dimanche 1 septembre 2019

DIAL H FOR HERO #6, de Sam Humphries et Joe Quinones


Cela aurait dû être la fin de Dial H for Hero, mais ce sixième épisode conclut seulement le premier arc de ce qui est devenue une maxi-série en douze épisodes. Et Sam Humphries et Joe Quinones n'ont pas fait les choses à moitié, visiblement motivés par cette rallonge. Ironiquement, c'est même dans ce numéro qu'on trouve la véritable essence de Superman (absente de ses deux séries), avec un véritable festival graphique et une fin ouverte accrocheuse.


Mr. Thunderbolt a donc utilisé le téléphone rouge pour pirater tous les téléphones de Metropolis et conférer à leurs usagers des super-pouvoirs. Seule Summer Pickens est là pour affronter le chaos qui en résulte : elle se re-transforme en Lolo Kick You et essaie de ramener les civils à la raison.


Dans le Heroverse, l'Opérateur demande à Miguel Montez d'utiliser un nouveau téléphone, bleu celui-ci, pour acquérir des super-pouvoirs et sauver Metropolis. Il ne s'en sent pas capable, jusqu'à ce qu'un avion de ligne menace de s'écraser.



Cette catastrophe rappelle à Miguel la mort de ses parents dans des circonstances identiques. Il devient Super Miguel et vole à la rescousse des passagers. Il lui faut cependant encore puiser dans ses ressources naturelles pour avoir la conviction nécessaire à une telle manoeuvre.


Mais le crash est évité et Miguel, au pied de la statue de Superman, a compris l'influence de son modèle dans la réussite de son intervention. Le sort lancé par Mr. Thunderbolt ne durant qu'une heure, bientôt les habitants de Metropolis redeviennent normaux.


Miguel retrouve Summer et ensemble ils savourent leur victoire. Elle n'est cependant pas encore complète car Mr. Thunderbolt court toujours. Il est au sommet du "Daily Planet", toujours en possession du téléphone rouge et préparant le remplacement du Heroverse par le Multivers.

On jurerait en lisant cet épisode, qui devait être le dernier du titre, que les auteurs ont voulu boucler l'aventure en beauté. Pourtant, entre temps, Sam Humphries a eu le temps de modifier son histoire pour la développer en une maxi-série de douze épisodes et donc disposer un cliffhanger.

De toute manière, le cinquième numéro promettait une situation de crise spectaculaire puisque Mr. Thunderbolt, désormais en possession du téléphone rouge, avait doté tous les habitants de Metropolis de super-pouvoirs. Et l'Opérateur du Heroverse venait d'expliquer par le menu à Miguel Montez qu'un bon super-héros se définit par sa capacité de résilience, comment il va surmonter un traumatisme fondateur et le convertir pour faire le Bien (ou le Mal).

Humphries revient sur cette notion pour en faire la clé au problème d'envergure qui se pose à Miguel et Summer. Ils ne sont pas tant confrontés à une population entière de super-humains qu'à des individus sans compas moral par rapport à ce qui vient de leur arriver. Autrement dit : la victoire dépend de la manière dont Miguel et Summer sauront montrer l'exemple à tous ceux que Mr. Thunderbolt vient de doter de pouvoirs.

C'est très astucieux et surtout cela aboutit à une scène à la fois simple et superbe qui illustre parfaitement l'essence de Superman, l'axe du DCU, le repère moral de la communauté super-héroïque - ça tombe particulièrement bien puisque ni Action Comics ni Superman ce mois-ci n'ont réussi à bien exploiter la valeur du personnage. Super Miguel sauve les passagers d'un avion de ligne (un geste très "Supermanien") et atterrit pile devant la statue de l'homme d'acier, comprenant que l'héritage du kryptonien, c'est ce qu'il inspire de meilleur chez nous.

Mais, en plus d'un beau message, sur un rythme enlevé, l'épisode est également remarquable par sa virtuosité visuelle. Joe Quinones (soutenu par Scott Hanna à l'encrage et Jordan Gibson aux couleurs) est déchaîné.

Il n'a pas besoin d'en rajouter pourtant mais l'artiste trouve des astuces dans le découpage absolument formidables, et en profite pour nous régaler d'hommages à de grands dessinateurs. Il imite les styles de (entre autres) Mike Allred (pour Lolo Kick You), Daniel Clowes (pour Miguel dans le Heroverse), de Bruce Timm, de Frank Quitely, de Dave Stevens, Mark Schultz, Alex Ross (pour Super Miguel), Jaime Hernandez, Brian O'Malley, Katsuhiro Ottomo, Dave Johnson, Jae Lee...

Parfois ces clins d'oeil n'occupent qu'une case, ou une portion d'image, parfois une page entière, mais on est tout de même sidéré par la facilité avec laquelle Quinones, sans jamais se prendre au sérieux, réussit cet exploit. Grâce à cela, l'épisode a une ampleur inédite, qui se conjugue à l'esprit du script sans le parasiter.

On est donc maintenant parti pour le second acte de la saga, et le fait qu'il existe en vérité quatre téléphones magiques, capables une fois réunies de remplacer le Heroverse par le Multivers, donne un aperçu très alléchant de la suite.




ACTION COMICS #1014, de Brian Michael Bendis et Szymon Kudranski


A cause du report de la parution de Superman #14, l'autre série consacrée à l'homme d'acier, Action Comics, sort donc la même semaine. Et il est troublant d'y déceler les mêmes erreurs, les mêmes faiblesses (même si Superman bénéficie d'un meilleur dessinateur). Brian Michael Bendis est un peu fatigué en ce moment, et ce ne sont pas les planches de Szymon Kudranski qui aident le lecteur.


Au "Daily Planet", Perry White reçoit la visite de Marisol Leone, qui est la nouvelle propriétaire du journal. Elle est prête à mettre les moyens pour le soutenir à une condition : que les meilleurs reporters de la rédaction enquêtent sur Leviathan et le démasque.


A ce moment-là, la télé retransmet en direct une intervention de Superman qui neutralise un monstre en centre-ville. Les responsables sont les scientifiques de Star L.A.B.S., dont le héros découvre la dangerosité des travaux et l'absence de mesure de protection pour les civils voisins.


De retour au "Daily Planet", Clark Kent en tire un article lorsque Perry l'entraîne dans son bureau pour lui présenter Marisol Leone. Elle veut l'augmenter et rencontrer Lois Lane afin qu'ils mènent les investigations sur Leviathan.


Cependant, Red Cloud affronte Thorn avec ses pouvoirs augmentés par Lex Luthor. A Chicago, Superman retrouve Lois Lane à qui il explique la situation au "Daily Planet". Elle se montre méfiante envers Leone même si Clark tente de la rassurer.


Leur conversation est interrompue par une traînée lumineuse dans le ciel. Superman part à sa poursuite jusqu'à Metropolis où il évite de justesse une collision avec elle. C'est ensuite qu'il fait la connaissance de Naomi McDuffie, venue chercher son aide.

Tout comme Superman #14 semblait n'avoir été écrit que pour écarter (une fois pour toute ?) Rogol Zaar et (moins sûrement) Jor-El au profit de l'introduction de la Légion des Super-Héros, Action Comics #1014 n'a visiblement guère d'autre objectif que de mettre en scène l'arrivée officielle dans le DCU de Naomi McDuffie, après son éclosion au sein du label "Wonder Comics".

Brian Michael Bendis case donc sa dernière création originale, mais avec une visée un peu différente de la LSH. En effet, Naomi est désormais sans série fixe (une nouvelle salve d'épisodes est prévue, mais sans qu'on sache quand - pas avant un bout de temps puisque le dessinateur Jamal Campbell est désormais en train de travailler sur un nouveau titre, Far Sector, avec un nouveau Green Lantern, pour la collection de Gerard Way, "Young Animals"). Cela ne va pourtant pas durer car Bendis va l'intégrer à Young Justice (ce qui est assez logique vu que le groupe rassemble de jeunes héros).

On comprend d'autant moins alors ce passage par les pages d'Action Comics où le personnage va en quelque sorte être formée à son nouveau statut de super-héroïne par Superman (et Batman, qui se joint à la fête le mois prochain). Certes, faire de Superman le coach d'une jeune héroïne qui a été marquée par sa visite dans le bled où elle a grandi se tient, mais le timing paraît pour le moins maladroit puisque le kryptonien est en ce moment accaparé par Leviathan.

D'ailleurs, Bendis insiste lourdement à ce sujet en animant Marisol Leone, la patronne de la mafia invisible de Metropolis qui vient d'acquérir le "Daily Planet" et exige en contrepartie de son financement l'investissement des meilleurs reporters du journal pour démasquer Leviathan. Elle le réclame à Perry White puis à Clark Kent dans deux scènes répétitives.

Le scénariste, en revanche, ne fait que survoler un moment bien plus intéressant et pertinent quand Lois Lane affiche sa méfiance envers Leone et s'étonne que Clark Kent ne soit pas plus vigilant à ce sujet. Trop tard : Naomi débarque, littéralement, comme un boulet de canon et coupe court à la conversation. Vraiment, c'est très mal construit - étonnant de la part d'un narrateur expérimenté comme Bendis.

Normalement, après ça, je devrais dire du mal, une fois encore, de Szymon Kudranski, le pseudo-artiste de cet arc. Mais est-ce nécessaire ? Sa médiocrité parle pour lui et il suffit de voir avec quel toupet il se contente de reproduire le visage de Viola Davis pour personnifier Marisol Leone pour constater à quel point rien de tout ça n'est du dessin. Plus accablant encore : la dernière page montre l'usage paresseux d'images retouchées quand le pied normalement botté de Superman est représenté comme s'il avait un collant à la place. C'est hideux, grotesque. Vivement que ça se termine et qu'on passe à un véritable graphiste (si je ne me trompe, John Romita Jr. sera le prochain).

A tout prendre, Superman est quand même meilleur que Action Comics ce mois-ci, mais dans les deux cas, c'est un Bendis peu inspiré aux manettes. 
La variant cover de Ben Oliver.

samedi 31 août 2019

SUPERMAN #14, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


C'est un curieux épisode que voilà : sa sortie a été différé pour modifier la couverture (jugée sans rapport avec l'histoire - ce n'avait pas gêné DC auparavant), et le contenu semble n'être qu'un prétexte pour le cliffhanger. Il est clair que Superman patine depuis quelques mois et que Brian Michael Bendis a perdu son mojo. Ce qui n'est pas le cas d'Ivan Reis, toujours aussi en forme. 


Superman comprend enfin pourquoi Jor-El l'a emmené jusqu'aux ruines de Krypton lorsque le vaisseau de Rogol Zaar et sa bande y arrive à son tour. Le général Zod reconnait la zone et, fou de rage, s'en prend à Zaar.


Le vaisseau du tueur ne résiste pas à la colère de Zod. Superman veut porter secours aux passagers mais Jor-El le lui déconseille car les radiations émises par Krypton vont les tuer. Ce qui débarrassera la galaxie de ces fripouilles.


Mais Superman ne peut se résoudre à cette solution. Au même moment Supergirl, Superboy et Krypto resurgissent pour neutraliser Rogol Zaar une fois pour toutes. Zod et Superman s'aperçoivent que leur ennemi est aussi affecté par la kryptonite ambiante - il est donc kryptonien !
  

Ce désordre est réglé par l'intervention de la garde noire de Thanagar qui arrête tout ce monde. Rogol Zaar mais aussi Jor-El sont emprisonnés. Superman apprend que le complot du Cercle mis à jour par Supergirl pour détruire Krypton a semé le trouble dans la galaxie, au bord d'une nouvelle guerre.
   

Sur l'idée de Superboy, le Conseil galactique se réunit et se voit proposer une nouvelle organisation sur le modèle des Nations Unies. C'est alors que la Légion des Super-Héros apparaît et invite Superboy à grossir ses rangs, comme celui qui aura été l'inspirateur de leur équipe...

Comme on peut donc le voir, tout l'épisode tend vers le retour de la Légion des super-héros, absente du "DC Rebirth" (et qui donc connaît une incarnation nouvelle). La série régulière consacrée au groupe va suivre, d'abord sous la forme d'un diptyque (Millenium) puis avec un mensuel à partir de Novembre, écrit par Brian Michael Bendis et dessiné par Ryan Sook.

Il n'est pas absurde de réintroduire ces personnages dans les pages de Superman puisque la Légion a toujours été attachée au héros. En vérité, c'est plutôt la manière ou le timing qui surprennent car on a le sentiment que Bendis utilise la Légion pour dénouer une solution devenue trop complexe, après plus d'un an de la même histoire avec l'homme d'acier.

En effet, il apparaît aussi clairement que les dossiers Rogol Zaar et Jor-El sont devenus des boulets qui alourdissent la belle dynamique des débuts du run de Bendis : ça n'en finit plus - un peu comme quand les New Avengers traînaient the Hood ou Norman Osborn (même si Bendis avait su bien conclure leur cas). Je l'ai déjà dit, et je vais donc me répéter, mais Rogol Zaar s'est avéré un méchant trop unidimensionnel (avec son mantra "je vais tueur les kryptoniens jusqu'au dernier"... Sans qu'on sache vraiment pourquoi il leur voue une telle haine) pour passionner aussi longtemps. Les vraies révélations se trouvaient dans les épisodes de Supergirl (avec le complot du Cercle), mais réduisaient Zaar à un exécuteur.

Quant à Jor-El, Bendis n'a fait que souligner son caractère de magouilleur et de (grand) père indigne, au point que son idée initiale de lui confier Jon est passée pour une énorme incongruité (quel père responsable accepterait de confier sa progéniture à un homme pareil ? A la décharge de l'homme d'acier, Lois Lane a été tout aussi inconséquente).

A l'heure de s'en débarrasser, Bendis précipite leur sortie de scène de manière cavalière (la garde noire de Thanagar embarque les deux margoulins), même si on imagine que Superman va essayer d'éviter la prison à Jor-El.

Le sort de Jon va diviser les fans, qui déjà ont reproché au scénariste d'en avoir fait un ado de dix-sept ans par un tour de passe-passe un peu grossier. Le voilà enrôlé par la Légion, dont il devient l'inspirateur historique. Supergirl aurait pu être choisie mais visiblement Bendis voulait à la fois écarter Jon de son père et en même temps l'intégrer à une sorte de nouvelle famille plus en phase avec son âge (difficile en effet d'imaginer que son duo avec Damian Wayne allait durer vu leur différence d'âge - et ceux qui accusent Bendis de saborder les Super-Sons devraient savoir que DC a annulé leur série parce qu'elle ne se vendait tout simplement pas assez !).

Ce qui ne devrait pas être discuté en revanche, c'est la prestation d'Ivan Reis, qui produit une nouvelle fois des planches remarquables. Le brésilien ne ménage pas ses efforts avec une figuration importante, des compositions très fournies, un découpage tonique, et des finitions qui requièrent deux encreurs (Joe Prado et Oclair Albert).

Il faut saluer la gestion éditoriale de la série qui a su ménager des pauses à Reis, lui laisser le temps de souffler pour revenir ensuite, rechargé, pour des épisodes importants, où son dessin puissant et exigeant fait merveille.

Cet épisode a donc les défauts de ses qualités : il est agréable mais un peu artificiel, comme une sorte de gros teaser qui ne dit pas son nom pour Legion of Super Heroes, et imposant à Superman un arrêt presque forcé dans une intrigue déjà bien longuette.   

vendredi 30 août 2019

JUSTICE LEAGUE DARK #14, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Ce quatorzième épisode inaugure un nouvel arc qui s'annonce très ambitieux : la Justice League Dark va y affronter Circé et sa propre équipe. James Tynion IV a longuement préparé cette "guerre des sorciers", mais heureusement il peut compter sur Alvaro Martinez pour l'illustrer avec sa puissance coutumière. Alléchant.


Wonder Woman fait un rêve aux allures de cauchemar : la voici qui rencontre Giovanni Zatara dans le manoir où il a trouvé la mort et qui la prévient d'une guerre imminente à laquelle la Justice League Dark doit se préparer. Surtout que l'Homme Inversé rôde toujours...


Wonder Woman appelle immédiatement Zatanna mais celle-ci est déjà bien occupée. Avec Bobo, Swamp Thing, Man-Bat, Kent Nelson et Kalid Nassour, elle affronte une horde de vampires dans une église profanée.


Wonder Woman donne rendez-vous à ses acolytes, une fois leur victoire scellée, au bar Oblivion. John Constantine y traîne son spleen mais dispense un conseil précieux à l'amazone quand elle évoque un ennemi qui conspire contre elle depuis longtemps.


A l'église, le reste de la JLD fait le ménage. Un chat erre dans le bâtiment et rejoint son maître près du grand orgue. Man-Bat surprend Klarion mais le jeune sorcier brouille les souvenirs de Kirk Langstrom et lui suggère son attitude à venir.


Klarion se téléporte ensuite à Montego Bay, en Jamaïque, où il retrouve Salomon Grundy, Woodrue et Papa Mid-Nite. Ils rejoignent sur la plage Circé, dont les pouvoirs ont été augmentés par Lex Luthor, et qui s'apprête à recruter un nouvel allié : Eclipso.

L'épisode 13 concluait ce qu'on pouvait appeler la "saison 1" de Justice League Dark, avec la menace incarné par Dr. Fate et les seigneurs de l'Ordre. Dans le #14, James Tynion IV faisait une sorte de pause, une transition, avant les grandes manoeuvres de ce qui sera vraisemblablement l'essentiel de la "saison 2". 

En effet, après avoir réglé son compte à Fate (sans toutefois avoir trouvé un nouvel hôte à son heaume), la JLD n'a pas résolu tous les problèmes inhérents à la magie. La menace de l'Homme Inversé demeure, et Lex Luthor a procuré à Circé un surcroît de puissance en prévision d'une guerre décisive pour le règne du monde occulte.

On découvre dans le dernier tiers de cet épisode que la magicienne n'a pas tardé à manoeuvrer puisqu'elle a assemblé son propre groupe en vue d'affronter Wonder Woman et compagnie. Avant cela, Tynion IV gagne un peu de temps au moyen d'artifices narratifs un peu convenus.

Qu'il s'agisse du rêve dans lequel Wonder Woman est appelée par Giovanni Zatara (décidément le véritable marionnettiste de la série, qui manipule tout le monde depuis l'au-delà) et surprise par l'Homme Inversé, ou bien du combat, bref mais intense, de Zatanna et ses partenaires contre une bande de vampires dans une église, il faut admettre que le scénariste ne fait pas preuve d'une grande originalité. C'est efficace certes, mais un peu facile.

On retiendra surtout, pour le spectacle, la bagarre contre les vampires, parce que Tynion IV y exploite enfin Man-Bat comme un membre de la JLD vraiment utile et effrayant. Le traitement de cet ennemi/allié de Batman par le scénariste ne cesse de m'étonner depuis le début de la série, comme s'il s'obstinait à le minorer, à le cantonner à un rôle peu consistant - à l'évidence le membre le moins indispensable et productif de l'équipe. Pourtant Man-Bat a un vrai potentiel, graphique déjà, mais aussi narratif (du fait des effets secondaires de sa transformation, qui peut le rendre enragé). 

L'addition (éphémère ?) de Kent Nelson et Khalid Nassour ajoute un bonus réel de puissance à la JLD, il semble évident que ces deux personnages vont continuer de graviter autour des héros (jusqu'à ce qu'un nouvel hôte pour endosser le rôle de Dr. Fate soit trouvé ?), ne serait-ce que pour leur expérience en matière d'arts occultes.

La scène entre Constantine et Wonder Woman est habile mais un peu téléphonée : en effet, le premier permet à la seconde de déduire qui conspire contre son équipe, or le lecteur l'a deviné bien avant l'amazone, ce qui produit un décalage fâcheux (il est toujours délicat que le lecteur en sache vraiment plus que les personnages, lesquels passent alors pour des idiots). Par ailleurs, déjà en délicatesse avec Zatanna (depuis qu'elle sait qu'il a été l'élève et l'agent de Giovanni Zatara), promettre à Constantine une prochaine explication "musclée" avec l'amazone revient un peu à lui donner le rôle de la tête à claques, du souffre-douleur. Il me semble qu'il est pourtant déjà bien puni depuis que Fate l'a privé de ses pouvoirs.

Malgré ces réserves, tout ça se lit très agréablement. Et c'est une fois encore grâce à la contribution décisive d'Alvaro Martinez, qui produit des planches magnifiques. Avec son encreur Raul Fernandez, il en donne pour son argent au lecteur : le trait est superbe, les finitions incroyables, les ombres enveloppantes, tout cela au service de compositions riches et fluides.

Comme tous les grands dessinateurs, Martinez sait donner à ses personnages une allure qui résume leur personnalité, une attitude appropriée à leurs actions, des expressions subtiles. Souvent, ce sont dans les détails que le meilleur se loge, comme lorsque Constantine tient sa cigarette entre ses doigts, tend son paquet de clopes à Wonder Woman ou souffle la fumée en renversant la tête : il y a beaucoup de naturel dans ses mouvements, comme quand WW enlève sa capuche ou se débat dans son lit. Idem lorsque les personnages se battent (voir l'accablement de Swamp Thing blessé par plusieurs pics).

Il est normal que cet épisode frustre un peu, voire déçoive : c'est une entrée en matière, le scénariste prend son temps. Mais ce qu'il met en place est très alléchant et ambitieux. La série tient un potentiel grand arc narratif, peut-être même un futur classique.

HOUSE OF X #3, de Jonathan Hickman et Pepe Larraz


Avec ce troisième épisode de House of X, et en comptant les trois de Powers of X, nous arrivons donc à mi-parcours du projet de Jonathan Hickman. Et ce qui est troublant, c'est qu'en avançant dans cette double histoire, le scénariste simplifie. Quoiqu'il réserve encore des surprises et invite à se questionner... Avec l'aide, puissante, de Pepe Larraz au dessin, cela aboutit à ce qui ressemble le plus à un chapitre classique des X-Men.


Cyclope a rassemblé une équipe de sept X-Men pour remplir la mission que lui ont assigné Charles Xavier et Magneto : détruire la Sentinelle-Mère fabriqué sur la station Orchis en orbite solaire. Chacun connaît les risques, d'autant que Cyclope a décidé de se priver de la végétation de Krakoa - au cas où l'ennemi les vaincrait et entrerait en sa possession.



Le Projet Achille est un complexe pénitentiaire de haute sécurité assorti d'une cour de justice : c'est là qu'a été conduit Dents-de-sabre après son arrestation par les Quatre Fantastiques. Il plaide coupable tout en assurant qu'il ne sera pas retenu ici, malgré un piètre avocat et des charges accablantes.


Sur ces entrefaites, Emma Frost et les Stepford Cuckoos font leur entrée dans le tribunal et réclament le prisonnier en faisant valoir que, comme tout citoyen de Krakoa, il bénéficie d'une immunité diplomatique. Malgré la tension générée par cette demande, on les laisse partir avec Dents-de-sabre.


Station Orchis. Alors que le Dr. Alia McGregor et Karima Shapandar inspectent les installations, l'alarme se déclenche. Le vaisseau des X-Men est en approche. Nightcrawler se téléporte dans le bâtiment et se présente devant McGregor et Karima.


La sécurité se déploie et les issues sont condamnées. Erasmus, l'ex-mari de McGregor et à la tête d'un commando, ordonne que le projet soit protégé à tout prix tandis qu'il se prépare à accueillir les mutants. Il se fait sauter à proximité de la piste d'atterrissage et l'explosion détruit le vaisseau des X-Men.

C'est un épisode très linéaire encore une fois qu'a écrit Jonathan Hickman, tout comme pour Powers of X #3 la semaine dernière. D'ailleurs ce qui tient lieu d'intrigue semble répondre en écho à ce précédent chapitre puisqu'on suit essentiellement une équipe de X-Men dans une mission risquée, dont l'objectif est d'empêcher la finalisation de la construction d'une Sentinelle-Mère (capable de générer d'autres Sentinelles), à l'origine de la conception de Nimrod.

Mais avec Hickman, il faut se méfier de ce qui semble simple comme de l'eau qui dort. L'issue de l'épisode pose de nombreuses questions parce que, justement, elle emploie un procédé narratif tellement éculé qu'on est obligé de douter de ses conséquences. Les X-Men peuvent-ils vraiment avoir été tués dans l'explosion provoquée par Erasmus ?

Avant cela, Hickman dispose ses pions de manière très élémentaire : un dernier échange entre Cyclope, Xavier et Magneto d'abord. Déjà un trouble s'installe car Xavier s'adresse à Cyclope comme s'il lisait sans se gêner dans ses pensées et même davantage, comme s'il influait sur celles-ci. Cyclope va-t-il au feu volontairement ou forcé ? Il est indéniable qu'en temps que chef d'équipe, il répond à son devoir (protéger les siens) mais Xavier sent de la peur chez lui malgré tout, et alors Cyclope part sans plus d'hésitation. L'attitude de Xavier, depuis le début, interroge (il ne quitte jamais son casque Cerebro, se comporte comme un guide, une éminence grise, laissant à Magneto la lumière) : se pourrait-il qu'il manipule tout son monde (excepté Magneto) ?

Ensuite, nous faisons connaissance avec les X-Men qui ont accepté la mission. La composition de cette équipe est variée : on y trouve des membres attendus (Wolverine), d'autres invisibles jusqu'à présent (Nightcrawler, Archangel), et des surprises (Monet, Husk, voire Mystique et Jean Grey). 'est une formation intéressante par ses éléments les plus inattendus : Cyclope aurait pu choisir des X-Men très puissants (style Havok, son propre frère), au lieu de ça on a Mystique (une métamorphe), Nightcrawler (un téléporteur)... Mais on imagine bien que ceux-ci ne sont pas là par hasard (même Mystique, qui semble toujours aussi revêche).

Cette séquence d'ouverture se termine par le décollage du vaisseau de l'équipe depuis... La lune ! Et on se rappelle en effet qu'une fleur de Krakoa y avait été plantée (voir HOX #1). Il n'empêche, l'effet est efficace et rappelle que Krakoa, donc les X-Men sont désormais un peu partout  sur Terre et dans l'espace (il y a aussi un poste sur Mars).

Hickman emploie ensuite une narration parallèle, très sobre. Qu'est devenu Dents-de-sabre depuis que Cyclope l'a laissé aux Fantastic Four (dans le premier épisode), après le cambriolage de Damage Control ? Il a été convoyé dans un complexe de haute sécurité, une installation du nom de "Projet Achille", avec un tribunal, et des détenus très dangereux. Alors qu'il plaide coupable, en fanfaronnant qu'il ne restera pas ici, Emma Frost intervient et le fait libérer en deux temps, trois mouvements (la fameuse immunité diplomatique obtenue par les Krakoans).

Dans cette scène jubilatoire et ambiguë, on sent tout le plaisir qu'a Hickman d'écrire les X-Men, et en particulier Dents-de-sabre mais surtout Emma Frost, dont il a déclaré qu'elle était un de ses personnages favoris depuis toujours. Il faut associer à cette réussite dans la caractérisation Pepe Larraz qui, comme dans la première séquence, fait des merveilles avec presque rien : en une image, il saisit à la perfection, mieux qu'une présentation, les personnages que lui donne à animer son scénariste. Dents-de-sabre est imposant, insolent, frustre ; Emma Frost est élégante, froide, précise. Le dessinateur capte la substantifique moelle des personnages par leurs gestuelles, leurs expressions, leurs tenues, leurs positions dans l'espace. C'est remarquable.

Puis nous nous dirigeons vers la dernière ligne droite : les X-Men arrivent à la station Orchis, la sécurité de celle-ci s'active... Le déroulement de l'action s'accélère subitement, on sent que les deux parties en présence n'ont pas de temps à perdre. Les X-Men doivent agir prestement tout comme le personnel d'Orchis. Hickman orchestre tout cela magistralement, on sent la tension à l'oeuvre. La façon dont Nightcrawler est employé est jubilatoire : un éclaireur, sûr de lui (et muni d'une épée - un clin d'oeil à un fameux épisode d'Excalibur, ou à sa passion pour les films de cape et d'épée ? En tout cas, c'est bien vu).

Larraz encore une fois fait des prodiges. Ses planches sont spectaculaires, le flux de lecture d'une fluidité imparable, la valeur de chaque plan ajustée (là-aussi, le découpage qui accompagne Nightcrawler dans la station est superbe). L'artiste compose merveilleusement ses cadres pour que le lecteur ressente pleinement que, malgré la petitesse du vaisseau des X-Men, il y a un danger réel pour Orchis, malgré son arsenal de défense. Les couleurs de Marte Gracia participent aussi de cela, avec les teintes chaudes (soleil proche oblige) environnant la station et les lumières à l'intérieur du bâtiment quand l'alarme se déclenche.

Il faut alors en revenir au cliffhanger de l'épisode. Si tout s'enchaîne avec beaucoup de souplesse, l'explosion finale relève d'un artifice dramatique vu et revu. Mais il me semble que Hickman en joue justement pour titiller le lecteur. Deux options s'offrent à nous : soit les X-Men meurent, soit ils survivent (on peut imaginer plusieurs moyens allant dans ce sens : Nightcrawler téléporte plusieurs de ses partenaires, Jean Grey les enveloppe dans une bulle télékinésique...).

S'ils meurent, alors on ne peut guère s'empêcher de penser à la toute première scène du premier épisode de HOX dans laquelle on voyait Xavier dans les entrailles de Krakoa au moment où sortait de cocons plusieurs mutants - dont l'un avait les yeux rougeoyants comme Cyclope. Cette scène était-elle un flash-forward, révélant que l'équipe envoyée sur Orchis renaissait grâce à Krakoa après avoir été tué en mission sur Orchis ? C'est une théorie, la semaine prochaine permettra sûrement de vérifier sa pertinence.

Mais, au fond, c'est en cela, peut-être autant (voire plus) que la relance réussie dans POX-HOX des X-Men, que le projet de Hickman est si jouissif à lire et suivre (en plus de sa structure narrative, où les deux titres se répondent, se complètent) : le lecteur est invité et motivé pour tenter d'anticiper le prochain mouvement de l'histoire. Lorsque le scénariste, comme cette semaine, complète son propos par des "data pages" (cette fois sur l'échelle évolutive des Sentinelles jusqu'à Nimrod, sur le Projet Achille, sur les vies antérieures de Moira...), ce ne sont jamais des indications sur la narration elle-même, sur les rebondissements à venir. On lit tout cela, accroché, mais toujours suspendu à la suite.

Chapeau bas !