de ses blessures et part pour Gotham en vue d'arrêter le magicien...

Comme je l'écrivais en introduction de cette entrée, je serai volontiers prêt à payer 6 $ pour une revue de quarante pages et donc un épisode complet de Justice League et un autre de Justice League Dark car ce second titre mérite vraiment plus d'espace. Ou alors que DC lui accorde son propre mensuel, comme avant l'intermède Future State.

En l'état, c'est très frustrant à lire car on voit bien que Ram V développe une intrigue solide et captivante qui doit découper à contrecoeur au bout de dix planches. Le scénariste est heureusement brillant et mène son affaire avec une adresse formidable, qui lui permet de raconter beaucoup avec peu de place. Mais c'est du gâchis.

Par contre, contrairement à Bendis, Ram V réussit à fédérer un groupe de héros hétéroclite mais soudé par un esprit de corps. Réduite à cinq membres, la JLD est tendue vers un objectif unique et précis, qui dépasse leurs différends, leurs doutes. C'est d'autant plus méritoire donc que le scénariste parvient à créer cet esprit d'équipe en peu de pages mais sans forcer le trait, en soulignant l'urgence de la situation et la complémentarité des membres (à cet égard, quand Constantine pousse Zatanna à utiliser sa magie alors qu'elle en redoute les conséquences, c'est parfait. De même pour Bobo le chimpanzé qui n'est pas réduit ici à un personnage pittoresque mais s'impose comme un fin limier convaincant ses acolytes de la justesse de ses déductions par leurs résultats.).

Xermanico signe son dernier chapitre (avant de se consacrer pleinement à la mini-série Infinite Frontier). Il part sur une excellente note et on ne peut que louer son professionnalisme. Une double page comme celle montrant la Bibliothèque de Babel (voir ci-dessus) est époustouflante. Son successeur (Sumit Kumar, avec lequel Ram V a signé la mini-série These Savage Shores) aura fort à faire pour être à la hauteur (mais c'est un excellent artiste, qui va certainement se révèler à beaucoup de lecteurs qui ne le connaissent pas).

jeudi 20 mai 2021

JONNA AND THE UNPOSSIBLE MONSTERS #3, de Laura Samnee et Chris Samnee


Jusqu'à présent, le potentiel de Jonna and the Unpossible Monsters pouvait susciter des doutes et d'ailleurs la série divise les lecteurs. Mais avec ce troisième épisode, Laura et Chris Samnee ont, semble-t-il, voulu donner un coup d'accélérateur à leur histoire. Si tout reste simple, l'apparition de nouveaux personnages et plus de détails sur la situation qu'ils partagent donnent au titre une nouvelle profondeur.


Rainbow a suvi Jonna, qui a une attitude distante avec sa demi-soeur après une longue période sans l'avoir vue, jusqu'à une plaine aride. Jonna repère un cour d'eau où elle et Rainbow s'abreuvent. Jusqu'à ce qu'un monstre passe devant elle à toute allure en asséchant la rivière.


Jonna reprend sa course, Rainbow a du mal à suivre son rythme effrénée mais elle a beau demander à sa soeur de ralentir, rien n'y fait. Elles atteignent une cabane construite dans un arbre et qui semble à l'abandon. Elles y passent la nuit.


Mais au matin, quand Rainbow se réveille, elle voit Jonna en compagnie de la propriétaire, Nomi. Celle-ci entraîne les deux jeunes filles dans une grotte gardée par son mari, Gor, et où se sont réfugiées plusieurs autres persones, contraintes à l'exil après avoir tout perdu à cause des monstres.


Interrogée, Rainbow explique qu'elle vient de retrouver Jonna et compte à présent faire de même pour son père. Mais Gor prévient : les monstres sont partout, redoutables, comme il en a fait l'expérience. C'est alors que le plafond de la grotte s'effondre...

Depuis deux mois, j'ai défendu Jonna and the Unpossible Monsters en expliquant que cette série se destinait à un jeune public (de l'aveur même de ses auteurs, qui l'ont imaginée en s'inspirant de deux de leurs trois filles) mais qu'elle présentait une certaine forme de radicalité par son inspiration directe avec les contes, des récits a priori inoffensifs et divertissants mais dissimulant une grande noirceur.

Par ailleurs, Laura et Chris Samnee ont pris le parti d'une narration très dépouillée, sans voix-off explicatif, en projettant le lecteur comme ses héroïnes dans un monde dont ils ne livrent aucun code. Le genre s'apparente à celui d'un récit initiatique, mais emprunte au fantastique, à la fantasy, voire au post-apocalyptique. Et la naïveté du dessin brouille encore les pistes, laissant croire à un projet conçu pour que Chris Samnee se fasse plaisir.

J'entends les réserves qu'on peut avoir devant un tel objet. C'est un vrai pari. Surtout que je constate souvent, en me baladant sur des forums (mais sans plus y intervenir - je crois désormais fermement que ces endroits sont tout le contraire de ce qu'ils prétendent être, donc non pas des lieux d'échange entre fans, mais plutôt un mélange de bureau des plaintes permanent et de discours peu aimables envers le média qui rassemble leurs participants), que l'époque n'est plus à la patience, à la découverte. On veut tout, tout de suite, et même quand c'est le cas, alors d'aucuns trouvent encore à redire en pointant, avec une mauvaise foi terrible, que le scénariste va trop vite !

Dans ces conditions, et en ayant présenté Jonna and the Unpossible Monsters le plus lucidement possible, il est évident que cette série apparaît comme une curiosité sur laquelle on n'a pas le temps de s'étendre. Et c'est dommage.

Dommage parce que, finalement, il n'aura fallu que patienter deux épisodes pour découvrir que cette histoire révèle une profondeur réelle. Mais qui veut bien attendre deux mois aujourd'hui ? Apparemment, c'est au-delà des forces de beaucoup.

Il est certain en tout cas, pour moi, que Jonna... est une oeuvre plus intéressante que Fire Power pour laquelle Chris Samnee dépense son talent sans compter. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu'à l'inverse de la série écrite par Robert Kirkman, on ne sait absolument pas ce qui va s'y produire. Ici, tout est inattendu, tout est imprévisible, à la fois beau, étrange et inquiétant, mais aussi drôle, farfelu. Comme Rainbow, on court après l'insaisissable Jonna dans un monde peuplée de créatures bizarres, grotesques et dangereuses, sans savoir si on va leur survivre, et de tout cela découle une histoire pleine d'humanité finalement.

Dans le premier tiers de l'épisode, on reste dans ce que la série a proposé jusque-là, une sorte de déambulation amusante et colorée (encore une fois Matt Wilson fait des prodiges), en compagnie des deux soeurs qui viennent de se retrouver. Cette diablesse de Jonna est un vrai Zébulon, sans peur dans cet environnement hostile, et Rainbow, c'est nous, qui évoluons dans ce cadre majestueux et improbable, à la poursuite de cet enfant sauvage.

Puis dans les deux derniers tiers de l'épisode, le scénario de Laura Samnee introduit d'un coup d'un seul plusieurs nouveaux personnages, cassant la routine qui était en train de s'installer. Nous pénétrons dans une grotte où ont trouvé refuge plusieurs personnes, dont la vie a été détruite par les monstres. De ces fameux monstres, on apprend qu'ils sont apparus progressivement, se répandant comme une mauvaise vigne, et détruisant tout sur leur passage. Des villages (des villes ?) entières ont été rayés de la carte, des milliers (millions ?) de victimes en ont fait les frais. Sous terre semble être devenu le seul endroit où s'en prémunir, mais c'est un pis-aller plus qu'une consolation, car les survivants sont impuissants face au fléau et pleurent encore leurs proches.

Dans ces circonstances, deux éléments apparaissent : d'abord le fait que certains résistent, se battent, apprennent à affronter les montres, comme Gor, le mari de Nomi (également visiblement une guerrière), qui porte les stigmates de ces batailles (une impressionnante cicatrice lui barre le visage) ; et ensuite la question de savoir ce que faisaient Rainbow et Jonna dehors et comment elles ont pu subsister. Jonna fanfaronne en affirmant pouvoir tuer des monstres mais personne ne prend au sérieux cette gamine. Pourtant, le lecteur s'interroge toujours sur la scène inaugurale de la série quand elle s'est jetée dans la gueule d'une de ces créatures pour la frapper et qu'une lumière aveuglante et un bruit assourdissant ont fait perdre connaissance à Rainbow. Jonna dirait-elle la vérité ? Serait-elle une sorte de combattante exceptionnelle, capable de terrasser les monstres, et donc de sauver les réfugiés ?

A ce titre, il sera intéressant de découvrir comment la série va rebondir après le cliffhanger de cet épisode, mais il paraît évident que les Samnee ont orienté le lecteur sur une piste concernant Jonna et qui expliquerait le titre. Tout comme il semble clair désormais que cette histoire se déroule dans un futur post-apocalyptique, dans lequel la découverte de nouveaux décors au cours d'un périple va structurer le scénario. Le potentiel dont je parlais plus haut, le voici. Et il est séduisant.

Les planches sont une nouvelle fois époustouflantes, Chris Samnee utilisant à plusieurs reprises des doubles pages à montrer dans les écoles pour la manière dont il déploie l'action à l'intérieur d'une seule image, en décomposant les mouvements, en exploitant la perspective, en nivelant l'image sur la largeur et la hauteur. Ce procédé que j'appelle la "continuité séquentielle" est inspiré par les retables moyenâgeux mais, à part Will Eisner qui en avait adapté le principe à l'art séquentiel, peu d'artistes s'en emparent encore, et c'est regrettable car cela donne une fluidité folle à la narration graphique. Moi qui ne suis pas toujours tendre avec les dessinateurs qui (ab)usent de splash et doubles pages, voilà un moyen de les alimenter qui est très efficace et inventif.

Je me doute bien que Jonna and the Unpossible Monsters aura perdu beaucoup des curieux qui avaient acheté les deux premiers épisodes, mais c'est pourtant une expérience que je recommande car les auteurs ne se moquent pas du monde et la lecture réserve de très jolies surprises.

mardi 18 mai 2021

SORRY FOR YOUR LOSS (saison 1) (Facebook Watch)


Saviez-vous que Facebook produisait et diffusait des séries ? Moi non plus. C'est par hasard que j'ai découvert sur le réseau social la première saison de cette fiction en dix épisodes, Sorry for your Loss. J'en avais entendu parler lorsque j'avais suivi WandaVision sur Disney + puisqu'on retrouve en tête d'affiche Elizabeth Olsen. L'actrice y est une fois de plus admirable dans un rôle délicat, servi par une écriture et une réalisation au diapason. 


Chroniqueuse bien-être pour le site web de son ami Drew, Leigh Shaw perd son mari, Matt Greer. Elle aide ensuite sa mère, Amy, en devenant un coach dans le club de fitness que tient cette dernière, avec son autre fille (adoptée), Jules. Mais le deuil s'annonce compliqué pour la jeune femme, dévastée par le chagrin.


Leigh intègre un groupe de paroles avec d'autres veuves qui viennent s'épancher sur leurs vies conjugales. Bien qu'elle se tienne en retrait lors des séances, en famille elle consent à ranger les affaires de Matt avec l'aide de Jules, en espérant que cela l'aidera à remonter à la surface.


Dans le groupe de paroles, Leigh remarque Becca Urwin, une jeune veuve comme elle, qui se confie sur le bonheur parfait qu'elle vivait avec son mari et qui cherche à devenir son ami. Mais Leigh la rejette d'abord avant de lui donner une seconde chance quand Becca avoue qu'elle était sur le point de divorcer. Cela pousse Leigh à se demander si elle connaissait si bien Matt qu'elle le pense.


Leigh trouve, lors d'un jogging, un chien errant qu'elle recueille. Mais Jules la convainc de diffuser un avis de recherche sur les réseaux sociaux pour attirer l'attention de son propriétaire. Se séparer de l'animal auquel elle s'est attachée rappelle à Leigh le propre chien de Matt, mort prématurément lui aussi.


Alors qu'elle tente, en vain, de débloquer le téléphone portable de Matt, Leigh y parvient enfin grâce à une suggestion du frère de celui-ci, Danny. Elle découvre alors plusieurs messages vocaux grâce auxquels elle remonte le fil des derniers mois de son mari, rongé par la dépression, pour laquelle il était pourtant suivi et médicalisé.
 

Résolue à reprendre les choses en main, et contre toute attente, Leigh, à la veille de son anniversaire, décide d'organiser une grande fête en conviant tous ses contacts Facebook. Mais la réception provoque plusieurs malaises car Leigh ne supporte pas la pitié dans le regard de ses invités. Elle finit même par demander à Danny s'il croit possible que Matt se soit suicidé en vérité.


Obsédée par cette idée, Leigh a vu se fermer Danny. Elle rend donc visite, pour la première fois depuis le décès de Matt, à la mère de ce dernier, Bobby, pour la questionner que l'enfance et le mal de vivre de son fils. Danny arrive sur ces entrefaîtes et finit par lâcher que leur père négligeait sa famille et avait même une fois blessé physiquement, par accident, Matt.


L'ancien patron de Leigh, Drew, se marie et l'invite aux noces. Elle accepte, à contrecoeur car craignant de craquer, d'y aller, accompagnée par Jules et Danny. Alors qu'elle s'apprête à s'éclipser avant la cérémonie, Leigh est rattrapée par Danny et tous les deux ne peuvent réprimer, pendant un court instant, leur attirance réciproque.


Troublée par tout ce qu'elle a traversée récemment, Leigh s'accorde un week-end de repos à Palm Springs, dans l'hôtel où elle et Matt auraient dû passer leur lune de miel. Elle y fait la connaissance de Tripp qui la séduit et avec lequel elle couche. Mais, quand au matin, il exprime son envie de la revoir, elle préfère décliner en lui expliquant qu'elle est mariée.


Leigh apprend, en récupérant son courrier, que le comic-book sur lequel travaillait, sur son temps libre, Matt, a été accepté par un éditeur. Danny doute que que son frère souhaitait le voir publié puisque l'histoire est inachevée. Il déclare ne plus vouloir voir sa belle-soeur ensuite. Alors que Leigh se rend à l'endroit où Matt a trouvé la mort, elle écoute sur sa boîte vocale un message de Danny lui avouant ses sentiments.

Parler du deuil n'a rien de bien sexy et la perspective de suivre le parcours d'une jeune veuve durant dix épisodes de trente minutes peut donc en rebuter plus d'un. Pourtant Sorry for your Loss réussit le pari d'émouvoir sans tomber dans le pathos et de sonder cette épreuve sans en faire un spectacle ni racoleur ni plombant grâce à une écriture narrative et visuelle d'une sobriété remarquable.

Cela ne doit rien au hasard puisque, derrière la caméra pour la plupart des épisodes de cette saison 1, on trouve James Ponsoldt, un cinéaste dont j'avais beaucoup aimé deux longs métrages (Smashed, avec Mary Elizabeth Winstead et Aaron Paul, et The Spectacular Now, avec Shailene Woodley et Miles Teller), qui prouvaient déjà sa maîtrise pour traiter d'un sujet dramatique (l'alcoolisme).

Le script est l'oeuvre de Kit Steinkellner, une auteur de comics, dont c'est la première série télé, et dont le talent est assez bluffant. Avec Ponsoldt, elle évite tous les écueils et aborde le thème avec énergie et sensibilité. Au final, c'est un superbe portrait de femme(s), et le pluriel est de rigueur car Leigh, l'héroïne, est entourée de sa mère, de sa soeur, dont les arcs narratifs rencontrent un écho dans sa propre situation.

Leigh était mariée avec Matt, un afro-américain, enseignant et auteur de comics amateur. Un jour qu'il est parti faire une randonnée, seul, il ne rentre pas. La police viendra annoncer à Leigh qu'il a été retrouvé mort sur un sentier, après une chute mortelle d'origine accidentelle. Commence alors pour la jeune femme le long processus du deuil. Elle renonce à son job (ironiquement elle écrivait sur un site web une chronique sur le bien-être) puis accepte l'offre de sa mère de loger chez elle, avec sa demi-soeur, Jules, et de travailler avec elles dans leur club de fitness. Parallèlement, Leigh intègre un groupe de paroles pour veuves.

Elle peut aussi compter sur le soutien de son beau-frère, Danny. Mais c'est par le biais d'une rencontre avec une autre jeune veuve, Becca Urwin, incapable d'assumer en public que son couple était un échec, que Leigh va se remettre en question et questionner sa propre vie conjugale. La déouverte de plusieurs messages vocaus sur le téléphone portable de Matt, d'un comic-book inachevé sur lequel il travaillait accepté par un éditeur, le souvenir d'une cicatrice dans le dos de son mari, le mariage d'un ami, les retrouvailles avec une amie d'enfance, un nuit d'amour avec un inconnu, formeront autant d'étapes vers une espèce de renaissance pour la jeune femme.

Pour ne pas faire de leur récit une intrigue trop centrée et pesante, les auteurs ont eu la bonne idée de développer les seconds rôles. L'entourage proche de Leigh se compose de sa mère, Amy ; de sa demi-soeur, Jules ; et de son beau-frère, Danny. Chacun d'entre eux va contribuer à la remontée à la surface de Leigh. Amy est divorcée de Richard (le père de Leigh), qui a refait sa vie sans être heureux, avec une ancienne alcoolique. Or Jules sort d'une cure de désintoxication à cause de la même addiction et trouve auprès d'elle une "marraine" au sein des Alcooliques Anonymes. Cette situation rapproche Amy et Richard, sur le point alors de retomber dans les bras l'un de l'autre (même si Amy préfère le nier). Le point commun de toutes ces femmes, c'est le vertige qu'elles éprouvent, cette sensation d'être au bord du gouffre et l'incertitude de résister à la tentation (de tout abandonner). 

Et puis il y a le cas de Danny. Cadet de Matt, il est comme Leigh rongé par le doute au sujet de sa mort mais refuse pendant longtemps d'admettre que son aîné allait si mal qu'il ait pu vouloir mettre fin à ses jours. On va, grâce à la relation qu'il entretient avec Leigh, découvrir progressivement deux choses : d'abord que Matt traînait une dépression sévère depuis l'adolescence, en rapport avec leur père (un homme plus dévoué aux autres qu'aux siens et occasionnellement violent) ; et ensuite que Danny (comme Leigh, certainement) est en train de tomber amoureux de sa belle-soeur.

Avec un format de trente minutes (environ) par épisodes, pas le temps pour les auteurs de traîner en route. Du coup, le récit possède une densité remarquable, sans pour autant que cela soit étouffant car trop rempli. Le script de Steinkellner et la réalisation de Ponsoldt ménagent des pauses bienvenues, osent même quelques moments plus légers, et surtout conservent un sens de la nuance admirable. On s'attache à ces personnages, on est ému, mais ce n'est absolument jamais larmoyant, putassier. Un véritable exploit.

Pour exprimer une palette pareille, il faut un casting impeccable, irréprochable et sur ce point-là aussi, Sorry for your Loss est un sans-faute. Janet McTeer, la mère, Kelly Marie Tran, la soeur, et Jovan Adepo, le beau-frère, livrent des interprétations exemplaires. Chacun a plusieurs fois lors des dix épisodes de profiter de grands moments où leurs personnages sont bien développés et campés. La participation de Luke Kirby, dans le rôle de Tripp (épisode 9), est épatante, échappant aux clichés du séducteur profitant d'une jeune veuve : c'est certainement dans ce chapitre que la série achèvera de séduire tous ceux qui la suivent parce qu'il fonctionne comme une sorte de one-shot, déconnecté du reste, avant que la réalité ne rattrape Leigh. Lisa Gay Hamilton est aussi exceptionnelle dans le rôle de la mère de Matt et Danny (épisode 7), refusant d'admettre la responsabilité de son mari dans la dépression de leur fils. Et dans la peau du disparu, Mamoudou Athié est tout simplement impressionnant, à fleur de peau.

Mais c'est surtout Elizabeth Olsen qui va vous éblouir. Déjà impressionnante dans WandaVision cette année, et irréprochable dans plusieurs longs métrages où je l'ai vue par ailleurs (le remake de Old Boy, Martha Marcy May Marlene, Wind River), la comédienne porte la série sur ses épaules et est absolument bouleversante de bout en bout. Olsen possède ce je-ne-sais-quoi indéfinissable propre aux grandes actrices, cette manière de jouer qui vous emporte, de capter votre attention. Elle a une présence incroyable mais sans chichi. Elle réussit à traduire à la perfection tous les états de son personnage en y ajoutant un charme irrésistible. Surtout, il me semble qu'elle a un côté physique, terrien, que n'ont pas beaucoup de ses camarades, et qui confère à son personnage un réalisme troublant.

Sorry for your Loss saison 1 date de 2018-2019 et a déjà été renouvelée depuis. De quoi assurer à Elizabeth Olsen, avec sa prestation dans WandaVision, une nomination aux prochains Emmy awards (sinon je ne comprends plus rien). Et, j'espère, de quoi vous donner envie de vous pencher sur cette série, formidable en tous points.