vendredi 21 février 2020

THOR #3, de Donny Cates et Nic Klein

Deux semaines pile après ma dernière critique, me revoici en piste. La raison de ce break : une grosse grippe, et je suis encore convalescent. Je vais néanmoins vous proposer dans les prochains jours des articles consacrés aux sorties du 12 puis du 19 Février. Lisez ça bien au chaud et couvrez-vous si vous sortez !


On ouvre le bal avec le numéro 3 de Thor par Donny Cates et Nic Klein, toujours aussi spectaculaire et vitaminé. Si l'intrigue de l'Hiver Noir passe clairement au second plan, l'action fournie est une garantie de plaisir dans ce chapitre où le dieu du tonnerre semble perdre toute mesure.


Beta Ray Bill s'interpose sur la voie prise par Galactus et Thor, devenu son héraut. La destruction sous ses yeux de la planète Clypse, censée fournir l'énergie nécessaire au géant pour stopper l'Hiver Noir, ne saurait excuser qu'il l'ait commise au détriment du déplacement de toute sa population.


Thor écarte d'abord Bill puis lui prouve qu'il n'a pas perdu son libre arbitre. Galactus s'en formalise et cherche à contraindre le dieu du tonnerre qui lui résiste. Bill, cependant, en ayant la confirmation que Thor s'est associé librement à Galactus, le lui reproche violemment.


En effet cela fait du nouveau roi d'Asgard le complice du dévoreur de mondes. Inacceptable même pour celui qui fut son frère d'armes et un des rares autres individus jugés dignes jadis de soulever un marteau enchanté.


Thor en a assez et ne peut se permettre de perdre davantage de temps en explications. Il corrige Bill en justifiant qu'il n'avait pas le choix car l'Hiver Noir menace tout leur univers. Bill s'empare de Mojlnir mais Thor détruit Stormbreaker, le maillet de Bill en représailles.


Bill ne baisse toujours pas les bras. Thor est prêt à le tuer pour poursuivre sa mission. C'est alors qu'un nouvel adversaire s'invite dans ce combat : Lady Sif débarque du Bifrost, dont elle est désormais la gardienne... Et prend parti pour Bill contre Thor !

Parties comme sont les choses, je ne vois guère de conclusion définitive à l'intrigue initiale de l'Hiver Noir dans cet arc, auquel il ne reste plus que deux chapitres. Il semble bien que Donny Cates soit engagé dans un récit qui courra plus loin en mettant d'abord en scène Thor contre Beta Ray Bill puis, donc, Lady Sif, pour le raisonner, avant que la dévoration des quatre autres planètes et l'affrontement contre l'Hiver Noir n'ait lieu ensuite.

Le scénariste joue sa partition de telle sorte qu'en différant la résolution du problème annoncé, le lecteur soit conduit à croire que, une fois Thor calmé, il sera en fait peut-être trop tard pour que Galactus ait pu s'alimenter suffisamment pour enrayer la menace.

En effet, dans le précédent numéro, on a vu, lors d'une scène fugace (quand Volstagg enregistre les réfugiés de Clypse à leur arrivée sur Asgard) que l'arbre de vie, Yggdrasil se mourrait. Volstagg tentait, en vain, d'en informer les deux corbeaux de Thor, mais le lecteur, lui, l'a noté et compris que la situation est déjà bien compromise.

Pendant ce temps, donc, Galactus a dévoré son premier monde et Beta Ray Bill a surgi pour s'en prendre au géant. Thor a déploré a destruction totale de Clypse en sauvant ce qui pouvait l'être (ses indigènes). Il apparaît désormais déterminé à guider le géant vers sa prochaine planète, sans états d'âme. ET c'est toute cette question de libre arbitre qui va être au coeur de l'épisode.

Thor a-t-il abdiqué toute raison en devenant le héraut de Galactus ? Il devient vite clair que non, montrant à Beta Ray Bill qu'il a reçu un supplément de puissance tout en pouvant redevenir lui-même sans souci. En revanche, quand il doit répondre de son partenariat avec le dévoreur de mondes, il ne montre aucun scrupules : si Galactus est le remède au mal qui ronge l'univers, alors il lui servira de héraut et assumera d'être son complice. Cela, Bill ne peut ni le comprendre ni l'admettre.

Cates s'emploie habilement à justifier l'attitude de Thor, écrasé par la situation, devant composer entre ses rôles de héros, de roi, de héraut, face à un danger qui le dépasse. Mais ce faisant le scénariste expose aussi avec brio que Thor est bien le fils de Odin, aussi têtu, borné et brutal, n'hésitant pas à administrer une correction sévère à un ami qui se dresse devant lui. "Tu crois que c'est facile ?" dit-il pour espérer être compris. Bill lui rétorque qu'il aurait pu l'appeler, soulever l'armée d'Asgard, faire appel à ses amis héros, mais il a préféré s'en remettre à Galactus : ce choix est impardonnable - et devrait avoir des conséquences futures très lourdes.

C'est certainement aussi pourquoi, alors qu'il paraît sur le point de tuer Bill, que Thor est interrompu par l'arrivée sur le champ de bataille par Lady Sif. Devenue la gardienne du Bifrost (depuis la mort de Heimdall - un autre legs stupide de Aaron, mais que Cates gère bien), elle est donc par conséquent celle qui voit tout. Et plus que tout, elle voit son roi (et ex-amant) perdre toute mesure, sur le point de commettre l'irréparable. Elle vient aider Bill et se dresser contre Thor. La prochaine manche va être très tendue, surtout que Galactus ne va pas rester impassible en entendant que cela se passe...

Une fois encore, Nic Klein épate en produisant un épisode de haute volée. Le plaisir qu'il prend à dessiner cette histoire est manifeste si on en juge par la générosité dont il fait preuve dans la représentation des combats.

L'épisode s'ouvre par un bref flash-back, qui vient rappeler la déformation du temps pour un dieu (Thor a livré une bataille pendant deux ans autrefois, mais il ne se rappelle même plus du nom de l'armée qu'il a défaite. Qu'est-ce que deux ans pour un immortel ? Un moment. Qui plus est perdu dans les souvenir d'innombrables autres batailles épiques.). Cates impose à Klein une double page très fournie et l'artiste livre une image pleine de sang, de sauvagerie et de bravoure, qui en dit long sur son investissement dans la série. A l'échelle de l'épisode et de l'arc, ce n'est rien, mais Klein traite ce passage avec le même soin que ce qui suit, pour que cela reste mémorable pour le lecteur (à défaut de l'avoir été pour Thor).

Le duel avec Bill tient toutes ses promesses : les compositions franches, directes, traduisent parfaitement l'intensité de l'affrontement, et cet extra-terrestre avec sa tête de cheval (géniale création de Walt Simonson) devient vite, sans effort, celui pour lequel on prend parti, horrifié par la brutalité de Thor.

Klein dessine Thor de manière tout aussi frustre : c'est une force en marche, que rien ne saurait ébranler. Moins massif que celui de Coipel, il est plus sculpté, et malgré la puissance qu'il dégage, on sent une fatigue qui l'alourdit, comme une sorte de fatalité en mouvement. Ce qui colle parfaitement avec la démesure de cette première mission en tant que roi et héraut. Le tout est formidablement mis en valeur par des couleurs nuancées et vibrantes de Matt Wilson (qui s'exprime là avec un artiste au style bien différent de son partenaire le plus fréquent, Chris Samnee).

Ce Thor n'est pas le plus sympa, le plus évident, mais diable, il est vraiment électrisant.




vendredi 7 février 2020

DC'S CRIMES OF PASSION


La Saint-Valentin aura lieu dans une semaine pile et pour fêter ça, DC Comics publie un curieux objet : Crimes of Passion, soit dix histoires courtes et romantiques avec les super-héros de la maison. Plusieurs très bons auteurs et artistes ont planché sur le thème et si le résultat est (forcément) inégal, on trouve quelques perles dans cette anthologie sur les amoureux et les hors-la-loi.


- Batman in More than Maybe (écrit par Steve Orlando, dessiné par Greg Smallwood) - Bruce Wayne est tombé amoureux de Linda Page, qui déteste Batman et se consacre aux résidents d'une maison de retraites. Lorsque ceux-ci sont abusés par l'hypnotiseur Tito Daka, Batman intervient et Linda le reconnaît. Bruce est obligé de la quitter.


- Wildcat in Pulling Punches (écrit par Stephanie Phillips, dessiné par Riley Rossmo) - Ted Grant remporte le championnat poids lourds contre Clarence Bailor, avant de découvrir que celui-ci a perdu contraint et forcé par des gangsters détenant sa fiancée. Wildcat aide le boxeur à la sauver.


- The Pied Piper in Secret Admirer (écrit par Sam Jones et James Tynion IV, dessiné par Gleb Melnikov) - Hartley Rathaway rencontre Roman Richards, collectionneur d'objets appartenant aux super-héros et vilains. Il détient la flûte du Joueur de flûte et lui demande d'en rejouer pour le libérer de son emprise sous laquelle il a fait fortune.


- Black Canary & Green Arrow in The Crimson Robber (écrit par Philip Kennedy Johnson, dessiné par Paul Fry) - Black Canary et Green Arrow viennent en aide à un collégien harcelé dans son établissement et qui veut le détruire pour cela.


- Plastic Man in The Prettiest Thing (écrit par Sina Grace, dessiné par Mike Norton) - Plastic Man retrouve une de ses anciennes maîtresses, sous la coupe d'un caïd de la pègre, et accepte de l'aider à s'en libérer.


- Batwoman in Out of the Past (écrit par Jordan Clark, dessiné par Kieran McKeown) - Maggie Sawyer, de la police de Metropolis, traque comme Batwoman Nocturna, une vampire. Elle échappe à sa morsure grâce à l'intervention de la justicière avec laquelle elle se réconcilie.


- Slam Bradley in One Last Dance (écrit par Mat Groom, dessiné par Anthony Spay) - Slam Bradley doit appréhender Colleen Cavill avant Batman. Mais celle-ci est agressée par les sbires du Pingouin qu'elle a escroqué.


- Nightwing & Batgirl in (K)night falls in Blüdhaven (écrit par Jay Baruchel, dessiné par Andy Tong) - Nightwing est capturé par le chef d'un gang en voulant soustraire à son autorité un adolescent qu'il a juré de ramener à sa mère. Batgirl sauve son boyfriend en fâcheuse posture. 


- Catwoman in Can't Buy Me Love (écrit par Liz Erickson, dessiné par Abel) - Catwoman loue ses services de voleuse à un mari et sa femme, cette dernière voulant divorcer mais en emportant un collier précieux. Mais lorsque sa vie est menacée par cette guerre conjugale, Selina Kyle préfère les livrer à la police.


- The Question in Reflections of the Heart (écrit par Ram V, dessiné par John Paul Leon) - La Question traque l'assassin de plusieurs membres d'une famille de la pègre et découvre que le tueur est l'amant de l'un d'eux, n'assumant pas son homosexualité.

Finalement, le vrai regret qu'on peut nourrir en ayant terminé la lecture de ces 80 pages, c'est que personne n'ait songé à tirer une histoire inspiré du dessin de couverture (réalisé par Yasmine Putri), qui présentait une situation très amusante.

Et c'est un peu où le bât blesse avec ce projet : de crimes, il en question, mais de passion, trop peu. Les romance comics d'antan sont un exercice de style qui ne semblent plus motiver grand-monde, comme si la recette s'était perdue. Pratiquement toutes les nouvelles de ce recueil tournent ainsi autour du pot sans vraiment convaincre, soit trop noires, soit légères, faisant souvent intervenir un tiers plutôt que de sonder l'amour ressenti par les héros.

C'est dommage car il y avait de quoi faire avec des couples comme Nightwing et Batgirl (un segment totalement raté) ou Black Canary et Green Arrow (sans magie). On remarquera aussi l'absence notable de duos comme Superman-Lois Lane, Flash-Iris Allen, comme s'ils n'étaient pas des exemples de romantisme complexe.

L'ensemble des récits est donc assez moyen, parce que, souvent, on cherche ce qui du crime ou de la passion anime l'histoire où ils sont convoqués. Par exemple, entre le Pied Piper et son collectionneur tordu, on croit deviner l'intention d'aborder une homosexualité curieuse, fétichiste, mais l'auteur du script ne semble pas oser. Dommage car les dessins de Gleb Melnikov sont sympas (j'aime bien cet artiste que je suis sur Tumblr et qui travaille actuellement sur la série Angel chez Dark Horse).

Autre exemple de frilosité évidente avec l'aventure de Batwoman : depuis toujours, l'homosexualité de Kate Kane semble embarrasser DC (on se souvient que du temps de Greg Rucka et JH Williams III, l'éditeur s'opposa à ce que la série officialise le mariage entre la justicière et Renee Montoya). Les sentiments entre Batwoman et Maggie Sawyer sont ici sans équivoque mais traités sans franchise.

Dans un autre registre, le rôle dévolu à Catwoman n'est guère crédible. Pourtant, ça démarre bien avec une scène de cambriole acrobatique dans un musée, avant de sombrer dans une guerre de couples mafieux hystérique où Selina Kyle joue les utilités.

Mais, attention, en dehors de tous ces ratages, il y a d'authentiques réussites. On se dit alors que si DC avait davantage misé sur des équipes artistiques plus racées, l'entreprise aurait était plus savoureuse.

Bien que dessiné approximativement, retrouver Slam Bradley pour une dernière danse est réjouissant (pourquoi plus personne n'utilise ce personnage ?). Encore mieux : Plastic Man fait swinguer une intrigue de poche grâce aux talents combinés de Sina Grace et Mike Norton.

Cependant, les trois vraies gemmes de la collection sont indéniablement celles concernant Batman, Wildcat et la Question. Ce n'est pas un hasard car elles sont taillés par des orfèvres en la matière, superbement écrites et magnifiquement dessinées.

Wildcat par Stephanie Phillips (inconnue au bataillon mais prometteuse) et Riley Rossmo est impeccablement construit, rythmé, drôle et palpitant à la fois. Que DC nous produise une nouvelle série avec la JSA, tous ces personnages me manquent !

La Question bénéficie d'un tandem de choc : Ram V est soutenu par le génial John Paul Leon pour une poursuite nocturne dans Hub City, troublante à souhait. C'est somptueux, énigmatique, un chef d'oeuvre.

Quant à Batman, qui ouvre le bal, il est animé dans une romance rétro et dramatique par Steve Orlando et Greg Smallwood (véritablement fait pour dessiner la chauve-souris). Ces pages sont un enchantement, l'histoire est poignante et poétique, dense et fluide. Encore !

L'une dans l'autre, les pépites de ce recueil rattrapent aisément ses plantages. Et on peut quand même remercier DC de proposer des initiatives pareilles (d'ailleurs, avec les 80èmes anniversaires de Catwoman, Robin, Flash, on aura aussi droit à des numéros spéciaux aux castings artistiques de première classe).  

jeudi 6 février 2020

ISOLA #10, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Après six (!) mois d'attente, le nouveau numéro d'Isola vient enfin de paraître. Inévitablement, une telle attente interroge et suscite un fol espoir. C'est peu dire que Brenden Fletcher et Karl Kerschl déçoivent autant que Kerschl et Msassyk éblouissent. Rarement un épisode m'aura autant partagé. Et l'avenir laisse perplexe...


Rook se réveille dans les bras d'Olwyn après une nuit d'amour. Rêve-t-elle encore en observant sa reine et amante qui a recouvré apparence humaine sans explication ? Olwyn la rassure tout en voulant profiter de ce bonheur.


Mais la reine sait aussi que, redevenue elle-même, son devoir l'appelle et elle entend stopper la guerre qui enflamme le pays. Pour cela, elle doit réparer les fautes de sa mère, la reine Braunwen, qui, entre autres crimes, ordonna la mort des parents de Rook.


Cette révélation révolte la jeune capitaine. Mais Olwyn la rappelle à l'ordre en lui rappelant qu'elle seule décide de l'opportunité de communiquer de telles informations. Il faut se remettre en route pour Maar et remonter sur le trône.


Soudain un tigre bleu bondit sur Olwyn. Rook est interloquée. Olwyn convulse et dévoile son vrai visage : la sorcière Miluse a pris son apparence et, à cause d'un sortilège mal maîtrisé, partage désormais l'aspect de la reine en exil tandis que l'esprit de celle-ci est dans le tigre.


Pour gagner du temps en attendant de rallier Isola et rompre le sort, Rook laisse filer Miluse jusqu'à un camp de soldats où elle annonce le retour des troupes à Maar. Un oiseau s'abat sur le camp et en décime les habitants. Mais l'esprit de Miluse survit et suit Rook et Olwyn à leur insu.

Depuis le début, et plus encore depuis le second arc (qui s'achève avec ce numéro), l'indulgence que j'ai eue pour Isola était proportionnée à l'enchantement que me procurait sa lecture. C'est un récit exigeant, dont je comprends par ailleurs tout à fait qu'on y soit hermétique car les auteurs sont avares en révélations, en informations (on connaît à peine le nom des personnages) et sa narration reste très allusive (le voyage de Rook et Olwyn est à la fois lent, taciturne, mystérieux jusqu'à l'opaque).

Il faut avoir la foi comme Rook l'a pour rallier Isola pour rester embarqué dans une telle histoire. La beauté extraordinaire des dessins de Karl Kerschl et des couleurs de Msassyk venait compenser pour une grande part l'austérité de l'écriture toute en énigmes de Kerschl et Brenden Fletcher.

Isola s'impose d'abord comme une expérience sur le temps, d'autant plus que depuis l'épisode 6, la série ne paraît plus que bimestriellement. Du moins était-ce la promesse, l'engagement des créateurs... Car le numéro 9 est sorti en Septembre dernier, il y a donc six mois !

Cela interroge forcément. Je ne suis pas du genre à rouspéter puérilement sur les délais. J'ai envie de dire, qu'importe le temps que ça prend tant que le résultat en vaut la peine. J'attends toujours le n° 3 de The Seeds par exemple alors que le titre a été absent des stands durant toute l'année passée, mais j'ai confiance en ce produira David Aja. Et puis il ne faut pas oublier d'éventuelles complications personnelles comme nous l'a rappelé la situation de John Paul Leon lors de la sortie de Batman : Creature of the Night où j'appris que l'artiste était atteint d'un cancer, ce qui expliquait son retard.

Mais de tels soucis ne semblent pas accabler Fletcher, Kerschl et Msassyk, si on en juge par leurs activités sur les réseaux sociaux. C'est tant mieux pour leur santé. Mais cela ne console pas les lecteurs d'Isola...

Surtout que ce dixième épisode, longtemps attendu, ne satisfait pas. Il entretient pourtant, d'abord, une ambiguïté savoureuse sur le retour d'Olwyn ayant recouvré forme humaine. On a l'impression dans le premier tiers de l'épisode que les auteurs ont soudain décidé de clarifier pas mal de choses : la relation homosexuelle entre Rook et Olwyn, les secrets du passé d'Olwyn, sa volonté de faire cesser la guerre et d'assumer son amour pour la capitaine... On se doute bien que quelque chose de bizarre est à l'oeuvre mais ça ne contrarie pas, au contraire ça intensifie ce passage, dialogué, rythmé.

Et puis, patatras ! Le voile se déchire et la vérité surgit en défaisant tout ce qui semblait se concrétiser (une progression dramatique réelle). Non, ce n'est pas Olwyn, et non, ce n'est vraiment pas ce qu'on pouvait espérer. Miluse a lancé un sortilège qu'elle maîtrise mal et qui lui donne l'apparence de la reine en exil dont l'âme réside toujours dans le tigre en lequel son frère Asher l'a transformée.

Les dernières pages font carrément l'effet d'une douche froide, détricotant le peu qu'il restait de l'ouvrage du début de cet épisode, renvoyant Rook et Olwyn sur la route d'Isola, sans avoir fait bouger d'un iota le reste de la situation. J'ai eu franchement le sentiment que Fletcher et Kerschl se moquaient du monde en retirant tout ce qu'il avait avancé. C'est comme s'ils refusaient que leur projet avance vraiment. Car c'est bien de ça qu'il s'agit : une stagnation devenue lassante.

Bien entendu, visuellement, l'épisode est une fois de plus magnifique. Très centré sur les personnages, et en particulier Olwyn et Rook, le découpage est d'une fluidité remarquable, et Kerschl fait des merveilles avec un trait sobre mais expressif, des plans simples mais justes. Les couleurs de Msassyk sont renversantes, avec des nuances divines.

Mais la beauté de tout ça ne semble plus servir une histoire qui ne cesse de frustrer. Si Kerschl n'était pas impliqué dans l'écriture, on aurait le sentiment qu'il gâche son immense talent dans un récit en berne. Mais Kerschl est le co-auteur du script et sa responsabilité de narrateur est engagée dans la déception ressentie.

Peut-il y a voir encore pire nouvelle après ça ? Hé bien, oui ! Car on nous annonce à la fin de l'épisode que la série ne reprendra que cet été (pas plus de précisions, pas de date précise, pas de périodicité claire). Qu'est-ce qui prend donc tant de temps aux auteurs pour produire vingt pages ? On pourrait presque croire qu'ils improvisent et se donnent de la marge pour élaborer cinq nouveaux épisodes, un nouvel arc... Quand Brian K. Vaughan et Fiona Staples interrompent Saga pendant plus d'un an, au moins promettent-ils de revenir (car leur épopée n'est pas finie) mais en prime avec la garantie que la série a encore 54 épisodes à venir, au terme desquels elle s'achèvera. On n'a pas du tout cette garantie-là avec Isola qui sort de manière de plus en plus décousue sans un horizon défini.

C'est plus ce flou qui m'irrite que les délais, je le répète. La politesse minimale des auteurs est de donner aux lecteurs leur objectif (en termes de nombre d'épisodes, d'intrigue, de périodicité). Sinon les fans les plus fidèles ont le légitime sentiment de se sentir baladés, soumis à un calendrier improbable. Même la plus belle des séries peut ne pas y survivre.

DAREDEVIL #17, de Chip Zdarsky et Jorge Fornes


L'arc "Trough Hell se poursuit avec ce septième chapitre - une longueur étonnante pour une série qui, depuis sa relance par Chip Zdarsky, nous a habitués à plus de concision. Et cela se sent : Daredevil traîne un peu les pieds avec ce dix-septième épisode mi-figue, mi-raisin. Y compris visuellement parce que Jorge Fornes a du mal à se démarquer de ses influences...


Après avoir, avec Elektra, détourné de l'argent des Stromwyns, Matt va à la rencontre de la mère de Joey et Leo Cassara. Elle sait qu'il a, en tant que Daredevil, tué son fils aîné, mais lui pardonne car il s'en repent sincèrement et que son rejeton était un mauvais garçon irrécupérable.


Cependant, Hammerhead continue de faire le ménage dans Hell's Kitchen en terrorisant tous ceux susceptibles de s'allier avec le Hibou. Ses méthodes déplaisent à Izzy Libris qui a acheté ses hommes et se venge en l'abattant. Wilson Fisk se remet de son côté, chez lui, loin du chaos.


Lorsque Foggy Nelson apprend par quel moyen Matt a reversé l'argent à des oeuvres caritatives du quartier, il le congédie en lui reprochant d'avoir troqué son masque de justicier pour celui de voleur. Matt décide alors de rompre avec tous ses proches, afin de les préserver des conséquences de ses actes.


Il lui faut approcher directement les Stromwyns pour connaître leur plan au sujet de Hell's Kitchen et s'invite à un bal masqué qu'ils organisent. Ils nient toute implication dans l'inaction de la police et la guerre des gangs.


Matt échappe aux gardes des Stromwyns qui quittent la soirée en décidant de recruter un professionnel pour éliminer Daredevil : Bullseye. Matt, lui, reçoit un appel de Mindy Libris : sa fille, Belle, a été enlevée par le Hibou.

Ce que raconte Chip Zdarsky depuis le début de cet arc à rallonge est loin d'être inintéressant : l'ambition de son récit est réelle et rebat les cartes de la série de manière accrocheuse. On y observe Daredevil/Matt Murdock en train de modifier totalement ses méthodes pour être plus efficace contre des ennemis très puissants (les jumeaux Stromwyns), qui opèrent loin des ruelles.

Mais prétendre qu'on ne trouve pas le temps un peu long serait mentir. d'abord parce que, tout simplement, voici douze épisodes qu'on n'a plus vu Daredevil. C'est là une chose vraiment curieuse et culottée que de proposer une série sans le héros qui lui donne son nom. Zdarsky a été intelligent pour justifier la retraite du justicier tel qu'on le connait. Mais le fan espère quand même le retour du diable rouge et on ne voit plus trop ce qui l'en empêche dès lors que Matt a enfilé un autre masque, repris ses activités clandestines, quand bien même sous d'autres couleurs et sans utiliser son alias.

C'est d'autant plus frustrant que, si à l'origine de la retraite de Daredevil, il y avait la menace, émise par Spider-Man, que si Matt ne cessait pas sa double vie, la communauté super-héroïque se liguerait contre lui pour le livrer aux autorités (à cause de la mort, quand bien même accidentelle, de Leo Cassaro), depuis ce point a été escamoté. On ne saurait croire que Spider-Man ou d'autres ignorent que cet acrobate vêtu de noir et vu en compagnie d'Elektra est Daredevil. Suffit-il de changer de look pour être laisser en paix ? Zdarsky ne répond pas à cette question et entretient un doute qui joue contre son entreprise.

Enfin, l'épisode précédent se terminait sur un fait surprenant : Elektra se rappelait à nouveau que Matt était Daredevil (une info effacée des mémoires de tous grâce à l'Homme Pourpre durant le run de Charles Soule pour annuler l'outing officialisé du héros durant le run de Mark Waid). Comment est-ce possible ? On aurait aimé là aussi une réponse dans ce numéro mais Zdarsky n'en fait rien et remet à plus tard.

Tel quel, le bilan n'est pas fameux, mais pourtant je ne veux pas donner l'impression que c'est un ratage. Zdarsky aligne plusieurs scènes brèves et intenses comme pour préparer quelque chose : d'abord Matt visite plusieurs personnes qui réagissent diversement à ses actions (la mère des frères Cassaro, Foggy Nelson, Soeur Elizabeth), ensuite la partie concernant la guerre des gangs de Hell's Kitchen connaît des rebondissements (exécution de Hammerhead, enlèvement de la fille de Mindy Libris), enfin il y a la rencontre directe entre Matt et les Stromwyns.

Il paraît clair qu'on s'achemine vers un affrontement imminent entre Matt et le Hibou, cependant que les Stromwyns décident de se débarrasser du justicier (moins pour sa capacité de nuisance que pour lancer un avertissement, comme ils l'ont fait en infligeant une correction à Wilson Fisk). Sur ce dernier point, l'évocation du retour de Bullseye me laisse perplexe vu que la dernière fois qu'on l'a vu dans la série, il était dans un sale état. Et puis bon, Bullseye, c'est comme les Dalton dans Lucky Luke, je préfère quand on le voit avec parcimonie. Elektra, Bullseye, Daredevil, tout ça renvoie à Miller, une référence assumée par Zdarsky, mais un gros risque pour prétendre égaler des épisodes entrées dans les annales des comics. On verra.

L'épisode est de nouveau dessiné par Jorge Fornes et c'est l'autre raison pour laquelle je suis réservé sur ce numéro. J'aime bien cet artiste et je préfère que ce soit lui qui joue les suppléants à Checchetto qu'un autre. Mais il n'empêche qu'il est impossible de lire ses planches sans constamment avoir en tête les dessinateurs qui l'inspirent, en l'occurrence David Mazzucchelli et aussi, cette fois, David Aja.

Le souci, c'est que Fornes n'est ni Mazz' ni Aja, quand bien même il copie le trait du premier à l'époque de Born Again et les découpages du second dans Hawkeye (c'est flagrant dans la scène où les sbires du Hibou se présentent devant les époux Libris pour enlever leur fille). Etudier les maîtres est toujours enrichissant mais encore faut-il les digérer ensuite pour faire exister son propre style et cela, Fornes ne semble pas en mesure de l'accomplir.

C'est un élève appliqué, à la limite du plagiaire, ce qui installe une distance préjudiciable entre le lecteur et l'objet de sa lecture. On voit peu Fornes, mais trop ceux qu'ils imitent. Alors ça reste agréable car mieux vaut lire quelque chose qui veut approcher Mazzucchelli et Aja que Rob Liefeld, mais ça parasite trop la lecture pour y voir autre chose que de la reproduction.

Tout ça me laisse donc un sentiment très mitigé. Je pense que Zdarsky a le ressort nécessaire pour rebondir et à terme vraiment relancer Daredevil avec le retour de DD dans son mensuel. En revanche, il ne faudrait pas trop tarder. Et compter sur Marco Checchetto pour l'illustrer.

dimanche 2 février 2020

GUARDIANS OF THE GALAXY #1, de Al Ewing et Juann Cabal


Depuis trois ans, Guardians of the Galaxy a perdu beaucoup de sa superbe, passant d'un scénariste à l'autre en perdant ses fans en route. Qu'on ait été amateur de la période DnA (Abnett-Lanning) ou Bendis, d'ailleurs. Il échoit donc à Al Ewing, auréolé du succès critique et public de son run actuel sur Immortal Hulk, de redorer le blason de ce groupe de misfits. Il est aidé par la révélation Juann Cabal au dessin. Et le résultat est très prometteur.


Après bien des épreuves récentes, les Gardiens de la galaxie ont choisi de se retirer pour profiter de la vie, même si l'univers est toujours traversé par de multiples crises (succession au trône chez les Shi'ar, guerre civile chez les Kree, manoeuvres des Skrulls, renaissance de l'Olympe).


C'est dans ce contexte agité que Nova vient pourtant demander l'aide de ses amis. Gamora, Drax et Groot refusent de retourner se battre mais Star-Lord et Rocket Raccoon se joignent à Richard Ryder, Marvel Boy, Phyla-Vell et Moondragon pour une mission dangereuse.


Il s'agit d'infiltrer la nouvelle Olympe, une cité flottant à travers la galaxie, avec à sa tête un Zeus très remonté à la suite d'événements ayant abouti à la destruction et à la re-création de son panthéon. Les Gardiens élaborent un plan en scindant leur petit groupe en deux.


Pendant que Nova et Phyla-Vell tentent de raisonner Zeus, le reste de l'équipe, camouflée télépathiquement par Moondragon, pénètre dans l'Olympe pour y placer une bombe. Malheureusement, ils sont vite dépassés de chaque côté.


Ecartés par Zeus, repérés par Hermés, les Gardiens sont obligés d'improviser. Marvel Boy et Moondragon se replient dans une aile de l'Olympe et y font une découverte étonnante : Hercule est retenu prisonnier et leur offre son aide pour stopper ses pairs.

Comme je le mentionne en ouverture, les Gardiens de la galaxie ne me semblent plus être les vedettes qu'ils étaient devenus, grâce aux films et au run de Brian Michael Bendis. Bien entendu, les puristes des sagas cosmiques lui préfèrent toujours les épisodes écrits par le duo (depuis dissous) Dan Abnett-Andy Lanning, mais c'était aussi une époque où toutes les séries cosmiques ne surnageaient qu'à la faveur de crossovers (Annihilation et compagnie).

Bendis avait opté pour une direction plus classique, faisant des Gardiens les Avengers de l'espace, ouvrant leurs rangs à des membres surprenants (la Chose, Kitty Pryde, Venom...). Moins épique, mais plus efficace en termes commerciaux.

Sa succession a été chaotique : Gerry Duggan a, comme toujours, misé sur l'humour et l'aventure avant de sombrer dans un event confus (Infinity Wars). Puis Donny Cates s'est employé à défaire ce que Duggan avait construit, ressuscitant ici, tuant là, sans davantage convaincre, plus préoccupé de boucler des histoires développées dans d'autres séries sous sa direction.

Il fallait redresser tout ça. Et Marvel a donc misé sur un de ses scénaristes les plus côtés actuellement, Al Ewing, qui a spectaculairement fait parler de lui avec Immortal Hulk, plébiscite critique et public. Bonne pioche.

Ewing a participé à deux sagas importantes par leur volume avant de se lancer dans ce projet : les hebdomadaires Avengers : No Surrender et Avengers : No Road Home, co-écrits avec Mark Waid et Jim Zub, ont permis d'apprécier son inventivité et sa connaissance du Marvelverse. Il s'appuie d'ailleurs en partie sur la conclusion de No Road Home pour situer ses Guardians of the galaxy, mais il le fait assez habilement pour qu'on n'ait pas besoin de lire l'un pour comprendre l'autre.

En l'occurrence, le panthéon des dieux grecs a été détruit. Mais, inscrit dans un cycle de mort-renaissance, il s'est reconstitué. Zeus, le père des dieux, est en colère d'avoir été malmené et entend imposer sa loi à l'univers par la manière forte. Pour cela, il peut compter sur une situation critique un peu partout (les Shi'ar, les Kree, les Skrulls sont tous en difficulté - tout ça va aboutir au prochain event Marvel, Empyre, justement écrit par Ewing).

Normalement, les flics de l'espace que sont les Nova Corps devraient s'interposer mais ils ont été décimés récemment. Richard Ryder est passé de vie à trépas avant qu'Annihilus, le maître de la Zone Négative, le ramène parmi nous. Il demande l'aide des Gardiens de la galaxie pour stopper les dieux de l'Olympe. Mais tout le monde n'est pas partant pour une mission suicidaire...

Ewing renoue intelligemment avec les origines de l'équipe qui s'était formé dans l'urgence, avec des membres mal assortis, aux motivations diverses. Cette fois, certains montent au front pour l'adrénaline, d'autres pour empêcher un massacre, d'autres par solidarité envers leurs compagnons. L'équipe est originale dans sa formation mais logique aussi avec par exemple l'intégration de Marvel Boy (parfait exemple de personnage dont Marvel n'a jamais su quoi faire depuis la série que lui a consacré Grant Morrison). Ils sont à la fois bigarrés, trop peu nombreux, pas assez puissants, pour le défi qui les attend, et justement, à cause de ces handicaps, leur baroud devient excitant.

Juann Cabal est un inconnu pour le grand public et le succès de cette nouvelle mouture dira s'il a l'étoffe d'une future vedette. Avec son trait fin et délicat, qui peut faire penser à Jamie McKelvie, il n'apparaît pas comme un choix évident pour illustrer un tel comic-book. Mais il s'en sort mieux que bien, au point même d'impressionner sur certains passages.

Cabal n'est visiblement pas facile à intimider : il s'approprie les personnages avec aisance et les cadre dans un contexte qu'il a manifestement bien préparé. La cité de l'Olympe, en particulier, est un décor vraiment bluffant, riche en détails, esthétiquement superbe. Il compose des plans variés, avec un découpage clair et parfois sophistiqué (voir la double page ci-dessus, où on suit les différents Gardiens lors de l'assaut de l'Olympe).

Ce qui caractérise l'artiste, c'est son expressivité : chaque personnage se meut de manière unique, ses émotions se lisent de manière très vivante, et l'action est toujours nette. On ne s'étonne pas que ce soit Federico Blee (à l'oeuvre sur Marauders) qui signe les couleurs : la palette privilégie les tons doux, lumineux, ce qui correspond le mieux au trait fin de Cabal.

Comme souvent ces derniers temps, Marvel a livré un premier numéro d'une trentaine de pages, de quoi installer la série confortablement et rassasier le lecteur. Al Ewing et Juann Cabal en font bon usage et permettent de renouer avec Guardians of the Galaxy sur des bases très prometteuses.