mardi 23 novembre 2010

Critique 182 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 6 - LA CORNE DE RHINOCEROS, de Franquin


Une aventure de Spirou et Fantasio : La Corne de Rhinocéros est le 6ème album de la série, écrit et dessiné par Franquin (avec le concours de Rosy pour le scénario). Il est publié en 1955 par Dupuis, après Les Voleurs du Marsupilami et avant Le Dictateur et le Champignon.
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Fantasio entraîne, pour les besoins d'un reportage destiné au journal "Le Moustique", Spirou dans le cambriolage nocturne du grand magasin "Le Bon Bazar", sur le toit duquel ils atterrissent en fantacoptère.
A l'intérieur, ils découvrent les vigiles ligotés et leur ami Roulebille (rencontré dans le tome 4 : Spirou et les Héritiers) blessé à la suite d'une explosion à l'usine Turbot provoquée par deux bandits à ses trousses pour lui dérober les plans d'un futur prototype, la Turbotraction.
Roulebille confie aux héros la moitié des plans, l'autre étant en possession de son ami Martin (également rencontré dans le tome 4) en fuite. Surgit alors Seccotine, jeune reporter du "Moustique" enquêtant sur cette affaire, qui va aider Spirou et Fantasio à semer les tueurs et évacuer Roulebille.
Seccotine retrouve plus tard le tandem et leur apprend qu'en délirant Roulebille lui a dévoilé que Martin était parti pour une petite ville d'Afrique du Nord, Bab-el-bled. En préparant leur départ, Spirou et Fantasio ne se doutent pas que les tueurs les écoutent et découvrent où ils vont.
Une fois à Bab-el-bled, nos deux héros apprennent que Martin s'est déplacé en Afrique centrale, à M'saragba, et avec Seccotine, ils s'enfoncent dans la brousse, avec les tueurs sur leurs talons. Ils retrouvent Martin, blessé, tandis qu'un policier arrête leurs poursuivants.
Craignant pour sa vie, Martin a cependant confié les plans au roi des Wakukus, un des amis chef d'une tribu locale, à qui il a ordonné de les cacher dans un endroit inaccessible - en l'occurrence, dans la corne d'un rhinocéros... Au milieu d'un troupeau comptant 200 specimens !
Spirou retrouve les plans par hasard, dans la tête empaîllée d'un rhino, chez un marchand en pleine brousse, chez qui il s'était procuré du matériel de chasse.
De retour chez eux, les deux héros reçoivent en cadeau le premier exemplaire de la Turbotraction. Mais Seccotine, toujours à l'affut, en prend quelques photos, tenant là un scoop...

1ère apparition de Seccotine et de la Turbotraction ! Ces deux évènements sont au coeur de cet album jubilatoire, un des plus réussis de Franquin (qui, de toute façon, n'en a pas produit beaucoup de décevant...).
En 62 pages, l'auteur s'en donne à coeur joie dans ce récit faisant partie du cycle des voyages de Spirou et Fantasio : ce qui reste fascinant avec cette histoire qui date de plus d'un demi-siècle, c'est sa fraîcheur, l'énergie qu'elle porte et transmet.

La séquence du début dans le magasin est un modèle du genre : si on l'examine soigneusement (ce qui n'est pas si évident car le flux de lecture est tellement fluide qu'on peut seulement survoler les cases et tourner les pages afin de savoir ce qui va se passer, où cela va aboutir), Franquin s'autorise des libertés, des frivolités étonnantes. Fantasio crochète une serrure, se casse la figure dans un escalier, atterrit dans un landau, et finit sa course folle dans un tas de cartons, en faisant un boucan du diable (alors qu'il est sensé être silencieux puisqu'il simule un cambriolage). Franquin s'amuse constamment avec ce genre d'échappées dans le récit, pour le simple plaisir du gag, et en fait un morceau de bravoure qui, sans ralentir le cours de l'histoire, vient le pimenter (Fantasio a-t-il alerté les vigiles ? Non, car les vigiles sont déjà neutralisés, comme on va le voir, mais en plus il tance Spirou qui arrive en lui demandant à voix haute si tout va bien !). Cette scène est un clin d'oeil évident à celle de Charles Chaplin faisant du patin à roulettes dans un autre grand magasin dans Les Temps Modernes.

Franquin teste en permanence la résistance de l'élasticité de son récit en développant des péripéties qui pourraient le rallonger atificiellement, donc le ralentir, mais qu'il met en images de manière très dynamique, jouant sur le sens de la lecture, l'enchaînement des vignettes, le défilement des cases. Tout cela donne une impression incroyable de mouvement et contribue à optimiser le suspense, comme lorsque Spirou, Fantasio et Spip sèment les tueurs dans les rues de Bab-el-bled ou quand ils cherchent en vain à retrouver le rhinocéros dans la brousse.

La partie de chasse au rhinocéros est d'ailleurs l'occasion de démontrer la science "gaguesque" de Franquin, le seul dessinateur à rendre crédible le croche-patte d'un écureuil sur un éléphant. On s'étonne d'ailleurs qu'après avoir présenté le Marsupilami dans le tome précédent, l'animal ne fasse pas partie du voyage (mais il aura l'occasion de venir en Afrique, comme dans Le Gorille a bonne mine et d'y faire des siennes)...

Ce tome est plus centré sur l'aventure que sur la comédie cependant : la présence de tueurs lancés aux trousses des héros donne un aspect dramatique au récit car on craint pour leur vie. Il y est aussi question d'attentat (à l'usine Turbot), ce qui, lorsqu'on remarque que l'album date de 1955, peut passer pour une allusion à la guerre en Algérie (mais la série n'est pas encore politisée, comme ce sera le cas juste après avec l'explicite Le dictateur et le champignon ou le cycle de Zorglub).

L'autre nouveauté de taille est le personnage de Seccotine, à double titre : d'abord, il s'agit d'une femme, ce qui constituait une vraie audace dans une série légère des années 50, et ensuite, c'est une vraie héroïne, pas un simple-valoir ou une potiche. Elle fait face à Fantasio avec aplomb, se révèle dégourdie, pugnace, et sa relation avec les deux garçons est ouverte à bien des interprétations. Ses disputes avec Fantasio ne trahissent-elles pas une attirance entre eux ? Et la réserve de Spirou ne peut-elle pas être considérée comme de la timidité séduite ? Bien plus tard, la sexualité de Spirou sera au coeur du Journal d'un ingénu, le hors-série magnifique d'Emile Bravo, et dans le (pourtant peu inspiré) tome 50 (Aux sources du Z) Morvan et Yann font s'emprasser le groom et la journaliste pour que le premier, en plein voyage dans le passé, se débarrasse d'elle (avant de s'avouer qu'il a apprécié ce baiser...). En tout cas, Seccotine est un personnage irrésistible, comme Hergé a été incapable d'en créer un dans Tintin.

Album indispensable et fomidablement bien réalisé, ce tome 6 est un vrai classique et un des sommets de la période Franquin.

dimanche 21 novembre 2010

Critique 181 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 11 - LE GORILLE A BONNE MINE, de Franquin


Deux Aventures de Spirou et Fantasio : Le Gorille a bonne mine est le onzième album de la série, écrit et dessiné par Franquin, publié en 1959. Il contient deux histoires, Le Gorille... (42 pages) et Vacances sans histoires (18 pages).
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- Le Gorille a bonne mine : Spirou et Fantasio partent en Afrique pour y réaliser un reportage-photo sur les gorilles du mont Kilimakali. Une fois sur place, ils rencontrent d'abord deux ingénieurs d'une mine, Lebon et Leblond, qui leur affirment qu'il n'y a plus de singes dans la région où, par ailleurs, plusieurs disparitions d'indigènes ont été signalées.
Mais ces propos sur la présence des gorilles sont ensuite démentis par l'administrateur Badman et l'expédition part comme prévu. Elle va être perturbée par plusieurs incidents provoqués par les ingénieurs et qui ont raison de la motivation de Badman mais pas de Spirou et Fantasio continuent seuls.
Ils rencontrent alors les Wagundus sur le pied de guerre mais calmés par l'arrivée opportune du Dr Zwart, porté disparu.
Enfin, ils approchent les gorilles dont ils font des photographies sensationnelles. Mais, grâce à une piste flairée par le Marsupilami, Spirou et Fantasio découvrent ensuite que Zwart exploite avec Lebon et Leblond une mine d'or clandestine avec des indigènes comme esclaves. Nos deux héros libèrent les malheureux mais laissent les brigands se déchirer pour se partager leur trésor...

Originellement publié dans Le journal de Spirou sous le titre Le gorille a mauvaise mine, ce récit plus court que la moyenne, fait partie des classiques de la série et montre André Franquin au sommet de son art de scénariste et de dessinateur.

Datant de 1959, cette histoire préfigure l'intérêt pour les gorilles de Diane Fossey en 1963 : cette journaliste du National Geographic a connu la gloire avec son livre, puis avec un film où elle était interprétée par Sigourney Weaver, intitulé justement Gorilles dans la brume et qui lui permit de créer une fondation pour protéger l'espèce.

Dans cette aventure, Spirou et Fantasio partent en reportage comme des journalistes free-lance, et non pour le compte du journal "Le Moustique" ou du "Journal de Spirou" : cette situation sera reprise dans l'album suivant, Le Nid des Marsupilamis, et sa conférence vidéo sur l'étonnant animal.

Le Marsupilami vole régulièrement la vedette aux deux héros en permettant à Franquin de quitter les rails bien droits de son scénario pour des scènes merveilleuses de drôlerie où éclate son génie de la mise en scène. Qu'il flanque une rouste à un lion ou la frousse à l'ingénieur Leblond en lui tirant dessus accidentellement avec le fusil volé à Spirou, les exploits du Marsupilami fournissent des planches où la science du rythme, la fluidité du découpage, l'inventivité dee la composition de Franquin restent des modèles du genre. Songez que cet album a 51 ans et vous comprendrez le modernisme de cet artiste chez qui, mieux que tout autre, la suggestion du mouvement, l'art séquentiel (thérorisé par Will Eisner) sont exploités au maximum.

Sous son air de conteur sympathique, Franquin a tout au long de sa carrière dévoilé un engagement fort sur quelques thèmes, dont l'écologie est le plus important : ce sera manifeste avec Gaston Lagaffe, mais déjà dans ses Spirou et notamment dans Le Gorille..., cette préoccupation est présente. L'exploitation des richesses naturelles de l'Afrique, la menace de la disparition des grands singes, sont là pour en attester. Il dénonce aussi l'esclavagisme des indigènes, l'avidité des occidentaux. En contrepoint, il souligne l'hospitalité des africains, la beauté farouche des Wagundus, et son dessin est grisé par le décor de la savane dont il restitue à la fois l'ambiance hostile et ludique (là encore avec les escapades burlesques du Marsupilami).

Franquin s'est, c'est évident, documenté précisèment pour cette aventure : la carte du Congo encore belge est visible dans la 2 CV des héros, et ensuite le site de leur expédition est précisé (à 100 km au nord du Mont Karisimbi, dans la région du Kivu). La population locale s'exprime en Swahili, dialecte effectivement utilisé là-bas.

Le trait de Franquin n'a peut-être jamais été aussi beau qu'à cette époque : issu de l'école de Marcinelle, il est désormais bien défini et personnel. C'est un dessin rond, tout en souplesse, en délié, d'une élégance fabuleuse, qui perdurera jusque dans les débuts de Gaston Lagaffe (avant de devenir plus nerveux et encore plus vif).

Si vous voulez prendre un cours en abrégé de flux de lecture, savoir comment, sans recourir à des cadrages foutraques, composer une image, enchaîner des vignettes servant l'action de manière limpide et énergique, alors (re)lisez Franquin à cette époque : on n'a pas fait mieux depuis !
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- Vacances sans histoires : Fantasio veut profiter d'un congé tranquille, loin de tout souci professionnel et de tout ennemi potentiel. Il convainc Spirou, Spip et le Marsupilami de l'accompagner pour une ballade en Turbotraction... Mais c'est sans compter sur le roi du pétrole Ibn-Mah-Zoud, le pire conducteur du monde, daltonien et inconscient. S'arrêtant au Casino, il est laissé en plan par son chauffeur t confond sa propre Turbotraction avec celle de Fantasio, garée tout près. Il n'ira pas loin, mais assez pour effrayer tous ceux qu'il croise et désintégrer le véhicule lors d'une sortie de route dont il réchappe miraculeusement.
Ignorant comment cela s'est passé, Fantasio transforme une De Dion-Bouton 1918 en y incorporant des gadgets saugrenus puis persuade Spirou de l'essayer. De retour chez eux, les deux héros reçoivent la visite de leur ami Roulebille et Ibn-Mah-Zoud qui avoue tout et leur offre comme dédommagement le dernier modèle des automobiles Turbot, la Turbotraction II. L'émir repart avec la voiture rafistolée par Fantasio qui présente l'avantage de ne pas dépasser les 40 km à l'heure.

Cette histoire complète le volume et, bien que d'un intérêt relatif, a quand même le mérite de confirmer les qualités du récit précédent.

Sur une trame minimale, Franquin s'amuse et nous amuse en donnant libre cours à sa passion pour les automobiles et leurs équipements. Comme il le démontra avec Modeste et Pompon, il était féru de nouvelles technologies et de design - pour mieux en montrer les aspects délirants dans Gaston Lagaffe. La manière dont Fantasion "customise" avant l'heure sa De Dion-Bouton est le prétexte pour Franquin de plaisanter sur le caractère malicieux de Fantasio, pondéré par celui plus prudent mais volontaire de Spirou.

En parallèle, Ibn-Mah-Zoud éclipse les deux héros dès qu'il s'empare de la Turbotraction pour entraîner le lecteur dans une folle virée, où, là encore, la maestria de Franquin pour la mise en images est sidérante de dynamisme.

C'est également l'occasion de présenter pour la première fois Gaston Lagaffe (au début et à la fin de l'histoire), de re-faire parler le Marsupilami, et de placer la nouvelle Turbotraction (aux airs de DS futuriste).

Qu'ajouter ?

Houba-houba !

samedi 20 novembre 2010

Critique 180 : ASTRO CITY : THE DARK AGE 1 - BROTHERS & OTHER STRANGERS, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross

Astro City - The Dark Age 1 : Brothers and Other Strangers rassemble les Livres 1 et 2 de ce nouveau cycle de la série, comptant chacun quatre épisodes. Il s'agit du premier recueil de cette saga en 16 chapitres, dont la suite et fin paraîtra dans l'album Astro City - The Dark Age 2 : Brothers In Arms (avec les Livres 3 et 4).
L'histoire est écrite par Kurt Busiek et illustrée par Brent Anderson, qui co-signe les designs avec Alex Ross, auteur des couvertures.
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The Dark Age est une épopée : 16 épisodes, quatre Livres, un projet follement ambitieux et exaltant pour les fans de cette série mémorable (sans doute la plus belle réussite du label Wildstorm de DC Comics avec Planetary).
C'est aussi une plongée dans le passé puisque l'action se déroule dans les années 70 et va dévoiler une des énigmes centrales de la série (la vérité sur Silver Agent).
Comme à son habitude, dans ses meilleures oeuvres (comme Marvels), Kurt Busiek relate les évènements du point de vue de l'homme de la rue tout en revisitant les grands classiques des comics super-héroïques de DC et Marvel.
The Dark Age poursuit dans cette veine et comme le titre l'indique, c'est une période trouble qui est racontée dans cette aventure commençant en 1959 (Prologue), continuant en 1972 (Livre 1) et 1977 (Livre 2), où la confiance et la foi accordées aux super-héros d'Astro City va quitter ses habitants.
Busiek situe son récit alors que la guerre du Vietnam s'enlise et que l'affaire du Watergate va éclabousser la présidence de Richard Nixon. Dans ce contexte, deux frères - Charles et Royal Williams - , ayant perdu leurs parents dans un affrontement entre héros et vilains, ont pris des chemins résolument différents, correspondant à leurs visions du monde depuis ce drame (désenchantée pour Royal, frustrée pour Charles) : le premier est devenu simple flic, le second un malfrat sans envergure. Chacun dans leur camp, tout en restant proches (jusqu'à ce que Royal désapprouve la liaison de Charles avec une certaine Darnice), sont les témoins des bouleversements traversés par la communauté qui les entoure.
Les deux points culminants de ces années noires seront la déchéance du Silver Agent et l'ascension du Deacon. Le destin du premier était resté mystérieux depuis le début de la série, on savait seulement qu'il était considéré comme une honte pour les autres justiciers mais on ignorait pourquoi : on va apprendre que, devenu l'instrument de forces supérieures (et encore nébuleuses), il a tué le Maharadjah de Maga-Dhor, un homme aussi puissant que suspect, et ce crime le conduira sur la chaise électrique - mais est-il vraiment mort ? Le parcours du second est également éclairci : bras-droit du grotesque caïd Joey "Platypus" Platapopoulos, il orchestre une guerre des gangs pour devenir seul maître du crime organisé de la ville - il s'adjoindra pou cela les services d'Aubrey Jason, responsable de la mort des frères Williams.
Un troisième niveau de lecture s'établit avec la vengeance de Black Velvet, éliminant les hommes qui l'ont dôté de pouvoirs monstrueux, entraînant dans son sillage Street Angel, véritable symbole des justiciers apparaissant à cette époque. Les actions de Black Velvet vont provoquer des ravages la dépassant et impliquant les Apollo 11 (des héros cosmiques), la First Family (l'équivalent des FF et Challengers de l'Inconnu) ou le magicien Simon Magus. La fin de The Dark Age devrait faire la lumière sur les raisons pour lesquelles ces acteurs doivent négocier avec une menace bien plus globale, dont la présence de l'Incarnate (un géant immobile et immatériel planant sur la ville) est la manifestation la plus marquante.
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Busiek est donc revenu à une structure narrative feuilletonnante, comme dans les tomes 2 (Confession) et 4 (The Tarnished Angel), mais en développant une trame bien plus vaste, s'étalant sur une décennie et mettant en scène quantité de personnages, gravitant autour de la fratrie Williams.
Le premier tour de force de cette première moitié de la saga est qu'elle reste abordable par le néophyte, tout en donnant évidemment des réponses appréciables et attendues au fan de la première heure.
La révèlation la plus notable concerne évidemment le Silver Agent : on découvre pourquoi et comment ce héros iconique d'Astro City est aussi évoqué depuis le début comme la honte de sa communauté. Sa tragédie permet à Busiek de synthétiser tout ce qui va aller de travers dans la ville (et par extension dans le monde des 70's), ce qui a suscité la méfiance, le mépris, la colère, l'incompréhension. Evoquée en parallèle, de façon discrète mais efficace, la situation politique dee l'époque donne du souffle à tout cela et élève l'histoire au rang de saga - ou comment, à partir du matériau de base (un comic-book de super-héros), parler de l'Histoire avec un grand "H". C'est magistral, à la fois épique et toujours subtil : le Silver Agent a-t-il chuté, comme son pays, en commettant une folie ou a-t-il voulu se sacrifier en acceptant de devenir le jouet de forces supérieures ? La réponse n'est pas pour tout de suite mais Busiek montre parfaitement comment le geste d'un individu peut déclencher un chaos général et durable car sa signification échappe à la raison.
En animant plusieurs autres super-héros, dont la plupart agisse dans la rue ou l'espace, le scénariste rend aussi un hommage aux créations apparues à cette époque dans les comics : les années 70 furent celles de Luke Cage, d'Iron Fist, du Ghost Rider, du Creeper, mais aussi des aventures cosmiques des Fantastic Four, des Avengers, de la JLA, des New Gods. Tout cela est ré-interprété avec brio à travers les figures de Black Velvet, Street Angel, Simon Magus, la First Family, l'Honor Guard : Busiek conserve cet art incroyable de mêler références encyclopédiques et facilités à introduire le lecteur ignorant à ces histoires.
Enfin, passé maître dans ce style "légendaire", il a bâti sa fresque sur une paire de personnages "ordinaires" auxquels on peut s'identifier plus aisèment, et dont les regards sur les évènements nous guident. Les trajectoires de Charles et Royal Williams sont marquées du sceau de l'ironie puisque leur vie bascule avec l'intrusion des méta-humains dans leur quotidien, déterminera toutes leurs philosophies de l'existence et permettra même de découvrir qui est le véritable responsable de leur sort. Busiek évite avec soin de décrire Charles comme un modèle de vertu et de maturité - il est aussi un homme crédule face à celle qu'il aime, un flic lâche refusant certes la corruption mais ne la dénonçant pas non plus, et un frère rancunier - , ni Royal comme un vrai malfaisant - il n'est qu'une petite frappe sans envergure, peureux, mais fidèle et qui se sacrifiera le moment venu.
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Visuellement, Brent Anderson livre une copie impressionnante. Son découpage et même son style ont quelque chose de brut, mal taillé, pas toujours beau. Mais en vérité, cela a peu d'importance car son dessin est vrai : il traduit à merveille le tumulte, la confusion, le côté brouillon et peu élégant de cette époque.
Cette authenticité se révèle dans la justesse apportée aux expressions, aux décors, aux vêtements, et c'est en fait dans les détails qu'Anderson prouve à quel point sa contribution à Astro City est essentielle. Les illustrations qu'il fournit donne de l'épaisseur, de la chair, de la consistance, une texture unique à ce projet fou et irrésistible, véritable mixeur d'univers en même temps qu'il en fabrique un autre totalement original.
Sans Brent Anderson, Astro City n'aurait pas ce charme et cette force.

Et il faut ajouter à cela la toujours impressionnante galerie de personnages imaginée avec Alex Ross, également auteur de ses plus belles couvertures : travail colossal, insensé, comme de créer une équipe de 11 héros juste pour rendre hommage aux missions spatiales de la Nasa... Un exemple parmi tant d'autres qui devrait suffire à convaincre n'importe qui de se plonger dans cette série.
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Si le second volume est à la mesure de celui-ci, cet "Age Sombre", condensé de Civil War et Dark Reign, teinté de nostalgie, devait figurer en bonne place parmi les incontournables des comics modernes, à côté des tomes précédents de la série.

vendredi 12 novembre 2010

Critique 179 : LUCKY LUKE CONTRE PINKERTON, de Pennac, Benacquista et Achdé

Lucky Luke contre Pinkerton est le quatrième tome des aventures de Lucky Luke d’après Morris. Le scénario est signé Daniel Pennac et Tonino Benacquista et les dessins sont de Achdé.
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Lucky Luke, la légende de l'Ouest, va-t-il devoir prendre sa retraite ? C'est ce que laisse penser l'apparition d'un nouveau personnage, se définissant comme « la loi en personne, le bras justicier du président Lincoln, le nouveau héros du pays », alias Allan Pinkerton. Le fondateur de la première agence de détectives privés aux Etats-Unis et garde du corps d’Abraham Lincoln a en effet entrepris de remplacer le cowboy et de rétablir l'ordre dans le pays en appliquant la "tolérance zéro" et le fichage systématique.
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S'inspirant d'un fait réel (le complot de Baltimore), comme le faisait René Goscinny, les romanciers Daniel Pennac et Tonino Benacquista ont imaginé une aventure très rythmée, parfois drôle, mais aussi étrangement mélancolique et contemporaine, faisant feu de tout bois.
La critique du fichage des citoyens, de la rumeur d’un attentat, de la suspicion et la délation, de l’emprisonnement abusif et la surpopulation carcérale, donne à ce tome de Lucky Luke une coloration nettement politique, même si les auteurs jurent n'avoir voulu que divertir sans dénoncer.
En tout cas, comme Vehlmann et Yann avec le 51ème Spirou (Alerte aux Zorkons), les deux scénaristes font souffler un vent de renouveau dans une série qui s'essouflait, soignant les dialogues, les situations, revenant aux basiques tout en s'en moquant (l'hystérie de Joe Dalton qui se plaint de ne plus être arrêté par Lucky Luke).
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Mais l'excellence de l'écriture ne doit pas masquer la déception graphique : Achdé a pris la succession du génial Morris en reproduisant son trait, sans égaler son brio. Là où un titre comme Spirou a toujours su (avec plus ou moins de bonheur, certes) accueillir des styles différents, empêchant la série de se figer dans l'âge d'or de Franquin, Lucky Luke (comme Blake et Mortimer) n'a pas su s'offrir un artiste capable de le réinventer, d'oser une nouvelle approche.
Cela se laisse lire, mais on ne peut éviter d'imaginer ce que cela aurait pu être avec un peu plus d'originalité visuelle : Achdé est un faussaire, il imite plus qu'il ne dessine, et il ne dessinera jamais aussi bien que Morris, dont la virtuosité en faisait l'égal des monstres sacrés du 9ème art franco-belge (Hergé, Jijé, Franquin...).
Dommage.
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Un album inégal, rédigé avec talent, mais mis en images pauvrement.

mardi 9 novembre 2010

Critique 178 : RUNAWAYS, Vol. 1 (#1-18), par Brian K. Vaughan, Adrian Alphona et Takeshi Miyazawa


Pride and Joy (Runaways #1-6)
(Avril - Septembre 2003)
Teenage Wasteland ( Runaways #7-12)
(Octobre 2003 - Février 2004)
 The Good Die Young (Runaways #13-18)

(Mars 2004 - Juillet 2004)

Comme toutes les grandes et bonnes séries, Runaways repose sur un postulat simple : comment réagiriez-vous si, encore adolescents, vous découvriez que vos parents étaient des criminels ? C'est ce qu'apprennent accidentellement, une nuit, Alex, Karolina, Nico, Gert, Chase, et Molly en surprenant leurs parents tuant lors d'une cérémonie occulte une jeune fille de leur âge. Résolus à en savoir plus mais voulant échapper au même sort, ils décident de fuguer, après avoir dérobé chez chacun de leurs géniteurs divers objets les dôtant de pouvoirs, et particulièrement un grimoire riche en enseignements sur leur passé. En vérité, les Wilder, Dean, Minoru, Yorkes, Stein et Hayes forment un groupuscule, The Pride, dont six d'entre eux, choisi par des divinités, les Gibborim, deviendront immortels après avoir transformé la Terre en un monde meilleur.
La police locale (l'action se situe à Los Angeles, Californie) est sous le contrôle de cette petite organisation, et les enfants ne peuvent donc compter sur elle pour les aider. Ils entreprennent alors de devenir des justiciers pour contrebalancer les agissements maléfiques de leurs parents, mais avec le risque permanent d'être localisés et stoppés.
Les Fugitifs sont :
- Nico Minoru alias Sister Grimm, fille d'un couple de magiciens dont elle possède une lance (the Staff of One) ;
- Chase Stein, fils de deux inventeurs auxquels il a volé des gants cracheurs de feu ;
- Gertrude Yorkes, fille de voyageurs temporels, accompagnée par un vélociraptor trouvé dans la cave familiale et auquel elle est mentalement reliée ;
- Karolina Dean, fille de deux acteurs, venus d'une autre planète, aux pouvoirs lumineux et capable de voler ;
- Molly Hayes, la benjamine, mutante comme ses parents, dôté d'une force herculèenne ;
- et enfin Alex Wilder, le leader, pourvu d'un sens stratégique supérieur à la moyenne.
Pour ne rien arranger, un traître est dans leurs rangs, comme le leur dévoile le Lieutenant Flores, lancé à leurs trousses...
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Runaways est une série créée par le scénariste Brian K. Vaughan et le dessinateur Adrian Alphona, publiée par Marvel Comics pour le label Tsunami (voué à attirer de nouveaux jeunes lecteurs, notamment des fans de mangas). Ensemble, ils ont signé deux volumes, le premier comptant 18 épisodes rassemblés en trois albums, le second comptant 24 épisodes rassemblés en quatre albums, édités de 2003 à 2007.
Cette production a pour héros des adolescents et Vaughan en a profité pour glisser de nombreuses références à la pop-culture (chanson, cinéma) et à sa propre vie.
Dans le pitch proposé à Marvel, Karolina Dean se prénommait d'abord Leslie - son nom de famille, comme on l'apprend dans l'épisode Eighteen (vol. 1, #18) est emprunté à James Dean, et ses parents sont d'ailleurs des acteurs.
Molly Hayes est le nom de la soeur cadette de l'auteur, Molly Hayes Vaughan. Le personnage devait également avoir non pas 11 mais 13 ans.
Nico Minoru s'appelait d'abord Rachel Messina. Chase Stein se prénommait initialement John et Gert, Gertie.
Quant à Catherine Wilder, la mère d'Alex, elle a été dessinée pour ressembler d'abord à la chanteuse Sade.
On peut encore remarquer que Gert se rebaptise Arsenic après avoir nommé son compagnon vélociraptor Old Lace, référence au film Arsenic et vieilles dentelles (Arsenic and old lace), de Frank Capra (1944). Karolina prend pour pseudonyme Lucy in the sky, hommage évident à Lucy in the sky with diamonds de Beatles (figurant sur l'album Sergeant Pepper's lonely heart club band, 1966). Chase veut s'appeler Neo, comme le héros du film Matrix (1999), de Larry et Andy Wachowski, incarné par Keanu Reeves. Quant à Sister Grimm, le nom de code choisi par Nico, il doit être inspiré par Sisters Grimm, la série écrite par Michael Buckley et illustrée par Peter Ferguson.
L'autre qualité de la série tient à ce qu'il est inutile d'être familier ou même particulièrement fan des super-héros pour l'apprécier. Quelques personnages célèbres de Marvel font des apparitions à la toute fin, comme Captain America, et dans le 2ème tome, le temps de deux épisodes, Cloak and Dagger (la Cape et l'Epée, deux créations de Bill Mantlo, ancêtres des Runaways puisqu'il s'agissait de deux ados dôtés de pouvoirs après avoir fugués et avoir été drogués) croisent leur route. En dehors de cela, Vaughan et Alphona ont évacué tous les clichés attachés au genre : pas de costumes (à part pour certains parents), pas de grandes bastons spectaculaires (sauf lors du dénouement), pas de hordes de méchants...
En revanche, le scénario est redoutablement efficace, ménageant des rebondissements haletants (l'intégration de Topher, la révèlation du traître) sur un rythme soutenu : on dévore ces 18 épisodes sans s'en rendre compte, sans s'ennuyer une seconde, avec des personnages fortement et subtilement caractérisés, aux relations habilement développées jusqu'au bout. Vaughan réussit l'exploit de ne jamais tomber dans la facilité, la mièvrerie, les clichés de l'adolescence. Il s'en amuse parfois, en commençant par l'argument de départ, mais sans jamais se moquer de ses personnages. Les dialogues sonnent justes. C'est vraiment exemplaire et cela confirme tout le bien que l'on pouvait penser de cet auteur, déjà si bon quand il devait animer des personnages comme les Ultimate X-Men.
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Il m'a fallu un peu de temps pour m'habituer au graphisme d'Adrian Alphona, mais une fois accoutumé, son trait fin, d'une impeccable élégance, excellent dans l'expressivité, est un régal pour les yeux. Tout juste peut-on lui reprocher parfois de cadrer d'un peu trop près l'action ou de ne pas donner assez d'ampleur à la gestuelle de ses personnages, mais cela ne suffit pas à gâcher le plaisir.
Et quand il est suppléé par Takeshi Miyazawa, les craintes de se trouver avec un dessin plus manga sont aussitôt dissipées : c'est un exemple de fill-in à la fois intelligent et efficace.
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Découvrez Runaways, c'est tout simplement une des meilleures créations originales récentes de Marvel : un vrai bol d'air frais, merveilleusement écrit et mis en images !