mercredi 2 novembre 2011

Critiques 279 : REVUES VF NOVEMBRE 2011

   
Marvel Icons 10 :

- Les Nouveaux Vengeurs 10-11 : Infinité (2-3). En 1959, Nick Fury et "Dum Dum" Dugan recrutent leur équipe de Vengeurs : Dents-de-sabre, Namora, Kraven, Dominic Fortune, Ulysses Bloodstone et Silver Sable sont engagés pour chasser Crâne Rouge (version 50's aka Albert Malik) qui prépare l'avènement du IVème Reich.
De nos jours, les Nouveaux Vengeurs affrontent la faction du HAMMER contre laquelle Victoria Hand les a envoyés. Mockingbird est gravement blessée lors de l'assaut et Supéria, la nouvelle meneuse de l'organisation, inflige une sévère correction à l'équipe.

Brian Bendis continue d'alterner passé et présent dans ce récit qui, c'est certain, ne restera pas comme un des arcs les plus inspirés de la série (sauf redressement final miraculeux). Comme un signe de la faiblesse de l'histoire, même les dialogues, d'habitude bien troussés, sont moins savoureux, et les flashbacks incessants parasitent plus l'action qu'ils n'entretiennent le suspense.

A la décharge de Bendis, la partie graphique n'aide pas à apprécier ce qu'il raconte : si les planches de Mike Deodato sont de bonne facture, même si on sent que le brésilien en est encore à se refamiliariser avec des personnages qu'il n'a pas dessinés depuis 5 ans, les passages mises en image par Howard Chaykin sont vraiment difficiles à supporter (sans parler de la colorisation immonde d'Edgar Delgado).
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- Iron Man 500.1-501 : Comment c'était, qu'est-ce qui s'est passé et comment c'est maintenant ? - Régénération (1). Pour répondre à la question posée dans le premier titre et rédiger une critique rapide : c'était une bonne série, elle a été confiée au mauvais scénariste et à un dessinateur abominable et c'est devenue une vraie m...
Je doute donc qu'une régénération ait lieu tant que cette équipe créative reste aux commandes.
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Bilan : ce n'est pas un bon mois - New Avengers n'est pas en forme, et la double ration d'Iron Man me reste sur l'estomac. Mauvaise période pour "Icons". 

Critique 278 : DC HEROES 5 - FLASH, de Geoff Johns et Francis Manapul

Le 5ème numéro de la revue trimestrielle DC Heroes (le dernier que Paninicomics traduit, DC Comics sera distribué en France par Dargaud en 2012 sous le nom d'Urban Comics) rassemble les 6 premiers épisodes de la série Flash, écrite par Geoff Johns et dessinée par Francis Manapul, publiée par DC Comics en 2010 et 2011.
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La monstrueuse mort des Lacars (The dastardly death of the Rogues, en vo) raconte comment Flash (alias Barry Allen, revenu dans le monde des vivants depuis la saga Final Crisis, écrite par Grant Morrison) est accusé de meurtre par une équipe de super-policiers du futur, les Renégats, en provenance du XXVème siècle. La victime est un des membres du groupe, mais là où l'affaire se corse, c'est que le crime n'a pas encore eu lieu à notre époque !
Dans le même temps, Barry Allen, malgré les protestations du directeur de la brigade scientifique (où il a repris son poste), s'intéresse à un dossier classé : le fils d'une vieille femme noire a été reconnu coupable d'un crime crapuleux. Et si les deux affaires étaient liées, et qu'en résolvant l'une, Flash sauvait sa peau et celle d'un innocent...
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25 ans après sa mort sacrificielle dans Crisis on infinite earths, le retour de Barry Allen, le Flash du "silver age", imaginé par le mythique éditeur Julius Schwartz et le scénariste John Broome en 1959, a été le point fort de la saga Final Crisis de Grant Morrison. Pour toute une génération de lecteurs, le décés de Barry Allen avait été un fait aussi marquant que celui de Jean Grey/Phénix (dans Uncanny X-Men) ou Captain Marvel (dans La mort de Captain Marvel) : d'une certaine manière, le personnage a gagné, en mourrant, une dimension iconique plus forte encore que de son vivant.
Mais cette résurrection a aussi déplu à ceux qui lui préféraient son successeur, Wally West : même si les deux speedsters ont co-existé (comme on le voit dans Blackest night), il est évident que Allen a repris sa place en haut de l'affiche. Comme pour confirmer cet état de fait, le récent relaunch massif du DCU a carrèment effacé Wally West et confirmé le Flash de l'âge d'argent.
Je n'entrerai pas dans ce débat pro ou anti-Barry Allen, et ce point n'entre pas en ligne de compte pour apprécier l'histoire que voici.
Avec sa bande de flics surgissant du futur pour arrêter Flash avant qu'il ne commette un crime a priori inévitable, le scénario imaginé par Geoff Johns fait furieusement penser à Minority report de Philip K. Dick (adapté au cinéma par Steven Spielberg) : cela ne fait que souligner à quel point, en étant au four et au moulin chez DC Comics (auteur, relanceur de séries, grand prêtre des events maison, directeur artistique), Johns ne semble plus avoir le temps d'inventer des intrigues originales. Ce trait était déjà frappant à la fin de son (pourtant excellent) run sur Justice Society of America, dans lequel, avec Alex Ross, il développait la trame du Kingdom Come de Mark Waid et Ross. Mais à l'époque, il s'inspirait d'un récit mythique avec plus d'ambition. Là, il est évident que Johns n'a pas voulu/eu le temps de consacrer autant d'énergie à revamper Flash comme il le fit avec la JSA ou Green Lantern.
Néanmoins, ce n'est pas désagrèable à lire. D'une part, on sent qu'à défaut d'avoir une grande vision pour le héros, il a de l'affection pour lui et qu'il a donc à coeur de bien le situer, en n'éludant pas les conséquences de son retour (il est fait mention du programme de protection des témoins pour expliquer la longue absence de Allen). D'autre part, il alterne à la fois les relations avec des personnages familiers (Iris Allen, les Lascars) et nouveaux (le directeur Singh, les Renégats, le Juge). Collant au pouvoir du héros, l'intrigue joue sur la temporalité et privilègie la vitesse (ce qui atténue un peu le manque d'originalité de l'idée principale et de caractère des dialogues, toujours aussi plats chez Johns).
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Par ailleurs, et c'est l'atout-maître de ce story-arc, la série profite d'un artiste parfait pour le personnage avec Francis Manapul. Son style semi-réaliste, semi-cartoony, au trait vif, expressif, est idéal, et le découpage (même si, comme souvent désormais avec les scripts de Johns, on déplorera l'abus de splash et double-pages gratuites, même si très bien exécutées) est très efficace.
Mais Manapul bénéficie aussi d'un partenaire impeccable avec le coloriste Brian Buccellato : celui-ci intervient directement sur les crayonnés (au crayon bleu ou rouge) du dessinateur en employant l'aquarelle, ce qui donne une palette à la fois délicate et lumineuse. De la belle ouvrage.
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Une saga complète (avec une fin ouverte malgré tout, car le titre préparait la saga Flashpoint) mineure mais brillamment illustrée pour un des héros les plus enthousiasmants de DC.

lundi 31 octobre 2011

Critique 277 : BLANKETS - MANTEAU DE NEIGE, de Craig Thompson

La couverture de l'édition française
de Blankets - Manteau de Neige,
parue chez Casterman
dans la collection "Ecritures".
Blankets - Manteau de Neige est un roman graphique autobiographique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié en 2003 par Top Shelf Productions.
Ce volumineux ouvrage de 582 pages raconte l'histoire de son auteur en évoquant à la fois son enfance dans le Wisconsin, dans une famille très religieuse, son premier amour, et son entrée dans l'âge adulte.
Craig Thompson a déclaré que son projet s'est développé autour d'une idée simple mais ambitieuse : décrire le sentiment qu'on éprouve lorsqu'on partage pour la première fois l'intimité amoureuse avec quelqu'un.
Son entreprise lui a valu la reconnaissance critique (le magazine "Time" a élu Blankets comme un des cent meilleurs romans graphiques en langue anglaise en 2005) et publique.
Une planche et la couverture de l'édition américaine.

Présentons d'abord les principaux personnages de l'histoire :

- Craig : l'auteur se met lui-même en scène dans ce récit, depuis son enfance jusqu'au début de l'âge adulte, lorsqu'il quitte la maison familiale. Craig se débât avec son éducation religieuse et sa croyance va être mise à l'épreuve en grandissant, quand il découvre l'amour, souffre du poids de la religion dans ses rapports avec sa famille et son entourage. En découvrant que les Saintes Ecritures ont été remaniées lors de leurs différentes transcriptions et traductions, sa foi est ébranlée et tout ce sur quoi reposait son existence est alors remis en question. Lors d'un séjour dans un camp de vacances, il fait une rencontre qui change définitivement sa vie avec une fille prénommée Raina, qui devient son premier amour.

- Phil : c'est le frère cadet de Craig. Comme lui, il aime dessiner et l'évocation de leur enfance occupe l'autre partie principale du récit, jusqu'à ce que, étant devenus adultes, leurs rapports se distendent.

- Raina : c'est le premier amour de Craig. Peu après leur rencontre dans un camp de vacances paroissial, ses parents divorcent et elle traverse cette épreuve avec difficulté. Par ailleurs, elle a un demi-frère et une demi-soeur, tous deux trisomiques, auprès desquelles elle occupe quasiment la place de mère.

- Les parents de Craig : sa mère est une femme dévote et effacée, son père est un homme fruste et autoritaire.

- Les parents de Raina : ce sont deux personnes aimables et aimants, mais l'adoption de leurs deux enfants mogoliens a eu raison de leur couple. Ils sont en instance de divorce, ne communiquant plus que par l'entremise de Raina, mais accueillant avec bienveillance la relation de Raina et Craig. Leur autre fille, Julie, mère d'une petite Sarah, est mariée mais s'est éloignée d'eux.

- Laura et Ben : ce sont les demi-frère et soeur de Raina, tous deux trisomiques. Laura est gentille, joueuse et très sensible ; Ben est taciturne et proche de son père adoptif.

- Julie et Dave : Julie est la soeur aînée de Raina et Dave son époux. Petits bourgeois, entretenant des rapports distants avec les parents de Julie, ils sont parents d'une petite fille, Sarah, dont Raina s'occupe régulièrement avec amour.

Le premier baiser échangé par Craig et Raina.

Craig et Raina enlacés couchés sur le couvre-lit en patchwork.

Blankets compte 9 chapitres dont la narration va et vient entre différentes époques du passé de l'auteur, de son enfance dans le Wisconsin au début de l'âge adulte quand il quitte sa famille en passant par le séjour de deux semaines qu'il passe dans le Michigan après avoir rencontré Raina, une jeune fille de son âge dans un camp de vacances paroissial.

- Chapitre 1 : Dans le cagibi. Craig Thompson commence par évoquer son enfance. Elle est marquée par sa complicité avec son frère cadet, Phil, avec lequel il partage sa chambre à coucher et son lit. Leurs rapports sont complices mais parfois ils chahutent et alors ils subissent la sévèrité de leur père, un homme fruste, qui n'hésite pas à enfermer une nuit durant Phil dans un réduit poussièreux et peuplé d'araignées (le cagibi du titre) pour le punir de s'être amusé trop bruyamment avec Craig.
A la rudesse du climat régional et de leur éducation s'ajoute le poids de la religion : les parents Thompson suivent strictement les préceptes de la Bible, (s')imposant une existence austère, qui vaut à Craig les railleries de ses camarades à l'école.
Enfin, en l'absence de leurs parents, les deux frères Thompson sont gardés par un adolescent grassouillet et boutonneux qui commet des attouchements sexuels sur les deux garçons.

L'auteur démarre donc avec un peinture très sombre de l'univers de son enfance. Ses détracteurs lui reprocheront d'ailleurs d'avoir exagéré la charge mélodramatique, pourtant les situations sont authentiques et leur narration est rapide, employant habilement le hors-champ pour suggérer des passages pénibles comme les abus du baby-sitter.
Malgré la pesanteur de l'ambiance, Thompson ne dresse pas un portrait à charge de ses parents qu'il s'abstient de juger : il laisse au lecteur le soin d'apprécier la situation et leur attitude, contrebalançant le dureté de cette famille avec les scènes de complicité entre les deux frères.
Visuellement, le découpage est classique, sobre : l'artiste évite de charger ses images de symboles ou de composer ses plans et ses pages de manière trop fantaisiste, là encore pour rester dans l'évocation à hauteur d'enfant, dans la retenue.
Le regard sur l'enfant qu'est alors Craig Thompson est aussi altéré par l'éducation religieuse à laquelle il est soumis : la culpabilité est omniprésente, donc il n'est pas question d'incriminer ses parents, et lorsqu'il s'agit de parler du baby-sitter, c'est sans complaisance (il est impossible de ne pas comprendre ses exactions) mais avec une représentation naïve (l'enfant ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, ne mesure pas vraiment la gravité de ce qu'il subit même s'il est sensiblement troublé).

- Chapitre 2 : Dans la fournaise. Plusieurs pages sont consacrés au Wisconsin et au climat de cette région : situé au centre-nord des Etats-Unis, à l'Ouest des Grands Lacs, c'est un endroit où la nature domine, partagé entre les forêts et les pairies. L'été, y règne une canicule qui, chez les Thompson, rend l'intérieur de leur maison étouffante (pour profiter du ventilateur et d'un peu de fraîcheur, les deux frères se crachent dessus pour faire croire à leurs parents qu'ils ont la fièvre). Mais le plus souvent, le paysage est enneigé, la blancheur enveloppe tout (d'où le titre de Blankets), donnant à l'endroit un aspect à la fois virginal et irréel, sauvage, quasi-primitif, au milieur de nulle part.
Le récit effectue un saut dans l'espace et le temps lorsque Craig part dans un camp de vacances organisé par la paroisse : c'est un tournant crucial puisqu'à cette occasion, non seulement il peut s'éloigner de sa famille (même s'il doit subir les moqueries de ses camarades), mais surtout parce qu'il va y rencontrer Raina, une adolescente de son âge, d'une grande beauté, au caractère timide comme lui. Il est évident que le jeune garçon a son premier coup de foudre, en revanche il ne sera jamais précisé si la jeune fille est aussi fortement touchée dès cette première fois : en vérité, les deux se trouvent, ils sont ensemble au bon moment au bon endroit. Il y a une dimension providentielle dans leur rencontre.

Craig Thompson donne un coup d'accélérateur à son récit, après un premier long chapitre. Non seulement, le héros nous est montré plus âgé (d'enfant, il est devenu adolescent), mais à cette progression temporelle il ajoute un déplacement dans l'espace en relatant le séjour dans le camp paroissial. 
Visuellement, le changement n'est pas exceptionnel : les personnages évoluent toujours dans un décor enneigé, isolé, quasiment en vase-clos. Mais la rencontre avec Raina marque un virage essentiel dans le récit. Pourtant, là encore, Thompson fait preuve d'une élégante sobriété : si de son point de vue, cette jeune femme le bouleverse immédiatement, la représentation de leur rencontre n'a rien d'un spectaculaire coup de foudre et rompt avec la tonalité mélodramatique du premier chapitre.
Cette alternance dans les atmosphères, les rythmes, en écho aux allers et retours dans les différentes époques du passé, va devenir la signature de l'oeuvre.

- Chapitre 3 : Le drap blanc. Retour dans le Wisconsin et l'enfance : Phil et Craig partagent un jeu qui consiste à marcher sur un lac gelé près de chez eux sans en briser la surface (ce à quoi ils parviennent rarement).
Entre les deux frères, il y a aussi la passion commune pour le dessin (à la fin du livre, on apprend qu'un ami de la famille leur fournissait des feuilles reliés qui se dépliaient et sur lesquelles ils dessinaient des monstres et autres images baroques, loin des icones religieuses). Cette pratique artistique demeurera un lien entre Phil et Craig, comme on le verra à la fin de l'histoire.
Un appel téléphonique de Raina, passé depuis une cabine au coeur d'une tempête de neige dans le Michigan, apprend à Craig que les parents de la jeune fille ont décidé de divorcer. Il obtient de ses propres parents la permission de passer deux semaines chez elle, après les avoir rassuré sur divers points (de bons résultats scolaires, manger de la viande...).
Raina en accueillant Craig lui offre un couvre-lit en patchwork (ce qui renvoit là aussi au Blankets du titre, mais aussi à la structure morcelée du récit avec des motifs complexes, la couverture se pliant et se dépliant comme l'évocation des souvenirs de l'auteur).
Enfin, Craig fait la connaissance des demi-frère et soeur de Raina, Ben et Laura, tous deux adoptés et trisomiques, dont elle s'occupe plus comme une mère - cette dernière évitant soigneusement de croiser son époux quand il passe à la maison.

Ce troisième épisode se distingue encore des deux précédents par sa succession de séquences, plus courtes qu'auparavant. Le rythme de la lecture s'en trouve effectivement affecté : il s'agit de poser certains éléments rapidement mais qui définissent le personnage de Raina et son environnement. Elle habite dans le Michigan, état voisin du Wisconsin de Craig, situé plus au Nord, bordés par les lacs Supérieur, Huron et Erié, qui vit dans un hiver permanent (constat dressé non sans humour par le père de Raina). Contrairement au Wisconsin de Thompson, le Michigan revêt un aspect cotonneux, duveteux, paradoxalement plus accueillant, mais c'est normal car c'est l'endroit où les amants sont réunis. 
Thompson utilise ici la première allégorie d'un récit qui en connaîtra d'autres avec le couvre-lit en patchwork qu'offre Raina à Craig : cet objet revêt de multiples significations, il s'agit à la fois d'un simple cadeau fait par la jeune fille au garçon qu'elle apprécie ; c'est aussi une couverture donc une étoffe conçue pour se protéger du froid (du Michigan et du Wisconsin) ; le patchwork est un assemblage tissé de plusieurs morceaux de tissus qui peut symboliser ici la famille (celle de Craig mais surtout celle de Raina, qu'on n'a pas encore complètement découverte mais qui est au bord de l'éclatement avec le divorce de ses parents) ; les différents tissus cousus pour un patchwork révèlent des motifs divers et Raina a sélectionné des échantillons richement illustrés que Craig compare à une bande dessinée, qui raconte une histoire en images, dont le sens se dévoile au bout de plusieurs lectures (alors que Blankets se comprend facilement malgré une construction non linéaire)...
Ce couvre-lit en patchwork résume l'ambition graphique de Thompson : plus on tourne les pages de son ouvrage, plus sa richesse visuelle se révèle. C'est un mix étonnant d'images dépouillées, à l'image des décors envahis par la neige, et de vignettes touffues, aux ombres tourmentées, où les planches sont tour à tour très découpées puis parfois sont réduites à une ou deux cases, qui ponctuent l'action, qui soulignent des moments particuliers, accentuent une émotion, une expression, une attitude, une lumière.


Conversation nocturne.
- Chapitre 4 : Statique. Après l'abondance d'informations du volet précédent, le récit se suspend presque tout en établissant un parallèle dans le temps et l'espace. Craig accompagne Raina dehors pour une balade. Ils traversent une forêt puis s'arrête dans une prairie enneigée où ils se laissent tomber à la renverse. La neige tombe et les flocons forment un paysage semblable à un ciel étoilé, suggérant au couple qu'ils flottent dans l'espace. Ces flocons sont chargés d'électricité statique et cette particularité rappelle à Craig un épisode de son passé avec Phil, lorsque, dans leur lit commun, le même phénomène physique se produisait sur et sous leur couvre-lit. Les enfants pensaient qu'il s'agissaient d'elfes, d'une manifestation magique, avant que leurs parents ne leur expliquent la vérité.

Ce passage représente une sorte de test pour le lecteur : soit on adhère à sa poèsie, son sentimentalisme, soit on les rejette et alors inutile d'aller plus loin. Ce serait pourtant dommage car, pour peu qu'on s'y abandonne, c'est à ce moment-là que Blankets acquiert toute sa dimension : la narration y est d'une fluidité fabuleuse, le récit atteint l'universalité d'un conte et dépasse la simple chronique. C'est comme une grande bulle magique où l'histoire s'envole et produit un effet d'une grâce absolue dont la beauté ne se trouve que dans de rares bandes dessinées.
Mais, plus encore, c'est graphiquement dans ce chapitre que Blankets atteint des sommets : la manière dont Thompson parvient à représenter la chute des flocons de neige, à y inclure un motif religieux (comme celui de la croix chrétienne à la toute fin), ou visualiser l'électricité statique donne un aspect quasi-fantastique au récit, frôlant avec l'abstraction. Du grand art.

- Chapitre 5 : Je ne veux pas grandir. Trois nouveaux personnages entrent en scène, toujours lors du séjour de Craig chez Raina : il s'agit de la soeur aînée de cette dernière, Julie, de son mari, Dave, et de leur fille (encore bébé), Sarah. Julie s'est éloignée de sa famille et s'est mariée pour gagner son indépendance, c'est l'opposé de Raina : une bourgeoise, pimbêche, immédiatement insupportable. Le portrait dressé de Dave n'est pas plus flatteur : avec ses sous-entendus pesants sur les rapports qu'entretiennent Craig et Raina, il est déplaisant d'entrée de jeu, et physiquement, ce colosse inexpressif semble figurer l'exact contraire de Craig, grand dadais maigrichon à l'air lunaire. Il n'y a rien à sauver chez eux, si ce n'est leur enfant, Sarah, dont Raina est la baby-sitter, ou plus exactement la mère de substitution tant il est clair que Julie et Dave semblent s'en débarrasser en la lui confiant.
Ensuite, lors de la soirée, Raina propose à Craig de lui montrer des photos de famille. Au coeur de cette séquence, qui dévoile le passé de la jeune fille sans grand discours, une scène-clé se produit lorsqu'elle offre à son compagnon un cliché d'elle, enfant, la seule image où elle apparaît seule.
Par ce biais, Raina se remèmore à la fois d'un instant joyeux, où elle partait s'amuser dans la neige, et constate le délitement de sa famille, avec la séparation de ses parents, la charge qu'a représenté l'adoption de Ben et Laura, la situation de Julie, et le sort de Sarah. L'innocence du nourrisson invite Craig et Raina à discuter de l'engagement - celui de former un couple, d'élever des enfants.
Finalement, Raina demande à Craig de passer la nuit avec elle pour ne pas être seule encore une fois.

Le titre de ce chapitre a un double sens : c'est à la fois le souhait exprimé par Craig quand il refuse que les bons moments passés avec Raina cessent, que les responsabilités de l'âge adulte ne le rattrapent et le brident, devant la félicité qui semble s'emparer de Sarah endormie, et en se représentant le bonheur de Raina quand elle était enfant, immortalisée sur une photo ; mais c'est aussi un voeu qu'il sait impossible, prononcé naïvement, comme pour conjurer le futur et ne pas devenir ce que sont des gens comme Julie et Dave, les parents de Raina qui se déchirent.
Blankets est aussi le récit de ce déchirement entre le souvenir de l'enfance enchantée, même si elle n'est pas exempte de brutalité, de cruauté, et le fait d'être adolescent et de vivre une parenthèse encore plus agrèable mais qu'on sait provisoire. Ne plus vouloir grandir ne précise pas à quand on veut cesser de vieillir, c'est espérer, en sachant pertinemment que c'est vain, que le bonheur qu'on vit présentement se fige, se cristallise. En souhaitant que le temps s'arrête, Craig pense qu'il a atteint un aboutissement (et le fait de partager une nuit avec Raina est effectivement un accomplissement, une perfection) mais sait en même temps que c'est un rêve, et qu'être conscient que ce n'est qu'un rêve ne le rend que plus précieux.
La mise en images de ce chapitre est plus sage : pas de réel "morceau de bravoure" dans cette séquence, pas de vignette vraiment mémorable. Mais la prouesse est ailleurs, plus subtile et efficace en quelque sorte, dans un découpage si fluide, si précis, qu'on tourne les pages sans s'en rendre vraiment compte. A ce stade, on a déjà dépassé la moitié des presque 600 pages du livre, et cela sans effort (à moins, comme je l'ai dit auparavant qu'on n'ait été rapidement allergique au traitement dramaturgique, à la fois flippant et lumineux). Il faut, quoi qu'on en pense au final, une vraie maestria pour imprimer un tel rythme à un ouvrage aussi imposant, sans recourir à une imagerie racoleuse.  
L'arbre des amants perchés.

- Chapitre 6 : Teen spirit. 4 temps : le premier renvoie à l'enfance de Craig et de Phil. Les deux frères se chamaillent une nouvelle fois dans leur lit après que Phil ait fait croire à Craig qu'il lui a pissé dessus. Rapidement, tout dégénère et une bagarre éclate au terme de laquelle Craig tombe parterre et Phil urine vraiment sur son frère. C'est alors que leur mère entre dans la chambre : d'abord stupéfaite par le spectacle de ses enfants, elle les traîne sous la douche. C'est la première fois que les deux garçons doivent se laver en ne prenant pas un bain et l'expérience est vécue comme une sorte de rite de passage, fortement symbolique (il s'agit pour eux de se nettoyer mais aussi de se purifier après un acte dégradant, tout en comprenant qu'ils ont échappé à une terrible punition si c'était leur père qui les avait pris sur le fait).
Le deuxième nous ramène dans la chambre de Raina qui demande à Craig de dessiner sur un des murs de sa chambre (pendant qu'elle tape à la machine des poèmes manuscrits de sa composition). Craig ne sait d'abord pas quoi faire, doublement paralysé par la responsabilité qui lui incombe (ne risque-t-il pas de simplement salir le mur ? De réaliser une image qui déplaîra à Raina ?). Finalement, comme tout artiste, c'est en oubliant ces interrogations, en dépassant ses doutes, et surtout en s'isolant, en puisant dans la solitude du dessinateur à l'oeuvre, qu'il peut produire quelque chose. Le résultat est alors évident et parfaitement exécuté (il se représente avec Raina, perché dans un arbre).
Le troisième indique que la scène dans la chambre est en fait un flash-back récent car Craig a accompagné Raina à une fête donnée par des amis de l'école où étudie la jeune fille. Accaparée par ses camarades, elle néglige son compagnon qui échoue à se lier avec ces étrangers à qui il reproche mentalement de l'empêcher d'être seul avec Raina. 
Le quatrième montre Raina et Craig revenant chez elle, en voiture, à la nuit tombée, après la fête. L'ambiance n'est pas gaie, la jeune fille ayant eu le temps de réfléchir sur la viabilité de leur relation et son bien-fondé, car déjà, bientôt, Craig va repartir chez lui et sans doute leur histoire n'y résistera pas. Les fantômes de la vie conjugale terminée de ses parents et celle médiocre, minable, de sa soeur et son mari, hantent prophétiquement la jeune fille.

Craig Thompson entame la dernière ligne droite de son récit à partir de ce chapitre en quatre actes. Chaque séquence annonce le terme de l'histoire du livre (les bêtises des frangins préfigurant leur éloignement, la solitude dans laquelle doivent se plonger Craig - pour dessiner - et Raina - pour écrire - suggérant un mur entre eux, la fête confirmant cette ligne de séparation, et enfin la réflexion exprimée par Raina sur l'avenir de leur liaison).
L'auteur traduit superbement cette mélancolie qui étreint progressivement les acteurs : c'est l'apprentissage de la fin d'une certaine insouciance, celle où les gamineries sont pathétiques, celle où le fait d'avoir trouvé une muse souligne à quel point l'idéalisation d'une personne la rend plus inaccessible que désirable, celle où on se rend compte que les amis de la fille dont on est épris sont des obstacles à l'intimité qu'on voudrait partager avec elle, celle où le plaisir d'être ensemble se brise en se rappelant que bientôt il faudra se quitter - et qu'il est improbable que la romance survive à la distance et au temps qui passe.
Graphiquement, Thompson traite ces scènes avec rapidité, presqu'en les survolant, ne s'autorisant qu'une fois à reconvoquer une imagerie connotée (quand Craig voit Raina comme une déesse). Ce presqu'empressement signifie que le moment n'est pas encore venue de trop appuyer ses effets pour dramatiser la situation (en l'occurrence, la séparation physique de Craig et Raina) : il prépare le lecteur pour la suite et fin du récit. C'est adroit et comme toujours très raffiné.  

- Chapitre 7 : Comme au ciel. Deux séquences se répondent dans ce chapitre. La première nous renvoie l'enfance de Craig et Phil, un épisode dont la gaieté tranche avec l'aspect plutôt sinistre que nous avions de leur vie de famille jusqu'à présent. Gamins donc, les deux frères, quand ils ne trouvaient pas le sommeil, s'amusaient à imaginer que leur lit était un bâteau pris dans une tempête. La mer était démontée, peuplée de requins énormes prêts à dévore celui qui passerait par dessus bord. Finalement, quand ils avaient échappé à ces dangers, ils se collaient l'un à l'autre, blottis dans la même couverture.
La seconde réunit Craig et Raina qui passent une nouvelle nuit ensemble dans le lit de la jeune fille. Pour ne pas être surpris par un de ses parents, Raina avait convenu avec Craig de le réveiller, grâce à son radio-réveil avant l'arrivée de son père ou sa mère au matin. Mais cette fois-ci, elle oublie (accidentellement ou volontairement ?) de brancher l'appareil. Plus proches que jamais, après d'énièmes confidences au coeur de la nuit, ils franchissent un nouveau cap dans l'intimité, s'embrassant, se caressant, se dévêtissant et s'étreignant...

Cette étreinte à la fois fougeuse et tendre est dessinée d'une manière équivoque par Thompson, si bien qu'on ne sait trop si ses personnages passent vraiment à l'acte, font l'amour (le doute est permis car ils ne sont pas complètement nus - Raina garde sa culotte par exemple). Mais qu'importe, il s'agit d'une véritable nuit d'amour, une extase partagée. L'ambiguïté réelle de la scène est sa raison : comme nous le verrons dès le chapitre suivant, cette étreinte ressemble davantage à un ultime échange, qui passe plus par la chair que par la parole, que comme une nouvelle étape prolongeant la relation des amants. C'est en vérité un adieu et c'est pourquoi ce moment est à la fois une consécration et un achèvement.
L'intimité et le partage sont au coeur de cet épisode puisque dans la partie consacrée à la "tempête", nous assistons également à une sorte d'étreinte, de communion, mais cette fois entre Craig et Phil. Ce souvenir est le premier vraiment joyeux depuis le début de l'histoire dans les évocations de la vie de famille Thompson. Les deux frères y laissent libre cours à leur fantaisie débridée, sans que plane la menace des parents, le poids de l'éducation religieuse : c'est une fantasmagorie où la force de la fratrie a raison de tout - du réel, du danger, du temps, de l'espace. La fait que la séquence se déroule dans un lit n'est pas seulement un écho de l'autre "scène de lit" avec Raina et Craig, c'est avec son décor délirant, produit de l'imagination, un hommage évident au Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, dans lequel le héros (lui-même enfant, d'un âge similaire à celui des frères Thompson) vivait en rêvant des aventures extravagantes et dont la chute était invariable (il se réveillait en sursaut, en tombant du meuble, mais la suite de ses voyages endormis reprenait exactement au moment où ils s'étaient interrompus à l'épisode suivant).
Le trait vif, avec des coups de pinceaux vifs, parfois secs, fait merveille pour décrire aussi bien le mouvement de la traversée maritime houleuse que pour représenter l'enlacement des amants, avec d'un côté des lignages anguleux, agressifs, et de l'autre des courbes qui semblent figurer d'autres vagues mais plus paisibles, un roulis grisant et sensuel.    
La tempête.
- Chapitre 8 : La caverne engloutie. La narration reprend un défilement dense et nerveux dans une succession de scènes rapides et brêves. D'abord, les parents Thompson offrent à chacun de leurs fils leur propre chambre. Ce cadeau, d'abord bien accueilli par les deux frères, en les séparant physiquement, leur fait finalement comprendre à quel point ils ont besoin d'être proches, et rapidement, Phil, à l'invitation de Craig, rejoint le grand lit de son aîné. Pourtant, plus tard, nous verrons que le fait d'avoir chacun leur quartier redéfinira leur relation.
Ensuite, un peu plus âgés, les deux frères se rappellent un étrange épisode de leur enfance lorsqu'ils avaient découvert une grotte durant l'hiver. Avec la fonte des neiges, la grotte s'est réduite en un terrier étroit puis a complètement disparu, comme engloutie par la terre.
Après cela, c'est l'heure de la séparation pour Raina et Craig : la séquence est traîtée comme un échange de prisonniers, chacun d'un des parents (le père de Raina, la mère de Craig) s'étant donné rendez-vous à mi-chemin entre le Michigan et le Wisconsin. Sous les regards scrutateurs de leurs géniteurs, les deux jeunes gens se disent adieu (sans encore savoir qu'ils ne se reverront jamais) de manière à la fois gauche et tendre, en s'enlaçant pudiquement. Puis Raina repart la première dans la voiture de (et avec) son père.
De retour chez lui (après avoir entendu sa mère durant le trajet lui avoir dit que, doutant qu'ils n'étaient qu'amis, lui et Raina, elle aurait dû lui refuser ce séjour de deux semaines dans le Michigan), quelque chose a définitivement changé pour Craig, étranger dans sa propre maison. Il retrouve son frère s'amusant dans sa chambre avec un jeu vidéo violent : on comprend qu'entre lui et Phil, la complicité de l'enfance a depuis longtemps passé. Du moins jusqu'à ce que Craig voit les dessins de son cadet : leur passion commune reste le dernier vrai lien entre eux, et l'aîné fait promettre à l'autre de ne jamais cesser de la pratiquer.
Mais, donc, quelque chose, au début indéfinissable, a mué chez Craig après ses deux semaines loin de chez lui : en évoquant le fameux mythe de la grotte chez Platon, il comprend (et nous avec lui) ce qu'il ressent désormais. Cela prend la forme de questionnements intimes : comment apprécier justement ce qu'il vient de vivre avec Raina, la qualité de leurs sentiments, de leur relation, et mesurer leur impact maintenant qu'il est revenu à sa base ? Toute cette parenthèse n'a-t-elle pas été qu'un rêve, une sublime illusion, mais une illusion quand même ?
Cette interrogation va poursuivre son cours, plus profondément et largement, car Craig comprend que ce qu'il a vécu dans le Michigan bouleverse toute son existence désormais. Son rapport à la foi est progressivement mais irréversiblement remis en compte : à son tour, elle lui apparaît comme une illusion pire un mensonge et il ne croit plus. Non plus en Dieu, non plus en une certaine spiritualité, mais dans les préceptes religieux dans lequels on l'a élevé et tels qu'on lui a enseigné au catéchisme.

La séparation, le retour chez soi, sur soi et la remise en question sont donc au coeur de ce chapitre particulièrement dense. Des pans entiers de la vie de Craig se renversent à mesure qu'il éprouve en quoi le séjour chez Raina l'a affecté. Il ne s'agit pas seulement d'évoquer la séparation des amants, en vérité Thompson la traite rapidement, sans effusion, avec sobriété et élégance. Il est davantage question de la façon dont Craig, en revenant chez lui, ne reconnaît plus rien : désormais, les contraintes religieuses l'insupportent (quand bien même il ne l'exprime pas ouvertement), le constat est fait que sa complicité avec Phil (si forte durant l'enfance) n'est qu'un souvenir. 
Ironiquement, c'est au moment où il comprend qu'il a perdu la foi, ou plus exactement où il ne croit plus à l'enseignement des Evangiles tel qu'il l'a reçu, que Craig a une révèlation, plus existentielle que mystique, mais aussi radicale, décisive : ce n'est plus sa vie, ce n'est plus sa croyance, et il choisit de rompre avec elles, sans bruit mais déterminé.
Suivant la méthode appliquée depuis le début du récit, Thompson revient, quand il communique beaucoup d'informations au lecteur, à un découpage plus sobre car il ne s'agit pas d'entraver le déroulement de l'histoire avec des effets visuels qui compromettraient le rythme de la lecture ou l'intelligibilité de ses propos. Et le résultat est parfait : on saisit précisèment, sans effort ni surprise, la métamorphose du héros en ressentant comme lui à quel point le retour dans le Wisconsin ressemble à un retour à la fois familier et où le protagoniste est déphasé.      
L'amour.
- Chapitre 9 : Notes de bas de page. Nous voilà arrivé au terme de l'aventure : comme l'indique le titre du chapitre, ce qui va être relaté apparaît comme un appendice, confirmant certains points antérieurs, dévoilant la suite d'autres évènements, concluant des pistes.
Dans l'épisode précédent, Craig a mis fin à ses rapports avec Raina, avec laquelle il ne communiquait plus que par téléphone. Leurs échanges se réduisaient à une conversation de plus en plus banale, sur le temps qu'il faisait chez eux, la dégradation de la situation familiale de Raina, le poids des responsabilités sur la jeune fille - et par là même l'impuissance de Craig à l'aider à cause de leur éloignement (mais aussi parce qu'il n'y pouvait objectivement rien) - quand ce n'étaient pas des silences embarrassés qui dominaient. Le jeune homme décide in fine de passer un dernier coup de fil à son amie pour lui dire "au revoir" : il ne va nulle part (comme leur relation désormais) mais il est devenu évident pour tous les deux qu'ils ne se reverront pas, qu'il n'y a pas d'avenir pour eux ensemble (comme l'avait prophétisé Raina au retour de la fête chez ses amis dans le Michigan). Dans ce cas, il faut conclure plutôt que se leurrer avec des projets chimériques et parce que chacun a son lot de problèmes à régler - et à régler seul.
En rompant, résigné et sans fracas, Craig a franchi une nouvelle étape dans son émancipation. Il quitte aussi l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte et sa famille pour poursuivre des études en ville (où la simple visite à la bibliothèque ressemble à la découverte d'un magasin de friandises gratuites). En s'éloignant, il abandonne, sans regrets ni doutes, le milieu ultra-puritain dans lequel il a toujours baigné et dont les thuriféraires lui décrivent les études aux Beaux-Arts comme une promesse de déchéance (les artistes étant condamnés à être des débauchés, et même pire, des homosexuels...).
Craig ne revient plus auprès de ses parents et de son frère qu'en des occasions spéciales : pour fêter l'obtention de diplômes, pour le mariage de Phil (avec une géologue dont les connaissances contredisent évidemment les thèses créationnistes). Pourtant, il refuse de décevoir (ou de briser le coeur) de sa mère en lui avouant qu'il a renoncé à devenir missionnaire, ou en parlant de son abandon des Saintes Ecritures depuis qu'il a découvert que les transcriptions et les traductions en avaient altéré le contenu (et donc faussé le message).
Que reste-t-il alors du Wisconsin natal, des souvenirs bons (l'amitié d'un frère, l'amour chaste de Raina) ou moins bons (la sévérité de l'éducation, les persécutions de l'enfance, la bondieuserie des enseignants) ? Retrouver dans un carton rangé dans le cagibi, autrefois si terrifiant, le couvre-lit en patchwork, un passage de la Bible laissant à la fois place au doute et invitant à l'amour, et le fait de laisser ses traces de pas, même éphémèrement, dans la neige...

Le final de Blankets pouvait être une déception, avec un chapitre dispensable, au contenu et au traitement sans saveur. C'est tout le contraire : Thompson ne termine pas vraiment son récit, il préfère nous montrer la redéfinition de son double après les expériences qu'il a traversées et les leçons qu'il en a tirées, la manière dont tout cela (les personnes, les faits) l'ont affecté et transformé. Et certainement rendu plus heureux, enfin heureux.
Miraculeusement, si j'ose dire, cette conclusion à la fois romanesque (comme un film de François Truffaut) et intimiste (comme tout récit autobiographique sincère, honnête) n'a rien d'un rajout superflu, mais est à la fois ouvert et intelligemment terminal. Blankets brasse en fin de compte beaucoup de choses - de thèmes, de situations, de symboles, de métaphores - tout en laissant un sentiment à la fois de rapidité (on ne s'ennuie jamais à le lire, le tempo est varié) et d'entièreté (il n'y a rien à ajouter, tout est dit et bien dit, tout est compréhensible).
Visuellement, ce voyage dans l'espace et le temps d'un jeune homme, qui n'a finalement qu'une vingtaine d'années au terme du livre (Thompson est né en 1975), est aussi prodigieux, mélangeant le goût de la belle image, un certain sens du baroque, et au milieu d'ombres terribles, la subsistance d'une grande luminosité.    

Du crayonné à la version encrée.

Raina.

mardi 25 octobre 2011

Critique 276 : ULTIMATE NEW ULTIMATES, de Jeph Loeb et Frank Cho

L'impressionnante fresque dessinée par Frank Cho,
qui a servi de couverture au premier épisode.


Ultimate New Ultimates : Thor Reborn rassemble les cinq épisodes de la série écrite par Jeph Loeb et dessinée par Frank Cho, publiée par Marvel Comics en 2010 et 2011.
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Le terroriste mutant Magnéto a ravagé la terre et péri en affrontant divers héros, qui ont subi de lourdes pertes dans la bataille (cf. la saga Ultimatum). Les Ultimates ont ainsi perdu l'un de leurs plus puissants membres, le dieu nordique Thor, qui séjourne désormais au royaume des morts, le Valhalla, sous la coupe d'Héla.
D'autres héros sont venus grossir les rangs de l'ancienne équipe rassemblée par Nick Fury, dont Zarda (de l'Escadron Suprême, sur la terre parallèle duquel Fury se trouve désormais), la Panthère Noire, Ka-Zar, sa compagne Shanna, et Walkyrie (l'amante de Thor).
Bien qu'ayant pris leurs distances avec le gouvernement, les Ultimates résident, depuis la destruction du manoir de Tony Stark (leur mécène, alias Iron Man), au Triskélion, dirigé par le colonel Carol Danvers. C'est là qu'ils sont pris à parti par les Défenseurs, d'anciens justiciers au rabais maintenant pourvus de capacités surhumaines. Après un bref combat contre ses anciens partenaires, Walkyrie perd le marteau de Thor.
Peu après, Amora l'Enchanteresse d'Asgard envoûte Zarda (éconduite par Captain America), Walkyrie (renvoyée des Ultimates) et Carol Danvers (surprise au lit avec Stark par Oeil-de-Faucon). Loki se sert des trois femmes pour défier les héros, qui sont rapidement vaincus.
Pendant ce temps, au Valhalla, Thor accepte de donner un héritier à Héla pour retrouver le monde des vivants. Mais le retour du dieu du tonnerre ne sera effectif qu'au prix d'un sacrifice sur Terre : qui va mourir pour lui permettre de ressuciter ? Et reviendra-t-il à temps pour défaire le plan de Loki ?
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Après les deux premiers volumes des Ultimates signés Mark Millar et Bryan Hitch, qui mêlaient l'aventure épique et la critique politique, Jeph Loeb a été désigné pour reprendre les rênes de la série et ensuite réformer en profondeur la gamme Ultimate. Le résultat fut un crossover, Ultimatum, qui provoqua majoritairement un vif rejet de la part des fans de la première heure : la dimension idéologique de la période Millar a été totalement effacée au profit de récits toujours aussi spectaculaires mais aussi complaisamment violents. Beaucoup de personnages ont été éliminés pour justifier l'électrochoc et une refonte des titres de la collection (exit Ultimate X-men et Ultimate Fantartic Four, lancement de Ultimate Avengers et de New Ultimates, relaunch d'Ultimate Spider-Man - c'est d'ailleurs la série écrite par Bendis qui s'en est finalement le mieux sortie).
Tandis que Millar a animé les Ultimate Avengers (version black ops des héros), sans réussir à renouer avec ses précédents succès (sans doute car il avait déjà décidé de ne plus se consacrer vraiment qu'à ses creator-owned), Jeph Loeb a tenté avec New Ultimates de renouer avec les grands moments des premiers Ultimates, en privilégiant le grand spectacle et en ramenant des personnages emblématiques.

Les cinq épisodes de cet album forment l'arc Thor Reborn, un titre sybillin. En ce qui concerne le grand spectacle, on en a effectivement pour son argent : le casting est pléthorique et les menaces ont une envergure énorme (dragons et trolls à foison et dégâts matériels au diapason). Par contre, ne vous attendez pas à une quelconque réflexion sur le pouvoir, la politique ou le sens de la vie (à moins d'être bouleversé par des considérations lacrymales sur le cancer de Stark et la difficile condition des dieux asgardiens) : s'il y a une leçon à tirer de ce qu'est devenu l'Ultimate-verse depuis Ultimatum, c'est qu'on ne renouera jamais avec le ton des premières années de la gamme, quand Millar revisitait avec insolence les origines des héros Marvel.
Loeb adopte une narration différente pour chaque épisode : tour à tour, l'action est accompagnée par les voix-off d'Iron Man, Captain America, Walkyrie, Loki et Thor. Mais cette béquille scénaristique fait davantage boîter l'histoire qu'elle ne l'aide à marcher droit et mieux. Au mieux, cela induit une distance à l'ironie peu efficace, au pire elle alourdit le propos et surligne les actes de chaque protagoniste (le pire étant le chapitre avec un Thor déchaîné qui monologue intérieurement... Sur la colère qui l'anime ! Si après ça, vous n'avez pas compris qu'il est vraiment pas content...).

Néanmoins, et c'est peut-être à la fois le plus étonnant et le plus notable, c'est que tout ça se lit plutôt agréablement, sans ennui. Mais le mérite en revient surtout, soyons honnête, à Frank Cho.
Fidèle à sa réputation, le dessinateur a pris son temps pour achever son ouvrage (deux mois entre chacun des trois premiers épisodes, puis trois mois entre le troisième et le quatrième, et quatre autres pour boucler le dernier). Cho a toujours justifié ses retards en expliquant que c'était seulement en prenant son temps qu'un artiste pouvait livrer des planches aussi peaufinées que celles des bédés européennes (encore faut-il savoir quelles bédés européennes...).
Mais il faut lui reconnaître qu'il livre effectivement des pages souvent somptueuses : ce n'est pas un fabuleux storyteller, capable de découper un script avec une fluidité incroyable ni une inventivité folle, par contre il produit des fresques incroyablement détaillées, d'une puissance rare. Pour une histoire dont deux des acteurs principaux sont des dieux, il fallait bien ça.
Et puis, le casting féminin, avec des créatures comme Zarda, Walkyrie, Carol Danvers, Amora ou Shanna, permet à Cho de s'adonner à son exercice favori, le "good girl art", avec des pin-ups pulpeuses à souhait (même si on peut préférer quand il le fait dans ses strips humoristiques dans Liberty Meadows).
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Un comic-book aussi régressif que punchy : visuellement bluffant mais dommage que l'histoire ne le soit pas aussi. On verra si Jonathan Hickman et Esad Ribic arrivent à redonner un lustre durable aux Ultimates dans leur prochaine incarnation. 

dimanche 23 octobre 2011

Critique 275 : RED HULK - SCORCHED EARTH, de Jeff Parker, Gabriel Hardman et Ed McGuiness


Hulk : Scorched Earth rassemble les épisodes 25 à 30 de la série écrite par Jeff Parker et dessinée par Gabriel Hardman (#25-29) et Ed McGuiness (#30), publiés par Marvel Comics en 2010-2011.
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Le général Thaddeus "Thunderbolt" Ross a depuis toujours haï Bruce Banner alias Hulk qu'il considère comme une menace et dont il désapprouve l'amour qu'il porte à sa fille Betty. C'est ainsi qu'il a fini par accepter la proposition du Leader et de MODOK, deux ennemis du géant de jade, de le transformer en Hulk à son tour. Devenu un colosse rouge, il s'emploie ensuite à déjouer les plans des deux savants fous avant d'être terrassé par Hulk et incarcéré.
C'est alors que Steve Rogers, devenu le nouveau super-flic de l'Amérique, l'aborde et lui offre un moyen de se racheter en acceptant de remplir des missions à haut risque où il doit neutraliser des pièges laissés partout dans le monde par l'Intelligentsia (le groupe criminel dont le Leader et MODOK se partageaient la direction). A chaque sortie, il devra aussi accepter un partenaire : le problème est que ceux-ci ont tous eu maille à partir avec Ross et sont des "big guns" (comme Iron Man, Thor, Namor, A-Bomb et Hulk lui-même).
Mais tous ces périls ne seraient-ils pas des leurres pour permettre à un adversaire de préparer sa revanche ?
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En 2008, le scénariste Jeph Loeb et le dessinateur Ed McGuiness relancent la série Hulk. Dès le début, une nouvelle version du personnage apparaît, le Red Hulk (ou Rhulk pour les intimes), qui mène la vie dure au colosse de jade et à d'autres héros. Pendant plus de deux ans, Loeb entretient le mystère sur l'identité du Hulk rouge, alimentant les rumeurs en brouillant les pistes (les fans pensent à Leonard Samson, Rick Jones...). Finalement, la réponse tombe sous le sens : il s'agit du plus farouche opposant de Hulk, son beau-père, le général Ross, qui a été le complice de super-vilains (avant de se raviser, mais le mal est fait).
J'ai très vite lâché la lecture de la série de Loeb et McGuiness, deux auteurs que je n'apprécie pas, et dont l'approche, mixant la parodie et l'action, ne m'a fait ni rire ni vibrer, sans compter que j'ai jamais été spécialement intéressé par Hulk en général.
C'est donc d'abord grâce à sa nouvelle équipe créative que ces épisodes m'ont intéressé : si Jeff Parker m'a récemment lassé avec ses Thunderbolts, je lui dois une de mes lectures favorites avec Agents of Atlas et il faut lui reconnaître une énergie et une imagination revigorantes ; quant à Gabriel Hardman, son style proche d'un Michael Lark en faisait un choix étonnant mais stimulant pour un titre comme celui-ci.

Le résultat ne déçoit pas et cette reprise s'appuie sur un double principe simple mais redoutablement efficace : d'une part, le héros doit se racheter et accepte pour ça des missions impossibles que seul un être aussi puissant que lui peut accomplir ; et d'autre part, on renoue avec les fameuses Marvel team-up comme j'en lisais autrefois dans "Spécial Strange" (avec Spider-Man ou la Chose) ou dans The Brave and the Bold (chez DC).
Parker peut laisser libre cours à ses délires (combats contre des cyborgs dégénèrés, des météores, des foreuses sous-marines, des dinosaures et des volcans piégés) mais, contrairement à Thunderbolts, en se concentrant sur un personnage principal (et son partenaire occasionnel), son inventivité ne s'égare pas dans un n'importe quoi facile et grossier.
Il ne néglige pas non plus la psychologie de son héros qui paie chèrement ses fautes, admettant difficilement s'être trompé mais se comportant en soldat quand Steve Rogers lui rappelle ce qu'ils ont en commun. Parker intègre intelligemment des éléments annexes pour justifier la réorientation du personnage et corser ses aventures : que ce soit avec Iron Man, Thor, Namor, à chaque fois Rhulk a un associé qui a du répondant, et le scénariste communique son plaisir d'utiliser ce "supporting cast".
Le dernier épisode de cet album tranche cependant curieusement avec les cinq premiers, renouant avec la veine grotesque de Loeb, tout en étant quand même plus inspiré. Mais cet interlude décalé rompt un peu le charme - et, un malheur n'arrivant jamais seul, il faut composer avec le retour d'Ed McGuiness au dessin (il fait le boulot, il n'est pas mauvais dans sa partie, mais bon, je continue d'avoir du mal avec son côté bourrin).
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Gabriel Hardman illustre donc à nouveau les scripts de Parker, avec lequel il avait déjà collaboré sur Agents of Atlas (volume 3, et l'éphémère relaunch intitulé Atlas). L'artiste est d'abord un storyboarder, venant du cinéma (il a découpé Inception de Christopher Nolan, par exemple) et cela se voit car il donne à ses planches un dynamisme et une fluidité remarquable.
Qu'il mette en images des scènes calmes, reposant sur le dialogue, dans une ambiance soignée, ou des séquences d'action pure, où Rhulk et compagnie affronte des hybrides, des gros cailloux dans l'espace, des engins de mort dans les abysses ou des dinosaures sur une île perdue, c'est un pur régal.
Voilà un storyteller à suivre (et son arrivée en 2012 sur Secret Avengers, avec Rick Remender au scénario, promet déjà beaucoup).
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Pour une fois, passez au rouge : cette infraction vous assurera un excellent moment de lecture !