mercredi 26 juillet 2017

FANTASTIC BIRTHDAY, de Rosemary Myers


Sorti en Mars dernier, le premier film de Rosemary Myers est un petit bijou qui est à la fois un conte sur l'adolescence et un hommage à Wes Anderson - un conte d'Anderson en somme...
 Greta et Elliott (Bethany Whitmore et Harrison Feldman)

Greta s'apprête à avoir 15 ans, un âge riche de promesses, de changements, qui provoque chez elle autant d'inquiétudes que d'espoirs. Collégienne appliquée mais peu sociale à cause de sa timidité, elle se fait un ami d'Elliott, garçon peu séduisant mais sympathique et visiblement très épris d'elle.
 Le père de Greta (Matthew Whitter)

La mère de Greta s'oppose à son père pour organiser une fête d'anniversaire, l'occasion selon elle de faire "sortir de sa coquille" leur fille (coquille dans laquelle le paternel aimerait la garder car il redoute de voir sa petite grandir trop vite et lui échapper). La jeune fille s'y oppose d'abord puis s'y résigne, comptant sur cette occasion pour mieux s'intégrer à la communauté des collégiens (en particulier la bande de filles menée par Maiah, une peste).
 Elliott et Greta

Mais la soirée ne se passe pas du tout comme prévu : si l'ambiance est joyeuse, Maiah gâche tout en humiliant cruellement Greta et Elliott déclare maladroitement sa flamme à la jeune fille. Elle se réfugie dans la forêt voisine après qu'un lutin ait volé sa boîte à musique, prélude à une errance onirique chargée en symboles, en rencontres...
Greta

Au bout de cette drôle de nuit, Greta aura franchi un cap décisif.

Le film se distingue d'abord par sa forme : il est bref (à peine 1h. 17), le format de l'image est carré, et surtout les cadrages (avec des plans symétriques) et les couleurs (vintage). L'influence de Wes Anderson est manifeste, et Rosemary Myers ne la cache pas. C'est néanmoins plutôt déconcertant, et on se demande s'il ne s'agit pas que d'un simple exercice de style, fait "à la manière de", un peu vain.

Puis, subtilement, l'histoire glisse dans un registre à la fois doux (la cour touchante que fait Elliott à Greta) et cruel (avec l'apparition de la bande de Maiah) jusqu'à la mise en scène (pathétique à souhait) de la fête et son déroulement. L'héroïne choisit une fois encore de s'isoler pour se protéger d'un monde qui la refuse et dans lequel elle ne se sent pas à sa place, s'en remettant à des fétiches de l'enfance (en l'occurrence une boîte à musique, dont la ritournelle est rassurante mais aussi régressive et les éléments curieux).

Enfin, le film bascule dans le songe, la fable et la réalisatrice convoque les codes du genre - la forêt, la nuit, les créatures, etc. Le rythme s'accélère en même temps qu'il semble se suspendre : dans cette longue séquence, Fantastic Birthday s'impose comme une franche réussite, à la fois entraînante, angoissante, sur le passage d'un âge à un autre, entre rêve et cauchemar, nostalgie ouatée et avenir incertain mais inévitable et émancipateur.

La cinéaste a trouvé en Bethany Whitmore un visage, un corps, une interprète parfaits pour exprimer la palette d'émotions de son récit.

Même s'il n'est pas exempt de défauts, ce premier effort est riche de promesses et possède le goût acidulé d'une pop-song mélancolique et l'intensité d'un rite de passage.

mardi 25 juillet 2017

HAWKEYE, VOLUME 1, de Kelly Thompson, Leonardo Romero et Michael Walsh


J'aimerai attirer votre attention sur une série qui la mérite : c'est, comme on pourrait le dire, un petit titre, qui a donc besoin d'une base de lecteurs fidèles pour exister. C'est aussi la "suite" d'un titre déjà existant qui a connu deux fameux runs ces dernières années, et qui tient bien le coup niveau qualité. Enfin, c'est une production pleine de fraîcheur, drôle, mouvementée, très bien écrite et dessinée, intelligemment éditée : Hawkeye par Kelly Thompson, Leonardo Romero et Michael Walsh.

Le premier recueil propose déjà deux arches narratives à picorer.

Dans la première histoire, Kate Bishop/Hawkeye s'est de nouveau établie en Californie en qualité de détective privée. Le business est ingrat et lorsqu'elle se fait remarquer en faisant échouer un braquage (voir ci-dessus), sa contribution est mal vue par la police locale. Malgré tout, elle accepte d'ouvrir un dossier quand Mikka N'Guyen vient lui parler du harcèlement dont elle est victime par un étudiant de son campus. 
Sans s'en douter, Kate a mis le doigt dans un engrenage : Mikka est l'ex-petite amie de sa voisine, Ramone ; le suspect, Larry Gort, n'est pas le bon coupable ; la policière Rivera rechigne à s'en mêler, et quand la vérité éclate, elle aboutit à un affrontement délirant et une arrestation suivie d'un interrogatoire... Explosif !

Si l'on peut reprocher un dénouement un peu WTF à ce premier récit, il faut être indulgent et nuancé car l'essentiel n'est pas là. Kelly Thompson s'inscrit dans la veine de Matt Fraction quand il narrait les exploits de Clint Barton tout en voulant conserver l'étrangeté des épisodes de Jeff Lemire. 

La scénariste le fait avec humilité et surtout beaucoup de distance, s'amusant à bien caractériser Kate Bishop comme une fille de la haute qui repart de zéro, galère, s'obstine, compose avec une galerie de seconds rôles hostiles (mais qui, le méchant excepté, deviennent sa bande de "sidekicks"). C'est enlevé et réjouissant.

Leonardo Romero, qui jusqu'à présent n'avait fait que de brèves apparitions ici et là (notamment dans les pages du Squadron Supreme de Robinson), s'affirme comme une vraie révélation : son trait est simple, dépouillé, d'une grande élégance. On pense à Paul Smith ou Philippe Berthet.

Mais derrière ça, il y a un artiste inventif dans ses découpages, particulièrement brillants lorsqu'il signe des doubles-pages (là encore, voir ci-dessus). Comme sa partenaire, il use de gimmicks visuels distrayants (Kate identifie chaque individu dans une foule ou chaque élément dans un décor en les nommant de manière ironique mais précise - mais sans qu'on sache s'il s'agit d'une sorte de pouvoir ou d'une acuité relative à sa pratique de l'archerie). Il ne l'a pas conçu (Aja l'utilisait déjà en poussant ce procédé de manière poussée dans la conceptualisation), mais c'est une bonne reprise.

En quatre épisodes, tout est bien posé : une héroïne définie, des seconds rôles mémorables et attachants, un ton léger et vif, et un subplot accrocheur. 

L'arc suivant est plus bref avec seulement deux épisodes et, pour permettre à Romero de souffler, Marvel a confié le dessin à Michael Walsh (Secret Avengers, Rocket & Groot) : une bonne idée car il a un style similaire à celui de Romero - quoique un peu moins appliqué, un encrage moins fin, et un découpage moins singulier.

Kate reçoit la visite de Jessica Jones (une façon discrète d'inscrire la série dans une gamme familière de Marvel, les street-level heroes, une signature un peu indé) qui est à la recherche d'une certaine Rebecca Brown. Les deux enquêtrices la pistent et la trouvent, très changée, devenue une actrice de cinéma méconnaissable... Et plus encore quand son boyfriend du moment la contrarie parce qu'il refuse de rompre !

Une nouvelle fois, Kelly Thompson part sur une base classique (retrouver une personne disparue) pour aboutir à un dénouement farfelu. La fantaisie passe cependant mieux car elle semble mieux assumée, ne concluant pas l'affaire dramatiquement. Les dialogues sont piquants, les situations divertissantes, le rythme soutenu.

Mais plus encore la complicité entre Jessica Jones, expérimentée, forte en gueule, limite arrogante dans son rôle de "grande soeur", et Kate Bishop, en mode groupie, cédant volontiers au show-off, fonctionne superbement et donne tout son sel à ces deux épisodes.

Tout ça pourrait paraître un peu superficiel, mais, bonne nouvelle, l'épisode 7 lance Kate Bishop dans une nouvelle affaire plus personnelle et intense (qui développe le subplot deviné dans la première histoire). 
C'est prometteur - et, qui sait, avec Clint Barton sur la route de son côté (dans Occupy Avengers, mais ce titre va s'arrêter), peut-être que les deux "Oeil-de-faucon" ne retrouveront sous le soleil californien à l'Automne...

lundi 24 juillet 2017

BLACK WIDOW, de Mark Waid et Chris Samnee

En ce moment (mais c'est une tendance qui, je crois, a tendance à se généraliser chez moi), je préfère la lecture d'un run assez bref plutôt que celle d'une série dont le terme m'est inconnu (même s'il existe des feuilletons très plaisants). C'est ainsi que je me suis régalé avec Moon Knight de Lemire/Smallwood, Captain Britain & MI 13 de Cornell/Kirk, Wolverine de Cornell/Davis.

Mais la production qui domine quand même tout ce petit lot restera les douze épisodes de Black Widow par le dynamic duo Mark Waid-Chris Samnee, cette fascinante créature à deux têtes et quatre mains qui raconte des histoires si impeccables, si virtuoses, accessibles aussi bien pour le fan que le profane, en somme la meilleure équipe artistique actuelle (chez Marvel, mais, serai-je tenté de dire, toutes maisons confondues).

Avec leur dernière livraison en date, on assiste à une fusion ultime puisque (comme sur les précédents épisodes de Daredevil en commun), ils co-écrivent, Samnee dessine et encre, et Matt Wilson embellit.

Le projet est presque expérimental tant il joue avec les codes du genre, les brouillant mais aussi soulignant ses spécificités, à la fois histoire d'espionnage, récit d'action, aventures autour du monde, super-héroïsme, origin story, substantifique moëlle du personnage principal.

Natasha Romanoff a donc été une enfant entraînée pour devenir assassin au service de la Russie, dressée au sein de la "Red Room". Durant sa jeunesse, elle a notamment tué, en service commandé, un père de famille et, le croit-elle, son fils. Mais celui-ci a survécu et grandi avec son cousin, un télépathe, aujourd'hui déterminés à se venger de la Veuve Noire. Pour cela, ils l'obligent à voler des fichiers secrets au SHIELD et donc à devenir une fugitive recherché en menaçant de révéler les contrats qu'elle a remplis pour la "Red Room".

Pour s'en sortir, Natasha doit donc à la fois déjouer la vigilance de ses maîtres-chanteurs et retourner sur les traces de son passé. Ainsi découvre-t-elle alors un second problème à régler : la création d'une "Dark Room", par une de ses anciennes camarades, formant elle aussi des fillettes tueuses, et résolue à provoquer l'implosion du SHIELD et éliminer la Veuve Noire.

Mais Natasha devine qu'un ange gardien veille sur elle, bien qu'elle devra manipuler Tony Stark et répondre à une intrigante entrevue sur la Lune...

Il y a deux manières d'apprécier SHIELD's Most Wanted (#1-6) et No More Secrets (#7-12) :

- la première, c'est de lire ces deux albums comme une saga hyper-speed (le rythme est réellement ahurissant), sur fond de vengeances, de secrets du passé. Ainsi considérée, c'est une série B, très efficace, imparable même, qui assure un plaisir immédiat, rapide, ouvragé par une équipe artistique dont la complicité est à son summum.

- La seconde, et à mon avis la plus intéressante, mais peut-être pas la plus évidente, et qui donc invite le lecteur à relire l'histoire d'un trait en ne cherchant pas l'originalité de l'histoire mais celle de l'expérience, consiste à voir la Veuve Noire selon Waid & Samnee comme un exercice de style. Comment, et jusqu'où, peut-on dégraisser, épurer un comic-book pour en faire un objet absolument jouissif, dont la narration est exemplaire par sa fluidité et le dessin par sa maîtrise ? C'est à ces deux questions qu'on répond ici. Supprimer les dialogues de ces douze épisodes et vous aurez, challenge étonnant pour un récit d'espionnage, une histoire quand même tout à fait compréhensible, d'une énergie folle, à la fois réduite à ses ingrédients les plus élémentaires et riche de toute la mythologie (attachée à son héroïne, aux super-héros, aux espions, à l'aventure, à l'action) qu'il charrie. C'est alors non seulement un page-turner irrésistible mais, et c'est là le plus fort, un objet sur lequel on a envie de revenir (pour comprendre son mécanisme, comment il peut si bien nous accrocher, pour admirer sa beauté graphique).

Il faut vraiment être TRES fort pour arriver, me semble-t-il, à ce résultat. Il s'en dégage une impression de facilité fascinante, un peu comme lorsqu'on observe un grand sportif (genre un footballeur, pour que ça parle au plus grand nombre, capable d'animer le ballon avec un jeu de jambes digne d'un danseur, mystifiant les défenseurs, passant la balle au bon moment, aboutissant au but).

"J'espère que ça valait le coup." demande un agent du SHIELD à la Veuve à la fin du premier épisode, "Moi aussi." répond-elle. Elle dit les mêmes mots à la dernière case de la dernière page du dernier épisode. Et le lecteur sait que, oui, ça valait le coup.

WOLVERINE, de Paul Cornell et Alan Davis


J'ai évoqué Paul Cornell (pour Captain Britain & MI 13) et Alan Davis (pour les Annuals des New Mutants). Soyons synthétiques et parlons de leur collaboration sur Wolverine en 2013.
Sur les 13 épisodes de cette saga, 10 sont dessinés par Davis et les trois autres (au centre) par Marco Pierfederici

Le premier arc, qui forme le début de l'histoire totale, s'intitule Hunter season et compte quatre épisodes où lors d'une prise d'otages, le responsable est tué par Wolverine sous les yeux de son fils (le fils du malfrat). La situation prend un tour vraiment imprévisible lorsque le marmot, avec la curieuse arme de son père (un pistolet qui désintègre sa cible !) continue à canarder des civils puis Wolverine. Le griffu découvre en enquêtant avec Nick Fury Jr. qu'un attentat biologique, va être commis par une bande de savants fous, créateurs de ce flingue...

On retrouve dans ces épisodes le rythme très rapide de Captain Britain & MI 13 et les dessins de Davis augmente encore cette impression avec un découpage spectaculaire, des personnages très expressifs. Ce qui séduit aussi, c'est l'humour malicieux de Cornell, qui, visiblement, venge pas mal de lecteurs en ironisant sur Fury Jr. et sa légitimité au sein du SHIELD et plus généralement dans le Marvel-verse. L'anglais est aussi pince-sans-rire avec Logan qui s'en remet à une nouvelle équipe d'experts ("Another team ? What a loner you are !" souligne Fury Jr), mais qui joue un rôle déterminant : en effet, le scénariste a planté une graine qui va grandir durant la suite de l'intrigue car, ayant été blessé, Wolverine ne se doute pas des conséquences de cet élément...

Un arc court, percutant, spectaculaire et un brin sarcastique, qui montre la belle complicité entre Davis, magistral, et Cornell, inspiré. 

Les choses se gâtent durant les trois épisodes suivants parce qu'inexplicablement Davis ne les dessine pas. Marco Pierfederici qui, d'habitude, a un style voisin de Daniel Acuña (mais en moins bon quand même) est ici encré traditionnellement (notamment par le vétéran Tom Palmer) et le résultat est vraiment moche, soulignant les faiblesses de l'artiste et le gouffre sidéral avec la maestria de Davis.

Par ailleurs, ces trois n° n'apportent pas grand-chose à l'ensemble : le SHIELD convainc Wolverine de les accompagner dans une mission pour retrouver la source de la bombe sale qui devait servir à l'attentat. On apprend que le virus utilisé est d'origine alien, mais en route, tout l'équipage de l'héliporteur est manipulé télépathiquement et s'emploie à tuer Wolverine. Il faut attendre les dernières pages de Drowning Logan (#6) pour voir le griffu sucrer les fraises et lire Mortal (#7, un one-shot) pour que le Fauve nous confirme qu'il a perdu son healing factor (suite à la blessure apparemment bénigne reçu dans le premier arc).

Cornell doit se ressaisir, et il va y arriver avec brio ! 

Killable conclut la saga avec 6 épisodes où Davis revient, ragaillardi. Après un détour par le Wakanda, avec Storm, où est détenue the Host (une jeune femme qui est un virus sur pattes), et un retour à l'école Jean Grey (où la vidéo-surveillance a surpris Mystique), Wolverine comprend que ses (nombreux) ennemis sont au courant de son état de santé et lui tendent un piège. Logan retourne donc où on l'attend, là où il est né, accompagné par Kitty Pryde (qui redoute une manoeuvre suicidaire de son ami). Le griffu n'est pas tranquille car il sait que les obstacles seront nombreux et que Sabretooth est derrière tout ça...

Un personnage tel que Wolvie est un vrai problème pour les scénaristes puisqu'il est virtuellement immortel. Jason Aaron expliquait que pour lui faire mal, il fallait que ses ennemis s'en prennent à ses amis. Cornell l'a rendu vulnérable en le privant d'une partie essentielle de son pouvoir mutant, mais il engage aussi l'autre partie importante du griffu, le sens de l'honneur, la mythologie du samouraï, et le fatalisme (abordé dans les épisodes 5 à 7 via des rencontres avec le Fauve ou Thor). Devenu "tuable", le réflexe de Wolverine n'est-il pas d'accomplir un baroud d'honneur et de mourir vite, les griffes sorties, plutôt que souffrir, vieillir, décliner ? C'est la question qu'incarne Kitty Pryde, dont la relation avec Logan est joliment exploité (tout comme des clins d'oeil à d'autres périodes du perso - Patch, le séjour au Japon durant l'après 2nde guerre mondiale...).

Cornell prend plus de temps pour finir son récit mais sans perdre de temps non plus ni en profiter pour aligner les méchants. On a quand même droit à Batroc (dont les dialogues ne sont heureusement pas en français - petit jeu qui a toujours donné des phrases grotesques), Fiber (un caméo, et apparemment une création originale pour l'occasion), Mystique, le Samouraï d'Argent et donc Sabretooth (très sobre, très sadique, très efficace).

Quant à Davis, il est impérial : son trait rond, puissant, sert à merveille un découpage moins spectaculaire que dans le premier arc mais dont la simplicité renforce la dramaturgie. C'est un régal de voir Logan si bien servi (et si bien représenté, c'est-à-dire trapu, dur au mal, tragique - la dernière page produit une vraie émotion, poignante), et le supporting cast est superbement traité.

Après ça, air connu : relaunch, l'abominable Ryan Stegman au dessin, et la mort de Wolverine au bout du compte (et depuis l'intégration de Old Man Logan au Marvel-verse classique : à mon humble avis, une fabuleuse connerie...).

dimanche 23 juillet 2017

FREE FIRE, de Ben Wheatley


Sorti le 14 Juin dernier, j'ignore si ce film se joue encore dans quelques salles, mais si vous en avez l'occasion, payez-vous un ticket pour ce jubilatoire Free Fire de Ben Wheatley.
Chris (Cillian Murphy)

L'intrigue tient sur un post-it mais ça suffit au bonheur de celui qui cherche un plaisir coupable, soit une bonne série B réalisée avec un petit budget mais un casting d'enfer, où on tire (beaucoup) après avoir discuté (un peu) du problème de livrer des armes quand l'un des assistants de l'acheteur a malmené la soeur d'un des sbires du vendeur...
Justine (Brie Larson)

Quatre irlandais, membres de l'IRA, rencontrent à New York, grâce à une intermédiaire, un trafiquant d'armes, pour lui acheter plusieurs caisses de M16. La transaction commence mal quand le client constate qu'il s'agit d'AR70. Mais ce n'est rien par rapport à ce qui va suivre...
Ord (Armie Hammer)

Lorsque le van transportant le lot complet de fusils automatiques rejoint le groupe d'interlocuteurs, le chauffeur reconnaît parmi les irlandais le mec qui a couché et blessé sa soeur la veille au soir. La tension monte d'un cran...
Stevo (Sam Riley)

Après que les intermédiaires des deux parties aient tenté de calmer tout le monde, est commis : le frangin tire sur l'irlandais et provoque alors une gigantesque fusillade dans cet entrepôt désaffecté.
Vernon (Sharlto Copley)

Bientôt, plus personne ne sait qui est avec qui, mais tout le monde est blessé, plus ou moins gravement. Les plus sages veulent surtout fuir l'endroit, d'autres sont résolus à régler leurs comptes, à récupérer les armes, l'argent... Au bout d'une heure trente, il n'en restera plus qu'un seul debout. Mais à quel prix !
Harry (Jack Reynor)

L'action se passe en temps réel et le cinéaste ne cache pas ses influences (Scorsese en premier, qui a d'ailleurs produit le film, mais aussi Peckinpah ou Tarantino avec Reservoir Dogs).

Free Fire est un pur exercice de style, une sorte de gun movie, sans héros, avec un argument-prétexte pour une séance de pétarade hallucinante. C'est régressif, minimaliste, mais brillamment exécuté (c'est le cas de le dire).

Pourtant, Wheatley a soigné la caractérisation - chacune de ces crapules est solidement campé, et les rôles de chacun réservent bien des surprises. Le scénario se déroule avec des rebondissements habilement disposés pour ne pas lasser, et comporte quelques scènes délirantes (Martin, joué par Babou Ceesay, qu'on croit mort rapidement, réinvestit l'action le temps d'une séquence à la fois hilarante et sidérante). 
Martin (Babou Ceesay)

Mais ce qui fait surtout la différence, c'est le côté pince-sans-rire de l'entreprise : entre la résignation des uns, la bêtise des autres, tous ces gangsters ont leur moment, leur scène, une ligne de dialogue sensationnels (Chris qui tente de se débarrasser de Ord en se plaignant de son parfum et l'intéressé qui précise que c'est l'odeur de sa lotion pour barbe ; Vernon dont Justine souligne qu'enfant il a été diagnostiqué par erreur comme génie, ce qui l'a traumatisé ensuite...).

La caméra manque parfois d'exploiter un peu plus la géographie de ce huis-clos, mais la confusion engendrée et entretenue par cette fusillade brouille finalement aussi bien les repères des acteurs que du spectateur, et donc, c'est bien vu.

Les acteurs, justement, sont tous formidables, du premier choix : Armie Hammer (fameux en king of cool), Brie Larson (loin de jouer la jolie poupée de service), Cillian Murphy (parfait en irlandais pointilleux), Sharlto Copley (grandiose en caïd crétin), Sam Riley (possédé en abruti junkie)...

Futur film-culte, je suis prêt à le parier !
*
Bonus track :

Cette fois, la publication de cette critique a fait moins de vagues, mais en trois réactions, la messe était dite. Premier à dégainer : Hips ! (un type remarquable par ailleurs, mais qui un poil cassant, et qui me fait le même effet que Lee Marvin - bref, quelqu'un qu'on n'a pas envie d'emmerder, mais si ça vous démange). Ce jour-là, il la joue désabusé, comme les grands tragédiens qui sont certains que le cinéma est mort (comme le rock'n'roll) - la preuve : il a détesté Valérian de Besson, mais de toute façon la cause était entendue, Besson l'insupporte comme individu et il avait envie de ne pas aimer le film.

Hips ! :

- J’ai trouvé l’idée ambitieuse mais l’exécution très pénible. C’est réalisé avec les pieds, aucune cohérence dans les directions de regard, on ne sait pas qui est où, c’est un bordel sans nom (et je ne pense pas que ce soit fait exprès. Au contraire, un film aussi chaotique se devait d’avoir une réal solide et carré)
Et à mon sens, pour qu’un film devienne culte il faut au moins qu’il innove, qu’il se distingue, soit sur la forme, soit sur le fond. Sur la forme, on a vu. Et sur le fond, ce film ne raconte rien de plus que “deux gangs de malfrats se tirent dessus dans un hangar“ basta cosi. Ca reste au ras-ras des pâquerettes. M’enfin, on va dire que c’est l’époque qui veut ça, du fun, du fun, surtout rien d’autre.

Puis, je vous le donne dans le mille, Zen Arcade (qui n'a pas vu ce film-là non plus) ajoute son grain de sel.

Zen Arcade :

- Ben Wheatley avait réalisé il y a quelques années un bon Kill list, sorte de variation post-moderne sur le thème du classique horrifique briton The Wicker man.
C'était roublard mais ça tenait bien la route. Et ça justifie bien le petit culte dont le film est aujourd'hui l'objet.
Malheureusement, comme c'est souvent le cas avec ce genre de petits malins, sa filmographie tend depuis à rapidement s'enliser, comme semble le laisser apparaître ce Free fire.

Puis Gilles C., un gars vraiment marrant, très philosophe et malicieux (même si certains interprètent ça comme de la condescendance... Avec laquelle il flirte parfois), tire le rideau.

Gilles C. :

- Sauf qu'il faut rarement croire UN forumer, et que ce film est qualitativement en réalité entre l' appréciation d'Hips et celle de Wildcard (et l'on remarquera que c'est souvent ici le cas.)

Ce post a déplu à Hips ! qui l'a qualifié d' "antilogie" peu après.

Mais cette hyper-réactivité, épidermique, et quelquefois alimenté par des gens, instruits mais n'ayant pas vu ce dont on parle, résume parfaitement l'ambiance d'un forum (surtout comme Buzzcomics) : on vous y fait croire que c'est un espace de discussions sympa, courtois, respectueux de l'autre, alors que c'est une arène.