lundi 4 décembre 2017

MYSTIK U : BOOK ONE, d'Alisa Kwitney et Mike Norton


Depuis la dernière série qui lui a été consacrée (par Paul Dini et Cliff Chiang) et son utilisation dans Justice League Dark (par Peter Milligan puis Jeff Lemire et Mikel Janin), Zatanna, la plus jolie magicienne de DC Comics, se faisait discrète. Mais cette lacune est désormais corrigée avec Mystik U, écrit par Alisa Kwitney et dessiné par Mike Norton, qui démarre juste ce mois-ci.


Il y a sept ans de cela, lors d'une représentation à Las Vegas, Zatanna Zatara envoie accidentellement son père, le grand magicien Giovanni, dans une dimension infernale. Le public est ravi, pensant qu'il s'agit du clou du numéro mais pas la jeune femme qui fuit, affolée dans la coulisse. Elle y trouve Rose Psychic, une amie de Giovanni, qui lui offre son aide.


Direction, via un portail dimensionnel, la Mystik University. Rose est convaincue, contrairement à Giovanni, que Zatanna a tout le potentiel requis pour être une magicienne de premier ordre et dans son établissement, elle pourra s'épanouir de manière à sauver son père.


Rapidement, Zatanna fait la connaissance d'autres étudiants, dont les deux filles avec lesquelles elle partage une chambre, Pia Morales (une apprentie guérisseuse) et June Moon (qui préfère être nommée l'enchanteresse), mais aussi Davit Sargon (un indien détenteur d'une pierre magique) et Sebastian Faust (le fils de Felix Faust, un puissant et maléfique sorcier).


Le tuteur du groupe les invite à participer le soir même à la "chasse au charognard", une sorte de jeu de pistes dans l'université. Mais Zatanna tombe nez à nez avec un monstre informe, gélatineux et cyclopéen, Plop, dont Sebastian la sauve in extremis avant qu'un autre étudiant ne disparaisse. Une réunion des professeurs et de la directrice autorise Mr. E à sécuriser l'endroit contre cette menace.


Lorsque Plop resurgit en suprenant Davit et June au lit et en les engloutissant eux puis Zatanna, Rose est sur le point d'intervenir pour l'exterminer mais Pia s'interpose car elle est capable de communiquer avec la créature et devine qu'elle n'est pas mauvaise - ce qu'elle prouve en recrachant Davit, June et Zatanna. Un nouveau conseil du corps enseignant oppose Rose à ses amis car elle a décidé d'intégrer Plop aux élèves. Mais Mme Xanadu a lu dans les cartes qu'un des nouveaux étudiants provoquera la destruction de l'université. Mr. E interroge alors Rose sur ce qu'elle compte faire...

Avec le nombre de personnages liés au monde de l'occulte que DC Comics possède dans son catalogue, il eut été bien dommage de ne pas exploiter ce pan de leur univers, comme ce fut le cas avant "Rebirth" avec la Justice League Dark (du moins durant le bref run de Milligan et celui plus consistant de Lemire).

De tous les magiciens que peut exploiter l'éditeur, deux se détachent : d'un côté, John Constantine, héros de Hellblazer, et Zatanna, à laquelle Paul Dini fut le dernier à s'intéresser dans sa forme classique (inspiré en cela par le fait que l'épouse du scénariste se produit comme illusionniste dans un costume proche du personnage). L'ambition de Mystik U est de placer Zatanna au centre d'une série chorale, avec un supporting cast solide, mêlant nouveaux personnages, héritiers de noms connus, et de figures déjà utilisées mais guère populaires (à part peut-être Mme Xanadu).

Alisa Kwitney débute ce premier épisode par une scène dramatique où l'université qui donne son nom à la série a été dévastée par la Malveillance (Malevolence en v.o.), sans qu'on sache très bien de quoi il s'agit (un sort très puissant vraisemblablement, jeté par un sorcier ennemi de l'endroit). A la fin on apprend qu'un des nouveaux élèves intégrés à l'établissement en même temps que Zatanna est responsable du funeste destin de l'école et la directrice, Rose Pyschic, est face à un dilemme : doit-elle (faire) tuer ses recrues ? Ou repérer et neutraliser le responsable au risque de mettre en péril tous les membres (enseignants et écoliers) ?

Ainsi posée, on a l'impression que l'intrigue ne joue pas la carte du divertissement léger. Or, la scénariste déjoue les attentes en décrivant la vie estudiantine presque comme dans une sitcom : Zatanna nous sert de témoin, on s'identifie à elle qui débarque dans cet endroit fantastique où l'étrange est banal. Ses camarades de classe sont des archétypes habilement typés : le beau gosse ténébreux et suffisant (fils du sorcier Felix Faust), la bonne copine (Pia Morales, qui croit à ses pouvoirs de guérisseuse), la future Enchanteresse (June Moone avec son look gothique) et le timide grassouillet (Davit Sargon élevé dans la tradition familiale). Leur rencontre avec Plop est présenté de manière menaçante avant que l'aventure ne prenne un tour inattendu en forme de leçon sur la tolérance.

Mike Norton n'est pas un dessinateur qui fait beaucoup de bruit, souvent cantonné à jouer les doublures en passant après des artistes plus côtés (il avait ainsi succédé à Cliff Chiang sur l'excellente série Green Arrow & Black Canary de Judd Winick). Mais c'est un artisan solide, au trait propre, expressif, non dénué d'élégance. Il rend ses personnages vivants en tirant partie des situations dans des décors soignés, bien mis en valeur par un découpage sage mais fluide.

L'humilité de son style contribue à souligner la fraîcheur du récit ainsi que son dynamisme en évitant les écueils de la mièvrerie : Mystik U pourrait ne ressembler qu'à une série pour ados, d'ailleurs ce ne serait pas déshonorant (car beaucoup de comics négligent le lectorat plus jeune au profit d'un public acquis d'adultes), mais en donnant aussi de la place aux intrigues en coulisses du conseil professoral de l'établissement, on apprécie mieux le potentiel dramatique de l'histoire encadrée par un prologue et une chute dramatiques.

Plaisir garanti donc et titre à suivre.  

dimanche 3 décembre 2017

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK ONE : I SHALL BECOME, de Kurt Busiel et John Paul Leon


Annoncé depuis des années, souvent reporté (à cause des ennuis de santé de son scénariste), le premier épisode de la mini-série Batman : Creature of the Night paraît enfin cet hiver. Conçu comme le pendant à son sublime Superman : Secret Identity (dessiné par Stuart Immonen, publié en 2004), le récit écrit par Kurt Busiek et illustré par John Paul Leon est l'événement de cette fin d'année. 


Bruce Wainwright est le fils unique de Henry et Carol, un couple de bourgeois résidant à Boston. Le jeune garçon est un lecteur passionné de comics et son héros favori est Batman : il s'amuse ainsi à décomposer son nom de famille (Wain/Wayne) et celui de son oncle (Alton-Frederick Jepson/Al-Fred). 

Lors de la nuit de Halloween, déguisé comme le protecteur de Gotham, Bruce est témoin d'un drame atroce : en rentrant chez eux, les Wainwright surprennent trois cambrioleurs qui les abattent. Le garçon est gravement blessé mais survit après deux mois dans le coma. Il apprend par l'officier de police Gordon Hoover le décès de ses parents mais s'avère incapable de fournir un signalement suffisamment détaillé des voleurs.


Son oncle refuse de le recueillir et le confie au collège Cornerstone où doit faire face aux moqueries de certains élèves. Rongé par une colère sourde, Bruce est suivi par un psychothérapeute, le Dr. Lester, mais ne se confie guère à lui. Lors d'une visite au zoo avec son oncle, Bruce se dispute avec lui et se réfugie dans une salle abritant des chauves-souris dont la vitre de la cage se brise soudainement : il interprète cela comme un signe sans réussir à en formuler la signification.


Alors que l'enquête policière piétine sur le meurtre des Wainwright, plusieurs malfrats sont neutralisés par un mystérieux vigilant dont les témoins font une description délirante et effrayante. Bruce poursuit son éducation en faisant un voyage en France, puis dans un camp de vacances où il apprend l'équitation et les bonnes manières. Cependant, le justicier à Boston finit par empêcher la fuite de Donald Bradagh, acteur raté impliqué dans une série de cambriolages et meurtres.


Appelé au poste de police, Bruce identifie formellement Bradagh comme l'assassin de ses parents. Mais, même après cela, il demeure troublé. Une nuit, il monte sur le toit de son collège et la créature de la nuit lui apparaît en lui assurant qu'il est désormais en sécurité.


Bruce y voit comme un souhait exaucé : il a désiré que Batman existe et tel un justicier surgi de son imagination, cela s'est produit. Peu après, son oncle lui offre une radio grâce à laquelle il capte la fréquence de la police, pouvant ainsi suivre leurs actions - et celle de la créature...

Il y a quelque chose d'angoissant et d'excitant, en égales mesures, à lire une bande dessinée attendue, programmée pour être un sommet du genre. Le résultat va-t-il être à la hauteur des espérances ? Et en même temps on s'y plonge avec un sentiment de soulagement - cette fois-ci, c'est la bonne, on va pouvoir vérifier sur pièce.

Dans Superman : Secret Identity, Kurt Busiek (avec Stuart Immonen) brodait une variation magnifique sur le Man of Steel en le suivant sur quatre longs chapitres de l'adolescence à la vieillesse, se référant au mythe du personnage de papier mais en le confrontant à la réalité. Une sorte de variation romanesque et intimiste comme si Superman était considéré non pas comme le produit d'une fiction mais comme une hypothèse vraisemblable.

Le scénariste emploie un procédé semblable avec ce Batman : Creature of the Night. Il ne s'agit pas d'une énième relecture des origines de Batman, les noms sont subtilement altérés, juste assez familiers et malicieux pour créer le trouble. Mais cela est invoqué pour établir une distance qui permet d'apprécier la dimension mythique du personnage.

Busiek pense que Batman est un fantasme qui, si on pense très fort à lui, comme le fait son jeune héros, Bruce Wainwright, se matérialise et exécute son oeuvre de justicier. Le dessinateur (et encreur et coloriste) John Paul Leon le représente non pas comme la figure dont on a l'habitude mais littéralement comme une créature, une sorte de monstre informe et terrifiant aux membres indistincts, camouflés dans sa cape - elle-même comme une extension des chauves-souris qui l'entourent. Ses yeux rouge sang, ses apparitions éclair, son envergure, la fulgurance de ses interventions, tout concourt à la figurer comme un démon, un être cauchemardesque.

Et pourtant, il émane de cette "créature de la nuit" (dixit la traduction littérale du titre en v.o.) une aura aussi saisissante que rassurante, apaisante même : n'assure-t-il pas, après avoir coincé le meurtrier de Bruce, qu'il est désormais en sécurité ("Now... You're safe..."). Son incarnation fait penser à la fois à Dracula (influence revendiqué par ses créateurs historiques, Bob Kane et Bill Finger) et à la version publiée dans la collection Just imagine Stan Lee creating... dans lequel Stan Lee avec Joe Kubert imagina un Batman dont le masque était designé comme le faciès d'une vraie chauve-souris.

Busiek et Leon se gardent bien (parce qu'il ne s'agit que du premier acte de leur histoire mais aussi pour laisser vagabonder l'esprit du lecteur) de dire si oui ou non, tout cela est une extension du chagrin et de la colère de Bruce Wainwright. Beaucoup d'éléments conservent leur part d'ombre (qu'on peut interpréter de bien des manières), comme le mystérieux oncle Alton/Alfred, l'officier Gordon Hoover. L'arrestation de Donald Bradagh ne saurait tout régler non plus.

Autant de pistes qui promettent beaucoup pour la suite de cette production magistrale, à la poésie crépusculaire, esthétiquement impressionnante (peu de scénaristes peuvent se vanter d'avoir eu deux artistes du calibre d'Immonen et Leon pour revisiter les mythes de Superman et Batman), explorant de manière troublante le deuil, la frustration, la vengeance, la justice et le motif du démon (intérieur ou personnifié). Ne passez pas à côté !  

vendredi 1 décembre 2017

QUAI D'ORSAY, de Bertrand Tavernier


Faisons une pause avec les productions du "Millarworld", les comics U.S., pour examiner l'adaptation d'une des bandes dessinées françaises les plus enthousiasmantes de ces dernières années : Quai d'Orsay. J'avais écrit la critique des deux tomes il y a déjà un moment mais pas celle du film, qui mérite pourtant qu'on s'y arrête parce que réalisé par le brillant vétéran Bertrand Tavernier, qui a étroitement collaboré avec les auteurs Abel Lanzac et Christophe Blain. Le résultat est très intéressant.

Arthur Vlaminck et Alexandre Taillard de Worms
(Raphaël Personnaz et Thierry Lhermitte)

Arthur Vlaminck, jeune diplômé de l'ENA, est recruté pour travailler au service d'Alexandre Taillard de Worms, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement français. Homme de Droite, charismatique et fougueux, celui-ci impressionne tous ses collaborateurs.

Claude Maupas, Arthur Vlaminck et Alexandre Taillard de Worms
(Niels Arestrup, Raphaël Personnaz et Thierry Lhermitte)

Il est épaulé par Claude Maupas, son flegmatique directeur de cabinet, et une flopée de conseillers ambitieux, qui ne cessent de s'infliger des coups bas dans l'espoir assumé de s'attirer les faveurs de leur patron, comme le constate rapidement, d'abord dépité puis résolu à ne pas se laisser faire, Arthur.

Guillaume Van Effentem, Sylvain Marquet, Arthur Vlaminck,
Alexandre Taillard de Worms, Claude Maupas, Valérie Dumontheil et
Stéphane Cahut (Thierry Frémont, Thomas Chabrol, Raphaël Personnaz,
Thierry Lhermitte, Niels Arestrup, Julie Gayet et Bruno Raffaeli)

La situation internationale est tendue, notamment en Afrique, et requiert les efforts de tout le personnel ministériel, bien moins nombreux et équipé que celui d'autres grandes puissances, mais motivé. Au milieu des feuilles qui volent sur le passage de Taillard de Worms, toujours impatient de recevoir ses fiches et discours, Arthur a la délicate mission de s'occuper du "langage", la mise en forme des textes officiels du ministre, l'expression de la parole publique de la diplomatie française. 

Arthur et Marina
(Raphaël Personnaz et Anaïs Demoustier)

Dans ces conditions, la rédaction d'un discours destiné à être prononcé devant le conseil de sécurité de l'ONU n'est pas une mince affaire : le directeur de cabinet doit l'approuver, mais les divers conseillers sollicités pour l'élaborer le dénigrent, la copie doit être corrigée à toute heure du jour et de la nuit - ce qui impacte la vie amoureuse d'Arthur avec sa fiancée, institutrice engagée à Gauche, compatissante mais aussi souvent étonnée par ces cadences infernales.  

Arthur et Taillard de Worms

Pourtant, au prix d'efforts incroyables, d'un dévouement sans failles, d'une patience à toute épreuve, entre deux crises gérées énergiquement, Arthur parvient à produire pour Taillard de Worms un document qui fera date pour signifier le refus de la France de s'engager dans un conflit aux motivations spécieuses (la détention par un pays d'armes de destruction massive) au Moyen-Orient auprès des Etats-Unis.  

Taillard de Worms

Ce n'est pas la première fois que Bertrand Tavernier explore les coulisses du pouvoir : déjà, en 1975, il avait montré les dessous de la Régence de Louis XV au XVIème siècle dans Que la fête commence. En revanche, c'est la première fois qu'il s'essaie à la comédie pure en adaptant, qui plus est, une bande dessinée. 

Les deux tomes de Quai d'Orsay - Chroniques diplomatiques ont été un gros succès de librairie, où Antoine Baudry alias Abel Lanzac avait puisé dans sa propre expérience de conseiller de Dominique de Villepin qui a inspiré le personnage de Alexandre Taillard de Worms, auquel le dessinateur Christophe Blain avait d'ailleurs donné les traits.

En narrant les efforts d'un plumitif chargé d'écrire les discours de ce hussard tonitruant, planchant en particulier sur le discours prononcé le 14 Février 2003 qui traduisit le refus de la France de s'engager militairement aux côtés des Etats-Unis en Irak, le film s'affiche comme une satire ambitieuse mais légère sur le monde de la diplomatie, ses jeux de pouvoir, ses luttes d'influence, mettant surtout en scène les collaborateurs du ministre et ce dernier.

Certainement conscient qu'il ne pourrait rivaliser avec la puissance visuelle et humoristique du matériau d'origine, Tavernier a pris le parti, avec l'accord des auteurs qui ont participé à l'écriture de l'adaptation, à la fois de tailler dans les abondantes péripéties des albums mais aussi de ne pas coller fidèlement à la représentation graphique des personnages. Dans la BD, Taillard de Worms est un géant à la fois illuminé et avisé et tous ceux qui gravitent autour de lui n'existent qu'en fonction de ce qu'il leur demande ou de ce qu'ils disent de lui. Un film procède d'une mécanique différente où il faut caractériser plus finement les personnages pour ne pas sombrer dans un one-man show, mais surtout parce qu'il n'existe pas un acteur rivalisant physiquement avec son alter ego de papier. A cause de ces contraintes, je me sens d'humeur indulgente face au résultat.

Tavernier privilégie donc une comédie qui s'appuie sur les dialogues (quand bien même il a conservé des tics de langage qui fonctionnent parfois moins bien comme les fameux "Tchac ! Tchac ! Tchac !" qu'emploie Taillard de Worms pour expliquer comment il faut structurer ses discours). Il compose ainsi un étonnant ballet, grâce à une caméra très mobile, empruntant au vaudeville (les portes claquent) avec un rythme soutenu. Ponctué de citations d'Héraclite (comme dans la BD), l'auteur préféré du ministre (même s'il y fait référence de façon parfois très personnelle), le récit défile comme une série de séquences dans un dispositif qui évoque les sitcoms. Les gags qui en découlent sont parfois très amusants (les micro-siestes de Maupas, les explications pleines de sous-entendus tordus - souvent sexuels - de Van Effentem), ironiques (les amis et la fiancée d'Arthur, tous de Gauche, qui s'étonnent qu'il serve un ministre de Droite, la fascination d'Arthur pour Taillard de Worms et ses "visions"), parfois aussi inutilement insistantes (les feuilles qui volent - un truc trop "cartoonesque" pour être transposé littéralement). 

Mais plus que la précision documentaire ou les ressorts de la farce, ce qui fonctionne vraiment tient au tableau du ministère dans son ensemble, véritable ruche aux couloirs interminables, avec ses codes désuets mais immuables, son cérémonial, sa hiérarchie, observée avec malice mais sans complaisance.

Dans la peau de ce diplomate hors normes, Thierry Lhermitte a l'intelligence de ne pas en rajouter : il le joue avec vivacité mais ironie, une sorte de folie douce et élégante, constamment excédé mais joueur. S'agitant au milieu de sa cour, il trouve son parfait contrepoint avec Niels Arestrup, étonnant et épatant dans un contre-emploi, tandis que Raphaël Personnaz incarne parfaitement le Candide de l'histoire, avec une ingénuité subtile. Les seconds rôles sont superbement distribués (Julie Gayet magistrale en conseillère provocante, Thierry Frémont impeccable en éminence grivoise).

Au fond, Tavernier compare, habilement mais justement, le ministère et ses occupants divers à une scène de théâtre/un plateau de cinéma, avec son metteur en scène et sa troupe. Ce parallèle suggère son inspiration : comme pour une pièce/un long métrage, l'équipe doit être soudée et compétente pour obtenir un bon résultat, quand bien même à la fin de la représentation/projection, seule la tête d'affiche retient l'attention et reçoit les lauriers.  

jeudi 30 novembre 2017

STARLIGHT : THE RETURN OF DUKE MCQUEEN, de Mark Millar et Goran Parlov


Comme Chrononauts, j'ai pris soin de relire Starlight pour rédiger la critique de cette entrée : bien que j'avais conservé un bon souvenir de l'intrigue, le plaisir simple de m'y replonger a suffi à me motiver. Et je dois bien vous avouer que j'ai une tendresse particulière pour cette histoire réalisée par Mark Milllar avec Goran Parlov, une de ses plus référentielles mais aussi une de ses plus épiques et émouvantes.


Alors pilote de l'U.S. Air Force, il y a quarante de cela, Duke McQueen disparut mystérieusement pour atterrir sur la planète Tantalus qu'il libéra du joug tyrannique de Typhoon. La reine Attala fit ériger une statue à sa gloire et lui proposa le mariage mais il préféra rentrer sur Terre où l'attendait sa fiancée, Joanne. Ils vécurent heureux pendant trente-huit ans, eurent deux fils, avant que le cancer l'emporte. Aujourd'hui âgé de 62 ans, inconsolable et délaissé par ses enfants, il se souvient des moqueries dont il fut l'objet dans les médias en racontant sa rencontre avec des extra-terrestres. C'est alors que, par une nuit pluvieuse, un vaisseau spatial atterrit dans son jardin...


Kris Moor, un adolescent de dix-huit ans, sort dudit vaisseau et ses présente à Duke comme un fugitif en provenance de Tantalus, une nouvelle fois conquise par des envahisseurs, les Broteans, menés par leur chef, le Kingfisher. La population a été réduite en esclavage et les quelques résistants au pouvoir sont trop peu nombreux pour espérer le renverser. Il faut qu'il aille les aider. D'abord réticent, Duke réfléchit une nuit durant et accepte la requête de son invité.


En rejoignant Tantalus, McQueen découvre son paysage dévasté par l'exploitation intensive de mines, sa population résignée. Kris l'invite, en visitant la capitale, à rester discret mais lorsqu'il surprend la police en train de tabasser en pleine rue un civil, il ne peut s'empêcher d'intervenir et tue plusieurs agents des forces de l'ordre. Dépassé par les renforts qui arrivent, il s'enfuit avec Kris mais se fait renverser par une voiture. Quand il revient à lui, il est incarcéré avec l'adolescent et Wes Adams, fan de la pop culture terrienne. Le Kingfisher annonce l'exécution publique le lendemain de Duke mais la résistance, par la décision de leur chef, la belle Tilda Starr, décide de le sauver coûte que coûte.


Sauvés par les rebelles alors que l'amiral Pindar allait les interroger, les trois prisonniers sont évacués jusqu'au repaire de la résistance, via un portail qui les téléporte dans le Sud de la planète. Là-bas, McQueen constate que les ennemis du Kingsfisher sont bien plus importants que ce qu'il croyait et que Tilda Starr culpabilise de n'avoir plus sauver la reine Attala. Elle désigne Duke comme leur nouveau leader et il jure de ne pas les laisser tomber. Puis il réconforte Kris qui lui avoue que Pindar a assassiné ses parents - des chirurgiens ayant échoué à sauver le frère du Kingfisher après un accident. Mais tous ignorent qu'un traître se cache parmi eux et informe l'ennemi en la personne de Wes Adams...


L'armée du Kingfisher fond sur le repaire de la résistance et le gaze pour neutraliser les rebelles. Seul Duke réussit à s'échapper en plongeant du haut d'une falaise dans une rivière. Mais celle-ci est peuplée de créatures dangereuses, le condamnant à une mort certaine. Emprisonnés, Tilda, Kris et leurs troupes seront tous pendus en place publique comme l'annonce le tyran. C'est sans compter avec Duke McQueen qui est parvenu à survivre à la noyade et est plus déterminé que jamais pour en découdre. 


Alors que Tilda, Kris et trois autres rebelles vont être exécutés, Duke surgit dans l'arène du château sans portes du Kingfisher et exhorte la foule à se dresser contre ses oppresseurs. Galvanisés par le retour du héros légendaire, les Tantalans se révoltent tandis que Duke libère ses amis et défie le Kingfisher en combat singulier et réussit par la ruse à l'éliminer, tout comme Kris prend sa revanche en abattant Pindar. Une fois encore, après cela, McQueen décline l'offre de rester sur la planète et désigne Tilda comme la nouvelle reine. Kris reconduit Duke sur Terre où il en profite pour prouver à ses fils et au Président des Etats-Unis que ses aventures spatiales n'étaient pas un canular. Un ans plus tard, il dîne avec sa famille réunie autour de lui puis s'éclipse pour aller fumer dehors, envoyant un baiser aux étoiles pour sa femme.


Publié en 2014 par Image Comics, Starlight respire le rêve de gosse de Mark Millar, lorsqu'il découvrit les "illustrés" dans on Ecosse natale et s'extasiait en lisant des histoires épiques et manichéennes comme tout fan de comics. C'est sans doute pour cela qu'on adhère si facilement à son projet : parce qu'il nous renvoie à nos premières émotions de jeunesse quand on apprit quasiment à lire (ou en tout cas à aimer lire) de la bande dessinée - une passion qui ne nous quitterait plus, à laquelle nous resterions fidèle notre vie durant, malgré le scepticisme des "grands" devant cette littérature colorée, mais moins noble que les "classiques".

Rétrospectivement, Starlight annonce aussi de façon troublante le plus récent Reborn (dont j'ai parlé récemment) en abordant le récit avec un personnage à l'hiver de sa vie. Comme Bonnie Black, Duke McQueen est quelqu'un qui a vécu longtemps, aimé, souffert, connu la joie, la gloire, le déclin, la tristesse : Millar en dresse le portrait de manière sobre mais touchante en ne s'appesantissant pas, il laisse les images de Goran Parlov parler plutôt que d'en rajouter avec un commentaire en voix-off, et quelques cases, quelques pages suffisent pour résumer à grands traits ce que fut l'existence de cet homme.

Le dessinateur croate convient parfaitement à la narration directe et au découpage sans complexité de Millar - ceux qui ont lu ses aventures du Punisher ou de Nick Fury (dans la collection adulte Max de Marvel), écrites par Garth ennis, savent avec quel brio il tire parti de séquences entières avec un seule type de cases qui occupent en fait toute la largeur de la bande. Son trait à la ligne souple et nerveuse, grandement influencé par Moebius (en particulier sa période où il conçut Le Monde d'Edena, en expérimentant à partir de la "ligne claire" dans un style semi-réaliste), aboutit à une formidable lisibilité graphique tout en donnant forme aux fantaisies les plus débridées (le design des vaisseaux, des armes, les décors baroques de Tantala).

Parfois on décèle chez Parlov une autre influence, plus cartoony, qui se remarque notamment dans le physique de Duke McQueen âgé, le faisant étonnamment ressembler à un autre héros rangé des voitures, Bob Paar, le père de famille des Indestructibles (Brad Bird, 2004). 

Ceci n'est sûrement pas une coïncidence tant Millar lui-même semble s'inscrire dans cette même veine : lorsque Kris Moor vient demander son aide à Duke, on pense aussi à la mission-piège à laquelle répond Mr. Indestructible dans le film, et lorsqu'il se jette dans l'action avec la fougue du jeune homme qui, 40 ans auparavant, sauva le royaume de la reine Attala, si on peut s'étonner de l'agilité d'un sexagénaire, on pardonne cette licence pour le fun qu'elle procure.

Le nom même de Duke McQueen évoque d'autres clins d'oeil au cinéma puisque "Duke" était le surnom de John Wayne et McQueen rappelle le "king of cool" Steve McQueen, deux icônes du film d'aventures.

Mais, bien sûr, dès la couverture de l'album (curieusement réalisée par John Cassaday, alors que Goran Parlov signe toutes celles des épisodes intérieurs avec maestria), Starlight doit l'essentiel à Flash Gordon d'Alex Raymond (Millar pitcha d'ailleurs son projet comme un "mélange de Flash Gordon et d'Impitoyableréalisé par Clint Eastwood). Si le résultat n'a rien de commun avec la puissance crépusculaire du long métrage d'Eastwood, les flash-backs (très brefs) et le baroud d'honneur du héros sur Tantala contre le Kingfisher (un méchant générique, manquant un peu de charisme) s'inscrit dans un propos très premier degré - à cet égard, si une adaptation cinématographique de cette histoire devait voir le jour (comme Millar l'envisage avec tous ses creator-owned), il serait plus judicieux d'en tirer un film d'animation car en prises de vue réelles, le kitsch de l'entreprise nécessiterait une complicité difficile à gagner du public.

Si l'intrigue est conventionnelle et convenue, le dénouement est poignant et d'une sobriété admirable : l'ultime preuve que Starlight mérite une place à part dans la production de son auteur. 

mercredi 29 novembre 2017

CHRONONAUTS BONUS

Comme souvent pour ses productions en creator-owned, Mark Millar obtient d'artistes amis des variant covers et Chrononauts n'échappe pas à cette tradition, surtout pour le premier épisode (avec des images de Matteo Scalera, Dan Panosian, Ryan Ottley...).
Mais en plus des couvertures régulières des quatre épisodes, Sean Murphy a pris le temps d'imaginer des illustrations alternatives en rendant hommage à la source d'inspiration de cette histoire, les "buddy movies" des années 80.
Enjoy !

 A la manière de Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985)

A la manière de Top Gun (Tony Scott, 1986)

A la manière de L'Arme fatale (Richard Donner, 1987)

A la manière de Butch Cassidy et le Kid (George Roy Hill, 1969)