mercredi 1 janvier 2020

DAREDEVIL, VOLUME 3 : THROUGH HELL, de Chip Zdarsky, Marco Checchetto et Francesco Mobili


Ce troisième tome ne paraîtra qu'en Mars prochain, mais je regroupe en une critique les cinq épisodes qui le composent (bien qu'il semble acquis que le recueil en comptera six puis que l'épisode 16 porte le même titre que cet arc). Chip Zdarsky renoue ici avec l'excellence de son début de run et livre une histoire dense où les routes de ses personnages se croisent, se répondent en un crescendo palpitant. L'autre bonne nouvelle pour Daredevil, c'est le retour au dessin de Marco Checchetto, aidé sur la fin par Francesco Mobili.


Elektra surgit devant Matt et lui déclare qu'elle va devenir son nouveau coach, comme le furent pour eux deux Stick. Cependant, Cole North monte un traquenard pour capturer Spider-Man, mais le tisseur n'a aucune difficulté à le déjouer et il enlève le policier. Sur le toit d'un immeuble, il le force à s'interroger sur le rôle qu'il veut tenir en servant docilement un système qu'il sait corrompu et contre les justiciers. Wilson Fisk tente d'éloigner le Hibou mais celui-ci menace de dévoiler ses liens avec le gouverneur Kettle. Matt reçoit un appel à l'aide de Mindy Libris mais son attention est détournée par un copycat de Daredevil piégé par des flics.


Matt vient au secours de l'imitateur de Daredevil avec le concours de Foggy Nelson. Mais l'intervention dégénère et Matt est en difficulté. Fisk est invité par la puissante famille Stromwyn, mais un des convives, Tyler Weltford, se moque de son passé crapuleux. Elektra sauve Matt, Foggy et le copycat de Daredevil. Matt accepte son aide et de devenir son élève. Fisk tue à mains nues Weltford dans une salle de bains des Stromwyn.


Avec l'aide de son fidèle assistant Wesley, Fisk réussit à maquiller son crime en accident incriminant un des serviteurs des Stromwyn. Matt commence son entraînement avec Elektra et se reprend doucement. Mais l'ampleur de la lutte qu'il mène l'oblige à avoir un allié dans la place. Cole North est mis en congé forcé après son échec lors de l'arrestation de Spider-Man. C'est à ce moment que Matt, masqué, l'aborde.
  

North et Murdock ont une discussion franche sur leurs situations respectives et le policier comprend qu'il vise le même objectif que le justicier contre la corruption générale. Le Hibou rencontre Izzy Libris et lui fait comprendre, brutalement, qu'il est désormais le nouveau caïd de la pègre. Fisk reçoit une nouvelle invitation des Stromwyn. Matt rompte avec Mindy, au même moment où sa belle-mère, Izzy Libris, noue une alliance avec Hammerhead contre le Hibou. Matt obtient qu'Elektra le seconde pour aller l'interroger le gouverneur Kettle.


Désobéissant aux ordres, Cole North entraîne son nouvel équipier dans une série d'arrestations dans le quartier de Hell's Kitchen, où pourtant le commissaire Taylor ne veut plus de présence policière, sur ordre des Stromwyn. Ceux-ci tiennent aussi le gouverneur Kettle comme le découvrent Matt et Elektra. Et ils font sévèrement rosser Fisk par leurs hommes de main pour le punir d'avoir tué Weltford chez eux. Elektra redeviennent amants après leur descente chez Kettle où ils ont réussi à semer ses gardes.

Ces cinq épisodes épatent et prouvent que l'arc précédent n'est plus qu'un mauvais souvenir. La série récupère son artiste attitré et cela suffit à la hisser à nouveau au niveau de son excellent début. Par ailleurs le scénario démontre une impressionnante densité et un rythme soutenu auxquels il est difficile de résister.

Mais surtout on est surpris de constater que Chip Zdarsky écrit Daredevil... Sans Daredevil. Matt Murdock le répète à plusieurs reprises (à Elektra, à Foggy, à Cole North), son alter ego est mort, il a fait trop d'erreurs sous cette double identité. La mort, accidentelle de Leo Cassaro, continue de le hanter mais il veut aussi tenter autre chose, de plus ambitieux.

Ce parti-pris est payant même s'il est aussi délicat car on peut s'interroger sur sa longévité. Combien de temps Zdarsky peut poursuivre sur cette voie ? Une série comme Daredevil autorise ce genre d'audaces, ce n'est pas un titre qui vend énormément (même s'il dispose d'une fanbase solide, qui lui assure une parution ininterrompue) et donc les auteurs peuvent expérimenter. D'ailleurs, les fans de DD y sont disposés en général. Toutefois, il paraît inenvisageable que Matt Murdock n'enfile pas à nouveau son costume de diable rouge et n'assume plus son surnom à moyen terme.

Esthétiquement, une fois sa période de remise en forme aux côtés d'Elektra terminée (à partir du #14), Matt arbore un look qui renvoie directement à ses tout débuts, tels qu'on les a lus dans la mini-série Man without fear (de Miller et Romita Jr) et la série Netflix. Il est entièrement vêtu de noir, avec un masque qui cache ses yeux complètement, et il porte un léger équipement (une canne, une ceinture de grenades défensives).

Le récit se divise toujours en trois : une partie consacrée à Matt, une autre à Fisk, une dernière à North. Zdarsky dresse d'abord un parallèle troublant entre Matt et Fisk : quand le Caïd est en pleine ascension, Matt est au trente-sixième dessous, puis leurs trajectoires s'inversent à partir du moment où le Caïd perd ses nerfs et tue un invité des Stromwyn tandis que Matt récupère ses moyens physiques et mentaux grâce à Elektra. Tout cela atteint un pic dramatique lors du quinzième épisode où Fisk est tabassé par des sbires des Stromwyn équipés d'exosquelettes puis défenestré (et là, malgré toute l'antipathie qu'on peut avoir pour le Caïd, on a mal pour lui). Au même moment, Matt réussit à semer les gardes du gouverneur Kettle au prix d'une manoeuvre incroyable qui enivre tellement Elektra qu'elle se donne à lui ensuite (exultant en disant : "You're back !").

Cole North prend un relief de plus en plus passionnant. Au début, ce flic ombrageux et obtus était monolithique. Désormais, après le fabuleux épisode 10 (qui bouclait le deuxième arc), c'est un colosse fragilisé, qui obéit encore aux ordres mais est de plus en plus ébranlé dans ses convictions. Sa conversation impromptue avec Spider-Man le perturbe, mais c'est surtout un formidable dialogue à bâtons rompus avec Matt qui achève de le déstabiliser. Il sait que la police est corrompue, il apprend qu'une guerre des gangs est sur le point d'éclater avec l'assentiment de sa hiérarchie, qui reçoit les ordres du gouverneur Kettle, lui-même au service de la puissante famille Stromwyn.

En reliant ainsi tous les personnages, Zdarsky tisse une toile solide et tendue, aboutit à une ambiance intense, qui électrifie son histoire. En même temps, il titille la curiosité du lecteur et de Matt sur des points fugacement évoqués (pourquoi Elektra aide vraiment Matt ? Quelles réactions va avoir Fisk vis-à-vis des Stromwyn et du Hibou ? Quid de l'alliance Libris-Hammerhead ? Mindy va-t-elle quitter son mari ?).

Tout cela est merveilleusement mis en images par Marco Checchetto. Il dessine totalement les trois premiers épisodes avec la même exigence qu'il avait pour le premier arc. Le degré des détails est impressionnant pour la représentation des décors et des personnages auxquels il donne vie et chair. L'apparition d'Elektra est grisante et le plaisir que l'artiste italien a à la croquer est manifeste : il a modifié subtilement son look, libérant sa chevelure, et conservant à son costume son éclat écarlate tout en le dotant d'éléments plus réalistes (des semelles et même des talons compensés, des bandages aux bras et aux jambes, un bandeau au front). Elle est terriblement belle, et toujours aussi efficace, dangereuse. Il est évident qu'elle supplante aisément Mindy Libris.

L'animation de Fisk et de Murdock est également irréprochable. Le Caïd déborde de charisme et Checchetto le dote d'une expressivité impeccable lors du repas chez les Stromwyn, durant lequel il essuie les moqueries de Weltford, contenant avec peine sa contrariété jusqu'à ce qu'il explose dans une scène d'une rare violence (d'autant plus percutante qu'elle est découpée avec habileté et colorisée magistralement par Nolan Woodard). Mais c'est un ogre qui en cédant à ses vieilles pulsions se condamne : en cela Zdarsky et Checchetto ont tout à fait bien capté le personnage, véritable cocotte-minute, prête à sauter à tout moment puis s'en remettant comme un gamin perdu à son fidèle Wesley. Quand Francesco Mobili vient en renfort pour les #14-15, il s'occupe des scènes avec le Caïd, laissant celles avec Murdock au seul Checchetto : comme il a un style semblable, cela passe bien, quoique Mobili donne alors à Fisk une troublante ressemblance physique avec Brian Michael Bendis (avant en tout cas que le scénariste n'ait maigri).

Checchetto a la main sur Matt et Cole North. Il donne d'abord au premier les gestes d'un homme nerveux, toujours convalescent, que son apparence trahit (avec des cheveux longs, ébouriffés, une barbe de trois jours). Puis, aux côtés d'Elektra, il retrouve sa superbe, une forme d'assurance, mais moins arrogante qu'avertie. Par petites touches progressives, cette transformation accouche d'un nouveau Daredevil, économe dans ses mouvements, plus à l'affût. Le contraste est saisissant avec North dont la stature athlétique ne suffit plus à masquer la fébrilité, les failles, l'exaspération - je me demande si Zdarsky ne va pas finir par en faire un vigilante, une sorte de lawman radical, comme une version légaliste du Punisher.

Faut-il encore préciser que le découpage est bluffant : il permet de passer d'un personnage à l'autre, d'un décor à l'autre, sans jamais que le lecteur ne soit perdu. Lors de l'épisode 15, Checchetto et Mobili prouvent même leur impeccable complémentarité en se partageant une même planche sans que l'effet ne perturbe la lecture.

Tout cela fait de cet acte III une réussite exemplaire. Si la série continue à ce régime, elle va atteindre des sommets. Il faudra surtout pour cela que Zdarsky continue à développer son intrigue avec la même rigueur et que les dessinateurs restent en place (personnellement, conserver le duo Checchetto-Mobili me semble idéal, si cela permet à Checchetto de ne pas s'absenter plus d'un épisode). Mais c'est très encourageant.


mardi 31 décembre 2019

BONNE ANNEE !



Avec un peu d'avance,
je vous souhaite une bonne année 2020 !

On se retrouve ici-même en Janvier.
Merci pour votre soutien.


samedi 28 décembre 2019

DAREDEVIL, VOLUME 2 : NO DEVILS, ONLY GOD ; de Chip Zdarsky, Lalit Kumar Sharma et Jorge Fornes


Ce nouvel arc du Daredevil de Chip Zdarsky compte cinq épisodes comme le précédent. Cinq épisodes sans... Daredevil ! Le parti-pris est audacieux mais logique puisque Matt Murdock a choisi de cesser son activité de justicier. La série se concentre sur cette situation et ses répercussions pour les trois personnages principaux (Matt, le Caïd et Cole North), privilégiant donc la psychologie à l'action. En revanche, visuellement, le titre souffre énormément de l'absence de Marco Checchetto, remplacé par le médiocre Lalit Kumar Sharma puis Jorge Fornes.


Voici deux mois que Daredevil a disparu de la scène. La rumeur le dit mort, ce qui ne convainc ni Wilson Fisk ni le détective Cole North, à qui on confie la mission d'appréhender désormais Spider-Man. Mais le policier doit surtout affronter ses collègues qui le détestent, soit parce qu'il est opposé aux justiciers (qui suppléent les forces de l'ordre), soit parce qu'il refuse d'être corrompu. On lui tend un traquenard dans Central Park dont il échappe de justesse grâce à l'intervention des tueurs du Hibou, heureux que North l'ait débarrassé de Daredevil.


Du côté de Wilson Fisk, les choses bougent également. Le Caïd a décidé de renoncer à son statut de chef de la pègre pour assouvir de plus vastes ambitions politiques. Il partage ses affaires entre les différents lieutenants du milieu, dont le Hibou. Cole North dépose contre les collègues qui ont voulu l'intimider et ont survécu. Matt Murdock, en voulant offrir un cadeau d'anniversaire à Foggy Nelson, fait la connaissance de Mindy, une libraire.


Cette jeune femme l'invite à un dîner en compagnie de son époux et de sa belle-famille. A cette occasion, Matt découvre qu'elle fait partie des Libris, un clan criminel dirigé désormais par Izzy. Celle-ci est dans le viseur du Hibou qui aimerait mettre la main sur la pègre de Hell's Kitchen et, lors du repas, un tueur manque de l'abattre. Mais le Hibou joue de cet échec en habillant le tireur qu'il abat d'un masque de Daredevil, relançant l'enquête de Cole North et inquiétant Matt.


Wilson Fisk se rapproche du gouverneur Kettle pour devenir son associé dans un juteux trafic de marijuana. Avant de conclure leur alliance, l'ex-Caïd devra être admis par une organisation de notables véreux. Cole North est de nouveau menacé par ses collègues qui s'en prennent cette fois à Higgins, son partenaire, et lui impose de démissionner au risque de voir ses autres proches en danger de mort. Matt revoit Mindy, qui s'excuse de l'avoir mêlé aux affaires de sa belle-famille. Ils finissent la nuit ensemble.


Ayant abandonné son métier d'avocat pour devenir contrôleur judiciaire, Matt est amené à s'occuper de Joe Cassaro, le frère de Leo, le cambrioleur qu'il a tué, quand il est conduit au poste pour possession de drogue et d'une arme. Au même moment, dans le même commissariat, un flic apprend que Higgins, le partenaire de North, vient de succomber à une crise cardiaque à l'hôpital et, avec ses collègues, décide d'éliminer North. Matt entend ce qui se prépare et décide d'intervenir en se masquant. Il aide North contre ses collègues puis fuit. Trouvant refuge sur un toit voisin, Matt y est rejoint par Elektra qui lui offre son aide.

Expédions tout de suite le mauvais point de cet arc, sa partie visuelle, qui et catastrophique (à l'exception du dixième épisode). Est-ce pour cette raison que Marvel a publié ces chapitres à toute allure (bimensuellement) ? En tout cas, l'absence de Marco Checchetto (qu'on a laissé souffler en vue du troisième arc) se fait durement sentir.

Il est toujours compliqué pour un editor, qui a misé sur un artiste à la fois très doué mais incapable d'enchaîner dix épisodes, de lui trouver un remplaçant de niveau équivalent. La solution consiste alors soit à confier la tâche à un dessinateur moyen mais compétent, soit à donner sa chance à un inconnu qui voudra prouver sa valeur.

Je ne connais pas les précédents efforts de Lalit Kumar Sharma, mais ce que je sais, c'est que je n'espère pas le revoir sur Daredevil de sitôt (ni ailleurs). Il est assez incroyable qu'un type pareil ait sa chance avec le piètre niveau qu'il affiche, qui plus est à la suite d'un cador comme Checchetto. La comparaison est cruelle mais imparable. Rien ne fonctionne chez Sharma : c'est tout simplement d'une laideur pénible, bourré de fautes techniques. Le découpage est d'une maladresse confondante, l'expressivité des personnages, leur manière d'être dans le plan, la composition des plans elle-même, relèvent de l'amateurisme.

Par ailleurs, il est flanqué d'un encreur très limité en la personne de Jay Leistein (qui a encré à peu tout le monde sans éclat) et d'un coloriste tout aussi piteux (Javier Tartaglia - Sunny Gho a quitté le navire et ne reviendra pas). 

Lorsqu'au dixième épisode (le dernier de cet arc), Jorge Fornes joue les jokers, on est soulagé. Certes, il copie toujours autant David Mazzucchelli, sans avoir le génie de son modèle (notamment dans la composition de certains plans et l'usage de détails inutiles sur des gros plans), mais au moins, son trait est mieux dosé, les personnages mieux représentés (on notera d'ailleurs qu'il fait de Mindy Libris une jeune femme plus attirante) et des décors mieux traités. Fornes est soutenu par les couleurs impeccables de la géniale Jordie Bellaire, ce qui ne gâche rien.

On peut aussi se consoler avec les splendides couvertures de Julian Totino Tedesco.

C'est bien dommage d'avoir négligé la partie graphique car ce que Chip Zdarsky raconte ne manque pas d'intérêt. Il a le culot de se priver totalement de Daredevil pendant cinq épisodes, prouvant que la retraite du héros est réelle (et ça va continuer). Pour compenser en quelque sorte, il va concentrer notre attention sur Matt Murdock, Cole North et Wilson Fisk afin d'examiner, de manière intense et acérée, les conséquences de la disparition de DD.

Chacun des trois hommes se voit donc attribuer une ligne narrative distincte - même si les routes de Murdock et North finiront par se croiser in fine et de fort belle façon. Wilson Fisk choisit de se ranger en confiant son empire criminel à d'autres malfrats : Zdarsky impose à l'ogre de la série une reconversion osée mais pas complète car les nouveaux objectifs du Caïd ne sont pas d'une grande honnêteté. Le scénariste aborde un volet politique, un peu naïf, où dirigeants et notables sont aussi pourris que la pègre, mais c'est assez intrigant pour qu'on ait envie de savoir à quoi cela va aboutir.

En attendant ce développement, on devine que ce qui motive Zdarsky, ce sont bien entendu Matt Murdock et Cole North, et l'envie de les réunir. C'est évident que le scénariste veut faire quelque chose avec ces deux-là, qui incarnent les deux faces d'une même médaille, la justice et l'ordre, le masque et l'insigne. Ils évoluent dans une zone grise, obsédés par leur mission, hantés par leur passé, et surtout gravitant dans la même sphère.

North est haï par ses pairs : on lui reproche sa détestation des justiciers masqués tout autant que son refus d'être acheté. Forcément, cette attitude lui attire rapidement des ennuis, qui forment une sorte de fil rouge tout au long de ces cinq épisodes : il commence cet arc en se faisant tabasser dans Central Park et le termine dans une bagarre épique à l'intérieur même d'une salle du commissariat où on veut le tuer. Entretemps, il est à deux doigts d'abdiquer en démissionnant lorsque son partenaire est pris pour cible : comme Daredevil, il expérimente le fait que lorsqu'on ne peut être brisé directement, on l'est indirectement, via ses proches menacés.

Murdock, lui, est engagé sur une pente glissante, à la fois retorse et bizarrement un peu artificiel. Zdarsky imagine une romance contrariée entre lui et une jeune libraire mariée... Au fils d'une patronne de la pègre de Hell's Kitchen. La situation ne manque pas de piquant, bien qu'elle relève d'un concours de circonstances invraisemblable (Matt aurait au moins pu se renseigner sur Mindy).

Cela renvoie à un élément du run de Mark Waid complètement sacrifié par Charles Soule et maintenant Zdarsky : où est passée Kristen McDuffie, la dernière girlfriend de Matt ? Celle-ci était un personnage formidable, avec un tempérament irrésistible, et une dynamique de couple avec Murdock sensationnelle. Pourtant tout le monde semble l'avoir oublié. C'est pratique pour pousser Matt dans les bras d'une nouvelle conquête à problèmes, mais dommage pour cette relation si accrocheuse.

Malgré tout, Zdarsky fait preuve de ressources car, pris entre deux feux (celui des Libris et celui du Hibou), Murdock doit composer avec une péripétie inattendue et prometteuse puisque le Hibou a l'idée, diabolique, d'affubler un de ses tueurs du masque de Daredevil alors même que, dans le quartier, des anonymes entreprennent, eux aussi masqués comme l'homme sans peur, de le remplacer. Ce subplot à base de copycats est alléchante.

Surtout le scénariste conclut son arc en beauté avec la réunion de Daredevil et North. Les adversaires s'entraident lors d'un combat mémorable, qui relance leur relation tendue et annonce une suite savoureuse. Surtout que Elektra resurgit. 

Zdarsky va heureusement retrouver Checchetto pour ces prochains chapitres. Jusqu'à quand la série Daredevil continuera-t-elle, avec son auteur actuel, à exister sans son héros ? Quelle peut-être l'alternative ? La force de ce run est aussi sa limite, mais son imprévisibilité est séduisante.    

jeudi 26 décembre 2019

DAREDEVIL, VOLUME 1 : KNOW FEAR, de Chip Zdardky et Marco Checchetto


Quand la relance de Daredevil par Chip Zdarsky (scénario) et Marco Checchetto a conclu son premier arc au début de cette année, sa lecture m'avait irrité car je n'étais pas satisfait de la direction adoptée (alors que le début de ce premier arc était encourageante). J'avais arrêté les frais aussi sec, puis tenté de m'y remettre au #11, sans être convaincu. Mais je n'ai pas cessé de lire la série et j'ai constaté son évolution accrocheuse. Une raison pour tout reprendre et proposer des critiques par arcs. De quoi apprécier la perspective du projet.


Après avoir survécu à un accident et plusieurs semaines dans le coma, Matt Murdock est de retour dans son quartier de Hell's Kitchen. Il est hanté par son rapport à la religion et se souvient de ses échanges avec le père Simmons, avant et après avoir perdu la vue, après le meurtre de son père, estimant que Dieu le punissait plus qu'il ne l'éprouvait. Dans un contexte hostile (le maire, Wilson Fisk, poursuit sa chasse aux justiciers masqués), Daredevil interrompt un cambriolage mais, à court de forme, se fait corriger par les voleurs. Il doit fuir, mais ignore qu'il a tué un des malfrats...


Daredevil jure à Foggy Nelson qu'il n'a assassiné personne mais refuse d'abandonner sa double vie. Le détective Cole North, muté de Chicago, est chargé de l'affaire et reçoit carte blanche de Fisk pour appréhender Daredevil. Celui-ci épie leur dialogue et comprend que le Caïd ne l'a pas piégé. Désorienté, il se passe les nerfs sur quelques voyous mais observe que ceux-ci, leurs victimes et les autres héros se méfient désormais de lui. Daredevil revient sur les lieux du drame mais North le surprend...


Blessé par balles, Daredevil tente de fuir mais la police boucle le quartier. Coincé, il est défié en combat singulier par Cole North, sous le regard de Fisk. Dominé, il est arrêté mais un agent empêche North de le démasquer publiquement. Alors qu'il va être conduit au poste, des coups de feu sont tirés depuis un toit et des fumigènes obscurcissent la rue. Daredevil est évacué par un mystérieux allié...


Malheureusement, Daredevil doit la vie sauve au Punisher, convaincu qu'il s'est enfin résolu à adopter les mêmes méthodes expéditives que lui contre la pègre. Il détient un homme de main du Hibou et teste Daredevil pour lui laisser ou non la vie sauve. Quand il accepte de le laisser filer, le Punisher l'abat alors que le malfrat tente de le tuer avec une arme qui traînait. Daredevil se révolte et neutralise le Punisher puis détruit sa planque. Il le dépose devant un commissariat.


Parce que le Punisher avait évoqué un important deal de drogue du Hibou dans un entrepôt, Daredevil s'emploie à l'empêcher. Mais les sbires de son ennemi ripostent en bloc. Il ne doit la vie sauve qu'à l'intervention de ses amis, les Defenders. Il revient à lui chez Iron Fist et craque nerveusement, pensant qu'ils vont le livrer à la police et qu'il le mérite. Mais Luke Cage et Jessica Jones démentent. Daredevil s'éclipse, accablé par leur indulgence. De retour chez lui, il est attendu par Spider-Man qui le convainc de cesser ses activités de justicier avant que d'autres l'y obligent.

Il est fréquent qu'on fasse le reproche à des scénaristes de comics modernes d'écrire en fonction de la parution de leurs histoires en albums. Cette construction narrative en arcs de cinq-six épisodes en moyenne correspond en effet au format des recueils et sert de maître-étalon aux auteurs (même s'il arrive que des intrigues soient résolues en moins de chapitres ou se prolongent au-delà).

Lorsque la relance de Daredevil sous l'égide de Chip Zdarsky a débuté sa parution au début de cette année, il s'agissait d'une suite directe au run de Charles Soule, au terme duquel l'homme sans peur finissait dans le coma à l'hôpital, alors qu'il était dans les cordes à cause du Caïd devenu le nouveau maire de New York. Il est fait clairement référence à cette période dès la scène d'ouverture du premier épisode de ce nouveau volume quand Matt Murdock évoque son séjour à l'hôpital et prend des cachets.

Plus loi, on le voit, en tenue de Daredevil, exécuter des acrobaties sur les toits de la ville et manquer de peu une corniche. C'est un héros fatigué, à court de forme, en perte de repères, convalescent, et tout cet arc va le confirmer puisqu'il se fait rosser par des voyous minables, blessé par balle, sauver par les Defenders, s'effondrer psychiquement.

Zdarsky aime visiblement écrire Daredevil dans une ambiance noire - un signe supplémentaire que le run de Mark Waid a été une parenthèse dans la série. Il s'inscrit aussi dans un courant actuel où les scénaristes apprécient visiblement de malmener leurs héros sans forcément qu'ils surmontent cette mauvaise passe (Jason Aaron a mutilé Thor, puis a donné son marteau à Jane Foster ; Al Ewing développe Hulk comme une série horrifique épousant le côté monstrueux du géant vert, Ta-Nehisi Coates a replongé Captain America dans les affres de la saga Secret Empire, Dan Slott a versé dans le cauchemar transhumaniste avec Iron Man, etc.). Au cinquième épisode, Matt Murdock s'incline devant les arguments de Spider-Man et lui remet symboliquement son masque pour signifier qu'il cesse d'être Daredevil.

Ce qui m'avait le plus déplu à la première lecture relève non pas du détail mais finalement d'un élément qui sera vraiment embarrassant plus tard. En effet, les Defenders - Iron Fist, Jessica Jones, Luke Cage - excusent de manière incompréhensible Daredevil quand il craque parce qu'il est certain d'avoir tué le cambrioleur Leo Cassaro. Pour eux, il s'agit d'un dommage collatéral, d'un incident, qui peut arriver à n'importe quel justicier, c'est un risque du métier - qui, tant qu'il ne devient pas une habitude, peut être admis.

Sur ce point il me semble encore que Zdarsky commet une erreur totale car Iron Fist ne pourrait jamais dire cela (étant donné les principes qu'on lui a inculqués à K'un L'un), encore moins Luke Cage (qui a fait de la prison pour un crime dont il était innocent) ni Jessica Jones (qui a appris la difficulté de cohabiter avec ses démons). L'attitude de Spider-Man, après cette scène absurde, et ses mots sont bien plus justes - et DD/Murdock le reconnait implicitement en mesurant l'opportunité qu'il lui donne (le retrait volontaire ou l'arrestation future par ses pairs). De plus, Spider-Man ayant lui aussi été accusé de meurtre (à tort et à raison) s'exprime avec la légitimité de l'homme d'expérience et la sagesse d'un vieil ami.

Bien entendu, on peut estimer immoral que personne ne livre Daredevil à la justice, sachant ce qu'il a fait, et parce qu'il l'avoue lui-même. Mais, en même temps, le lecteur n'a pas la conviction absolue  que DD ait tué Leo Cassaro. Il semble bien qu'on l'ait piégé, même si le Caïd n'y est pour rien. C'est, disons, un homicide involontaire, un coup ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Cela n'exonère pas Daredevil d'un procès et donc d'être confié à la police. Mais cela n'en fait pas un tueur dans la nature comme le Punisher. Cette zone de gris confère une belle ambiguïté au propos de Zdarsky qui interroge la notion de justice et la fonction de justicier. En envoyant DD en prison, Zdarsky aurait répété le premier arc de Ed Brubaker en son temps. En le laissant libre mais en sacrifiant sa double vie, il laisse la porte ouverte à des développements intrigants et accrocheurs. 

C'est à la lumière de cela que j'ai réévalué cette histoire et voulu lui donner une nouvelle chance. Et puis aussi pour Marco Checchetto car je suis un grand fan de l'italien. Il avait laissé son ami Franceso Mobili (qui l'assiste sur le troisième arc, en cours actuellement de parution) le soin de terminer Old Man Hawkeye pour disposer de temps sur la reprise de Daredevil, un de ses personnages favoris.

Car ce n'est pas la première fois que Checchetto l'anime : il suppléa Roberto de la Torre lors du bref run écrit par Andy Diggle, puis signa l'intégralité d'un crossover co-écrit par Mark Waid et Greg Rucka mettant en scène DD, Spider-Man et le Punisher. Cette fois, il a l'occasion de s'attarder sur le personnage et son univers.

Ses planches sont formidables, on apprécie qu'il ait pu s'y consacrer minutieusement comme en témoignent la richesse des détails des décors aussi bien intérieurs qu'extérieurs. Plusieurs fois, on remarque l'abondance des plans pour situer l'action, qu'il s'agisse du bar mal famé dans lequel Matt séduit une jeune femme, du bureau de Wilson Fisk à la mairie, de la planque du Punisher, ou alors du réalisme épatant des rues de Hell's Kitchen, des toits de New York, du quartier des entrepôts investi par le Hibou et son gang.

Grâce aussi aux couleurs de Sunny Gho (partenaire fréquent de Leinil Yu), on est immergé dans une atmosphère oppressante, majoritairement nocturne, parfaitement rendu. Certes, cela renvoie encore à la période Frank Miller-Klaus Janson, qui a profondément et durablement marqué la série, mais c'est si bien fait qu'on aurait mauvaise grâce de s'en plaindre.

Checchetto excelle aussi dans la représentation des personnages. Son Caïd en impose par son gabarit impressionnant et son élégance, il est le maître de New York et le lecteur le déteste pour cette domination désormais officielle qu'il exerce, le plaisir sadique manifeste qu'il a à assister à la chute de son ennemi. Cole North, un personnage inédit, est incarné puissamment et n'a aucun mal à être crédible comme flic acharné, à la fois répugné par Wilson Fisk et Daredevil, auquel il tient tête physiquement sans que jamais cela ne soit ridicule. Les apparitions des Defenders ou de Spider-Man sont admirablement illustrées.

Quant à Daredevil lui-même, Checchetto se permet quelques retouches subtiles : à la place de ses gants, il lui dessine des bandages rouges (un clin d'oeil au boxeur), son pantalon ne le moule plus et ses bottes sont lacées. Les coutures du costumes et du masque sont apparentes. Surtout, Matt Murdock a les cheveux plus fournis, ébouriffés, et porte une barbe de trois jours, qui renseignent sur sa condition mentale et physique. Il se néglige, arbore une mine fatiguée, ce qui colle avec l'aspect d'un homme fraîchement sorti de l'hôpital, sous traitement médical, mais qui ne se ménage pas (à ses risques et périls). Tout cela forme un tout cohérent et très poignant. On sent d'entrée que le héros ne va pas bien, que ça ne va pas s'arranger, et sa chute avérée vient confirmer ce que son look suggérait.

Il apparaît en fait que Chip Zdarsky et Marco Checchetto présentent dans leur reprise de la série un point commun évident avec ce qu'avait fait Charles Soule et Ron Garney : un (re)démarrage déroutant et intense, avec une vraie force visuelle, et un appel tacite à la patience du lecteur. Les récents développements de ce run soulignent tout cela en entraînant Daredevil hors des sentiers battus, avec quelques notes étranges au niveau de la caractérisation, mais une volonté réelle de ne pas laisser le héros et ses fans au repos.  

mardi 24 décembre 2019

JOYEUX NOËL !

Pour fêter ça, une pépite
signée David Lopez :









Joyeux Noël à tous !