jeudi 5 juillet 2018

DEATH OR GLORY #3, de Rick Remender et Bengal


On dit qu'il ne faut jamais juger un livre à sa couverture, et cela se vérifie avec ce troisième épisode de Death or Glory pour lequel Bengal s'est inspiré de l'affiche de Bullitt (Peter Yates, 1968). Malheureusement, en effet, Rick Remender ne nous entraîne pas dans un récit aussi captivant que celui du capitaine incarné par Steve McQueen. Au point qu'on commence à se demander sérieusement si la série n'est pas en train de faire "Pschitt !"...


Glory résume son passé à Pablo, l'immigré clandestin qu'elle aide à retrouver sa famille en échange de son aide pour dévaliser un trafiquant d'esclaves : sa mère, sur le point de quitter Red, accaparé par son travail, convainquit ce dernier de changer de vie. Mais leur bonheur fut de courte durée car elle fut tuée par un voleur qu'elle surprit.
  

Red éleva seul sa fille puis décrocha une place de mécano dans une écurie automobile où Glory devint pilote. Elle y rencontra aussi Toby qu'elle épousa contre l'avis de son père, avant de déchanter en découvrant ses activités de dealer. De retour auprès de Red, la jeune femme apprit en même temps que lui qu'il avait un cancer du foie pour lequel seule une greffe, coûteuse, pourrait le sauver.


Aujourd'hui, Pablo et Glory vident le coffre-fort de Joe le boucher, qui se sert des immigrés clandestins pour en faire de la viande à consommer, tandis que l'inspection des services d'hygiène débarque. Nos deux héros découvrent Isabelle, la nièce de Pablo, dans une cellule et le jeune homme la confie à Glory pendant qu'il part à la recherche de sa soeur et son beau-frère.


Il trouve à la place dans une chambre froide les restes humains destinés à être vendus tandis que Glory tombe à nouveau sur le tueur à la bouteille de nitrogène qui faillit la tuer après avoir dérobé l'argent de Toby. Elle se réfugie in extremis dans une pièce plongée dans le noir avec Isabelle, la nièce de Pablo.


Avançant à tâtons vers une possible sortie, Glory aboutit dans la salle d'équarrissage de la boucherie de Joe...

Death or Glory n'aura-t-elle été la série que d'un épisode, son "pilote" de 40 pages aussi alerte que prometteur ? Je suis de plus en plus enclin à le croire tant Rick Remender peine depuis à combler les attentes qu'il a suscitées en s'enfonçant dans une intrigue souvent écoeurante et surjouée, dont le rythme est cruellement absent et les personnages de moins en moins intéressants.

Que se passe-t-il ? On avait embarqué pour une aventure trépidante où l'héroïne planifiait un braquage audacieux contre son ex-mari malhonnête avant que tout ne foire et qu'elle soit impliquée dans un trafic d'immigrés clandestins promis à un funeste sort puisqu'un boucher vendait leur chair à ses clients ! Rien qu'en résumant cela, on est quand même sidéré par l'abracadabrantesque tournure du scénario qui a démarré à toute allure comme un thriller pour verser dans l'épouvante.

En soi, pourquoi pas ? On a vu des virages déjà aussi étonnants, et Remender n'est pas franchement un poète délicat qui raconte des fables pour les enfants. L'auteur, même quand il oeuvrait chez Marvel, donc pour des productions mainstream, ne lésinait pas sur le gore et les rebondissements les plus cavaliers (souvenons-nous, en particulier, de son ahurissant Franken-Castle avec le Punisher littéralement reconstruit en hommage au monstre de Mary Shelley).

La différence, c'est que, jusqu'à présent, dans ce que j'ai lu et aimé de Remender, il y avait un allant, un élan, un souffle, qui m'entraînait suffisamment efficacement pour accepter ses tendances à en faire parfois trop. Death or Glory piétine, s'essouffle, et on n'en est qu'au troisième épisode : ce n'est pas bon signe...

Je vais encore donner un peu de temps au titre, qui peut rebondir, mais j'ai tout de même l'impression d'avoir été trompé sur la marchandise : parti pour une cavalcade tonique, me voilà dans une histoire horrifique aux protagonistes sommaires. Je suis déçu, impossible de le cacher.

Et Bengal, qui m'avait fait si forte impression, ne s'en sort pas mieux : son dessin, si énergique et expressif, verse de plus en plus dans une narration type manga avec des personnages grimaçants plus souvent qu'à leur tour, amplifiant les émotions au lieu de les doser, et, victime collatérale des errances du scénario, échoue à donner une plus-value au récit.

Il y a bien, de ci, de là, quelques idées astucieuses, dans le découpage, la valeur des plans, les angles de vue, mais, à l'image du flash-back narré en voix-off au début de l'épisode (et qui en occupe un bon quart, peut-être même un tiers, ce qui est trop), tout cela est noyé dans des facilités (du texte en marge d'illustrations, ou des scènes parallèles qui manquent de tension).

Image Comics a l'habitude de publier un premier recueil d'une série au bout des cinq premiers chapitres, donc j'irai jusque-là pour m'assurer d'un progrès notable de Death or Glory. Faute de quoi, j'arrêterai les frais avec cette série qui avait pourtant si bien débuté.   

MAN OF STEEL #6, de Brian Michael Bendis et Jason Fabok (FINALE)


Et nous voilà donc arrivés à la conclusion de la mini-série Man of Steel écrite par Brian Michael Bendis en préambule aux débuts de son run sur Superman et Action Comics. (Presque) toutes les questions en suspens vont trouver leur réponse dans cet épisode dessiné par le seul Jason Fabok.


Refusant de confier Jon à la seule garde de son grand-père, Jor-El, Lois Lane décide de les accompagner pour leur voyage spatial, même si Clark tente une dernière fois de tous les raisonner pour que son père s'en aille et que sa famille reste unie. Lois compte profiter de l'expérience pour en tirer un autre livre que celui qu'elle devait rédiger sur les coulisses du "Daily Planet".
   

Avant leur départ, Clark remet à Lois un de ses costumes avec dans la boucle de sa ceinture un signal qui lui permettra de l'appeler au secours. Jor-El donne à son fils une balise grâce à laquelle il pourra à tout moment savoir où ils sont dans l'espace. Puis ils partent, laissant Clark seul.
   

Hélas ! Clark a perdu, à cause de Rogol Zaar la balise de son père et il doit à présent en finir avec cet adversaire qui menace, grâce à une bombe au coeur de la Terre, de faire exploser notre planète. Superman écarte le guerrier et s'envole pour l'espace afin de se débarrasser de la bombe.
  

Mais Rogol Zaar le rattrape, résolu à en finir. Supergirl arrive alors en renfort et ouvre l'accès à la Zone Fantôme où est aspiré l'ennemi de son cousin. La méthode, radicale, déplaît à ce dernier mais résout le problème. Kara va de toute façon quitter la Terre pour mener son enquête sur le contentieux entre Krypton et Rogol Zaar.


Cependant, pour Superman, les ennuis ne sont pas terminés car un rescapé des incendies de Metropolis vient le dénoncer à la chef des pompiers, Melody Moore, comme étant le pyromane qu'elle traque !

C'est sur cette surprenant révélation que Brian Michael Bendis clôt sa mini-série introductive, un twist un peu décevant par rapport à ce qui a précédé, mais dont il faudra observer le développement, dès la semaine prochaine avec la parution du n°1 du relaunch de Superman.

Peut-être, en vérité, reste-t-on sur notre faim parce que le scénariste a couru trop de lièvres à la fois dans ces six épisodes, avec trois intrigues parallèles, et que celle concernant cette affaire d'incendies semblait la moins captivante, susceptible d'être résolue par Superman seul puis avec le concours de Batman.

Quant aux deux autres lignes narratives, elles sont conclues efficacement : le duel contre Rogol Zaar s'achève sur une note satisfaisante, même si on notera que jamais Superman n'a été en mesure de le neutraliser et que Supergirl a réglé le problème de manière radicale. Il semble néanmoins que le scénariste ne compte pas en rester là puisqu'il envoie Kara enquêter sur les origines du contentieux entre Krypton et ce guerrier, ce qui signifie que Bendis va raconter cette investigation et promet certainement des révélations (bien entendu, les râleurs diront que le scénariste met la main sur Supergirl en plus de Superman. Mais on lui aurait reproché également de laisser en plan cet aspect de l'histoire s'il ne s'en occupait pas...).

Toutefois, ce qui importait davantage que la victoire attendue contre Rogol Zaar, c'était l'issue concernant le retour de Jor-El et son désir d'emmener Jon en voyage dans l'espace afin qu'il s'instruise. D'ailleurs, la couverture mentionne clairement l'importance de ce point en promettant la réponse au destin de Lois et Jon. Les rumeurs les plus catastrophistes ont circulé sur le net et les réseaux sociaux, accusant le plus fréquemment Bendis d'avoir carrément tué l'épouse et le fils de Superman, ce qui aurait contredit son affection pour la cellule familiale (comme il l'a abordé avec Luke Cage dans New Avengers par exemple ou International Iron Man, et surtout dans Ultimate Spider-Man).

En traitant cela de manière très allusive et progressive durant les six épisodes de la mini-série, le scénariste a finalement le mieux réussi à faire monter la sauce autour du mystère concernant la situation actuelle de Clark Kent. La résolution de l'énigme est inattendue et habile, et promet d'alimenter la suite quand il s'agira de mettre en scène le retour de Lois et Jon - on verra, pour ce dernier, si, et comment, les voyages forment toujours la jeunesse, mais parions que ce ne sera pas simple. D'autant que Clark a perdu, à cause Rogol Zaar, son moyen de communiquer avec sa famille !

En comptant les cinq fois deux pages qu'il a déjà livrées et en y ajoutant les vingt qu'il signe ici, Jason Fabok aura donc dessiné trente pages de la mini-série, en ayant le privilège de la clore. Son trait m'évoque un mélange entre Gary Frank et Dale Eaglesham, un peu raide mais très fourni, peu avare en détails, avec une belle variété dans le découpage.

Toutefois, j'aurai préféré qu'il s'occupe de l'épisode 4 (dessiné par Kevin Maguire) car il est mieux disposé pour régir les scènes d'action et que ses personnages manquent d'expressivité (le point fort de son collègue, qui aurait été bien utile pour l'au revoir de Lois et Jon à Clark). Mais, globalement, Man of Steel a meilleure allure que Justice League : No Justice, qui a souffert, avec également une parution hebdomadaire, de pouvoir profiter du seul Francis Manapul et d'adjoints du même niveau, quand Bendis a pu s'appuyer sur des pointures tout du long (même lorsque Shaner a dû être suppléé par Rude).

On n'aura pas à attendre pour lire la suite puisque, donc, Superman #1 sera disponible Mercredi prochain (et Action Comics #1001 début Août). Stay tuned !  

mercredi 4 juillet 2018

DEADPOOL #1, de Skottie Young, Nic Klein et Scott Hepburn


A vrai dire, je ne savais pas à quoi je consacrerai une ent... Non, ça je l'ai déjà dit ! Mais, enthousiasmé par ma lecture du 801ème numéro d'Amazing Spider-Man, j'ai attaqué le premier de la nouvelle série consacrée à Deadpool. Parce que Skottie Young l'écrit. Et que Nic Klein le dessine. Sans garantie d'aller plus loin, mais pour le fun.


- Back in business. Deadpool est au cinéma lorsqu'il répond à un appel téléphonique de sa complice Negasonic Teenage Warhead qui lui remémore qu'il a un contrat à honorer. La conversation dérange un spectateur derrière le mercenaire qui coupe la communication. Puis il prévient la salle qu'il recherche un certain Rocko pour le tuer. Manque de bol : celui-ci se manifeste et c'est un colosse sur lequel les balles du pistolet de Deadpool n'ont aucun effet.  
  

Rocko inflige une sévère raclée à Deadpool jusque dans la rue et lui demande qui l'a payé pour l'éliminer. Mais le mercenaire ne dénonce personne et se relève, mal en point certes, mais résolu à en finir. Il réussit à ceinturer son adversaire avec une rangée de grenades.


Rocko pulvérisé par l'explosion (et le costume de Deadpool en lambeaux), son commanditaire, qui n'était autre que le spectateur mécontent, refuse de payer des pénalités au mercenaire. Ce dernier file donc avec la moto du mauvais client comme rétribution.


Cependant, les Gardiens de la galaxie avertissent les Avengers de l'arrivée imminente sur Terre d'un Céleste menaçant, Groffon the Regurger. Pour l'arrêter, il n'existe qu'une arme, qui, heureusement, se trouve déjà sur notre planète. Malheureusement, elle est en possession de Deadpool...  


- Good Night. Vexé par une remarque de Negasonic Teenage Warhead sur son absence de popularité, Deadpool entreprend de réécrire ses origines en s'inspirant successivement de celles de Hulk, puis Spider-Man, Superman et Batman...

Je n'ai jamais été fan du "Merc with a mouth" (soit le mercenaire à la grande gueule) qu'est Deadpool, même si j'ai dû composer avec sa présence dans de bonnes séries comme Uncanny X-Force de Rick Remender ou, plus récemment, Uncanny Avengers de Gerry Duggan (lequel a aussi longtemps écrit la série solo consacré au héros). Alors pourquoi lire ce nouveau numéro 1 ?

Un peu par désoeuvrement, je l'avoue. Mais aussi par curiosité. Parce que Skottie Young s'y entend pour animer les héros les plus déjantés avec un humour farcesque redoutable (cf. Rocket Raccoon). Et qu'il est, pour l'occasion, accompagné du mésestimé Nic Klein, qu'on n'attendait pas sur un tel titre.

Je ne prétendrai pas suivre à présent cette série, quoique ce premier épisode est très efficace. Le prétexte, plus que l'histoire, est vraiment accessoire, Deadpool se suffit presque à lui-même, il n'a pas besoin d'un ennemi spécial pour se distinguer, ce mercenaire particulièrement stupide mais coriace, totalement fou et incontrôlable qui dézingue ses adversaires sans sourciller. Du reste, Young ne cherche pas à rendre la série plus fine qu'elle l'a jamais été : le héros finit la bagarre entièrement nu (et ses parties intimes sont cachées par un logo à son effigie ou floutées), le motif de son contrat est passé à la trappe, il rentre à sa base avec ses attributs camouflés de manière grotesque. C'est con, très con, mais drôle.

Et délirant aussi car, dans sa dernière partie, le récit bifurque subitement en invoquant les Gardiens de la galaxie et les Avengers. Saugrenu ? Oui, mais pas innocent car Young introduit un cliffhanger "hénaurme" qui se moque, de manière irrésistible, du premier arc narratif de Avengers par Jason Aaron avec l'arrivée d'un Céleste que seul Deadpool serait capable de neutraliser.

Nic Klein fait son retour chez Marvel où personne ne lui a jamais accordé le crédit qu'il mérite pourtant. Technicien solide, au style évoquant étonnamment celui de Ralph Meyer (et plus généralement ce qu'on pourrait désormais appeler "l'école Jean - Moebius - Giraud), il n'a jamais pu s'installer sur une série alors qu'il fournissait des planches de qualité en respectant les délais (sur The Winter Soldier, Thor, Captain America). Alors il est parti s'amuser ailleurs, chez Image, avec la série Drifter (écrite par Ivan Brandon).

On l'imaginait mal sur une série aussi barrée mais Deadpool gagne son meilleur artiste, capable d'animer aussi bien les scènes d'action que la grosse comédie. Il modère le délire orchestré par Young et c'est pourtant précisément grâce à cela que les effets humoristiques sont plus toniques (le meilleur exemple est cette page où l'explosion de Rocko est montrée hors champ, le retentissement de la déflagration ne faisant même pas sursauter des passants - voir ci-dessus - , la situation devient plus décalée et savoureuse).

Young est généreux dans son appropriation du personnage au point qu'il propose aussi une back-up story à l'épisode, dans laquelle Deadpool veut, pour attirer la sympathie du public, réécrire ses origines - et plagie éhontément celles d'illustres super-héros. Le scénariste a l'intention de poursuivre là-dessus, ça promet. Scott Hepburn dessine cette partie, c'est moins bon que Klein, mais en même temps ça convient parfaitement car l'effet contraste avec la tenue de ce qui a précédé et souligne là aussi le côté blague du procédé.

Je vais donc voir si je persévère (je suis prudent quand même car si c'est marrant, c'est aussi excessivement bavard - même si on peut zapper quasiment tout le texte tellement la narration est efficace - et que je suis d'autres choses). 

AMAZING SPIDER-MAN #801, de Dan Slott et Marcos Martin


Pour être tout à fait franc, je ne savais pas à quoi je consacrerai une entrée aujourd'hui. Puis je me suis souvenu que le run de Dan Slott sur Amazing Spider-Man venait de se conclure avec le #801. Il a refait équipe pour l'occasion avec Marcos Martin. Et ce dernier point suffit à annuler mes réserves pour vous en parler... Même si ce dénouement a d'autres qualités.


Peter Parker était un étudiant brillant mais peu estimé par ses camarades et ignoré des filles. Jusqu'au jour où il fut mordu par une araignée radioactive qui lui transmit les pouvoirs de Spider-Man. Il s'en servit d'abord pour gagner de l'argent dans des matchs de catch jusqu'à ce qu'un manager véreux refuse de lui payer une victoire. Pour se venger, il laissa filer le voleur qui déroba la recette.
  

Il le regrettera toute sa vie car le malfrat tua ensuite, dans sa fuite, l'oncle de Peter. Depuis Spider-Man voue son existence à rendre la justice. Comme ce soir-là où il sauva Kenneth Kincaid et un épicier braqués par un jeune voyou avant l'arrivée de la police.


Après avoir fait sa déposition au commissariat, Kincaid put rejoindre à temps l'hôpital où son père rendit son dernier souffle. A son tour, Kenneth devient père de famille et oncle de la petite Judy. Avec elle fut, des années plus tard, aux premières loges d'un combat entre Spider-Man et une bande de vilains, empêchant même leur chef de fuir.


Judy était pourtant déçue car elle trouvait Spider-Man "ringard". Son oncle lui expliqua alors qu'il sauvait pourtant tous les jours des innocents dans la rue et, par ricochet, des familles entières, permettant donc à des fillettes comme elle de garder leur oncle.


Voilà ce qui distinguait le "Webhead" : Spider-Man est toujours là pour vous.

Soigner sa sortie : voilà un exercice périlleux pour tout scénariste, a fortiori après un run aussi conséquent que celui de Dan Slott. Malgré des controverses, des partisans enthousiastes et de farouches détracteurs, ce dernier aura marqué de son empreinte la série du Tisseur en alignant un nombre record d'épisodes grâce à une publication majoritairement bimensuelle durant dix ans !

Moi-même, je n'ai pas toujours été tendre avec Slott : il m'a parfois embarqué avant que j'abandonne Amazing Spider-Man, déçu, énervé ou las de la manière dont il l'exploitait. Il faut dire que le scénariste semble avoir souvent pris plaisir à contrevenir à la règle d'airain de Stan Lee comme quoi "une bonne histoire de Spider-Man commence d'abord par être une bonne histoire de Peter Parker". Or Slott a souvent affiché sa préférence pour le justicier masqué contre son alter ego.

Ma fréquentation de la série sous son règne fut donc très irrégulière - trop pour que j'ose en tirer des conclusions d'ensemble. Cependant, à chaque fois qu'il a fait équipe avec Marcos Martin, que je considère comme le seul digne héritier de Steve Ditko (et donc un des meilleurs dessinateurs du Tisseur), c'est comme si Slott se transcendait, sachant que l'artiste tirerait le meilleur de son script. Et, effectivement, l'espagnol livrait des planches fantastiques et inspirait spécialement le scénariste.

Il semble que Martin avait promis à Slott de dessiner ce dernier épisode, le #801, s'autorisant une infidélité ponctuelle à Brian K. Vaughan et leurs projets pour PanelSyndicate. Terminer en si bonne compagnie promettait beaucoup. Mais pour raconter quoi ?

Fanfaron volontiers provocateur et soûlant en interview (récemment encore il fustigeait les diffuseurs de spoilers gâchant le plaisir des fans... Fans qu'il a souvent raillés dans ses tweets pour leur attitude intégristes - même si je ne cautionne évidemment pas les menaces de mort émis par certains contre lui), Slott a choisi d'offrir un ultime épisode humble et touchant, qui, contre le Spider-Man si agité de son run, revient au "friendly neighbourhood".

On voit finalement assez peu le héros dans cette vingtaine de pages, mais ce parti-pris renforce son aspect légendaire et familier à la fois puisqu'il est évoqué par un quidam moyen, Kenneth Kincaid, auquel il a sauvé la vie au début de sa carrière, et qui transmet à sa nièce, des années après, la raison pour laquelle Spider-Man est si admirable. Il n'est ni Thor, ni Iron Man, ni Black Panther, mais ce justicier des rues qui en sauvant une vie préserve des familles entières. Il est ce héros "always there for you" ("toujours là pour toi" comme s'intitule cet épisode).

Ce point de vue est le plus juste et le plus sympathique pour le personnage, et permet à Slott de rendre le héros tel qu'il l'a trouvé - Nick Spencer, son successeur, pourra l'écrire sans composer avec un énième twist.

Marcos Martin rend une copie qui paraît sage au regard de ce qu'il a pu produire visuellement avec Spider-Man, notamment quand il illustrait les scripts de Slott. Pourtant, la subtilité remarquable de son travail se révèle immanquablement et vous habite après la lecture de l'épisode. Rien que la scène d'ouverture, récapitulant les origines du personnage en caméra subjective, est une merveille narrative, rapide et inventive.

La première scène avec le Tisseur en action dans l'épicerie se distingue par ses détails (les éclats de verre plantés dans le costume du héros, la richesse du décor) et les acrobaties du justicier dans un espace restreint, que le trait souple de Martin restitue magnifiquement. L'espagnol résume ensuite une vie, celle de Kincaid, en une page et des cases occupant toute la largeur de la bande, admirablement. Puis on arrive à la séquence finale, un chef d'oeuvre.

Spider-Man se défait d'une bande de vilains dont le chef est arrêté grâce à l'intervention discrète de Kincaid. Une fois le justicier parti, s'ensuit la fameuse explication sur la valeur unique de ce dernier, avec, au passage, une de ces doubles pages prodigieuses comme Martin en a le secret, mettant en scène plusieurs ennemis emblématiques du héros.

Si vous voulez prendre un cours accéléré de découpage, lisez Marcos Martin.

Dan Slott tire sa révérence avec classe. Il s'amuse désormais avec Iron Man, où ses débuts ont été brillants. En attendant de lire son traitement des Fantastic Four le mois prochain. Mais grâce à ses adieux au Tisseur, il a (re)gagné des points dans mon estime. 

mardi 3 juillet 2018

DEAR WHITE PEOPLE (Saison 2) (Netflix)


J'avais beaucoup aimé, l'an dernier, la première saison de Dear White People, adapté du film éponyme par son réalisateur Justin Simien, parce qu'elle dépassait en tous points le matériau d'origine. Cette chronique sur le racisme ordinaire et le communautarisme dans un campus bourgeois posait les bonnes questions sans apporter de réponses toutes faites et cultivait une ambiguïté bienvenue sur l'Amérique post-Obama. Avec sa forme narrative originale, et un final accrocheur, la saison 2 allait-elle rester au même niveau ?

 Qui est le troll qui harcèle Samantha White ?

Après la manifestation des étudiants noirs et blancs qui a dégénéré et l'incendie (accidentel ?) de la résidence Davis, la communauté de la faculté de Winchester est dans la tourmente. Les étudiants de Davis, tous blancs, sont relogés dans le bâtiment Armstrong-Parker, jusque-là réservé aux noirs. Au coeur de la polémique ayant provoqué cette pagaille, Samantha White, l'animatrice de l'émission radio "Chers amis blancs" est harcelée par un troll raciste sur internet.

Joelle et Reggie (Ashley Blaine Featherson et Marque Richardson)

Reggie Green souffre, lui, toujours de stress post-traumatique depuis qu'il a été braqué par un agent de la sécurité du campus armé. Mais il refuse d'admettre l'évidence, même auprès du psychiatre qu'on l'oblige à consulter. C'est alors qu'il reçoit le soutien de Joelle Brooks, la co-locataire de Samantha, depuis toujours secrètement éprise de lui.

Troy et Lionel (Brandon P. Bell et DeRon Horton)

Lionel Higgins ne sait plus où il en est, sentimentalement, depuis que, le soir de la manifestation, son rédacteur en chef, Sylvio, lui a déclaré qu'il l'aimait et l'a embrassé. Bien qu'il assume désormais parfaitement son homosexualité, il n'a aucun partenaire. Troy Fairbanks l'accompagne avec Sylvio lors d'une soirée de fête en fête sur le campus et c'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un étudiant latino, Wesley, à qui il donne son numéro de téléphone.   

Kelsey et Coco (Nia Jervier et Antoinette Richardson)

Coco Conners découvre qu'elle est enceinte de Troy et doit choisir entre garder l'enfant, ce qui signifie sacrifier ses ambitions politiques et ne pas s'emparer de la direction du principal syndicat d'étudiants noirs du campus, ou avorter. Contre toute attente, elle est soutenue dans cette épreuve par sa co-locataire, Kelsey, amoureuse d'elle, qui l'accompagnera à la clinique pour interrompre sa grossesse avant qu'elle ne décide de loger hors de la faculté. 

Le studio de l'émission radio "Chers amis blancs"

Joelle Brooks, lasse d'attendre que Reggie remarque les sentiments qu'elle a pour lui, se rapproche de Trevor King, le plus brillant élève de médecine avec elle. D'abord conquise par sa forte personnalité et son charme charismatique, elle découvre finalement qu'il est totalement paranoïaque, déteste le communautarise des noirs et dénonce leur attitude victimaire. Reggie, excédé, finit par lui casser la figure.

Sylvio et Lionel (DJ Blickenstaff et DeRon Horton)

Lionel doit jongler entre sa relation naissante avec Wesley et son job de reporter indépendant depuis qu'il a entrepris de créer un site d'informations. Alors qu'il cherche conseil auprès de Sylvio, il découvre accidentellement que ce dernier est le troll qui harcèle Samantha White et qu'il le fait uniquement pour susciter du buzz, qui alimentera ses prochains articles. Lionel s'allie alors à sa rivale, Brooke, pour dénoncer ce scandale.

Troy, Lionel et Coco

Troy Fairbanks, le fils du directeur, revient en cours après son expulsion suite à la manifestation. Mais cette expérience l'a changé car il refuse de reprendre son rôle de délégué des élèves noirs et traîne même avec des étudiants blancs qui ont fustigé l'attitude de sa communauté. Il veut à présent réaliser son rêve en s'imposant comme humoriste sur scène et y parvient après avoir assumé le mal qu'il a causé à Coco, Samantha et Reggie dans un sketch drôle et personnel. 

Samantha et Gabe (Logan Browning et John Patrick Amedori)

Gabe Mitchell interviewe Samantha White pour son documentaire "Suis-je raciste ?". Mais le dialogue entre les deux anciens amants s''enflamme vite et sort des rails du sujet pour se transformer en règlement de comptes sentimental puis en affrontement sur le complexe des blancs face aux noirs et la suprématie blanche. La situation bascule lorsque Joelle les interrompt pour avertir Samantha du décès brutal de son père. 

Samantha et Coco

Accompagnée par Coco et Joelle, Samantha rentre chez sa mère pour assister aux funérailles de son père. Elle apprend que sa mère lui avait cachée le retour des problèmes de santé de ce dernier avant de trouver une lettre qu'il lui a adressée avant sa mort. Elle la lit lors de la cérémonie des obséques et se réconcilie avec sa mère tandis que Coco se rabiboche avec Joelle lors d'une séance de maquillage. 

Rikki Carter et Samantha (Tessa Thompson et Logan Browning)

Rikki Carter, militante noire républicaine, est invitée à une conférence sur le campus par Sylvio, ce qui créé de nouvelles tensions entre noirs et blancs. Grâce à la ruse déployée par Coco, désormais déléguée des étudiants noirs, l'invitée en vient à s'exprimer devant un parterre exclusivement composé d'opposants à ses thèses, après avoir eu un échange à son avantage contre Samantha en coulisses (où elle lui a démontrée que leurs méthodes sont semblables pour diffuser leurs idées). Reggie et Joelle couchent ensemble et Samantha renoue avec Gabe avant de suivre Lionel dans le repaire historique de la société secrète de l'Ordre de X, la plus ancienne organisation noire du campus, où ils rencontrent son leader - le narrateur de la série.

A dire vrai, j'ai terminé la vision de cette saison 2 avec un sentiment mitigé : celui d'avoir assisté à un show toujours aussi intelligent mais un peu paresseux dans la forme et beaucoup plus équivoque, surtout quand on compare ce qui s'y dit et ce que déclarent son créateur et ses interprètes en interview. Je ne parlerai pas de malhonnêteté, ce serait trop fort, mais on est quand même à la limite du double jeu...

Je m'explique : Dear White People V. 2 (pour citer l'intitulé exacte de cette saison) continue de décortiquer subtilement ce qui ne va pas chez les noirs (et aussi chez les blancs) dans le cadre d'un campus universitaire aisé. Justin Simien épingle de façon bien pesé et bien sentie cette micro-société comme la synthèse de l'Amérique entière, déchirée par le racisme, déçue par Obama et subissant désormais Trump (le premier n'a pas résolu les tensions raciales dans le pays, le second les exacerbe).

On appréciera toujours que Simien ne donne pas le beau rôle aux noirs, alors que lui-même en est un, s'affichant comme un auteur plus nuancé que Spike Lee (qui, longtemps, clama que seuls les afro-américains pouvaient justement parler d'eux-mêmes). Il pointe les dangers et les dérives du communautarisme grandissant qui isole les noirs des blancs (et vice-versa), cette manière d'afficher des siècles d'esclavage et de ségrégation comme étendard et la conviction que les blancs ne comprendront jamais. Ils opposent même (quoique sans nuance, via le personnage de Trevor King) le fait que certains noirs aujourd'hui refusent de se poser en victimes de l'Histoire, de la société, du système et rejettent leurs "frères" parce qu'eux-mêmes stigmatisent tous les blancs.

Bref, la crise est partout dans cette saison 2. Parfois elle traverse des situations générales (les conséquences de la manifestation à la fin de la saison 1), parfois plus singulières (la grossesse non désirée de Coco, l'homosexualité de Lionel, ou de manière plus quelconque la reconversion de Troy). Le contenu est inégal et le traitement aussi : dans le cas de Coco, son choix d'avorter est justifié par son carriérisme mais finalement elle s'en accommode très (trop ?) légèrement. Que Troy s'épanouisse en fumant de l'herbe et en faisant du stand-up relègue son histoire au rang de l'anecdote et traduit le désintérêt manifeste des scénaristes pour son personnage. En revanche, Joelle prend plus d'importance mais pour des raisons assez superficielles (via une romance convenue avec Reggie) alors que le rôle méritait mieux, vu son tempérament et son intelligence (peut-être s'agissait-il aussi de ne pas faire trop d'ombre à Samantha, la vraie star du show ?).

De même l'homosexualité de Lionel paraît bien dérisoire pour le temps qui lui est consacré alors que son enquête sur le passé du campus et ses sociétés secrètes est plus passionnant mais n'est correctement exploitée qu'à la fin. Durant toute cette saison, c'est comme si les auteurs avaient voulu ménager la chèvre et le chou, pour ne pas être trop sérieux, alors que la série n'est jamais meilleure que quand elle est franche et directe (voir l'épisode 8 avec le face-à-face Gabe-Samantha pour un dialogue à couteaux tirés sur leur relation et la façon dont blancs et noirs appréhendent la ségrégation ordinaire : une merveille d'énergie et d'acuité). Quitte à explorer l'intimité de ses protagonistes, on préfère quand cela ressemble au parcours de Reggie, négociant tant bien que mal avec l'agression dont il a été victime (et l'impunité de celui qui l'a commise), plutôt qu'en se perdant dans des romances assez niaises.

Le final de la saison atteint un beau pic narratif tout de même et offre une scène étonnante où Samantha confronte Rikki Carter sur la manière de diffuser des idées tout compte fait extrêmes, prouvant qu'on est toujours dans la caricature lorsqu'on est convaincu d'être le seul à avoir raison. Etonnante scène aussi parce qu'elle met en vis-à-vis Tessa Thompson et Logan Browning, soit la première et la seconde interprète de Samantha White (dans le film de Simien puis la série donc) : match nul pour la qualité de l'interprétation car les deux actrices sont excellentes.

Le reste de la distribution convainc également, en particulier Antoinette Richardson qui fait de Coco un personnage plus subtil, et DeRon Horton, irrésistible Lionel. John Patrick Amedori et DJ Blickenstaff sont également remarquables.

Mais il subsiste un malaise quand on a l'occasion de tomber, sur la page Facebook de la série, sur une interview du showrunner et une partie du casting où, là, tout se brouille sensiblement. Si Dear White People ose donc tirer un portrait sans concessions des afro-américains, Justin Simien et ses jeunes acteurs tiennent "en vrai" un discours qui aurait la fâcheuse tendance à se rapprocher de leurs personnages, très communautariste. Dommage... Mais pas si surprenant car on trouve cela aussi dans une série pourtant moins éminemment politique comme Marvel's Luke Cage, où on pratique aussi bien un abusif name dropping qu'une philosophie "vous , les blancs, ne pouvez pas comprendre" dérangeante. Comme le phénomène #MeToo, il faudrait pourtant préférer penser que le problème du racisme (comme du sexisme) se résoudra ensemble et pas en se divisant.

Un peu en deçà donc de sa première saison, Dear White People demeure tout de même une chronique attachante et fine, dont la saison 3 a été commandée récemment par Netflix.