mercredi 13 décembre 2017

BATMAN ANNUAL #2 : DATE NIGHTS - LAST RITES, de Tom King, Lee Weeks et Michael Lark


Le premier Annual de la série Batman de l'ère "Rebirth" n'était pas le fruit de l'auteur Tom King mais une compilation d'histoires courtes par plusieurs scénaristes et dessinateurs. Je l'ai lu et c'est dispensable. En revanche, le deuxième, qui vient de paraître sous le titre Some of these days, est d'un tout autre tonneau et mérite d'être, sans détour, qualifié de chef d'oeuvre, grâce à la qualité de l'équipe qui a travaillé dessus mais aussi, mais surtout, pour sa charge émotionnelle.


Autrefois. Batman et Catwoman sont au début de leurs carrières respectives. Une nuit qu'il s'occupe de malfrats dans les bas quartiers de Gotham, elle s'introduit dans la Bat-cave par effraction et vole la Bat-mobile. Alfred Pennyworth avertit son maître qui retrouve rapidement son véhicule ayant éventré la vitrine d'un bar mal famé.


Plus tard. Après avoir envoyé le Sphinx derrière les barreaux, Bruce Wayne s'interroge sur la dernière énigme que lui a adressé son ennemi et remarque que son crayon a disparu. Catwoman vient de le lui dérober et elle est encore dans le manoir à l'intérieur duquel il la poursuit. Mais elle parvient à s'en échapper malgré la police qui l'attend à l'extérieur.
  

Plus tard. Catwoman s'enhardit et déverrouille le coffre-fort de Bruce Wayne dans la chambre de ce dernier. Batman la surprend comme elle en retire une perle du collier de feue Martha Wayne. Ils comparent leurs destins similaires, tous deux orphelins très jeunes, mais aussi leurs différences, chacun d'un côté de la loi. Une fois encore, la voleuse réussit à s'éclipser.
  

Plus tard. Batman attend Catwoman chez elle et l'interroge sur ce qui la pousse à constamment le harceler. Elle lui explique le défier ainsi pour le pousser à devenir meilleur, prêt à affronter les vilains les plus retors. Attirés l'un par l'autre, ils finissent par s'embrasser après s'être démasqués pour la première fois, puis évoquent leur première rencontre - sans être d'accord à ce sujet...


Beaucoup plus tard. A l'hiver de leurs vies, en couple, Bruce Wayne et Selina Kyle patientent dans le cabinet d'un médecin en continuant à se chamailler sur l'endroit où a eu lieu leur première rencontre. Le docteur les interrompt : il a de mauvaises nouvelles...


Atteint d'un mal incurable, Bruce préfère parler d'autre chose pour distraire Selina. Malgré ses efforts, elle craque. Plus tard, elle rencontre leur fille, the Huntress, qui a pris contact avec Zatanna à propos du mal qui ronge Bruce. Mais la magicienne a estimé qu'il était trop tard...


Selina, entouré de proches, ferme les yeux de son grand amour. Elle descend ensuite à la Bat-cave et monte dans la Bat-mobile. Un chaton noir s'approche d'elle, portant attaché à son collier un billet sur lequel sont inscrits les derniers mots d'amour de Bruce pour sa femme.

Sans vouloir paraître grandiloquent ou définitif (puisque son oeuvre est encore en cours, et qui plus, relativement fraîche), il me semble qu'après la lecture de ces presque quarante pages il y a actuellement, parmi les scénaristes de comics contemporains, Tom King et les autres. En quelques années, cet ex-agent du gouvernement, fan de bandes dessinées depuis son adolescence, reconverti tardivement comme auteur, a fait son trou, patiemment, pour finir par se voir offrir la rédaction d'une série aussi exposée que Batman.

Et c'est sans faillir, avec l'assurance d'un auteur aguerri, qu'il conduit le titre depuis maintenant plus de trente numéros, après s'être fait remarqué auparavant ici (un passage chez Marvel avec la mini-série récompensée Vision) et là (Grayson, co-écrit avec Tim Seeley). Il avait laissé son tour pour le premier Annual, mais entre temps, il a pu bouleverser la vie de Batman en officialisant son couple avec Catwoman (une demande en mariage en bonne et due forme à la fin du troisième arc narratif, I am Bane).

Profitant de l'occasion, il a choisi de développer cette situation de manière extraordinairement émouvante dans ce deuxième Annual que la couverture sous-titre comme celui des Date nights - Last rites (soit les "rendez-vous nocturnes - derniers rites").

Lee Weeks, artiste trop rare, dessine la première partie du récit, situé dans le passé de Bruce Wayne et Selina Kyle, occupant 30 pages sur les 38 au total du fascicule. Le rythme y est alerte, l'humeur badine, et le découpage moins stricte que ce qu'on a l'habitude de lire dans la production habituelle de King. Weeks traduit magnifiquement ce jeu du chat et de la chauve-souris avec une souris en guise de fil rouge, grâce à ce trait vif, expressif, somptueusement rehaussé par les couleurs de la géniale Elizabeth Breitweiser.

King nous montre un couple en formation dont se dégage une tension érotique évidente mais aussi des fêlures similaires : Bruce Wayne et Selina Kyle ont tous deux perdu leurs parents très jeunes et se sont construits sur ce deuil, mais de manière dissemblable. Catwoman provoque son vis-à-vis sciemment pour le mettre à l'épreuve dans ses premiers pas de justicier et King appuie sur le symbole du chat joueur, malicieux, dominateur quand elle lui dit qu'il n'a au fond jamais cessé d'être le riche petit orphelin dans son grand manoir avec son majordome. Batman est dérouté par ce défi sans cesse répété qui ne semble conçu pour le blesser mais pour le réveiller, le maintenir en alerte. C'est effectivement l'objectif.

Le ressort très original, à la fois ludique et périlleux, de ce couple repose sur le fait qu'elle agit ainsi pour l'entraîner, l'endurcir, l'améliorer. Catwoman n'est pas une méchante, elle n'est pas le Joker, Double-Face, le Pingouin, le Sphinx : sa position morale est plus ambiguë, ses actes plus troubles, elle ne cherche pas à faire mal. Batman est désarçonné par cela car son activité de cambrioleuse la range du côté des criminels sans qu'elle ait du sang sur les mains - quelle est la différence entre un voleur et un tueur ? Le voleur ne prend jamais de vie.

Puis, grâce à une transition magistrale (un échange verbal qui se prolonge sur plusieurs décennies et fluidifie une large ellipse), Michael Lark prend le relais de Weeks au dessin et représente Bruce Wayne et Selina Kyle au soir de leur vie, visiblement retirés de leurs activités masquées, depuis longtemps mariés. Ils attendent en se querellant avec complicité un médecin qui leur apporte une mauvaise nouvelle - la maladie de Bruce.

King vient en deux pages de passer de la griserie d'Eros à la noirceur de Thanatos et nous annonce rien moins que la mort de Batman. Le lecteur est saisi, sidéré, a d'abord du mal à réaliser ce qui vient de se jouer, refuse presque d'y croire avant de se rappeler que le héros n'est pas un de ces surhommes pourvu de pouvoirs, altérant sa durée de vie.

La suite de ce second acte enchaîne les scènes brèves - Selina ayant requis l'aide de sa fille pour avoir celle de Zatanna et de la magie pour guérir Bruce, Selina affirmant comme jadis qu'elle n'est pas là pour aider Bruce avant de l'embrasser. Puis, tout aussi sèchement, le scénariste nous montre le héros vaincu, terrassé, sur son lit, gisant, sa veuve lui souhaitant de trouver le repos. Le moment est poignant, comme rarement, parce que sans effusions, traité très sobrement, avec beaucoup de dignité et d'intensité.

Les grandes BD se distinguent dans ces instants ainsi traduits, les plus délicats, les plus difficiles, les plus extrêmes, les plus intimes, où un auteur réussit, sans recourir à de grands effets, à produire une émotion authentique, touchante. Lorsque l'on ressent comme un des personnages la joie d'un bonheur, la douleur d'une perte, et le temps passé entre les deux, qui densifie ce qu'on cherche à nous communiquer.

Alors qu'il nous impressionne actuellement avec Mister Miracle, Tom King avec le concours de deux artistes prodigieux comme le sont Lee Weeks et Michael Lark nous bouleverse avec ce mémorable, déjà classique parmi les classiques, Batman Annual 2. A n'en pas douter, une des lectures les plus puissantes de cette fin d'année - de l'année tout court.   

mardi 12 décembre 2017

AMAZING SPIDER-MAN #26, de Dan Slott et Stuart Immonen


Dans le précédent épisode, Spider-Man empêchait in extremis Silver Sable (pourtant présumée morte) d'exécuter un des invités du gala pour la Fondation Oncle Ben à Honk Kong. Mais la mercenaire lui révélait alors que sa cible n'était autre que Norman Osborn... Voyons où Dan Slott et Stuart Immonen vont nous entraîner dans ce nouveau chapitre de l'arc The Osborn identity.


Récupéré par ses sbires, Osborn s'enfuit mais Silver Sable, Spider-Man et Mockingbird le prennent en chasse. Bobbi Morse reçoit alors un appel de Nick Fury qui lui ordonne de se retirer car la Chine ignore sa présence (et donc celle du SHIELD) sur place.


La filature échevelée de Silver Sable et Spider-Man les entraîne dans un piège ourdi par Osborn qui procède à une démonstration de ses nouvelles armes devant une assemblée d'acheteurs, en présence de sa complice la comtesse Karolina Karkov. Un robot géant, le Kingslayer Mark I, est activé pour supprimer les deux intrus.


Cependant, Harry Lyman (ex-Osborn) est assailli d'appels de partenaires commerciaux affolés par la situation car les armes d'Osborn sont fabriqués avec des matériaux de l'entreprise de Peter Parker. Depuis son repaire, Otto Octavius (désormais détenteur d'un nouveau corps cloné) enrage à cause de cette débâcle infligé à l'empire industriel qu'il a contribué à construire (lorsque son esprit habitait le corps de Parker).


Le Kingslayer Mark I neutralisé, et Osborn s'étant éclipsé avec la comtesse, Spider-Man apprend que les armes de son ennemi sont fabriquées en Symkarie, le pays de Silver Sable. Il lui propose d'en libérer les habitants contre la capture d'Osborn. Mais ce choix ne plait pas au SHIELD qui considère qu'en agissant unilatéralement en pays étranger, Spider-Man est désormais, au même titre que l'entreprise de Peter Parker, considéré comme ennemi au même titre que l'Hydra ou l'A.I.M. ...

Ce n''est pas parce que cet épisode renoue avec le format traditionnel (d'une vingtaine de pages) que Dan Slott change ses habitudes : au contraire, il écrit ce deuxième chapitre de son arc narratif en enfonçant le pied sur l'accélérateur.

L'intrigue se développe donc peu, se concentrant sur la course-poursuite spectaculaire dans Honk Kong entre Silver Sable, Spider-Man et Norman Osborn. Stuart Immonen a, là, matière à s'amuser en démontrant son aisance à découper ce genre de morceau de bravoure : il use de doubles pages avec des angles de vue très dynamiques, mettant en valeur aussi bien le décor avec les gratte-ciel de la ville que les acrobaties vertigineuses des personnages.

Pour souligner les conséquences de la situation sur l'histoire, Slott s'en remet à des scènes brèves et parallèles, comme lorsque Harry reçoit les communications des clients du Webware ayant appris que les armes de Osborn ont été conçues avec la technologie développée par Peter Parker ou en montrant fugacement Otto Octavius (dans son nouveau corps) pester après la mauvaise gestion de crise qui menace l'empire qu'il a contribué à édifier. Un examen du nouveau costume d'Octopus permet de relier facilement son alliance avec une organisation criminelle bien connue et préfigure donc de futurs épisodes attachés à la saga globale Secret Empire (ce dont je me serai bien passé...).

Si le scénario ne nous informe pas du comment Silver Sable est en vie alors qu'elle était présumée morte, son rôle redirige le récit et impacte celui de Spider-Man qui en décidant de l'aider à libérer la Symkarie s'attire les foudres du SHIELD et la défection de Mockingbird : ça risque donc de barder !

On est donc dans la droite ligne de ce qu'on pouvait prévoir avec le numéro précédent : beaucoup d'action, un tempo trépidant, peu de psychologie, et des illustrations à couper le souffle. On en sort ravi malgré des lacunes évidentes parce que divertissement est au rendez-vous : pas sûr que ça suffise à en faire une histoire mémorable mais c'est indubitablement efficace.  

lundi 11 décembre 2017

PREMIER CONTACT, de Denis Villeneuve


Je n'ai finalement pas été voir Blade Runner 2049, échaudé par des critiques partagées et la crainte d'abîmer le souvenir de la prequel de Ridley Scott, mais comme j'ai quand même beaucoup aimé Prisoners et Sicario de Denis Villeneuve, j'ai choisi de compléter mes connaissances à son sujet en découvrant son précédent opus : le remarquable et remarqué Premier Contact.

Le vaisseau alien au-dessus du Montana

En douze points du globe, des extraterrestres débarquent sur Terre sans quitter leurs vaisseaux ovoïdes noirs suspendus au-dessus du sol. Cet événement mobilise aussitôt les forces armées des pays concernés. Aux Etats-Unis, le colonel Weber sollicite l'aide du Dr. Louise Banks, linguiste bénéficiant d'une accréditation secret défense, pour tenter de comprendre les raisons de la présence des visiteurs et leurs intentions (pacifiques ou belliqueuses) puis tenter d'établir un moyen de communiquer avec eux.
Le colonel Weber, Louise Banks et Ian Donnelly (Forest Whitaker, Amy Adams 
et Jeremy Renner)

Elle part donc pour le Montana où a été établi un camp militaire entourant un des vaisseaux, en compagnie de l'astro-physicien Ian Donnelly. Pour entrer à bord de cette immense coque les militaires passent par une trappe qui s'ouvre toutes les 18 heures et aboutit à une sorte de large baie vitrée derrière laquelle deux extra-terrestres ressemblant à des heptapodes (à cause de leur sept membres flexibles) les attendent. Donnelly les surnomme "Abbott" et "Costello", en référence au célèbre duo d'humoristes américains. 

Louise Banks

Les aliens tracent sur la baie des glyphes en projetant des jets d'encre et Louise les interprète comme un langage très synthétique où chaque signe peut exprimer aussi bien un mot qu'une phrase complète. Mais pendant ce temps la situation internationale se tend lorsque les experts chinois pensent avoir traduit un de ces logogrammes par le terme "arme". 

Un des étranges logogrammes des aliens

Deux soldats américains de la base du Montana, qui escortent Louise et Ian à chacune de leur visite dans le vaisseau, déposent, sans en aviser Weber, une charge explosive. "Abbott" sauve de la déflagration les deux scientifiques in extremis. Puis leur vaisseau change de position, s'élevant plus haut dans le ciel et devenant inaccessible. Les onze autres coques imitent cette manoeuvre partout dans le monde. 

Ian Donnelly

Ordre est donné d'évacuer la zone. Les chinois décident, eux, avec leurs alliés, de détruire les vaisseaux situés dans leur espace aérien. Louise, qui a compris que les appareils aliens forment une unité de la même façon que leur langage, quitte le campement pour se placer sous la coque dans laquelle elle est réintroduite via une capsule envoyée pour elle. 

Louise Banks

"Costello" communique alors avec la linguiste, lui apprenant que "Abbott" est mort après l'explosion, puis qu'elle peut lire le futur - c'est là en vérité le sens des flashes qui l'assaillaient depuis son arrivée sur le site et dans lesquels elle se voyait mariée, mère d'une petite fille et divorcée suite à la mort prématurée de celle-ci, des suites d'une longue maladie.

Le colonel Weber

Rendue aux siens, Louise parvient, en dérobant le téléphone-satellite d'un agent de la CIA, à contacter le général Shang, à la tête de l'armée chinoise, pour le convaincre de ne pas ouvrir les hostilités contre les extraterrestres. Progressivement, les alliés de la Chine stoppent leurs manoeuvres. Les vaisseaux disparaissent ensuite aussi subitement qu'ils sont arrivés.

Louise et Ian

Comme "Costello" l'avait dit à Louise, dans un lointain futur, comme ils ont permis à l'humanité de s'unifier, les humains aideront à leur tour les aliens le moment venu. Quant à la jeune femme, elle va vivre avec Ian, avec lequel elle aura une fille à qui, peut-être, ils épargneront une mort prématurée.

Présenté à la 73ème Mostra de Venise l'an dernier, Arrival de Denis Villeneuve a créé la sensation en se démarquant du tout-venant des films de science-fiction. Précédé de ce buzz flatteur, le film a ensuite divisé la critique mais a été boudé par le grand public, désarçonné par son style.

Premier Contact s'inscrit dans une double lignée : c'est à la fois un prolongement narratif et esthétique de ce que Villeneuve a produit dans son précédent opus (l'excellent Sicario), avec une héroïne progressant à tâtons dans une (en)quête dont le sens ne se révèle vraiment qu'à la toute fin, et c'est aussi une nouvelle exploration cinématographique d'une tradition fantastique où les humains cherchent à communiquer avec des extraterrestres.

Le résultat est à la fois captivant et nébuleux. Les thèmes creusés ici, comme le langage, le temps, la mémoire, sont ambitieux et le scénario choisit, comme la nouvelle dont il s'inspire, de les traiter sans verser dans le grand spectacle, avec une certaine austérité. La majorité des scènes se déroule dans des tentes où militaires et savants débattent du déchiffrage de symboles, hypothèquent sur leur signification, ou dans la coque caverneuse d'un astronef avec deux créatures, à la physionomie à la fois inquiétante et gracieuse et au comportement énigmatique, ne s'expriment que par des logogrammes aléatoirement traduits).

Ce parti pris peut dérouter, voire décourager, mais si on l'accepte, le jeu en vaut vraiment la chandelle : il s'agit bien de faire ressentir la nécessité de prendre du temps pour comprendre l'Autre. Eric Heisserer nous dispense de bavardages techniques assommants et pseudo-réalistes au profit de scènes silencieuses, de creux dramatiques, correspondant aux recherches hésitantes de la linguiste. Villeneuve met cela en scène en soignant l'ambiance à la fois tendue et suspendue, le rythme volontiers flottant, et c'est souvent envoûtant. On pardonne du coup quelques clichés (comme le personnage du colonel joué par Forest Whitaker avec son air de Droopy massif, ou ces enfilades d'ordinateurs devant lesquels s'affairent des experts dont la contribution semble bien discrète comparée aux efforts déployés par l'héroïne). Mais au moins échappe-t-on à des vues sur des salles de réunion avec des présidents, entourés de généraux va-t-en-guerre opposés à de plus raisonnables scientifiques, ou à des scènes de combat entre des extraterrestres et l'aviation militaire.

La partie plus "cosmique" du film est aussi plus inégale : Premier Contact arrive après des longs métrages écrasants sur le sujet (parmi lesquels Rencontres du 3ème type de Steven Spielberg, Abyss de James Cameron, ou le chef d'oeuvre indépassable que reste 2001 : L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick). La comparaison est inévitable. Mais Villeneuve s'en sort avec les honneurs, grâce au soin qu'il a apporté aux designs (qu'il s'agisse de ceux des vaisseaux ou des extraterrestres et de leur langage) et par sa volonté de coller à son héroïne hantée non pas, comme on le pense au début, par des flash-backs traumatisants par des flash-forwards anxiogènes, ce qui donne une perspective étonnante à l'ensemble, une dimension contemplative, méditative et troublante. Le twist final est habile dans l'opposition qu'il établit entre l'innocence de ce premier contact et l'expérience existentielle (naissance, vie, mort) qu'il provoque.

Amy Adams s'aligne sur la tonalité feutrée du récit et livre une interprétation dense et émouvante, d'une sobriété intense, qui éclipse ses partenaires. Un jeu intériorisé remarquable. Jeremy Renner confirme qu'il est un acteur d'une grande intensité tout en conservant un jeu minéral.

Premier contact à l'image de son sujet ne se livre pas facilement, et peut même frustrer, mais c'est aussi une apologie vertigineuse de l'inconnu et une métaphore brillante sur le destin.

vendredi 8 décembre 2017

CAPTAIN AMERICA #696, de Mark Waid et Chris Samnee


Deuxième étape du road trip de Steve Rogers à la découverte de l'Amérique profonde et en quête de réhabilitation : après le précédent épisode brillamment mis en scène par la nouvelle équipe artistique formée par Mark Waid et Chris Samnee, l'essai est-il transformé ?


Sauga River, au Nord d'Atlanta. Steve Rogers arrive dans cette bourgade de l'Etat de Géorgie après avoir expliqué par téléphone sa lassitude d'être l'éternel locataire du SHIELD ou des Avengers. En vérité, il continue à explorer le pays pour apprendre à être plus proche de l'américain moyen et savoir comment il est considéré après les événements où son double nazi (cf. Secret Empire) a failli entraîner la nation dans la tourmente. Manquant d'argent, il propose ses services de plongeur à un restaurateur qui le reconnaît aussitôt.


La présence du héros est rapidement relayée par les médias locaux et attire l'attention du successeur du Swordsman à Atlanta. Il menace sur Internet Captain America de submerger Sauga River en faisant explosant son barrage hydraulique.


Captain America se rend sur place et répond au défi de son adversaire qui s'avère plus coriace que prévu. Mais le combat tourne à l'avantage du héros, même s'il découvre alors que le Swordsman a triché en piratant l'ouverture des vannes du barrage.


Captain America tente de refermer le réservoir à mains nues, en vain, avant de se rappeler du principe d'Archimède et d'éviter in extremis la catastrophe. Il peut repartir discrètement, avant que la foule ne se rassemble pour le fêter. Mais il ne voit pas sur le toit du restaurant où il s'était arrêté une silhouette menaçante l'observer en train de s'éloigner...

En toute honnêteté, je comprendrai le fan qui terminera cet épisode un brin frustré tant il est rapide à lire. L'argument de Mark Waid tient sur un post-it et l'exécution graphique de Chris Samnee est si virtuose qu'on tourne les pages sans d'abord les savourer. Lorsqu'on referme le fascicule, "déjà ?!" est l'exclamation qui nous vient spontanément.

Mais considérons l'affaire autrement : dévorer un comic-book si avidement signifie-t-il qu'il manque de densité ? Qu'il ne rassasie pas le lecteur ? Ou bien cela veut-il dire que ses auteurs maîtrisent tellement bien leur art qu'ils livrent un produit si irrésistible qu'on le lit d'une traite ?

Chacun tranchera mais il est indéniable que ce numéro est d'une efficacité redoutable et qu'on peut le relire dans la foulée en n'échappant pas à sa fluidité. Waid pose la situation simplement et embraye aussitôt avec la suivante qui détermine l'obstacle rencontré par le héros. L'affrontement ressemble à une formalité, une sorte d'étape obligée, mais ne manque pas ni de tension ni d'allure. Et quand survient le moment attendu de la résolution, c'est avec la même facilité qu'elle s'impose à nous.

Pour obtenir cette impression de facilité, il faut, à mes yeux, posséder son sujet, l'animer de telle manière qu'on ne sente jamais l'effort et c'est ce sentiment qu'on éprouve en lisant l'épisode présent : la complicité, l'osmose même, entre Waid et Samnee sont devenues telles que tout semble facile, aisé, naturel entre eux et pour nous. On frise l'insolence devant une telle précision, une telle entente. Je suis subjugué par un tel niveau atteint sans que cela paraisse jamais forcé : on est dans un tel qualité de divertissement qu'il est impossible de ne pas être emporté. Si bien que le récit, s'appuyant sur la menace d'un barrage qui s'apprête à noyer un patelin, a valeur de métaphore : les auteurs lâchent tout et nous voilà transporté de A à B sans qu'on s'en soit rendu compte.

L'excellence de la prestation donne des ailes pour la suite : dans trente jours, c'est à Kraven le chasseur que Captain America aura affaire. Vous avez dit prometteur ?
  


En lieu et place du traditionnel courrier des lecteurs, la rédaction de la série a demandé ce que Captain America (le personnage comme sa série) signifiait pour nous tous : ce mois-ci, c'est Joe Caramagna, le lettreur du titre qui y répond en évoquant de manière éloquente un souvenir personnel, quand, fils d'un immigré sicilien, il posa, vêtu d'un tee-shirt semblable au costume du héros, en photo avec son père et comprit que l'Amérique serait le pays de tous les possibles pour eux deux. C'est la loyauté de Captain America au rêve plus qu'au drapeau qui continue de toucher le lettreur 38 ans plus tard.  

ASTONISHING X-MEN #6, de Charles Soule et Mike del Mundo


Avec ce sixième épisode, le premier arc narratif de ce nouveau volume d'Astonishing X-Men, Life of X, s'achève. Charles Soule est cette fois épaulé par Mike del Mundo au dessin, et la série est officiellement devenue une ongoing, qui se poursuivra avec un artiste différent à chaque numéro. 


Dans le plan astral, le Roi d'Ombre savoure sa victoire et annonce la fin de la partie qu'il disputait avec Charles Xavier : il lui avoue à cette occasion avoir triché en puisant un supplément d'énergie psychique dans une source sombre. Mais le Pr. X a également rusé et il abat ses cartes en lâchant sur Amahl Farouk ses atouts : Mystique, Rogue et Fantomex.


A Londres cependant, la situation reste compromise. Archangel s'emploie à neutraliser Old Man Logan et Gambit corrompus par le Roi d'Ombre. Le commandant Keene a, lui, décidé d'opter pour une solution radicale en obtenant de stériliser la zone infecté mentalement par les mutants, quitte à tuer pour cela des centaines de civils.


Le Roi d'Ombre est submergé par l'assaut de Rogue, Mystique et Fantomex qui lui donne le coup de grâce. Xavier peut se libérer de l'étreinte psychique de son ennemi. Conséquence immédiate : à Londres, Old Man Logan et Gambit sont immédiatement désenvoûtés.


Psylocke avertit alors Archangel de l'arrivée d'avions de chasse de l'armée britannique et lui demande de les empêcher de bombarder le quartier. C'est alors que Fantomex la rassure et, devant elle, se démasque pour lui révéler sa nouvelle personnalité...

C'est sur un coup de théâtre vraiment étonnant et inattendu que se clôt ce premier acte : bien malin qui aurait pu prévoir un tel twist, quand bien même les intentions de Charles Soule étaient claires (il avait indiqué, à mi-chemin, en interview que son histoire préparait le retour d'un personnage emblématique).

Le scénariste mène cet épisode sur un rythme très soutenu, en privilégiant l'action des deux côtés : dans le plan astral, le duel entre Xavier et Farouk s'achève de manière spectaculaire, tandis que dans le plan réel, les choses restent compromises entre une foule de civils possédés mentalement et l'imminence d'un bombardement pour stopper cette infection.

Mais, ne leurrons personne : le résultat ne serait pas aussi intense sans la contribution de Mike del Mundo, qui donne à ce numéro une radicalité visuelle extraordinaire. Cet artiste travaille uniquement digitalement et assure le dessin et la colorisation. Sur ce dernier point, il utilise une palette baroque avec des dominantes chromatiques volontiers criardes sur des formes évoquant parfois Bacon. 

On peut penser à Bill Sienkiewicz en examinant les pages de del Mundo, sauf que ce dernier privilégie les formes courbes, sinueuses (là où son aîné prestigieux favorisait les angles et flirtait avec l'abstraction). On évolue ainsi dans des ambiances volontiers psychédéliques qui conviennent parfaitement au combat fantastique et vicieux entre le Roi d'Ombre et le Pr. X. Bien sûr, on peut ne pas apprécier ce style, avoir le yeux qui piquent, et estimer que le découpage ne privilégie pas toujours la lisibilité, mais on ne peut en revanche nier son originalité ni la puissance esthétique qui se dégagent de ces images.

Charles Soule a en tout cas réussi un pari audacieux : en s'appropriant un titre dont les meilleures heures restent liées au run initial de Joss Whedon et John Cassaday, et en s'imposant comme un énième titre mutant dans une gamme encombrée (et guère inspirée), ses Astonishing X-Men s'impose comme une des séries les plus fortes et passionnantes depuis sa parution. J'ai hâte de découvrir la suite, qui profitera, pour commencer, de Phil Noto au dessin.