mercredi 6 janvier 2021

FUTURE STATE : WONDER WOMAN, de Joelle Jones


Future State : Wonder Woman est probablement l'autre série qui a été précédée par le plus gros buzz. En effet, son héroïne, créée pour l'occasion, depuis que son image a été diffusée sur les réseaux sociaux a généré des réactions très enthousiastes chez les fans - et on sait déjà qu'elle aura une autre mini-série après Future State et qu'une série télé est déjà en travaux ! Autant dire que Joelle Jones, qui écrit et dessine, a tiré le gros lot.


2050. Dans la forêt amazonnienne, Yara Flor traque un monstre. Fille de Zeus et de Tupa, elle défie une hydre qu'elle décapite rapidement. Mais la créature, fidèle à sa légende, renaît et le combat reprend, obligeant Yara à appeler en renfort son cheval aîlé, Jerry.


L'hydre vaincue définitivement, Yara lui retire une corne. Mais une fée de la forêt, Caipora, l'interrompt en lui expliquant qu'elle ne peut faire ça. Yara répond qu'elle entend négocier cette corne avec Hadès pour la libération de sa soeur, détenue par le dieu des enfers. Caipora accepte de l'y emmener.


Une fois dans les limbes, il faut encore veiller à ne pas réveiller le Cerbère qui garde l'endroit. Puis à s'acquitter d'un droit de passage jusqu'à l'embarcadère où Charon vient prendre les visiteurs de Hadès. Malheureusement, la situation va dégénèrer à cause de l'impatience de Yara Flor...

Lire ce premier épisode (sur deux) de Future State : Wonder Woman après The Next Batman est instructif sur la manière dont deux auteurs profitent d'une opportunité. John Ridley avec Nick Derington a su prouver que le concept lui convenait malgré les contraintes de format en livrant un épisode dense et mouvementé. Joelle Jones, disons-le tout de suite, confirme surtout ses faiblesses récurrentes de scénariste en ne racontant pas grand-chose de consistant.

Lorsque j'ai découvert Joelle Jones sur Catwoman où elle portait déjà la double casquette de scénariste et de dessinatrice, j'avais constaté rapidement ses difficultés à livrer une histoire rythmée et avec de la substance. Elle héritait d'un personnage qui vivait pourtant une passe intéressante puisque Selina Kyle venait de renoncer à épouser Batman après avoir été manipulée à son insu. Plutôt que d'explorer vraiment les conséquences de cette rupture, Catwoman partait pour une autre ville où elle se trouvait vite mêlée à une sombre intrigue peu captivante et qui a tellement trainé en longueur que j'ai vite abdiqué. Depuis que Ram V a succédé à Jones au scénario, la série a connu un stupéfiant redressement pour redevenir un titre palpitant, s'arrangeant à merveille de la relation entre Catwoman et Batman.

Mais ici, Jones n'a même pas l'excuse de devoir composer avec le plan d'un précédent scénariste (comme ce fut le cas avec Tom King). Sa Wonder Woman de 2050 est une page blanche qu'elle a eue toute liberté d'inventer, sans se soucier de question d'héritage ou de continuité. Une formidable opportunité pour créer un personnage.

Du coup, on ne peut qu'être désarçonné et désappointé par la vacuité de cet épisode et se demander à quoi va ressembler le prochain. Tant de pages pour si peu à dire, ça relève de l'exploit ! Yara Flor est jetée sur la page sans qu'on nous la présente, elle surgit d'on ne sait où, décrite par une narratrice omnisciente, puis elle tue, laborieusement, une hydre, rencontre une sorte de fée, descend dans les limbes, fait preuve d'une immaturité insupportable et l'épisode de termine sur un cliffhanger qu'on a vu venir depuis des pages. C'est tout.

Yara Flor est une coquille vide dont la mission est inspidie (délivrer sa soeur de Hadès sans qu'on sache pourquoi il la retient). Elle décapite une hydre mais cela ne sert à rien d'autre qu'à produire des planches spectaculaires de leur combat. Puis elle s'impatiente pour passer aux enfers avant de faire un caprice puérile en attendant Charon. Qu'est-ce que c'est que ça ? 

Comme je l'écrivais plus haut, quand les premières images de Yara Flor ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, la beauté du personnage, la classe du design de son costume, le fait qu'il s'agisse d'une héroïne brésilienne (une vraie curiosité, mais aussi la confirmation que Future State jouait à fond la carte de la diversité après son Batman noir, un speedster trasngenre, etc), ont généré un good buzz incroyable. Et cela a suffisamment convaincu les cadres de DC et Warner Bros. qu'il a été décidé, avant même la parution de cet épisode, que Yara Flor reviendrait après cet event dans une mini-série et une série télé !

On peut cependant, dès à présent, se poser la question de savoir ce qui va être raconté dans la future mini-série (que réalisera aussi Jones) et la série télé tellement cette introduction est creuse. Les plus optimistes diront que, justement, ce sera l'occasion de remplir. Les plus pessimistes (ou lucides ?) rétorqueront qu'il aurait fallu commencer par cela.

Si Joelle Jones est donc une scénariste vraiment décevante, elle est une artiste indéniablement douée. Comme déjà cité, elle a conçu visuellement Yara Flor à merveille, c'est honnêtement un des meilleurs character's design que j'ai vu depuis belle lurette (en particulier chez DC où le pire l'emporte souvent sur le meilleur - bien qu'en la matière, il sera difficile de faire pire que ce qu'on a eu durant les New 52). Elle lui donne une allure magnifique, un charme fou.

Le cadre est à l'avenant avec des décors sauvages sublimes, somptueusement mis en couleurs par Jordie Bellaire, et une vision des limbes ironique à souhait. Mais en fin de compte, c'est du gâchis de lire une si belle BD aussi mal rédigée, ayant si peu de choses à raconter. La frustration l'emporte sur le ravissement. C'est une occasion manquée.

L'avantage d'une expérience comme Future State, c'est qu'elle est brève et qu'on n'a donc pas à supporter longtemps une déconvenue. En l'occurrence, avec seulement deux épisodes, l'aventure de cette néo Wonder Woman sera vite règlée. 

FUTURE STATE : THE NEXT BATMAN #1, de John Ridley et Nick Derington

 

The Nex Batman ouvre une parenthèse éditoriale de deux mois dans les publications DC Comics. L'éditeur a en effet décidé de mettre en stand-by toutes ses séries régulières pour nous propulser dans un futur très sombre et introduire des nouveaux héros ou reconfigurer des personnages classiques. Il s'agit en vérité d'un projet recyclé (sur lequel je reviens plus bas), mais surtout d'une rampe de lancement pour une relance globale en Mars. Le scénariste oscarisé en 2013 John Ridley signe ce Nex Batman dessiné par Nick Batman pour donner le la.


Gotham, dans le futur. Le Maire de la ville, pour endiguer la criminalité, a donné toute autorité au Magistrat, une organisation paramilitaire, chargé d'appréhender, mort ou vif, tout individu masqué. Dans ces conditions, un nouveau Batman protège les rebelles et défie les Gardiens de la Paix.


Sous le masque se cache Tim Fox, dont la mère est juriste pour le Magistrat. Sa soeur, Tam, victime d'une bavure, est dans le coma et Jace est un voyou en cavale. Chubb, une détective du GCPD cherche à savoir qui est le nouveau Batman et quelles sont ses intentions.


Cependant, le gang des Bane-Litos enrôle des gamins à la dérive pour tuer des Gardiens de la Paix. Batman s'interpose et en sauve deux mais les livre aux services sociaux ensuite...

The Nex Batman est publié avec deux back-up stories, qui se déroulent en 2025 : Outsiders est écrit par Brandon Thomas et dessinée par Sumit Kumar et l'action se situe dans la périphérie de Gotham, protégée par Katana, où le Signal (Duke Thomas) convoie des civils persécutés par le Magistrat. Katana affronte Kaliber, un savant complice de ce nouvel ordre, avant d'être sauvée par Black Lightning...


Ensuite, on a droit au tout aussi dispensable Arkham Knights, écrit par Paul Jenkins et dessiné par Jack Herbert, où d'anciens pensionnnaires de l'asile de Gotham se sont associés, sous la direction d'Astrid Arkham, pour résister à l'oppresseur tout en poursuivant un objectif mystérieux...


Ces deux complètments de programme n'ajoutent rien au concept mais bénéficient de dessins soignés (j'ai tout de même une préférence pour Outsiders). Ils soulignent surtout trop une ambiance déjà très sombre avec des personnages de second rang (design très réussi pour Katana et apparition mémorable de Black Lightning sous une forme surprenante).

Revenons à The Next Batman et Future State. Il y a quelques mois, avant le renvoi inattendu de Dan Didio, responsable éditorial de DC (avec Jim Lee), les sites d'informations spécialisés dans les comics évoquent La 5G, pour un projet de relance des titres de l'éditeur. Rien n'est clair mais l'hypothèse la plus répandue est qu'une nouvelle génération de héros, souvent des héritiers spirituels des icones DC, va prendre le relais. C'est audacieux, presque trop, mais après tout, pourquoi pas de la part d'une maison d'édition habitué à se réinventer régulièrement ?

Pendant des semaines, aucune annonce ne vient préciser les contours de cette "5G". Puis la crise sanitaire survient et quasi-simultanément Dan Didio est remercié, sans explications. C'est un coup de tonnerre dans le milieu, même si le bonhomme était très décrié par les fans. Le bouleversement provoqué par le COVID-19 oblige DC (et les autres éditeurs) à repenser leurs sorties à cause de la fermeture des comics-shops, sans compter que DC décide de changer de diffuser (quittant Diamond, le principal acteur du marché). Résultat : le projet "5G" de Didio est enterré.

La situation sanitaire se calme un peu (très relativement), assez en tout cas pour que les comics sortent à nouveau normalement. Un nouveau concept émerge chez DC, Future State, qui ressemble fort à la "5G" mais que l'éditeur concentre sur les deux premiers mois de 2021. En lisant entre les lignes, on devine alors que DC prépare le Printemps et qu'on va assister à un jeu de chaises musicales du côté des auteurs. D'ailleurs, la crise a fait des dégats considérables : on assiste à une vague de licenciements massif, des contrats ne sont pas renouvelés, de nouveaux auteurs arrivent (qui feront leurs preuves durant Future State) et pour faire encore plus d'économies, une réduction drastique des séries régulières est annoncée (en effet, en Mars prochain il n'y aura plus que 17 titres DC dans les bacs).

Pour marquer les esprits, il fallait à DC un nom ronflant pour incarner Future State et c'est à John Ridley que revient ce redoutable honneur. Ridley n'est pas un inconnu : il a reçu l'Oscar du meilleur scénario en 2013 pour 12 Years a Slave de Steve McQueen... Et après Tom King, son nom était cité pour prendre en main la série Batman (avant que James Tynion IV soit confirmé à ce poste). Mais déjà, à l'époque, Ridley voulait surtout écrire le premier Batman avec un afro-américain sous le masque.

Ce sera finalement The Next Batman et Luke Fox, le fils de Lucius Fox. Une timeline a été communiquée pour les séries estampillées Future State, pourtant cette série n'est pas située. Néanmoins on peut estimer qu'elle se déroule aux alentours de 2025, un peu avant Outsiders et Arkham Knights, ce qui ferait de ce Batman le premier rebelle contre le Magistrat et l'Etat policier décrété par le Maire de Gotham. Il est mentionné que Bruce Wayne est en cavale, sa disparition a plongé la ville dans une situation oppressante et ce nouveau Batman, dont le masque recouvre tout le visage apparaît comme une lueur d'espoir, qui inspirera les autres résistants.

Le script est assez dense : Ridley a peu de place (mais si sa série comptera quatre numéros et sera donc la plus longue de Future State) pour établir ce statu quo cauchemardesque et s'en acquitte avec efficacité. Il nous plonge dans l'action dès la première scène, présente les protagonistes rapidement et clairement, sans hésiter à multiplier les pistes (entre la mère juriste, la soeur dans le coma, le frère délinquant, le gang des Bane-Litos, les Gardiens de la Paix, la détective Chubb du GCPD). On est presque pris au dépourvu par une telle quantité d'informations et la fluditié avec laquelle Ridley nous les expose. Il est rare qu'un scénariste de cinéma soit aussi vite à l'aise avec les codes narratifs de la BD.

Alors certes DC n'innove pas tant que ça : des "Elseworlds" dystopiques dans un futur répressif, ce n'est franchement pas la première fois qu'on y a droit. Je sais bien que les histoires positives ne font pas recette mais c'est tout de même un peu lourd de lire ça alors qu'on vit sous cloche depuis des mois, avec un virus qui circule toujours activement et un vaccin qui mettra des mois à être administré au plus grand nombre sans garantie qu'il nous immunise durablement. J'avoue que, en ce moment, je lirais volontiers de récits un peu plus légers et optimistes. Mais bon, ce Next Batman est accrocheur, bien fait.

Et il permet de relire des planches dessinées par Nick Derington. La dernière fois qu'on a pu profiter de cet artiste, c'était, tiens, pour l'excellent Batman Universe écrit par Bendis. Cette fois, dans un contexte radicalement différent, Derington prouve qu'il est toujours aussi à l'aise et sert le script avec un brio épatant.

Son trait est devenu plus gras (davantage que sur Doom Patrol où il était encré par Tom Fowler) mais aussi plus détaillé. Il produit des effets de textures qui évoquent le style de Rafael Grampa parfois. Et c'est ce mix étonnant qui signe l'originalité esthétique de Derington dont on pourrait dire qu'il dessine du super-héros avec une sensibiltié quasi-indé. Le soin qu'il met à représenter les décors est supérieur à la moyenne. Il découpe ses scènes en jouant sur des effets subtils de travellings, de plans fixes, de cases verticales. 

Cette variété est très agréable et dynamise la narration graphique de manière discrète. C'est seulement l'épisode lu qu'on se rend compte à quel point on a été bien servi, visuellement bien nourri, et que la densité qu'on notait dans l'écriture se retrouve dans le dessin. Tout cela fait complètement oublier en fait que le "prochain Batman" est un afro-américain, ce qui prouve bien qu'un bon personnage n'a rien à voir avec une revendication politique sur la couleur de sa peau. Ce n'est pas innocent d'imposer un Batman noir, mais pas essentiel : ce qui compte, ce qu'on retient, c'est que ce nouveau Batman est intéressant au-delà de sa couleur de peau et du symbole que cela suggère.

Même si ça ne dure que deux mois, Future State compte beaucoup de titres, très divers. Je n'ai pas l'intention de tous les acheter, je vais même être très sélectif. Mais The Next Batman me semble certainement taillé pour être incontournable par sa place dans cette collection et sa qualité intrinsèque.

lundi 4 janvier 2021

MILLARWORLD 2021-2022

En attendant les premières publications de 2021, ce Mercredi, je partage avec vous des nouvelles de Mark Millar. Le scénariste écossais s'est fait inhabituellement discret en 2020 et je dois avouer que, bien qu'étant plutôt fan de ses productions, ces dernières prestations m'avaient beaucoup déçu (Space Bandits, Prodigy).

Et voilà qu'il vient de publier un teaser très alléchant pour annoncer son retour aux affaires. Accaparé par la production de l'adaptation de Jupiter's Legacy en mini-série pour Netflix (qui possède désormais son label "Millarworld"), Millar a choisi de ne rien publier pour se consacrer à l'écriture de nouveaux projets qui paraîtront en 2021-2022. Et le programme est copieux - même s'il faudra attendre un mois après la première diffusion de Jupiter's Legacy pour lire un de ces nouveaux comics.


En parcourant cette image, on peut lire une sacrée liste de noms prestigieux, ce qui confirme que Millar attire toujours des vedettes et en débauche auprès des "Big Two" (Marvel, DC) comme il aime à l'écrire. Décryptons un peu :

- Frank Quitely : annoncé depuis longtemps, Jupiter's Legacy aura un troisième et ultime volume, intitulé Requiem. L'artiste, co-créateur de la série, le mettra en images et on peut penser que que cela ne sortira que lorsque Quitely aura terminé tous les épisodes afin d'éviter une trop longue attente entre chaque. Jupiter's Legacy étant un chef d'oeuvre (sin ce n'est le chef d'oeuvre) du "Millarworld", son final est très alléchant.

- Stuart Immonen : après sa fausse retraite, qui aura quand même duré quelques mois (même s'il en profité pour dessiner Grass of Parnassus, publié directement sur Instagram, et écrit avec sa femme Kathryn), le dessinateur a surpris en 2020 en collaborant avec Joe Hill pour la mini-série The Plunge, chez DC. Je ne l'ai pas lue (je ne suis guère fan des récits horrifiques) mais la mention d'Immonen sur la liste de Millar signifie qu'on va enfin pouvoir lire la suite de Empress. Et ça, c'est cool, vu le cliffhanger du Book One.

- Olivier Coipel : le français a, paraît-il, hésité à rempiler mais Millar a dû trouver les bons arguments pour qu'il dessine le deuxième volume de The Magic Order. Je m'en réjouis car j'avais aimé cette histoire et je suis curieux de voir ce que l'écossais et son compère ont trouvé à raconter.

- Matteo Scalera : si je suis un fan de Scalera, je ne lis que peu de choses qu'il dessine car, généralement, les scénarios ne m'attirent pas. Sa prestation sur Space Bandits était la seule bonne chose de cette histoire paresseuse à laquelle Millar a visiblement en projet de donner une suite. Espérons qu'il sera plus inspiré car Scalera le mérite (et nous aussi).

Voilà pour le plus prévisible. Passons maintenant aux surprises, et elles sont de taille.

Le nom qui claque certainement le plus dans cette liste est celui de Travis Charest. Celui fut considéré comme probablement le meilleur artiste des débuts d'Image mais qui est aussi devenu le parangon des dessinateurs les plus lents des comics s'est depuis reconverti en cover-artist brillant (quoique inégal). En vérité, sa carrière ne s'est jamais remise de son aventure européenne où il échoua à réaliser entièrement un tome des Métabarons de Jodorowsky. Charest a notamment signé des couvertures variantes pour certaines séries du "Millarworld" et actuellement sur Batman/Catwoman. Millar lui a-t-il confié un récit entier ? Ce serait exceptionnel, mais certainement pas dans les bacs avant 2022 (si tout va bien).

Karl Kerschl était impliqué dans la série Isola chez Image Comics, la co-écrivant (avec Brenden Fletcher) et la dessinant. Mais le titre semble à l'arrêt (alors qu'il devait reprendre l'été dernier). Millar a donc alpagué Kerschl pour un projet mystère et je suis vraiment intrigué par cette association. 

Matteo Buffagni est un dessinateur dont je pense beaucoup de bien mais qui restait anormalement sous-exploité chez Marvel (sa dernière prestation a été un épisode de X-Men, le #6). Je suis donc très content que Millar le récupère car nul doute qu'ainsi l'italien va connaître une exposition inespérée et surtout du "temps de jeu".

Son compatriote, Gigi Cavenaggo, est une autre très belle prise pour Millar même si son nom ne dira pas grand-chose à beaucoup de monde. Pourtant c'est un artiste fabuleux, dont je connais surtout les couvertures pour Dylan Dog, absolument renversantes. 

Tommy Lee Edwards dessine actuellement une série, Grendel, Kentucky, mais il a déjà travaillé avec Millar sur la mini 1985. Ce fut une réussite et donc la perspective de lire un nouvel opus par ce duo est très excitante (même si je ne pense pas qu'il s'agira d'une suite à 1985 car cette histoire se déroulait dans l'univers Marvel).

Enfin Millar promet une "superstar" qui a travaillé à la fois pour Marvel et DC. Il a donc pêché un gros poisson, pour un récit original et qui fera l'événement. Je ne pronostique rien, car je préfère être surpris (en souhaitant que ce soit une bonne surprise et que cette superstar soit un bon artiste et pas simplement un mercenaire qui a effectivement alterné entre les "Big Two").

On peut penser ce qu'on veut de Millar et il est certain que le personnage clive beaucoup le lectorat. Sa personnalité de bâteleur peut facilement passer pour de l'esbroufe et il est indéniable que ses comics personnels sont très inégaux en qualité et en inspiration. Néanmoins sa capacité à convaincre les artistes les plus côtés et talentueux à lui consacrer plusieurs mois (voire années) est fascinante et impressionnante, et aboutit quelquefois à d'authentiques pépites. Cette liste de dessinateurs et de projets, évidents ou plus mystérieux, augure de lectures prometteuses en tout cas.

dimanche 3 janvier 2021

C.O.W.L., de Kyle Higgins, Alec Siegel et Rod Reis


Aimant beaucoup ce que produit le dessinateur Rod Reis, notamment avec le scénariste Kyle Higgins, j'ai acquis il y a quelque temps ce récit complet, C.O.W.L., paru initialement en deux tomes chez Image Comics en 2014-2015 et disponible en vf chez Urban Comics en un seul volume. L'histoire est co-signée par Alec Siegel et explore les motifs super-héroïques sous un angle très original, dans un acdre rétro et une ambiance noire.


Chicago, 1962. La C.O.W.L. (Chicago Organized Workers League), une équipe de forces de l'ordre super-héroïque, appréhende le vilain Skylancer qui a pris en otage un conseiller municipal. Cette intervention survient alors que la Ligue est en pleine négociation avec la Mairie pour obtenir un nouveau contrat. Mais les discussions sont difficiles pour Geoff Warner, le leader de la Ligue, car la criminalité est au plus bas.


La Ligue est donc victime de sa trop grande efficacité, mais aussi de tensions avec la police qui réclame des équipements qu'elle n'a pas à cause du budget alloué par la Mairie aux super-héros. De son côté, Jonathan Pierce, un fin limier de la COWL, découvre une curiosité dans le rapport de l'arrestation de Skylancer : son attirail proviendrait des stocks de la Ligue.


Avec Eclipse, un collègue, et Grant, un flic, il enquête en fouillant l'ancien repère de Skylancer puis bâtiment où ont été déplacées les archives de la Ligue, notamment les documents relatifs à leurs équipements. Geoff Warner découvre les investigations de Jonathan Pierce et lui explique que le conseiller municipal pris en otage par Skylancer était un traître qui lui a fourni l'adresse des archives. Mais Pierce n'est pas convaincu et Warner charge Arclight, un de ses hommes, impliqué dans des violences sur une prostituée, de s'occuper de Pierce...


Arclight s'acquitte de cette mission avec trop de zèle et élimine Pierce. Les négociations entre la Ligue et la Mairie tournent au bras-de-fer et la COWL se met en grève. Pour forcer la main de l'équipe municipale, Warner n'hésite pas à sceller une alliance avec le caîd Camden Stone pour qu'ils laissent ses malfrats reprendre leurs méfaits, ce qui contraindra à faire appel à la Ligue.


Radia, la seule femme de la COWL, et Eclipse interviennent contre Stone sans avertir Warner et il les rappelle à l'ordre. Evelyn Hewitt, une flic à qui Pierce comptait révèler les magouilles de Warner à propos de Skylancer et de Stone, interroge la veuve du limier, dont Warner cherche à acheter le silence en l'assurant d'un confortable soutien financier.


Des agents fédéraux sont envoyés à Chicago par J. Edgar Hoover pour contraindre le Maire à satisfaire les exigences de la Ligue pour juguler la criminalité qui reprend. Eclipse lâche Radia qui décide de traquer seule Doppler, un homme de Stone, qui a enlevé un autre conseiller municipal. Cette opération se solde par la neutralisation du criminel et un séjour à l'hôpital pour l'héroïne.


Et cela provoque une réaction en chaîne : la Mairie cède aux exigences de la Ligue, Radia tancée par Warner démissionne et fonde une agence de détectives privés avec Eclipse, Warner tue Stone pour le réduire au silence après qu'il ait menacé de révèler leur alliance. Quant à l'inspectrice Hewitt, alors qu'elle a échoué à récupérer le dossier que devait lui remettre Pierce, elle reçoit l'aide d'un ancien partenaire de Warner pour faire tomber ce dernier...

A l'origine de C.O.W.L., il y a un projet de film co-écrit par Alec Siegel et Kyle Higgins alors qu'ils sont étudiants. Le projet aboutira sous la forme d'un court-métrage mais les deux amis sont convaincus que leurs idées ont du potentiel et vont chercher pendant plusieurs années à les convertir pour un autre média, comme ils l'expliquent dans deux textes disctincts de la postface du recueil en français.

Higgins commence à percer dans les comics et rappelle Siegel pour lui proposer de retravailler leur scénario pour en faire une série. C'est ainsi que les dix épisodes de C.O.W.L. voient le jour, avec l'espoir de leur donner une suite (qui n'a cependant jamais vu le jour, mais l'histoire en tant que telle se suffit à elle-même).

Le postulat est très intéressant et original : il s'agit de montrer une équipe de super-héros, née pendant la seconde guerre mondiale, qui s'est organisée ensuite en un puissant syndicat avec un contrat le liant à la Mairie de Chicago. Les résultats sont exceptionnels : en 1962, quand démarre l'intrigue, la criminalité de la ville est au plus bas.

Mais la COWL est en quelque sorte victime de son succès : en effet alors que la municipalité veut renégocier le contrat avec la Ligue, les super-héros ne sont plus en position de force pour exiger davantage de moyens, d'autant que les simples policiers, eux, manquent cruellement d'équipement. Une simple affaire va achever de pourrir l'ambiance quand un énième super-vilain est tué lors d'une intervention et qu'un agent de la COWL découvre que son arsenal emprunte à la technologie développée par la Ligue...

On suit alors en parallèle l'enquête de Jonathan Pierce, un fin limier de la Ligue qui suspecte une sale magouille, et les discussions entre Geoffrey Warner, le chef de la COWL, et le Maire. Bien entendu, Pierce a raison mais la vérité qu'il découvre est choquante puisqu'elle révèle que Warner, et son adjoint Blaze, ont fourni ses armes à Skylancer afin que la Ligue soit toujours indispensable à la ville pour arrêter des individus comme lui.

Au terme du premier acte (au cinquième épisode), Higgins et Siegel sacrifient spectaculairement et audacieusement leur seul héros vraiment intègre, qui plus en le faisant tuer par un de ses collègues, sur lequel on fait pression car il est mêlé à un scandale sexuel. Cela, pourtant, relance l'intrigue en précipitant ses protagonistes dans une spirale infernale. Warner va se compromettre définitivement en s'alliant avec le caïd local, Radia (la seule femme de la Ligue) fait cavalier seul au mépris des ordres, la grève entamée par les super héros dégénère, et une femme flic, avec qui Pierce était en contact pour lui communiquer les preuves qu'il avait collectées, vient mettre son grain de sel...

 Higgins et Siegel développent plusieurs pistes narratives à la fois mais n'en négligent aucune et font preuve d'une maîtrise impeccable. On se passionne aussi bien pour les différentes enquêtes (de Pierce, de Hewitt) que pour les négociations politiques (entre Warner et le Maire et Warner et Stone). Le récit est dense mais jamais fouillis. On passe d'un personnage à un autre, d'une situation à une autre, sans jamais être perdu. Les enjeux sont clairement posés, les ambiances sont intenses, les effets superbement dosés, la caractérisation admirable. Chaque protagoniste a droit à un profil fouillé (et même à une fiche signalétique, disponible dans les bonus de l'album), la COWL a un passé riche, une ascension bien tracée, quelques secrets (qui auraient pu être éclaircis dans une suite - comme le personnage de Sparrow, l'ex-sidekick de Warner/Grey Raven, qui se mue en "Gorge Profonde" pour Hewitt sur la fin), et des compromissions réalistes compte tenu de sa position et des menaces qui pèsent sur son avenir.

Mais les auteurs explorent aussi, à la marge et efficacement, des sujets en rapport avec l'époque de leur histoire. Le personnage de Radia est à cet égard magnifiquement traité : seule femme de la Ligue, elle est victime du sexisme ordinaire à la fois de l'époque et de ses collègues. Ce n'est pas pour autant une oie blanche : elle a une liaison avec Warner et ne laisse visiblement pas indifférent son ami, Eclipse, ni le caïd Stone (qui paie une prostituée en la grimant comme elle tout en exigeant sa mort). Quant à son boyfriend, il ne veut l'épouser que pour en faire une femme au foyer. Lorsqu'elle neutralise le criminel Doppler, devant une foule de badauds qui la voit dépassée, elle se révolte et finit par lâcher, une fois victorieuse, : "je suis un super héros, merde !"

Un autre cas captivant, quoique plus secondaire, est celui de Grant. Il n'a pas de super pouvoir, ni même de costume, c'est un agent qui accompagne Eclipse en patrouille tout en faisant partie malgré tout de la COWL. Mais il nourrit des complexes à cause de son fils qui a honte de lui car ses camarades de classe ricanent du fait que son père ne fait qu'assister les vrais héros. Lorsque Grant à l'opportunité de briller en arrêtant un super vilain, il reçoit une raclée qui manque de le tuer et lui vaut à la fois les reproches d'Eclipse et son admiration pour s'être battu avec autant de culot contre plus fort que lui. Ce que son fils reconnaîtra aussi.

Le traitement graphique de cette intrigue aurait pu être classique, en jouant la carte facile de la représentation nostalgique, avec un look rétro insistant sur la mode vestimentaire par exemple. Mais avec Rod Reis, rien de tel. L'artiste a un style suffisamment affirmé et atypique pour se jouer des clichés.

Grâce à son usage de la tablette et des effets de colorisation dont il dispose, il a plutôt opté pour des images sombres, et transforme ce scénario en une bande dessinée aux tons de film noir, dans des décors nocturnes ou sous la pluie, dans des intérieurs sobres, parfois austères. L'action est finalement rare et a lieu dans des bureaux, lors d'échanges tendus, à la lumière d'une simple lampe, autour d'une table, entre quatre yeux.

Et pourtant, ce parti-pris réussit à conserver son caractère haletant au projet. Plus qu'un simple comic-book super-héroïque, grâce à Reis, C.O.W.L. rappelle les polars anglais, sociaux, avec une esthétique souvent naturaliste et parfois expressionniste. On est au plus proche du terrain, des individus. Cela génère un côté oppressant, gangréné, vicié. Il y a quelque chose de pourri au sein de cette Ligue et cela commence par la première séquence avec l'arrestation brouillonne, indécise, de Skylancer, puis le meurtre de Pierce par Arclight, la neutralisation de Doppler par Radia. Jusqu'aux pages finales où une succession de vignettes de la largeur de la bande montre, rapidement, le démantelement de l'organisation de Stone, la victoire de Warner, la fondation de l'agence d'enquêtes privées de Radia et Eclipse, comme un précipité de situations dont le lecteur comprend qu'elles sont un échec sous le vernis du succès.

Il est dommage que cette série n'ait pas connu de suite, et n'en connaîtra probablement jamais. Aujourd'hui, Rod Reis est devenu un artiste établi (il signe les dessins de New Mutants), Kyle Higgins enchaîne les projets - j'ignore de ce que fait Alec Siegel. C.OW.L. avait un sacré potentiel, peut-être pas pour être un titre avec une grande audience, mais grâce à son univers, ses personnages. En somme, comme la Ligue, on peut dire que cette BD a été victime de son talent car ceux qui l'ont produite ont depuis été récupérés. Mais que ça ne vous empêche pas de la découvrir.

samedi 2 janvier 2021

BONNE ANNEE 2021 !

 Je vous souhaite, à tous, une bonne année 2021. 

Surtout une meilleure année !

Et pour illustrer mes voeux, je partage avec vous ces planches de Pascal Campion,

qui résument parfaitement l'année écoulée et celle qui commence...











Restez prudents.

RDB.