samedi 27 septembre 2014

LUMIERE SUR... DARWYN COOKE

Darwyn Cooke a peint plusieurs illustrations
inédites pour la réédition des romans de la série Parker
écrits par Richard Stark (aka Donald Westlake).










Critique 512 : SPIROU N° 3989 (24 Septembre 2014)


La couverture met la série Soda à l'honneur : le tome 13 commence à être pré-publié cette semaine, avec toujours Tome aux commandes mais un nouveau dessinateur à ses côtés.

Allez, consultons le menu.

J'ai aimé :

- Soda : Résurrection 1. Soda, flic de New York mais qui cache sa profession à sa mère en lui faisant croire qu'il est prêtre, se remémore ce qu'il faisait le 11 Septembre 2001. Les attentats hantent encore tous ses collègues et lui se défoule en boxant avec sa partenaire, Linda...
Philippe Tome n'avait plus écrit d'aventures de cette série depuis neuf ans et, comme il l'explique dans l'interview en préambule de ce premier chapitre, il y est revenu après s'être beaucoup interrogé sur les conséquences du 11-Septembre. Ces 7 premières planches ne disent rien de l'histoire à venir, même si cela s'annonce très noir.
Dan remplace Bruno Gazzotti (désormais occupé par Seuls, écrit par Vehlmann) dans un style voisin : ses pages sur fond noir sont efficaces, avec un découpage bien pensé. Tout ça est très prometteur.

- Spirou et Fantasio : Le Groom de Sniper Alley 4. Spirou et Fantasio arrivent au musée mais voient la stèle leur échapper quand deux hommes, dont le conservateur de l'endroit, s'en empare. Heureusement, l'homme consent à les laisser en disposer tandis que le comte de Champignac, de son côté, a appelé des collègues en renfort pour aider les héros dans leur quête...
Ce nouvel épisode est plus bref mais toujours aussi mouvementé : Vehlmann arrive à la seconde partie de son histoire qu'il a annoncé plus inspirée par Indiana Jones. Jusqu'à présent, c'est un sans-faute, sans doute ce que le scénariste a produit de mieux avec la série.
Yoann est également en forme, réussissant notamment une scène de fusillade complètement délirante.

- Ernest et Rebecca : La Boîte à blagues 7/7. Pépé Bestiole est de nouveau hospitalisé et Rebecca distribue les blagues qu'elle a récoltées en espérant que cela accélèrera sa guérison.
C'est la fin de l'aventure pour Rebecca : le dénouement concocté par Bianco est à la fois rapide (un petit peu trop) mais bien dosé dans l'émotion. J'ai beaucoup aimé cette histoire, une vraie découverte. Les dessins de Dalena ont été une autre révélation, qui ajoute au charme de cette série.

- Katz. Del et Ian Dairin servent deux gags très marrants : le premier respire le vécu, le second est d'un délire réjouissant. J'aime bien ce minou.

- Mélusine. Clarke s'amuse (et nous avec) avec la fée Mélisande lors d'une visite au cimetière pour un nouveau cours bien spécial. Depuis quelques semaines, les gags sont moins percutants, mais ça reste délicieux.

- Les Campbell : Sous le masque de Morgan 2/2. Campbell tombe dans un traquenard tendu par le Turc. Malgré ses efforts, il est vaincu et se rappelle quand il a découvert qui était le pirate Morgan. Itaca et Genova attendent leur père sans savoir ce qui lui est arrivé...
La seconde partie de l'épisode de Munuera offre une spectaculaire scène de bagarre et annonce une suite qui, on l'espère, ne se fera pas trop attendre. C'est donc assez frustrant niveau scénario mais visuellement, les planches confirment le talent de l'artiste dans ce registre.

- Kid Paddle. Midam livre deux planches très marrantes sur l'ingestion des liquides et leur effet cellulaire : de quoi reconsidérer la consommation d'eau et de bière... Je préfère l'auteur quand il co-signe Game Over, mais cet épisode est très bien mené.

- Capitaine Anchois. Floris donne aussi dans le récit de piraterie mais avec un humour absurde réjouissant : les personnages sont tous de sombres crétins mais leurs mésaventures (en une planche comme en un strip) sont un régal.

- Rob. James et Boris Mirroir continuent d'ironiser sur le sport. Au point d'avoir raison de leur robot ? A suivre, toujours avec le sourire.

- L'Atelier Mastodonte. Mathilde Domecq entraîne Jérôme Jouvray dans le monde de la moto, après avoir eu raison de Lewis Trondheim. Les semaines passent et cette série est toujours aussi jubilatoire, les auteurs se succédant avec un égal bonheur.

- Le Petit Spirou. M'sieur Mégot découvre le secret de la bonne humeur permanente de son élève, mais la technologie résistera-t-elle au terrible prof de sport du petit groom ? Tome et Janry réussissent un bon gag - en attendant le retour du Dad de Nob. (Voir ci-dessous :)   


En Direct de la Rédak offre une interview du réalisateur Benoît Mariage, membre du jury pour le prochain défi Spirou. Et la semaine prochaine, Buck Danny revient dans la revue.
Les Aventures d'un Journal revient sur un concours lancé en 1964 par Peyo quand il signait Johan et Pirlouit. 

Enfin, les abonnés ont entre les mains la 4ème et dernière pièce du poster Zombillenium d'Arthur de Pins (un bien beau poster d'ailleurs).

vendredi 26 septembre 2014

Critique 511 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 24 - L'ERMITE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : L'ERMITE est le 24ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2014 par Dupuis.
*

Jérôme se rend chez Me Sénéchal, qui veut l'engager pour une mission inattendue : il s'agit de remettre en main propre une lettre d'un de ses clients, récemment décédé des suites d'une longue maladie, à un homme habitant dans un village rayé de la carte après la construction d'un barrage il y a une trentaine d'années. 
Le détective doit prendre l'avion, dont il a la phobie, pour se rendre dans les environs et peut compter sur le soutien de sa fiancée Babette, qui l'accompagne. Après avoir dû abandonner leur voiture de location, accidentée après un orage de grêle, ils trouvent enfin le destinataire de la lettre, un vieil homme vivant tel un ermite, du nom de Antoine Oliveira, qui leur réserve un accueil fruste. 
Cet hôte inquiète Babette qui le surprend la nuit en train de creuser dans la cour derrière sa maison et qui croit qu'il va les tuer. Mais la vérité est tout autre et Jérôme va découvrir une très ancienne et tragique histoire qui a dévasté la vie de deux familles...

Ce récit sur le temps, les secrets et les regrets est peut-être le meilleur de toute la série d'Alain Dodier, ce qui n'est pas un mince exploit quand on se rend compte qu'il s'agit du 24ème tome de Jérôme K. Jérôme Bloche. Après plus de trente ans d'existence et une telle quantité d'aventures, on peut toujours, et légitimement, se demander ce qu'une bande dessinée peut encore proposer de suffisamment palpitant pour contenter ses fans de la première heure et conquérir de nouveaux lecteurs. A cette question, l'auteur a su répondre avec cette intrigue qui le confirme comme un des plus discrets mais des plus efficaces.

La conception de cet album a été laborieuse : Dodier en a eu l'idée il y a plus d'une vingtaine d'années, mais il l'a plusieurs fois remaniée jusqu'à obtenir ce qu'il voulait. Il a même songé, comme il l'a confié dans une interview à Spirou (lors de la prépublication de l'histoire), en faire un one-shot, avant de l'intégrer aux enquêtes de JKJB.
Mais si l'oeuvre a réclamé à Dodier de la patience, si l'on sent son exigence, le déroulement de l'intrigue constitue dans sa fluidité et l'émotion qu'elle produit témoigne de son degré de maîtrise comme scénariste. Il y a deux niveaux de narration : l'un avec de nombreux flashbacks, qui occupe pas moins de 21 planches sur les 50 de l'album, ce qui est plus que conséquent ; et l'un avec la mission actuelle de Jérôme. Le procédé peut étonner mais répond à une priorité : en articulant le récit différemment, voire en supprimant ces retours en arrière, cela aurait obligé l'auteur à des pavés de textes explicatifs indigestes et privé le lecteur à la fois du plaisir d'une lecture plus souple et de la palette de sentiments convoqués.

Dodier a aussi révélé que l'inspiration lui est venue d'un fait divers partant d'un postulat identique : la disparition administrative et physique d'un village entier à la suite de l'édification d'un barrage et de la submersion d'un territoire entier. Cela lui a en tout cas fourni un de ses décors les plus originaux, un cadre non urbain comme il aime à les représenter (en alternance avec les enquêtes en ville de Jérôme), propice au suspense et justifiant le titre de l'histoire.

L'explication du drame et la résolution de l'affaire ne s'effectuent que très progressivement et le lecteur n'en connaît le fin mot qu'au même rythme que le héros. Plus que jamais, il y a du Simenon chez Dodier avec une galerie de personnages mémorables, des situations étonnantes, des climats forts, un mystère savamment élaboré. La dimension humaine n'est jamais éclipsée par l'énigme policière : au contraire, elle la nourrit, elle la crée, elle la raffine. C'est aussi pour cette raison que ce 24ème épisode est un des (sinon le) plus aboutis.

Visuellement, comme je le suggère plus haut, l'histoire dispose d'un environnement exceptionnel, que Dodier, toujours en s'appuyant sur une documentation très fournie (et désormais facilitée, comme il l'a avoué, par la photographie numérique), représente avec tout son talent. Le réalisme est d'autant plus puissant qu'il est servi par un trait sans fioritures, sans détails superflus, mais avec ce qu'il faut de précision pour que le lecteur y croit.
Les dessins des véhicules, qui ont une grande importance dans l'affaire, sont également dignes de tous les éloges, prouvant encore une fois le brio avec lequel l'artiste sait les traiter.
Quant aux personnages, les fans de longue date comme moi seront heureux de suivre le couple de Jérôme et Babette tout au long du récit : il fonctionne parfaitement et forme un binôme très divertissant, graphiquement crédible et peu commun (Jérôme n'étant pas un héros conventionnel, et Babette loin d'un faire-valoir sexy). Les seconds rôles sont aussi soignés, qu'il s'agisse d'Antoine Oliveira (aux deux âges de sa vie), Denis Sagary (lui aussi évoluant physiquement pour les besoins de l'intrigue), ou le notaire Maréchal (Dodier est toujours aussi inspiré pour ce genre de personnages).

Il faut enfin mentionner spécialement la mise en couleurs de Cerise, qui a su trouver (certainement après de nombreux essais avec Dodier) une palette nuancée et distincte pour les séquences au présent et au passé, répondant idéalement à une idée du découpage très simple mais inspirée (des planches de cinq bandes pour les flashbacks, de quatre pour l'action actuelle).

Une éblouissante réussite : un grand cru pour le détective Bloche.  

lundi 22 septembre 2014

Critique 510 : SPIROU N° 3988 (17 Septembre 2014)


La couverture annonce le retour des Campbell, la série de pirates de Munuera : c'est une bonne nouvelle.

Attardons-nous un peu sur ce sommaire et ce qu'il propose de bon.

J'ai aimé :

- Spirou et Fantasio : Le Groom de Sniper Alley 3. Spirou échappe de façon peu orthodoxe à un sniper en retrouvant une connaissance de son aventure sur la lune (voir La Face cachée du Z, tome 52). Puis avec Fantasio, il est reçu à l'ambassade où ils rencontrent Victor Véritas, un communicant, et Omar Jalil, à qui ils promettent de tenir une séance de dédicaces en pleine ville. L'homme est susceptible de les renseigner sur le fameux trésor d'Alexandrie...
Cette nouvelle aventure tient décidément ses promesses : Vehlmann a réussi un dosage parfait entre humour (la scène du sniper avec un hommage au "moonwalk" de Michael Jackson et la réapparition de l'hilarant Poppy Bronco) et action (et la quête du trésor en point de mire). Le scénariste glisse même quelques répliques inspirées sur les pays du Moyen-Orient libérés de leurs dictateurs mais plongés depuis dans des guerres civiles.
Yoann, lui, produit des planches très toniques (les meilleurs depuis son arrivée sur le titre), bien servis par les couleurs de Laurence Croix, avec un superbe travail sur les décors, échappant aux clichés.

- Ernest et Rebecca : La Boîte à blagues 6/7. Rebecca se fait gronder par son père après l'escapade de Pépé Bestiole, mais Ernest va tenter de sauver ce dernier en affrontant les virus qui l'accablent. De son côté, Coralie tente de faire face à la déconvenue subie face à Eric...
Bianco et Dalena n'esquivent pas la gravité des situations traversées par leur héroïne et cet avant-dernier épisode illustre parfaitement leur maîtrise : c'est subtil et merveilleusement mis en images. Du coup, on espère vraiment que Pépé Bestiole va s'en tirer et que Coralie et Eric vont se réconcilier.

- Katz. Le minou déjanté de Del et Ian Dairin revient faire des siennes. Le premier gag n'est pas très bon, mais le second offre une chute amusante.

- Mélusine. Clarke se contente de quatre cases (et autant de bandes) pour un gag très léger, mais je reste indulgent parce que je n'arrive pas à me fâcher avec cette série.

- Les Campbell : Sous le masque de Morgan 1/2. Campbell et ses deux filles, Itaca et Genova, vont faire quelques emplettes. La librairie du coin va servir de carrefour aux retrouvailles avec l'adolescente Itaca et Luca le blond, son ex-fiancé, tandis que Campbell retrouve le turc, toujours prêt à lui proposer un mauvais coup...
José-Luis Munuera propose un récit en deux parties de sa série (suite et fin au prochain n°) sur une famille de pirates, que j'avais découverte dans le Méga Spirou de Juillet (un best-of de la revue, épais mais à petit prix). Ces 7 pages ne permettent pas de se faire un avis tranché sur le résultat, mais c'est accrocheur.
Surtout, les dessins de Munuera (qui dessina Spirou et Fantasio avant Yoann, durant le bref run de Morvan) sont un régal : l'artiste, qui vient de l'animation, est à son avantage dans cet univers.

- Minions. Un gag en une page de Didier Ah-Koon et Renaud Collin, très marrant : c'est pas tout de vouloir se relaxer, mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la chute.

- Rob. James et Boris Mirroir livrent encore deux fois deux strips réjouissants : une réflexion bien sentie sur l'art de glander la conscience tranquille, et une autre sur la mocheté des vêtements de sport.

- Imbattable. Pascal Jousselin met en scène son super-héros qui doit former un apprenti aux pouvoirs étonnants. L'inventivité du découpage et la malice de l'écriture font de ce titre un constant enchantement.

- L'Atelier Mastodonte. Bianco, dans un tout autre registre qu'Ernest et Rebecca, prend une bonne leçon pour avoir été sarcastique. Puis Pascal Jousselin se fait mener par le bout du nez par la fille de son collègue Alfred. Toujours aussi jubilatoire.

- Tash et Trash. Un gag absurde mais encore une fois réjouissant. / Capitaine Anchois. Une pique bien sentie contre Twitter.

- Dad. Les filles à Papa ont l'art et la manière de lui faire passer certains messages. Et Nob a le génie pour produire un nouveau gag tordant, toujours aussi superbement mis en images. (voir ci-dessous :)  

En Direct de la Rédak offre une interview de Munuera et la réponse très drôle de Nob à une lectrice.
Les Aventures d'un Journal nous ramène en 1954, à une époque où Dupuis commandait à ses auteurs de faire eux-même leur promo, ce qui fournit à Jijé l'opportunité d'un gag savoureux.

La semaine prochaine, la mythique série Soda revient et pour les abonnés, la quatrième et dernière partie du poster Zombillenium.

jeudi 18 septembre 2014

Critique 509 : PAGE NOIRE, de Frank Giroud, Denis Lapière et Ralph Meyer


PAGE NOIRE est un récit complet, écrit par Frank Giroud et Denis Lapière et dessiné par Ralph Meyer, publié en 2010 par Futuropolis.
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Après avoir quitté la ferme de son père au Texas, dont elle refusait de s'occuper, Kerry Stevens, une jeune femme, est devenue critique littéraire au magazine "Tales and Writers" à New York. Son ambition est de rencontrer l'écrivain Carson McNeal, un auteur de best-sellers dont le style l'impressionne mais qui vit retiré du monde.
En rusant, Kerry a accès à une adresse où sont envoyés ses relevés de droits d'auteur depuis le siège de sa maison d'édition. Elle se rend ainsi dans un patelin, Blue Falls et approche un certain Lewis Shiffer, qui reçoit le courrier de McNeal et qui est peut-être le romancier lui-même. Elle réussit à se rapprocher de lui jusqu'à ce qu'ils deviennent amants et lui accorde une interview exclusive. Kerry découvre ainsi le dernier manuscrit sur lequel il travaille, "Le Diable et la Poupée", l'histoire d'une jeune palestinienne amnésique suite à un traumatisme durant son enfance, en pleine guerre...  
Or, cette histoire, c'est exactement celle de Afia Maadour, une ancienne toxicomane et prostituée, qui vient de sortir de prison, et qui cherche à se rappeler son passé pour se venger d'un soldat qui a tué toute sa famille...
 
Ce one-shot d'une centaine de pages est un objet curieux dans sa réalisation et sa présentation. Il a été écrit par deux auteurs vedettes, d'un côté Frank Giroud (les sagas Le Décalogue et Quintett) et de l'autre Denis Lapière (le récit complet Un peu de fumée bleue... , le dyptique La dernière des salles obscures, la série Clara), qui se sont véritablement partagés le travail tout en veillant à livrer une histoire cohérente.

Concrètement cela signifie que Giroud s'est occupé de toutes les scènes mettant en scène Kerry Stevens tandis que Lapière s'est chargé de celles avec Afia Maadour. L'expérience narrative est en soi une gageure, mais le projet est doté de grandes ambitions dramatiques à travers les thèmes qu'il brasse.

Le genre du récit est trouble : on peut l'assimiler à un polar puisque les deux héroïnes enquêtent chacune de leur côté - Kerry pour retrouver McNeal, Afia pour localiser son bourreau - , mais des éléments familiers de la série noire sont absents (pas de policiers, à peine un détective). En vérité, puisque le sujet traite aussi de littérature, du rapport entre le réel et la fiction, et n'hésite pas à citer plusieurs auteurs ayant vraiment existé (comme Robert Louis Stevenson, Ernest Hemingway et surtout John Steinbeck), on peut aussi penser à la "série blême", cette variation de la série noire où s'illustra William Irish avec des romans et nouvelles dont les personnages principaux étaient souvent des femmes aux prises avec des situations extraordinaires les révélant à elles-mêmes. 

Pourtant, cette belle mécanique, bien huilée et efficace, donne le sentiment d'une bande dessinée en deçà de son vrai potentiel : avec des protagonistes pareils, une intrigue aussi ciselée, des notions aussi puissantes que la vengeance/le pardon/la culpabilité/la quête de vérité, on pouvait espérer mieux que ce résultat qui manque un peu de nerf, d'intensité, d'ambiguïté. 

C'est que Giroud comme Lapière n'ont pas su ménager suffisamment leur suspense : on devine trop vite la relation entre le trio de héros, en particulier on se doute rapidement que les pages consacrées à Afia ne sont pas un dispositif suggérant une histoire dans l'histoire. Cela pourrait encore passer si, au moment inéluctable où les trames se rencontrent, cela aboutissait à un effet renversant, éclairant d'un jour nouveau la personnalité de Carson McNeal et désorientant le lecteur, mais ce n'est pas le cas car, là encore, on se doute depuis un bon moment que le mystérieux écrivain ne se cache pas pour une raison artistique et noble.

Le concept même de Page Noire se mord la queue en voulant à la fois produire un récit palpitant et une mise en abyme troublante. C'est "juste" une bonne histoire, mais ce n'est jamais une histoire suffisamment surprenante pour que le lecteur ressente des émotions aussi intenses que ses héroïnes.
Ce qui est rageant, c'est qu'il est fort possible que, seul aux commandes, Frank Giroud en aurait tiré un divertissement tortueux et habile, ou que Denis Lapière en aurait fait un album émouvant et subtil, mais le style des deux ne produit pas l'étincelle attendue, comme si leurs talents conjugués se neutralisaient.

Visuellement, Page Noire bénéficie d'un grand dessinateur en la personne de Ralph Meyer, qui, pour adapter originalement le projet, a adopté une technique audacieuse. 
Il a ainsi dessiné, selon le contexte, différemment : pour le parcours de Kerry, un graphisme au trait classique, avec une mise en couleurs de Caroline Delabie (qui aurait mérité d'avoir son nom sur la couverture) en à-plats de bleus et verts ; pour celui d'Afia un traitement en couleurs directes par Meyer lui-même dans des lavis à dominantes brunes et rouges. 
Meyer est un des innombrables artistes influencés par Jean "Moebius" Giraud, mais son talent lui a permis de digérer cela pour produire un dessin réaliste, expressif, aux détails bien dosés. Lorsqu'il passe en couleurs directes, son sens du volume est parfois un peu englouti par un manque de nuances, mais le rendu n'en demeure pas moins beau, avec des ambiances évoquant justement la confusion du personnage concerné.
 
Vous l'aurez compris : ce n'est pas une totale réussite. La lecture est agréable, la production efficace. C'est toujours frustrant de lire une BD et, une fois finie, de constater qu'elle n'a pas exprimé tout son potentiel, malgré une équipe artistique prestigieuse.