vendredi 17 décembre 2010

Critique 192 : DOCTOR 13 - ARCHITECTURE & MORTALITY, de Brian Azzarello et Cliff Chiang

Doctor 13 : Architecture and Mortality est un roman graphique écrit par Brian Azzarello et dessiné par Cliff Chiang, publié par DC Comics sous le label Vertigo, en 2006-2007. Il s'agit à l'origine d'une mini-série en 8 épisodes, éditée comme "back-up story" pour Tales of the unexpected.
*
Le Docteur Terrence Thirteen a été créé en 1951 : c'est un sceptique qui ne croit pas dans le surnaturel, ce qui en fait une curiosité dans le monde des super-héros DC. En 1969, le Dr Thirteen devient un second rôle notable dans les aventures du Phantom Stranger, figure mystique, puissante et mystérieuse, archétype de tout ce à quoi il n'adhère pas.
Puis il vit quelques histoires en solo où son statut de rationaliste forcené lui donne surtout l'aspect d'un aveugle un peu stupide puisqu'il rejette l'évidence, c'est-à-dire l'omniprésence du paranormal dans un univers fondé là-dessus - et admis comme tel par les lecteurs.
*
Le récit présent pousse le concept du personnage au maximum de l'absurde puisque, comme l'indique le sous-titre, le DCverse (et par extension l'univers des super-héros) est articulé par les notions d'architecture et de mortalité. Autrement dit, quel avenir pour un personnage de seconde zone qui en plus ne croit pas au monde extravagant qui l'entoure ?

Enquêtant sur un crash dans les Alpes françaises en compagnie de sa fille Traci, le Dr 13 veut élucider les raisons de l'accident mais aussi celle de la disparition de plusieurs passagers. Il rencontre alors I, Vampire (dont, évidemment il nie la nature) puis est entraîné dans une succession de rebondissements de plus en plus inexplicables lorsque sa fille est enlevée.
C'est ainsi qu'il doit faire équipe avec le vampire puis un pirate fantôme, le Captain Fear, et un néanderthalien sauvé des glaces, Anthro, pour attaquer un fort perdu dans la jungle et tenu par des gorilles nazis, the Primate Patrol. Il rencontre alors un gamin omniscient, Genius Jones, et une héroïne du XXXIème siècle, Infectious Lass.
La sagesse scentifique du Docteur est ébranlée par ces créatures au point qu'il admet que rien de tout ce qui lui arrive n'est un hasard, ce que lui confirme Genius Jones en évoquant les énigmatiques Architectes (déjà mentionnés par Anthro) dont l'objectif serait de les éliminer pour réécrire l'Histoire.
Le Dr 13, accompagné du Vampire et du gorille nazi, d'un côté, et le reste de la bande mené par Traci, de l'autre, séparés accidentellement après leur premier affrontement direct contre les Architectes, se retrouvent pour les défier sur leur terrain, dans les bureaux d'un building célèbre. Condamnés à être supprimer, ils vont devoir les convaincre que ce sont les lecteurs qui décident ou non de l'existence des héros. Mais cette issue n'est-elle pas déjà prévue par l'adversaire ?
*
L'évocation d'Architectes et de personnages de fiction appelés à être écartés, le tout dans les replis du DCverse : l'allusion aux grands bouleversements survenant lors de sagas évènementiels pilotées par des scénaristes-vedettes de la firme est évidente. Mais Brian Azzarello et Cliff Chiang ont préféré abordé cette aventure sur le ton de la comédie méta-textuelle que sur celui de la diatribe aigrie.
Publiée au même moment que la maxi-série hebdomadaire Infinite Crisis : 52, l'histoire répond directement à ses concepteurs, le quatuor Mark Waid-Geoff Johns-Greg Rucka-Grant Morrison, qui ont refaçonné l'univers DC à cette occasion. Mettant en vedette des héros déjà secondaires, 52 posait indirectement la question de l'existence de personnages encore moins connus, voire oubliés, inutilisés, voués à une mort certaine. De fait, le Dr 13 trouvera la mort dans 7 Soldiers of Victory : Zatanna #1, écrit par Morrison, et on n'a plus revu depuis I, Vampire, Anthro, Genius Jones, Primaul, Captain Fear ou Traci 13.
Néanmoins, la "morale" de cette fable est que seuls les lecteurs en continuant d'acheter les comics décident de la vie ou de la mort des personnages, plus encore que les scénaristes (et les éditeurs). A défaut de la sauver, la "Team 13" réunie par Azzarello et Chiang peut au moins être (re)découverte ici et, ma foi, c'est une belle sortie, un beau baroud d'honneur, plein de fantaisie, très drôle, inventif, rythmé et léger.
*
Cette histoire exubérante aurait pu sombrer dans la pochade délirante gratuite sans Cliff Chiang dont les dessins sont une nouvelle fois merveilleux.
L'artiste apporte une finesse et une élégance au récit, et son trait "ligne claire", à la croisée de Curt Swan et Edgar Jacobs, est un pur régal. Il respecte le côté savoureux, ironique de l'histoire tout en lui ajoutant une classe et une beauté jamais prises en défaut. Et encore une fois il excelle particulièrement dans la représentation des personnages féminins, ajoutant même une note sulfureuse (comme dans cette scène étonnante où le Dr 13 rêve de sa fille en déshabillé sexy).
*
Doctor 13: Architecture and Mortality est un divertissement, mais sensible et intelligent : l'hommage de deux auteurs à des héros méconnus, ringards, mais touchants, et une réflexion subtile sur la manière dont on fait et défait les comics, le rapport des lecteurs avec les oeuvres et l'nfluence du public par rapport aux scénaristes.

lundi 13 décembre 2010

Critique 191 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 5 - LES VOLEURS DU MARSUPILAMI, de Franquin


Une Aventure de Spirou et Fantasio : Les Voleurs du Marsupilami est le 5ème album de la série écrit (d'après une idée de Jo Almo) et dessiné par Franquin, sorti en 1954.
*
Au terme de Spirou et les Héritiers, Spirou et Fantasio regrettaient d'avoir privé le Marsupilami de sa liberté en le confiant au jardin zoologique : de fait, l'animal se morfond dans sa cage. Pire, bientôt ils apprennent que la bête est subitement morte !
Mais le corps disparaît et nos deux héros avec le gardien de nuit du zoo, convaincus que le voleur est encore sur place, attendent la fin du jour et des visites pour le coincer. Après une course-poursuite effrénée (à laquelle vient se mêler un varan du Nil désirant s'évader), Spip déchire le paquet du voleur et Spirou arrache la poche de son pantalon d'où s'échappe en outre un papier. Tout cela permet quelques déductions : d'abord, le Marsupilami est encore vivant (le papier du paquet est troué pour permettre à l'animal de respirer), ensuite ils localisent l'adresse et donc l'identité du voleur (Valentin Mollet).
La femme de ce dernier fait promettre de ne pas livrer son mari à la police en échange de quoi elle les informe qu'il est en partance pour Magnana (quelque part dans le Sud - la Côte d'Azur ou l'Espagne). Malgré leurs efforts, Spirou et Fantasio ne réussissent pas à rattraper Mollet qui s'éloigne en avion.
Ils gagnent donc Magnana et l'y cherchent durant un mois. En croisant par hasard la femme de Mollet, ils la suivent jusqu'à un stade et découvrent que Mollet joue dans une équipe de foot. L'interceptant à la sortie du vestiaire, ils le font parler et il avoue avoir volé le Marsupilami pour le compte de Zabaglione dont le cirque se produit en ville et pour lequel il travailla enfant.
Empêchés par le directeur du personnel et son aide, le géant Goliath, d'inspecter la ménagerie, Spirou et Fantasio ne doivent leur salut qu'au Comte de Champignac, en vacances à Magnana, et qui leur offre des pilules grâce auxquelles ils mettent au point un numéro de magie.
Engagés par Zabaglione, ils en profitent alors pour repérer le Marsupilami, mais au moment de le libérer ils sont découverts. Ils se débarrassent, avec l'aide de Mollet (venu au spectacle avec femme et enfants), au prix d'un belle bagarre, de leurs adversaires et peuvent enfin ramener le Marsupilami qu'ils hébergent chez Fantasio.

Le dénouement du tome 4 rendait évident une suite directe, nos deux héros regrettant d'avoir arraché le Marsupilami à sa jungle palombienne. Oubliant leurs scrupules, les héros étaient résolus à voler l'animal au jardin zoologique... Ainsi, alors qu'ils s'apprêtaient à succomber à la malhonnêteté, ils conservent leur satut de justiciers-aventuriers.
Il aura, curieusement, fallu 2 ans pour que ce récit soit publié, alors que Franquin (comme on peut le voir à ses signatures sur certaines vignettes) a réalisé les planches en 52. La conception de l'histoire n'a pas été évidente non plus : l'auteur savait sur quelle idée il allait la bâtir mais, n'écrivant qu'un vague synopsis, Franquin s'est appuyé sur une idée de Jo Almo pour finaliser son projet. Cette manière de faire continue de surprendre car les aventures de Spirou et Fantasio ne ressemblent aucunement à des récits improvisés - sinon par ce goût récurrent pour des séquences humoristiques en roue libre où il laissait libre cours au développement de gags (en particulier les poursuites, comme celle dans le zoo).
En tout cas, comme à son habitude, et peu importe ses méthodes, Franquin propose un scénario au rythme soutenu, ponctué par des gags savoureux, très visuels, et à l'intrigue faussement simple sans être méandreuse. C'est cela qui est épatant : cette maîtrise derrière la légèreté du processus.

Riche en action, ramenant le Marsupilami au coeur du Spirouverse, c'est un album enthousiasmant qui se dévore.

Graphiquement, Franquin a encore fait mûrir son style : Jijé est totalement oublié et le trait, l'expressivité, la gestuelle, le découpage sont remarquables d'élégance, de souplesse, d'énergie. Presque soixante après, cela n'a pas pris un ride : je me répéte à ce sujet, mais c'est aussi une qualité de ces albums que leur éternelle jeunesse.

Une suite royale pour un des tomes les plus aboutis de la série.
*
Deux petits bonus :
Deux pages teaser pour l'histoire.

Radio Circus,
 4 pages réalisées en complément du récit
pour "Le Journal de Spirou".
 
 
 

dimanche 12 décembre 2010

Critique 190 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 4 - SPIROU ET LES HERITIERS, de Franquin

Spirou et Fantasio : Spirou et Les Héritiers est le 4ème album de la série écrit et dessiné par Franquin, sorti en 1952.
*

Le vieil oncle de Fantasio vient de mourir et a fait de lui et de son cousin Zantafio ses principaux héritiers (ne laissant que son perroquet à sa belle-soeur Esther et à sa nièce Séraphine). Mais pour recevoir le legs, ils doivent réussir au moins trois épreuves.
La première consiste à inventer une machine d'utilité publique : Fantasio présente, après plusieurs essais farfelus, le Fantacoptère, un jet-pack dorsal révolutionnaire. Zantafio, fieffé filou, l'a espionné et fait construire de son côté le Zantajet, plus puissant, polyvalent mais plus dangereux : il met le feu à une maison et Spirou sauve un enfant pris dans les flammes, donnant la victoire à Fantasio.
Ensuite, les deux cousins doivent participer à une course automobile sur le circuit de Cocochamp (inspiré de Spa-Francorchamp) et se font engager par l'écurie Turbot. Zantafio fait encore des siennes, redoublant de fourberie en organisant le rapt des deux coureurs Martin et Roulebille (qu'on retrouvera dans le tome 6 : La Corne de rhinocéros) puis en essayant d'accidenter Fantasio avec la complicité d'un autre pilote. Spirou prend le volant du bolide de Zantafio, évite le drame et arrive troisième - mais il donne ainsi la victoire au vilain cousin.
Enfin, il leur faut retrouver et capturer un animal, le Marsupilami, qui vit dans la jungle de Palombie, en Amérique latine. Mais la bestiole est facétieuse et l'endroit occupé par les redoutables indiens Chahuta's. Spirou et Fantasio attrapent le Marsupilami et, contre toute attente, échappent aux indigènes grâce à Zantafio, qui a choisi de rester en Palombie (on verra pourquoi dans le tome 7, Le Dictateur et le Champignon).
De retour auprès du notaire Mordicus, après avoir remis le Marsupilami au jardin zoologique de la ville, Fantasio découvre la nature de son héritage : l'expérience gagnée durant ces aventures.

Si on peut considérer le vrai début de la série avec le tome 2 (Il y a un sorcier à Champignac), alors Spirou et les Héritiers constitue l'album fondateur du run de Franquin.
L'histoire est clairement découpé en trois actes correspondants aux trois épreuves que disputent Fantasio et Zantafio : ce chapitrage ôte de la fluiditié au récit, mais pas son dynamisme.
Le goût de Franquin pour les mécaniques est déjà manifeste avec la course automobile dont il fait un vrai épisode plein de suspense, riche en rebondissements, plein de tension, révèlant toute la vilaine de Zantafio. On y fait également la connaissance de Martin et Roulebille, qui seront de retour dans le tome 6, La Corne de rhinocéros.
Mais avant cela, le bédéphile aura découvert l'apparition de cet engin formidable qu'est le Fantacoptère : ce véhicule n'est pas seulement ingénieux mais révolutionnaire car, comme le raconta Franquin (dans ses entretiens passionnants avec Numa Sadoul dans Et Franquin créa Lagaffe), il aurait fonctionné dans la réalité. Pour le fan de comics, et d'Alan Moore en particulier, le Fantacoptère est également l'inspirateur du jet-pack de Tom Strong (visible dès le premier épisode de la série dessinée par Chris Sprouse). Si Franquin n'a pas lu cet hommage, il est indéniable que l'auteur de Watchmen connaissait Spirou et Fantasio.

Enfin, l'élément qui achève de classer ce tome parmi les classiques de la série (et de la bande dessinée en général), c'est l'apparition du plus formidable animal du 9ème Art : le Marsupilami. De toutes les créations de Franquin, il reste (avec le Gaffophone) la plus mémorable et l'artiste conservera toujours une affection spéciale pour lui (en conservant la propriété et l'usage après avoir quitté la série). Par la suite (même s'il le regrettera un peu), il dôtera la bestiole de facultés de plus en plus irrésistibles, comme un jeu avec ses héros et leurs lecteurs. Quoi qu'il en soit, Franquin ne tardera pas à remettre le Marsupilami en vedette puisqu'il réalisera le tome suivant (Les Voleurs du Marsupilami) dans la foulée et en fera la vraie mascotte de la série.

Graphiquement, Franquin s'est déjà notablement affranchi de l'influence de Jijé en donnant leurs formes quasi-définitives aux personnages. Son trait n'a pas encore la souplesse qui fera sa légende, et le découpage est très académique (avec le fameux gaufrier, rigoureusement employé), mais la lecture est d'une clarté déjà exemplaire.
Une oeuvre et un style sont véritablement en train de naître sous nos yeux durant la soixantaine de pages du récit.

L'album incontournable par excellence : la légende est en marche.

vendredi 10 décembre 2010

Critique 189 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 8 - LA MAUVAISE TÊTE, de Franquin

Les Aventures de Spirou et Fantasio : La Mauvaise tête est le 8ème album de la série, écrit et dessiné par Franquin, publié en 1956. Il contient également une courte histoire : Touchez pas aux rouges-gorges.
*
Les choses vont mal pour Fantasio : licencié du "Moustique", il vient d'être victime d'un cambriolage où on lui a volé des photos d'identité. Spirou, de passage, essaie de la réconforter mais se brouille avec lui après une brêve partie de Jokari (le jeu que Franquin a préféré illustrer).
Alors qu'il traverse la ville, Spirou voit Fantasio conversant avec son voisin (qu'il lui avait pourtant juré ne pas connaître) et s'éloigner sans le remarquer. Le groom, agacé par l'attitude de son ami, entre dans une bijouterie dont le propriétaire criait "au secours" après avoir été attaqué. Fantasio surgit et est accusé par le commerçant d'être son voleur. Le commissaire Chevelu procède à des vérifications d'identité et laisse partir nos héros.
En voiture, Spirou se fâche à nouveau avec Fantasio qui prétend n'avoir pas rencontrer plus tôt son voisin. Ils se séparent jusqu'à ce que, devant la vitrine d'un magasin de télévisions, Spirou assiste à la retransmission en direct à la présentation du masque d'or de Néfersisit... Volé devant tout le monde par Fantasio !
Résolu à demander des explications à son ami, Spirou se rend chez lui le lendemain matin et le trouve très irrité, racontant qu'il a passé la nuit à faire un voyage à Paris pour un rendez-vous bidon. Le commissaire et ses deux adjoints arrivent et trouvent alors des pièces accablant le journaliste à propos du vol de la bijouterie. Fantasio n'a d'autre choix que la fuite.
Tandis que la police se lance aux trousses de son ami, Spirou examine les photos dans le journal et pense que Fantasio est manipulé, peut-être hypnotisé. Il va chez le voisin de ce dernier et y trouve des indices compromettants - un moulage de la tête de Fantasio, de la matière pour créer un masque - puis surprend une bagarre entre ledît voisin et ses complices. Hélas ! Il ne peut les empêcher de s'échapper, les uns filant en voiture, l'autre l'assommant plutôt que de l'accompagner au poste. Toutefois, le voisin laisse un mot sur la destination de ses acolytes.
Spirou part pour Montauris quand il trouve Fantasio caché dans le coffre de leur Turbotraction. Puis Fantasio, pour semer Chevelu, embarque en train de son côté.
Le commissaire et ses adjoints épinglent le reporter mais Spirou réussit à gagner le domicile présumé des malfrats, tel qu'indiqué par le voisin. C'est ainsi qu'il découvre le cerveau de l'affaire, celui qui a commis ces méfaits sous un masque avec les traits de Fantasio : Zantafio (qui avait juré de se venger dans le tome précédent : Le Dictateur et le Champignon).
Après une course-poursuite, Spirou piège Zantafio dans une cabane où les rejoint le complice du maléfique cousin. Laissant les brigands s'expliquer, Spirou doit encore récupérer le masque de plastique et celui en or de Néfersisit. Il y parviendra, mais au prix d'une cascade apparemment fatale...
Trois mois s'écoulent, le procès de Fantasio est sur le point de se conclure et sa condamnation semble acquise. Il ignore que Spirou est vivant mais amnésique et en possession des pièces qui l'innocenteraient. Mais, par chance, à la faveur d'un concours de circonstances, le groom recouvre ses esprits et surgit au tribunal juste à temps pour sauver son acolyte.

Dôté d'une couverture qui désolait Franquin (il est vrai qu'elle n'est pas très réussie) et d'un titre discuté par son éditeur (l'adjectif "Mauvaise" risquait de nuire commercialement à l'album - le problème se posera à nouveau au tome 11 : Le Gorille a bonne mine qui devait en fait avoir "mauvaise mine"), ce 8ème opus est quand même une nouvelle réussite.
Si Fantasio est le déclencheur de l'histoire, dans la configuration "hitchcockienne" du faux coupable que tout accable, c'est pourtant une histoire dominée par Spirou qui de la planche 37 à 51 s'emploie seul, après l'arrestation de son compère, à démasquer (littéralement) son adversaire et à récupérer les preuves de son innocence. Après un premier morceau de bravoure (la course cycliste remportée malgré lui par Fantasio - planches 30 à 35) à la fois spectaculaire et burlesque, qui rapproche encore une fois Franquin de Chaplin dans la mécanique gaguesque, c'est l'autre occasion pour l'auteur de nous entraîner dans une longue séquence débridée au rythme époustouflant comme il en a le secret.
La dynamique du "couple" Spirou-Fantasio est mise à l'épreuve dans cet album où on les voit se brouiller et se réconcilier jusqu'à ce que groom soit seul aux commandes : on comprend alors que la quête de la vérité (sur la manipulation de Fantasio) est aussi importante pour Spirou que son amitié pour le reporter. Franquin déplorait que son héros n'ait pas plus de caractère : il prouve pourtant le contraire. Si Spirou est comme beaucoup d'autres aventuriers fondamentalement gentil, loyal, honnête, bon, il est aussi brave, jusqu'à l'intrépidité, déterminé jusqu'à l'entêtement. Mais là où Fantasio est un personnage expansif, tempêtueux, pressé, parfois injuste en étant expéditif, Spirou est plus posé, raisonnable : il n'agit que quand il est certain de son coup et alors rien ne saurait l'arrêter.

Sans être une suite directe du Dictateur et le Champignon - le décor a changé, des éléments en sont absents (comme le Marsupilami, Seccotine) - , le retour de Zantafio relie évidemment les deux albums et a le mérité de ne pas retarder la vengeance qu'il avait promise aux deux héros dans le tome 7. Franquin ménage toutefois le suspense en révèlant l'identité du malfaisant tardivement (page 39), mais le machiavèlisme et l'énergie déployés par Zantafion soulignent à quel point c'est un vrai méchant après Spirou et Les Héritiers et Le Dictateur... : prêt à tout pour nuire. La vraie némésis de Spirou et Fantasio, c'est bien lui et sa présence même donne une perversité certaine au récit, dépassant la simple aventure distrayante.

Franquin a, sur cette trame policière plus rigoureuse, cependant pu donner libre cours à toute sa virtuosité graphique, notamment dans la seconde partie à Montauris avec la course cycliste mentionnée plus haut puis les efforts de Spirou pour neutraliser Zantafio et récupérer les preuves de sa machination et son butin.

Sans le Marsupilami, et avec la présence discrète de Spip, mais également sans des seconds rôles comme Champignac ou Seccotine, le dessinateur ne dévie pas (ou peu) de l'histoire, mais prouve que même moins fantaisiste, il sait captiver sans faillir.

Le trait est follement élégant et le découpage admirablement fluide : c'est magnifique et imparable. Une autre leçon de narration.

Les deux planches de Touchez pas aux rouges-gorges qui complètent l'album mettent en scène le Marsupilami protégeant une couvée d'oisillons d'un chat. Réalisées pour le magazine de Spirou, elles n'ont pas d'autre intérêt que de nous faire retrouver l'animal palombien, ce qui reste un plaisir.

Un polar "spiroutiste" implacable, quasiment la version "franquinienne" de La Mort aux Trousses. Indispensable donc.

jeudi 9 décembre 2010

Critique 188 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 7 - LE DICTATEUR ET LE CHAMPIGNON, de Franquin

Les Aventures de Spirou et Fantasio : Le Dictateur et le Champignon est le 7ème album de la série, écrit (avec Rosy) et dessiné par Franquin, publié en 1956.
*

Le Comte de Champignac a concocté à l'aide d'un champignon un gaz baptisé le "Métomol", dont la propriété est de ramollir le métal. Après avoir fait une démonstration à Spirou et Fantasio venus rendre visite au Marsupilami, le Comte se fait dérober le produit par l'animal qui va alors faire des dégâts en ville.
Ces catastrophes font comprendre aux héros que la bestiole doit regagner la jungle de Palombie (d'où ils l'ont ramené dans le tome 4 : Spirou et les Héritiers), son domaine naturel, puisque lee jardin zoologique a dû fermer après avoir fait faillite.
Le voyage en paquebot puis en avion est ponctué par de nouvelles gaffes du Marsupilami et finalement Spirou, Fantasio et Spip sont parachutés en rase campagne. Ils gagnent la capitale Chiquito et découvrent alors que le pays est à la botte de l'armée et du mystérieux général Zantas, qui les convoque à son palais après une bagarre dans un bar.
Nos héros retrouvent alors dans ses habits de dictateur le cousin de Fantasio, Zantafio (lui aussi rencontré dans le tome 4), qui leur propose de devenir ses colonels car ils préparent l'invasion du Guaracha. Ils refusent avant de se raviser dans le but de saboter ce plan.
Par chance, Seccotine, en reportage, les croise et leur permet de communiquer en secret avec l'extérieur, commandant à Champignac du Métomol grâce auquel ils pourront neutraliser l'armée palombienne.
Le projet de Zantafio échoue et il disparaît en jurant de se venger. Il ne reste plus qu'à ramener le Marsupilami dans sa jungle, mais l'animal, attaché à ses maîtres, les suit à leur insu...

Bien que Franquin ait toujours jugé sévèrement son oeuvre, ne ménageant ni ses scénarios (souvent improvisés !) et son dessin de l'époque, on ne peut qu'être étonné et épaté par la maestria de son run sur Spirou, où après des débuts hésitants sous influence Jijé, il a su finalement très vite se trouver et imprimer sa marque sur la série. A cet égard, Le Dictateur et le Champignon est assurèment un des sommets de son oeuvre "spiroutiste" (comme il la qualifiait), le tome de la maturité.
Le récit est ambitieux et ne déçoit jamais, aussi riche en gags (fournis par un Marsupilami en grande forme, "métamolant" tout Champignac, semant la panique à bord d'un paquebot en libérant un gorille mais aussi à bord d'un avion de ligne - qui effectue un looping ! - , et déclenchant dès l'arrivée à Chiquito une bagarre dans un bar) qu'en action (la description d'une dictature sud-américaine et comment la faire chuter, en "bazookant" des chars ou en détournant un jet). On a là 62 pages d'un haut niveau, menées à un rythme d'enfer, avec du suspense, de l'humour, et même de politique.
Car ce qui distingue ce volume 7 des aventures précédentes, c'est bien - même si Franquin se défendait de réaliser autre chose que de simples bandes dessinées pour la jeunesse - qu'il préfigure un pan entier de la bibliographie de son auteur en dénonçant les dérives idéologiques au nom de la politique. Dans ses Gaston, Franquin s'engagera plus franchement pour la défense de l'écologie et contre le militarisme, parfois avec naïveté, parfois avec subversion. Mais l'origine, la source de cela, c'est sans doute Le Dictateur et le Champignon.
La couverture (un exercice que l'artiste n'appréciait pas et où il ne se trouvait pas bon) est déjà surprenante puisqu'on y voit les héros en uniforme de colonels de l'armée palombienne dirigée par Zantafio : Spirou et Fantasio passent d'ailleurs la majorité de l'histoire dans ces habits et cela a valeur de symbole. Ils ne sont plus seulement des aventuriers reporters, mais bien des anarchistes déguisés en hommes d'un pouvoir injuste, répressif, résolus à saboter un régime et un projet d'invasion de l'intérieur.
Le retour au premier plan de Zantafio, après son apparition dans Spirou et les Héritiers, est un double évènement : d'abord, c'est la première fois qu'un adversaire du tandem resurgit, et ensuite, il s'agit d'un vrai méchant, d'un sale type. Bien plus que Zorglub, dont la maladresse le rend cocasse donc sympathique, le cousin de Fantasio est un authentique malfaisant, dont les motivations et les méthodes (paranoïa, espionnage, mégalomanie) n'ont rien de comiques. Franquin était troublé de lui avoir donné les traits de son ami (et futur co-scénariste) Greg, alors qu'il ne le connaissait pas encore et qu'il se refusait à caricaturer ses collaborateurs. Mais au-delà de cette anecdote, on retiendra plutôt une séquence formidable comme celle du discours de Zantafio devant une foule qui, comme il l'apprendra ensuite, n'a rien entendu à ce qu'il disait car les micros ne fonctionnaient pas : après les cascades de Fantasio dans le Grand Bazar de La Corne de rhinocéros, évoquant les Temps Modernes, c'est au Dictateur du même Chaplin qu'on pense cette fois. Les grands esprits se rencontrent...
Seccotine revient également dans cette histoire, de manière tardive et discrète mais décisive puisqu'elle permet aux héros de mener leur révolution à bien : moins peste mais toujours aussi mignonne, la reporter du "Moustique" reste un personnage féminin d'un modernisme exemplaire dans la bd des 50's.
Enfin, le Marsupilami se taille la part du lion avec des morceaux de bravoure mémorables, écrasant l'écureuil Spip : l'épilogue dans la jungle est tout un symbole, résumant l'affection des héros pour l'animal et réciproquement mais aussi celle de Franquin pour sa créature (la seule dont il tint à garder la propriété exclusive une fois son run sur Spirou achevé).

Graphiquement, l'album est éblouissant de bout en bout : conservant un découpage classique (avec l'emploi du gaufrier), Franquin tire le maximum de son dispositif narratif. La fluidité du flux de lecture est redoutable et donne un tempo échevelé au livre qui se dévore plus qu'il ne se lit.
On voit avec quelle maîtrise le dessinateur valorise les premiers plans quand l'action prime et sait soigner les décors quand il faut situer cette même action : sa Palombie est une synthèse magnifique de l'Amérique du Sud, avec sa sierra, sa capitale à la fois modeste dans son centre et bourgeoise dans ses quartiers résidentielles. La manière dont Franquin arrive à nous faire comprendre où et quand on est est une vraie leçon, c'est toujours limpide et efficace.
Bien entendu, sa gestion des personnages, avec le soin apporté à la gestuelle, l'expressivité, les déplacements, est toujours aussi saisissantes : rien que pour ça, il faut lire et relire ces albums qui sont comme des cours de bandes dessinées, d'art séquentiel avant l'heure ! Tout y est tellement facile, élégant, tout est tellement juste : c'est impressionnant, 54 ans après ça n'a pas pris une ride.

Un chef-d'oeuvre ! Pas moins !