samedi 28 avril 2018

SPIDER-MAN : HOMECOMING, de Jon Watts


J'aurai bien aimé vous parler de Avengers : Infinity War, mais je ne l'ai pas encore vu (il n'est pas encore programmé par chez moi, mais j'espère que ça ne devrait plus tarder). Lot de consolation : une entrée consacrée à Spider-Man : Homecoming, sorti l'an dernier, que j'avais zappé lors de son exploitation en salles, et qui officialisait, après son apparition dans Captain America III : Civil War, l'intégration du Tisseur dans le MCU. Un retour aux sources (dixit le titre original) convaincant.

 Adrian Toomes/le Vautour (Michael Keaton)

Adrian Toomes a passé un gros contrat avec la Mairie pour nettoyer New York après le combat qui a opposé les Avengers à Loki et les Chitauri (cf. Avengers, 2012). Mais les opérations sont reprises en main par la société "Damage Control", une filiale de Stark Industries. Toomes est obligé de se retirer, non sans avoir subtilisé du matériel extra-terrestre avec ses ouvriers afin de le vendre sur le marché noir. 

Peter Parker (Tom Holland)

Huit ans après. Après avoir participé aux côtés de Iron Man et ses partisans à la "guerre civile" contre Captain America et ses amis, Peter Parker alias Spider-Man reçoit en cadeau, pour service rendu, le costume amélioré qu'a conçu pour lui Tony Stark, qui lui promet par ailleurs de le rappeler à l'occasion. Pour rester disponible, Peter quitte l'équipe de Décathlon académique et lutte contre les malfrats de son quartier, restant en contact avec "Happy" Hogan, le bras droit de Stark.

Peter Parker/Spider-Man (Tom Holland)

Une nuit, en patrouille, il surprend ainsi des gangsters en train de vendre des armes extra-terrestres à un certain Davis et tente de les arrêter. Mais en les poursuivant, Spider-Man est surpris par un homme masqué équipé d'ailes mécaniques qui l'écarte. En rentrant chez lui discrètement, il oublie qu'il avait donné rendez-vous à son ami Ned Leeds qui le surprend en costume et découvre donc sa double identité - mais promet de garder le secret. Ensemble, ils examinent une des armes que le Tisseur a pu récupérer. En suivant la signature énergétique de l'arme, Schultz, acolyte de Toomes, remonte jusqu'au lycée de Midtown où étudie Peter, qui réussit à coller un traceur au malfrat. La nuit venue, il peut ainsi le pister jusqu'au repaire de Toomes dans le Maryland qu'il identifie comme l'homme ailé qui l'a attaqué précédemment. 
  
Spider-Man

Contre l'avis de Ned, Peter désactive la balise de son costume, grâce à laquelle Hogan peut le localiser, et en déverrouille toutes les fonctionnalités avancées pour espérer vaincre le Vautour. Il tente ainsi le vilain de voler des armes dans un camion de "Damage Control" mais échoue à maîtriser son adversaire. En revanche, dans sa fuite, celui-ci a perdu un noyau semblable à celui qui alimente l'arme trouvé par Spider-Man, qui comprend alors que cet élément est explosif - ce qui compromet mortellement Ned (qui a conservé le premier noyau).

Le Vautour

Spider-Man se précipite au Décathlon académique mais les épreuves sont déjà terminées et les vainqueurs (ses camarades de classe) visitent le Washington Monument. C'est en parvenant au sommet en ascenseur que le noyau de Ned explose en tombant de sa veste. Spider-Man sauve ses amis in extremis. De retour à New York, Peter Parker retrouve Davis, l'acheteur de la première transaction qu'il a surprise, et celui-ci lui avoue que Toomes va faire affaire avec un certain McGargan sur le ferry de Staten Island. En tentant de faire échouer la transaction, Spider-Man est piégé par le Vautour et perd le contrôle de la situation, ne devant son salut (et celui des passagers) qu'à l'intervention d'Iron Man. Conséquence : Stark lui confisque le costume.  

Ned Leeds et Peter Parker (Jacob Batalon et Tom Holland)

Bon gré mal gré, Peter reprend sa vie de lycéen et invite Liz à être son cavalier au bal de promo. En allant la chercher chez elle, il découvre, sidéré, que son père n'est autre que Toomes, qui, ensuite, en les conduisant à la fête, déduit que Parker est Spider-Man et le menace discrètement de ne plus se mêler de son business. Mais Peter, mal à l'aise, disparaît de la soirée pour suivre Toomes et apprend qu'il va détourner un avion-cargo de Stark Industries.

Spider-Man vs. le Vautour

Revêtant son premier costume, artisanal et aux gadgets réduits, Spider-Man poursuit le Vautour dans les airs et l'affronte jusqu'à provoquer le crash de l'avion-cargo sur la plage de Coney Island. Au bout d'une dernière bagarre, il vient à bout de son ennemi et le livre aux autorités.

"Happy" Hogan, Tony Stark et Peter Parker (Jon Favreau, Robert Downey Jr. et Tom Holland)

Son père attendant son procès, Liz et sa mère quittent New York pour l'Oregon. Stark, impressionné, a révisé son jugement et offre à Peter un nouveau costume et une place au sein des Avengers. Mais le garçon préfère décliner et continuer à se perfectionner à se consacrant à son quartier. 

May Parker (Marisa Tomei)

En rentrant chez lui, il trouve pourtant sur son lit un paquet livré par Stark avec son costume et l'enfile. C'est alors que sa tante, May Parker, le surprend et découvre qu'il est Spider-Man !

Deux scènes supplémentaires interviennent durant le générique de fin :

- 1/ Adrian Toomes retrouve en prison McGargan qui lui propose de faire tuer Spider-Man car il connaîtrait sa véritable identité. Mais l'ex-Vautour refuse, préférant sans doute se réserver le privilège de se venger.

- 2/ Dans une vidéo éducative, Captain America vante les bienfaits de la ténacité et de patience au public avant de s'interrompre pour demander au réalisateur combien de messages comme celui-ci il doit tourner.

Avant que Disney-Marvel n'acquiert récemment Fox studios et donc récupère les droits d'exploitation cinématographiques de plusieurs de ses personnages (X-Men, Fantastic Four), le cas de Spider-Man était une véritable épine dans le pied du géant du divertissement. Comment se passer d'un de leurs héros les plus populaires plus longtemps ? C'est que le détenteur du Tisseur pour le grand écran était un autre géant des médias, Sony, peu disposé à vendre la poule aux oeufs d'or.

Finalement, un accord fut trouvé pour une sorte de prêt qui permettait à Spider-Man d'intégrer le Marvel Cinematic Universe en partageant les bénéfices des films entre Disney-Marvel et Sony. Le personnage fut d'abord injecté dans l'intrigue de Captain America III : Civil War, d'une manière un peu forcée (comme s'il avait toujours été prêt au service mais sans être appelé à participer aux "festivités", sans rappel de ses origines qui plus est). Mais finalement l'impact fut positif car l'intervention du Tisseur dans l'histoire marqua les esprits et annonçait de futures productions.

Le perdant dans cette affaire fut Andrew Garfield, qui endossa le costume dans les deux films (honnêtes) de Marc Webb (également éjecté, depuis revenu à un cinéma plus modeste). La volonté de Disney-Marvel étant de revenir à un héros plus jeune, adolescent, pour cibler un public du même âge et coller aux comics originaux (et à la version "Ultimate" de Brian Michael Bendis et Sara Pichelli, remerciés au générique). Là encore, pourtant, ce pari est gagnant car Tom Holland, le successeur de Tobey Maguire et Garfield, compose un Peter Parker/Spider-Man idéal, à la fois vanneur, courageux, ingénieux, et pugnace, assurant certaines de ses cascades (il a une formation de gymnaste et de danseur) : il apporte une fraîcheur indéniable, loin de l'air de cocker horripilant de Maguire, et plus candide et juvénile que Garfield.

Le réalisateur Jon Watts, qui a également co-écrit le scénario (avec pas moins de cinq collaborateurs : Jonathan Goldstein, John Francis Dailey, Christopher Ford, Chris McKenna, Erik Sommers) a fait des choix narratifs et filmiques au diapason de ce casting, en n'hésitant pas à miser sur la culture du public qui a connu déjà deux incarnations et autant d'origin stories du personnage en 15 ans ! Ainsi il ne fait qu'évoquer les circonstances dans lesquelles Peter a acquis ses pouvoirs, dans un dialogue bref, et supprime toute allusion à des seconds rôles familiers comme Gwen Stacy, son père, Mary-Jane Watson (quoique le personnage incarné par Zendaya Coleman suscite une certaine confusion en étant appelé "M.J", mais c'est si peu développé, et si pauvrement joué par une comédienne sans talent, qu'on le remarque à peine), J. Jonah Jameson et le "Daily Bugle" (Peter Parker ne travaille pas pour payer ses études comme photographe). Un coup de balai salvateur.

Parfois, ce dépoussiérage fonctionne merveilleusement et dynamise le film en se recentrant sur son héros, son ennemi (Michael Keaton est épatant en Vautour, un méchant aux motivations originales, passé du "côté obscur" par la faute de Stark Industries qui a mis son affaire sur la paille), ses alliés (Iron Man apparaît dans un rôle de mentor équivoque, mais Robert Downey Jr. a la bonne idée de rester sobre - même si, ça reste le point le plus discutable du projet, Spider-Man devient du coup la créature de Stark, qui lui a fabriqué un costume, le parraine comme futur Avenger...). Parfois aussi, ça coince car les intentions marketing sont un peu trop voyantes (Flash Thompson est interprété par Tony Revolori, qui était le groom Zero dans The Grand Budapest Hotel, et qui n'a donc plus rien du personnage des comics, véritable brute envers Parker). Et certains s'émeuvent du rajeunissement sexy de tante May (même si Marisa Tomei a 54 ans, elle affiche une beauté incroyable et donne un sacré coup de fouet à son rôle)...

Toutefois, il serait déplacé de faire la fine bouche devant le programme offert car le film est redoutablement efficace et ses 135 minutes filent à un train d'enfer, avec un récit trépidant, très équilibré entre la part accordé à la vie quotidienne des personnages et l'action spectaculaire, qui compte quelques scènes mémorables. Tout concourt à rendre justice au personnage, avec le savoir-faire des studios Marvel, sanctionné par un succès mérité. Et puis, qui résisterait à la délicate attention du compositeur Michael Giacchino qui a réussi à glisser, en le réorchestrant, le thème musical du dessin animé des années 70 dans le générique du début ? 

vendredi 27 avril 2018

OLD MAN HAWKEYE #4, de Ethan Sacks et Marco Checchetto


Arrivée à son premier tiers, la série écrite par Ethan Sacks, révèle sa vraie nature et se pose, à sa manière, comme une concurrente au Mister Miracle de Tom King et Mitch Gerads chez DC, avec lequel elle partage le même nombre d'épisodes (douze). Mais là où les aventures de Scott Free se jouent sur un niveau mental, l'épopée de Clint Barton se distingue par son aspect physique et terminal, à l'image du dessin de Marco Checchetto. Old Man Hawkeye est bien, à mon sens, ce que Marvel produit actuellement de mieux, de plus puissant, et de plus poignant.


Kree Haven. Abe Jenkins travaille dans une usine de Doombots (les répliques robotiques du Dr. Doom), méprisé par ses collègues - qui se souviennent vaguement qu'il a appartenu au groupe de super-vilains repentis des Thunderbolts (première génération) sous les identités successives de Beetle et Mach-X. Il est vieux, en piteuse condition physique, incapable même d'achever la rédaction d'une lettre pour Melissa Gold alias Songbird, son ancienne complice. C'est alors que surgit Clint Barton qui le provoque en duel.
  

A ce moment précis, Hawkeye est dans la ligne de mire du marshall Bullseye. Mais il est distrait par les trois enfants de Kraven le chasseur qui le traquent depuis qu'il s'est soustrait à l'autorité de Crâne Rouge. Le tueur se débarrasse d'eux, non sans être blessé, mais en perdant de vue Barton.


Au Mémorial de Korath, Clint se souvient, quarante-cinq auparavant, avoir battu le rappel des Thunderbolts en compagnie de Back Widow pour contrer l'attaque des super-vilains. Elle doutait de leur loyauté, pas lui - elle avait raison. Beetle arrive mais avant d'engager le combat veut expliquer à Hawkeye que s'il l'a trahi, c'était par amour pour Songbird, pour que Crâne Rouge l'épargne.


Les deux hommes s'affrontent et leur combat est disputé. Barton est dominé mais réussit in extremis à piéger Jenkins avant de l'achever au corps-à-corps. Il trouve sur lui la lettre écrite à l'attention de Melissa Gold - sans savoir s'il lui en a envoyée une copie.


Cependant, les Venom trouvent Blink au Murderworld d'Arcade. Mais elle refuse de leur donner la position de Hawkeye et se suicide. Toutefois un des symbiotes a le temps en recueillant son dernier souffle d'intercepter son ultime vision et sait où se trouve l'archer...

Comme je le disais en ouverture, à ce point du récit, le véritable thème de Old Man Hawkeye se révèle et nuance notre sentiment. Il ne s'agit effectivement pas tant d'une histoire de vengeance, comme pouvait le faire croire le plan suivi par Clint Barton contre les Thunderbolts : il est surtout question de confiance et de trahison, donc de ce qui provoque cette vengeance.

Ethan Sacks n'est pas du genre à souligner son propos par de longs flash-backs (même si dans un des prochains épisodes, on aura droit à un retour en arrière éclairant comment la guerre entre super-vilains et héros a décimé ces derniers). En jouant sur les mots, il ne nous a offerts que quelques flashes, des visions de ce passé terrible, mais à peine de quoi, en vérité, savoir ce qui s'est produit. Tout ce qu'on sait, c'est que Clint Barton va perdre la vue, qu'il mène son expédition punitive en urgence avant d'être aveugle, et qu'il a dressé une kill list.

Dans ce quatrième chapitre, encore une fois, le scénariste ne nous en dit guère plus mais en lisant bien chaque mot, en interprétant bien chaque image de l'unique flash-back, il y est question de confiance. Et en recoupant cela à la situation présente, on déduit facilement que cette confiance a été trahie, et que cette trahison est à la source de la mission que s'est fixé Hawkeye.

Barton ne part pas en guerre contre l'autorité qui régit ce monde futuriste, une sorte d'opération commando suicide, qui viserait Crâne Rouge, le leader. Non, il cible quelques personnes en particulier qu'il juge responsable des gens qu'il aimait, et principalement de Black Widow. Sacks fait le choix du couple originel formé par Hawkeye et Black Widow à celui, plus récemment établi, entre Black Widow et Bucky Barnes/Winter Soldier - ce faisant, il revient aux bases des comics puisque, quand ces personnages sont apparus dans les pages des revues Marvel, il s'agissait de deux criminels (une espionne russe et son homme de main-amant) contre Iron Man. On pourra discuter du rétablissement de l'union amoureuse entre Barton et Natasha Romanov (alors qu'elle a été plus longtemps en couple avec Bucky), mais cette option reste valide.

Après avoir vaincu Atlas, Hawkeye défie Beetle/Mach-X. La série ne se limitera certainement pas, alors qu'il reste encore huit épisodes, à enchaîner les combats entre l'archer et les anciens Thunderbolts, mais grâce à Marco Checchetto, ces empoignades, entre adversaires qui doivent bien avoir entre soixante et soixante-dix ans, restent palpitantes, formidablement chorégraphiées.

Le dessinateur traduit parfaitement le fait que les cibles de Barton ne sont pas résignées à l'idée de se faire liquider rapidement, et de façon très nuancée, on observe que l'archer a des difficultés déjà croissantes à éliminer ses ennemis (ici, il manque un tir à l'arc a priori anodin). L'issue de la bagarre a quelque chose de brouillon, sale, aigre. Elle se joue au corps-à-corps, et révèle chez Hawkeye un manque total de pitié, une volonté d'en finir peu importe la manière. L'inspiration d'Impitoyable de Clint Eastwood (déjà cité par Millar dans Old Man Logan) est manifeste : comme William Munny, tuer n'a rien de noble, c'est une tâche pénible, cruelle, déshumanisante.

Mais, ce qui diffère avec le "match" contre Atlas dans l'épisode précédent, c'est aussi la raison pour laquelle donc Abe Jenkins a trahit Barton il y a 45 ans. Et là, ce post-western super-héroïque se nuance d'une teinte sentimentale étonnante, qui suscite presque notre indulgence. En même temps qu'elle révèle une des prochaines éventuelles cibles de Hawkeye en la personne de Melissa Gold/Songbird (pourtant certainement une des Thunderbolts dont la conversion positive a été la plus sincère - même dans le run de Warrens Ellis, elle était le membre le plus réticent à réintégrer l'équipe alors aux ordres de Norman Osborn pour traquer les super-héros refusant d'être recensés durant Civil War).

Enfin, Sacks et Checchetto glissent une séquence effrayante avec les Venom, toujours sur la piste de l'archer, comme le marshall Bullseye (qui, pour ne plus prendre les appels de Crâne Rouge, a désormais sa tête mise à prix). De manière sarcastique et sinistre, l'intrigue est donc celle d'un justicier pistant des traîtres sans se douter qu'il est lui-même traqué par des monstres et un tueur. Tout cela donne au récit des allures de poudrière et promet à un moment ou un autre (dans le cas des Venom, le #5 pourrait être décisif, si on en croit la couverture du prochain épisode) des explications musclées...

Old Man Hawkeye est un coup de maître : une ambiance intense, un récit oppressant et poignant, des personnages forts, une montée en puissance maîtrisée, un graphisme puissant. En dehors des relaunchs et des changements de statu quo actuels chez Marvel, cette production tire tous les avantages de son autonomie.

jeudi 26 avril 2018

THE TERRIFICS #3, de Jeff Lemire et Joe Bennett


Autant le dire d'entrée, ce troisième épisode de The Terrifics laisse un goût amer, un sentiment de bâclage, qui risque bien de poser des problèmes pour l'avenir de la série -et de ligne The New Age of Heroes, dont le principe repose quand même sur la mise en avant de ses dessinateurs. Un principe attractif quand on observe les prestigieux noms qui y sont attachés pour les premiers numéros de chaque titre mais qui, très vite, en vérité, sente l'arnaque... Mais tous les torts ne sont pas que de ce côté.


Mr. Terrific annonce à Plastic Man, Metamorpho et Phantom Girl qu'à suite de leur séjour dans le Dark Multiverse ils sont désormais dans l'impossibilité de se séparer à plus d'un mile les uns des autres. Sinon cela leur causerait à chacun des dommages et mettrait en danger leurs proches.


Sapphire Stagg convainc son père de prêter son laboratoire (qui contient le matériel qu'il a acheté à Michael Holt) à Mr. Terrific pour qu'il tente de remédier à ce problème. Puis la jeune femme s'isole ensuite avec Metamorpho qui espère, une fois redevenu autonome, qu'elle partira avec lui. Mais elle s'y refuse car son père, s'il n'est pas sans défaut, est sa seule famille. 


Phantom Lady interrompt Mr. Terrific dans ses cogitations pour lui demander s'il pourrait envoyer un message à sa planète natale afin de rassurer ses semblables sur son sort. Il lui promet d'en parler à Green Lantern mais pour l'heure d'autres soucis l'accablent. Comme ce roulis retentissant à l'extérieur...


Dehors, Plastic Man et Metamorpho voient débouler sur eux une roue géante et lourdement armée. Grâce aux instructions de Mr. Terrific, le groupe réussit stopper cet engin qui est une invention de Stagg destinée à l'armée.



Tout le monde souhaite faire une pause après cela, sauf Mr. Terrific impatient de retrouver le calme de son labo. Il y visionne à nouveau le message enregistré par Tom Strong en se jurant de résoudre cette énigme dont il pressent la menace bien réelle.

Parlons d'abord du contenu de cet épisode, qui clôt (déjà !) le premier arc narratif, avant de pointer ce qui ne va, plus globalement avec la série et le concept de la collection à laquelle elle appartient.

Jeff Lemire ne force pas son talent, c'est le moins qu'on puisse dire avec ces vingt pages qui sentent le remplissage tant elles ne font pas progresser le schmilblick. Tout juste appréciera-t-on le dialogue entre Metamorpho et Sapphire Stagg qui montre que leur relation n'est pas si paisible que cela : elle y défend son père, malgré ses actes répréhensibles, et refuse de choisir entre lui et Rex Mason quand celui-ci exprime son envie qu'ils aillent vivre ailleurs. C'est, réellement, le seul point intéressant de ce chapitre.

(On pourrait aussi évoquer le teaser en plein milieu de l'épisode où on voit Metamorpho visiblement frappé de folie et s'attaquer à des civils, tandis que le narrateur nous prévient que ceci sera expliqué plus tard. C'est inattendu et accrocheur, mais tout de même curieux : un peu comme une page de pub au milieu d'un film pour nous prévenir de ce qui se passera dans la suite du long métrage...)

Pour le reste, et c'est vraiment le plus surprenant après deux premiers numéros trépidants, de la part d'un des scénaristes les plus épatants actuellement, on se demande bien ce qui justifie ce qu'on nous donne à lire. Tout tombe comme un cheveu dans la soupe, depuis la fameuse roue infernale sortie de nulle part (mais qui a droit à la couverture), prétexte incongru pour vérifier la complémentarité des membres de l'équipe (toujours pas officiellement baptisée), jusqu'à la caractérisation de certains protagonistes (les facéties hystériques de Plastic Man qui paraissent trop forcées, la rigidité austère au possible de Mr. Terrific certes préoccupé par la situation mais qui paraît elle aussi trop appuyée). Le subplot en relation avec Tom Strong et son message est relégué à la dernière page, sans là non plus avoir eu droit à la moindre progression (alors que le héros a prévenu d'un danger mortel pour l'univers...).

Ce n'est donc pas fameux.

Mais il y a pire, et c'est ce qui finit de gâcher le plaisir.

The Terrifics appartient à une collection appelée The New Age of Heroes par laquelle DC Comics, à la suite de la saga Dark Nights : Metal (de Scott Snyder et Greg Capullo), a voulu miser sur des séries originales ou reprenant des héros négligés/oubliés. Pour attirer le lecteur, l'éditeur a mis en avant des artistes vendeurs comme Jim Lee (infoutu de réaliser un épisode entier de Immortal Men...), Ryan Sook (qui ne fera que le premier n° de The Unexpected), Philip Tan (un tâcheron), Kenneth Rocafort (une nullité), John Romita Jr. (qui a expédié ses trois épisodes de The Silencer avant de partir rejoindre Millar pour Kick-Ass) et donc Ivan Reis.

Le contrat indiquait que ces stars du dessin devaient signer les trois premiers épisodes avant d'être remplacés par des noms moins ronflants mais prometteurs. Reis devait ainsi passer le flambeau à Evan Shaner (impliqué dans The Terrifics dès le début puisqu'il a redesigné les personnages, même si on n'a pas encore vu leurs nouveaux costumes - en fait il semble que Shaner ne fera que les #4 et 5, Dale Eaglesham le #7, et après... Surprise !).

Je me garde du mieux que je peux dans mes critiques d'accabler les artistes quand ils sont fâchés avec le rythme mensuel des comics tant qu'ils livrent des planches de qualité. Par ailleurs, le lecteur est aussi responsable car on n'exige pas aujourd'hui d'une BD les mêmes qualités que dans les années 60-70 : avec les progrès techniques à la disposition des graphistes, il est devenu plus simple de travailler, mais ça ne garantit pas que tout le monde ait l'énergie et l'inspiration pour abattre vingt pages par mois (a fortiori quand on se passe d'encreur). Il faut toujours garder à l'esprit le côté usinier des comics et rester indulgent.

Mais être indulgent ne signifie pas tout laisser passer et quand on se lance dans la carrière de dessinateur de comics, on sait aussi la charge de travail que cela implique, on ne peut pas faire comme si on la découvrait et penser qu'on va s'établir en ne tenant pas les délais ou en bâclant son ouvrage. A moins de travailler dans des conditions spéciales où son editor vous couvre, que votre série ne dépend d'un calendrier strict, et de livrer un travail exceptionnel finalement, peu d'artistes peuvent réclamer de leur patron et du public cette indulgence.

Ivan Reis est un professionnel, au talent et aux capacités reconnus. Mais il faut reconnaître qu'il n'est plus depuis Blackest Night cet artiste capable de produire huit épisodes de trente pages d'une qualité égale. Pour Aquaman, il a fait encore le boulot (n'étant supplée que pour un épisode sur les douze de son run) pour un résultat irréprochable. Mais sa prestation sur Justice League (version "New 52") ou récemment sur Justice League of America (version "Rebirth") a montré un dessinateur à bout de souffle après deux épisodes d'affilée, car DC lui a commandé en parallèle des couvertures pour d'autres titres (Nightwing et des variants). 

Un des maux des comics actuels est la pénurie d'artistes capables d'enchaîner les épisodes mensuels, ce qui demande rigueur et tonus. Quand un artiste officie sur un titre avec un casting fourni, la donne se complique car l'effort est plus grand. La solution est de les affecter sur une série avec peu de personnages, voire avec un héros seul.

Mais, même ça, apparemment, Reis (comme d'autres) n'y arrivent plus. Après avoir difficilement produit une quinzaine de pages du #2 de The Terrifics, il n'en assure aucune pour ce #3, ses fans doivent se contenter de la couverture (par ailleurs quelconque). Il a donc été complètement remplacé par Joe Bennett, un de ces seconds couteaux qui grossissent les effectifs des gros éditeurs, des dessinateurs moyens ou franchement mauvais mais capables d'être présents au pied levé. La comparaison est quand même cruelle car Bennett n'a pas le trait expressif et souple, cette maîtrise technique, si séduisante de Reis (même quand ce dernier est fatigué). Du coup, on lit vingt pages passables, parfois médiocres, ou laides, en tout cas sans rien qui charme.

Et par conséquent on a cette impression d'avoir été abusé, trompé sur la marchandise : DC nous promettait trois épisodes de Reis (on n'en aura eu qu'un et demi), trois de Shaner (on n'en aura que deux). Ajoutez-y tous les manquements précités sur les autres titres de "The New Age of Heroes" et vous comprendrez que c'est bien beau de vouloir vendre des séries en les faisant démarrer par des stars... Mais si ces stars sont incapables d'assurer le job, la promesse vire à l'arnaque.

Le scénario n'étant pas non plus, pour l'occasion, à la hauteur, la déception le dispute à la colère. C'est dommage pour cette série sympathique et prometteuse, que je ne condamne pas (même si la suite a intérêt à relever le niveau pour qu'on n'ait plus à subir pareille déconvenue), mais c'est aussi limite de la part de DC, qui a sûrement péché par orgueil dans cette entreprise.  

mercredi 25 avril 2018

DAREDEVIL #601, de Charles Soule et Mike Henderson


Après un 600ème numéro très réussi, s'achevant sur une situation étonnante, Charles Soule change de partenaire (pour au moins les cinq prochains épisodes) en collaborant avec le dessinateur Mike Henderson. Daredevil emprunte une direction inédite et captivante, même si cet épisode en soi est modérément mouvementé, comme un intermède.


Enfermé et menotté dans un fourgon de police, Daredevil entend par la radio que Matt Murdock est activement recherché car nommé nouveau Maire par intérim à cause de l'attaque menée par la Main contre Wilson Fisk. Il tente, en vain, de se libérer lorsque deux ninjas l'attaquent. 


Il s'en débarrasse et recouvre ainsi sa liberté. Mais le temps presse et il gagne la Mairie. Là-bas, Wesley Welch, l'assistant de Fisk, proteste avec véhémence contre la modification de l'ordre de succession au poste de Maire lorsque Murdock fait son entrée et s'installe dans le siège du premier magistrat de New York. En présence de son adjoint Steve Kornish et du commissaire Karnik, il écoute le rapport sur la situation en ville.


A Riker's Island, Luke Cage, Jessica Jones, Iron Fist, Misty Knight, Moon Knight, Echo et Spider-Man croupissent tous ensemble dans la même cellule ultra-sécurisée lorsqu'un gardien les libère sur ordre du Maire. Ils apprennent alors que ce dernier est désormais Murdock et qu'il leur demande de traquer et combattre les ninjas de la Main.


Retour à la Mairie : Wesley s'oppose à la décision de Matt de relâcher les justiciers et le menace de poursuites judiciaires, mais le nouveau Maire ricane et le vire sur-le-champ, invitant tous ceux qui, dans la pièce, désapprouvent ses méthodes. Lui a une ville à sauver.


Au temple de la Bête, on prévient cette dernière de la situation à la Mairie mais cela ne change rien au plan puisque la Main est d'abord venu se débarrasser de Murdock dont elle connait la double identité depuis qu'il a sauvé Blindspot en Chine.

Le premier sentiment qu'on a en terminant la lecture de cet épisode relève de la déception : en effet, après l'action soutenu du précédent numéro, Charles Soule calme considérablement la donne et met principalement en scène des échanges verbaux. C'est une volonté clairement affichée de sa part et, à cet égard, la couverture (superbe) de Chris Sprouse, n'a rien à voir avec le contenu.

Puis la déception fait place à une forme de reconnaissance car le scénariste nous frustre moins qu'il prend le temps de resituer les événements. En effet, il convient de se poser un peu après l'enchaînement de rebondissements du #600 où les amis justiciers de Daredevil ont été piégés (tout comme les criminels que le Caïd a abusés en leur promettant des postes à responsabilités dans son administration), où Daredevil a été vaincu par le Caïd et le le Caïd lui-même a été terrassé par la Main au point d'être actuellement entre la vie et la mort.

La seule bagarre physique auquel on aura donc droit a lieu au tout début quand DD affronte deux ninjas et en profite non seulement pour les éliminer mais pour recouvrer sa liberté. C'est aussi la scène où Mike Henderson, le nouvel artiste de la série (au moins jusqu'au #605) fait preuve de plus d'inventivité : le combat se déroule d'abord dans l'espace exigu du fourgon de police où est enfermé "tête à cornes" puis, le temps d'une page découpé astucieusement en "gaufrier", l'artiste ne montre que les effets de cette empoignade - de quoi faire travailler un peu l'imagination du lecteur.

Henderson a un style curieux, à la fois expressif quand il s'agit de représenter des personnages en civil, mais un peu juste quand il s'agit de fournir des décors un peu fouillés ou de découper des séquences explicatives - le recours à une double page pour résumer l'état de New York après l'attaque de la Main est plus pratique qu'inspiré. Par ailleurs, son trait n'a pas la puissance de celui de Garney ni l'élégance de celui de Sudzuka, il évolue dans un registre à la limite du réalisme, et quelques détails sont expédiés (les plis des vêtements, l'absence d'effets d'ombre et de lumière). Il ne s'agit pas non plus de l'accabler, il prend ses marques, mais je ne parierai pas qu'il reste longtemps titulaire sur la série, Marvel serait bien inspiré de recruter un remplaçant plus solide (si seulement quelqu'un avait la bonne idée de penser à Greg Smallwood...).

Solide à défaut d'être palpitant, mais avec des pistes ouvertes sur de futures péripéties prometteuses (Fisk ne va pas mourir et ne sera pas heureux de trouver Murdock dans son siège de Maire, la Main a pour objectif de tuer Murdock, les amis de DD sont encore dans la partie), disons que c'est une continuation en douceur.

mardi 24 avril 2018

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK THREE : CRUSADER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après une longue attente due à de nombreux reports de sortie (eux-mêmes consécutifs à des retards de production - dans l'écriture, les dessins, ou les deux ?), voici enfin que parait le troisième et pénultième épisode de Batman : Creature of the Night. L'enseignement immédiat qu'on retire de cette lecture est que, non, Kurt Busiek n'égalera pas avec cette relecture de Batman ce qu'il avait produit avec Superman (dans Superman : Secret Identity, dessiné par Stuart Immonen). Mais cela ne signifie pas que les qualités font défaut à ce projet, dont le charme est indéniablement envoûtant.


Bien qu'il ait rompu tout contact avec la Créature, Bruce Wainwright sait qu'elle continue à combattre le crime et qu'il peut à tout moment l'invoquer. Mais il a surtout admis que ses méthodes sont trop inefficaces sur le long terme pour éradiquer le Mal : pour un gang démantelé, un autre prend sa place, plus violent. 

Le jeune homme est toutefois hanté par les actions de la Créature et il a besoin de partager son secret avec quelqu'un. C'est la raison pour laquelle il finit par convoquer son oncle Alton et sa secrétaire Robin sur le toit de l'immeuble de sa société où il appelle la Créature. Mais elle n'apparaît pas.


Bruce retourne consulter le psy (qui met son trouble comme toujours sur le compte de la culpabilité du survivant depuis la mort de ses parents), puis songe à voir des marabouts, des médiums, des voyants. Il évoque la Créature avec Gordon, le policier, qui refuse de recevoir des confidences car cela l'obligerait à ouvrir une enquête qui vaudrait des problèmes à Bruce. C'est alors qu'en se recueillant sur la tombe de ses parents, il découvre une plaque funéraire à côté de la leur, dissimulée par des feuilles, au nom de Thomas Wainwright : son oncle Alton lui révèle que c'était le prénom du frère jumeau de Bruce, mort-né.
  

Cette révélation conduit Bruce à réorienter ses recherches : se faisant passer pour un écrivain cherchant de la documentation, il rencontre le professeur Katerine Nibisi, spécialiste en parapsychologie et sciences occultes auprès de laquelle il obtient des réponses décisives. Il est désormais convaincu que la Créature est Thomas.


Pour vérifier cela, il l'invoque et la Créature resurgit. Ils se réconcilient. Ces retrouvailles rendent son énergie à Bruce et aussi son envie de combattre le crime. Mais il est déterminé à frapper, cette fois, un grand coup et vise le sénateur Jack Crowder, soupçonné par Gordon, de corruption. Il amasse des preuves mais découvre alors que c'est en vérité son adversaire aux prochaines élections, le respectable Tim Healy, qui est soutenu par la pègre de Boston.


En déroulant la liste des intermédiaires de Healy jusqu'à la pègre, Bruce met à jour l'identité d'un policier qui sert de relais : Gordon. La créature et Bruce le font avouer et le jeune homme transmet les informations compromettantes qu'il a collectées aux médias. L'affaire sort et le scandale est retentissant, mais trop tardif car publiée la veille des élections. Healy accède au poste de sénateur.


Bruce ne peut supporter cela et sa colère se manifeste comme s'il était alors possédé d'abord mentalement puis physiquement par la Créature dans laquelle il se fond sous les yeux sidérés de son oncle Alton et Robin, avant de s'envoler pour rendre la justice.

Pourquoi ai-je dit en préambule que Kurt Busiek ne rééditerait pas son exploit de Superman : Secret Identity avec Batman : Creature of the Night ? Il ne s'agit pas d'une affaire de talents car le scénariste s'est montré aussi habile pour conduire son récit et nous captiver que John Paul Leon pour l'illustrer, avec une qualité égale à celle, jadis, de Immonen (chacun dans leurs styles).

Alors quoi ? Il va falloir comparer, mais si comparaison n'est pas toujours raison, cela permet de pointer l'endroit où le récit bascule et élève l'ensemble de l'intrigue vers un chef d'oeuvre ou une production moins accomplie.

Cet instant-charnière se situe précisément dans ce troisième épisode qui s'est tant fait attendre (depuis le mois de Décembre dernier quand même). On pourrait presque croire que la raison de ce retard vient justement du doute qui a pu s'emparer de Busiek au moment où il a fallu procéder à la révélation qui signerait son projet.

Depuis le début, Bruce Wainwright et le lecteur s'interrogent sur la nature de la Créature de la nuit et le lien qui les unit. On l'apprend à mi-chemin de ce chapitre quand Bruce déduit, de manière logique aux vues de ses investigations, que la Créature est l'incarnation de son frère jumeau mort-né, Tommy, dont il vient de découvrir la plaque à côtés de celles de ses parents au cimetière.

Et soudain, c'est comme si la solution proposée par Busiek révélait le piège de son dispositif narratif, condamné en quelque sorte à décevoir car levant le mystère par un effet finalement à la fois évident et facile. Ce jumeau sort de nulle part, trop providentiellement, il ne peut satisfaire la curiosité qui le précédait. Comme on dit : quelle est la différence entre un mystère et une énigme ? Une énigme a toujours une réponse. En en donnant une au mystère de son histoire, Busiek lui ôte sinon toute, en tout cas beaucoup (trop ?) de sa beauté, de sa puissance. Tout devient alors clair (un comble) : l'apparition de la Créature, sa présence protectrice, l'expression de sa violence traduisant la frustration de Bruce, etc.

Dans Superman : Secret Identity, il s'agissait d'une relecture poétique, parallèle, subtilement décalée de Superman à travers l'existence d'un jeune homme que ses parents avaient facétieusement prénommé Clark comme l'alter ego du kryptonien. Lorsqu'il se découvrait les mêmes pouvoirs (mais aussi les mêmes responsabilités, les mêmes problèmes) que le super-héros des comics, le mystère perdurait sur leurs origines. Il ne s'agissait jamais tant de raconter l'histoire d'un surhomme mais bien d'un humain pourvu de capacités extraordinaires et identiques à celles d'un personnage fictif. On le voyait grandir, vieillir, vivre en couple, avoir des enfants, sans jamais savoir pourquoi lui, comment, etc. Un mystère sans réponse, infiniment intriguant et fascinant et touchant, qui permettait, miraculeusement, de s'identifier, ou du moins comprendre l'existence de ce Superman-là.

Ici, en levant le voile du mystère, en expliquant, Busiek gâche ce qui faisait une partie du plaisir du lecteur - cette frustration de ne pas savoir associée au plaisir d'assister au spectacle de ce tandem invraisemblable. Il prive le lecteur d'autres interprétations possibles (la Créature comme un fantasme de Bruce, une apparition magique, une manifestation de ses démons intérieurs). Même si cela ne signifie pas que le quatrième et dernier Livre ne sera qu'un dénouement classique, convenu, une vengeance contre un politicien corrompu, le champ des possibles se trouve réduit par l'explicitation. Une erreur tactique. "... Publiez la légende", comme il est dit dans L'Homme qui tua Liberty Valance : autrement dit, laissez au lecteur le choix de croire ce dont il a envie si cela sert la mythologie, non pas pour tromper, abuser, mentir, mais pour servir la (bonne) cause.

John Paul Leon n'a pas à partager cette décision discutable : sa prestation reste extraordinaire et soutient la comparaison avec celle d'Immonen, tout en évoluant dans un registre différent. Maître du clair-obscur, il délivre des planches d'une puissance inouïe, si bien qu'il est impossible d'en distinguer une (ou quelques-unes) plutôt que d'autres.

Voyez comment il représente une nuée de chauve-souris quand la Créature sur le point d'être arrêtée par la police s'échappe en se décomposant ainsi : la scène a une beauté plastique fabuleuse grâce à la technique fabuleuse de l'artiste mais aussi à son intelligence dans le cadrage, une image simple qui souligne l'effet désiré.

Leon joue aussi avec la verticalité et l'horizontalité de ses cases selon les besoins de l'action. Quand il met en scène Bruce, il privilégie les vignettes horizontales qui en formant des bandes comme autant de strates sur la page suggèrent l'écrasement subi par le jeune homme. En revanche, quand il veut indiquer une élévation, annoncer une révélation dynamiser la narration, il opte pour des plans verticaux qui renvoient au point de vue aérien, surélévé de la Créature, veillant depuis les hauteurs de la ville sur son protégé. C'est aussi une manière subtile d'interpréter visuellement la prière, l'invocation, la sensation d'être observé, ou de chercher dans les cimes une réponse : Bruce comprend qu'il a conservé son lien avec la Créature en levant les yeux au ciel, quand il l'appelle il monte au sommet d'un immeuble, quand il se réconcilie avec elle et a appris qu'elle était son frère jumeau c'est parti pour une séquence de voltige vertigineuse, enfin quand il confond le détective Gordon la créature le laisse tomber dans une benne à ordures depuis le toit d'un bâtiment.

Saisissant aussi est la façon dont John Paul Leon épure son trait pour intensifier une ambiance ou une explication : il consacre une pleine page où on voit Bruce se recueillir en se lamentant sur la tombe de ses parents, juste avant qu'il ne découvre celle de Thomas (un plan vertical) ; plus tard il écoute l'exposé sur la gémellité et les symboles du professeur Nibisi et seule le visage de l'enseignante apparaît en gros plan, dans un coin de la vignette (à notre gauche) tandis que l'autre partie de l'image (à notre droite) est occupée par des symboles appuyant l'argumentaire.

Enfin, Leon est connu pour travailler sur le noir et donc les effets de contraste naissent du peu de blanc qu'il laisse à un plan parfois. Une démonstration impressionnante en est donnée lorsqu'on assiste à la fin de l'épisode à la fusion des corps de Bruce et de la Créature - cette dernière enveloppant de ses ailes/sa cape son frère à genoux, avant de se redresser, plus bête qu'homme, animé par le désir de vengeance. En arrière-plan, par des traits épais qui ne permettent de distinguer que le minimum nécessaire, on distingue alors le malaise dont est victime l'oncle Alton soutenu par Robin, devant ce spectacle terrifiant. Au propre comme au figuré, les ténèbres ont absorbé le héros.

Plus somptueux que satisfaisant, il faudra maintenant attendre (en espérant plus de ponctualité) la suite et fin de cette mini-série pour juger de la qualité de son dénouement. Souhaitons que Busiek ait gardé un atout dans sa manche en plus de la maestria de Leon.