jeudi 6 août 2020

EMPYRE #4, de Dan Slott, Al Ewing et Valerio Schiti


Parlons peu, parlons bien : ce quatrième épisode de Empyre n'est tout simplement pas bon. Après le coup de théâtre final du #3 (où on apprenait que Tanalth la Kree était en fait R'Kll, la grand-mère Skrull de Hulkling), on pouvait espérer que la suite immédiate s'emballerait. Ce n'est pas le cas, et il faut maintenant espérer que Dan Slott et Al Ewing mettent le paquet pour les deux prochains et derniers chapitres. D'autant que Valerio Schiti, lui, continue d'assurer.


Contre toute attente, après un bref repos, Hulkling annonce qu'il est prêt à utiliser le Bûcher pour éliminer la menace Cotati. Même si cela signifie sacrifier la Terre. Evidemment, ce revirement ne convient pas à Johnny Storm et Captain Marvel, aussitôt éloignés.


Ils sont téléportés chez Billy Kaplan, alias Wiccan, le mari de Hulkling. Cependant, à la Montagne des Avengers, Reed Richards met Tony Stark au courant de l'évolution de la situation. Au Wakanda, la bataille fait rage et les Cotati dominent à présent l'armée de Black Panther.


Non loin, Quoi s'impatiente lorsque Mantis, accompagnée de Sue Richards, Ben Grimm et She-Hulk, surgit pour parlementer avec son fils. She-Hulk attaque ses alliés et il apparaît qu'elle a été remplacée par un double Cotati.


De retour chez Wiccan, celui-ci a sondé l'esprit de Captain Marvel et révèle une surprise encore plus inquiétante provenant de l'alliance Kree-Skrull...


Jusqu'à présent, Empyre se distinguait de bien des events par son excellent dosage entre intrigue et action, permettant même une caractérisation des belligérants plus fine qu'on n'en a l'habitude. La complémentarité de Dan Slott et Al Ewing, tous deux connaisseurs de l'Histoire des Avengers et des Fantastic Four, donnait lieu à un récit riche, dense mais efficace, rythmé.

Ce quatrième épisode, hélas ! fait déchanter le lecteur qui commence à trouver le temps long et a l'impression de plus en plus prononcée que les auteurs prennent un peu trop leur temps, comme prisonniers des références qu'ils arrivaient si bien jusqu'à présent à intégrer à leur scénario.

Lorsque l'épisode démarre, on est (encore !) dans la salle de commandement du vaisseau amiral de la flotte Kree-Skrull et Hulkling change subitement de braquet en annonçant qu'il ne va plus hésiter à détruire la Terre si cela permet d'éliminer la menace Cotati. Malgré une brève résistance de Captain Marvel et la Torche Humaine, la messe est dite et les importuns dégagés.

Entrée en scène de Wiccan. Il était temps : en effet il s'agit quand même du mari de Hulkling et on se demande pourquoi il n'intervient qu'après autant de temps. La logique aurait exigé qu'il soit un des premiers, si ce n'est le premier averti de l'arrivée de Hulkling dans les parages. On retombe dans les travers des sagas impliquant les Avengers qui pensent pouvoir tout règler seuls, sans la contribution de personnages pourtant plus compétents. En effet, on découvre qu'un magicien aurait été bien utile auparavant quand Billy Kaplan sonde l'esprit de Carol Danvers et lui révèle le pot-aux-roses dans le camp adverse. Du coup l'effet de surprise tombe un peu à plat : ça fait deux fois que Slott et Ewing nous font le coup quand même !

Un event, c'est aussi une certaine fréquence à respecter dans le grand spectacle, donc la mise en scène de batailles épiques, et mine de rien, Empyre en est assez avare jusqu'à présent. Depuis le coup de force de Quoi à la fin du premier épisode, on ne peut pas dire qu'on ait été noyé sous des tonnes de baston (une double page la semaine dernière lors de l'arrivée des Cotati au Wakanda). A l'évidence, une fois encore, en multipliant les tie-in, Marvel prive sa saga principale d'action : on évoque Captain America et la résistance difficile qu'il mène sur Terre, la quête de Thor pour aider ses amis (ce qui est franchement ballot puisque, justement le tie-in Empyre : Thor a été annulé !), mais n'aurait-il pas été plus judicieux de consacrer une ou deux doubles pages pour nous montrer cela au lieu, par exemple, de cette scène inutile entre Reed Richards et Tony Stark à la Montagne des Avengers où Tony fulmine encore et se construit une nouvelle armure.

En comparaison avec les deux derniers events qui m'ont plu, à savoir Fear Itself et Infinity, Empyre prend trop souvent le parti de laisser ces grandes batailles hors-champ. Dans Fear Itself, la menace était grossièrement développée mais les méchants en faisaient baver aux héros. Dans Infinity, Jonathan Hickman réussissait à orchestrer une gigantesque campagne militaire dans l'espace à la manière d'une suite de tableaux impressionnants tout en consacrant assez de place à ce qui se jouait entre Thanos et les Inhumains sur Terre. Empyre est bien plus frustrant sur ce plan-là.

De la parlotte pénible et finalement inutile (prévisiblement inutile !), il y en a encore avec la scène où Mantis cherche à raisonner son fils. Qui plus est, ce passage comporte une erreur stratégique incroyable de la part des héros puisque Mantis est escortée par rien moins que la Femme Invisible, la Chose et She-Hulk, autant de poids lourds absents aux côtés de Black Panther pourtant archi-dominé par les Cotati. Le twist concernant She-Hulk est bienvenu mais en même temps artificiel (peu de risque qu'elle soit vraiment morte et là encore les héros se montrent bien peu observateurs : elle avait recouvré ses esprits grâce à un marteau confiée à elle par Swordsman et là, elle ne le porte plus bien qu'elle reste calme. Pas la peine d'être bien malin pour deviner qu'il y a un loup...).

Une telle sortie de route narrative, une telle accumulation de fautes, d'erreurs plombent la belle entreprise qu'était Empyre jusqu'à maintenant. Tout n'est pas perdu, il reste deux épisodes pour redresser la barre (et même trois puisqu'un numéro spécial sera publié en Septembre pour dresser un bilan de toute cette histoire), mais bon, ce n'est pas satisfaisant du tout.

A quoi se rattraper pour, malgré tout, lire ce chapitre décevant ? Au dessin de Valerio Schiti, qui, lui, assure comme un chef. L'italien fait son boulot en grand professionnel et évite au bâteau de sombrer complètement. Grâce à lui, à son découpage très tonique, à l'expressivité qu'il sait insuffler aux personnages, on ne s'ennuie pas. De ce point de vue, c'est assurément l'event le plus solide depuis Fear Itself dessiné par Immonen, dont Schiti est à la fois un admirateur et un émule. Mais enfin, c'est un peu du gâchis que de disposer d'un tel artiste pour lui faire mettre en image un matériau aussi maladroit...

Je ne veux pas donner l'impression que Empyre est perdu. Je crois Slott et Ewing capables de se racheter sur les deux derniers épisodes, et on n'aura pas à attendre pour savoir si cet espoir est fondé. Croisons donc les doigts. 

mercredi 5 août 2020

STRANGE ADVENTURES #4, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


Avec ce quatrième épisode de Strange Adventures, nous arrivons au premier tiers de l'histoire écrite par Tom King. Si celle-ci se déroule sur un rythme assez nonchalant, ce chapitre apporte une lumière plus crue sur les événements et notamment sur la notion d'ingratitude. Le scénariste et ses deux dessinateurs, Mitch Gerads et Evan Shaner, montrent ainsi très bien, même si c'est déplaisant, qu'Adam Strange est certes un homme de deux mondes mais que celui où il est né l'a laissé tombé.


Mr. Terrific atterrit sur Rann pour consulter les archives relatives à la guerre contre les Pykkt. Sardath n'est pas là pour l'accueillir mais lui a garanti un accès total aux documents. Promesse dont Michael Holt va vite découvrir le mensonge car les articles écrits par les Pyykt n'ont pas été traduits...


Adam Strange, alors qu'il menait l'assaut contre l'ennemi, avec les Hellotaat en renfort, disparaît brusquement, téléporté sur Terre par le rayon Zeta. Il se tourne d'abord vers Hal Jordan pour retourner sur place mais le Green Lantern a reçu l'ordre des Gardiens d'Oa de ne pas se mêler du conflit.


Adam sollicite ensuite l'aide de Superman et essuie un nouveau refus car l'homme d'acier attend une attaque imminente de Mongol et ne peut s'absenter. Sur Rann, Mr. Terrific est arrêté après avoir, malgré tout, lu les rapports en Pykkt, qu'il a lui-même traduits.


Conduit devant Sardath, Michael Holt exprime son mécontentement car il n'a eu entre les mains que la propagande de Rann. Il interroge donc le beau-père d'Adam sur sa petite-fille, Aleea, dont il est persuadé qu'elle est toujours vivante. Sardath expulse Mr. Terrific de la planète.


Adam revient sur Rann grâce au rayon Zeta, une semaine après avoir disparu. Les Hellotaat ont été massacrés par les Pyykt mais Alanna n'éprouve aucun remords. 

Si l'attitude d'Alanna Strange avait pu en défriser certains à la fin de l'épisode précédent, après avoir entraîné Adam dans une querelle judiciaire contre le Justice League, puis dans les médias et enfin piégé Batman, ce nouveau chapitre enfonce un peu le clou de l'épouse du héros de Strange Adventures.

Dans une interview donnée après la sortie de l'épisode 3, Tom King pointait ainsi la différence entre le couple Strange et les autres qu'il avait déjà écrits : Batman et Catwoman ont longtemps été adversaires et dans cette adversité leur amour s'est révélé et solidifié ; Mister Miracle et Big Barda sont des amants éternels ayant échappé ensemble à l'enfer d'Apokolips. Adam est un aventurier uni à une princesse, qui se comporte comme tel, c'est-à-dire comme une membre de l'élite de sa planète, prête à tout pour son royaume et son mari. 

Selon le scénariste, cela justifie que la romance entre Adam et Alanna soit plus complexe que les autres. Cela suffit-il à faire d'Alanna la méchante de l'histoire ? En vérité, c'est un peu plus compliqué que ça.

King commence d'abord par une scène qui nous explique dans quelles circonstances Adam Strange n'a pu participer à la charge menée contre les Pykkt avec les Hellotaat. Le rayon Zeta, responsable de ses allers et venues inopinées entre Rann et la Terre, l'a téléporté sur notre planète au tout début de l'assaut. Avec ou sans lui, de toute manière, il est certain que cette attaque aurait été un désastre quand on voit que les Hellotaat sont armés d'épées et de lances face à des Pykkt équipés d'armes lourdes à feu.

Sur Terre donc, Adam cherche à rentrer le plus vite possible, conscient qu'il a abandonné ses troupes dans une situation critique. Et là, King appuie où ça fait mal en pointant l'ingratitude des héros terriens et/ou de ce(ux) qu'ils représentent. Hal Jordan, en sa qualité de Green Lantern, la force de police galactique la plus puissante qui soit, est en apparence l'allié parfait. Sauf que les patrons du Green Lantern Corps, les Gardiens d'Oa, ont interdit à leurs soldats de se mêler de la guerre sur Rann pour des prétextes politico-diplomatiques (en gros, on devine que les Gardiens veulent que Pykkt et Ranniens règlent leurs affaires entre eux).

Superman n'est pas plus disposé à aider Adam à rentrer sur Rann. King est un peu plus tendre avec l'homme d'acier (sans doute parce qu'il a écrit une mini-série sur lui) et on peut estimer ses raisons : un méchant menace la Terre et lui seul serait capable de le stopper; N'empêche comme le lui fait remarquer Adam, Mongul n'est toujours pas là alors que les Pykkt ravagent Rann.

Sans support, Adam rentre sur Rann, quand le rayon Zeta le lui permet, et ne peut que constater les dégats. Les Hellotaat ont été décimés. Il culpabilise, pas Alanna (considérant que de toute façon c'étaient des barbares, peu dignes de confiance) qui repart avec son mari à l'attaque.

Evan Shaner, qui se charge des scènes avec Adam et de cette conclusion avec Alanna, représente le héros avec beaucoup de justesse. On ne peut que partager son désarroi, sa détresse, son accablement, son écoeurement même. Comme lui, on trouvera bien détestables Hal Jordan et Superman quand ils laissent tomber Adam. Et on comprendra pourquoi Adam en rentrant sur Rann semble à son tour tourner le dos à la Terre, sa planète natale, dont les héros ont ignoré son calvaire et celui de Rann.

Shaner a pris un plaisir manifeste à dessiner ces planches d'abord parce qu'il a pu renouer avec deux de ses personnages favoris, qu'il a déjà animés brièvement par le passé. Hal Jordan (lors d'un one-shot lié à la saga Darkseid War) puis Superman (dans la collection Adventures of Superman) représentent d'ailleurs opportunément la loi et la justice, l'un comme flic de l'espace, soumis à une hiérarchie, l'autre comme une sorte de protecteur élu de la Terre. Dans la scène avec Superman, Adam porte en outre un costume ressemblant à celui qu'il avait lors de la période New 52 ou dans les premiers épisodes de Superman période Rebirth écrits par Bendis, ce qui indique que Strange Adventures n'est pas un récit hors-continuité (contrairement à Mister Miracle). 

Les planches de Shaner regorgent de détails comme seul un artiste investi dans son travail peut en mettre. Lors de la scène avec Hal Jordan, celui-ci et Adam discutent dans un bar près de la base aérienne de la compagnie Ferris. Le barman a les traits de Tom King, et deux clients en arrière-plan ressemblent à Mitch Gerads et... Shaner lui-même (ils sont tous très ressemblants, aucun doute donc sur l'intention de l'artiste). Moins anecdotique : quand Adam retrouve Alanna à la fin de l'épisode, celle-ci arbore sur le visage des peintures de guerre, signalant son rôle actif sur le front mais aussi soulignant par-là même une sorte d'apparat royal, une distinction esthétique, un maquillage de circonstance. Cela rappelle le look de certains personnages éminents dans Star Wars, comme la princesse Amidala.

Le découpage d'un tel projet qui associe deux graphistes pour narrer visuellement le récit exige du scénariste mais aussi de ses deux partenaires une discipline parfaite. Pourtant, cette fois, le script fournit à Mitch Gerads, comme pour Shaner, des scènes plus longues et par conséquent des planches où ils ne sont pas obligés de se partager les cases et les bandes. Cette liberté profite aux deux mais également au lecteur qui a une lecture moins hachée.

Surtout, l'inversion du procédé en cours durant les trois premiers épisodes permet de profiter différemment des prestations des deux dessinateurs. Ainsi le partage des tâches qui voulait que Shaner avait à illustrer la partie la plus héroïque et lumineuse tandis que Gerads s'inscrivait dans un registre plus sombre et critique est moins évident ici.

En effet, pendant que Shaner avec Adam est sur Terre, Gerads avec Mr. Terrific débarque sur Rann, après la guerre. Là encore, on appréciera la représentation soignée des décors. Gerads montre une planète en reconstruction après un conflit terrible, comme quand la navette qui véhicule Michael Holt au bâtiment des archives survole des ruines d'une cité autrefois prospère. Tout s'opère par un savant contraste alors entre ce qui se dit entre les personnages et l'endroit où cela se dit.

Comme vont vite le remarquer Michael Holt et le lecteur avec lui, tout n'est pas ce qu'il paraît être sur Rann. Malgré la désolation après la guerre, on constate que les dégats semblent circonscrits puisque les archives sont intactes, la technologie encore en parfait état, le confort assuré pour les élites et les invités de marque (comme Mr. Terrific). Mais surtout cette ambiance patente d'hypocrisie se fait jour quand Michael Holt souhaite consulter les rapports des Pykkt sur le conflit.

On lui explique que les Pykkt sont des kamikazes, n'ayant laissé que peu de témoignages. Puis que ceux qu'ils ont quand même laissés n'ont pas été traduits, qu'ils sont intraduisibles même par les sommités en linguistique de Rann. Pas de chance : Mr. Terrific est le "troisième homme le plus intelligent de la Terre" (certainement après Bruce Wayne et Lex Luthor, mais j'ignore si ce classement a jamais été clairement établi par DC) et il a décrypté, pendant son voyage, le langage Pykkt au point qu'il peut le lire et le traduire gratuitement pour les Ranniens.

Gerads s'amuse visiblement beaucoup avec Mr. Terrific, même si, ça et là, (et d'ailleurs il l'a reconnu en interview) il souffre visiblement en le dessinant, sans vouloir tricher. En tout cas, il en fait une sorte de bloc imposant, économe de ses mots et de ses gestes, qui ne s'en laisse pas compter. Quand il a compulsé les rapports des Ranniens, il sait qu'on l'a trompé car ce n'est que de la propagande (la communication qu'il a à distance avec Sardath à son arrivée sonne alors comme un présage car le beau-père d'Adam lui en livre un portrait incroyablement flatteur).

Lorsque la police vient arrêter Michael Holt le lendemain de sa visite aux Archives Pyykt, Gerads illustre à merveille avec quelle assurance tranquille le héros désarme les flics tout en chantonnant un air entendu la veille, mais surtout en soulignant que Mr. Terrific déteste être mis en joue - évidemment, dans le contexte actuel aux Etats-Unis (mais pas que...), avec les violences policières contre les afro-américains, ce passage résonne puissamment.

Pourtant le meilleur reste à venir quand Mr. Terrific et Sardath sont enfin dans la même pièce et que le premier ne mâche pas ses mots devant le second sur ses cachotteries. King résume le "fair-play" qui orne les manches du blouson de Michael Holt dans une scène extraordinaire réjouissante. Plus de doute alors sur la duplicité de Sardath... Qui éclaire d'un coup celle de sa fille.

En définitive, il est bien possible que Adam soit un criminel de guerre, mais aussi (surtout ?) un pantin instrumentalisé par son beau-père et son épouse, et que son ressentiment envers Hal Jordan et Superman ait joué un grand rôle dans sa volonté de règler la guerre sans faire de quartier. Néanmoins, ce que semble surtout suggérer l'épisode, c'est surtout que Rann est pourri et qu'entre l'abandon de ses amis et la reconnaissance d'une planète, Adam Strange a peut-être commis des atrocités, non par goût mais par dépit, par déception, par désoeuvrement.

On n'est qu'au tiers de la saga, mais celle-ci est déjà très riche en nuances. La suite s'annonce alléchante.


lundi 3 août 2020

BATMAN, VOLUME 13 : CITY OF BANE (PART 2/2), de Tom King, John Romita Jr., Mikel Janin, et Jorge Fornes


Suite et fin de City of Bane, ce treizième volume de Batman par Tom King collecte les épisodes 80 à 85 de son run. Le scénariste avait prévu de boucler son passage sur le titre au bout de cent épisodes avant d'être subitement écarté par l'editor Bob Harras : ironie du sort, avec les douze chapitres de la future maxi-série Batman/Catwoman, King dépassera le nombre qu'il s'était fixé... Accompagné par John Romita, Jorge Fornes et surtout Mikel Janin, il donne en tout cas tout ce qu'il et réussit une belle sortie.


Batman et Catwoman sont de retour à Gotham et s'en prennent aux inspecteurs du GCPD du commissaire Hugo Strange : Pr. Pyg, Double-Face, Salomon Grundy, Blockbuster, le Châpelier Fou, Hush... Ces manoeuvres alertent le Flashpoint Batman qui détient Robin (Damian Wayne) en otage.


Mais ce dernier a réussi à appeler les membres de la Bat-famille au secours et le Flashpoint Batman reçoit une raclée de Red Robin, Batwoman, Batgirl, le Signal et Orphan. Bane est prévenu de la l'arrivée de Batman et Catwoman et se prépare à les recevoir à l'asile d'Arkham. Le Flashpoint Batman riposte brutalement contre la Bat-famille.


Catwoman découvre que Batman a un allié dans l'asile d'Arkham en la personne de Gueule d'argile. Ils peuvent, grâce à lui, atteindre Bane qui les attend de pied ferme. Batman piège son adversaire en lui faisant croire qu'ils vont se battre en duel singulier. Mais au moment où la victoire semble acquise aux héros, Thomas Wayne surgit et met un terme brutal au combat.


Batman revient à lui dans la salle à manger du manoir Wayne et découvre le cadavre d'Alfred Pennyworth. Dévasté, il pleure son plus proche ami puis se ressaisit. La pièce a ses sorties emmurées. Au comble du désespoir, Batman voit Catwoman resurgir et l'inviter à le suivre dans une pièce voisine où Thomas Wayne l'attend avec le Ventriloque et le Psycho-Pirate.


A rebours des faits, les origines de Thomas Wayne sont dévoilées depuis qu'il est sorti du puits de Naïn jusqu'à la mort de son propre fils sur sa Terre parallèle en passant par la destruction de celui-ci et son arrivée dans notre dimension grâce au Reverse-Flash (qui a voulu ainsi se venger de lui pour l'avoir tué sur son monde d'origine).


Enfin, Bruce et Thomas Wayne règlent leurs comptes...

Curieusement, dans les dernières interviews qu'il a données au terme de son run sur Batman, quand il était interrogé sur l'histoire qu'il avait voulu raconter pendant quatre-vingt-cinq épisodes, Tom King répondait invariablement : une histoire d'amour. Celle, en l'occurrence, entre Batman et Catwoman, sans cacher qu'elle lui avait été inspirée par celle de ses propres parents.

Effectivement, dans le dernier épisode, l'accent est mis sur le couple Bat-Cat (diminutifs qui ont agacé moult lecteurs... Il est vrai que la répétition de ces petits noms dans les dialogues a parfois été abusive). Et cela préfigure ouvertement ce que ce sera sans doute Batman/Catwoman, la maxi-série que King et Clay Mann produiront - même si aucune date de parution n'a encore été annoncée (Mann veut dessiner suffisamment d'épisodes avant que la publication commence et qu'il puisse assurer la totalité des douze chapitres).

De manière plus générale, le couple est mis en scène comme une entité dans ces épisodes, il ne s'agit plus d'un tandem de circonstances, mais bien de deux partenaires engagés dans une relation amoureuse et dans la reconquête de Gotham. Ils se battent ensemble et gagnent grâce à leur complicité. Cette complicité qui a fait défaut à Bane et au Flashpoint Batman.

Car, dans la totalité de l'arc narratif que constitue City of Bane, le centre de gravité s'est déplacé pour faire de Thomas Wayne le vrai méchant de l'histoire, au détriment de Bane, qui n'apparaît plus que de façon secondaire. C'est un peu dommage car on a le sentiment que King a perdu son intérêt pour Bane et modifié son intrigue au profit de ce rapport père-fils.

De fait, cela apparaît comme une erreur stratégique car dans la première moitié de son run, King avait écrit Bane comme un redoutable adversaire, à la fois sur le plan physique évidemment mais aussi intellectuel. Passé le cinquantième épisode, avec notamment l'arc (pourtant moyen) Tyrant Wing, on mesurait la terrifiante domination de Bane pour démolir Batman sur tous les plans.

Mais la bascule en faveur de Thomas Wayne s'est accompli lors des épisodes de l'arc The Fall and the Fallen, quand Batman, réellement mis au tapis par Bane, est donc entraîné dans le désert par le Flashpoint Batman. Bane disparaît alors de l'image et c'est toute la série qui se redessine. Est-ce qu'à cette époque Tom King savait qu'il serait débarqué de la série et a donc précipité ses mouvements ? Ou alors, en ayant eu la possibilité d'aller au bout de son plan de cent épisodes, la transition aurait-elle été plus subtile ? On peut en douter dans la mesure où l'intrigue de Batman/Catwoman ne semble pas (plus) exploiter ce qui était en jeu jusqu'au terme de City of Bane (quelques dessins de Clay Mann, diffusés au compte-gouttes sur Twitter par l'artiste et son scénariste, font plutôt état d'un retour en force du Joker et de l'apparition du méchant Phantasm, issu du cartoon Batman : The Adventures series).

Les deux premiers épisodes de l'album sont dessinés par John Romita Jr. (encré par Klaus Janson). C'est la première (et dernière) collaboration du vétéran avec King et le résultat laisse perplexe. Romita Jr. et Janson produisent des planches qui sont quand même d'une laideur assez triste, le trait est épais, les compositions sont plates, le découpage paresseux. Avec un JR Jr. en forme, c'est-à-dire motivé et surtout avec au moins vingt ans de moins, ç'eût été une toute autre chanson, mais là, c'est juste moche, indigne. Personnellement,je n'ai jamais été convaincu des bienfaits de son binôme avec Janson : le meilleur encreur de Romita Jr restera Al Williamson, mais ce Romita Jr.-là est bien loin et personne n'égalera plus Williamson (qui était en plus un fabuleux dessinateur-embellisseur, tout le contraire de Janson). Les fans de l'artiste accableront la colorisation, certes un peu appuyée, de Tomeu Morey, mais franchement ce reproche ne peut masquer les insuffisances du dessinateur.

Heureusement, Mikel Janin revient et avec lui, l'excellence. Il lui revient la part du lion et des moments-clés du récit. D'abord le duel Batman-Bane, d'une férocité incroyable (surtout quand Catwoman s'en mêle, toutes griffes dehors). King et Janin s'auto-citent de manière habile et renvoient le fan fidèle de leur run au deuxième arc avec le premier combat à Santa Prisca.

Pourtant, à cette baston intense, j'ai préféré l'épisode 83, un sommet du genre. Emmuré dans le salon du manoir Wayne, Batman découvre le corps sans vie d'Alfred Pennyworth. Janin réussit superbement à traduire toute la détresse, toute la douleur de Bruce Wayne face à cette tragédie, ce deuil dans la famille. C'est poignant, puissant, et l'artiste trouve toujours le bon dosage, le bon découpage, le bon angle, la bonne valeur de plan pour capter les émotions du personnage. C'est véritablement le tournant de cet fin d'arc, l'instant où le héros peut définitivement sombrer mais se relève et entame un ultime parcours vers la reconquête. Tout King est en somme résumé dans ces pages : ce n'est pas simple à lire, mais quelle maestria !

Le pénultième chapitre est un bel exercice de style, à la manière du Memento de Christopher Nolan, puisque raconté à l'envers. On découvre les origines du Flashpoint Batman, qui, pour une part, reviennent aussi sur des instants-charnière des aventures de Batman durant le run de King. C'est l'histoire de Thomas Wayne qui a perdu son fils et dont la femme Martha est devenue folle et émule du Joker, puis qui est devenu une version sinistre de Batman, transporté dans notre monde pour forcer son fils adulte de rester un justicier. C'est une figure de méchant fascinante, originale (celle d'un père qui veut épargner son fils en faisant le sale boulot de vigilante à sa place), mais vouée à l'échec (car Bruce est Batman par devoir, non par choix, et que les méthodes de Thomas sont trop radicales, son plan est trop délirant). Jorge Fornes illustre ce segment et je dois avouer que si j'ai été souvent critique envers lui, il s'en sort ici très bien, s'acquittant de la tâche avec rigueur.

Le dénouement surprend par ses parti-pris. King n'a visiblement pas voulu conclure de façon convenue. C'est une sorte de geste orgueilleux et plein de panache de la part d'un auteur qui a écrit Batman en privilégiant l'instropection. L'épisode est ainsi déconstruit, avec des allers-retours, suggérant ici, terminant là, et plus souvent encore en faisant un pas de côté. L'action a comme fil rouge une séquence dans un bar de Gotham où Bruce regarde à la télé un match de football américain aux côtés de Kite Man (en civil - et qui ne reconnaît évidemment pas l'alter ego de Batman). La partie est mal engagée pour une des deux équipes et King s'en sert comme d'une métaphore, simple mais habile, pour parler d'espoir, de fierté, de reconquête, d'estime de soi.

On peut reprocher à cette conclusion d'être anti-climatic, de manquer d'intensité, parce qu'elle n'offre pas un affrontement épique entre les deux Batman notamment. Mais King a voulu faire dépouillé. Il n'y a plus à la fin de cette aventure que quatre personnages dans une pièce et une évidence que l'un refuse d'admettre (ce Thomas Wayne n'est pas le vrai père de Bruce Wayne). Comme l'affirmait King, sa véritable ancre narrative, c'est Batman et Catwoman, leur histoire d'amour, et il leur consacre les plus belles scènes, vibrantes, délicates, pleines de clins d'oeil. Alors, oui, ce n'est pas un climax classique, mais quelque part, c'est mieux que ça. C'est une révèrence, élégante, et émouvante, un refus du tumulte et un éloge de la passion. Mikel Janin les dessine merveilleusement (suppléé sur deux pages par son ancien encreur Hugo Petrus, pour une scène d'ailleurs superflue).

Voilà, ça, c'est fait. Le Batman de Tom King n'est pas un long fleuve tranquille. Il a ses hauts (très hauts, très beaux) et ses bas (très bas), mais l'ensemble est passionnant, profond, envoûtant et atypique. Et ce n'est pas vraiment fini donc puisque Batman/Catwoman finira pas sortir (nul doute que le résultat sera à la hauteur de l'attente).

BATMAN, VOLUME 12 : CITY OF BANE (PART 1/2), Tom King, Tony Daniel, Mitch Gerads, Mikel Janin et Clay Mann


C'est ici que débute la fin du run de Tom King sur Batman (avant la publication de la maxi-série Batman/Catwoman, qui concluera la saga du scénariste). En soi, City of Bane est un arc narratif à part, à la fois point culminant des intrigues élaborées par King et collection de onze (!) épisodes démesurée. Pour cela d'ailleurs, plusieurs dessinateurs ont été démobilisés : cette première partie, qui couvre les épisodes 75 à 79, est mise en images par Tony Daniel, Mikel Janin, Clay Mann et la participation de Mitch Gerads.


C'est donc le Flashpoint Batman qui est sorti indemne du puits de Naïn. De retour à Gotham il en a pris le contrôle avec Bane et le Psycho-Pirate. La terreur règne grâce à une police réformée dont les agents sont le Joker, le Sphinx, Pr. Pyg, Zsasz, Killer Croc... Sous la direction du commissaire Hugo Strange et avec le concours de Gotham Girl.


Catwoman a sauvé Batman qui, lui aussi, est remonté du puits de Naïn. Bruce Wayne est au plus mal, moralement et physiquement, et Selina Kyle l'emmène à Paris pour qu'il se rétablisse. A Gotham, Captain Atom désobéit aux ordres de sa hiérarchie, qui ferme les yeux sur le nouvel ordre totalitaire en place, mais se fait corriger par Gotham Girl.


Cette situation est intolérable pour Robin (Damian Wayne) qui, après une visite à l'hôpital au chevet de Captain Atom et contre l'avis de Red Robin (Tim Drake), décide de s'introduire clandestinement à Gotham. Sa rebellion va être punie sévèrement par Flashpoint Batman qui fait tuer par Bane, devant les yeux du garçon, Alfred Pennyworth.


Selina Kyle entraîne Bruce Wayne à Hawaï pour parfaire sa rééducation mais aussi pour attendre Magpie qui doit réceptionner le venin de Bane avant de l'acheminer à Gotham. C'est l'occasion pour Catwoman d'éprouver Batman physiquement mais aussi pour les deux amants de se rapprocher et de reprendre leur romance.


Grâce à Catwoman, Batman récupère rapidement et ensemble ils prennent d'assaut le yacht de Magpie. Ils dérobent la cargaison de venin et annoncent ainsi leur retour imminent à Gotham...

Ces cinq premiers épisodes démarrent de manière très noire et rythmée. Tom King ne perd pas (plus) de temps pour planter le décor et le résultat est impressionnant. Certes Gotham n'a jamais été accueillante mais la découvrir aux mains des pires canailles fait son effet.

On assiste ainsi aux patrouilles de police par le Joker et le Sphinx, on découvre que Hugo Strange a a remplacé James Gordon au poste de commissaire. Gotham Girl survole la ville. Une ambiance terrifiante règne. Thomas Wayne alias Flashpoint Batman a pris le contrôle de Gotham avec Bane et grâce au pouvoir du Psycho-Pirate, qui peut manipuler les émotions grâce à son masque doré.

C'est brillant et efficacement établi. En un épisode, King raconte davantage que lors de ses derniers arcs car il se focalise sur l'essentiel : Batman écarté, défait, vaincu, Gotham est aux mains des vilains et dévoile son vrai visage, celle d'une cité aux mains des pires vilains.

Plus que les dessins de Tony Daniel, vraiment très moyens, plombés par des erreurs multiples (de proportions, des expressions hideuses, un découpage paresseux, des approximations techniques), on retient surtout de ce début les pages réalisées par Mitch Gerads, en regrettant qu'il n'ait pas pu signer tous ces épisodes. En vérité Gerads se contente de queues de chapitres où King doit glisser des alllusions à "Year of the Villain", l'opération supervisée par Scott Snyder et qui devait expliquer comment plusieurs méchants, grâce au renfort de Lex Luthor (transformé en Apex Luthor par Perpetua), de dominer les héros. On sent bien que que King n'est pas à l'aise avec cet ajout, il n'en a surtout pas besoin.

Le niveau graphique se redresse à partir du #77 quand Mikel Janin revient. Il partage encore cet épisode avec Tony Daniel, qui s'occupe des scènes à Paris avec Selina Kyle et Bruce Wayne (de façon très médiocre). Janin, lui, se charge de Robin (Damian Wayne) qui a bravé l'interdiction pour la Bat-famille de revenir à Gotham car Bane et Flashpoint Batman détiennent Alfre Pennyworth en otage.

King et son dessinateur s'amusent avec ce gamin teigneux et indocile mais dont l'initiative va aboutir à un rebondissement particulièrement dramatique et polémique. En effet, dominé par son prétendu grand-père (car ce Thomas Wayne, rappelons-le, est issu d'une dimension parallèle, dont la Terre a été détruite, c'est le Reverse-Flash qui l'a transporté dans notre monde), Damian assiste à l'exécution d'Alfres par Bane. Et King ne ruse pas : le majordome meurt réellement (il n'a toujours pas été ressuscité depuis par James Tynion IV, qui a succédé à King sur le titre) !

Plus encore que la romance entre Catwoman et Batman, la blessure terrible infligée à Nightwing, le décès d'Alfred a fait couler beaucoup d'encre et suscité des réactions violentes contre le scénariste. Pourtant King a justifié ce sacrifice par le fait qu'il signifiait une étape essentiel dans son plan pour parachever la maturité de Batman. Depuis l'assassinat de ses parents, c'est sans aucun doute la plus terrible souffrance qu'il endure - même si, au moment où Bane commet l'irréparable, Bruce Wayne l'ignore (il ne l'apprendra que plus tard). Pour mar part, je trouve le geste audacieux, comme si Marvel se débarrassait de Tante May dans Spider-Man (après que la pauvre femme a souvent frôlé la mort avant de rétablir miraculeusement, souvent dans des conditions grotesques).

Ce tome 12 s'achève par deux épisodes magnifiques, comme une sorte de parenthèse mais aussi de retour de flamme décisif. King retrouve pour l'occasion son artiste préféré (c'est lui-même qui le dit), Clay Mann. L'histoire s'éloigne de Gotham pour le soleil et les plages paradisiaques de Hawaï, théâtre de la renaissance de Batman avec l'aide de Catwoman.

Les planches de Mann (aidé ponctuellement à l'encrage par son frère Seth) sont somptueuses. Lui seul dessine Batman et surtout Catwoman avec cette charge à la fois romantique et érotique. Les couleurs de Tomeu Morey sont également splendides, et je pèse mes mots. Mais le plaisir ne serait pas complet sans le script de King qui anime ce couple de manière magistrale. A tous ceux qui ne sont pas ravis par cette romance, je réponds qu'elle est pourtant une des plus intelligentes, logiques, matures des comics. J'espère seulement qu'elle deviendra "canonique" - ce qui n'est pas garanti quand on lit James Tynion IV qui, lui, souhaite que la future maxi-série Batman/Catwoman soit hors-continuité.

En passant King établit définitivement le vrai lieu de la rencontre entre Bat et Cat : on sait que le scénariste a beaucoup (trop ?) joué sur ce point. Dans la rue (version Batman : Year One) ? Sur un bâteau (version Batman golden age) ? La réponse est plus poétique et se détache de toute nostalgie.

A la fin de ces cinq premiers épisodes de City of Bane, Batman est prêt pour le match retour et sa vengeance sera terrible. Mais pas facile, assurément. Un final aux airs d'opéra, grandiose, grandiloquent même, se prépare, pour le terminus de Tom King sur la série qui l'a fait roi. 

samedi 1 août 2020

FIRE POWER, VOLUME 1 : PRELUDE, de Robert Kirkman et Chris Samnee


C'est sans débat un des comics que j'attendai le plus impatiemment depuis son annonce - et même avant, depuis le départ inattendu de Chris Samnee de chez Marvel il y a deux ans. Et puis Robert Kirkman a publié un communiqué dans lequel Fire Power était promis pour ce Printemps. Ultime rebondissement (en dehors de la crise sanitaire qui a différé l'événement) : le duo sortirait un graphic novel avant le numéro 1 de leur série. Un prélude formidablement prometteur.

Owen Johnson voyage à travers la Chine où il est formé aux arts martiaux et cherche à connaître la vérité sur ses parents biologiques, lui qui a été adopté par des américains. Sa quête le conduit jusqu'à un mystérieux temple shaolin dans les montagnes où le maître Wu Lein l'accueille avec dédain.


Pour tester cet étranger, il le défie en combat singulier et observe qu'il est suffisamment doué et motivé pour intégré l'école du Poing Enflammé, fondé par Maître Chan - porté disparu mais dont le retour est acquis en cas de nécessité. Très vite, Owen suscite la curiosité et la méfiance.


La belle étudiante Ling Zan lui témoigne de la sympathie, ce qui déplaît à Ma Guang. Puis Wu Lei l'invite à faire le tour de l'établissement où Owen découvre notamment une porte bien gardée, derrière laquelle dormirait un dragon, et une colonne entamée, comme brûlée...


La nuit venue, Owen surprend Lei en train d'exécuter une série de manipulations et apprend que Chan enseignait à ses disciples l'art de produire des boules de feu - un prodige disparu depuis cinquante ans, et que le jeune homme ambitionne de redécouvrir avec le maître.


L'inimitié que lui voue toujours Guang, surtout après que Ling Zan se soit rapprochée d'Owen, explose lors d'un entraînement où Lein découvre la photo des parents du jeune homme. Ayant senti le malaise général devant le cliché, il obtient des explications du maître.


Sa mère faisait partie de l'école de la Terre Ecorchée, rivale de celle du Poing Enflammé, et a corrompu son père. Les jours suivants, tout le temple tourne le dos à Owen mais sa pugnacité force le respect. L'heure est à la réconciliation lorsque les adeptes de la Terre Ecorchée attaque le temple...

Le feu. Depuis Promethée, tout homme a voulu le dompter. Mais a-t-on contrôlé le feu ? Ou nous contrôle-t-il ? C'est la métaphore que file Fire Power et qui sera certainement développée dans la série mensuelle de Robert Kirkman et Chris Samnee. Ce concept, simple et efficace, n'a rien de renversant, même en l'inscrivant dans un récit à base d'arts martiaux teinté de fantastique et  d'apprentissage. Mais Kirkman n'est pas un auteur qui vise l'originalité.

Nous parlons de l'homme qui, avec The Walking Dead, a bâti un triomphe sur une histoire de zombies, déclinée en plusieurs formats, ou avec Invincible, qui a signé sa version des sagas de super-héros. Ce qui distingue Kirkman, c'est donc moins la singularité de ses idées que sa manière de les faire vivre et de les faire fructifier. Celle d'un feuilletonniste redoutable, amoureux des personnages, véritables conducteurs de ses intrigues. Toute chose qu'on retrouve dans ce Prélude de Fire Power.

Les succès commerciaux de Kirkman lui donnent une autonomie quasi-unique dans le milieu de la BD américaine. Il a son propre label (Skybound), intégré à Image Comics, et jouit d'une liberté totale (qui lui permet d'affirmer qu'il ne collaborera plus jamais avec une major - il ne mâche d'ailleurs pas ses mots quand il raconte son calvaire chez Marvel). Cette indépendance l'autorise à bousculer les codes éditoriaux en lançant un prologue de près de 170 pages à sa nouvelle série plutôt que d'intégrer cette origin-story en flash-back une fois plongé dans l'aventure mensuelle. Et comme l'ouvrage est vendu moins de dix dollars, l'opération est rondement menée.

Depuis longtemps, à en croire Chris Samnee, Kirkman avait envie de travailler avec lui et le relançait fréquemment lors de conventions. Lorsque le dessinateur n'a pas renouvelé (ou n'a pas été renouvelé) son contrat avec Marvel après six épisodes de Captain America en 2018, on pouvait pensé que l'heure était venue.

Mais Samnee a à la fois joué la montre et bien gardé le secret. Pendant les mois suivants, on a dû se contenter, comme fan, de quelques pin-ups régulièrement postées sur ses réseaux sociaux (un moyen rapide de gagner de l'argent auprès de collectionneurs prêts à acquérir une oeuvre originale). Si on suivait cette piste, tout indiquait de la part du dessinateur une cour appuyée en direction de DC Comics pour lequel il ne cachait pas son envie de bosser (en particulier Batman, sujet de nombre de ses images). Mais rien ne venait, si ce n'est une variant cover pour Shazam. Et une page pour le one-shot Marvel Comics #1000.

Quand enfin l'annonce du projet Fire Power a été officialisée, tout le monde a compris que ce qui avait précédé était une sorte de leurre car Samnee avec Kirkman préparaient leur coup depuis des mois (le scénariste a ensuite révélé que le dessinateur avait longuement peaufiné le charte graphique du titre). Mais rien ne laissait penser qu'ils avaient produit cent-soixante-dix pages pour un graphic novel en forme de prequel.

Sur le fond, donc, Fire Power fera beaucoup penser à d'autres comics familiers, en premier lieu Iron Fist. Mais sans doute faut-il davantage imaginer en lisant ce prélude à ce qu'aurait pu (dû) être la série Netflix Iron Fist, quand on lit en se régalant la visite détaillé du temple du Poing Enflammé, la légende de Maître Chan et celle de l'art perdu de créer des boules de feu. On a aussi un rival teigneux (comme Davos avec Danny Rand) en la personne de Ma Guang. Et une touche (un peu superflue, mais touchante) de romantisme, avec Ling Zan. Et bien entendu un secret de famille qui réoriente le regard porté sur Owen Johnson et lui confère sa propre mythologie, justifiant véritablement sa présence dans ce temple en particulier.

En vérité, Fire Power s'inscrit dans un mouvement désormais bien établi qu'on pourrait appeler du recyclage ou de la réinterprétation. Et qui est tout sauf nouveau, mais qui a resurgi en force. Son meilleur adepte est Jeff Lemire, qui en a fait le terreau, fertile, de Black Hammer et ses spin-off. Mais ce ressort n'existe-t-il pas depuis, quasiment, toujours dans les comics ?

Examinez quelques figures de DC et Marvel et vous verrez qu'il n'y a pas loin à chercher quand il s'agit d'imposer un personnage très inspiré par le concurrent. Pour un Green Arrow, Hawkeye ; pour une Black Canary, Mockingbird... Alors pourquoi pas Owen Johnson en renvoi à Iron Fist ? Cette espèce de gémellité, acceptée par tous (éditeurs, lecteurs), est aussi renforcée par le fait que les auteurs passent de plus en plus d'une major à l'autre, et quand ils publient en indépendant, comme chez Image, Dark Horse, etc, ils s'inspirent naturellement des héros qu'ils ont aimé plus jeunes, avec plus ou moins de distance. A ce compte, finalement, l'originalité importe moins que la manière. Si une idée existe déjà mais qu'elle est réutilisée avec intelligence, ma foi... Même Alan Moore l'a fait avec Watchmen (qui découlait des action heroes de Charlton Comics) !

En s'alliant à Samnee, Kirkman ne s'est pas seulement adjoint un co-créateur de talent (de génie), il s'est offert un artiste adapté au défi. Roué aux récits de genre, après ses runs sur Daredevil et Black Widow, aspirant aussi à intervenir sur la narration de manière plus active (ce qui était déjà le cas depuis le second volume de DD avec Mark Waid), le dessinateur a choisi le creator-owned parce que c'était vraiment le véhicule adéquat pour ses ambitions. Il pourrait vraiment s'y épanouir davantage qu'avec un énième work-for-hire, y compris sur un personnage, une franchise qu'il aime.

Fire Power, c'est donc une opportunité parfaite pour Samnee, qui peut à la fois y éprouver ses qualités (sens du mouvement, conduite du récit, caractérisation visuelle) et s'émanciper des codes super-héroïques en les servant différemment. Kirkman fait volontiers place au brio esthétique de son compère, comme quand il lui liasse les dix premières pages pour lui seul, sans texte. Les couleurs, mangifiques, de Matt Wilson viennent d'ailleurs contredire la couverture enflammée, avec une palette de bleu glacé. Puis insensiblement tout se réchauffe jusqu'au climax de l'album, une bataille spectaculaire, où tout explose - au propre comme au figuré, avec des splash et doubles pages mémorables, puissantes.

Avec peu, Samnee, émule des plus brillants d'Alex Toth, sait faire beaucoup. Un trait peut faire toute la différence et il sait doser ses effets quand par une expression, un geste, il veut traduire une émotion chez ses personnages. Là aussi, la contribution de Wilson est essentielle et vient même souligner l'intention de Samnee, comme dans cette scène incroyablement poétique et romantique entre Ling et Owen, sur fond rose. Les passages noctunes sont aussi fantastiques, avec des à-plats noirs sublimes, cette façon de toujours veiller à composer l'image en soignant sa composition, sa profondeur de champ, la valeur du plan. On ne prend jamais en défaut un bon artiste sur ces "détails", c'est même là qu'il prouve son excellence, plus encore que là où on le sait à l'aise.

Ainsi, échappant au cliché (dans une histoire qui jongle pourtant avec), le héros est un sino-américain, et pas un white savior, que le dessin ne réduit jamais à un ersatz exotique. Le personnage de Wu Lei est aussi savoureux puisque construit en opposition à ce qu'on pouvait en attendre (en craindre ?). Ce sage mentor est en fait un vieux bonhomme rusé et occidentalisé, avec ses baaskets Air Jordan, son i_pod, sa casquette de base-ball, son blouson. Kirkman lui réserve ses meilleures réparties, il est impossible de ne pas craquer devant ce renard buriné. Tout comme il est impossible de résister au mélange de douceur et de malice de Ling Zan.

La toute fin du bouquin réserve une surprise épatante, avec un bond dans le temps de quinze ans, qui incidemment bouleverse nos attentes pour la série à venir (les deux premiers épisodes paraîtront simultanément Mercredi 5 Août). Ce twist résume à lui seul la rouerie de Kirkman qui, comme avec The Walking Dead et Invincible, désarçonne le lecteur au moment où ce dernier croyait avoir embarqué pour un voyage convenu. Mais, doté d'un dessinateur exceptionnel qu'on retrouve avec un plaisir immense, Fire Power peut surprendre et voir grand. Ne passez pas à côté !