jeudi 10 mai 2018

JUSTICE LEAGUE : NO JUSTICE #1, de Scott Snyder, James Tynion IV, Joshua Middleton et Francis Manapul


Les mois de Mai et Juin vont être intenses chez DC Comics, à commencer par la publication hebdomadaire des quatre numéros de cette mini-saga Justice League : No Justice, écrite par Scott Snyder, James Tynion IV et Joshua Middleton, et dessiné par Francis Manapul (qui se faisait trop rare). Au menu : du très grand spectacle, mené à un train d'enfer, avec des enjeux cosmiques, et un casting pléthorique. Mais surtout parfaitement lisible et captivant. Prêts à embarquer dans ce grand 8 ?
  

John Stewart a convoqué tout le corps des Green Lantern pour colmater la brèche du Mur de la Source, endommagé par la dernière bataille menée par la Justice League (dans la saga Metal). L'urgence est indéniable car derrière se trouve une énergie destructrice qui pourrait anéantir notre univers, celle du Dark Multiverse.


Sur Terre, Brainiac a débarqué et enlevé une importante partie des héros. Superman a tenté de s'interposer mais son adversaire lui a montré télépathiquement la menace qui nécessite de telles mesures. Les justiciers se réveillent donc dans l'immense vaisseau du roi de Colu, rhabillés de tenues customisées.


Ils rejoignent le cockpit où les attend leur hôte qui tenant le lasso de vérité de Wonder Woman ne peut leur mentir sur la raison de leur enlèvement. Même les plus réfractaires et les plus méfiants sont obligés d'accepter leur sort en comprenant que le danger impose une alliance inédite. Inédite car des vilains sont aussi invités à grossir les rangs de cette armée pour le bien commun !


Sur Terre, le passage-éclair de Brainiac s'est présenté comme une opportunité pour d'autres, spécialement Amanda Waller, la patronne de la Suicide Squad, qui a intercepté les coordonnées de l'extra-terrestre et réuni une section de hackers afin de pirater son vaisseau et absorber ses données - officiellement au cas où les choses tourneraient mal.


Cependant, Brainiac résume la situation : jadis, quatre frères, les Destructeurs Entropie, Mystère, Merveille et Sagesse, ont ensemencé toutes les planètes où la vie s'était développée. Aujourd'hui, l'heure de la récolte a sonné et pour se sustenter, les quatre géants vont consommer leur jardin cosmique en consommant les mondes. Colu comme la Terre sont en danger. Mais Brainiac n'a pas le temps de développer son plan car Amanda Waller a lancé son piratage et il perd connaissance...

N'y allons pas par quatre chemins : en termes d'entrée en matière, cette saga est un modèle du genre et la coordination entre ses trois auteurs est parfaite. On sent que Snyder, Tynion IV (dont Snyder a été le mentor durant les "New 52") et Middleton ont vraiment beaucoup bossé en amont pour accorder leurs violons, et la lecture s'en trouve fluidifiée de manière impeccable.

L'effort est d'autant plus louable que No Justice ne fait pas les choses à moitié avec son casting très abondant, sa menace énorme, et sa narration parallèle (dans le temps - avec un flash-back sur la nature du danger - et l'espace - avec plusieurs sites exposés). Faire tenir tout ça en un seul épisode introductif sans égarer le lecteur ni le saturer d'infos est un exploit.

Il y a une ambition cinématographique digne des blockbusters ici, c'est évident : DC n'a guère d'inspiration avec ses films et c'est comme si les scénaristes, soutenus par le staff éditorial, prenaient leur revanche en profitant à fond du média comics, des moyens de la bande dessinée, pour se "payer" tout ce que la Warner échoue à produire sur le grand écran (et aussi sur le petit car des séries comme Arrow, Supergirl, Flash ou DC's Legends of Tomorrow ne valent vraiment pas tripette)..

Qu'un méchant, historiquement lié à Superman, soit à la manoeuvre pour sauver l'univers ajoute une pointe de malice au dispositif en même temps qu'elle met le kryptonien au centre du DC Univers, peu avant sa refonte par Brian Michael Bendis. C'est habile sans être forcé. Tout comme l'est le geste d'Amanda Waller, qui est à la fois tactique (se méfier de Brainiac) et opportun (prévenir plutôt que guérir, "officiellement"). Et on a à peine vue les Destructeurs (tout comme dans DC Nation #0) !

Visuellement, avoir fait appel à un artiste rapide, efficace et flamboyant comme Francis Manapul est une autre idée géniale car il se faisait rare depuis un certain temps (c'est donc un plaisir de le relire) mais aussi parce que son découpage est à la hauteur de l'événement. Il y a beaucoup de doubles pages dans ce premier chapitre (et il risque d'y en avoir un paquet dans les trois prochains numéros) mais elles sont audacieusement composées, de sorte qu'on a une proposition de lecture puissamment originale et pas simplement une succession de grandes images bien remplies. 

Ajoutez-y une colorisation qui n'hésite pas à utiliser une palette très vive mais adéquate pour ce genre de baroud : on en prend plein la vue.

Si Metal était parfois confus et pénible à suivre, donnant l'impression de vouloir être à la fois une saga globale et la rampe de lancement de spin-offs, avec son lot de retours de personnages disparus entre le passage des "New 52" à "Rebirth", Justice League : No Justice séduit par une intrigue plus directe et un but déjà défini. Stratégiquement, c'est d'une (fausse) simplicité exemplaire, en se passant de tout logo marketing artificiel : Marvel peut en prendre de la graine, quand on veut relancer ses publications mieux vaut s'appuyer sur une histoire que sur des slogans.   

DC NATION #0, de Tom King, Brian Michael Bendis, Scott Snyder, James Tynion IV, Joshua Middletson, Clay Mann, José-Luis Garcia-Lopez et Jorge Jimenez


"Qu'est-ce que tu fais pour les vacances ?" demandait une chanson : DC Comics nous offre un échantillon de trois séries événementielles avec DC Nation #0 et trois brèves histoires inédites comme autant d'amuse-bouches, avec la crème des auteurs de la maison sur trois séries-phares - Batman, Superman et la mini-saga hebdomadaire Justice League : No Justice.
  

- Batman : Your big day (Ecrit par Tom King et dessiné par Clay Mann.) - Le Joker s'est introduit chez un certain Roger Martello en sa présence pour y recevoir l'invitation au mariage de Batman et Catwoman. Lorsque le courrier est glissé par le facteur dans la fente de la porte d'entrée, le Joker se presse pour le dépouiller et, malgré la promesse qu'il lui avait faite, tue Martello. Ce que le Joker a pris pour son invitation est en fait un rappel de l'école de sa fille à cause de nombreuses absences.

Les noces de Batman et Catwoman auront lieu au #50 de la série écrite par Tom King et il était impensable que l'événement soit ignoré du Joker, qui ne va certainement y pas aller pour présenter ses voeux de bonheur au couple.

Le mariage est une étape importante du titre et du run du scénariste qui change drastiquement la donne pour Batman, même si les préparatifs sont engagés depuis un moment. Des spin-off entoureront d'ailleurs pour l'occasion la célébration car on se doute bien qu'un paquet d'ennemis du Dark Knight vont vouloir semer la zizanie.

King avec Clay Mann au dessin donne ici le point de vue du Joker dans un bref épisode qui a l'allure d'une nouvelle, précise, concise, effrayante, d'une tension à couper le souffle. La prise d'otage, l'attente délirante d'un courrier, la logique criminelle du Joker (qui jure ne tuer que lorsqu'il est contrarié) sont formidablement mises en scène. Graphiquement, le clown du crime est représenté de manière à la fois calme et glaçante, le dénouement est horrible.

Encore une fois, Tom King nous laisse sans voix : ça promet !

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- Superman : Office space (Ecrit par Brian Michael Bendis et dessiné par José-Luis Garcia-Lopez.) - Perry White annonce à la rédaction que Lois Lane ne travaille plus pour le "Daily Planet". Pour la remplacer, il a engagé la reporter Robinson Goode, de Star City, et souhaite désormais que le journal encense les exploits de Superman. Seul avec Clark Kent, White lui demande de revoir sa copie au sujet de son dernier article au sujet de Lex Luthor. Mais Robinson Goode travaille pour un autre et entend bien remplacer White.

Après les premières pages présentées dans Action Comics #1000, Brian Michael Bendis continue de distiller au compte-gouttes sa version de Superman, même si la série ne débutera qu'après la mini-série en six parties hebdomadaires Man of Steel (sur laquelle des rumeurs courent concernant le retard pris par certains dessinateurs). 

Après avoir montrer le héros en costume se prendre une méchante raclée par un extra-terrestre, le scénariste se penche sur Clark Kent dans la rédaction du "Daily Planet". La surprise principale vient du fait que Lois Lane a quitté le journal pour l'écriture et la promotion d'un livre, mais évidemment rien n'est dévoilé sur le sujet du fameux ouvrage (même si on devine que cela contrarie Kent). Perry White introduit la remplaçante de Lane tout en ignorant qu'elle est un agent double convoitant son poste.

Bendis va donc changer la donne, non seulement en officialisant le retour des personnages à Metropolis (le run de Tomasi se déroulait dans la bourgade de Hamilton) et en chamboulant leurs situations : de quoi faire grincer des dents, ou interroger les fans de la série. Ce qui ne sera pas le cas en lisant, subjugué, les planches signées José-Luis Garcia-Lopez : le vétéran livre un travail superbe, d'un luxe de détails fou, mais aussi d'une justesse dans les expressions, la gestuelle. 

On en redemande.

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- Justice League : No Justice Prelude (Ecrit par Scott Snyder, James Tynion IV et Joshua Middleton et dessiné par Jorge Jimenez.) - Sur la planète Colu, Batman est encerclé par les gardes de Brainiac. Mais il n'est pas venu seul et plusieurs ligues de justice se déploient alors - Entropy, Wisdom, Mystery et Wonder. Sur Terre, cependant, Supergirl en orbite prévient Green Arrow de l'arrivée des Destructeurs contre lesquels les ligues devaient justement agir.

La saga de Scott Snyder, Metal, a secoué le cocotier au point de lancer la ligne "The New Age of Heroes" (qui compte notamment The Terrifics), mais aussi de redistribuer les cartes concernant la Justice League. La franchise va connaître une restructuration avec (à l'heure actuelle) trois titres à venir (Justice League, Justice League Dark et Justice League Odyssey). Et pour préparer le terrain, quoi de mieux qu'une saga spectaculaire mais rapide ?

Justice League : No Justice va donc sortir un épisode par semaine pendant un mois. Ecrite par Snyder, James Tynion IV (qui s'occupera ensuite de JL Dark) et Joshua Middleton (aux commandes la future JL Odyssey), l'histoire envoie des héros et des vilains, forcés de s'allier pour sauver l'univers, au front et cet épisode présente leurs différentes formations, composées par compétences.

C'est le segment le plus superficiel du programme, dans la mesure où ce prélude n'était pas nécessaire, mais il bénéficie des dessins toniques de Jorge Jimenez (Super Sons, qui sera l'artiste régulier de Justice League).

Tout cela est quand même copieux et donne très envie. DC Comics sait qu'il faut bouger sans cesse pour surprendre et contenter le lecteur, même si tout n'est pas voué au succès : cette audace sera-t-elle payante ? En tout cas, elle se donne les moyens de l'être entre titres bien installés (Batman), repensés (Superman) et mini-saga d'envergure (No Justice), pilotés par des pointures. 

mardi 8 mai 2018

ROOM, de Lenny Abrahamson


Suite des "révisions" concernant Brie Larson avec le rôle qui lui valut l'Oscar de la meilleure actrice en 2016 dans l'époustouflant Room, réalisé par Lenny Abrahamson (qui signa ensuite la série Chance, sur Hulu, avec Hugh Laurie).

Jack (Jacob Tremblay)

Jack fête son cinquième anniversaire avec sa mère. Il vit en captivité avec elle depuis sa naissance tandis que la jeune femme est séquestrée depuis sept ans par le "Méchant Nick" dans la "Chambre" - une cabane de jardin à l'entrée gardée par un digicode et dont l'unique fenêtre est au plafond. La relation entre l'enfant est sa mère est parfois tendue - comme lorsqu'il croit qu'il va recevoir un cadeau un petit chien ou que Ma chasse une souris qu'il cherchait à apprivoiser - mais le plus souvent tendre - elle obtient de son geôlier une voiture télécommandée pour son petit, lui fait la lecture, veille à ce qu'il ne souffre pas de sa réclusion.

Jack et Ma (Jacob Tremblay et Brie Larson)

Jack dort dans un placard et alors Nick rejoint Ma pour coucher avec elle. Il la prévient qu'il va perdre son boulot et que, d'ici six mois, il n'aura plus assez d'argent pour trois mais sans songer à la libérer. Jack surprend le couple endormi mais quand Nick s'en aperçoit et veut l'approcher, Ma s'interpose, subissant aussitôt des coups et des menaces de son ravisseur. Peu après, il coupe l'électricité, et donc le chauffage, dans la "Chambre".
Ma évoque avec Jack le monde extérieur en citant Alice au pays des merveilles où l'héroïne vivait aussi avant de tomber dans le terrier et elle essaie de lui expliquer la différence entre le vrai et le faux en regardant la télé. Mais le petit garçon retient surtout que personne ne sait où ils se trouvent.
Ma prépare un premier plan pour faire sortir Jack de la "Chambre" en faisant croire à Nick qu'il est malade et doit être conduit aux Urgences, mais il s'y refuse. Elle convainc ensuite son fils de faire le mort et il obéit, à contrecoeur parce qu'il a peur. Mais cette fois, Nick tombe dans le piège et sort l'enfant, enroulé dans un tapis par sa mère. A l'arrière de la camionnette de son ravisseur, Jack découvre alors le monde extérieur : le ciel, les arbres, les maisons, les gens. Il parvient de justesse à échapper à Nick puis est pris en charge par la police, prévenue par un passant.

Nancy, Robert et Joy (Joan Allen, William H. Macy et Brie Larson)

L'agent Parker qui s'est occupée de Jack fait quadriller le quartier. Ma est retrouvée et libérée puis conduite à son fils et ils sont hospitalisés. Les parents de Ma, qui s'appelle Joy Newsome, arrivent, mais elle apprend qu'ils ont divorcé depuis sa disparition. 

Jack et Ma

Les médias s'emparent de l'affaire, assiégeant le domicile de la mère de Joy, tandis que son père est en contact avec un avocat pour qu'aucun arrangement ne soit accepté avec le défenseur de Nick. Mais Bob Newsome refuse d'admettre l'existence de son petit-fils, fruit d'un viol. Leo, le nouveau mari de Nancy, devient l'ami de Jack, mais Joy souffre de rester encore enfermée chez sa mère et reproche à tous - famille, amies - de l'avoir oubliée après son rapt.
Elle accepte quand même de donner une interview pour la télé chez sa mère mais l'entretien se passe mal : elle avoue n'avoir jamais essayé d'organiser la fuite de Jack avant, voulant le garder auprès d'elle, et nie toute paternité à Nick.
Joy fait une tentative de suicide en avalant des calmants et est hospitalisée. Le Dr. Mittal, qui l'avait soignée lors de sa libération, suit comme psychothérapeute Jack, à qui Leo présente son chien, Seamus (l'enfant l'identifie comme le chiot qu'il espérait avoir à son anniversaire).   

Ma et Jack

Pour aider Ma à se rétablir rapidement, Jack demande à sa Grand-Ma, Nancy, de lui couper ses cheveux, qui lui donnait sa force (comme le mythique Samson). Et, alors qu'il joue au ballon avec son petit voisin, Aran, l'enfant voit revenir sa mère. Elle lui dit qu'il l'a sauvée comme elle l'a sauvé auparavant.

Ma

La vie peut reprendre. Mère et fils vont à la plage, au supermarché, à la patinoire, au fast-food. Puis, à la demande de Jack, une ultime fois à la "Chambre", mais il ne reconnaît plus l'endroit, vidée, et surtout dont la porte demeure désormais ouverte.

Ecrire sur Room de Lenny Abrahamson qui valut la statuette à Brie Larson est une manière de saluer la qualité de la prestation de la gagnante donc mais surtout le brio supérieur du film. C'est tout simplement une oeuvre magistrale et bouleversante qui vous retourne complètement après les deux heures qu'elle dure. 

Avec une histoire pareille, particulièrement inspirée à la scénariste, qui a adapté elle-même son roman, par le calvaire d'Elizabeth Fritzl, séquestrée et violée pendant 24 ans en Autriche et qui donna naissance à son fils durant sa captivité, on comprend ce qui a retenu l'attention des votants de l'Académie, mais encore fallait-il convertir ce matériel en un film digne de ce nom sans sombrer dans un spectacle glauque et racoleur.

Le réalisateur a su éviter éviter exemplairement tous les pièges qui se dressaient devant lui par la grâce d'un regard et la tenue de l'écriture de Emma Donoghue. L'exercice est d'autant plus impressionnant qu'il s'appuie sur le point de vue non pas de l'héroïne mais de son tout jeune enfant, et là encore, le résultat déjoue tout pathos malsain, toute mièvrerie complaisante, toute sensiblerie facile.

Room est pendant 48 minutes un huis-clos se déroulant entièrement dans l'espace exigu d'une cabane de jardin, la fameuse "Chambre" du titre, sans que le spectateur ne puisse la situer. Tout ce qu'on apprend au sujet de cet endroit et des circonstances qui y ont conduit Ma est raconté, de manière succincte, par la jeune femme à son fils : piégée sept ans auparavant par un certain Nick (nommé comme le "Méchant" ou le "Vieux" Nick), elle n'en est plus sortie depuis. Violée (sans que le mot ne soit jamais prononcé), elle a donné naissance deux ans après à Jack, et l'enfant n'a jamais connu d'autre lieu que cette "Chambre". De l'extérieur, il ne sait que ce qu'il voit (c'est-à-dire rien que le ciel) par la fenêtre au plafond et ce que diffuse un poste de télé, imaginant donc que dehors est en réalité une autre planète.

Lenny Abrahamson choisit de peu montrer Nick, au départ il n'est qu'une vague silhouette à travers les interstices des portes du placard où dort Jack, l'homme qui vient ravitailler Ma puis coucher avec elle. Lorsque son visage nous est révélé, il apparaît dans son effrayante banalité, non comme un monstre pervers mais un type ordinaire, fugacement violent, mais ne reconnaissant pas du tout l'horreur qu'il inflige. Plus tard, quand il sortira l'enfant, qu'il croit mort, enroulé dans un tapis, il sera plus embarrassé qu'ému, et quand le garçon lui échappe, s'il le rattrape, il le laisse filer dès qu'un passant avec son chien s'étonne de la situation.

Le cinéaste préfère donc à chaque fois, plutôt que l'emphase, traiter les étapes de cette histoire de la manière la plus délicate possible. Et c'est ce qui surprend mais aussi trouble et convainc le plus : l'extrême douceur appliquée pour un récit aussi sombre. Le film bascule alors dans une poésie inattendue, parfois en une image (Jack observant la fenêtre de la "Chambre" puis découvrant le ciel/les arbres/les maisons/Les gens une fois dehors, considérant la ville depuis sa chambre d'hôpital - paysage vertigineux, immense, effrayant d'une ville entière), parfois en une scène (Ma serrant son fils contre elle pour se frayer un chemin jusqu'à la maison de sa mère encerclée par une nuée de journalistes, Nancy (formidable Joan Allen - lorsqu'elle entend l'enfant lui dire qu'il l'aime, je défie quiconque de ne pas avoir la chair de poule) coupant les cheveux de son petit-fils, Jack jouant au ballon avec Aran). 

Ces nuances permettent aussi d'apprécier la glaçante cruauté de la condition du tandem, hier enfermé dans un réduit, aujourd'hui contraint de rester dans la maison des Newsome ; hier sans aucun interlocuteur, aujourd'hui devant répondre aux questions pernicieuses d'une journaliste trop attentionnée pour être compatir et comprendre ; hier face à un geôlier sans remords ni états d'âme, aujourd'hui face à un grand-père ne supportant pas de regarder cet enfant fruit d'un viol (on pourra d'ailleurs un peu regretter, mais c'est le seul bémol du film, que le scénario ne creuse pas davantage ce malaise du personnage magnifiquement joué par William H. Macy).
   
Le lien extraordinaire qui unit cette mère à son enfant, et l'étude pudique mais complète des conséquences de leur liberté, fait de Room un miracle permanent : jamais ennuyé, à la fois grave et lumineux, on est saisi par la justesse du ton, le soin apporté à chaque détail, la capacité à capter gestes, regards, voix, lumières (la photo de Danny Cohen est fantastique), sons (le design sonore du film est absolument remarquable, accompagné par la musique superbe de Stephen Rennicks). Un travail d'équilibriste bluffant.

La seconde partie est sans doute plus convenue, mais pas moins bien développée, et ne sombre pas là non plus dans le déroulement de figures classiques : l'emballement médiatique est très contenue puisque Abrahamson ne montre pas les caméras faisant le pied de grue devant la maison des Newsome. Même la scène de l'interview est rapide, et repose plus sur les silences, les mots mal lâchées, le malaise diffus, que sur une sorte de démonstration. Le film rebondit sans jamais perdre son minimalisme, c'est à peine si on se rend compte en effet du mouvement de ses rouages, même quand un moment particulièrement périlleux comme la tentative de suicide de Ma survient (la caméra survole le corps de Joy, saisit l'effroi de Jack, l'arrivée épouvantée de Nancy et Leo - ce dernier est impeccablement joué par Tom McManus). 

Et Brie Larson dans tout ça, donc ? Elle est sensationnelle. Tout ce qu'elle laissait deviner, déjà très haut, dans States of Grace (Destin Daniel Cretton, 2013), est ici confirmé : elle n'a vraiment pas volé son sacre. Jamais, elle non plus, elle ne surjoue, ne fait de numéro, de "performance", son interprétation est tout en retenue, bouillonnante mais contrôlée, au bord du gouffre mais sans grands effets. Quelle intensité dans cette sobriété ! 

Et puis il y a ce gamin incroyable, Jacob Tremblay : juger la prestation d'un enfant est toujours difficile car comment distinguer ce qui relève du jeu instinctif de la composition, surtout si jeune ? Quoiqu'il en soit, il est bouleversant sans jamais être caricatural, sa voix off qui commente toute l'histoire est superbement utilisée et il lui donne des intonations d'une finesse sidérante, tout comme il est d'une expressivité millimétrée dès que la caméra le filme. 

Quel film ! Quelle émotion ! Respect. Bravo.

DEATH OR GLORY #1, de Rick Remender et Bengal


Il y a des previews de comics qui vous tapent immédiatement dans l'oeil. Mais, comme une bande-annonce ne garantit pas la réussite d'un film tout entier, il faut savoir être prudent, surtout quand la promesse comporte des ingrédients alléchants - ici, une héroïne, des poursuites autos : d'une certaine manière, on est proche de ce que vendait le surestimé Baby Driver d'Edgar Wright. Alors Rick Remender et Bengal (pour la première fois au volant d'une série US avec un scénariste aussi côté) allaient-ils nous emballer avec leur road trip ? Réponse avec ce numéro 1 de Death or Glory, riche de 40 pages !


Glory Owen veille sur son père, atteint d'un cancer pour lequel elle n'a pas davantage que lui les moyens financiers pour payer les soins médicaux. Aussi décide-t-elle de s'engager dans une opération risquée, dont elle sait que Red Owen la désapprouverait, mais parce qu'elle a la conviction que c'est à son tour de veiller sur lui.


Le plan de Glory passe par une customisation de sa voiture et l'enregistrement sur un dictaphone de ce qu'elle a l'intention de faire, et pourquoi, si cela venait à mal tourner. Elle remet ce dictaphone à son amie Sandy, barmaid au "Rowdy Rooster" où elle trouve aussi Winston à qui elle demande de veiller sur Red en son absence.


Avant de partir, Glory apprend par Sandy que son ex-mari, Toby, cherche à la contacter depuis plusieurs jours - aucun problème, répond-elle : elle a l'intention de lui adresser un message très clair. En vérité, la jeune femme sait que son ancien conjoint est mêlé à un deal de drogue important avec Kobra Joe et, pour obtenir la came, il charge deux policiers ripoux, Virgil et Darren, de livrer une mallette d'argent à son interlocuteur.


Alors qu'ils quittent la propriété de Toby, Virgil se dispute avec Darren qui souhaiterait doubler Toby en gardant l'argent pour eux. Mais leur échange est interrompu quand une voiture leur fait un tête-à-queue puis cherche à provoquer leur sortie de route. Leur agresseur n'est autre que Glory, casquée pour assurer son anonymat.
  

Quand elle a réussi à stopper les deux flics, sous la menace d'un pistolet, elle arrache la mallette des mains de Darren et retourne à sa voiture. Mais Virgil en profite alors pour lui tirer dans le dos. Heureusement, elle porte une protection sous sa combinaison et n'est pas blessée. Mais elle est cependant obligée de fuir à pied en direction d'un hangar proche.


Glory y est surprise par un troisième homme qui s'apprête à la tuer avec un pistolet relié à une bonbonne de nitrogène liquide, responsable quelques jours auparavant de plusieurs meurtres dans un dinner. Elle se débat suffisamment pour retourner l'arme contre lui mais la mallette et les billets à l'intérieur sont alors glacés.
  

Virgil s'approche et tire à nouveau dans la direction de Glory qui, ayant perdu son casque, est identifiée par le policier. Elle parvient à le semer en prenant le volant d'un camion garé pas loin et s'éloigne à vive allure.  

Mais lorsque des coups sourds retentissent depuis l'arrière du véhicule, elle sursaute et s'arrête. Son pistolet en main, elle va ouvrir le chargement du camion et découvre, horrifiée, des migrants à bord, demandant son aide...

La première qualité qui saute aux yeux est le rythme, effréné, de ces quarante pages. La situation est rapidement posée, après un prologue intriguant (un mystérieux tueur commet un massacre dans un snack après avoir passé une extravagante commande juste avant la fermeture), puis les scènes s'enchaînent pour culminer dans une longue et jubilatoire course-poursuite assortie d'un braquage foireux, et un dénouement sidérant.

La volonté de Rick Remender est claire : ne pas nous laisser souffler, juste nous livrer les informations nécessaires à la compréhension de ce qui se passe. Mais, si le divertissement est solidement assuré, Death or Glory n'est pas qu'une production futile destinée à nous donner ce qu'elle nous promet. Encore une fois, on est saisi par le thème qui parcourt cette série et qui semble actuellement travailler plusieurs auteurs, chacun à leur façon, sans concertation : il s'agit de la famille et plus précisément de la paternité ou de la filiation, en tout cas du rapport particulier qui unit un parent à son enfant et vice-versa (voir Doctor Star... de Lemire, Captain America de Waid, et bientôt je vous parlerai aussi de la nouvelle version d'Avengers par Aaron).

Ce qui distingue sans doute Remender de ses collègues par rapport à ce thème est que, chez lui, c'est une véritable obsession, la clé de voûte de la majorité de ses oeuvres aussi bien indépendantes que pour les majors. Dans Uncanny X-Force puis Uncanny Avengers, puis Black Science, Low, et avant tout cela dans Fear Agent, il est toujours question d'enfants et de parents, de leurs relations difficiles, des fautes dont ils héritent, des événements avec lesquels ils doivent composer, avec une nette dominante pour la notion de sacrifice (pour le bien de sa descendance, même si cela n'est pas toujours compris par l'intéressée).

Glory Owen est la dernière version en date de ces histoires de passation. Comme dans Low, c'est une héroïne qui fait des choix discutables et qu'elle paie rapidement cher, mais auxquels elle va devoir faire rapidement face. Le programme de la série est donc prometteur quand on compte tout ce que la jeune femme laisse derrière elle à la fin de ce premier épisode - un mari dangereux, des flics corrompus, un tueur cinglé, un père agonisant... En fait Glory gagne notre sympathie moins pour ce qu'elle décide de faire (elle fait de mauvais choix) que pour les raisons pour lesquels elle fait ce qu'elle fait (tenter de sauver son père en lui fournissant des soins) et parce qu'elle est seule.

Bengal a tenté tant bien que mal de creuser son trou aux Etats-Unis ces dernières années en acceptant du work for hire pour les "Big Two" (Marvel et surtout DC - par exemple en fill-in artist sur Batgirl version "New 52"). Mais curieusement, il n'a pas réussi à percer alors qu'il tenait les délais et que son talent charmait le public et les editors. Une injustice.

Par ailleurs, son envie de travailler avec Remender remontait à plusieurs années et était réciproque, mais tardait à se concrétiser à cause des nombreux titres animés par le scénariste (qui, chez Image Comics depuis son départ de Marvel, produit comme jamais). La faute aussi peut-être à la désillusion de l'auteur connue avec Paul Renaud (leur série Devolution a tourné court et a été finalement réalisée par un autre dessinateur, sans connaître le retentissement espéré)...

Mais tout vient à point à qui sait attendre et Death or Glory devait être ce qui scellerait leur partenariat tant la série apparaît taillée sur mesure pour Bengal. Il coche toutes les cases requises pour accomplir ce que le titre réclamait : savoir représenter des voitures, une héroïne (dont les mensurations sont réalistes), composer des décors (majoritairement extérieurs et naturels), rendre les personnages expressifs, le découpage nerveux mais lisible. L'artiste s'occupe, pour maîtriser tout le processus visuel, du dessin, de l'encrage et de la mise en couleurs : ce qu'on voit est donc à 100% de sa main et le résultat est dynamique, vivant, très abouti. Le plaisir pris par Bengal est communicatif et ajoute une légèreté bienvenue à l'intrigue (on sait que Remender est plutôt un scénariste attiré par les ambiances sombres et violentes, on le redécouvre plus trépidant et ludique).

Comme je le disais en ouverture, il faut se méfier des pages mises à disposition des lecteurs pour les inciter à se jeter sur un comic-book, mais quand on atteint un tel taux de satisfaction à l'arrivée (l'épisode bénéficie déjà d'un deuxième tirage, une semaine après sa sortie), alors il garantit un développement très alléchant, solide, durable (Bengal aurait déjà achevé seize épisodes !). Pas de doute, on reparlera de Glory Owen.

lundi 7 mai 2018

THE TROUBLE WITH BLISS, de Michael Knowles


Si vous n'aviez pas déjà retenu son nom il y a deux ans quand elle a reçu l'Oscar de la meilleure actrice (pour Room, de Lenny Abrahamson), alors il y a fort à parier que l'an prochain, avec la sortie des films Captain Marvel et Avengers 4, Brie Larson ne soit plus une inconnue, une fois qu'elle aura intégré le MCU. En attendant, révisez un peu la filmo de cette jeune femme de 29 ans, déjà fournie et variée comme en témoigne sa prestation dans ce The Trouble with Bliss, tourné il y a six ans.


 Morris Bliss et Stephanie Jouseski (Michael C. Hall et Brie Larson)

Morris Bliss, 35 ans, sans emploi, rencontre Stephanie Jouseski, 18 ans, chez un disquaire où il cherchait un cadeau d'anniversaire pour son père, Seymour, chez lequel il vit. Aussitôt, elle l'attire dans un recoin de la boutique et l'embrasse fougueusement puis ils montent dans sa chambre (à lui) pour y faire l'amour. Une épiphanie pour Morris.

Morris et Stephanie

Mais en apprenant le nom de famille de la jeune femme, il comprend qu'elle est la fille d'un de ses anciens camarades de lycée, Steve, avec qui il fit les quatre cents coups, et mesure l'étendue des ennuis dans lesquels il vient de se fourrer si jamais cela vient à la connaissance du père de Stephanie. Une inconséquence de plus pour lui auquel Seymour reproche de ne pas envisager sérieusement son avenir et qu'il menace de lui couper les vivres.

George et Morris (Chris Messina et Michael C. Hall)

Morris affranchit son ami George, un gentil loser mythomane, de sa situation, avant de croiser par hasard, devant un immeuble qu'il est chargé de réhabiliter, Steve Jouseski ! En lui faisant visiter le chantier, ils tombent sur trois squatteurs devant lesquels ils doivent battre en retraite. Culpabilisant trop pour lui refuser quoi que ce soit, Morris promet à Steve de l'aider à se débarrasser de ces intrus.

Andrea et Morris (Lucy Liu et Michael C. Hall)

En attendant, Morris fait la connaissance d'une de ses voisines, la séduisante Andrea, qui lui propose un job - tester des aliments - et lui confie sa condition d'épouse délaissée, en le draguant ouvertement. Comme si cela ne suffisait pas, Sephanie informe Morris qu'elle veut le présenter à ses parents pour les convaincre de le laisser l'accompagner au bal de promo. Il hésite, prétextant leur différence d'âge, mais elle le rassure en lui expliquant qu'elle ne compte pas s'installer avec lui, ayant d'autres projets.


Steven Jouseski et Morris (Brad William Henke et Michael C. Hall)

Comme convenu, Morris et Steve délogent les squatteurs, parmi lesquels se trouvent Hattie... Qu s'avère être la propriétaire de l'immeuble où habitent Morris et son père, trompant son ennui de bourgeoise dans ce genre de jeu de rôles. Elle croise en rentrant chez elle George, venu voir Morris, et c'est le coup de foudre. 

Andrea, Morris et Steve

Morris attend Stephanie devant un salon de cigares quand en sort Steve et s'en approche Andrea, suivie de son mari. Contre toute attente, encore une fois, ce dernier remercie Morris pour, en ayant failli coucher avec son épouse, il lui a rappelé qu'il devait mieux la considérer. Steve est sidéré mais pas au bout de ses surprises car sa fille arrive ensuite, mécontente d'avoir vu Andrea intime avec Morris. Ce dernier est invité à dîner chez les Jouseski où, lui dit Steve, il pourra rencontrer le cavalier de Stephanie pour son bal de promo.


Stephanie

Le soir venu, Stephanie attend Morris devant chez lui et ils conviennent d'en rester là, constatant l'absurdité de la situation en vue du dîner et de la nature de leur relation, sans réel avenir. Il retrouve George dans un bar où ce dernier lui présente Hattie, qui l'a introduit auprès de son riche père pour lequel ils vont gérer son business dans le Montana (en relation avec les trafics d'un cartel sud-américain, ajoute-t-il). Steve surgit sur ces entrefaites et casse la figure à Morris dont il a appris la liaison avec sa fille par la bouche de celle-ci.  

Morris et son père, Seymour (Michael C. Hall et Peter Fonda)

Le lendemain, George et Hattie quittent la ville et Morris, orienté par son ami, apprend dans le journal la tentative d'un coup d'état d'un pays sud-américain, financée par le cartel de son beau-père ! Il rejoint ensuite son père à qui il remet son cadeau d'anniversaire, qui l'émeut particulièrement - un disque vinyle qu'il écoutait souvent avec sa défunte épouse, d'origine grecque. La Grèce inspire Morris et il décide d'y aller pour revoir sa tante. Un voyage pour marquer un vrai nouveau départ dans sa vie après les péripéties déterminantes de ces derniers jours...

Production indépendante, le film de Michael Knowles ne cherche pas à dissimuler le manque de moyens financiers avec lesquels il a été tournés, mais ne sombre jamais dans la facilité de son registre en voulant d'abord divertir, amuser. Et il le fait plutôt bien, malgré quelques faiblesses et maladresses.

Avec le cinéaste, Douglas Light a adapté son propre roman, East fifth Bliss, qui se concentre sur la relation incongrue entre Morris et Stephanie. Leur romance démarre au quart de tour, à l'initiative de la jeune femme, dont la vivacité et la franchise dynamitent la torpeur existentiel de ce gentil paumé qu'est Morris, trentenaire sans emploi qui est retourné vivre sous le même toit que son père, veuf, dans un modeste appartement (à moins qu'il ne l'ait jamais quitté). Il vit comme un adolescent apathique, demandant de "l'argent de poche" à son paternel "pour faire les courses" - en vérité pour boire quelques coups au bar et se nourrir de pizzas en traînant dehors.

L'action se situe donc souvent à l'extérieur, mais sans être filmé "à l'arrache" : Knowles saisit le temps dans ce cadre urbain avec subtilité, le quotidien d'un glandeur qui rebondit de rencontres en rencontres, ici avec son pote George (un mythomane attachant), là Steve connu au lycée... Et qui s'avère être le père de Stephanie ! Lorsqu'il rentre chez son père, Morris doit composer avec une voisine aguicheuse, mais qui se révélera complètement tordue sentimentalement (se servant de lui pour rendre son mari jaloux et attentionné), et Seymour, son père, qui lui conseille, gentiment d'abord puis plus fermement (mais sans plus de résultat) de se fixer un objectif, de devenir responsable, sinon fini "l'argent de poche".

Michael C. Hall compose ce personnage errant, éberlué, de manière touchante : il n'a aucune prise sur les événements, les laissant le porter, ou les subissant, alternativement, mais on compatit pour lui. Au centre du dispositif narratif, il ne suffit pas à toujours justifier la présence et le concours bien providentiel de certains seconds rôles, en particulier la romance de George et Hattie (fausse squatteuse, vraie fille à papa), uniquement pensée pour caser ces deux personnages (malgré tout aimablement campés par le très drôle Chris Messina, dans une incroyable dégaine, et la bombesque Sarah Shahi).

Lucy Liu ne force pas non plus son talent en héritant encore d'un rôle de croqueuse d'hommes, comme elle en a souvent jouée depuis ses débuts dans la série Ally McBeal. En revanche, Brad William Henke est excellent en père dupé et copain du héros, tout à sa joie de renouer avec la camaraderie du lycée.

Mais la distribution bénéficie surtout de la présence de Brie Larson, principale cause du trouble de Bliss : comme son rôle l'exige, elle est pétaradante et sexy, avec un naturel irrésistible. A chacune de ses scènes, elle pique la vedette à son partenaire avec une aisance insolente et un charme redoutable, dans un registre qui rappelle celui d'une Shirley MacLaine. Knowles a eu le nez creux en la choisissant, et depuis elle n'a fait que confirmer ses brillants débuts (sa vraie révélation aura lieu dans States of Grace, un an plus tard).

Le film ressemble au motif récurrent qu'il utilise et où on voit Morris, à la fin de chacune de ses journées bien animées, se mettre au lit, ahuri, se déshabillant davantage chaque fois. Cet épluchage correspond à sa transformation de vieil ado en homme prêt à prendre un nouveau et vrai départ dans la vie. Et le spectateur en a été finalement le témoin amusé.