dimanche 18 mars 2018

MARVEL TWO-IN-ONE #4, de Chip Zdarsky et Valerio Schiti


Tout d'abord, publions un erratum : contrairement à ce que j'avais annoncé (mais, pour défense, en croyant sincèrement l'avoir lu), ce n'est pas Jim Cheung qui dessine cet épisode mais toujours Valerio Schiti (Cheung devrait, en revanche, revenir pour le #6, qui seront ses derniers numéros - mais j'en parlerai plus loin). Chip Zdarsky reste, lui, aux commandes du scénario et, pour ceux qui se plaignaient du manque d'action de la série jusqu'à présent, il corrige franchement le tir cette fois...


En compagnie du Dr. Rachna Koul, Ben Grimm et Johnny Storm entament leur voyage dans le Multiverse, après avoir dit "au revoir" à Alicia Masters et Spider-Man. Traversant le Multiplan, ils se dirigent vers le première Terre parallèle à leur portée où, espèrent-ils, ils retrouveront Reed, Sue, Franklin et Valeria Richards.


Après un atterrissage plutôt périlleux en plein coeur de New York, Rachna laisse les deux héros localiser le Baxter Building tandis qu'elle part en ville procéder à des relevés énergétiques. Rapidement, pourtant, Ben et Johnny sont pris à parti par Wolverine et She-Hulk, missionnés par le SHIELD, qui les soupçonnent d'être des Skrulls. 


Après une brève altercation, le malentendu est levé et les visiteurs apprennent que ce monde a dû faire face à une invasion massive (plus d'un million d'individus ont été remplacés par des Skrulls), ce qui a poussé les autorités à adopter des mesures drastiques, dont Reed Richards est le concepteur.


Mais en faisant la connaissance de ce dernier, Johnny et Ben comprennent immédiatement qu'il ne s'agit pas de leur beau-frère et ami : Sue et la Chose sont mortes, Johnny s'est retiré, comme le leur explique Hank McCoy/le Fauve.


Le sort de cette Terre s'est joué après une énième attaque de Galactus contre lequel le Dr. Doom s'est interposé avec succès : il a terrassé le géant en absorbant son énorme puissance. Promettant de ne jamais dévorer ce monde, il s'est par contre rassasié en engloutissant tout le reste du système solaire !

Chip Zdarsky a pris son temps pour installer son aventure, peut-être effectivement un peu trop si on le juge avec le recul. Effectivement car d'après les sollicitations de Marvel, l'arc The Fate of the Four doit prendre fin au n°6, ce qui suggère qu'on aura alors à la fois droit à la réunion des Fantastic Four et, dans la foulée, l'annonce d'une nouvelle série mensuelle qui leur sera consacrée (à la condition que les chiffres de vente de Marvel Two-in-One aient convaincu l'éditeur...).

Mais, avec cet épisode, les choses bougent vraiment : cette fois, ça y est, nous voilà partis pour explorer le Multivers à la recherche du reste de l'équipe. La première Terre parallèle visitée offre une situation étonnante et palpitante, riche en éléments dramatiques (une invasion Skrull sévèrement réprimée, Doom devenu Galactus). Il y a là une matière particulièrement dense qui mériterait d'être exploitée, d'autant plus qu'on apprend vite que ce n'est pas sur ce monde que Ben Grimm et Johnny Storm retrouvent Reed, Sue et leurs enfants - ce qui pose tout de même un problème relatif à la résolution promise de l'arc narratif dans deux épisodes : ça semble plus signifier que c'est ce qui se passe sur cette Terre qui sera solutionné que la quête de la Chose et de la Torche humaine...

L'autre piste qui interrogera le lecteur (et s'ajoute au problème précité), c'est l'agenda secret de Rachna Koul qui ne s'est pas imposée dans ce voyage dimensionnel juste par goût de l'aventure mais bien, comme le suggèrent les premières pages, parce qu'elle cherche de quoi soigner quelqu'un.

En somme, c'est comme si, après avoir démarré lentement, Zdarsky nous en donnait soudain presque trop, ouvrant plusieurs pistes, exposant des enjeux d'envergure, avec toujours, comme une épée de Damoclès, les pouvoirs déclinant de deux Fantastiques. Ce déséquilibre souligné par l'imminence programmée de la fin de l'arc narratif a de quoi interroger. D'autant plus que...

... Que l'absence de Jim Cheung correspond à une double actualité parallèle : l'artiste a produit un dessin promotionnel pour Marvel "Fresh Start", le nouveau statu quo éditorial de la "maison des idées". On y voit, comme toujours dans ce genre d'opération publicitaire, une image réunissant les personnages destinés à occuper le devant de la scène dans les prochains mois, et parmi ceux-ci il y a Ben Grimm... Mais pas Johnny Storm. Doit-on comprendre que seule la Chose reviendra de ce périple et que, donc, The Fate of the Four signifie que le personnage sera le dernier des FF vivant ?

Ensuite, Cheung, toujours, en annonçant que sa prestation sur le titre, s'achèverait au #6 a anticipé de peu l'annonce officielle de son arrivée chez DC, où il va dessiner le relaunch par Scott Snyder de la série Justice League. C'est une autre vedette qui passe à la concurrence (on se demande maintenant qui sera le prochain).

Concomitamment, Valerio Schiti ne va pas faire non plus de vieux os sur Marvel Two-in-One puisque lui aussi a trouvé un nouveau job régulier en devenant le prochain partenaire de dan Slott sur une nouvelle série Iron Man. L'italien (dont on peut penser que, si Bendis était resté chez Marvel avec la promesse de l'éditeur de lui confier Fantastic Four, il aurait dessiné leur série) donne tout ce qu'il a sur cet épisode : l'avoir associé, en alternance, à Cheung, est une idée brillante car leurs styles se complètent. 

Schiti est moins obsédé par la belle image détaillé mais il est supérieur en termes de storytelling, sachant donner vie à n'importe quelle scène, brillant dans l'action, le mouvement, soulignant l'expressivité pour traduire les émotions du récit. Ce dynamisme du script est donc parfaitement servi par l'artiste (et laisse donc des regrets car il ne dessinera plus ces héros qui lui conviennent si bien).

Bien malin qui pourra, au terme de ce quatrième épisode, où va Marvel Two-in-One (mini-série au dénouement qui promet d'être expéditif ? Ou préparation prolongée à un hypothétique retour des FF ?). La lecture est agréable mais le flou entretenu quant au terme de cette aventure éditoriale intrigue au moins autant que l'histoire racontée par Zdarsky.   

GIANTS #4, de Miguel et Carlos Valderrama


Le mois dernier, je vous avais fait part de mon coup de coeur pour la série Giants des Valderrama bros. et j'avais terminé ma critique en vous incitant à cocher la date de sortie du quatrième épisode. J'espère vous avoir convaincu car ce nouveau chapitre tient toutes ses promesses et entraîne même l'histoire dans de nouvelles directions épatantes.


Du temps a passé depuis que Gogi s'est joint au groupe de Uron à Surface City. Avec Kara, il se promène désormais dans la ville enneigée sans crainte des monstres géants qui y évoluent. C'est dans ces conditions qu'ils viennent au secours d'une bande de vagabonds attaqués par des insectes. Or, le chef de ces errants n'est autre que... Zedo !


Conduits chez Uron où Jol et Titia préparent des chambres pour eux, les invités sont reconnaissants. Mais Uron prend Gogi à part et l'invite à se méfier de son ami, comme de tous ceux qui viennent d'Underground City, car il les considère comme des parasites.


Mais lorsque Zedo rejoint Gogi dans sa chambre cette nuit-là et lui donne de (mauvaises) nouvelles de leur ancien chez eux, en proie à de nouveaux gangs, plus vicieux et féroces, il lui demande de rentrer avec lui pour y restaurer l'ordre maintenant qu'il dirige les Bloodwolves et les Grim Bastards. Pour asseoir leur supériorité, Zedo convainc Gogi de voler les réserves d'Ambernoir de Uron.


Mais une fois dans le laboratoire de Uron, Zedo trahit Gogi en le blessant car il estime avoir été trahi lorsque son ami l'avait autrefois laissé pour mort. Les complices de Zedo prennent en otage Jol et Titia pour couvrir leur fuite tandis que le refuge s'effondre à cause d'une explosion d'Ambernoir... Qui attire un monstre.


Uron ordonne à Gogi et Kara de partir pendant qu'il s'occupe du géant. Mais Kara disparaît lorsque le sol sous leurs pieds se dérobe devant le regard impuissant de Gogi...

Le cliffhanger haletant du précédent épisode, montrant Zedo unifiant les deux gangs d'Underground City après la mort de leurs chefs et annonçant de nouvelles conquêtes, annonçait un changement de statut du personnage tandis que son ami Gogi se laissait séduire par l'hospitalité de Uron à la surface et la découverte d'une nouvelle utilisation de l'Ambernoir.

Miguel Valderrama exploite très efficacement le potentiel de ces situations tout en orchestrant les retrouvailles prévisibles entre les deux héros. Le scénariste joue sur les conséquences de leur séparation et la manière dont chacun a composé avec l'absence de l'autre. 

Pour Gogi, il paraissait évident que Zedo avait trouvé la mort et le revoir bien vivant, à la tête d'un gang et s'aventurant désormais avec intrépidité à la surface, est un choc heureux. Il ne se doute, comme le lecteur, de rien et compte sur des retrouvailles heureuses dans ce monde désolé. La réaction de Uron nuance étrangement la situation lorsqu'il recommande à Gogi la prudence : le fait-il par une forme de paternalisme envers le garçon ? Ou par expérience car il a lui aussi vécu à Underground City et en sait la perversion ?

En choisissant d'ignorer le conseil de Uron, Gogi ignore qu'il commet une erreur terrible. Car Zedo est bien le "parasite" qu'a deviné son hôte. Il n'est pas seulement devenu un chef de gangs mais un authentique malfrat et rancunier. Il profite de la situation pour se venger tout en mettant la main sur l'Ambernoir du refuge, et déclenche ainsi une série de catastrophes spectaculaires.

Le rythme vif qui fait beaucoup pour le charme de l'histoire est intact, ménageant quelques pauses certes mais entraînant surtout le lecteur dans une cascade d'actions dramatiques. L'antagonisme désormais établi entre Gogi (qui souffre d'une blessure infligé par Zedo et de la perte de Kara, apparemment victime de la destruction du refuge) et Zedo promet beaucoup et souligne l'évolution du tandem, deux amis indéfectibles désormais ennemis mortels. Les monstres géants sont du coup plus discrets, même si leur présence reste menaçante : ils incarnent surtout le cadre du récit dans ce qu'il de plus effrayant, imprévisible, dépassant les humains - et par extension prolonge la relation de Gogi et Zedo via la rivalité entre Sheik et Wraith.

Carlos Valderrama a moins d'occasion dans cet épisode de prouver à quel point il est à son avantage dans des scènes spectaculaires. Mais n'allez pas croire qu'il traite l'histoire paresseusement : au contraire, il prouve son adresse pour animer des moments où une tension électrique traverse les personnages. 

Le découpage et les compositions des plans sont toujours à la bonne distance de l'action et la justesse de la gestuelle, l'expressivité des personnages, la disposition de cases pour révéler les manoeuvres des protagonistes, permet d'apprécier pleinement l'intensité de ce qui se joue dans ce huis clos. La scène où Zedo poignarde Gogi est remarquable, surprenant en même temps qu'elle confirme ce que chacun pressentait. Et, une fois encore, l'épisode se clôt sur un moment traumatisant avec Uron livré à lui-même face à un géant et Kara disparaissant sous les gravats.

C'est un vrai régal et ce qui ne trompe pas, c'est qu'on referme le fascicule avec l'impatience d'en savoir très vite la suite.

samedi 17 mars 2018

BLACK PANTHER, de Ryan Coogler


Avec ses énormes recettes au box office, ses critiques élogieuses, Black Panther est devenu une sorte de phénomène dépassant la simple cadre d'une nouvelle production émanant des studios Marvel pour être un film-symbole sur l'afro-américanisme associé au folklore du super-héros. Pourtant, quand on découvre le long métrage de Ryan Coogler un peu de temps après sa sortie, de manière moins passionnelle, on s'aperçoit qu'il y a peut-être un malentendu, ou du moins une manière différente de l'apprécier, sans négliger ses défauts. Bref : de le voir comme un film et non comme un manifeste déguisé.

 Le prince T'challa (Chadwick Boseman)

Il y a plusieurs siècles, cinq tribus africaines fondèrent la nation du Wakanda dont la richesse résidait dans ses gisements de vibranium, un métal d'origines extra-terrestre. Jusqu'à ce que le prince Bashenga, guidé par une vision de la déesse Bast, découvre les propriétés de "l'herbe-coeur" et ne devienne le premier "Black Panther", défenseur de ce pays, unifiant quatre des cinq clans (le dernier préférant se retirer dans les montagnes). Au fil du temps, le Wakanda prospéra en gardant son secret.

Ulysses Klaue et Everett Ross (Andy Serkis et Martin Freeman)

Mais en 1992, à Oakland, le roi T'chaka tua son frère N'jobu qui déplorait sa politique isolationniste et son refus d'aider les minorités noires oppressées de par le monde, et plus spécialement en Amérique. Il laissait derrière lui un jeune orphelin, Eric, qui deviendra un mercenaire sanguinaire, avide de se venger.

Zuri (Forest Whitaker)

Après la mort de T'chaka, lors d'un attentat (relaté dans Captain America III : Civil War), son fils, le prince T'challa lui succède sur le trône. Il est couronné lors d'une cérémonie rituelle, où il boit une potion concoctée à partir de "l'herbe-coeur", et au terme d'un combat singulier avec un autre prétendant, M'baku.

Eric "Killmonger" Stevens et T'challa (Michael B. Jordan et Chadwick Boseman)

Cependant, le trafiquant d'armes Ulysses Klaue et Eric "Killmonger" Stevens dérobent dans un musée anglais un artefact wakandais. T'challa en est prévenu et part à la recherche des voleurs, promettant à W'kabi de ramener Klaue, responsable de la mort de sa famille. La vente de l'artefact se déroule à Busan, en Corée du Sud, dans un casino, au profit d'un agent de la C.I.A., Everett Ross. Mais la transaction dégénère quand T'challa, sa fiancée espionne Nakia et sa garde du corps Okoye, s'en mêlent. Klaue est arrêté et interrogé mais Eric organise son évasion, blessant au passage Ross que T'challa évacue au Wakanda pour le soigner.

M'baku (Winston Duke)

Eric tue Klaue et livre son cadavre à W'kabi en échange d'une alliance pour renverser T'challa, tandis que ce dernier apprend par le prêtre Zuri que le complice de Klaue est en vérité son cousin, N'jadaka, dont le père fut donc tué par T'chaka. Eric se présente avec W'baki au palais royal pour réclamer le trône. T'challa accepte de l'affronter pour en décider mais il est cette fois sévèrement battu et jeté du haut d'une falaise. Nakia évacue Ramonda, la mère du prince, et Ross, pour les mener chez M'baku à qui elle donne "l'herbe-coeur" contre son renfort pour renverser N'jadaka - mais il refuse et les conduit jusqu'à T'challa qu'il a recueilli et que la potion à base de "l'herbe-coeur" achève de rétablir.
  
Nakia, T'challa et Shuri (Lupita Nyong'o, Chadwick Boseman et Letitia Wright)

N'jadaka organise l'approvisionnement d'armes wakandaises dans divers pays pour déclencher sa révolution contre l'oppresseur blanc. Mais T'challa/Black Panther surgit alors pour contrarier son plan, avec la complicité de Ross, sa soeur Shuri (conceptrice des armes du royaume), Nakia et Okoye (dont les guerrières se retournent contre le nouveau roi). 

N'jadaka (Michael B. Jordan)

L'affrontement qui suit est aussi épique que disputé à cause des charges des rhinocéros par W'kabi. Mais la situation s'équilibre lorsque, finalement, M'baku et sa tribu se joignent au combat aux côtés des fidèles de T'challa. Ce dernier lutte contre N'jadaka dans la mine de vibranium et réussit à le désarmer puis à le blesser - il préfère mourir, en s'achevant, plutôt qu'être fait prisonnier.
  
Black Panther (Chadwick Boseman)

- Epilogue I : devant l'O.N.U., T'challa prononce un discours révélant le secret du Wakanda qu'il souhaite voir intégrer au concert des nations.

- Epilogue II : Shuri se rend dans un camp où Bucky Barnes sort d'une case. Il a été soigné de son conditionnement mental et est prêt à s'entraîner de nouveau, surnommé par les enfants, "White Wolf".

Récemment, les studios Marvel ont organisé une grande séance photo avec tous les comédiens de leurs films pour fêter les dix ans du Marvel Cinematic Universe : une occasion de mesurer l'ampleur prise par cette machine désormais parfaitement huilée et toute puissante, qui, avec deux à trois films par an, règne sur le box office mondial - alors même que Marvel comics traverse une crise éditoriale depuis plusieurs mois.

Cet événement ne consistait pas seulement en une démonstration de force (comme pour prouver sa supériorité affichée sur le DC Cinematic Universe, régulièrement étrillé par la critique et dont les résultats commerciaux font pâle figure - Black Panther avait remporté en quelque semaines plus d'argent que Justice League durant toute son exploitation en salles). Il s'agissait bien de marquer le coup pour un passage de relais en douceur que viendront entériner les sorties cette année et en 2019 les deux prochains opus consacrés aux Avengers : entre les personnages qui vont certainement être sacrifiés dans leur bataille contre Thanos (et donc le retrait d'acteurs les incarnant) et ceux amenés à représenter leurs successeurs (pour une nouvelle "Phase" de longs métrages), le cliché fixait en même temps les anciens, les pionniers, et les nouveaux, les héritiers.

Après Dr. Strange, Ant-Man, ou le retour dans le giron de Marvel studios (à la faveur d'un accord avec Sony pictures) de Spider-Man, et avant Captain Marvel (et sans doute d'autres), Black Panther apparaissait comme le relais puissamment symbolique vers cette nouvelle époque. Pensez donc : pour la première fois, on allait assister aux aventures d'un justicier noir, en Afrique, mises en scène par un réalisateur noir, avec un casting à 90% noir. Mais au-delà de cette promotion, quid du film ?

En fait, il y a comme qui dirait deux films en un, et c'est davantage un souci qu'une qualité. Le premier déroule son intrigue du début jusqu'à la défaite de T'challa contre Eric "Killmonger Stevens/N'jadaka. Il y règne, c'est le cas de le dire, une ambiance à la James Bond avec une histoire d'artefact volé, de secret familial bien caché, de légitimité à régner, de vengeance, de promesse amicale non tenue et d'alliance décisive. Et c'est fort plaisant, car très rythmé, spectaculaire.

Le film abonde en beaux et bons moments, avec quelques vrais pics, comme l'ouverture résumant le passé du Wakanda (avec des animations superbes), un flash-back vite expédié mais fondateur et tragique, l'intronisation de T'challa au terme d'un duel avec M'baku (le colossal Winston Duke en impose fabuleusement, mais trop brièvement...), le vol de l'artefact. Puis intervient une séquence folle à Busan dans un casino avec un règlement de comptes qui se prolonge dans les rues de la ville de Corée du Sud grâce à une course-poursuite trépidante. L'arrestation de Klaue, son interrogatoire, son évasion, l'évacuation de Ross, le pacte entre "Killmonger" et W'baki, le défi lancé à T'challa et donc sa défaite forment un bloc compact, toujours aussi échevelé, grisant.

Le scénario de Ryan Coogler et Joe Robert Cole fait alors un pari audacieux mais dont le film ne se relèvera pas : faire disparaître totalement Black Panther de son propre récit pendant un long moment, avant, évidemment, de le faire revenir pour le dénouement.

Ce qui suit, sans être non plus accablant, donne la furieuse impression qu'en plus d'avoir été trop nettement coupé en deux, le long métrage n'arrive pas à rebondir sur son pari narratif. Le deuxième acte n'est alors plus qu'une banale affaire de retour, de revanche, dont l'issue est sans surprise, sans même du suspense. Et, pire que tout, éclairant, a posteriori, des soucis déjà présents dans le premier acte mais habilement occultés par le rythme soutenu.

Il suffit d'un exemple pour souligner ce qui ne fonctionne pas/plus : lorsqu'il est fait roi, T'challa est défié par l'imposant M'baku (au passage, très intelligemment réinventé par rapport aux comics dans lequel il figurait un caricatural homme-singe, dont la connotation raciste ne passerait plus aujourd'hui). Il le vainc, difficilement, mais sans discussion. Lorsque T'challa est à nouveau défié par N'jadaka, même si ce dernier a été entraîné dans l'armée, et commis des massacres sur des théâtres de guerre divers, donc représente un adversaire coriace, malgré toutes les grimaces carnassières (et la coiffure ridicule) de Michael B. Jordan, on a du mal à croire qu'il va poser plus de problèmes à Black Panther dopé par "l'herbe-coeur"... Mais on a tort car il lui assène des blessures multiples, une correction sévère avant de le jeter à bout de bras du haut du cascade ! Soit "l'herbe-coeur" marche moins bien, soit N'jadaka est plus fort que M'baku (ce qui paraît hautement improbable quand on voit Winston Duke), mais enfin, bon, le coup de théâtre est si grossier qu'il nous fait sortir du film.

Peu importe ensuite si T'challa n'est évidemment pas mort, comment il parvient à vaincre N'jadaka, à renverser presque tout seul les alliés de son adversaire (grâce aux propriétés de son costume absorbant l'énergie cinétique et de l'expulser ensuite... Mais aussi grâce aux renforts de Nakia, sa fiancée super-espionne - à laquelle la belle Lupita Nyong'o donne tout ce qu'elle peut -, sa soeur Shuri - super-scientifique et guerrière qui permet surtout à Letitia Wright de cabotiner de façon horripilante - et Okoye - sorte d'amazone renfrognée à laquelle Danai Gurira prête son charisme)... On sait comment tout cela va se finir : de la façon la plus convenue, prévisible, linéaire et paresseuse au possible - et avec un rythme sérieusement déclinant qui fait bien sentir que 135 minutes pour tout ça, c'est bien trop.

J'aurai aimé aimer davantage Black Panther : pour Chadwick Boseman, très sobre et classe ; Angela Bassett et Forest Whitaker, majestueux (moins pour Martin Freeman dont le rôle aurait pu être effacé sans que cela ne dérange, ou Andy Serkis grimaçant à l'excès). Ryan Coogler est un metteur en scène indéniablement prometteur, qui sait faire vivre ses personnages sans en faire seulement des symboles sur pattes, et s'arrange des effets propres à ce cinéma (avec des idées visuelles séduisantes et intenses), plus que pour sa rigueur de scénariste.

Mais en l'état, si l'on veut estimer honnêtement le résultat et sortir des discours idéalistes sur la révolution culturelle qu'est censé matérialiser le film, Black Panther est un Marvel movie mineur, trop long, à la narration bancale, et qui, après Les Gardiens de la galaxie, volume 2 et Thor : Ragnarok, n'a que pour vrai mérite de souligner notre excitation avant la sortie en Avril de Avengers : Infinity War.  

vendredi 16 mars 2018

ASTONISHING X-MEN #9, de Charles Soule et Matteo Buffagni


Ne vous laissez pas décourager par cette couverture affreusement ratée de Leinil Yu (visiblement pas en grande forme actuellement, si on en juge par ces récentes prestations...) : ce neuvième épisode de Astonishing X-Men est non seulement un des plus abouties graphiquement grâce à Matteo Buffagni mais le scénario de Charles Soule est toujours aussi palpitant. Accrochez-vous !


Sachant que le point faible de Proteus est le métal, Archangel entreprend de se servir de ses ailes pour séparer Psylocke de X dont se charge Old Man Logan après que leurs corps aient fusionné à cause de leur adversaire.


Néanmoins, l'opération connaît un raté car Old Man Logan estime que X en investissant le corps de Fantomex a hérité de son pouvoir auto-guérisseur : ce n'est pas le cas, et il le blesse en lui enfonçant ses griffes dans le trapèze droit.


L'équipe peut à présent quitter Londres, hors de danger, à bord du Blackbird. X est médicalisé par Bishop qui en profite pour montrer à Psylocke une des fins du monde qu'il a enregistrée et qui correspond à la résurgence de Proteus sous l'appellation "Mindkiller Apocalypse".
  

Proteus s'est justement déplacé en Ecosse dans le village de Petters Hill où il offre à la population la possibilité de produire ce qu'il désire le plus. Pour leur prouver sa puissance mais aussi les confiner, il érige de hautes murailles autour de l'endroit, elles-mêmes gardées par des hommes en armes inspirés du Moyen-Âge. Puis il diffuse son pouvoir aux habitants.


X, qui a repris connaissance, a deviné le plan de Proteus consistant à recréer le plan astral dans notre dimension afin de manipuler des civils et leur donner tout ce qu'ils désirent. Or, comme le relève Mystique, quoi de plus dangereux que d'avoir ce qu'on veut, quand, au même moment, un des résidents de Petters Hill, jaloux en amour d'un de ses voisins, le désintègre...

Ce nouveau chapitre est une nouvelle réussite mais aussi un tournant dans l'arc narratif A Man called X et depuis le début de la série. L'action s'y déplace (enfin) et quitte Londres puis expose l'objectif de Proteus dont l'action dans notre dimension n'est pas si pacifique qu'il l'avait prétendu à X et Psylocke (auxquels il avait dit vouloir continuer à vivre tranquillement).

La scène d'ouverture est impressionnante tout comme, ensuite, la démonstration de force du vilain dans le village écossais : on mesure tout de suite la dangerosité de Proteus, si ce n'était pas encore le cas, et cela permet au lecteur d'estimer l'adversité coriace que va devoir vaincre l'équipe de héros.

Entre ces deux "morceaux de bravoure", Soule a toujours du mal à animer tous les membres des Astonishing X-Men et choisit par conséquent de se focaliser sur certains en fonction de la progression de l'intrigue, des éléments qu'il décide d'éclairer. Pour la première fois, Bishop a droit à une vraie scène utile et intéressante : ce n'est pas beaucoup, et il en faudra encore à l'avenir pour que le personnage justifie sa présence (ce qui a constitué la faiblesse majeure du projet), mais l'échange qu'il a avec Psylocke suffit à mesurer la gravité des enjeux. Lorsqu'on parle d'une "Mindkiller Apocalypse", on sait que ça ne rigole pas, et, plus loi, quand X a deviné ce que va faire Proteus sans être sûr cette fois de le maîtriser (alors que, depuis son apparition, le télépathe a fait preuve d'une suffisance sidérante), la suite promet d'être mouvementée. Assez pour qu'un des héros tombe au combat (au hasard Old Man Logan, dont le sort semble scellé d'une manière ou d'une autre...).

Visuellement, comme je le disais en préambule, l'italien Matteo Buffagni réalise une formidable prestation. Par moments, son dessin évoque celui du génial John Paul Leon, rien que ça, mais surtout il prouve une fois de plus sa capacité à produire des images fortes dans un découpage vif et varié. Par exemple, Proteus isole le village écossais avec des murailles et Buffagni use d'un copier-coller sur plusieurs cases de la largeur d'une bande, puis le mutant crée des défenseurs en haut desdites murailles et là ce sont des cases verticales qui traduisent à la fois la hauteur des remparts mais aussi le confinement de la bourgade. Des effets simples mais efficaces.

L'artiste utilise peu de traits pour représenter les visages mais cela lui suffit à les rendre expressifs tout en sobriété. Le choix de ses angles de vue maximise ses compositions en conférant à la page entière des enchaînements divers qui guide le regard de façon habile. Il n'est jamais gêné par l'espace qu'il doit gérer, au contraire il en tire le meilleur sans négliger les détails les plus frappants, les effets d'ombres et de lumière.

Après avoir brillé par intermittence parce que Marvel ne lui confie pas de titre régulier (mis à part quelques épisodes d'affilée sur la défunte série Avengers Assemble, écrite par Kelly Sue DeConnick et Warren Ellis) et plutôt des fill-in (sur Daredevil par Soule notamment), il serait temps que Buffagni puisse s'exprimer à sa juste valeur (surtout dans un moment où l'éditeur laisse filer beaucoup de ses talents).

Quoi qu'il en soit, Astonishing X-Men ne cesse, mois après mois, de consolider sa position de meilleure série mutante, et le prochain épisode, illustré par le virtuose et psychédélique Aco, ne devrait pas me faire mentir... 

jeudi 15 mars 2018

MISTER MIRACLE #7, de Tom King et Mitch Gerads


Après un mois d'interruption, prévue dès le départ par le scénariste qui voulait marquer une pause entre les deux actes de la série, mais aussi à la paternité récente du dessinateur, et la publication entre temps d'une version "director's cut" du #1 (un numéro 1 en noir et blanc, avec l'intégralité du script, plus les origines revisitées du héros dessinées par Mike Norton), le retour de Mister Miracle était d'autan plus attendu que Tom King et Mitch Gerads avait laissé Scott Free et le lecteur à la porte de la chambre d'Orion en prévision d'une explication qui s'annonçait musclée. Qu'en a-t-il été ? On ne le saura pas encore ici... Même si le programme est aussi renversant.


Barda est sur le point d'accoucher et Scott la conduit à l'hôpital où elle est immédiatement prise en charge. Les contractions sont encore espacées et les futurs parents sont donc obligés d'être patients. Scott commence à proposer à sa compagne des prénoms possibles - Ironbreaker (comme un de ses oncles) ? - sans succès.
   

Des visiteuses attendues font leur entrée dans l'hôpital : il s'agit des Females Furies de Darkseid, les "soeurs" de guerre avec lesquelles a été élevée Barda sous la tutelle de Granny Goddess. Elles ne sont pourtant pas venues semer la zizanie mais s'enquérir de la bonne santé de Barda et Scott les remercie pour cette attention.


Comme l'enfant à venir est le premier conçu par une native d'Apokolopis et un originaire de New Genesis, il se peut que sa naissance soit difficile. Bernadeth, une des Furies, a donc emmené la Farenth Knife, taillée dans la peau même de Darkseid, et la confie à Scott afin qu'il l'utilise lorsqu'il faudra trancher le cordon ombilical.


Barda apprend à Scott que cet outil a cependant plus de chance de la tuer car elle brûle de l'intérieur ceux qu'elle coupe. Le bébé bouge, les contractions se rapprochent, et de nouveaux prénoms sont soumis à l'approbation de la mère - Axeblow ? Thunderdeath ? Thronekiller ? Puis c'est l'accouchement.


Le travail est rapide mais le bébé se présente par la tête et il a le cordon ombilical noué autour du cou. Aucune paire de ciseaux ne peut le couper alors Scott emploie la Farenth Knife, avec succès. Le nourrisson pousse son premier cri et la mère va bien. Scott annonce aux Furies que son fils se prénommera Jacob et il rend la lame à Bernadeth qui promet de le tuer avec quand il reviendra guerroyer.


Scott rejoint Barda, tous deux attendris par leur enfant... Qui sera le salut de leurs deux planètes... Ou le destructeur du Quatrième Monde ? 


Si la gestation d'une native d'Apokolopis comme Barda équivaut à celle d'une terrienne, alors il s'est écoulé neuf mois entre cet épisode et le précédent. Tom King ose donc une ellipse d'autant plus culottée qu'il ne dit rien sur la discussion qu'a eu Mister Miracle avec Orion (qu'il devait avoir quand on l'a quitté à la fin du n°6) et les conséquences qu'elle eue. Tout juste apprendra-t-on, fugacement, durant l'épisode, que la guerre entre New Genesis et Apokolopis fait toujours rage (avec, apparemment, de grosses difficultés rencontrées par la première), mais Scott Free ne rejoint pas le théâtre des combats pour rester avec Big Barda à l'hôpital.

Ce parti pris, de zapper un tel intervalle (pour mieux le relater plus tard), désarçonnera, c'est certains, il frustrera, et à n'en pas douter provoquera des cris d'orfraie (j'entends déjà des : "Tom King nous prend pour des jambons !" - version polie...). Mais la série, depuis le début, s'est bâtie sur le principe de surprendre, et de jouer avec le lecteur sur sa capacité à encaisser les transitions improbables, les rebondissements spectaculaires, les ruptures de ton, etc. Cette fois-ci n'est en définitive pas plus déconcertante que les précédentes. Après tout, on évolue dans la mythologie du Quatrième Monde de Jack Kirby, Darkseid est régulièrement invoqué et si l'on a un peu vu New Genesis, on n'a pas mis le pied sur Apokolips ni vu son leader.

Ce septième épisode rappelle le cinquième où nous suivions pendant toute une journée Barda et Scott alors que celui-ci devait retourner à New Genesis pour y être exécuté. Une collection de saynètes nous montrait le couple profitant du dernier jour d'un condamné et la banalité de ces heures passées ensemble rendait encore plus poignante le destin qui attendait Scott Free. Rarement un dieu parut si humain à l'aube de sa mort annoncée...

Finalement, Mister Miracle a refusé la sentence prononcée contre lui et s'est rebellé avec et grâce à Big Barda. En affrontant le destin tout tracé, il est littéralement passé de la mort programmée à la vie. Et aujourd'hui, après avoir appris dans son aventure précédente que sa compagne était enceinte, il s'apprête à être père. De quoi mesurer le chemin parcouru depuis sa tentative de suicide, sa condamnation à mort, et enfin sa renaissance, le bonheur reconquis.

L'épisode abonde en clins d'oeil, souvent discrets, donc ouvrez bien les yeux et examinez chaque case. ici, vous verrez un panneau dans la chambre d'hôpital de Barda avec un slogan "Be a Wonder Woman" ; là, vous remarquerez que les courbes de son électrocardiogramme représente les deux "W" de l'amazone ; ou encore vous noterez que, comme à chaque chapitre, Scott arbore un tee-shirt avec le logo d'un héros DC, présentement le plus iconique de tous, celui de Superman - et Scott n'est-il pas devenu le Superman de sa propre existence en en niant la fatalité et le Superman de Barda à ses côtés dans cette chambre d'hôpital où leur enfant va naître ?

Mister Miracle n'a pas toujours été, loin s'en faut, une BD légère, avec ses réflexions sur le suicide, le destin, la culpabilité, la manipulation, les troubles mentaux, la perception altérée de la réalité, la guerre... Mais ce septième épisode est d'une drôlerie irrésistible.

Le flegme dont fait preuve Scott durant cette journée souligne l'absurdité de certaines situations et contraste avec celle traversée par Barda. Lorsque les Female Furies débarquent, il les accueille poliment et les dialogues échangés avec elles sont si décalés qu'on ne peut qu'en savourer le comique (notamment quand on constate qu'elles se disputent entre elles, en particulier à cause de l'une qui est complètement folle comme en témoigne ses propos délirants ; ou, surtout, avec la sinistre Bernadeth remet la Farneth Knife à Scott - qui permettra de couper le cordon ombilical - avec laquelle elle promet ensuite de le tuer quand ils s'affronteront à nouveau - ce qui n'empêche pas Scott de la remercier de lui avoir procurer ce redoutable scalpel...).

Autres grands moments, qui ponctuent toutes les scènes entre Scott et Barda : le choix du prénom du bébé. Les Néo-Dieux ne s'appellent pas exactement Pierre, Paul ou Jacques, et donc Scott propose des titres pour le moins désopilants, mais avec toute la bonne volonté du (quatrième) monde, espérant autant coller à la tradition que plaire à Barda. On a ainsi droit à Ironbreaker (d'après un des oncles de Mister Miracle, mort durant une bataille épique), Axeblow, Thunderdeath, Thronekiller : un vrai festival, vraiment hilarant. Rassurez-vous, le petit héritera d'un blase plus commun (mais pas moins connoté) : Jacob (soit, en hébreu, Ya'aqov, "il talonnera" et, en arabe, Ya'qûb ou Ya'qob, "Dieu a soutenu" ou "protégé". La Bible le connaît également sous le nom d’Israël et il est, après son père Isaac et son grand-père Abraham, l’un des trois patriarches avec lesquels Dieu contracte une alliance, lui promettant la terre qui portera désormais son nom.). 

Mitch Gerads a récemment donné sa première grande interview au site spécialisé CBR pour détailler sa méthode de travail, sa collaboration avec Tom King, et leur utilisation si poussée du "gaufrier" à neuf cases - qui séduit, mais aussi déplaît ou lasse, les lecteurs de la série. Sur ce dernier point, il explique que l'origine de ce découpage se trouve en fait dans les comics strips avec trois cases par bandes, qui dans le format traditionnel forment donc trois bandes de trois cases, donc une grille de neuf panneaux ("nine panels grid").

Et on peut encore une fois apprécier la radicalité du dispositif dans le registre comique que propose cet épisode puisque nombre de titres humoristiques ont utilisé des strips en trois cases pour articuler l'exposition de la situation, le gag, et la chute. Développé sur une page en trois fois trois cases, on a en quelque sorte affaire à une sorte de super strip, dont l'effet comique est encore plus puissant.

Mais, bien entendu, il faut d'abord être sensible à cet humour pratiqué par King et Gerads, une comédie à retardement, où Scott Free est l'éternel clown blanc face à un ou des interlocuteurs/partenaires plus volubiles, expressifs, délirants. Là encore, le flegme du personnage est la clé pour apprécier l'effet : plus ce à quoi il fait face est absurde, grotesque, "hénaurme", plus son impassibilité rend le gag efficace et provoque le rire chez le lecteur, sidéré par l'attitude placide, philosophe, imparable de Mister Miracle.

Souvent comparé à Watchmen de Moore et Gibbons, la série continue de creuser sa filiation avec l'oeuvre du mage anglais : les citations dissimulées font penser à l'inachevé Big Numbers (qu'illustra Bill Sienkiewicz en 1990), la scène très crue mais sans effet gratuitement racoleur de l'accouchement renvoie à celui de Liz Moran dans Miracleman. Mais le moment le plus beau, le plus simple, le plus émouvant, lui, ne doit rien à personne quand nous voyons les deux parents attendris devant leur enfant... Même s'il est suggéré, habilement, que celui-ci sera le sauveur de deux mondes ou son destructeur (pas de demi-mesure possible pour le premier bébé issu de l'union d'une femme d'Apokolips et un homme de New Genesis).

Il s'agit, quoi qu'il en soit, encore et toujours d'évasion(s) : celle que procure, au premier degré, la lecture de l'histoire, mais aussi celle du bébé du ventre de sa mère, de la sortie de l'âge de compagnon et de l'entrée dans celui du rôle de père pour Scott, de l'issue que suppose ce nourrisson dans le conflit du Quatrième Monde... Tant de pistes encore, toujours. Mister Miracle et ses deux auteurs, au sommet de leur art, n'ont pas fini de fasciner, intriguer, transporter.

On assiste en quelque sorte aussi là à la naissance d'un futur classique.