mardi 20 mars 2018

SHADE THE CHANGING GIRL, VOLUME 1 : EARTH GIRL MADE EASY, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


Lancé en 2016 par le chanteur et scénariste Gerald Way (Umbrella Academy), la collection "Young Animals" a connu, au sein de DC Comics, des fortunes diverses, avec des chiffres de ventes modestes mais des critiques généralement favorables et ce, malgré des retards fréquents ou des changements d'artistes pas toujours heureux. J'avais d'abord jeté mon dévolu sur la nouvelle version de Doom Patrol (par Way et Nick Derington) mais j'ai lâché l'affaire à cause des délais entre chaque numéro.  Il faudra que je me remette à Mother Panic et Cave Carson has a cybernetic eye. En attendant, je vais vous parler de la première "saison" de Shade the Changing Girl de Cecil Castellucci et Marley Zarcone, le titre le plus régulier et original, aujourd'hui disponible en deux albums, avant sa relance.


L'extraterrestre Loma, originaire de la planète Meta, dérobe le manteau de folie du poète Rac Shade et téléporte son esprit jusque sur la Terre où elle prend possession du corps de Megan Boyer. Cette adolescente était dans un coma jugé irréversible depuis de longs mois à la suite d'une overdose et d'une noyade. Problème : comme va rapidement le découvrir Loma, c'était surtout une affreuse chipie, détestée par ses proches, avec laquelle même ses parents avaient des problèmes - bref, personne ne désirait son retour. Mais sur Meta, la disparition du manteau n'est pas passé inaperçu et la chef de la police, Mellu Loran, ouvre une enquête dont elle charge Mme Depps pour le récupérer.
  

Loma/Megan rentre à l'école où son retour créé la sensation. Evidemment, elle ne reconnaît plus Wes, son ex-petit ami, mais fait la connaissance de River et Teacup, deux élèves qui s'occupent de la bibliothèque qui lui accordent leur amitié. Grâce à eux, elle découvre qu'elle faisait partie de l'équipe de danse aquatique dans laquelle elle se comportait comme une chef autoritaire et dont la rivale (et désormais remplaçante) est Seema Chaham. Sur Meta, Loran fait suivre Lepuck Lapo, le dernier compagnon connu de Loma.


River, pour expliquer le ressentiment qu'elle inspire aux autres élèves, montre à Loma/Megan une page web entièrement consacrée au recensement des humiliations qu'elle fit subir à ses camarades. Epouvantée, elle se rapproche de Wes dont elle devine qu'il est toujours amoureux d'elle et lui demande de lui ré-apprendre à nager. Mais quand ses anciennes partenaires l'apprennent, elles lui signifient qu'il est hors de question qu'elle réintégre l'équipe. Sur Meta, la piste Lepuck ne menant à rien, Loran envisage de contacter le Centre de Recherche Occulte pour son enquête.
  

Collé à l'école après s'être battue avec Seema Chaham, Loma/Megan avoue à River qu'elle est une extraterrestre, ce qui fascine le jeune homme féru d'astronomie. Ses parents, eux, consultent le neurologue de l'hôpital où elle était admise pour se renseigner sur d'éventuelles séquelles, considérant son étrange comportement (résumé par son insistance à se faire appeler Shade). Les souvenirs de Megan envahissent les rêves de Loma et la tourmentent : de quoi la pousser à tenter de se réconcilier avec ceux que la jeune fille a harcelés... Et à partager une nuit avec Wes, au cours de laquelle elle se rappelle que lui et leurs amis l'ont laissée se noyer après son overdose ! Sur Meta, Loran surprend Depps avec Lepuck et lui tire dessus : elle est désormais certaine qu'il sait où est Loma et donc le manteau.
  

Loma, écoeurée aussi bien par l'attitude de Megan que par celle de tous ceux qui l'ont laissée pour morte, veut rentrer sur Meta car elle sait qu'elle sera toujours haïe dans ce corps. Elle en parle avec River et Teacup et essaie de se téléporter à nouveau avec le manteau, mais sans succès car elle ne peut localiser sa planète d'origine et estimer la distance qui la sépare de la Terre. Sur Meta, Loran explique à ses pairs pourquoi récupérer le manteau est si important : elle peut rendre fou celui qui la porte, mais aussi être maîtrisée et donc asservir des peuples étrangers et conquérir d'autres mondes.


L'esprit de Megan, revitalisé, agresse son corps habité par Loma et son agressivité croit à mesure qu'elle découvre ce que l'extraterrestre a changé dans son existence. Loma cherche un moyen de la contrer et utilise les pouvoirs du manteau contre elle afin de détruire l'esprit de Megan. Mais l'affrontement est aussi risqué pour l'alien... Sur Meta, Loran torture Lepuck pour trouver la combinaison du coffre où le corps de Loma dort avec le manteau. Victorieuse contre Megan, Loma peut à présent révéler tout son passé à River et Teacup sans cesser de réfléchir à un moyen de rentrer sur Meta.

Cette première partie en six volets, intitulée Earth Girl Made Easy, constitue seulement la moitié de l'aventure de Loma mais s'avère déjà suffisamment dense et palpitante pour imposer cette nouvelle version du personnage créé par Steve Ditko, puis revisité par Peter Milligan et Chris Bachalo.

Le label "Young Animals" permet ceci de particulier aux auteurs de se réapproprier des personnages méconnus (ou d'en imaginer de nouveaux) tout en s'appuyant sur un héritage parfois ancien. Aussi atypique que la Doom Patrol, Shade était d'abord un changing man, sans manteau, mais avec une bonne dose de bizarrerie narrative et visuelle. Cecil Castellucci l'a bien compris en s'emparant du concept pour l'emmener ailleurs.

Dans sa forme présente, la série s'inscrit dans le registre du récit d'apprentissage : l'âme d'une extraterrestre occupe le corps comateux d'une adolescente terrienne et pense ainsi explorer notre planète, en apprendre les us et coutumes. Sauf que, évidemment, rien ne se passe comme prévu car son hôte n'est pas une gentille fille mais une abominable petite garce que personne n'aimait et dont personne ne souhaitait le retour à la vie - y compris ses parents.

Pour ne rien arranger, Loma, notre alien, a volé le manteau de folie qui lui a permis de transférer son esprit et de traverser l'espace entre sa planète et la notre. Ce qui entraîne une enquête pour retrouver le vêtement magique, investigation menée par une policière pugnace, cruelle et aux motivations troubles.

La narration va et vient ainsi entre Meta, ce monde où se côtoient des créatures aux aspects les plus excentriques (mais parmi lesquels on trouve des humanoïdes, comme justement Mellu Loran, la flic), et la Terre, où les monstres sont finalement plus terribles même en ayant l'apparence d'adolescents ordinaires. C'est dans cette approche, classique mais éloquemment exploitée, que la scénariste réussit à convaincre et à accrocher de la pertinence de son propos. Ce portrait de l'adolescence, des aspirations à s'émanciper, mais aussi à assumer qui l'on est, à pouvoir changer le regard qu'on porte sur soi ou les autres, se colore d'une cruauté parfois étonnante - après tout, même si Megan Boyer était une peste, elle a quand même été laissée pour morte par ceux qu'elle malmenait.
   

En parallèle des (més)aventures de Loma sur Terre, obligée de composer avec le passé de Megan, les parenthèses sur Meta sont un peu laborieuses et Cecil Castellucci, on le sent, est parfois obligée de tirer un peu à la ligne pour justifier l'acharnement de Mellu Loran à vouloir récupérer sans éventer trop vite la raison pour laquelle cela l'obsède tant. Mais, en revanche, la faune de la planète lointaine est décrite de manière fascinante. Et c'est là que l'autre réussite de la série intervient.

Nick Derington (Doom Patrol) s'est vite avéré incapable de produire mensuellement sa série, Tommy Lee Edwards (Mother Panic) a vite déserté son poste au profit de remplaçants plus ou moins inspirés. Seul Michael Avon Oeming (Cave Carson have a cybernetic eye) et donc Marley Zarcone ont été en mesure de livrer chaque nouvel épisode de leur titre ponctuellement et sans perdre en qualité.

L'illustratrice canadienne est devenue la vraie révélation des "Young Animals" supervisés par Gerald Way (qui signe une postface un peu pathétique pour ce recueil, affirmant que Shade the Changing Girl est sa série préférée de la collection... Exactement ce qu'il dit pour toutes les autres !). Elle assure dessin et encrage (parfois soutenue sur ce dernier point par Ande Parks, sans que cela se remarque) et son style est superbe.

Il se distingue par un trait léger et épuré, sans à-plats noirs, ni variations dans l'épaisseur. La première impression est de le trouver un peu inconsistant, manquant de nuances, mais le soin apporté aux compositions de plans, à l'expressivité des personnages (notamment dans leur gestuelle - particulièrement celle de Loma qui doit apprivoiser le corps d'une terrienne), et l'inventivité avec laquelle elle introduit les effets relatifs au manteau de folie sont remarquables. Par petites touches, elle campe une esthétique délicate et troublante à la fois, qui réussit le tour de force de séduire tout en perturbant. Les personnages font vraiment leur âge, leurs looks sont étudiés, les décors sont détaillés. Quant aux extraterrestres, ils sont d'une diversité épatante (Loma est un oiseau sur pattes, Lepuck évoque un panda...), et Meta ressemble à un monde à la fois pastel et bureaucratique.
  
La simplicité de Zarcone permet en outre à sa coloriste d'avoir de la place pour s'exprimer et on imagine mal ce que la série serait sans la contribution magnifique de Kelly Fitzpatrick, dont la palette est d'une richesse qui ne rime jamais avec surcharge. Les épisodes ont grâce à elle un côté acidulé, rassurant, et en même temps, cette douceur souligne la noirceur de certains passages, le cauchemar prêt à resurgir (tel le retour de l'esprit de Megan).

Ajoutez-y des variant covers par Tula Lotay, Joelle Jones entre autres, et des couvertures originales de Becky Cloonan, plus des back-ups dessinées par Ryan Kelly (amusantes mais dispensables) et même l'emballage a de l'allure.

A l'heure où vient juste de paraître, après le crossover Milk War (où les séries "Young Animals" rencontrent celles du DCU classique, en particulier la JLA), le premier numéro de Shade the Changing Woman, il est temps de réviser cette série pour se familiariser avec son héroïne, dont je couvrirais les six derniers épisodes dans ma prochaine critique. Stay tuned !

lundi 19 mars 2018

LOVE (Saison 2) (Netflix)


J'avais été, c'est le moins qu'on puisse dire, très partagé par la première saison de Love, concentré des choses que j'aimais le moins chez son producteur Judd Apatow. Mais, malgré tout, au milieu de toutes ces scories, il subsistait des éléments attachants, atypiques, qu'on devait à son acteur-scénarise Paul Rust et sa femme, co-productrice, Lesley Arfin. Sans oublier la composition sans concessions de Gillian Jacobs. Je me suis donc laissé entraîner par cette saison 2 (qui sera l'avant-dernière : le show a été renouvelé pour une troisième et ultime session), avec, quand même l'espoir, d'être davantage conquis. Verdict ?

 Gus et Mickey (Paul Rust et Gillian Jacobs)

Mickey a avoué pourquoi, à cause de son alcoolisme et de sa toxicomanie, elle a besoin de prendre du recul et Gus l'accepte, prêt à la soutenir en cas de besoin. Elle le reconduit chez lui mais ils découvrent que le quartier est bouclé par la police à la recherche d'un malfrat en cavale. Tous les habitant sont assignés à résidence jusqu'à l'arrestation et Mickey doit donc passer la nuit chez Gus, malgré une tentative foireuse de fausser compagnie aux flics.

Mickey et Gus font l'école buisssonière

Respectant la promesse qu'il lui a faite de ne pas être toujours sur son dos, Gus convient avec Mickey de passer des soirées l'un sans l'autre. Il sort donc avec une bande de copains de son quartier mais s'ennuie, causant même un malentendu avec une fille dont il croyait qu'elle le draguait. De son côté, Mickey dîne avec plusieurs couples dont les conversations tournent exclusivement autour de leurs enfants. Elle ne peut s'empêcher de semer la zizanie puis, une fois tout le monde fâché contre elle, s'éclipse.

Randy, Bertie, Gus et Mickey (Brett Gelman, Claudia O'Doherty, Paul Rust et Gillian Jacobs)

Après avoir refusé l'invitation de la productrice de la série "Witchita" à coucher avec lui, Gus retrouve Mickey chez elle, après qu'elle ait sauvé l'emploi d'un collègue, l'informaticien Truman. Bertie et Randy sont également présents et consentent à consommer des champignons hallucinogènes que gardait Mickey. Mais lorsque Randy fait un bad trip et se met à courser un coyote puis à pénétrer par effraction dans une maison, la soirée vire au grand n'importe quoi. Tout le monde rentre - mais Bertie a le sommeil intranquille quand elle entend Randy déclarer en rêvant qu'il souhaiterait la tuer...


Mickey et Randy (Gillian Jacobs et Brett Gelman)

Après avoir pris une journée de repos où ils se sont confiés l'un à l'autre sur leurs peurs et leurs espoirs tout en savourant leur bonheur d'être ensemble et solidaires, Gus et Mickey doivent faire face à des situations professionnelles et personnelles délicates. Lui apprend que la série "Witchita" va être annulé et les parents d'Arya, dont il est le précepteur, ont des ambitions différentes pour elle (sa mère souhaite la faire tourner dans un film indépendant qui lui vaudrait peut-être un Oscar, son père préférerait qu'elle s'engage pour un blockbuster). Elle découvre que Randy a emprunté 850 $ à Bertie et lui reproche de l'escroquer au lieu de chercher un travail.
  
Marty Dobbs, le père de Mickey, Gus et Mickey (Daniel Stern, Paul Rust et Gillian Jacobs)

Deux autres épreuves attendent Mickey : la station-radio où elle travaille est rachetée par un grand groupe et elle doit convaincre les repreneurs de la conserver dans le personnel en faisant signer une jeune podcasteuse. Puis elle demande à Gus de l'accompagner pour la journée car son père, Marty, doit passer à Los Angeles la visiter. Ce dernier ne cesse de la rabaisser et Gus doit ménager ce dernier tout en soutenant Mickey, qui lui reprochera ensuite de ne pas avoir pris fait et cause exclusivement pour elle.
  
Gus et Mickey

La crise naissante du couple semble se résorber quand Gus invite Mickey, puis d'autres amis communs, à passer un week-end dans la luxueuse villa d'une relation pour leur projeter l'épisode de "Witchita" qu'il a écrit. Mais la soirée est un fiasco : Mickey est accaparée par un des membres des Alcooliques Anonymes qu'elle connaît, et les autres s'en vont progressivement avant la fin. Une dispute éclate entre Gus et Mickey qui vont lit à part cette nuit. Le lendemain matin, elle repart sans lui.

Gus en pleine crise

Gus part sur le tournage du blockbuster qu'a choisi de tourner en premier Arya, chaperonnée par son père, et où il reprend son rôle de professeur particulier. Mais le tournage se passe mal car le réalisateur n'apprécie pas Gus et l'assistant du cinéaste lui vole même une idée de long métrage qu'il a racontée à l'équipe. Pour ne rien arranger, les communications avec Mickey dégénèrent violemment car elle ne supporte ni qu'elle le laisse trop longtemps sans nouvelles, ni qu'il l'appelle trop souvent.

Mickey avouant son infidélité à Bertie

Apprenant que le chien de son ex est souffrant, à l'article de la mort, Mickey se rapproche de lui et finit par coucher avec lui. Cette infidélité se répète, Mickey ne répondant plus aux appels de Gus toujours coincé sur son tournage. Bertie devine ce qui se passe mais préfère ne pas s'en mêler, d'abord trop occupée à rompre avec Randy. Finalement Mickey lui avoue tout sans savoir quoi faire alors que le retour de Gus se rapproche.

Mickey et Gus : enfin heureux ?

Mickey choisit de rompre avec son ex mais celui-ci, d'abord furieux, veut la convaincre de rester avec lui. Elle, retrouve Gus et ensemble ils s'excusent de la dégradation de leur relation durant son absence et conviennent de se donner une nouvelle chance. Poursuivie par son ex, Mickey l'évite autant que possible mais son comportement intrigue Gus. Elle le rassure en lui demandant s'il accepterait de s'installer avec elle après avoir expliqué à son ex qu'elle ne reviendrait pas. Mais la jeune femme sait-elle vraiment ce qu'elle veut ? Ou a-t-elle agi sans mesurer les conséquences de sa requête ?

Comme je le disais en préambule, ma crainte principale était que cette saison 2 ne sombre dans les mêmes travers que la première, voire s'y enlise. Mais, il faut avouer, et cette une très bonne surprise, que le tir est formidablement corrigé : ces douze nouveaux épisodes de Love sont bien meilleurs.

Est-ce à dire que tout est désormais parfait ? Il ne faut pas exagérer, mais pour l'essentiel, ce qui me déplaisait le plus a été gommé ou modifié et aboutit à un show moins vulgaire et plus sensible, drôle parfois, mais surtout plus critique. La saison se déploie sans ménager les héros ni le spectateur, pris dans un grand "8" émotionnel, notamment dans le dernier tiers où la crise couve, explose, et se clôt sur une chute qui soulève bien des doutes sur l'avenir du couple.

On avait laissé Mickey en pleine confession impromptue sur le parking d'une supérette avec Gus à la fin de la saison 1 et on reprend exactement au même moment quand il doit réagir à la demande de la jeune femme qui souhaite s'accorder un an de break. Contre toute attente, Gus accepte ce pari fou, comme s'il savait, avec le téléspectateur, qu'il s'agit moins d'une séparation que d'une distance à respecter pour Mickey.

Cette dernière surprend également en s'engageant dans un programme de désintoxication qu'elle suit sérieusement, participant surtout à des réunions. Professionnellement, elle reprend aussi son job en main, s'appliquant à l'exercer avec méthode, sauvant même la mise à un collègue, et se battant pour conserver sa place quand la station-radio est rachetée avec la menace de renvois. On découvre une Mickey battante, disciplinée, raisonnable - même quand elle fait consommer à Gus, Bertie et Randy des champignons hallucinogènes dont elle était sur le point de se débarrasser : seule elle s'abstient afin de prévenir tout dérapage (bon, elle ne réussira qu'à moitié sur ce dernier point mais le bad trip de Randy offre un grand moment de délire).

Et Gus dans tout ça ? Comme toujours avec ce gentil garçon, tout est question d'apparence : s'il savoure son bonheur avec Mickey, plus paisible désormais, et ne panique pas quand la série télé "Witchita" est annulée, convaincue que Arya et ses parents le conserveront comme son professeur particulier, son comportement (trop) bienveillant va lui jouer des tours.

Le scénario tourmente sadiquement ce pauvre Gus en retournant ses bonnes intentions contre lui. Parce qu'il aime sincèrement Mickey, il cherche à la protéger en veillant à ce qu'elle ne succombe pas de nouveau à ses démons (la dépression, l'alcool, la drogue). Mais il y met un peu trop de zèle et se le voit reprocher par l'intéressée. Le téléspectateur trouve cela injuste et prend parti pour lui, considérant cela davantage comme de la maladresse que comme de l'insistance obsessionnelle.

Gillian Jacobs est odieuse à souhait arrivée à ce stade de l'histoire, et l'actrice a du mérite de ne jamais jouer son personnage en lui cherchant d'excuses. Elle est absolument infecte, injuste, menteuse, manipulatrice. Mais Paul Rust est également excellent en amoureux paumé, blackboulé, toujours sur le fil, se révoltant parfois pour aussitôt le regretter : son désarroi le rend incroyablement attachant mais sa naïveté et sa gentillesse nous donnent envie, à nous, témoins de la crise, qu'il ose remettre Mickey à sa place, qu'il découvre sa duplicité (quand elle finit par le tromper). Le dénouement de la saison est très ambigu à cet égard car le choix de la jeune femme apparaît pris par défaut, dans la précipitation, pour se débarrasser de son ex - dont la prédiction qu'elle va "détruire" Gus n'est pas impossible.

La série ponctue ces rebondissements de séquences où les auteurs brillent dans l'art de mettre leurs personnages et les téléspectateurs mal à l'aise : la visite du père de Mickey, le cauchemar du tournage de Gus, mais aussi la liaison surréaliste, limite inquiétante, entre Randy, ce gros nounours paresseux qui dit d'étranges choses en dormant, et Bertie, incapable de rompre malgré ce qu'elle assure et peut-être victime d'un escroc. Dans ces moments-là, Love nous éprouve, présentant le côté obscur de ses protagonistes, mettant en scène des situations borderline, aussi perturbants que lorsque le scénario capte génialement le bonheur fragile mais plus intense du coup de ses amants vedettes.

Grâce à (mais aussi à cause de) tout cela, la saison 3 ne devrait pas être de tout repos. Espérons juste qu'elle terminera la série dignement, en soignant encore plus ses qualités mûries qu'en renouant avec ses facilités passées.      

dimanche 18 mars 2018

MARVEL TWO-IN-ONE #4, de Chip Zdarsky et Valerio Schiti


Tout d'abord, publions un erratum : contrairement à ce que j'avais annoncé (mais, pour défense, en croyant sincèrement l'avoir lu), ce n'est pas Jim Cheung qui dessine cet épisode mais toujours Valerio Schiti (Cheung devrait, en revanche, revenir pour le #6, qui seront ses derniers numéros - mais j'en parlerai plus loin). Chip Zdarsky reste, lui, aux commandes du scénario et, pour ceux qui se plaignaient du manque d'action de la série jusqu'à présent, il corrige franchement le tir cette fois...


En compagnie du Dr. Rachna Koul, Ben Grimm et Johnny Storm entament leur voyage dans le Multiverse, après avoir dit "au revoir" à Alicia Masters et Spider-Man. Traversant le Multiplan, ils se dirigent vers le première Terre parallèle à leur portée où, espèrent-ils, ils retrouveront Reed, Sue, Franklin et Valeria Richards.


Après un atterrissage plutôt périlleux en plein coeur de New York, Rachna laisse les deux héros localiser le Baxter Building tandis qu'elle part en ville procéder à des relevés énergétiques. Rapidement, pourtant, Ben et Johnny sont pris à parti par Wolverine et She-Hulk, missionnés par le SHIELD, qui les soupçonnent d'être des Skrulls. 


Après une brève altercation, le malentendu est levé et les visiteurs apprennent que ce monde a dû faire face à une invasion massive (plus d'un million d'individus ont été remplacés par des Skrulls), ce qui a poussé les autorités à adopter des mesures drastiques, dont Reed Richards est le concepteur.


Mais en faisant la connaissance de ce dernier, Johnny et Ben comprennent immédiatement qu'il ne s'agit pas de leur beau-frère et ami : Sue et la Chose sont mortes, Johnny s'est retiré, comme le leur explique Hank McCoy/le Fauve.


Le sort de cette Terre s'est joué après une énième attaque de Galactus contre lequel le Dr. Doom s'est interposé avec succès : il a terrassé le géant en absorbant son énorme puissance. Promettant de ne jamais dévorer ce monde, il s'est par contre rassasié en engloutissant tout le reste du système solaire !

Chip Zdarsky a pris son temps pour installer son aventure, peut-être effectivement un peu trop si on le juge avec le recul. Effectivement car d'après les sollicitations de Marvel, l'arc The Fate of the Four doit prendre fin au n°6, ce qui suggère qu'on aura alors à la fois droit à la réunion des Fantastic Four et, dans la foulée, l'annonce d'une nouvelle série mensuelle qui leur sera consacrée (à la condition que les chiffres de vente de Marvel Two-in-One aient convaincu l'éditeur...).

Mais, avec cet épisode, les choses bougent vraiment : cette fois, ça y est, nous voilà partis pour explorer le Multivers à la recherche du reste de l'équipe. La première Terre parallèle visitée offre une situation étonnante et palpitante, riche en éléments dramatiques (une invasion Skrull sévèrement réprimée, Doom devenu Galactus). Il y a là une matière particulièrement dense qui mériterait d'être exploitée, d'autant plus qu'on apprend vite que ce n'est pas sur ce monde que Ben Grimm et Johnny Storm retrouvent Reed, Sue et leurs enfants - ce qui pose tout de même un problème relatif à la résolution promise de l'arc narratif dans deux épisodes : ça semble plus signifier que c'est ce qui se passe sur cette Terre qui sera solutionné que la quête de la Chose et de la Torche humaine...

L'autre piste qui interrogera le lecteur (et s'ajoute au problème précité), c'est l'agenda secret de Rachna Koul qui ne s'est pas imposée dans ce voyage dimensionnel juste par goût de l'aventure mais bien, comme le suggèrent les premières pages, parce qu'elle cherche de quoi soigner quelqu'un.

En somme, c'est comme si, après avoir démarré lentement, Zdarsky nous en donnait soudain presque trop, ouvrant plusieurs pistes, exposant des enjeux d'envergure, avec toujours, comme une épée de Damoclès, les pouvoirs déclinant de deux Fantastiques. Ce déséquilibre souligné par l'imminence programmée de la fin de l'arc narratif a de quoi interroger. D'autant plus que...

... Que l'absence de Jim Cheung correspond à une double actualité parallèle : l'artiste a produit un dessin promotionnel pour Marvel "Fresh Start", le nouveau statu quo éditorial de la "maison des idées". On y voit, comme toujours dans ce genre d'opération publicitaire, une image réunissant les personnages destinés à occuper le devant de la scène dans les prochains mois, et parmi ceux-ci il y a Ben Grimm... Mais pas Johnny Storm. Doit-on comprendre que seule la Chose reviendra de ce périple et que, donc, The Fate of the Four signifie que le personnage sera le dernier des FF vivant ?

Ensuite, Cheung, toujours, en annonçant que sa prestation sur le titre, s'achèverait au #6 a anticipé de peu l'annonce officielle de son arrivée chez DC, où il va dessiner le relaunch par Scott Snyder de la série Justice League. C'est une autre vedette qui passe à la concurrence (on se demande maintenant qui sera le prochain).

Concomitamment, Valerio Schiti ne va pas faire non plus de vieux os sur Marvel Two-in-One puisque lui aussi a trouvé un nouveau job régulier en devenant le prochain partenaire de dan Slott sur une nouvelle série Iron Man. L'italien (dont on peut penser que, si Bendis était resté chez Marvel avec la promesse de l'éditeur de lui confier Fantastic Four, il aurait dessiné leur série) donne tout ce qu'il a sur cet épisode : l'avoir associé, en alternance, à Cheung, est une idée brillante car leurs styles se complètent. 

Schiti est moins obsédé par la belle image détaillé mais il est supérieur en termes de storytelling, sachant donner vie à n'importe quelle scène, brillant dans l'action, le mouvement, soulignant l'expressivité pour traduire les émotions du récit. Ce dynamisme du script est donc parfaitement servi par l'artiste (et laisse donc des regrets car il ne dessinera plus ces héros qui lui conviennent si bien).

Bien malin qui pourra, au terme de ce quatrième épisode, où va Marvel Two-in-One (mini-série au dénouement qui promet d'être expéditif ? Ou préparation prolongée à un hypothétique retour des FF ?). La lecture est agréable mais le flou entretenu quant au terme de cette aventure éditoriale intrigue au moins autant que l'histoire racontée par Zdarsky.   

GIANTS #4, de Miguel et Carlos Valderrama


Le mois dernier, je vous avais fait part de mon coup de coeur pour la série Giants des Valderrama bros. et j'avais terminé ma critique en vous incitant à cocher la date de sortie du quatrième épisode. J'espère vous avoir convaincu car ce nouveau chapitre tient toutes ses promesses et entraîne même l'histoire dans de nouvelles directions épatantes.


Du temps a passé depuis que Gogi s'est joint au groupe de Uron à Surface City. Avec Kara, il se promène désormais dans la ville enneigée sans crainte des monstres géants qui y évoluent. C'est dans ces conditions qu'ils viennent au secours d'une bande de vagabonds attaqués par des insectes. Or, le chef de ces errants n'est autre que... Zedo !


Conduits chez Uron où Jol et Titia préparent des chambres pour eux, les invités sont reconnaissants. Mais Uron prend Gogi à part et l'invite à se méfier de son ami, comme de tous ceux qui viennent d'Underground City, car il les considère comme des parasites.


Mais lorsque Zedo rejoint Gogi dans sa chambre cette nuit-là et lui donne de (mauvaises) nouvelles de leur ancien chez eux, en proie à de nouveaux gangs, plus vicieux et féroces, il lui demande de rentrer avec lui pour y restaurer l'ordre maintenant qu'il dirige les Bloodwolves et les Grim Bastards. Pour asseoir leur supériorité, Zedo convainc Gogi de voler les réserves d'Ambernoir de Uron.


Mais une fois dans le laboratoire de Uron, Zedo trahit Gogi en le blessant car il estime avoir été trahi lorsque son ami l'avait autrefois laissé pour mort. Les complices de Zedo prennent en otage Jol et Titia pour couvrir leur fuite tandis que le refuge s'effondre à cause d'une explosion d'Ambernoir... Qui attire un monstre.


Uron ordonne à Gogi et Kara de partir pendant qu'il s'occupe du géant. Mais Kara disparaît lorsque le sol sous leurs pieds se dérobe devant le regard impuissant de Gogi...

Le cliffhanger haletant du précédent épisode, montrant Zedo unifiant les deux gangs d'Underground City après la mort de leurs chefs et annonçant de nouvelles conquêtes, annonçait un changement de statut du personnage tandis que son ami Gogi se laissait séduire par l'hospitalité de Uron à la surface et la découverte d'une nouvelle utilisation de l'Ambernoir.

Miguel Valderrama exploite très efficacement le potentiel de ces situations tout en orchestrant les retrouvailles prévisibles entre les deux héros. Le scénariste joue sur les conséquences de leur séparation et la manière dont chacun a composé avec l'absence de l'autre. 

Pour Gogi, il paraissait évident que Zedo avait trouvé la mort et le revoir bien vivant, à la tête d'un gang et s'aventurant désormais avec intrépidité à la surface, est un choc heureux. Il ne se doute, comme le lecteur, de rien et compte sur des retrouvailles heureuses dans ce monde désolé. La réaction de Uron nuance étrangement la situation lorsqu'il recommande à Gogi la prudence : le fait-il par une forme de paternalisme envers le garçon ? Ou par expérience car il a lui aussi vécu à Underground City et en sait la perversion ?

En choisissant d'ignorer le conseil de Uron, Gogi ignore qu'il commet une erreur terrible. Car Zedo est bien le "parasite" qu'a deviné son hôte. Il n'est pas seulement devenu un chef de gangs mais un authentique malfrat et rancunier. Il profite de la situation pour se venger tout en mettant la main sur l'Ambernoir du refuge, et déclenche ainsi une série de catastrophes spectaculaires.

Le rythme vif qui fait beaucoup pour le charme de l'histoire est intact, ménageant quelques pauses certes mais entraînant surtout le lecteur dans une cascade d'actions dramatiques. L'antagonisme désormais établi entre Gogi (qui souffre d'une blessure infligé par Zedo et de la perte de Kara, apparemment victime de la destruction du refuge) et Zedo promet beaucoup et souligne l'évolution du tandem, deux amis indéfectibles désormais ennemis mortels. Les monstres géants sont du coup plus discrets, même si leur présence reste menaçante : ils incarnent surtout le cadre du récit dans ce qu'il de plus effrayant, imprévisible, dépassant les humains - et par extension prolonge la relation de Gogi et Zedo via la rivalité entre Sheik et Wraith.

Carlos Valderrama a moins d'occasion dans cet épisode de prouver à quel point il est à son avantage dans des scènes spectaculaires. Mais n'allez pas croire qu'il traite l'histoire paresseusement : au contraire, il prouve son adresse pour animer des moments où une tension électrique traverse les personnages. 

Le découpage et les compositions des plans sont toujours à la bonne distance de l'action et la justesse de la gestuelle, l'expressivité des personnages, la disposition de cases pour révéler les manoeuvres des protagonistes, permet d'apprécier pleinement l'intensité de ce qui se joue dans ce huis clos. La scène où Zedo poignarde Gogi est remarquable, surprenant en même temps qu'elle confirme ce que chacun pressentait. Et, une fois encore, l'épisode se clôt sur un moment traumatisant avec Uron livré à lui-même face à un géant et Kara disparaissant sous les gravats.

C'est un vrai régal et ce qui ne trompe pas, c'est qu'on referme le fascicule avec l'impatience d'en savoir très vite la suite.

samedi 17 mars 2018

BLACK PANTHER, de Ryan Coogler


Avec ses énormes recettes au box office, ses critiques élogieuses, Black Panther est devenu une sorte de phénomène dépassant la simple cadre d'une nouvelle production émanant des studios Marvel pour être un film-symbole sur l'afro-américanisme associé au folklore du super-héros. Pourtant, quand on découvre le long métrage de Ryan Coogler un peu de temps après sa sortie, de manière moins passionnelle, on s'aperçoit qu'il y a peut-être un malentendu, ou du moins une manière différente de l'apprécier, sans négliger ses défauts. Bref : de le voir comme un film et non comme un manifeste déguisé.

 Le prince T'challa (Chadwick Boseman)

Il y a plusieurs siècles, cinq tribus africaines fondèrent la nation du Wakanda dont la richesse résidait dans ses gisements de vibranium, un métal d'origines extra-terrestre. Jusqu'à ce que le prince Bashenga, guidé par une vision de la déesse Bast, découvre les propriétés de "l'herbe-coeur" et ne devienne le premier "Black Panther", défenseur de ce pays, unifiant quatre des cinq clans (le dernier préférant se retirer dans les montagnes). Au fil du temps, le Wakanda prospéra en gardant son secret.

Ulysses Klaue et Everett Ross (Andy Serkis et Martin Freeman)

Mais en 1992, à Oakland, le roi T'chaka tua son frère N'jobu qui déplorait sa politique isolationniste et son refus d'aider les minorités noires oppressées de par le monde, et plus spécialement en Amérique. Il laissait derrière lui un jeune orphelin, Eric, qui deviendra un mercenaire sanguinaire, avide de se venger.

Zuri (Forest Whitaker)

Après la mort de T'chaka, lors d'un attentat (relaté dans Captain America III : Civil War), son fils, le prince T'challa lui succède sur le trône. Il est couronné lors d'une cérémonie rituelle, où il boit une potion concoctée à partir de "l'herbe-coeur", et au terme d'un combat singulier avec un autre prétendant, M'baku.

Eric "Killmonger" Stevens et T'challa (Michael B. Jordan et Chadwick Boseman)

Cependant, le trafiquant d'armes Ulysses Klaue et Eric "Killmonger" Stevens dérobent dans un musée anglais un artefact wakandais. T'challa en est prévenu et part à la recherche des voleurs, promettant à W'kabi de ramener Klaue, responsable de la mort de sa famille. La vente de l'artefact se déroule à Busan, en Corée du Sud, dans un casino, au profit d'un agent de la C.I.A., Everett Ross. Mais la transaction dégénère quand T'challa, sa fiancée espionne Nakia et sa garde du corps Okoye, s'en mêlent. Klaue est arrêté et interrogé mais Eric organise son évasion, blessant au passage Ross que T'challa évacue au Wakanda pour le soigner.

M'baku (Winston Duke)

Eric tue Klaue et livre son cadavre à W'kabi en échange d'une alliance pour renverser T'challa, tandis que ce dernier apprend par le prêtre Zuri que le complice de Klaue est en vérité son cousin, N'jadaka, dont le père fut donc tué par T'chaka. Eric se présente avec W'baki au palais royal pour réclamer le trône. T'challa accepte de l'affronter pour en décider mais il est cette fois sévèrement battu et jeté du haut d'une falaise. Nakia évacue Ramonda, la mère du prince, et Ross, pour les mener chez M'baku à qui elle donne "l'herbe-coeur" contre son renfort pour renverser N'jadaka - mais il refuse et les conduit jusqu'à T'challa qu'il a recueilli et que la potion à base de "l'herbe-coeur" achève de rétablir.
  
Nakia, T'challa et Shuri (Lupita Nyong'o, Chadwick Boseman et Letitia Wright)

N'jadaka organise l'approvisionnement d'armes wakandaises dans divers pays pour déclencher sa révolution contre l'oppresseur blanc. Mais T'challa/Black Panther surgit alors pour contrarier son plan, avec la complicité de Ross, sa soeur Shuri (conceptrice des armes du royaume), Nakia et Okoye (dont les guerrières se retournent contre le nouveau roi). 

N'jadaka (Michael B. Jordan)

L'affrontement qui suit est aussi épique que disputé à cause des charges des rhinocéros par W'kabi. Mais la situation s'équilibre lorsque, finalement, M'baku et sa tribu se joignent au combat aux côtés des fidèles de T'challa. Ce dernier lutte contre N'jadaka dans la mine de vibranium et réussit à le désarmer puis à le blesser - il préfère mourir, en s'achevant, plutôt qu'être fait prisonnier.
  
Black Panther (Chadwick Boseman)

- Epilogue I : devant l'O.N.U., T'challa prononce un discours révélant le secret du Wakanda qu'il souhaite voir intégrer au concert des nations.

- Epilogue II : Shuri se rend dans un camp où Bucky Barnes sort d'une case. Il a été soigné de son conditionnement mental et est prêt à s'entraîner de nouveau, surnommé par les enfants, "White Wolf".

Récemment, les studios Marvel ont organisé une grande séance photo avec tous les comédiens de leurs films pour fêter les dix ans du Marvel Cinematic Universe : une occasion de mesurer l'ampleur prise par cette machine désormais parfaitement huilée et toute puissante, qui, avec deux à trois films par an, règne sur le box office mondial - alors même que Marvel comics traverse une crise éditoriale depuis plusieurs mois.

Cet événement ne consistait pas seulement en une démonstration de force (comme pour prouver sa supériorité affichée sur le DC Cinematic Universe, régulièrement étrillé par la critique et dont les résultats commerciaux font pâle figure - Black Panther avait remporté en quelque semaines plus d'argent que Justice League durant toute son exploitation en salles). Il s'agissait bien de marquer le coup pour un passage de relais en douceur que viendront entériner les sorties cette année et en 2019 les deux prochains opus consacrés aux Avengers : entre les personnages qui vont certainement être sacrifiés dans leur bataille contre Thanos (et donc le retrait d'acteurs les incarnant) et ceux amenés à représenter leurs successeurs (pour une nouvelle "Phase" de longs métrages), le cliché fixait en même temps les anciens, les pionniers, et les nouveaux, les héritiers.

Après Dr. Strange, Ant-Man, ou le retour dans le giron de Marvel studios (à la faveur d'un accord avec Sony pictures) de Spider-Man, et avant Captain Marvel (et sans doute d'autres), Black Panther apparaissait comme le relais puissamment symbolique vers cette nouvelle époque. Pensez donc : pour la première fois, on allait assister aux aventures d'un justicier noir, en Afrique, mises en scène par un réalisateur noir, avec un casting à 90% noir. Mais au-delà de cette promotion, quid du film ?

En fait, il y a comme qui dirait deux films en un, et c'est davantage un souci qu'une qualité. Le premier déroule son intrigue du début jusqu'à la défaite de T'challa contre Eric "Killmonger Stevens/N'jadaka. Il y règne, c'est le cas de le dire, une ambiance à la James Bond avec une histoire d'artefact volé, de secret familial bien caché, de légitimité à régner, de vengeance, de promesse amicale non tenue et d'alliance décisive. Et c'est fort plaisant, car très rythmé, spectaculaire.

Le film abonde en beaux et bons moments, avec quelques vrais pics, comme l'ouverture résumant le passé du Wakanda (avec des animations superbes), un flash-back vite expédié mais fondateur et tragique, l'intronisation de T'challa au terme d'un duel avec M'baku (le colossal Winston Duke en impose fabuleusement, mais trop brièvement...), le vol de l'artefact. Puis intervient une séquence folle à Busan dans un casino avec un règlement de comptes qui se prolonge dans les rues de la ville de Corée du Sud grâce à une course-poursuite trépidante. L'arrestation de Klaue, son interrogatoire, son évasion, l'évacuation de Ross, le pacte entre "Killmonger" et W'baki, le défi lancé à T'challa et donc sa défaite forment un bloc compact, toujours aussi échevelé, grisant.

Le scénario de Ryan Coogler et Joe Robert Cole fait alors un pari audacieux mais dont le film ne se relèvera pas : faire disparaître totalement Black Panther de son propre récit pendant un long moment, avant, évidemment, de le faire revenir pour le dénouement.

Ce qui suit, sans être non plus accablant, donne la furieuse impression qu'en plus d'avoir été trop nettement coupé en deux, le long métrage n'arrive pas à rebondir sur son pari narratif. Le deuxième acte n'est alors plus qu'une banale affaire de retour, de revanche, dont l'issue est sans surprise, sans même du suspense. Et, pire que tout, éclairant, a posteriori, des soucis déjà présents dans le premier acte mais habilement occultés par le rythme soutenu.

Il suffit d'un exemple pour souligner ce qui ne fonctionne pas/plus : lorsqu'il est fait roi, T'challa est défié par l'imposant M'baku (au passage, très intelligemment réinventé par rapport aux comics dans lequel il figurait un caricatural homme-singe, dont la connotation raciste ne passerait plus aujourd'hui). Il le vainc, difficilement, mais sans discussion. Lorsque T'challa est à nouveau défié par N'jadaka, même si ce dernier a été entraîné dans l'armée, et commis des massacres sur des théâtres de guerre divers, donc représente un adversaire coriace, malgré toutes les grimaces carnassières (et la coiffure ridicule) de Michael B. Jordan, on a du mal à croire qu'il va poser plus de problèmes à Black Panther dopé par "l'herbe-coeur"... Mais on a tort car il lui assène des blessures multiples, une correction sévère avant de le jeter à bout de bras du haut du cascade ! Soit "l'herbe-coeur" marche moins bien, soit N'jadaka est plus fort que M'baku (ce qui paraît hautement improbable quand on voit Winston Duke), mais enfin, bon, le coup de théâtre est si grossier qu'il nous fait sortir du film.

Peu importe ensuite si T'challa n'est évidemment pas mort, comment il parvient à vaincre N'jadaka, à renverser presque tout seul les alliés de son adversaire (grâce aux propriétés de son costume absorbant l'énergie cinétique et de l'expulser ensuite... Mais aussi grâce aux renforts de Nakia, sa fiancée super-espionne - à laquelle la belle Lupita Nyong'o donne tout ce qu'elle peut -, sa soeur Shuri - super-scientifique et guerrière qui permet surtout à Letitia Wright de cabotiner de façon horripilante - et Okoye - sorte d'amazone renfrognée à laquelle Danai Gurira prête son charisme)... On sait comment tout cela va se finir : de la façon la plus convenue, prévisible, linéaire et paresseuse au possible - et avec un rythme sérieusement déclinant qui fait bien sentir que 135 minutes pour tout ça, c'est bien trop.

J'aurai aimé aimer davantage Black Panther : pour Chadwick Boseman, très sobre et classe ; Angela Bassett et Forest Whitaker, majestueux (moins pour Martin Freeman dont le rôle aurait pu être effacé sans que cela ne dérange, ou Andy Serkis grimaçant à l'excès). Ryan Coogler est un metteur en scène indéniablement prometteur, qui sait faire vivre ses personnages sans en faire seulement des symboles sur pattes, et s'arrange des effets propres à ce cinéma (avec des idées visuelles séduisantes et intenses), plus que pour sa rigueur de scénariste.

Mais en l'état, si l'on veut estimer honnêtement le résultat et sortir des discours idéalistes sur la révolution culturelle qu'est censé matérialiser le film, Black Panther est un Marvel movie mineur, trop long, à la narration bancale, et qui, après Les Gardiens de la galaxie, volume 2 et Thor : Ragnarok, n'a que pour vrai mérite de souligner notre excitation avant la sortie en Avril de Avengers : Infinity War.