dimanche 25 mars 2018

ANNIHILATION, d'Alex Garland


Changement de programme : j'avais prévu de consacrer cette entrée à autre chose, mais je ne peux attendre pour vous parler d'Annihilation, réalisé par Alex Garland, que j'ai vu hier et qui est une claque magistrale pour tout amateur de cinéma fantastique (et de bon cinéma en général). C'est aussi que ce n'est pas si courant que l'auteur du roman (traduit en France sous le titre Le Rempart Sud), Jeff VanderMeer, dont est tiré ce long métrage affirme que ce dernier est supérieur à son propre manuscrit ! 

 Lena et Kane (Natalie Portman et Oscar Isaac)

Placée en quarantaine dans une base militaire secrète, Lena, ex-soldat de l'armée de terre et biologiste, est interrogée sur son expédition dans le "miroitement" - dont elle est la seule, avec son mari, à être revenue.

Ventress, Lena, Cass Shepard, Josie Radeck et Anya Thorensen
(Jennifer Jason Leigh, Natalie Portman, Tuva Novotny, Tessa Thompson et Gina Rodriguez)

Depuis un an, Lena est sans nouvelles de son mari, Kane, lui-même membre de l'armée, parti en mission confidentiel. Il resurgit subitement un jour sans pouvoir expliquer où il était et comment il est revenu. Mais il est en mauvaise santé et, victime d'une hémorragie interne, doit être conduit à l'hôpital. L'ambulance est stoppée par un commando militaire, Kane en est sorti et Lena est sédatée. Lorsqu'elle se réveille, elle est dans une chambre de la base X et le Dr. Ventress, psychologue, lui explique que son mari est dans le coma, unique survivant de son régiment après avoir pénétré dans le "miroitement", une zone protégée par un champ électromagnétique depuis trois ans et en pleine expansion. 

Lena et le crocodile-requin

Avec Cass Shepard (anthropologue), Josie Radeck (physicienne) et Anya Thorensen (médecin), Lena décide à son tour de s'aventurer dans ce périmètre sous la direction de Ventress (la seule à savoir que Kane et Lena sont époux). Leur objectif : un phare atteint par un rayon depuis l'espace depuis lequel tout a commencé. Dans le "miroitement", tout est détraqué : la technologie déraille, impossible de communiquer avec l'extérieur ni de se guider, la notion du temps se perd. Les cinq femmes atteignent des marais et une cabane à l'intérieur de laquelle Josie est attaquée par un crocodile. Mais Lena la sauve puis examine la bête dont elle découvre qu'elle a muté avec un requin.

Une faune étrange

Plus loin, dans une base désaffectée, le groupe découvre un enregistrement vidéo où Kane éventre un de ses hommes à l'intérieur de l'estomac duquel s'est développée une forme de vie reptilienne. La nuit venue, Lena vient relever Ventress au sommet d'une tour de garde lorsque Cass Shepard est attaquée par un ours et traînée dans la forêt voisine. Le lendemain matin, Lena part à sa recherche et surprend des animaux transformés par l'environnement lui-même altéré puis découvre le cadavre mutilé de son amie.

Une flore étonnante

Les quatre femmes poursuivent leur périple jusqu'à un village recouvert d'une épaisse végétation dont la manifestation la plus curieuse est une série de plantes à forme humaine. Josie comprend alors le fonctionnement du "miroitement" qui réfracte tout ce qui l'entoure pour le modifier. La nuit venue, en proie à une crise de paranoïa, Anya Thorensen ligote et bâillonne ses camarades après avoir découvert la photo de Kane dans le médaillon du pendentif de Lena qu'elle accuse d'avoir tué Cass Shepard avec la complicité de Ventress. Mais l'ours resurgit et s'en prend à la jeune femme avant de revenir s'occuper des trois autres. Alors qu'il va attaquer Lena, Josie, ayant réussi à se délivrer, le tue.

Lena

Ventress, au matin, décide malgré tout de continuer, seule s'il le faut, pour atteindre le phare. Josie, contaminée, révèle qu'elle est en train de muter à l'état végétal à Lena et disparaît dans la forêt. Lena part à la poursuite de Ventress et gagne le phare. Elle longe la mer et observe les arbres changés en cristal sur la côte. Puis elle entre dans le bâtiment où un corps carbonisé se trouve entre un trou dans un mur et une caméra sur pied. Elle visionne la vidéo où Kane a filmé son suicide avant que son double n'apparaisse sur l'image.

Lena dans le "ventre" du phare

En attendant du bruit en provenance du trou dans le mur, Lena s'y glisse et, au fond, y trouve Ventress, s'exprimant de manière délirante en expliquant que le processus engagé est irréversible. Puis elle se désintègre avant qu'une structure nébuleuse en suspension ne se forme face à Lena. Une goutte de son sang est absorbée par ce nuage qui se transforme en un double de la jeune femme. Lena l'affronte, sans succès, jusqu'à ce qu'elle ait l'idée de lui mettre dans les mains une grenade au phosphore comme celle utilisée par Kane. La créature prend feu, les flammes dévorent le phare de l'intérieur. Dehors, Lena observe toute la zone métamorphosée par le "miroitement" revenir à la normale.

Fin du débrief pour Lena

Lena conclut son récit devant ses interlocuteurs de la base. On la conduit jusqu'à la chambre de Kane, sorti du coma. Elle sait qu'il ne s'agit pas de son mari et il lui demande si elle Lena, mais elle ne répond pas. Ils s'enlacent, leurs yeux brillant étrangement...

Le deuxième film (après Ex-Machina) d'Alex Garland devait initialement sortir en salles en France le 15 Mars dernier, mais cette date était communiquée sous réserve. En cause, un différend entre Paramount, le studio qui a produit Annihilation, et son scénariste-réalisateur, soutenu par son co-producteur Scott Rudin, qui refusait de remonter la fin de l'histoire, jugée "trop complexe". Netflix entre en scène et récupère le projet pour le diffuser en exclusivité. Plus d'exploitation en salles mais un chef d'oeuvre sauvé.

Car, oui, c'est un chef d'oeuvre, de ceux qui nourrissent des conversations passionnées, qui possèdent bien des interprétations possibles, grâce à une écriture ciselée dans l'adaptation d'un roman (faisant partie d'une trilogie) et d'une mise en scène inspirée, avec un casting investi. Annihilation n'est pas de ces films dont on sort facilement, qu'on oublie aisément : il vous hante, vous interroge, vous fait vivre une expérience aussi bien narrative que sensorielle.

L'intrigue synthétise pourtant des éléments familiers : une mission militaire secrète qui a mal tourné, l'apparition fantastique d'une zone mystérieuse et menaçante, une exploration potentiellement sans retour, des péripéties dans une environnement déréglé, une ambiance tendue, la décimation d'un groupe et un dénouement inattendu. Mais ce qui compte ici, ce sont moins ces éléments que la manière dont ils sont traités et dont le cinéaste les traduit (ou pas) pour perturber, désorienter, envoûter le (télé)spectateur.

Au début, on craint pourtant un peu que le sujet ne soit plombé par une couche mélodramatique avec son héroïne aux prises avec un deuil impossible : Lena n'a plus de nouvelles de son mari depuis un an, quand il est parti subitement en mission. Elle pense qu'il avait peut-être deviné sa liaison avec un collègue, enseignant comme elle, et estime qu'en l'ayant trompé, elle a perdu Kane. Puis son époux réapparaît, mais son comportement est aussi bizarre que son retour. Soudain tout s'accélère : ils sont enlevés et elle est informée d'une menace incroyable, que l'armée a de plus en plus de mal à garder confidentielle. Pour savoir comment Kane a réussi à sortir du "miroitement" et peut-être le sauver du mal qui le ronge depuis, elle s'engage dans une mission exploratrice sans garantie de résultat ni de retour.

Le film prend alors toute son envergure, encore que le terme est impropre car le cadre est finalement intimiste. Garland se garde de jouer la carte du grand spectacle, préférant suggérer, doser les rebondissements, rester évasif sur ce qui s'est passé.  Annihilation se distingue aussi par le simple fait que ses héros sont des femmes, toutes fortement caractérisées, échappant à des rôles d'aventuriers féminisés pour l'occasion. Elles se révèlent progressivement, leurs secrets se dévoilent occasionnellement, parfois accidentellement, ou a posteriori (on apprend ainsi, lors du débrief de Lena, que Ventress était atteinte d'un cancer, ce qui explique son obsession à poursuivre la mission en se moquant d'en revenir). Ces femmes sont aussi des têtes bien faites : une anthropologue, une physicienne, une médecin, une psychologue, une biologiste, mais ce collectif de savantes n'étalent pas leurs connaissances et évitent d'alourdir le propos - leurs savoirs soulignent plutôt l'étrangeté de l'environnement dans lequel elles évoluent et nous renseignent juste assez pour nous accrocher.

Visuellement, Garland a conçu un cadre à la fois merveilleux et dégénéré : le "miroitement" a un aspect visqueux depuis l'extérieur mais avec les couleurs d'un arc-en-ciel - ce mélange à la fois dégoûtant et enchanteur donne le la à tout le reste du production design. La flore réserve des surprises extraordinaires, culminant avec la découverte du village envahi par la végétation et les plantes à forme humaine, une aberration superbe. La faune est plus inquiétante avec un alligator impressionnant et surtout un ours à la tête décharnée vraiment effrayant (la séquence où il resurgit pour tuer Anya et manque de faire de même avec Lena est saisissante, d'une intensité mémorable).

Pour que ce récit vive au-delà de ses extravagances, il fallait des interprètes de haut vol et Garland a réuni une bande d'actrices épatantes, dominée par la prestation fébrile de Natalie Portman qui compense la cérébralité distante de son personnage (aussi bien public que fictif). Dans ce registre physique inhabituel chez elle, elle est d'une crédibilité étonnante, et n'a pas besoin de grimacer pour exprimer la gamme émotionnelle qui agit Lena. Plus convenue, Jennifer Jason Leigh campe une psy borderline qui est éclipsée par la sobriété de sa partenaire. Tuva Novotny et Gina Rodriguez sont plus en retrait mais bénéficient de quelques scènes intenses. Quant à Tessa Thompson, elle est remarquable dans le personnage le plus lucide et fragile du lot. Enfin, Oscar Isaac (déjà présent dans Ex-Machina) est troublant à souhait.

Cette réflexion sur les thèmes du double, de la mutation, avec quelques accents subtilement écologiques, est passionnante et, si on peut comprendre la perplexité d'un grand studio sur la façon de distribuer un tel film, on sait gré à Netflix de nous permettre d'expérimenter cette oeuvre hypnotique.

samedi 24 mars 2018

FUTURE QUEST PRESENTS #8 : MIGHTOR, de Jeff Parker et Steve Lieber


Je ne pensais pas poursuivre la lecture de Future Quest Presents après l'arc narratif en trois parties consacré à Birdman par le duo Phil Hester-Steve Rude, une réunion au sommet qui condamnait toute suite à être fade. Mais l'association de Jeff Parker, un scénariste toujours pêchu, et de Steve Lieber, un dessinateur solide, pour redonner vie à Mightor, une autre des créations d'Alex Toth pour Hanna-Barbera, a eu raison de ma réserve. Mais, parfois, il faut se méfier de son enthousiasme...


Le télescope d'Arecibo, au Puerto Rico, reçoit un signal de l'espace en réponse à un l'un des leurs, depuis une distance de 230 millions de km. Le précédent avait été envoyé depuis la Terre il y a des années, sans retour. Mais les scientifiques ignorent que cette communication est établie avec le Collectif Starpoint, des extraterrestres menaçants.


Loin de ces considérations, Tyson fête en famille son treizième anniversaire. C'est alors que Deva Sumari, sa tutrice, apparaît et informe l'adolescent et ses parents d'une menace nécessitant l'intervention de Mightor - l'alter ego de Ty.



Avec sa massue magique, Mightor se téléporte avec Deva en Suisse où Oskus, l'émissaire du Collectif Starpoint, annonce son intention de coloniser notre planète. Mightor s'interpose et déclenche le combat.


Pour le dominer, Mightor comprend, grâce à Deva en contact avec l'Inter-Nation, qu'il faut éloigner Oskus de son vaisseau qui lui fournit son énergie. Il le téléporte donc en différents points du globe déserts et lui flanque une raclée qui dépasse l'extraterrestre.


Dépassé par cet adversaire imprévu, Oskus se rend, admettant que la Terre n'est pas disposée à rejoindre le Collectif Starpoint. De retour auprès de Deva, Mightor reçoit un communicateur avec lequel il sera joignable en permanence avec l'Inter-Nation pour de futures missions.

Créé en 1967, la carrière de Mightor sur le petit écran aura été éphémère - 36 épisodes de 7 minutes - mais il aura marqué les esprits de jeunes téléspectateurs de mon âge dans l'émission "Croque-Vacances" sur Antenne 2 en 1980.

Imaginé par le studio Hanna-Barbera et designé par Alex Toth (comme une foule de personnages alors), Mightor vivait des aventures épiques durant l'âge préhistorique : il était d'abord Tor, jeune indigène accompagné d'un dinosaure domestiqué Tog, qui, en sauvant la vie d'un vieillard, reçut en récompense une massue aux pouvoirs magiques. En la brandissant et en criant le nom de Mightor, il devenait un surhomme capable de voler et doté d'une force colossale tandis que Tog se transformait en un dragon capable de cracher des flammes.

Réintroduit dans la maxi-série Future Quest, Jeff Parker a largement modifié le personnage. Et, de fait, lui a ôté une bonne part, pour ne pas dire, l'essentiel de son originalité : plus de préhistoire, plus de dino-dragon, seuls subsistent la massue magique, la force herculéenne, le pouvoir de voler (augmenté de la faculté de se téléporter), et Tor est devenu un ado afro-américain prénommé Tyson.

L'épisode est un one-shot à la trame plus que légère, pour ne pas dire très paresseuse, ce qui étonne de la part d'un auteur aussi inventif que Parker, dont les scripts débordent volontiers d'idées farfelues et énergiques. Là, à quoi a-t-on droit sinon à une énième histoire d'envahisseur extraterrestre que le héros repousse après une baston qui occupe les deux tiers du récit ? C'est bien peu.

Bien que Future Quest presents se veut accessible aux lecteurs qui n'ont pas suivi Future Quest, Parker ne joue pas le jeu en incluant des références à sa maxi-série et en glissant des caméos de Jonny Quest et Hadji, mais aussi en évoquant subrepticement Birdman ou plus franchement l'Inter-Nation. Mais la déception vient surtout du fait que le scénariste ne parvient jamais à raconter ce qu'il veut dire avec le tonus qu'on lui connait, il semble avoir écrit ça sans inspiration, comme un épisode de transition. Mightor méritait mieux que d'être traité comme un bouche-trou (surtout après avoir remodelé de manière aussi peu abouti - Tog m'a manqué, un dino-dragon en aurait jeté !).

Ensuite, il y a un souci avec Steve Lieber qui, à l'évidence, comme on s'en aperçoit rapidement, n'est pas l'artiste approprié pour un travail comme celui-ci. Pourtant, c'est un dessinateur inspiré par Toth, au même titre que Rude, Samnee, Lark, Aja et j'en passe. Mais son fort n'est pas dans les scènes d'action - or, cet épisode ne repose que sur ça.

Tout le punch, la puissance que nécessitait cette histoire sont absents et jamais on ne ressent l'intensité du combat entre Oksus et Mightor. La faute d'abord à un découpage trop plan-plan qui manque de dynamisme. Et puis l'extraterrestre souffre d'un design sans attrait et le héros peine à impressionner. Par sa nature même, Mightor n'est pas sans rappeler Shazam et Thor, mélange de gamin se transformant en surhomme et muni d'une arme qui oeuvre à sa transformation. Mais si l'innocence et la fougue qu'il garde de son jeune âge sont encore palpables, Parker comme Lieber échouent à nous convaincre qu'une fois devenu un super-héros, il est autre chose qu'un pantin surpuissant commandé par Deva Sumari et l'Inter-Nation (comme en témoigne la scène finale où il est ravi de recevoir un communicateur de l'agence qui pourra désormais le joindre directement).

Alors que le Birdman de Hester et Rude offrait une aventure complexe et jubilatoire, somptueusement illustrée, Mightor par Parker et Lieber pointe l'incapacité des deux partenaires à animer leur personnage de façon accrocheuse pour livrer une commande expédiée. Dommage. On verra si la prochaine proposition de Future Quest presents est plus aboutie, ou s'il faut arrêter les frais.  

vendredi 23 mars 2018

KICK-ASS #2, de Mark Millar et John Romita Jr.


Ce nouvel épisode de la nouvelle version de Kick-Ass a quelque chose de réjouissant : d'abord parce qu'on sent la complicité qui unit ses deux auteurs ; ensuite parce qu'il est délicieusement roublard en offrant exactement au lecteur ce qu'il attend ; et enfin parce que derrière tout cela il propose quand même une habile réflexion sur les notions de super-héroïsme (différemment du premier Kick-Ass) et des laissés-pour-compte du rêve américain. Mine de rien, ça fait un programme plus copieux que ça n'en a l'air.


Patience Lee a flanqué une sévère rouste aux sbires de Bronco, le gérant du night-club qu'elle a entrepris de braquer et dont elle ressort sans encombres avec son butin. Mais cet argent n'est pas que pour elle puisqu'elle a décidé de le partager avec les plus démunis de sa communauté - l'autre moitié servira à ses propres fins.


Avec 40 000 $, elle peut voir venir et s'autorise d'abord quelques plaisirs simples comme un repas au restaurant en famille. Puis il faut commencer à rembourser les dettes laissées par son ex-mari. Elle se paie des cours du soir sans lâcher son job de serveuse harassant.


Bronco, hospitalisé, explique à Maurice (le beau-frère de Patience) et leur chef, Hoops Lucero, l'agression dont il a été victime et décrit celle qu'il les a attaqués, lui et ses hommes. Aussi extravagant que semble être son récit, il convainc malgré tout les gangsters qu'un ennemi peu commun est dans la place et qu'il va falloir réagir vite et fort.


Patience, elle, a déjà la tête ailleurs et désigne sa prochaine cible. Elle écarte les plus dangereux malfrats, comme les triades, et, lors de repérages dans les bas-quartiers, jette son dévolu sur des mafieux casaques dont un motard vient relever les compteurs dans les établissements qu'ils gèrent. Mais elle est remarquée par un gosse noir qui lui confie être, comme sa mère, battu par un père alcoolique.
  

Patience neutralise le motard casque à la solde Ruslan Salamatin et lui vole sa recette après un affrontement plus disputé que prévu. Puis, remontée à bloc, elle fait un détour en rentrant chez elle chez le gamin et inflige une raclée à son père à qui elle conseille de d'éloigner. La voleuse se sent alors investie du rôle de super-héroïne.

Avec Mark Millar, on peut débattre du devoir d'un scénariste quand il exploite une de ses créations : faut-il flatter le lecteur que l'on a séduit en lui fournissant ce qu'il attend ? Ou, comme le préconisait Jacques Chancel, faut-il donner au public non pas ce qu'il aime mais ce qu'il pourrait aimer ? Ces grandes questions agitent bien des créateurs et se valent au moment de livrer une histoire qu'on ambitionne de rendre efficace sans être paresseuse.

Kick-Ass, dans ce deuxième épisode, ne tranche pas le débat mais le creuse. En changeant l'identité de son protagoniste, Millar a aussi modifié la perspective de son propos. Il ne s'agit plus du fantasme d'un adolescent qui se prend pour un redresseur de torts, mais de la nécessité pour une femme de survivre avec les moyens du bord - en l'occurrence en se masquant pour braquer des voyous.

L'ambiguïté de cette nouvelle justicière est donc posée : ce n'est pas vraiment une héroïne noble, au sens chevaleresque, même si ses motivations ne sont pas qu'égoïstes (elle veut employer l'argent qu'elle dérobe pour les plus démunis, dont elle fait partie), mais ses méthodes, brutales, s'accommodent fort bien des cibles qu'elle choisit (des malfrats patentés). C'est donc une version spéciale de Robin des bois, qui vole à d'authentiques vilains riches pour donner à des pauvres (en se servant au passage).

Elle opère donc dans la plus parfaite illégalité, et comme un flic ripou, prélève sa part dans le butin qu'elle soustrait à des méchants qui l'ont acquis malhonnêtement. Comment dès lors mettre en scène le moment où un tel personnage bascule de ses intérêts personnels dans une mission plus généreusement collective ?

La solution trouvée et racontée ici par Millar n'a rien d'original, on en conviendra (un gosse maltraité attire la compassion et provoque l'action punitive de Patience Lee), mais il agit comme un révélateur pour l'héroïne et le lecteur - qui la prend en sympathie grâce à cela. Le scénariste donne donc au lecteur plus que ce qu'il attend tout en le satisfaisant avec ce qu'il réclame d'un comic-book comme celui-ci. C'est adroit à défaut d'être subtil.

On pourrait en dire autant de la prestation de John Romita Jr., qui profite d'un terrain de jeu idéal pour son expression. Même s'il ne fait franchement pas dans la dentelle, la puissance dont il est capable pour mettre en image de bonnes séances de bourre-pifs (deux ici, particulièrement percutantes) a quelque chose de jouissif.

Millar sait donner de l'espace à son compère et ce dernier en profite, retrouvant vraiment des couleurs comme on ne l'en croyait plus capable après des prestations en demi-teintes ces dernières années chez Marvel et DC. Romita Jr. se lâche et ça fait du bien parce qu'il n'est jamais meilleur que dans ces conditions. 

Et la cerise sur le gâteau, c'est qu'il se force même sur des détails qu'il négligeait, comme les expressions, de façon discrète mais bien placée (le sourire satisfait de Patience au gamin après qu'elle ait rossé son père abusif). De la même manière, si son dessin est au top quand il faut frapper dur, il prouve qu'il sait (encore) exprimer ces temps d'hésitations quand l'héroïne doit enfiler sa cagoule vite fait, dégainer un taser, autant d'instantanés où la nouvelle Kick-Ass trahit encore son manque d'assurance et qui souligne son humanité derrière la guerrière pourtant entraînée qu'elle est.

Alors, non, ce n'est pas du champagne, mais comment résister à ce plaisir bourrin où une belle black règle son compte à l'American Dream avec un crochet du droit ? 

jeudi 22 mars 2018

WONDER WOMAN, de Patty Jenkins


Ces derniers jours, je me suis fait un petit marathon DC movies pour avoir ma propre opinion de ce qui se produit pour le cinéma chez la "Distinguée Concurrence" face au mastodonte Marvel et ses hits en cascade. J'avais lâché l'affaire depuis la trilogie Batman de Christopher Nolan (d'un ennui profond et d'une arrogance exaspérante) et j'étais curieux devant les critiques souvent plus que mitigées. J'ai donc vu Batman V Superman : L'Aube de la Justice, puis Justice League de Zack Snyder (je tâcherai d'y consacrer des entrées prochainement), tout en gardant ce qui semblait le meilleur pour la fin : Wonder Woman, de Patty Jenkins, sorti entre les deux précités l'an dernier, et carton critique et public. Et là : révélation !

 Steve Trevor, Diana et Hippolyta (Chris Pine, Gal Gadot et Connie Nielsen)

Diana a été élevée sur l'île cachée de Themyscera par sa mère, la reine des amazones, Hippolyta. Enfant, elle a appris l'histoire de son peuple, crée par Zeus, le père des Dieux, puis de Arès, le dieu d la guerre, qui pervertit les coeur des hommes. Au terme d'une terrible bataille qui décima les dieux, Zeus punit son fils mais préserva les amazones en leur offrant un refuge et la mission de maintenir la paix sur Terre. Mais ces farouches guerrières ont préféré se tenir loin des affaires des mortels. Jusqu'à ce que...

Diana et Hippolyta

... La réalité les rattrape en la personne de Steve Trevor, capitaine de l'armée américaine rattaché en qualité d'espion à la British Air Force. Après avoir dérobé le carnet du "Dr. Poison", une chimiste spécialisée dans les gaz mortels, il a fui la base des allemands commandée par le général Ludendorf en avion. Poursuivi et son appareil endommagé, il se crashe à proximité de Themyscera où Diana l'aperçoit et le sauve de la noyade. Mais les allemands arrivent ensuite et une bataille éclair éclate avec les amazones. Antiope, la tante de Diana, chef de l'armée de l'île, y succombe. Convaincue que la guerre est causée par Arès, Diana décide de partir avec Trevor au front, contre l'avis de sa mère qui juge les hommes indignes de sa fille.

Steve Trevor et Diana à Londres

La fougue et la naïveté de Diana sont contenues avec difficulté par Trevor une fois à Londres, où ils sont arrivés en étant remorqués; Alors qu'elle souhaite tout de suite aller se battre et traquer Arès, le capitaine doit informer le gouvernement anglais de ses découvertes concernant l'arsenal chimique allemand. Sir Patrick Morgan refuse qu'une opération soit lancée contre l'ennemi alors qu'une armistice est sur le point d'être signée. Mais Diana est révoltée par cette option et Trevor aussi.

Sameer, Charlie, Steve et Diana (Saïd Taghmaoui, Ewen Bremner, Chris Pine et Gal Gadot)

Trevor rassemble quelques amis pour entreprendre une mission commando en territoire ennemi à la frontière entre Belgique et Allemagne où se situerait la nouvelle base de Ludendorf. Sameer, un comédien algérien, Charlie, un tireur d'élite écossais, et Chief, un pisteur indien, acceptent contre de l'argent de suivre le capitaine, soutenu finalement financièrement, contre toute attente et à la dernière minute, par Sir Patrick.

Diana dans le No Man's Land

Diana évolue dans les tranchées et ne se résigne pas à y abandonner des civils affamés et blessés. Contre l'ordre de Trevor, plus pressé d'atteindre la base de Ludendorf, elle franchit le No Man's Land en essuyant les tirs allemands, et ouvre un passage pour les alliés qui accompagnent son effort. Le combat se poursuit jusqu'au village voisin de Veld que Diana et la bande de Trevor libèrent de l'armée ennemie de manière spectaculaire. L'amazone est célébrée comme une déesse.
    
Diana et Steve

Ayant appris ce détour, Sir Patrick, contacté par Trevor, le désapprouve mais confirme la situation de Ludendorf et de ses troupes. Il interdit au capitaine d'intervenir avant l'arrivée de renforts ou si l'armistice est signée dans l'intervalle, mais Trevor ignore ces recommandations, résolu comme Diana à en finir vite et définitivement. Alors que Veld fête sa délivrance, Diana et Trevor finissent la nuit ensemble.

Le général Ludendorf et le "Dr. Poison" (Danny Huston et Elena Ayala)

Cependant, Ludendorf tue tous ses collègues gradés avec un gaz concocté par le Dr. Poison quand ceux-ci déclarent vouloir signer l'armistice alors que le général est prêt à lancer une attaque sur Londres avec un poison terrible jeté d'un bombardier. Diana, Trevor, Sameer, Charlie et Chief s'approchent du château voisin du camp des allemands où est donnée une réception en présence des derniers notables allemands croyant à une fin proche du conflit - sans savoir quelle sera la solution choisie. Trevor s'y infiltre en uniforme germanique puis Diana vole à une bourgeoise sa robe avant qu'elle n'entre. L'amazone croise Ludendorf, persuadé qu'il est Arès, mais Trevor, occupé à converser avec le Dr. Poison, l'empêche de tuer le général qui s'éclipse.

Sir Patrick Morgan (David Thewlis)

Ludendorf commande l'envoi d'une bombe sur Veld avec le poison qu'il réserve à Londres, mais Diana s'en rend compte trop tard, retardée par Trevor. Quand elle arrive au village, tous les civils et les soldats sont morts. Furieuse et accablée, elle remonte sur son cheval et fonce en direction de la base où Ludendorf et le Dr. Poison préparent le raid sur la capitale anglaise en chargeant un bombardier.

Wonder Woman

Trevor et ses acolytes couvrent Diana qui affronte Ludendorf et réussit à le tuer. Mais l'activité de la base ne cesse pas comme ce devrait être le cas s'il avait été Arès. Sir Patrick apparaît alors et l'amazone comprend alors que c'est lui, le dieu de la guerre, et elle (et non son épée), la tueuse de dieux. Pendant ce temps, Trevor atteint le bombardier et le fait décoller, prenant assez d'altitude pour tirer sur les bombes et les faire exploser avec l'avion en se sacrifiant pour que le gaz mortel ne fasse aucune victime. Ayant assisté à la fin de son amant, Diana se déchaîne contre Arès et sa rage menace alors de la faire plonger du côté obscur où le dieu de la guerre veut l'entraîner et la rallier. Mais elle trouve les ressources nécessaires pour le vaincre loyalement. Allemands et alliés arrêtent alors de s'affronter.

Souvenir de 1918...

De nos jours, Diana Prince travaille comme archiviste au musée du Louvre à Paris et reçoit une mallette envoyée par Bruce Wayne dans lequel il lui fait cadeau de l'unique cliché d'elle avec Trevor et leur bande, immortalisés à Veld. Depuis ce jour de 1918, elle n'a cessé de se battre pour pacifier le monde sous le surnom de Wonder Woman.

La différence majeure entre les productions cinéma de Marvel et de DC tient en un nom : Kevin Feige, qui est le producteur-chef d'orchestre de tout le département films de la "maison des idées". Grâce à lui, le Marvel Cinematic Universe a pu se bâtir, patiemment et solidement, accumulant les succès au point de former un réseau de personnages et d'intrigues convergeant régulièrement dans les aventures des Avengers tout comme en imposant au grand public (des salles obscures ou de la télé) des héros méconnus (ou pas connus du tout). L'attitude discrète mais ferme et humble de cet homme est la vraie clé du succès de Marvel au cinéma : on peut reprocher à son studio d'exploiter désormais une formule éprouvée, qui manque de fraîcheur, mais les résultats sont là - avec un tout cohérent, une cagnotte bien garnie et un avenir dégagé.

D'autant plus dégagé que, en face, DC éprouve la plus grande peine à se relever de l'époque où Christopher Nolan a refondé Batman avec des scores au box office certes impressionnants, et une critique généralement ravie, mais aussi la volonté du cinéaste-producteur de ne pas construire sa trilogie comme la base d'un univers cinéma partagé. 

En autorisant un réalisateur tout-puissant, grâce à ses triomphes en salles, à ne pas mentionner Superman et compagnie et donc à ne pas suggérer l'existence d'autres super-héros, DC et Warner s'est privé de ce que Marvel et Disney a su minutieusement planifier : un sol fertile pour préparer l'émergence de personnages ayant leurs films pour être présentés et ensuite être rassemblés dans un team-movie comparable à Avengers.

Que Zack Snyder ait été ensuite chargé de corriger cela, tout en étant toujours produit par Nolan (qui, soudain, n'était plus si gêné par le développement d'un authentique DC Cinematic Universe...), en filmant Man of Steel (en 2013), qui devait être le chapitre I d'une nouvelle ère programmé pour concurrencer le MCU, n'a pas vraiment arrangé les choses. D'abord parce que le style du réalisateur, présenté comme un "visionnaire" (sur la foi de ses adaptations maniéristes des graphic novels 300 et Watchmen), était loin d'être aussi accessible que les filmmakers plus consensuels de Marvel (Jon Favreau, Kenneth Branagh, Joe Johnston, Joss Whedon les premiers). Ensuite parce que le retour de Superman au cinéma a abouti à une polémique à propos de l'image du Kryptonien (qui y tuait son adversaire en causant des dégâts cataclysmiques sans égard pour la population civile qu'il se donnait pour mission de protéger). La suite, bancale, Batman V Superman (avec la curiosité de placer Batman en premier dans le titre d'un long métrage dont Superman était la vedette) n'a pas suffi à corriger le tir (même si l'édition en DVD d'une version "director's cut" a permis de mieux apprécier le résultat).

C'est dans ces conditions qu'a été initié Wonder Woman : le défi était énorme, après l'échec retentissant d'une nouvelle version pour la télé (produite par David Ally McBeal E. Kelley) et plus de quarante ans après le feuilleton kitsch avec Lynda Carter. Mais on n'était pas au bout de nos surprises.

Comme s'il n'y avait rien à perdre à être vraiment audacieux, et même si Zack Snyder restait dans les parages (il est crédité à la production et pour l'histoire), la Warner confie le projet à une cinéaste, Patty Jenkins ! C'est la première fois qu'une femme se trouve, à Hollywood, à la tête d'une si grosse production, aux enjeux commerciaux si importants, qui plus est après une carrière commencée dans le circuit indépendant (même si son Monster a valu l'Oscar de la meilleure actrice à Charlize Theron). Puis le rôle principal, convoitée par le gratin des actrices bankables  de Hollywood, est donné à une quasi-inconnue, l'ex-Miss Israël 2004, Gal Gadot.

Enfin, il s'agit d'une origin story classique mais qui se situe durant la première guerre mondiale, donc alliant les codes du film de guerre, d'aventures, de super-héros. Un cocktail délicat, que seul Captain America : The First Avenger a réussi à produire.

Malgré toutes ces incertitudes, ces écueils, Wonder Woman est mieux qu'une réussite, c'est un exemple. Pas seulement pour DC d'ailleurs, qui serait bien inspiré d'ambitionner tous leurs futurs films à l'aune de celui-ci, en termes d'exigences artistique et narrative, mais aussi pour Marvel - car en qualité de manifeste (ici avec une super-héroïne), il dépasse de loin le récent Black Panther pour représenter avec justesse et souffle une forme de minorité visible (les femmes ici, les noirs ailleurs). Le script d'Allan Heinberg (qui a signé plusieurs comics consacrés à l'amazone, donc familier du personnage, de son univers, de son histoire) est un modèle du genre, à la construction formidable, avec une intrigue qu'on peut résumer simplement tout en n'en minorant pas la complexité et une caractérisation jubilatoire. C'est un des meilleurs efforts que j'ai pu apprécier dans le cadre si codifié du super hero movie depuis longtemps.

Patty Jenkins allait-elle savoir aligner sa mise en scène à une grosse machine comme celle-ci ? La réponse est affirmative. Comme un véhicule qu'on passerait au contrôle technique, la cinéaste passe tous les tests avec succès, non parce qu'elle est une femme se hissant au niveau des hommes habituellement à la barre de ce genre de films, mais parce qu'elle a su y insuffler sa sensibilité et un sens du grand spectacle épatants. Quand il s'agit de poser l'action et d'en exposer les enjeux, elle le fait avec fluidité, quand il faut envoyer du bois et en mettre plein la vue dans des séquences de combat chorégraphiées et des explosions pétaradantes, elle est là. Wonder Woman est un divertissement intelligent et qui en donne pour son argent, glissant quelques messages subtils sur le féminisme, l'héroïsme, le choc des civilisations, l'expérience de la guerre, le sacrifice, l'isolationnisme et la lâcheté, avec l'art et la manière, sans être professoral mais avec pertinence et naturel.

Dans cette aventure, qui ne ménage pas ses effets mais n'en abuse pas non plus, réservant de bonnes surprises narratives sans sombrer dans l'excès de twists, la distribution est impeccable : Chris Pine (pourtant un acteur objectivement moyen) est très bon en capitaine dont le romantisme est aussi bien sentimental qu'héroïque, soutenu notamment par l'excellent Saïd Taghmaoui. Les méchants sont campés avec conviction et sans cabotinage par Danny Huston, Elena Ayala et David Thewlis (qu'on n'attendait pourtant vraiment pas là - même s'il a déjà servi dans des blockbusters comme la saga Harry Potter). Et puis, surtout, il y a elle, elle Gal Gadot, d'une beauté à couper le souffle ("une oeuvre d'art" comme dit justement Sameer), d'un charisme insolent, et d'une justesse impressionnante : c'est un exercice délicat de jouer les déesses sans être ridicules dans un costume tel que celui de Wonder Woman, mais à chaque fois qu'elle apparaît, elle s'impose sans forcer, comme si le rôle, le film, ce genre n'attendaient qu'elle, comme si elle était taillé pour - façonnée telle Diana.

Finalement, la vraie injustice qui aura frappé Wonder Woman (peut-être à cause du désastre de Justice League ensuite), c'est que le film n'ait pas eu les honneurs de quelques citations aux Oscar (comme Logan d'ailleurs). Patty Jenkins et Gal Gadot n'auraient pas volé leurs chances. Mais peut-être n'est-ce que partie remise... En attendant, que DC et Warner, eux, n'oublient pas leur meilleure production : c'est vraiment ce maître-étalon-là qu'ils doivent adopter.    

mercredi 21 mars 2018

SHADE THE CHANGING GIRL, VOLUME 2 : LITTLE RUNAWAY, de Cecil Castellucci, Marley Zarcone et Marguerite Sauvage


Pour la seconde partie de la première "saison" des aventures de Shade the Changing Girl, le duo Cecil Castellucci-Marley Zarcone est renforcé le temps d'un épisode (#7) par Marguerite Sauvage. C'est aussi l'occasion pour l'héroïne de poursuivre ses découvertes, sur un ton plus dramatique mais dans des ambiances toujours aussi étonnantes.


Loma accepte d'accompagner River et Teacup à un bal où seront présents tous les collégiens. En route, elle explique à ses amis la vie sur Meta et son passé : enfant adoptée, elle fut mal-aimée par ses parents et rebelle à l'école. La découverte de la poésie de Rac Shade l'éblouit et confirma son envie d'explorer des territoires inconnus. Mais lorsque le poète disparut subitement, elle crut tous ses espoirs envolés. Le bal dégénère vite lorsque Loma est victime d'une vengeance organisée par ses anciennes victimes qui l'humilient publiquement. Ecoeurée, elle décide de quitter Valleyville.


Direction : Gotham. Elle visite la ville, flânant dans Robinson Park et Bachalo Square, intriguant les passants qui, plutôt bienveillants, lui recommandent tout de même d'éviter un homme avec une cape qui fait régner l'ordre ici... Cependant, sur Meta, Loran torture Lepuck pour le rendre fou et espérer ainsi localiser le manteau de folie et donc Loma. A Valleyville, les parents de Megan alertent la police au sujet de la fugue de leur fille tandis que River reproche à Teacup de s'être rendue complice du piège tendu à Loma lors du bal.


Loma se rend à un concert des Sonic Booms, un groupe de rock qu'elle a vu jouer dans un vieux feuilleton terrien sur Meta, "Life with Honey". Mais elle n'avait pas pris en compte que le tournage de cette série datait des années 1950 et découvrent les musiciens âgés et que le concert a lieu pour lever des fonds car Honey Rich, la vedette du show, est très malade. Loma décide alors de la retrouver pour la guérir. Tandis que la torture de Loran sur Lepuck ne donne pas le résultat escompté, River entreprend de pister Loma en cherchant les événements bizarres sur le Net.


Loma arrive à Los Alamos, ancienne zone des essais nucléaires américains, où habita Honey Rich. Sur Meta, Mme Depps intercepte le signal énergétique du manteau de folie et Loran envoie sur Terre deux agents le récupérer par tous les moyens. River décide de rejoindre Loma et Teacup accepte à contrecoeur de le suivre. Loma se défend contre les agents de Loran en les atomisant puis s'échappe. Après son départ, des scientifiques prélèvent sur place des échantillons du manteau de folie pour l'armée.


Loma gagne Los Angeles où Honey a appris par son médecin qu'elle n'a plus que quelques mois à vivre et se suicide en absorbant une surdose de barbituriques. Loma la ressuscite mais l'opération abouti au transfert de son esprit dans le corps de Honey et de l'esprit de Honey dans le corps de Loma. Elles passent un marché : Honey emmène Loma sur un tournage si cette dernière la laisse mourir ensuite. Sur Meta, le corps original de Loma dépérit et Loran convainc alors Lepuck d'aller sur Terre pour tuer celle qui sert d'hôte à l'esprit de son amie et récupérer le manteau de folie. Loma est justement repérée par un directeur de casting et l'esprit de Honey ne peut résister à goûter de nouveau aux feux de la rampe.
  

Alors que le tournage reprend, Honey (avec l'esprit de Loma) a un infarctus et est conduite à l'hôpital dans un état critique. Lepuck surgit sur le plateau et comprend que l'esprit de Honey a investi le corps de Loma : il faut qu'elle sauve cette dernière. River et Teacup arrivent à Los Angeles et apprennent l'hospitalisation de Honey à la télé à l'aéroport. Pendant ce temps, sur Meta, l'agonie de Honey et donc de l'esprit de Loma permettent enfin à Loran de s'emparer du manteau de folie et de rejoindre Rac Shade mais il la repousse pour avoir trahi leurs idéaux. La mort de Loran permet à Loma de réintégrer son corps et à Honey de trouver le repos éternel. Lepuck est renvoyé sur Meta après avoir avoué son amour à Loma mais conscient qu'il n'a pas sa place sur Terre.

Ce second tome de la série s'inscrit à la fois dans la lignée du précédent - il s'agit toujours d'un récit initiatique - tout en sachant déjouer les attentes du lecteur en l'entraînant ailleurs - et par là, j'entends sur un plan géographique car l'action se déplace dans d'autres décors.

Tout commence par un violent retour de bâton pour Megan Boyer infligé par ses anciennes victimes lors d'un bal. Ignorant que l'adolescente n'est désormais qu'une enveloppe abritant l'esprit de Loma, ils ne savent pas qu'en se vengeant, ils blessent l'extraterrestre. Cet incident va précipiter l'héroïne dans une fugue qui imprime sa forme au récit. Après avoir appris à s'habituer à sa nouvelle condition sur Terre, à Valleyville, elle comprend qu'on ne lui pardonnera jamais les vilenies de Megan et qu'il lui faut partir pour trouver la tranquillité. La fugue devient un retour à son objectif premier : explorer la Terre.

Ce septième épisode détone visuellement car Marguerite Sauvage en est la dessinatrice. Son style est différent de celui de Marley Zarcone, mais la transition s'opère en douceur grâce à la colorisation de Kelly Fitzpatrick. Le trait reste très élégant, et le récit, essentiellement construit en flash-backs sur le passé de Loma sur Meta, s'accommode finalement fort bien de ce fill-in. Sauvage laisse la couleur dominer son graphisme, notamment les lignes d'encrage, ce qui aboutit à un quasi-photo-réalisme, mais pas trop poussé (on n'est pas dans le registre d'Alex Ross non plus). La représentation de la vie sur Meta, de la jeunesse de Loma, avec les designs et les décors extraterrestres, fait penser davantage à la mode des habits et des intérieurs/extérieurs des sixties qu'à une interprétation plus radicale et originale d'un monde lointain, et confère à l'ensemble un mélange assez pop de rétro-futurisme (sans tomber dans le steampunk).

Le périple de Loma démarre ensuite et va servir de colonne vertébrale à toute l'aventure : on navigue entre fantaisie pure - Loma visite Gotham et, grâce à elle, la ville de Batman (dont le nom n'est jamais prononcé mais dont la présence est évoquée) apparaît, le temps d'une scène comme vous ne l'avez littéralement jamais vue (encore une fois Fitzpatrick fait des merveilles aux couleurs). Le décalage induit entre la candeur de Loma et le cadre urbain d'habitude oppressant de Gotham rappelle à point l'originalité de la série - et souligne que la folie du manteau revêtu par l'héroïne n'est pas une démence mais aussi une rêverie.

Loma se met en quête de retrouver son idole sur Meta, une comédienne terrienne des années 50 qui jouait dans une série télé. Mais ses investigations la confrontent non plus à l'espace séparant son monde de la Terre mais au temps passé entre ce qui a été tourné et dont elle était téléspectatrice et l'actualité. Ainsi s'étonne-t-elle, effarée, du grand âge des musiciens du show se produisant en concert pour collecter de l'argent pour le traitement médical de Honey Rich (un nom bien ironique en l'occurrence...). En prenant conscience de cet aspect des choses, qu'elle n'avait pas du tout envisagé, c'est une autre forme de folie qui la gagne : celle du temps perdu et qui ne se rattrape plus.

Dès lors, qu'elle s'engage dans une course contre la montre pour sauver l'actrice condamnée comme d'échapper aux tueurs de Mellu Loran, on sait, comme elle doit s'en douter elle-même, qu'il s'agit moins d'empêcher l'inévitable que de le retarder. L'expérience est cruelle, douloureuse, chaotique, mais en route on apprend l'autre raison pour laquelle Loran convoite le manteau de folie, les sentiments réels de Lepuck pour Loma, la fiabilité de l'amitié de River et Teacup pour Loma. C'est finalement très dense.

Mais Marley Zarcone, grâce à son dessin aérien, et ses découpages toujours aussi inventifs, inspirés par le surréalisme, glissant sur la naïveté bienveillante de Loma mais aussi sa combativité, sa pugnacité, transforme ce parcours d'obstacles en balade digne d'Alice aux pays des merveilles. L'artiste sait à merveille traduire cet incessant ballet que danse son héroïne, tour à tour galvanisée par sa mission puis tourmentée par les épreuves qu'elle rencontre. Avec beaucoup de finesse, elle exprime l'agitation qui s'empare d'elle, puis l'abattement qui la rattrape, elle représente son exaltation touchante puis le contrecoup d'un combat mené et remporté difficilement contre deux tueurs.

Le morceau de bravoure intervient pourtant dans les deux derniers épisodes où Zarcone réussit à rendre parfaitement claire le fait que l'esprit de Loma est désormais dans le corps de Honey Rich et l'esprit de Honey dans le corps de Loma. La narration rapide de Castellucci alliée à la lisibilité du dessin de Zarcone aide le lecteur à ne jamais être embrouillé, confus, perdu, créant même un vrai suspense lorsque la santé de Honey décline brutalement et risque donc d'impacter le sort de Loma. Une double page (voir ci-dessus) propose même au lecteur de décider comment la lire en faisant tourner un crayon en son centre et en commençant par la vignette désignée par la pointe dudit crayon : essayez, vous verrez, ça fonctionne, c'est ludique et épatant, tout à fait compréhensible.

La chute de l'histoire annonce le grand changement de la série, à commencer par son titre même - Shade the Changing Woman. On peut choisir, selon sa curiosité, de lire le crosssover Milk Wars pour apprendre par le détail la mue de Loma, mais la relance de la série reste accessible en s'en dispensant, offrant de nouvelles perspectives, de nouveaux enjeux, et, surtout, confirmant que c'est la production la plus aboutie du label "Young Animals".