vendredi 3 janvier 2020

MARAUDERS #5, de Gerry Duggan, Matteo Lolli et Lucas Werneck


Quelle déception... J'ai été réservé depuis le début de cette série, mais cet épisode semble concentrer tous les défauts du projet de Gerry Duggan, lequel semble se moquer du monde et des règles définies par Jonathan Hickman pour la franchise. Marauders est comme un joueur plein de potentiel mais qui tape complètement à côté. Et ce n'est graphiquement qu'on est rassuré puisqu'il faut deux dessinateurs pour boucler ce numéro.


Iceberg et Christian Frost (le frère cadet d'Emma) se rendent dans l'Arctique pour que le premier ralentisse la fonte des glaciers. A bord du sous-marin "Mercury", Christian se demande pourquoi Bobby Drake ne reste pas avec lui tout en devinant que cela est en rapport avec Kitty Pryde.


Peu après, sur Krakoa, Christian assiste à un vote réclamé par Sebastian Shaw pour que les Maraudeurs évitent provisoirement l'île de Madripoor. Mis en minorité, il se retire en maugréant. Les filles fêtent ça mais une alerte réclame l'intervention de Kitty et son équipe à Madripoor justement.


Premiers sur place, grâce au portail de Krakoa, Tornade et Bishop découvrent que l'organisation Homines Verendi paient pour tuer des mutants à quai dans un bateau. C'est un traquenard car des hommes munis d'exosquelettes inhibiteurs de pouvoirs attaquent Tornade et Bishop.


Kitty, Pyro, Lockheed et Iceberg approchent des côtes de Madripoor à bord du "Marauder" mais s'étonnent de l'absence d'agitation au large alors que Shinobi Shaw est en danger et que Tornade et Bishop sont en action.


Mais c'est alors qu'un vaisseau arrive sur eux. Kitty rend son bateau intangible pour éviter la collision mais l'effort l'épuise. Iceberg remarque alors qu'ils sont abordés par deux hommes masqués et armés, annonçant qu'ils vont les tuer.

Je constate, avec désolation, que l'indulgence dont j'ai fait preuve pour cette série n'était pas méritée et je crois bien que je vais cesser de la suivre. Car, franchement, j'ai l'impression de me faire avoir par un auteur qui se fiche de moi (mais ça, passe encore) et de ce qu'il a à faire (et ça, ce n'est pas possible).

Gerry Duggan est une énigme pour moi. D'un côté, je lui reconnais d'évidentes qualités : il est doté d'un sens de l'humour rafraîchissant et ne manque pas de ressort quand il s'agit de s'occuper d'une série, passant d'un genre à l'autre avec souplesse. Il n'est pas si évident d'avoir été l'auteur de Deadpool et d'Uncanny Avengers et maintenant de Marauders après Guardians of the Galaxy. Certes, cette versatilité est à double tranchant et peut se muer en inconstance : l'inspiration est très inégale dans toutes ses productions, où il démarre souvent fort pour finir avec beaucoup moins de jus.

Mais avec Marauders, c'est pire car je ne comprends absolument pas où il veut en venir. C'est comme lire une série qui navigue à vue alors qu'elle dispose d'une carte menant à un trésor. Voyons voir : des pirates mutants qui font à la fois commerce de drogues pharmaceutiques miracles et sauvent des compatriotes persécutés, en les ramenant sur une île protectrice. Tous les ingrédients sont là pour des histoires palpitantes, drôles et dramatiques à la fois, avec un casting improbable mais tonique, et des coulisses accrocheuses (la tension entre Emma Frost et Sebastian Shaw pour la conduite des affaires).

Mais, encore une fois, de tout ça, Duggan ne tire rien de bon, de concluant. Que s'est-il passé en cinq épisodes ? Une chronologie foireuse des faits, une caractérisation à l'emporte-pièce, des aventures miniatures, et des objectifs flous. Le scénariste semble s'en amuser, mais il est difficile de rire avec lui de ce brouillon de comics où les Marauders sont presque des seconds rôles assumant le quota d'action et où les rivaux Frost-Shaw se chamaillent plus qu'ils ne s'affrontent. Quant aux vilains de la série, ils sont transparents.

Duggan peut bien compléter sa distribution en ressuscitant Shinobi Shaw (et en suggérant sa duplicité) ou en ramenant Christian Frost (le frère d'Emma), on ne saisit pas la plus-valu. Les missions des Marauders sont à peine exploitées (on les voit très peu faire ce qu'ils sont chargés de faire - livrer la marchandise, sauver des mutants), et leur attitude ne colle pas avec les principes de la Nation X (où il est désormais interdit de tuer des humains alors que Pyro les attaque en les brûlant ou que Tornade éborgne un agresseur ici). Quant au mystère entourant Kitty (interdite d'accès à Krakoa), on en sait toujours pas plus depuis le début.

Pour ne rien arranger, la série souffre d'une manque de constance visuelle : Matteo Lolli est de retour mais seulement à moitié puisque Lucas Werneck l'épaule pour cet épisode et de manière très curieuse. En effet, Loli commence des plans que Werneck complète (par exemple, il est évident que Werneck dessine Emma Frost tandis que Lolli se charge de Kitty dans une même case).

Lolli n'a déjà pas un trait bien fort, évident quand on voit la pauvreté de ses décors et le minimalisme de son encrage, mais quand Werneck l'accompagne dans certaines cases, celui-ci se distingue en ayant un trait un peu plus épais et des expressions plus marquées. L'effet est vraiment perturbant et pas très heureux.

Quand il faut passer à l'action, Lolli est aussi maladroit, misant sur un découpage très élémentaire (un "gaufrier" de quatre cases, façon Kirby, par exemple) alors qu'il compose le plan n'importe comment (de manière évidente, découper ainsi lui permet d'aller vite, mais ensuite il ne sait pas comment l'assumer). Son goût douteux du design pique les yeux (voir la tenue grotesque de Kitty, le tatouage de Pyro) et Werneck n'est pas plus inspiré (en soulignant dès qu'il le peut le décolleté d'Emma).

Tout ça est quand même très moyen, pour ne pas dire bas de gamme. Mal écrit, mal dessiné, mal développé... Marauders n'est finalement ni fait ni à faire. Il faudrait un miracle pour que le prochain épisode me fasse changer d'avis. 


X-MEN #4, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Après une pause à la fin de l'année 2019, X-Men revient pour son quatrième numéro et il est une fois de plus exceptionnel. La maîtrise de Jonathan Hickman et l'originalité de son propos font toujours la différence : les mutants sont vraiment entrés dans une nouvelle ère. Leinil Yu est dans son élément avec ce numéro centré sur les dialogues, encré pour la dernière fois par son complice Gerry Alanguilan.


Pour la première fois de l'Histoire, une délégation mutante est invitée à participer au forum économique de Davos en Suisse. Escortés par Gorgone et Cyclope, le Pr. X, Apocalypse et Magneto sont reçus par des responsables chinois, américain, suisse, indien, brésilien, italien et wakandai.


Alors que Xavier et ses partenaires dînent, Cyclope et Gorgone, à l'extérieur, sont prévenus télépathiquement que deux commandos se positionnent pour attaquer la délégation de Krakoa. Ils se séparent pour les neutraliser.


Pendant ce temps, les mutants clarifient leur position : ils ne vivent pas cachés sur leur île mais entendent bien faire respecter leur souveraineté. Pour cela, ils ont appris des échecs sociétaux des humains et ambitionnent de ne pas les répéter.


Pour cela, explique Magneto, le commerce de leurs drogues médicinales leur permettra progressivement d'acheter les banques, les écoles, les médias, les politiques et les citoyens. Il n'y aura pas de guerre car il n'y aura plus d'opposition à leur hégémonie.


L'assistance est médusée. Mais le Pr. X porte le coup de grâce : il a fallu un mois avant qu'on cherche à le supprimer. Cela ne se reproduira plus car, désormais, chaque agression contre la Nation X aura droit à une riposte en règle. 

Tout d'abord, il faut dire un mot de Gerry Alanguilan, à qui cet épisode aurait dû être dédié s'il n'était parti à l'impression avant son récent décès. L'encreur fidèle de Leinil Yu vient en effet de disparaître à 51 ans, dans des circonstances indéterminées. C'était aussi un scénariste et un dessinateur, mais plus encore un vrai mentor pour une génération d'expatriés philippins venus exercer leur métier aux Etats-Unis. Il était respecté et apprécié dans le milieu des comics, notamment pour sa collaboration avec Yu.

D'une manière assez troublante, il est justement question de respect dans cet épisode très original où Jonathan Hickman ouvre la porte du forum économique de Davos à une délégation mutante. Il s'agit de négocier le statut de Krakoa sur un plan international très concret et évidemment de compter avec les événements survenus dans X-Force #1-2, avec la tentative d'assassinat contre Charles Xavier.

Reçus par des ambassadeurs et des représentants de différents pays, qui ont ou non reconnu la souveraineté de l'île des mutants, Charles Xavier, Magneto et Apocalypse savent qu'ils sont attendus comme des intrus car ils sont craints, haïs ou considérés avec méfiance.

Hickman aborde méthodiquement les aspects les plus saillants de la diplomatie : il est question des drogues médicinales produites sur Krakoa, des intentions économiques et commerciales des mutants, de l'Histoire de l'humanité face au futur de la "mutanité"... Ce qui pourrait ressembler à une discussion austère s'avère passionnant parce que Hickman, précisément, traite les mutants, ces créatures de fiction, comme de vrais entités et Krakoa comme un véritable nouveau pays dans le concert international. Sauf que cette fois-ci, les dirigeants de ce nouveau pays échangent avec leurs homologues dans un endroit qui existe vraiment, à l'occasion d'un événement authentique.

Et alors on mesure le soin avec lequel le scénariste a posé les fondations de son projet. Les X-Men ne sont plus une série de super-héros étranges, à la marge, à la fois redoutés et persécutés. Il s'agit d'une série géo-politique où le folklore des comics est capable d'être relégué au second plan pendant tout un numéro pour faire place à un dialogue riche et profond sur la notion de nation, de territoire, de société, de bilatéralisme. Et Xavier, Magneto et Apocalypse sont des interlocuteurs prêts pour cela.

Pendant la majeure partie de l'épisode, la parole mutante est monopolisée par Magneto. Apocalypse intervient sporadiquement, avec une sorte de détachement lucide qui est assez drôle (même s'il est aussi volontiers cassant et glaçant). Le Pr. X ne parle qu'à la toute fin. Magneto, donc, s'exprime comme un ministre, qui a bossé son dossier. Il est aussi très sûr de son fait et ses conclusions sont terribles parce qu'incontestables : l'Humanité craint la guerre avec les mutants, du fait de leur puissance naturelle. Mais les mutants ne veulent pas la guerre. Pourtant ils la gagneraient sans mal (Magneto admet d'ailleurs que, par le passé, il aurait volontiers montrer ses muscles pour inspirer la terreur et Gorgone, après avoir mutilé tout un commando, reconnaît qu'il agit de façon certes violente mais éclairée).

Non, le nerf de la guerre, la vraie guerre, c'est l'argent et Davos est le lieu parfait pour l'affirmer. Grâce au commerce des drogues médicales, Krakoa sera en mesure, rapidement, de tout acheter - d'ailleurs, ce n'est pas une hypothèse, c'est un projet. Et ceci fait, il n'y aura plus d'opposition, donc pas de guerre. Mais pourquoi acheter le monde, acheter la paix ? Parce que, comme finit par le résumer Xavier, il n'aura fallu qu'un mois pour qu'on tente de le tuer et avec lui, le projet de la Nation X. Cela confirme ce que lui avait assuré Moira McTaggert sur l'illusion de son rêve de cohabitation pacifique entre humains et mutants. Le temps de la persécution, de la peur, est révolu pour les mutants : désormais, ils répondront, ils rendront coup pour coup à chaque agression. Cette promesse offensive couplée à leur projet de s'emparer des puissances (monétaires, éducatives, médiatiques, politiques, populaires) du monde devrait dissuader tout ennemi potentiel.

La démonstration est d'autant plus impressionnante que la forme de l'épisode est simple : Hickman et Yu ont opté pour un découpage en "gaufriers" de neuf cases, elles-mêmes composées majoritairement de gros plans sur les visages. Pas de fioritures, le strict minimum. On n'est pas distrait pas le décor (par ailleurs très sobre d'une salle de dîner blanche) tout en étant saisi par la diversité des interlocuteurs et le tranchant des échanges.

Yu, qui montre une nouvelle fois ses limites dans la représentation des scènes d'action, lorsque, en parallèle, on voit Cyclope neutraliser un commando (avec efficacité et rapidité, tandis qu'on ne verra que le résultat de l'action menée de son côté par Gorgone, beaucoup plus sanglant). Il est étonnant de constater à quel point ces moments-là, fugaces, paraissent figés, alors que l'intensité de la discussion est grisante.

Bien entendu, on aurait aimé que Yu se dépense davantage, et qu'ainsi Alanguilan puisse se mettre en valeur (tout comme le coloriste Sunny Gho), mais tout compte fait, la simplicité joue en faveur du script. Il est inutile d'en rajouter : Hickman, plus que jamais, fait le taf pour deux, l'intelligence de sa rédaction assure le spectacle que son dessinateur ne peut plus soutenir.

Avec cet épisode en tout cas, on a droit à une leçon de narration. Ceux qui reprochent aux comics de super-héros leur manque de densité et de profondeur devraient essayer de lire X-Men en ce moment : l'expérience prouve qu'on peut produire un divertissement tout en parlant de choses étonnamment aiguisées sur l'état du monde (c'est d'ailleurs le titre de ce numéro).  

jeudi 2 janvier 2020

THOR #1, de Donny Cates et Nic Klein


Ce tout début de 2020 se fait avec la relance de Thor. Le dieu du tonnerre est (enfin) lâché par Jason Aaron, qui en fait un peu tout et (surtout) n'importe quoi. Maarvel joue la sécurité en confiant le héros à un fan déclaré du personnage et de son ancien scénariste : Donny Cates doit relever le gant, après un court et calamiteux run sur Guardians of the Galaxy. Il peut compter sur Nic Klein vraiment né pour dessiner cette série. Ce numéro 1 est grandiose, mais pas irréprochable...


Après avoir remporté la guerre des royaumes, Thor est devenu le nouveau père de tout et s'assoit sur le trône de Odin. Loki a hérité de Jotunheim, mais lui comme Lady Sif (devenue la gardienne du bifrost) ou Volstagg remarquent déjà le poids de ses nouvelles responsabilités sur les épaules de Thor.


Retiré des Avengers, il s'apprête à prononcer son premier discours de régent devant ses sujets asgardiens. Mais il n'a pas prononcé un mot qu'un événement se produit : Galactus s'effondre, mutilé sur la capitale céleste. Et il cherche de l'aide.


Les semaines passent, le temps se gâte et Yggdrasil, l'arbre de vie, dépérit. Thor convoque les hérauts de Galactus pour en apprendre plus sur l'Hiver Noir, qui a terrassé le dévoreur de mondes et menace désormais cette dimension.


Le Surfeur d'argent résume : la menace est polymorphe et a déjà failli détruire l'univers à deux reprises. A chaque fois, seul Galactus a été capable de l'affronter. Pour cela, il doit consommer un monde suffisamment nourrissant. Cinq planètes sont encore capables de le sustenter ainsi...


... Mais c'est au risque de le rendre ensuite invincible. Le surfeur se tient prêt à le guider mais Thor va l'accompagner. Galactus se tient prêt à partir mais avant il transforme Thor, dont il redoute la puissance. Et en fait son nouvel héraut !

Tout d'abord, je dois dire que la fin du règne de Jason Aaron a été un soulagement pour moi. J'ai suivi les évolutions qu'il a fait subir à Thor depuis Thor : God of Thunder puis The Mighty Thor (où Jane Foster devenait la déesse du tonnerre) en passant par Unworthy Thor et Thor (préambule à la saga War of the Realms) puis enfin King Thor. A part la période Mighty, je n'ai rien aimé.

On dit souvent, quoi qu'on pense d'un auteur, qu'un geste appréciable pour son successeur est de rendre la série dans l'état où il l'a trouvé, de ranger les jouets de manière à ce scénariste, dessinateur et lecteur soient à même de les lire sans problème. Ce n'est pas le cas de Aaron qui a notoirement altéré le personnage de Thor, en le mutilant régulièrement, en le dépossédant de Mjolnir, en en faisant un dieu comme un dépressif pathétique ou même un bouffon. Il a même carrément effacé des tablettes Donald Blake, son avatar humain. Il ne s'est pas arrêté là : Heimdall, le gardien du bifrost, est mort, Jane Foster a remplacé Valkyrie, Lady Sif a succédé à Heimdall, et je ne sais même plus où est passé Odin dans tout ce chambardement.

Si Aaron a eu un succès certain (confirmé par la durée de son séjour avec Thor), il n'a pas fait l'unanimité, même si les fans français ont été plus que conquis. Mais bon, je ne vais pas faire le procès de ce scénariste qui m'a déçu de plus en plus depuis sa glorieuse époque sur Wolverine & les X-Men.

Et ce n'est pas Donny Cates, qui lui succède, qui en dira autant de mal que moi : il se présente volontiers comme un admirateur inconditionnel. Mais il l'est aussi de Thor, comme il l'explique de manière inspirée, dans la postface de ce numéro.

La dernière fois que j'ai lu du Cates, j'en suis sorti consterné, il s'agissait de son premier arc sur Gardians of the Galaxy, une série qu'il a quitté après douze épisodes (et qui va bientôt être relancée, sous la houlette de Al Ewing et Juan Caball). Je m'engage donc avec prudence mais bienveillance car il réussit globalement son entrée en matière.

A première vue, cet épisode (d'une trentaine de pages) se présente comme une réflexion sur la transition du statut de dieu justicier à celui de roi tout puissant. Hélas ! Cates ne fait que survoler la situation (peut-être, espérons, pour y revenir), mais néanmoins, en quelques pages bien senties, il suggère habilement que Thor est à la croisée des chemins : il a ce qu'il a toujours souhaité en somme (succéder à son père, comme ce dernier l'espérait, malgré leur relation orageuse) mais déjà sa vie d'aventurier, de justicier, de super-héros lui manque visiblement. Cela affecte-t-il, comme le remarque Loki, sa capacité à soulever Mjolnir ? Peut-être bien qu'il ne suffit pas d'être digne du fameux marteau mais aussi des responsabilités d'un régent (même si je serai agacé que Cates revienne sur le côté worthy de Thor, ce qui serait une redite pénible d'Aaron).

Comme il s'est donné de la place, Cates aurait pu la jouer moderato, mais au contraire, il fonce dans le spectaculaire en invitant Galactus dans la partie. Lorsque le dévoreur de mondes apparaît, on devine que la suite va être terrible, alors quand il arrive amputé d'un bras et terrassé par une force inconnue de Thor, on est accroché. Pas très subtil, mais très efficace.

Cates n'est pas Rick Remender mais il partage avec son glorieux aîné (que j'aurai bien aimé voir écrire Thor...) un goût affiché pour relier les séries sur lesquelles il travaille. Les présences du Cosmic Ghost Rider et du Silver Surfer (désormais noir, suite aux conséquences de la série Silver Surfer : Black, écrite par Cates, qui elle-même découlait des événements du début de ses Guardians of the Galaxy, où plusieurs personnages cosmiques étaient avalés par un trou noir) en témoignent. Mais le Rider se contente de faire de la figuration (ouf !) alors que la relation amicale entre le Surfer et Thor renvoie à d'antiques épisodes du dieu du tonnerre (dont leur première rencontre dessinée par John Buscema dans un classique). Petit plaisir aussi au passage de retrouver Frankie Raye (souvenir du run de Byrne sur Fantastic Four).

Le danger est effectivement énorme et promet une histoire particulièrement percutante (en cinq parties, ce qui devrait être soutenue rythmiquement). Et le cliffhanger explique la nouvelle apparence surprenante de Thor (bien qu'il paraisse peu probable qu'il devienne un héraut docile de Galactus, mais au moins il récupère son intégrité physique après avoir perdu un bras et un oeil à cause des manies sadiques de Aaron...).

Comme je l'écris plus haut, Nic Klein était né pour dessiner cette série. Elle devrait lui apporter une exposition à la hauteur de son talent, si tant est qu'il soit capable d'aligner les arcs (ce qu'il réussissait sur la série Drifter d'Ivan Brandon chez Image, mais plus sur le Deadpool de Skottie Young l'an passé). Avec le renfort de l'excellent Matt Wilson aux couleurs, il livre en tout cas un épisode remarquable.

Représenter Thor est devenu une sorte de test depuis que Olivier Coipel a redéfini le personnage (c'est d'ailleurs à nouveau le français qui dessine les couvertures de cette relance). D'une certaine manière, personne n'est parvenu à le dépasser depuis (pas plus Ribic que Dauterman ou Del Mundo, et les autres avant eux). Mais Klein se l'approprie intelligemment, en respectant le design du français : Thor conserve cet aspect brut, granitique, plus massif que musclé. Mais aussi plus mûr, taillé par les épreuves subies ces dernières années. La ressemblance avec Odin est soulignée au début, avec son patch sur l'oeil gauche et sa barbe fournie.

En revanche, Klein a complètement corrigé le nouveau costume du dieu-roi, en le simplifiant sur certains points et en le rendant plus futuriste aussi sur d'autres. Il l'a fait en accord avec Cates, qui appréciait le Thor de sa jeunesse (dans les années 90), avec des cheveux très (mais vraiment très) longs, argentés, transpirant de puissance, d'énergie. Il faudra s'y habituer, mais c'est une manière par contre nette de s'affranchir de ce qui a été produit ces dernières années (jusqu'au grotesque - par exemple, après avoir perdu son bras gauche, Thor a eu une prothèse dorée puis portait un bras du Destructeur).

La chute de Galactus, la réunion avec ses hérauts, l'intervention du Surfer constituent d'autres beaux moments où la plaisir de Klein est manifeste et sa solidité technique fait la différence. Son découpage est classique, très fidèle au script (disponible dans la version director's cut, très fournie en bonus, de l'épisode), mais dynamique.

En résumé, Cates avance sur la corde raide, en prolongeant des motifs d'Aaron (une énième transformation de Thor, la suite directe de War of the Realms), mais nous accroche avec un argument sérieux, puissant. Il dispose en outre d'un artiste en mesure de soutenir son projet et d'emballer le lecteur. 

JUSTICE LEAGUE DARK #18, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Ce dix-huitième épisode de Justice League Dark est un des plus impressionnants de la série. James Tynion IV a écrit un chapitre spectaculaire, dramatique, intense où les héros sont confrontés à une situation désespérée. Surtout la narration est d'une fluidité exemplaire et les lignes du récit convergent vers ce qui s'annonce comme un final épique (dans un mois ou deux maximum). Alvaro Martinez revient en très grande forme, délivrant des planches ahurissantes de puissance et de précision. 


Sur la lune, l'esprit de Wonder Woman affronte l'Homme Inversé. Celui-ci lui révèle avoir scellé une alliance avec Circé (qui a investi le corps terrestre de l'amazone) pour, une fois la Justice League Dark vaincu, il soit récompensé. Mais il est ouvert à une contre proposition pour aider les héros.


Pendant ce temps, assiégés par l'Injustice League Dark de Circé, Zatanna, John Constantine, Kent Nelson et Khalid Nassour (Bobo est redevenu un chimpanzé sauvage, Man-Bat a été endormi) se sont réfugiés dans l'armurerie souterraine du Hall de Justice.


Constantine songe à utiliser l'arsenal ici présent, à leurs risques et périls. D'autant que Circé s'impatiente : Salomon Grundy échoue à forcer la porte de l'armurerie, elle ressuscite le dragon Drakul Karfang qui force l'entrée sans problème contre la promesse de tuer Wonder Woman.


Sur la lune, l'amazone justement formule une offre à même de satisfaire l'Homme Inversé. Puisqu'elle possède une partie des pouvoirs d'Hécate, elle est en mesure de participer au rétablissement de l'Ordre magique et donc de soigner son vis-à-vis.


Dubitatif, il accepte malgré tout mais tue Witchfire pour s'assurer la loyauté de Wonder Woman. L'Injustice League Dark pénètre dans l'armurerie. Kent Nelson tente de neutraliser Circé et Klarion mais Drakul Karfang l'écarte. Au fond de la pièce, Khalid Nassour décide d'utiliser le casque de Dr Fate...

Comme je l'annonçais en préambule, cet épisode est grisant par l'intensité de son action. C'est un chef d'oeuvre de tension et d'équilibre, une machine qui est parfaitement huilée et offre tout ce qu'on attend d'elle. Il est désormais révolu le temps, lointain, où Justice League Dark avançait sans donner des gages sur la direction qu'elle emprunter, l'objectif qu'elle visait.

Pour accomplir cela, James Tynion IV déploie tout son art de conteur en narrant avec une admirable fluidité son propos, passant d'un lieu à un autre, d'un enjeu à un autre, et orchestrant leur convergence avec génie. Cette lisibilité donne cette impression de griserie si jubilatoire dans les comics, quand les pièces du puzzle s'assemblent et qu'on est aux portes d'un final épique.

Car, et ceci explique peut-être cela, récemment, en postant des pages de cet épisode sur sa page Facebook, le dessinateur Alvaro Martinez a eu une phrase ambiguë : il les désignait comme appartenant au "dernier" arc de la série. A-t-il voulu dire "le dernier en date" ? Ou bien prévenait-il que la JLD par Tynion et lui-même vivait ses derniers feux ? En effet, le scénariste a hérité de la série Batman à la suite de Tom King, et il est possible qu'il s'y consacre entièrement (puisqu'elle restera bimensuelle), mais aussi parce que Tynion s'engage souvent sur des projets en en planifiant le terme (comme ce fut le cas avec Detective Comics).

Si cette équipe se prépare à boucler son run, ce serait une belle sortie que de le faire avec cette "guerre des sorcières", qui convoque tous les éléments disséminés par Tynion depuis le début. La dernière page ne laisse aucun doute sur le retour du Dr. Fate (également "teasé" à la fois dans Justice League par Scott Snyder et Doomsday Clock de Geoff Johns, avec la renaissance de la Justice Society of America - dont Johns a publiquement déclaré qu'il serait partant pour l'animer à nouveau).

La négociation entre l'Homme Inversé et Wonder Woman indique aussi une alliance contre Circé et sa bande (même si l'amazone ne va sûrement pas laisser son partenaire de circonstance regagner sa liberté comme elle le lui a promis). Assiégés dans l'armurerie et dominés nettement, Zatanna et ses complices sont également au plus mal. Tout confirme qu'on est proche du dénouement - de l'intrigue assurément, mais peut-être aussi du run actuel. A suivre...

Visuellement, on a droit à des planches exceptionnelles, qui font plus que jamais penser à la grande époque de Ultimates ou de la collection All-Star. Alvaro Martinez abat un boulot bluffant avec son encreur Raul Fernandez et son coloriste Brad Anderson. C'est du grand art.

Bien entendu, la résurrection du dragon Drakul Karfang est le morceau de bravoure de ce chapitre. Tynion a joué habilement avec la présence du squelette de ce monstre exposé dans le Hall de Justice sans jamais expliquer de qui il s'agissait, d'où il venait, qui l'avait amené ici. On en a l'explication et en peu de mots mais avec des images éblouissantes, Martinez et Tynion nous récompensent au-delà de nos espérances. En un tour de main, la motivation du dragon est toute trouvé et sa puissance terrible et majestueuse se déploie.

Pourtant, il ne faudrait pas que cette scène éclipse les autres : le dialogue entre Diana et l'Homme Inversé sur la lune est superbement découpé, avec une inventivité jamais démentie. Le sort réservé à Witchfire est une nouvelle preuve des astuces graphiques imaginées par Martinez, qui joue avec la notion même de créatures imaginaires puisque la victime est étreinte par le méchant comme une feuille de papier froissée. Et puis l'intérieur de l'armurerie, tout en clair-obscur, est vraiment magnifique : l'alignement des artefacts magiques offre un plan général qui fait penser à la dimension où les Quatre rangeaient leur arsenal dans Planetary.

Quel que soit le destin de la série, on pourra dire qu'elle n'a fait que progresser, gagner en envergure. Et à tout prendre, ne vaut-il pas mieux une (probable) vingtaine d'épisodes de ce calibre que plusieurs années inégales quand les auteurs sont aussi inspirés... 





mercredi 1 janvier 2020

DAREDEVIL, VOLUME 3 : THROUGH HELL, de Chip Zdarsky, Marco Checchetto et Francesco Mobili


Ce troisième tome ne paraîtra qu'en Mars prochain, mais je regroupe en une critique les cinq épisodes qui le composent (bien qu'il semble acquis que le recueil en comptera six puis que l'épisode 16 porte le même titre que cet arc). Chip Zdarsky renoue ici avec l'excellence de son début de run et livre une histoire dense où les routes de ses personnages se croisent, se répondent en un crescendo palpitant. L'autre bonne nouvelle pour Daredevil, c'est le retour au dessin de Marco Checchetto, aidé sur la fin par Francesco Mobili.


Elektra surgit devant Matt et lui déclare qu'elle va devenir son nouveau coach, comme le furent pour eux deux Stick. Cependant, Cole North monte un traquenard pour capturer Spider-Man, mais le tisseur n'a aucune difficulté à le déjouer et il enlève le policier. Sur le toit d'un immeuble, il le force à s'interroger sur le rôle qu'il veut tenir en servant docilement un système qu'il sait corrompu et contre les justiciers. Wilson Fisk tente d'éloigner le Hibou mais celui-ci menace de dévoiler ses liens avec le gouverneur Kettle. Matt reçoit un appel à l'aide de Mindy Libris mais son attention est détournée par un copycat de Daredevil piégé par des flics.


Matt vient au secours de l'imitateur de Daredevil avec le concours de Foggy Nelson. Mais l'intervention dégénère et Matt est en difficulté. Fisk est invité par la puissante famille Stromwyn, mais un des convives, Tyler Weltford, se moque de son passé crapuleux. Elektra sauve Matt, Foggy et le copycat de Daredevil. Matt accepte son aide et de devenir son élève. Fisk tue à mains nues Weltford dans une salle de bains des Stromwyn.


Avec l'aide de son fidèle assistant Wesley, Fisk réussit à maquiller son crime en accident incriminant un des serviteurs des Stromwyn. Matt commence son entraînement avec Elektra et se reprend doucement. Mais l'ampleur de la lutte qu'il mène l'oblige à avoir un allié dans la place. Cole North est mis en congé forcé après son échec lors de l'arrestation de Spider-Man. C'est à ce moment que Matt, masqué, l'aborde.
  

North et Murdock ont une discussion franche sur leurs situations respectives et le policier comprend qu'il vise le même objectif que le justicier contre la corruption générale. Le Hibou rencontre Izzy Libris et lui fait comprendre, brutalement, qu'il est désormais le nouveau caïd de la pègre. Fisk reçoit une nouvelle invitation des Stromwyn. Matt rompte avec Mindy, au même moment où sa belle-mère, Izzy Libris, noue une alliance avec Hammerhead contre le Hibou. Matt obtient qu'Elektra le seconde pour aller l'interroger le gouverneur Kettle.


Désobéissant aux ordres, Cole North entraîne son nouvel équipier dans une série d'arrestations dans le quartier de Hell's Kitchen, où pourtant le commissaire Taylor ne veut plus de présence policière, sur ordre des Stromwyn. Ceux-ci tiennent aussi le gouverneur Kettle comme le découvrent Matt et Elektra. Et ils font sévèrement rosser Fisk par leurs hommes de main pour le punir d'avoir tué Weltford chez eux. Elektra redeviennent amants après leur descente chez Kettle où ils ont réussi à semer ses gardes.

Ces cinq épisodes épatent et prouvent que l'arc précédent n'est plus qu'un mauvais souvenir. La série récupère son artiste attitré et cela suffit à la hisser à nouveau au niveau de son excellent début. Par ailleurs le scénario démontre une impressionnante densité et un rythme soutenu auxquels il est difficile de résister.

Mais surtout on est surpris de constater que Chip Zdarsky écrit Daredevil... Sans Daredevil. Matt Murdock le répète à plusieurs reprises (à Elektra, à Foggy, à Cole North), son alter ego est mort, il a fait trop d'erreurs sous cette double identité. La mort, accidentelle de Leo Cassaro, continue de le hanter mais il veut aussi tenter autre chose, de plus ambitieux.

Ce parti-pris est payant même s'il est aussi délicat car on peut s'interroger sur sa longévité. Combien de temps Zdarsky peut poursuivre sur cette voie ? Une série comme Daredevil autorise ce genre d'audaces, ce n'est pas un titre qui vend énormément (même s'il dispose d'une fanbase solide, qui lui assure une parution ininterrompue) et donc les auteurs peuvent expérimenter. D'ailleurs, les fans de DD y sont disposés en général. Toutefois, il paraît inenvisageable que Matt Murdock n'enfile pas à nouveau son costume de diable rouge et n'assume plus son surnom à moyen terme.

Esthétiquement, une fois sa période de remise en forme aux côtés d'Elektra terminée (à partir du #14), Matt arbore un look qui renvoie directement à ses tout débuts, tels qu'on les a lus dans la mini-série Man without fear (de Miller et Romita Jr) et la série Netflix. Il est entièrement vêtu de noir, avec un masque qui cache ses yeux complètement, et il porte un léger équipement (une canne, une ceinture de grenades défensives).

Le récit se divise toujours en trois : une partie consacrée à Matt, une autre à Fisk, une dernière à North. Zdarsky dresse d'abord un parallèle troublant entre Matt et Fisk : quand le Caïd est en pleine ascension, Matt est au trente-sixième dessous, puis leurs trajectoires s'inversent à partir du moment où le Caïd perd ses nerfs et tue un invité des Stromwyn tandis que Matt récupère ses moyens physiques et mentaux grâce à Elektra. Tout cela atteint un pic dramatique lors du quinzième épisode où Fisk est tabassé par des sbires des Stromwyn équipés d'exosquelettes puis défenestré (et là, malgré toute l'antipathie qu'on peut avoir pour le Caïd, on a mal pour lui). Au même moment, Matt réussit à semer les gardes du gouverneur Kettle au prix d'une manoeuvre incroyable qui enivre tellement Elektra qu'elle se donne à lui ensuite (exultant en disant : "You're back !").

Cole North prend un relief de plus en plus passionnant. Au début, ce flic ombrageux et obtus était monolithique. Désormais, après le fabuleux épisode 10 (qui bouclait le deuxième arc), c'est un colosse fragilisé, qui obéit encore aux ordres mais est de plus en plus ébranlé dans ses convictions. Sa conversation impromptue avec Spider-Man le perturbe, mais c'est surtout un formidable dialogue à bâtons rompus avec Matt qui achève de le déstabiliser. Il sait que la police est corrompue, il apprend qu'une guerre des gangs est sur le point d'éclater avec l'assentiment de sa hiérarchie, qui reçoit les ordres du gouverneur Kettle, lui-même au service de la puissante famille Stromwyn.

En reliant ainsi tous les personnages, Zdarsky tisse une toile solide et tendue, aboutit à une ambiance intense, qui électrifie son histoire. En même temps, il titille la curiosité du lecteur et de Matt sur des points fugacement évoqués (pourquoi Elektra aide vraiment Matt ? Quelles réactions va avoir Fisk vis-à-vis des Stromwyn et du Hibou ? Quid de l'alliance Libris-Hammerhead ? Mindy va-t-elle quitter son mari ?).

Tout cela est merveilleusement mis en images par Marco Checchetto. Il dessine totalement les trois premiers épisodes avec la même exigence qu'il avait pour le premier arc. Le degré des détails est impressionnant pour la représentation des décors et des personnages auxquels il donne vie et chair. L'apparition d'Elektra est grisante et le plaisir que l'artiste italien a à la croquer est manifeste : il a modifié subtilement son look, libérant sa chevelure, et conservant à son costume son éclat écarlate tout en le dotant d'éléments plus réalistes (des semelles et même des talons compensés, des bandages aux bras et aux jambes, un bandeau au front). Elle est terriblement belle, et toujours aussi efficace, dangereuse. Il est évident qu'elle supplante aisément Mindy Libris.

L'animation de Fisk et de Murdock est également irréprochable. Le Caïd déborde de charisme et Checchetto le dote d'une expressivité impeccable lors du repas chez les Stromwyn, durant lequel il essuie les moqueries de Weltford, contenant avec peine sa contrariété jusqu'à ce qu'il explose dans une scène d'une rare violence (d'autant plus percutante qu'elle est découpée avec habileté et colorisée magistralement par Nolan Woodard). Mais c'est un ogre qui en cédant à ses vieilles pulsions se condamne : en cela Zdarsky et Checchetto ont tout à fait bien capté le personnage, véritable cocotte-minute, prête à sauter à tout moment puis s'en remettant comme un gamin perdu à son fidèle Wesley. Quand Francesco Mobili vient en renfort pour les #14-15, il s'occupe des scènes avec le Caïd, laissant celles avec Murdock au seul Checchetto : comme il a un style semblable, cela passe bien, quoique Mobili donne alors à Fisk une troublante ressemblance physique avec Brian Michael Bendis (avant en tout cas que le scénariste n'ait maigri).

Checchetto a la main sur Matt et Cole North. Il donne d'abord au premier les gestes d'un homme nerveux, toujours convalescent, que son apparence trahit (avec des cheveux longs, ébouriffés, une barbe de trois jours). Puis, aux côtés d'Elektra, il retrouve sa superbe, une forme d'assurance, mais moins arrogante qu'avertie. Par petites touches progressives, cette transformation accouche d'un nouveau Daredevil, économe dans ses mouvements, plus à l'affût. Le contraste est saisissant avec North dont la stature athlétique ne suffit plus à masquer la fébrilité, les failles, l'exaspération - je me demande si Zdarsky ne va pas finir par en faire un vigilante, une sorte de lawman radical, comme une version légaliste du Punisher.

Faut-il encore préciser que le découpage est bluffant : il permet de passer d'un personnage à l'autre, d'un décor à l'autre, sans jamais que le lecteur ne soit perdu. Lors de l'épisode 15, Checchetto et Mobili prouvent même leur impeccable complémentarité en se partageant une même planche sans que l'effet ne perturbe la lecture.

Tout cela fait de cet acte III une réussite exemplaire. Si la série continue à ce régime, elle va atteindre des sommets. Il faudra surtout pour cela que Zdarsky continue à développer son intrigue avec la même rigueur et que les dessinateurs restent en place (personnellement, conserver le duo Checchetto-Mobili me semble idéal, si cela permet à Checchetto de ne pas s'absenter plus d'un épisode). Mais c'est très encourageant.