dimanche 6 décembre 2020

STRANGE ADVENTURES #7, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


Après une pause le mois dernier (tout de même marquée par la parution du director's cut du premier épisode - mais sans plus-value), Strange Adventures entre dans son second acte avec ce septième épisode. Tom King imprime toujours un faux rythme à sa saga et déroute encore davantage avec un récit riche en scènes hallucinatoires. Visuellement, en revanche, c'est superbe grâce aux efforts de Mitch Gerads et Evan Shaner, qui, pour la première fois, harmonisent davantage leurs graphismes.


Alors que le rayon Zeta le renvoyait sur Rann, Adam Strange resurgit sur Anthorann, une planète voisine. Il est fait prisonnier par un savant qui le torture car il le juge responsable de la chute de son monde au cours de laquelle il a perdu les siens.


Sur Terre, des éclaireurs Pykkt font leur première apparition. Adam Strange en tue deux après avoir tenté de raisonner le premier puis lors d'un combat entre le second et Batman. A cette occasion, les deux héros s'opposent sur leurs méthodes, Batman jugeant qu'il faudrait capturer un Pyktt pour l'interroger.


Soumis à des drogues hallucinogènes, Adam Strange, sur Anthorann, passe un sale moment, croyant même rejoindre Alanna et leur fille Alea. Sur Terre, Il avoue à Alanna avoir bel et bien tué l'homme qui l'avait agressé lors de la séance de dédicaces, persuadé qu'il s'agit d'un espion métamorphe Pykkt.


Sur Anthorann, Adam observe la flotte Pykkt sur le point de fondre sur Rann. Il réussit à se défaire de ses liens et tue le savant, entouré de soldats Pykkt...

Si Tom King a deux péchés mignons, c'est son goût pour les dialogues psychologisants et les narrations parallèles. Dans le premier cas, lorsqu'il se laisse aller, le résultat peut être si assommmant qu'il noie ce qu'il raconte, on peut dire alors que le scénariste joue contre sa BD. Dans le second cas, sa maîtrise lui permet d'être rarement pris en défaut.

Si le premier épisode de Batman/Catwoman, sorti cette semaine, prouvait que King pouvait articuler une histoire avec trois lignes temporelles avec un réel brio, et sans que le rythme défaille, il faut bien reconnaître que la mécanique semble grippée dans Strange Adventures. Dans le premier acte de la série, au cours des six premiers épisodes, on a même eu l'impression de plus en plus marquée que les allers-retours entre présent et passé, Terre et Rann, étaient plus redondants qu'enrichissants. Le mystère de l'intrigue reposant sur les possibles crimes de guerre commis par Adam Strange ne passionnait plus guère.

C'est là toute la différence entre style et manièrisme. Il fallait donc que King se reprenne, sous peine d'infliger au lecteur un deuxième acte laborieux, voire décourageant. Est-ce pour cela qu'il entame ce septième épisode en ne craignant pas de totalement dérouter ? En effet, d'un côté, de nos jours, l'invasion Pykkt débute sur Terre ; et de l'autre, Adam Strange est soumis à des expériences par un savant d'Anthorann, planète voisine de Rann.

Les deux temporalités s'opposent radicalement. D'un côté, on a droit à une succession de scènes violentes et sèches, dans un climat hivernal et urbain, où des éclaireurs Pykkt se font dessouder sans ménagement par Adam, au grand dam de Batman qui souhaiterait en capturer un pour l'interroger sur les manoeuvres de l'armée ennemie. De l'autre, on est entraîné dans une suite de scènes surréalistes, douloureuses, fruits des expériences subies par Adam sur Anthrorann.

Sur un plan visuel, Evan Shaner surprend franchement en se chargeant de dessiner les hallucinations de Adam. Alors que l'artiste a un style plutôt sage, il sort de sa zone de confort pour produire des images déstabilisantes, à la fois folles, absurdes, et cruelles. Comme King ne nous informe pas tout de suite de qui inflige ce supplice au héros, on est aussi déstabilisé que lui. C'est bien joué, mais il faut accepter de ne pas savoir qui fait quoi, ce qui est vrai ou faux. Mais ça tombe bien finalement, car on en revient aux fondamentaux de l'histoire.

King fait preuve d'une malice certaine, dans laquelle Shaner le suit fidèlement. Par exemple, à un moment, Adam atterrit dans un décor très étrange avec des créatures dont les têtes sont remplacées par des mains géantes. On devine dans une large case que ces mains expriment une phrase en langue des signes et c'est bien le cas : traduit, cette phrase dit "Passez une bonne journée". Ironique quand on sait le calvaire que supporte alors Adam.

En parallèle donc, sur Terre, en même temps que le temps devient hivernal, la guerre est aux portes de notre monde. Adam a un échange, bref mais éloquent, avec Batman après avoir tué un éclaireur Pykkt que la dark knight avait pourtant vaincu. Batman s'insurge en rappelant qu'il ne tue pas ses ennemis. Adam lui répond que c'est la différence entre eux : lui vient d'un monde où exécuter son adversaire garantissait sa survie.

Mais la grande scène de cette partie terrienne, c'est évidemment celle des aveux. Alors que Adam partage un bref répit avec Alanna, il consent à lui révéler qu'il a bien assassiné l'homme qui l'avait violemment interpelé lors d'une séance de dédicaces (dans le #1). Pour se justifier, Adam explique qu'il était persuadé qu'il s'agissait d'un espion métamorphe à la solde des Pykkt car il savait des choses à son sujet que seul l'ennemi de Rann pouvait connaître. Même s'il sait avoir tué un innocent, Adam reste convaincu que sa victime annonçait l'invasion Pykkt actuelle. 

King lâche donc cettte bombe à mi-parcours de sa série. Mais aussi, surtout juste après le sixième épisode où Alanna avait raconté à Mr. Terrific que Adam avait été capturé par les Pykkt puis qu'il leur avait échappé, mais visiblement traumatisé. Et qu'ensuite leur fille avait été assassinée dans une embuscade ennemie, dans des conditions telles que le corps d'Alea n'avait pu être ramené.

Tout se lie alors sous nos yeux : la captivité d'Adam, c'est celle dessinée par Shaner, avec l'injection de drogues, une torture lente et longue, qui a littéralement brisé le héros de Rann. Au point de le rendre fou et criminel lors de son retour sur Terre, en croyant qu'un lecteur agressif était un espion ennemi ? Il semble bien. Mais King ne dit pas (encore) tout car le véritable sort d'Alea reste sujet à caution. Et l'imagination du lecteur fait le reste. Et si Adam avait aussi tué sa fille - pour empêcher que les Pykkt ne la capture peut-être... Ce serait horrible, mais j'ai le sentiment que le scénariste garde dans manche une autre carte spectaculaire et choquante.

Dans ses pages, depuis le début de la série, Mitch Gerads a clairement donné au couple Strange les traits de deux acteurs : Adam ressemble à Armie Hammer et Alanna à Olivia Munn. Ce n'est pas le premier à procéder de la sorte (on se souviendra que J.G. Jones avait aussi casté les personnages de Wanted et Bryan Hitch avait aussi donné des visages de comédiens célèbres à des Ultimates). Le souci, c'est qu'on avait d'un côté la distribution de Gerads et les mêmes personnages dessinés par Shaner, qui, eux, ne ressemblaient pas du tout à Armie Hammer et Olivia Munn.

Pour la première fois pourtant, il m'a semblé que Shaner faisait un pas dans la direction de Gerads et donnait à son tour à Adam et Alanna les traits des acteurs choisis apr son collègue. Cela unifie le récit, on a davantage le sentiment de voir les mêmes protagonistes et donc de suivre la même histoire sur deux temporalités différentes. Mais cela signifie aussi que Gerads a gagné cette partie en entraînant Shaner. Il faudra observer si cela se confirme dans les prochains épisodes. Et surtout si cela n'a pas un effet pervers car dessiner des personnages en les faisant ressembler à des acteurs peut parasiter la lecture : à force on peut finir par davantage voir les acteurs que les héros de fiction.

Ce septième chapitre relance donc la série au bon moment. Mais il faut confirmer. Surtout quand on compare la qualité de Strange Adventures avec le brio de Rorschach et Batman/Catwoman. En vérité, King est face à son plus redoutable concurrent : lui-même.  






samedi 5 décembre 2020

BLACK WIDOW #4, de Kelly Thompson, Elena Casagrande et Carlos Gomez


Voilà l'épisode dont Kelly Thompson a avoué qu'il lui avait donné du fil à retordre, jusqu'à la faire pleurer. Black Widow #4 réserve en effet un cliffhanger terrible, d'une brutalité assez inouie. Si la scénariste a pu décevoir en recourant à de vieux ennemis de son héroïne, elle se ressaisit ici. Elena Casagrande illustre tout cela avec beaucoup de talent, juste suppléée par Carlos Gomez pour quatre pages.



Natasha reprend connaissance et se souvient de tout. Elle sait qu'on a trafiqué ses souvenirs pour lui faire croire à sa nouvelle vie. Mais le danger est toujours là et elle doit veiller sur son mari et leur fils. Elle demande à James de lui faire confiance, promettant de tout lui expliquer ensuite.


Un agent de l'Hydra, envoyé par Viper, est désarmé par Natasha qui sort de la chambre et se débarrasse d'autres soldats de l'organisation terroriste. Yelena Belova s'occupe d'exfilter James et Stevie. Les deux espionnes se rejoignent et quittent l'endroit.


Ils gagnent une planque et, comme promis, Natasha explique à James comment elle a été agressée par l'Hydra, enlevée et conditionnée. Leur fils, Stevie, a été créé de toutes pièces à partir de leur ADN. Toute leur vie n'a été qu'une mascarade.


Ces révélations sont dures à avaler pour James et ce n'est pas fini : Natasha lui explique qu'ils doivent se séparer pour le bien de Stevie et ne jamais se revoir. Hawkeye et le Soldat de l'Hiver arrivent en renfort de Yelena.

Je ne spoile pas le dénouement de l'épisode mais vous pouvez me croire quand je garantis qu'il est vraiment inattendu et brutal. C'est un véritable électrochoc qu'a voulu provoquer Kelly Thompson, un retournement de situation choquant, et c'est très réussi.

L'épisode précédent m'avait laissé une drôle d'impression dans la mesure où la scénariste n'était pas parvenue, comme elle l'avait pourtant annoncé, à totalement bouleverser les fodnamentaux d'une série consacrée à la Veuve Noire. En dévoilant les ennemis qui avaient conspiré pour la pièger, tous issus de son passé, Thompson échouait comme beaucoup (tous ?) avant elle à renouveler la toile de fond. Le rôle dévolu à Arcade, dont la présence était prometteuse, devenait secondaire, simple exécutant au service d'un groupe composé entre autre du Garde Rouge (l'ex-mari de Natasha Romaoff), Viper (alias Mme Hydra) ou le Lion Pleureur.

Mais était-ce si étonnant ? Kelly Thompson a de plus en plus de mal à confirmer les espoirs placés en elle, de mon point de vue en tout cas. Il est loin désormais le temps où elle animait les aventures de Kate Bishop dans sa version du titre Hawkeye, avec une fraîcheur et un entrain enthousiasmant. Elle avait d'ailleurs bien commencé avant de se fourvoyer dans une fin de série maladroite qu'elle voulut développer et conclure dans West Coast Avengers (sanctionné par une annulation rapide). A cet égard, Thompson, comme d'autres auteurs émergeants de chez Marvel, Thompson sait accrocher le lecteur mais ne transforme pas souvent l'essai.

Il faut lui reconnaître un don pour rebondir avec cet épisode et on verra comment elle va composer la fin de son arc (certainement le mois prochain puisque la série ne paraîtra pas en Février 2021 mais n'est pas annulée).

Ici, en fait, Thompson élague, épure et cela lui réussit. L'épisode est découpé en trois parties : une première axée sur l'action avec l'exfiltration de James et Stevie, la deuxième avec les explications de Natasha sur le piège qu'on lui a tendue et dont elle se souvient désormais, et la dernière avec donc ce cliffhanger explosif. Elle rythme bien ces séquences, rédige des dialogues sobres, et vous cueille au moment où vous vous y attendez le moins. C'est bien fichu.

Si bien fichu que l'autre appréhension que j'avais pour cet épisode passe comme une lettre à la poste. En effet, j'avais appris avec crainte que ce #4 serait co-dessiné par Elena Casagrande et Carlos Gomez. Or, cette association fonctionne bien et il faut saluer l'intelligence éditoriale avec laquelle elle est gérée.

Casagrande illustre la majorité de l'épisode avec son efficacité et son élégance coutumière. Elle nous gratifie encore d'un morceau de bravoure avec une double page où Natasha élimine plusieurs agents de l'Hydra dans un espace réduit. Pour cela, l'artiste décompose le mouvement de son héroïne et sa double page est tranchée cases verticales. Le résultat est d'une fluidité imparable.

Mais il ne faut pas s'arrêter à ce coup d'éclat car ce qui le précéde et ce qui suit est aussi remarquable. Casagrande a un sens de l'espace épatant, ses plans sont toujours superbement agencés, les personnages y sont parfaitement disposés, avec toujours des angles de vue bien pensés. Elle se place à bonne distance de l'action, sait rendre l'action dynamique, et ne pas trop souligner les moments plus émouvants.

Un exemple probant de cette approche spatiale bien dosée se trouve dans la scène où Natasha explique à James, son "mari", qu'ils ne devront plus jamais se revoir. Casagrande ne tombe pas dans la faciltié qui aurait consisté à enchaîner les gros plans, les champ-contre-champ. Non, elle reste en plan américain, et utilise des cases occupant toute la largeur de la bande, pour garder les deux personnages dans la même vignette. On comprend ainsi que Black Widow prend déjà des distances avec cet époux artificiel tout en prenant des gants pour lui expliquer la situation de manière à ce que la solution qu'elle propose soit indiscutable.

Et Carlos Gomez alors ? Hé bien, comme cela se fait désormais couramment, on a fait appel à un second dessinateur à la fois pour soulager un collègue mais en lui confiant un passage qui ne brise pas l'unité graphique de la série. En l'occurrence, il se charge ici d'un flash-back sans dialogue mais avec une voix-off. Et Jordie Bellaire laisse Federico Blee réaliser la colorisation pour ces pages.

Gomez a un style moins fin que celui de Casagrande : il suffit de voir comment il représente Natasha, avec des formes beaucoup plus pulpeuses, et habillée d'ailleurs de manière plus suggestive (en short et brassière). Mais pas non plus de quoi fouetter un chat et être navré par le sexisme évident de ces images. Gomez fait bien son job, assez ingrat au demeurant.

Bref, avec ce quatrième épisode, la série se relance. Tous les défauts ne sont pas effacés, mais Thompson a su réagir, rapidement. C'est louable et ça mérite qu'on lui accorde notre confiance pour la suite.

vendredi 4 décembre 2020

FIRE POWER #6, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Ce sixième épisode marque la fin du premier arc de Fire Power (les six épisodes seront disponibles en recueil en Janvier prochain sous le titre Fire Power, vol. 2 : Home in Fire). Robert Kirkman avait promis des révélations choquantes mais il en a gardé sous le coude visiblement. Chris Samnee s'amuse comme un fou et nous régale toujours avec des planches superbes.


Chez Reggie, le collègue de Kellie Johnson, l'apparition de Wei Lun provoque d'abord la joie puis la colère d'Owen quand il remarque le tatouage du Clan de la Terre Ecorchée sur le bras du maître. Les deux hommes se battent, l'un réclamant des explications, l'autre de la compréhension.


Wei Lun raconte comment il a découvert dans le Temple du Poing Enflammé un livre dont la lecture lui a permis d'apprendre un terrible secret sur l'Ordre. En proie au doute, il est attaqué par Chou Feng et contraint à la fuite. Il rejoint alors le Clan rival et demande aujourd'hui à Owen de le suivre.


Owen n'a que le temps de savoir que son père biologique est mêlé à l'affaire avant que les tueurs de la Griffe du Dragon, envoyés par Chou Feng, ne resurgissent. Wei Lung ordonne à son élève de fuir avec sa famille pendant que Reggie et lui s'occupent des assassins.


Owen finit par entendre raison, non sans avoir vu Wei Lun gravement blessé. La famille Johnson part se réfugier chez le père adoptif d'Owen...

Bon, reconnaissons-le tout de suite : Robert Kirkman est loin de tout dire dans cet épisode et donc les révélations qu'il promettait en annonçant, le mois dernier, qu'elle changerait le cours de la série et du destin d'Owen Johnson sont loin de me combler. Le scénariste joue un peu la montre, préférant souligner l'impact du retour de Wei Lun face à son ancien élève.

De fait, c'est bien le mentor qui est au coeur de l'épisode, lui qui prend la lumière et monopolise la parole et notre intérêt. On le savait dans les parages, complice de Reggie, le collègue flic de Kellie Johnson. Mais qu'en serait-il lorsque Wei Lun et Owen seraient réunis, sachant que le premier faisait désormais partie du Clan de la Terre Ecorchée ?

Evidemment, ça (se) passe mal et nous voilà entraîné dans une scène d'action un peu gratuite et longuette, qui frise la redîte avec le premier entretien de Wei Lun et Owen dans Fire Power, vol. 1 : Prelude. C'est la première fois que la série bégaie ainsi.

Grâce au talent de Chris Samnee, ça passe crême et on savoure même, entre deux attaques-contre-attaques, la mine déconfite de Kellie quand elle comprend que Reggie est au service de Wei Lun. Enfin, tout se calme et ce dernier peut s'expliquer. On entre dans le coeur de l'épisode avec un flash-back, que le coloriste Matt Wilson traite très simplement, avec une palette très réduite - une sobriété payante après l'esbroufe qui a précédé.

Kirkman doit normalement à ce moment-là nous dévoiler un grand secret. Mais il ne fait que suggérer une trahison, une découverte accablante faite par Wei Lun sur le passé du Temple du Poing Enflammé. On n'en saura pas plus, c'est très frustrant. Compréhensible certes, car le scénariste a le droit de garder ses munitions pour plus tard. Mais frustrant tout de même aprce qu'on se dit que la fin de ce premier arc aurait bien mérité, comme nous, de vraies révélations et pas de simples allusions. Surtout quand il est implicitement dit que le père biologique de Owen jouait un rôle important dans tout cela.

Peut-être aprce qu'il savait que cela ne suffirait pas au lecteur, Kirkman passe à nouveau la main à Samnee pour la scène suivante qui voit redébarquer les assassins de la Griffe du Dragon et donc produire de l'action, du mouvement. C'est un ressort un peu facile, destiné à faire diversion, la ficelle est trop grosse pour qu'on ne la remarque pas et si le spectacle tient ses promesses grâce au découpage de Samnee, ses prouesses pour animer un tel morceau, ses compositions implacables (l'artiste explique, dans le désormais rituel dialogue avec Kirkman en fin de fascicule, avoir été jusqu'à dresser un plan du rez-de-chaussée de la maison de Reggie afin que les déplacements des combattants soient logiques), il ne masque pas la filouterie de Kirkman.

Mais ledit Kirkman est malin et il sait aussi que, faute d'un vrai cliffhanger, le fan va pester contre son script. Alors il met en scène la mort d'un personnage-clé... Tout en jouant sur l'ambiguïté de cette mort dans les deux dernières cases de l'épisode (soyez attentif aux yeux de Wei Lun...). Samnee, lui, dessine ça avec ce qu'il faut de précision, comme lorsqu'il aligne en une seule bande les visages d'Owen, Kellie, leurs enfants, et le père adoptif d'Owen chez qui ils se réfugient. Pas besoin de dialogue, tout passe dans leurs expressions, leurs regards, la lumière, l'angle de vue. On a la preuve, supplémentaire, que Samnee est aussi fort pour ces close-up que pour des bastons en plan large.

Il flotte donc ici un drôle de sentiment. On a presque l'impression d'avoir été roulé dans la farine par un scénariste roublard qui a promis beaucoup pour donner peu au final. En même temps, ce même auteur, soutenu par son dessinateur irréprochable, ménage sa monture et reste dans une logique feuilletonnesque, sachant que l'aventure reprend dans un mois, là où elle en est restée. Il ne s'agissait pas donc pas tant de marquer les esprits comme si un premier acte se concluait que de dresser une rampe de lancement pour un nouvel arc et le septième épisode.

Je reste frustré, mais sans colère. Car l'attente ne sera pas longue pour connaître la suite. Fire Power paraît devenir une course-poursuite haletante plus qu'une succession d'arcs quasi-détachés. C'est un format excitant, surtout quand il est entre de bonnes mains. Et celles de Kirkman et Samnee le sont.

jeudi 3 décembre 2020

THOR #10, de Donny Cates et Nic Klein


La même semaine où débute sa saga-événement (King of Black), qui le fait passer dans la cour des auteurs sur lesquels Marvel compte vraiment pour le futur, Donny Cates livre aussi, plus discrètement, son dixième épisode de Thor. Alors que le scénariste s'étonne que son éditeur l'ait laissé aller très loin dans son event, on notera qu'il se lâche déjà beaucoup dans le titre dédié au dieu du tonnerre. Et il est bien aidé par Nic Klein au dessin une nouvelle fois.


Donald Blake, après s'être débarrassé de Loki, se taille un chemin jusqu'à la salle d'armes du palais d'Asgard, sans faire de quartier. Il décroche la hâche Jarnbjorn du mur lorsque Lady Sif, Volstagg et Beta Ray Bill surgissent et le somment de se rendre.


Il refuse et Beta Ray Bill charge pour le raisonner. Mais Blake n'est plus la créature d'Odin. For de la magie qu'il a maîtrisé dans la dimension où il a croupi, il ne fait qu'une bouchée de son adversaire. Des guerriers arrivent renfort pour le maîtriser.


La bataille qui s'ensuit tourne au massacre. Blake est déchaîné et nul ne lui résiste. Volstagg, puis Fandral, Hogun et l'armada d'Asgard, tous tombent sous ses coups. Il désarme Lady Sif et exile toutes ses victimes dans une dimension démoniaque via le Bifrost.


Cependant, Thor trouve dans le monde où est resté Blake le serpent Jormungand, mortellemet blessé, au milieu d'un décor dévasté. Il apprend que Blake s'est taillé une armure dans la peau su serpent et lui a volé ses pouvoirs pour pouvoir s'en prendre à tous les proches du dieu du tonnerre...

Actuellement, il y a chez plusieurs scénaristes Marvel une volonté, bien légitime au demeurant, d s'affirmer à travers les séries dont il a la responsabilité. Afficher ses ambitions n'a rien de mal, il est normal d'en avoir pour convaincre le lecteur qu'on n'est pas un simple mercenaire qui utilise des héros dont l'éditeur a la propriété pour toucher son chèque pendant qu'on écrit des oeuvres plus personnelles dans le cadre du creator-owned.

Donny Cates est un des auteurs actuels sur lequel Marvel mise beaucoup  : l'éditeur lui a confié Venom et ce numéro 10 de Thor sort en même temps que le premier event dirigé par le scénariste et dont le symbiote est la vedette, King in Black. Pour bien communiquer sur la confiance qu'on lui accorde, Cates a déclaré qu'il avait été surpris de la liberté que lui avait accordé Marvel pour cette saga. 

Pourtant, alors que King in Black #1 risque d'éclipser Thor #10, on peut remarquer que Cates se lâche déjà beaucoup dans la série consacrée au dieu du tonnerre. Ce nouvel arc narratif, débuté le mois dernier, a marqué le retour de Donald Blake, l'alter ego de Thor, mais aussi une pure création d'Odin pour apprendre à son fils l'humilité dans ses jeunes années. Problème : après avoir séjourné pendant trop longtemps dans une dimension parallèle en attendant que Thor le rappelle, Blake est devenu fou et veut se venger pour avoir été oublié. Mais comment est-il devenu si puissant ? Et comment Thor va-t-il pouvoir revenir en Asgard puisque Blake a brisé sa canne qui permet au dieu du tonnerre et au chirurgien d'échanger leur place ?

J'avais exprimé dans mes critiques les réserves que m'inspirait le premier de la série écrit par Cates, six épisodes mal construits. Mais je reconnais au scénariste un vrai talent pour le grand spectacle et son association avec le dessinateur Nic Klein était très prometteuse. Puis il a enchaîné avec un diptyque illustré par Aaron Kuder, tout à fait désastreux. En vérité, tout cela était un résumé des forces et faiblesses de Cates. Et plus généralement de beaucoup de scénaristes Marvel actuels.

Quel est ce problème ? Sans doute l'écart qui existe entre les intentions et le résultat. Chip Zdarsky écrit Daredevil avec l'ambition d'une vaste saga, mais ses derniers épisodes m'ont complètement fait décrocher à cause d'options ahurissantes (DD se livre à la police parce qu'il est convaincu d'avoir tué quelqu'un, sans demander à ses amis d'enquêter, en plaidant coupable au tribunal, pour donner l'exemple à la communauté super-héroïque, mais en sollicitant Tony Stark pour carrément acquérir le quartier de Hell's Kitchen et le protéger durant sa détention). Kelly Thompson s'empare de Black Widow en nous entraînant sur une fausse piste épatante mais déçoit en tombant dans le travers de relier cette direction à son passé qui la rattrape. Dans ces deux cas (mais on pourrait en citer d'autres), un démarrage en trombe puis patatras !

Cates est malin et il a les dents qui rayent le parquet. A bien des égards, il me fait penser à Mark Millar. Il est d'ailleurs un bateleur comme lui qui vend ses séries et se vend avec beaucoup d'énergie et peu de modestie. Je le comparais, le mois dernier, à Thor lui-même dans ses jeunes années en me demandant s'il existait chez Marvel un Odin qui le canaliserait.

Ce qui frappe avec Prey (le titre de cette nouvelle histoire), c'est qu'on aurait aimé qu'il commence par elle car elle est plus directe, plus efficace, mieux définie que celle de The Black Winter. Cates relègue Thor lui-même au second plan, il n'apparaît que dans le dernier quart de l'épisode, pour apprendre avec nous d'où Blake tire son pouvoir et quel est son projet (même si sur ce point il est facile à deviner avant ces pages). Avant cela, le chirurgien occupe le devant de la scène et il est évident que le scénariste s'amuse plus franchement en mettant en scène la vengeance sanglante qu'il accomplit en décimant sans pitié une armada d'asgardiens (et pas des moindres). L'histoire avance au galop, Blake fiche vraiment les jetons tellement il a l'air possédé. Le "pire", c'est qu'on le comprendrait presque : qui n'aurait pas perdu la tête après avoir été oublié dans les conditions où il l'a été ?

Le souci, c'est que, bien sûr, après cette histoire, Donald Blake sera vraiment grillé, plus encore que lorsque Aaron avait décrété qu'il fallait mieux le laisser aux oubliettes. Cates orchestre un aller sans retour pour le personnage. C'est dommage donc, de mon point de vue, mais ma foi, l'idée est quand même valable. C'est un méchant inattendu, bien campé, efficacement exploité. Cates s'arrange avec quelques réalités propres à la série comme quand Sif se demande à voix haute où est Thor alors que, ayant hérité de l'omnivision de Heimdall, elle est en mesure de le localiseer où qu'il soit. Et donc, la cible de Blake est très convenue.

Cela est (au moins partiellement) compensé par le rythme très soutenu du récit et ses dessins. Nic Klein colle vraiment bien au projet de Cates avec lequel il partage une approche directe, parfois frustre. Son trait se fait même plus rugueux, gagnant en spontanéité ce qu'il perd en détail. Mais il aide beaucouop à croire à la dangerosité de Blake, mu par une rage glaçante, frappant avec une précision médicale. Et quand il représente Jormungand, le serpent gigantesque, c'est une vision saissisante.

Le découpage de Klein est simple, il use à bon escient de doubles pages, sans jamais céder à une grande image unique uniquement produite pour épater la galerie. Comme l'action est très violente, il sait aussi user du hors-champ avec savoir-faire pour ne pas sombrer dans une surenchère sanglante. Il laisse au lecteur de quoi imaginer ce qui se passe entre chaque plan. Très évocateur.

Tout ça est donc loin d'être mauvais, à défaut d'être subtil. On peut déplorer que Cates ne sorte pas de sa zone de confort et même douter qu'il en soit capable ou qu'il en ait envie. Tout ça est très premier degré, un peu bourrin. Cates n'a pas encore sombré dans le grand WTF d'un Zdarsky sur Daredevil. Mais il lui faudra franchir un cap s'il veut que son run, qu'il veut long, marque les esprits. Comem Thompson avec Black Widow. Comme Blake et Thor, il est donc à la croisée des chemins.

mercredi 2 décembre 2020

BATMAN/CATWOMAN #1, de Tom King et Clay Mann


Annoncée il y a un an, la mini-série en douze épisodes Batman/Catwoman débute enfin sa publication. Il s'agit d'un événement à plusieurs titres et j'aurai l'occasion d'y revenir. Mais c'est surtout une oeuvre ambitieuse et désirée par son scénariste Tom King et le dessinateur Clay Mann, qui ambitionne d'être leur The Dark Knight returns. Ce premier numéro met en tout cas l'eau à la bouche...


Le présent. Andrea Beaumont, une ancienne maîtresse de Bruce Wayne et ennemie de Batman, sollicite l'aide du milliardaire pour retrouver son fils, Andrew, âgé de 14 ans, disparu. Batman avec Catwoman se mettent à sa recherche.
 

Le futur. Selina Kyle, veuve de Bruce Wayne, rend visite à une vielle connaissance. Elle lui apprend la nouvelle et ils évoquent le bon vieux temps où tous deux étaient des criminels. Mais Selina est en mission.


Le passé. Catwoman vient dérober des bijoux à un homme de main de la riche famille Bertinelli et trouve un cadavre à la place. Le joker vient de l'abattre. Sur un toit, il lui demande si elle accepterait d'éliminer Batman dont elle connaît la véritable identité. Bien entendu, elle refuse.


Le présent. Batman et Catwoman trouvent Andrew Beaumont, visiblement assassiné par le Joker, et Bruce prévient Andrea...

Ce que je viens de résumer, je dois le préciser, ne tient pas compte de la structure spéciale de la narration car celle-ci se présente de façon beaucoup plus éclatée. On passe ainsi d'une scène à une autre avec des temporalités différentes, parfois les trois dans une même page. Vous l'aurez compris : Batman/Catwoman se présente comme un puzzle et l'ellipse y est reine.

Avant de revenir sur ce point, faisons le point sur cette mini-série et la raison de son côté événementielle. Pour cela, il faut remonter en arrière et reparler de la fin du run de Tom King sur Batman, au terme de 85 épisodes.

Le scénariste avait prévenu très tôt ses lecteurs qu'il comptait raconter une histoire en 100 numéros. Il avait avancé dans ce programme avec assurance, fort de chiffres de vente excellents (chaque copie s'écoulait aux alentours de 100 000 exemplaires). Puis arrivé à ce qui devait être la moitié de sa saga, King a connu une première polémique.

A ce stade, il était question du mariage de Batman et Catwoman, une étape sur laquelle DC et l'auteur avaient beaucoup "teasée" et qui se solda par une frustration générale puisque les deux personnages ne s'engagèrent finalement pas. Remis dans le contexte de l'intrigue, ce rebondissement n'en était pas vraiment un car King avait miné la romance minitieusement et il ne faisait donc guère de doute que cela ne constituerait pas une happy end de mi-parcours. Mais les fans n'étaient pas contents, ils avaient l'impression d'avoir été roulés dans la farine.

King a poursuivi son entreprise : Batman était démoli sentimentalement et allait connaître une longue descente aux enfers face à Bane, qui avait tout manigancé. A des confrères sidérés, le scénariste promettait que le supplice de Bruce Wayne durerait plus d'une vingtaine de numéros ! Et il tint promesse !

Si la série continuait d'afficher d'excellents scores, son editor n'était, paraît-il, pas enchanté par ce calvaire et aurait attendu que le lectorat déserte pour forcer King à revoir sa copie ou carrément l'évincer. Au final pourtant, c'est l'editor qui a quitté la série - et, alors qu'il a été récemment licencié par DC, la rumeur prétend que King aurait mis sa démission dans la balance pour qu'on le laisse tranquille à l'époque. Mais la roue avait tourné pour le scénariste aussi car, avec l'arc Knightmares, effectivement, les ventes déclinèrent. Le public en avait assez de la chute de Batman (moi-même, j'ai été lassé par ce passage). Il ne faisait plus guère de doute que King ne bouclerait pas son run en 100 épisodes. De fait, il l'a conclu au #85.

Le reste appartient à l'Histoire : appelé pour jouer les pompiers de secours, James Tynion IV est devenu le nouveau scénariste du titre-vedette de DC, en changeant complètement de direction - parfois de manière très cavalière et peu élégante. Mais King, lui, n'allait pas en rester là : il voulait terminer son histoire. Et DC le lui accorda, sous la forme qu'il préférait, une mini-série en douze chapitres, qui débute donc ce mois-ci, en parallèle avec deux autres titres équivalents en durée (Strange Adventures et Rorschach).

Voilà pour la contextualisation. King a affiché ses ambitions avec Batman/Catwoman : il veut en faire son The Dark Knight returns, vrai classique DC, qui fera date. Le délai d'un an entre l'annonce du projet et sa parution a permis à Clay Mann de produire suffisamment d'épisodes à l'avance pour que la série n'ait pas de fill-in artists, car là encore le dessinateur et le scénariste voulaient que le projet soit complet avec une seule équipe. 

 Ce premier numéro donne le "la", sans ambiguïté. Le rythme est étonnament soutenu (pour un script de King), la narration est éclatée, on suit une intrigue sur trois époques, et c'est une suite directe au statu quo laissé par King - qui se fiche donc de Tynion IV, qui a établi que Batman et Catwoman ont décidé de mettre leur relation entre parenthèses pendant un an pour décider si leur couple tiendrait le coup. Profitons-en pour, au passage, préciser que Tynion a suggéré que Batman/Catwoman était pour lui hors continuité... Alors que King a insisté pour affirmer le contraire depuis le début !

Tous ces imbroglios, narratifs et auteuristes, ne doivent pas parasiter le plaisir qu'on prend à la lecture de cet épisode. Car c'est très réussi, dynamique, accrocheur. King introduit dans le DCU le personnage d'Andrea Beaumont alias Phantasm, jusque-là seulement apparu dans le dessin animé Batman : the animated adventures et un épisode-culte, The Mask of Phantasm. Cette femme y était une maîtresse de Bruce Wayne et ennemie de Batman, qui connaissait une fin tragique dans un incendie avec le Joker.

 L'argument - la disparion du fils adolescent d'Andrea Beaumont (dont on peut se demander s'il n'est pas aussi le rejeton de Bruce Wayne) - fait un peu penser à celui imaginé par Enrico Marini dans son très bon Batman : the dark prince charming. Mais King a un style suffisamment spécifique pour que, passé ce point, son histoire ait sa propre identité. Et quand je dis qu'il va inhabituellement vite, c'est surtout parce que Batman et Catwoman trouvent très vite Andrew Beaumont, mort, et que l'identité de son assassin laisse peu de place au doute (mais méfions-nous quand même, ça me paraît trop simple).

 L'autre particularité, c'est donc la construction narrative de la série. Nous évoluons dans trois époques différents : ce qu'on peut identifier comme le passé, avec une Catwoman encore criminelle, proche du Joker ; le présent (qui fait donc directement suite au run de King sur Batman) où Catwoman et Batman son en couple et enquêtent ensemble sur la disparition d'Andrew ; et le futur qui lui renvoie à la seconde partie de l'Annual #2 (du Batman de King) après la mort de Batman, laissant Selina Kyle veuve et mère de leur fille, Helena (dont on apprend aussi qu'elle a une relation avec une femme).

Le rythme soutenu du récit vient du fait qu'on passe rapidement d'une époque à une autre, avec des scènes brèves,  qui vont à l'essentiel. King ne perd pas de temps, il part du principe que le lecteur de Batman/Catwoman connait son run de Batman, mais aussi The Mask of Phantasm (au moins dans le s grandes lignes). La surprise vient surtout du fait qu'on n'identifie pas tout de suite l'homme auquel Selina âgée rend visite (moi-même, troublé par une transition entre deux scènes, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait du Roi des Egoûts - autre transfuge du DCAU) - et le coup de théâtre est très réussi.

King n'a pas assez de compliments pour qualifier le travail de Clay Mann, et ce depuis leur rencontre, quand l'artiste a été convié pour quelques épisodes sur Batman (des numéros toujours fabuleux, il faut le dire). Le scénariste estime même que son partenaire est le meilleur dessinateur de comics actuel (flatteur mais aussi un peu indélicat quand on fournit des scripts à Mitch Gerads, Evan Shaner ou Jorge Fornes).

Toutefois, difficile de ne pas être subjugué par les planches de Mann : ce n'est pas un artiste rapide et cela a causé des frustrations chez ses fans (dont je fais partie), notamment lors de Heroes in Crisis où il a vite été débordé (et suppléé par d'excellents collègues comme Lee Weeks, Travis Moore mais aussi... Mitch Gerads et Jorge Fornes). Pour Mann, c'est encore plus clair que pour King, Batman/Catwoman est le projet d'une vie, celui qui le fera entrer dans la cour des grands, qui excusera sa lenteur.

Mann aime les belles femmes, les hommes athlétiques, la belle image. C'est un esthète. Il assume dessin et encrage (le fidèle Tomeu Morey complète le casting avec toujours d'incroyables couleurs). Il est évident qu'il s'est beaucoup investi, redesignant avec mesure le costume de Catwoman et de Batman. C'est aussi lui qui a insisté pour que King utilise beaucoup Andrea Beaumont/Phantasm. Et il l'a reconnu, l'histoire impliquait qu'il sorte de sa zone de confort, notamment en dessinant des personnages âgés : qu'il soit rassuré, sa représentation de Selina et de son vieil ami est irréprochable.

C'est un épisode d'une beauté rare, avec un cachet presque européen, dans le souci du détail. On est au-dessus des standards d'un mensuel classique, avec trente pages de BD très ouvragées. Si tout ce qui suit est de ce calibre, ce sera un chef d'oeuvre visuel.

Il y avait de quoi être excité par ce projet. Et on peut avancer confiant après ce démarrage canon. Dans un an, nous pourrons dire si c'est effectivement un instant classic, mieux : un classique tout court. Mais les auteurs s'en sont donnés les moyens, y ont mis du coeur. Et ça, déjà, ça fait plaisir à voir et à lire.