vendredi 14 mai 2021

RORSCHACH #8, de Tom King et Jorge Fornes


Avec ce huitième épisode (publié en huit mois, donc sans aucun retard !), Rorschach entre dans le dernier quart de sa parution. Et Tom King, avec une précision d'horloger, imprime à son intrigue un changement de ton, mais sans sacrifier à l'impression de vertige qu'il veut communiquer au lecteur. Jorge Fornes livre encore une fois une contribution époustouflante, qui fait de cette maxi-série une des lectures les plus grisantes actuellement.


Le Détective interroge trois hommes : le premier est Samuel Faider, un avocat ; le deuxième est James Nowles, un psychanalyste ; le troisième Daniel Shapiro, un bricoleur. Tous ont été au contact de Wil Myerson et de Laura Cummings et ont participé à leur projet d'attentat contre le gouverneur Turley.


Rapidement, l'interrogatoire énerve le Détective qui n'hésite pas à brutaliser les trois hommes pour obtenir des réponses, car leurs déclarations sont trop concordantes pour ne pas avoir été concertées. Faider a aidé Myerson à acquérir une ferme au Nouveau Mexique, retapée par Shapiro.


Nowles, lui, avait fait le déplacement pour poursuivre la thérapie de Myerson, qui le reçut avec le masque de Rorschach. Shapiro et "la Gamine" échafaudaient une estrade et elle entraînait les trois hommes au tir à la carabine depuis un mirador en face.


Nowles puis Faider et Shapiro ont quitté la ferme en jurant ignorer ce que préparaient Myerson et "la Gamine". Un mensonge qui fait sortir le Détective de ses gonds. Il se prépare alors à auditionner un nouveau témoin, dénoncé comme les trois autres par Frank Miller, arrêté par la police.

Depuis l'interrogatoire de l'haltérophile que Laura Cummings avait rencontré dans un cirque, le Détective sait que d'autres Rorschach sont dans la nature, manipulés par "la Gamine" et/ou enrôlés par Myerson. Sa récente rencontre avec Frank Miller l'a conforté dans cette certitude. Les questions qui en découlent sont les suivantes : où et qui sont-ils ? Ont-ils été complices dans la tentative d'attentat contre le gouverneur Turley ?

Frank Miller arrêté par la police, il a livré les noms de trois hommes que le Détective auditionne. L'épisode consiste dans le compte-rendu de leurs interrogatoires et va révéler une nouvelle dimension de la conspiration. En même temps qu'elle va provoquer une réaction inhabituelle chez le Détective.

Tom King m'avait un peu déconcerté en expliquant que ses trois maxi-séries en cours de parution (Batman/Catwoman, Strange Adventures et donc Rorschach) exprimaient sa colère actuelle, mûrie durant les dernières années de la présidence Trump et les scandales qui l'ont émaillée. J'étai surpris car cette colère ne se ressentait pas vraiment à la lecture, sinon sous une forme assez froide. Mais ce n°8 de Rorschach opère un mouvement de bascule indéniable et traduit le sentiment d'exaspération de King via le personnage du Détective.

C'est sensible dès la première image de la première page quand on voit le Détective face à Samuel Faider (puis James Nowles et Daniel Shapiro). Il a les manches de sa chemise retroussées, le visage fermé, les poings serrés, mais surtout les trois hommes qu'il est en train d'interroger ont tous le visage tuméfié. Ils ont été passés à tabac. Cela nous rappelle aussi que le Détective a carte blanche pour mener ses investigations et ses auditions. La brutalité fait partie de ses privilèges et il a décidé d'en user.

Ce simple fait renvoie évidemment aux nombreuses bavures policières enregistrées aux Etats-Unis, qui ont connu leur point culminant avec l'affaire George Floyd pour lequel Derek Chauvin, un officier de police, a été récemment condamné (pour une peine qui reste à déterminer, mais qui peut aller jusqu'à 45 ans d'emprisonnement). En montrant le Détective sous un jour pareil, King indique que son héros n'est pas qu'un enquêteur pugnace, patient et calme, mais aussi un être capable de violences, poussé à bout. Cela l'humanise, même si cela le rend aussi moins sympathique.

Le récit qui s'ensuit est tellement bien raconté par les trois hommes qu'on sait, comme le Détective, qu'il ne peut qu'avoir été minutieusement répété, concerté, et donc que sa véracité est sujette à caution. De toute évidence, Faider, Nowles et Shapiro cherchent à duper leur interlocuteur en lui servant une histoire trop bien écrite, qui les met hors de cause dans un dossier très grave, mais qui justement, à cause de sa trop belle mécanique, le trahit. In fine, ils s'en prennent plein la gueule mais en même temps se sont bien moqués du Détective, en lui faisant perdre du temps, en retardant substantiellement l'éclosion de la vérité.

Il est question de l'acquisition d'une ferme au Nouveau-Mexique, dans un coin perdu. Faider qui est avocat se charge pour Myerson de l'achat de la propriété. Shapiro, une sorte d'homme à tout faire, s'occupe des travaux d'aménagement et de la construction d'un petit théâtre extérieur et de l'érection d'un mirador (destiné à devenir un poste de tir à la carabine). Nowles, le thérapeute de Myerson (qui, auparavant, consultait le père de Nowles, également praticien mais décédé entretempes) se déplace sur invitation pour recueillir les dernières confidences de son patient, qui l'accueille avec le masque de Rorschach sur la tête. Laura Cummings est aussi là, supervisant les travaux de Shapiro, vérifiant les transactions de Faider et assistant aux séances de Myerson avec Nowles. Elle instruira également les trois hommes au tir à la carabine.

Même si on réprouve la brutalité dont fait usage le Détective contre les trois hommes pour leur soutirer des aveux, on partage malgré tout sa frustration qui le conduit à ses excès car ce qu'il enregistre durant ses interrogatoires est un ramassis de mensonges, ou de demi-vérités plus exactement, un maquillage des faits. Non, Faider n'a pas été qu'un avocat scrupuleux arrangeant l'achat d'une ferme pour un vieil artiste excentrique. Non, Nowles n'a pas été qu'un brave psy soucieux de suivre un patient. Non, Shapiro n'a pas été qu'un ouvrier qui dépannait Myerson tout en appréciant la compagnie de Laura Cummings. Tous ont été les complices conscients de la préparation d'un attentat pour lequel ils ont aidé Myerson et "la Gamine", en couvrant leurs traces et en les aidant. Tous étaient de nouveaux adeptes d'une conspiration démente fondé sur l'arrivée des "squids" (les calamars de l'espace qui allaient prendre possession des esprits des américains, après avoir été repoussés une première fois par Ozymandias).

Chaque fois qu'on croit avoir touché le fonds du délire, le nouvel épisode de Rorschach nous entraîne plus loin dans la folie de son intrigue. Ce vertige est orchestré magistralement par King, qui produit là une narration tout à fait exceptionnelle, plus trouble et troublante que celles de ses précédentes maxi-séries.

Mais ce huitième épisode est aussi fabuleux par sa narration graphique. J'ai déjà à de multiples occasions chanté les louanges de Jorge Fornes sur Rorschach, d'autant plus facilement que je n'attendais vraiment pas ce dessinateur à ce niveau après des prestations plus inégales auparavant. Mais Rorschach n'est pas que le chef d'oeuvre de Tom King, il sera aussi, pour la postérité, celui de Jorge Fornes, la BD qui le hissera au rang des meilleurs (et je mange mon chapeau si cette réussite ne le conduit pas à de nouveaux projets d'envergure).

Vous le savez si vous êtes un fidèle de ce blog, mais une de mes passions comme lecteur de comics réside dans la maîtrise affichée par un artiste dans ce qu'on appelle le découpage, c'est-à-dire l'agencement des cases sur une planche pour produire un flux de lecture sophistiqué et simple à la fois. Cet épisode est une leçon en la matière.

Si j'ai également souvent renvoyé le travail de Fornes à celui de Mazzucchelli, c'était en raison du trait, un trait économe et évocateur à la fois, l'influence est indiscutable. Mais cette fois, c'est à autre virtuose que Fornes semble se référer : David Aja. La manière dont il dispose les vignettes en fonction du texte, majoritairement en voix off, la répartition des cases par bandes (avec des strips de une, deux, trois, voire cases), l'usage de "gaufriers" ou de "continuité séquentielle", tout rappelle Aja, ce génie du découpage.

Mais il ne s'agit pas de dire que Fornes n'est qu'un brillant duplicateur de Mazzucchelli ou Aja. Sa personnalité s'est affirmé avec la production de Rorschach et surtout on sent que ses efforts sont alignés sur la rigueur d'un script, comme il n'en a pas eu auparavant dans sa carrière. Pour illustrer cette critique, j'ai tenté de sélectionner des extraits éloquents, non seulement de la progression dramatique de l'épisode, mais aussi du brio du découpage de Fornes. J'aurai presque aimé poster l'intégralité de l'épisode pour vous en faire apprécier la beauté, car il y a des fois, comme ça, où le choix est cornélien et la maestria tellement saisissante que seule l'intégralité de l'oeuvre rend justice à l'artiste. Mais j'espère au moins que les pages ci-dessus vous donneront un bel aperçu (et l'envie de lire Rorschach).

Il y a une scénographie tellement fluide et puissante que c'est bluffant. Tout est parfaitement à sa place, en place, tout est au maximum. C'est ce que le média BD fait de mieux. C'est électrisant à lire. D'autant que, pour ne rien gâcher, la colorisation de Dave Stewart (qui n'a rien à prouver de son excellence) ajoute encore à la perfection de l'ouvrage. Pour cela, Stewart a recours à un "truc" tellement simple que c'est désarmant mais d'une efficacité redoutable. Comme d'une case, d'une bande à l'autre, on passe de ce que fait Faider à ce que fait Nowles à ce que fait Shapiro, chaque personnage est signalé par une couleur (Faider : rouge, Nowles : vert ; Shapiro : bleu). On n'est jamais perdu grâce à cette astuce. 

Mais ce choix de couleur a un sens : le bleu (de Shapiro) est synonyme de fidélité, de la foi .  Le vert (de Nowles) symbolise l'espoir, en temps il est associé à la mort, à la maladie. Le rouge (de Faider) est symbole de dynamisme, et avec le plus fort potentiel d'action. Renvoyez chaque couleur aux actions des trois hommes dans l'épisode et le projet de Myerson et "la Gamine" et vous verrez que tout colle.

Vraiment, c'est un épisode extraordinaire. Pour une série qui ne l'est pas moins. A quatre longueurs de l'arrivée, on ne sait toujours pas comment ça va finir, mais on sait qu'on n'est pas au bout de nos surprises, et du cauchemar.

jeudi 13 mai 2021

WONDER WOMAN #772, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


La saga nordique de Wonder Woman se poursuit tranquillement - en tout cas pour le lecteur, qui n'est guère bousculé par le rythme du scénario de Becky Cloonan et Michael Conrad et quelques effets un brin répétitifs. Néanmoins, cela reste agréable, notamment grâce aux superbes dessins de Travis Moore, et à l'apparition d'un personnage inattendu...


Avalée par le serpent Nidhogg, Diana trouve dan son estomac la clé de la forteresse des valkyries et réussit à sortir en poussant le reptile à vomir. Accompagnée de l'écureuil Ratatosk, elle rejoint le champ de bataille mais Sigfried lui apparaît fugacement pour la prier de renoncer à le retrouver.


Diana n'en fait pourtant qu'à sa tête et se joint à Thor et les autres asgardiens pour une énième bataille dans le Valhalla. A cette occasion, elle redécouvre qu'elle sait voler et d'autres vagues souvenirs remontent à la surface. Toutefois, cela la distrait et elle périt dans l'affrontement.


Comme à chacune de ses morts, Diana entend une voix d'outre-tombe lui réclamer d'abréger son séjour au Valhalla. Elle revient à la vie et découvre que cette voix était celle de Deadman, qui évoque la situation critique de l'Olympe. Wonder Woman veut pourtant atteindre les valkyries et sauver Sigfried.
 

Avec Ratatsok, elle s'enfonce dans la forêt sombre de Myrkvid où elle est confrontée à son double maléfique. Il s'agit d'une illusion du Dr. Psycho pour une fois encore la dissuader de rencontrer les valkyries. Diana accède à un embarcadère où Odin accepte de la déposer à la forteresse...

Depuis trois épisodes sous la direction de Becky Cloonan et Michael Conrad, la série Wonder Woman a pris le parti d'entraîner l'amazone dans un cadre inattendu, pour une aventure étrange - et pour cause l'histoire se passe au Valhalla (l'au-delà des dieux asgardiens) et Diana est morte à la fin de la saga Death Metal (de Scott Snyder et Greg Capullo).

Ce choix s'est avéré, à mes yeux, payant car les auteurs se sont affranchis avec bonheur des sempiternelles intrigues et des ennemis familiers de Wonder Woman. On a droit à un récit curieux mais plaisant, avec du mystère (qui parle à Diana pour qu'elle quitte cet au-delà ?), de l'action (une guerre sans fin - le Ragnarok et ses cycles), et une dose d'absurde (les mort à répétition sur le champ de batailles des dieux nordiques).

La contrepartie, c'est que tout se déroule sur un rythme pour le moins tranquille. Cloonan et Conrad préfèrent des épisodes fournis, avec une succession de scènes initiatiques, une progression cryptique, que sonner vraiment la charge et enchaîner des moments spectaculaires (les batailles sont abrégées par les morts successives de Wonder Woman). Par ailleurs, les scénaristes utilisent des versions alternatives de personnages divins familiers pour un lecteur de Marvel, comme Thor, Odin, ou plus généralement friand de mythologie (Sigfried), plus des éléments rattachés comme l'arbre-monde Yggdrasil, le serpent Nidhogg, l'écureuil Ratatosk.

Tout cela aboutit à une collection de chapitres solides et intéressants, mais aussi frustrants car on a l'impression que depuis trois épisodes on n'a pas avancé d'un iota, voire paresseux puisque le tempo n'est pas très vif. La répétition de certains effets narratifs a même tendance à devenir un peu lassant.

Ce numéro ne change pas vraiment la donne, mais présente tout de même l'avantage de bousculer un peu le statu quo de l'héroïne. En effet, à la défaveur d'un énième combat qui tourne court, Diana se souvient qu'elle est Wonder Woman et on apprend (enfin) qui est cette silhouette qui s'adressait à elle avant qu'elle ne ressucite. L'apparition de Deadman fait sens et c'est un plaisir de revoir ce personnage qui aurait dû devenir une vedette après la saga Brightest Day, où il tenait un rôle de premier plan, et durant le New 52, où plusieurs scénaristes se battaient pour l'animer (résultat : personne ne l'a écrit et comme tout ce qui avait été brillamment réhabilité durant Brightest Day, Boston Brand n'a échappé qu'aux oubliettes que grâce à Justice League Dark).

C'est le meilleur moment de cet épisode et sans doute de l'arc jusqu'à présent. Parce qu'il faut bien convenir qu'à part ça Becky Cloonan et Michael Conrad écrivent ensuite Wonder Woman d'une manière qui devient horripilante, têtue au possible et contre toute logique, fonçant droit dans la gueule du loup pour une raison qui défie l'entendement (sauver Sigfried sans qu'on sache jamais pourquoi cela lui tient tant à coeur et contrariant de manière puérile le cycle de Ragnarok alors qu'elle n'appartient pas à cette mythologie). De ce fait, les péripéties qu'elle traverse ici ont la fâcheuse manie d'enfoncer un clou déjà bien planté, entre les avertissements de Sigfried, Deadman, Dr. Psycho, Odin, face à une Diana inflexible : tous la mettent en garde contre les valkyries, l'Olympe requiert sa présence à cause d'une crise importante, mais l'amazone s'en fiche.

Ecrire une héroïne entêtée à ce point, pourquoi pas ? Mais encore faudrait-il que les scénaristes nous expliquent sa motivation, ce qui n'est pas le cas. Tout juste peut-on supposer qu'elle brave le danger  parce qu'elle a, disons, l'habitude de ne jamais laisser un problème irrésolu. mais c'est un peu maigre comme justification.

Heureusement, c'est magnifiquement dessiné et cela nous console un peu, même si ça ne corrige pas tout. Travis Moore signe son avant-dernier épisode (il cédera sa place à Andy McDonald au #774) et livre une copie irréprochable. Son investissement dans chaque planche est total et le résultat est un plaisir pour les yeux.

On peut certes pinailler en notant qu'il est un peu avare sur les décors pour certaines scènes, mais dans l'ensemble, l'action est clairement situé et si l'environnement est sommaire, c'est parce que, tout compte fait, on suit Wonder Woman dans des endroits qui ne présentent pas d'intérêt visuel particulier, qu'il s'agisse de la grotte du serpent Nidhogg (logiquement sombre), le champ de bataille (désolé il se doit). En revanche, la forêt de Myrkvid et l'embarcadère où attend Odin (digne de Charon sur le Styx) sont impeccables, chargés d'une ambiance glaçante à souhait.

Pour ce qui concerne les personnages, j'ai été un peu déçu par le design de Thor et d'Odin, le premier étant vêtu d'un costume trop super-héroïque alors que l'ensemble des figurants porte des tenues plus conformes à des guerriers nordiques, et le second étant bizarrement habillé de guenilles indignes du Père-de-tout, roi d'Asgard (même si on comprend sur la fin que cette apparence modeste est une sorte de déguisement destiné à leurrer tout le monde). Il est évident que Moore a mis le paquet sur la tenue de Wonder Woman, dont le look est vraiment très détaillé (et amené à changer au prochain arc).

Moore ne fait pas de folie avec son découpage, c'est un narrateur sobre, qui dose ses effets et ne consent qu'à des cases plus grandes que pour souligner des passages précis (l'assaut durant la bataille, la traversée de la forêt, l'arrivée à l'embarcadère). La colorisation de Tamra Bonvillain est elle aussi mesurée, bien que parfois les carnations sont un peu trop rosées (peut-être à cause d'un problème d'impression - ce ne serait pas la première fois que DC néglige cet aspect avec Wonder Woman, en son temps Greg Rucka pestait déjà en réclamant que Diana est une peau plus bronzée comme une vraie amazone et le résultat était parfois catastrophique).

On verra ce que donne le conclusion de cet arc le mois prochain, en espérant que Cloonan et Conrad ne déçoivent pas. Après, je ne sais pas si je continuera la série, tout dépendra de la qualité des dessins de McDonald, qui aura fort à faire pour supporter la comparaison avec Moore. 

dimanche 9 mai 2021

FIRE POWER #11, de Robert Kirkman eet Chris Samnee


Robert Kirkman avait prévenu, le mois dernier : la bataille au temple du Poing Enflammé était si spectaculaire qu'elle accaparerait deux numéros consécutifs, dont le #12 qui aura une pagination augmentée. Donc, le programme est clair : baston ! Chris Samnee ne s'économise pas pour rendre compte de l'affrontement. Malheureusement, l'épisode se distingue surtout pas ses longueurs et un énorme raté lors d'une scène pourtant cruciale...


Le dirigeable dans lequel il était ayant pris feu, Owen Johnson doit le quitter et plonge dans le vide. Mais Wei Lun le rattrape, équipé d'une aile volante. Le vieux maître dissident ordonne alors à son élève de lâcher ses boules de feu sur les assaillants du temple du Poing Enflammé.


Chou Feng remarque Wei Lun et Owen et déchire leur aile volante en lançant sa hâche dans leur direction. Wei Lun tombe aux pieds de son rival tandis qu'Owen atterrit devant les assassins à qui il a eu affaire en Amérique. La bataille bat son plein autour de lui.


Ma Guang grimpe sur un pilier du temple et interpèle les disciples en leur expliquant que Chou Feng leur a menti depuis toujours et que le clan de la Terre Ecorchée vient les libérer. Ce discours vibrant suffit à faire basculer la bataille car les disciples du temple se retournent contre leurs maîtres.


Cependant, Owen voit un des soldats du clan être frappé par un des assassins de Chou Feng. Le soldat se démasque : il s'agit de Ling Zan. Owen est si surpris qu'il ne voit pas Chen Zul et Wei Lun prendre un avantage décisif contre Chou Feng au pied de la statue de Maître Shaw...

Depuis le début, Fire Power n'a pas été avare en scènes de combat et Robert Kirkman a pu s'appuyer sur Chris Samnee pour les mettre en images de manière à la fois inventive et percutante, parfois en semblant s'éclipser derrière l'artiste. On était donc confiant au moment d'aborder le climax de cette première "saison" de la série avec l'affrontement entre le clan de la Terre Ecorchée et le temple du Poing Enflammé.

Et cet affrontement est effectivement dantesque : il ne se termine pas à l'issue de cet épisode puisqu'il se poursuivra et se concluera au n°12, qui sera un épisode double. Tout est fait pour que le lecteur en prenne plein la vue : le décor, le nombre (important) d'adversaires, le chaos du théâtre de guerre, l'usage d'armes extraordinaires, l'emploi du pouvoir dOwen Johnson, jusqu'à la dernière page où Chou Feng invoque le légendaire Maître Shaw (sans, évidemment, qu'on sache si la statue de celui-ci va prendre vie).

Mais alors pourquoi ai-je été, malgré tout, frustré ? Ce sentiment me tracasse depuis un petit moment car, en fait, Fire Power me paraît très prévisible, son histoire à la recherche d'un second souffle qui n'arrive jamais. Robert Kirkman a pris le parti, courageux, de développer sa série en réaction à Invincible (un de ses précédents hits, qui connaît une nouvelle vie avec le dessin animé diffusée sur Amazon Prime, plébiscité par tous ceux qui l'ont suivi), à savoir raconter l'histoire d'un héros qui ne veut pas en devenir un, qui a même fui son destin en quittant le temple où il a découvert son don.

Mais est-ce seulement possible, viable, captivant de raconter une telle histoire ? Le lecteur veut un héros, pas quelqu'un qui tourne le dos à ce qu'il est. Dans le Prologue de la série, Owen Johnson était parti sur les traces de ses parents biologiques et avait échoué dans un temple pour apprendre qu'il maîtrisait un pouvoir qu'on croyait perdu. Puis il avait refait sa vie, en se mariant, en devenant père de deux enfants, jusqu'à ce que son passé le rattrape (un poncif narratif).

Nous avons ensuite appris que son premier amour (Ling Zan) était morte dans des circonstances dramatiques et mystérieuses, que le temple où il avait été formé livrait une guerre contre un clan rival, qu'un dragon légendaire vivait peut-être dans le temple tout comme le maître fondateur de cette école n'était peut-être pas vraiment mort. Puis le mentor d'Owen a resurgi, en ayant changé de camp et en racontant que le temple, sous la coupe de son chef Chou Feng, était bâti sur un mensonge tragique, en lien avec les parents biologiques de Owen et la mort de Ling Zan.

Ainsi la série se déroulait-elle entre scènes d'action mémorables et intrigues dignes d'un soap opera, une recette éprouvée et efficace. Mais le héros de cette histoire demeurait très réticent à replonger dans l'aventure - légitimement puisqu'il avait d'autres priorités désormais, mais sans que le lecteur doute vraiment qu'il ait le choix puisque sa famille était en danger s'il n'intervenait pas de façon décisive pour règler la guerre entre le temple et son rival.

Le souci, donc, c'est qu'Owen Johnson a toujours, absolument, toujours réagi, jamais agi, jamais de son plein gré. Et les ficelles utilisées par Robert Kirkman pour nous faire croire qu'Owen prenait son destin en main étaient contredites par des révélations providentielles (Chou Feng a assassiné les parents du jeune homme, Ling Zan n'est pas morte). Pour ne rien arranger, le seconds rôles, censément les plus importants pour justifier les choix d'Owen, manquent singulièrement d'épaisseur, relégués à l'arrière-plan, comme des figurants trop passifs (Kellie, la femme d'Owen, qui paraissait dotée d'un tempérament solide se contente en fait de suivre son époux et même de s'extasier sur les installations du clan de la Terre Ecorchée comme si elle était en voyage d'agrément, les enfants Johnson sont fantomatiques).

Alors qu'on pénétre dans une séquence longue et cruciale, toutes ces insuffisances, toutes ces faiblesses, ces carences, sautent au visage, englouties dans une interminable baston, plutôt confuse, où la mise en scène du pouvoir d'Owen est réduite à la part congrue (alors qu'il était censé faire la différence). Le héros est étrangement absent dans cet épisode, dépassé par ce qui se joue, n'ayant pas droit à la moindre scène permettant de mettre en valeur ses talents de lutteur ou ses boules de feu. Un comble ! Mais il y a pire...

Alors que l'épisode donne la part belle au trio Wei Lun-Chou Feng-Chen Zul, que Ma Guang a droit à un grand moment (qui aurait dû revenir à Owen Johnson), le héros découvre que Ling Zan est bel et bien vivante. Et là, Kirkman comme Samnee s'y prennent comme des manches, transformant ce qui aurait dû être LA scène de l'épisode en un moment survolée où Owen reste figé comme un imbécile, plus sidéré que révolté ou heureux. Ling Zan elle-même ne prend pas le temps de s'arrêter devant celui qu'elle a aimé et repart se mêler à la bagarre. J'avoue avoir été stupéfait par le plantage de cette scène, son écriture, ses dessins : aucune émotion, sinon la consternation.

Samnee produit des pages et des doubles pages de belle facture, on ne peut qu'être admiratif de sa force de travail, de l'énergie qu'il met à illustrer le script - et d'ailleurs, dans le désormais habituel dialogue qu'il a avec Kirkman en fin d'épisode, il reçoit les compliments de son scénariste, conscient des efforts colossaux qu'il exige de son partenaire pour un épisode aussi riche en figuration, en action. Mais il y a comme un malaise insidieux qui s'installe au fil des épisodes : sans Samnee, sans un dessinateur aussi généreux et doué, que vaudrait vraiment Fire Power (autrement dit : est-ce que lirai cette série si elle n'était pas co-réalisée par Samnee) ? Kirkman se repose trop sur Samnee et Samnee ne peut pas sauver un scénario qui, derrière ce déploiement de grands moyens, ne réussit plus guère à dissimuler sa pauvreté, son aspect trop convenu, ses coups de théâtre téléphonés.

Je suis terriblement embêté car j'aimerai aimé davantage cette série, parce que je suis tellement fan de Samnee. Mais c'est bien un sentiment de gâchis, de frustration qui domine. Ce n'est pas ce que j'imaginai, ce n'est pas ce que j'aime lire. Je préférerai sincèrement Samnee dessinant autre chose. Je suis nostalgique de sa collaboration avec Mark Waid, scénariste tellement plus consistant et complémentaire. Je comprends que Samnee ait préféré la liberté du creator-owned aux contraintes du work for hire, des franchises. Mais après quasiment un an de parution, Fire Power est une déception que ne comblent pas les prouesses graphiques de son artiste.

Dans leur discussion en postface de l'épisode, Kirkman révèle à Samnee qu'un lecteur lui a fait remarqué que les couvertures du #10 et 11 semblaient avoir été interverties. C'est tout à fait vrai et cela trahit à l'évidence un manque de recul, et plus généralement de vision. Samnee a trop la tête dans le guidon (avec deux séries à dessiner) pour s'en être rendu compte, mais Kirkman n'a pas l'air non plus d'être assez vigilant et inspiré pour éviter une erreur aussi grossière. J'y vois comme le signe que l'entreprise manque de cette rigueur, de cette exigence, qui la transcenderaient. Et que son histoire souligne.

Le dénouement de la bataille ne fait guère de doute (même si on peut encore être surpris). En tout cas, cette prévisibilité au moment où Fire Power pourrait/devrait complètement faire chavirer le lecteur n'est pas encourageante. Et j'ignore si je poursuivrai l'aventure au-delà. 

samedi 8 mai 2021

BATMAN #108, de James Tynion IV et Jorge Jimenez


Ce 108ème numéro de Batman nous présente Molly Miracle, une création originale de James Tynion IV et Jorge Jimenez. Et nous permet surtout d'en savoir plus sur le Collectif Insensé dont elle est une des membres. Mais le scénario, comme d'habitude assez dense, continue de développer des intrigues parallèles et entraîne le dark knight dans une aventure qui explore de manière habile son nouveau statu quo et éclaire sur les événements relatés dans Future State : Dark Detective.


Le maire Nakano s'adresse, sur le perron de l'hôtel de ville, à des journalistes pour célèbrer Sean Mahoney, gardien à l'asile d'Arkham, ayant survécu à son attaque. Simon Saint l'aborde. Depuis son QG, Oracle observe la scène et remarque que l'Epouvantail fait de même.


Barbara Gordon appelle Bruce Wayne pour le prévenir mais celui-ci a été neutralisé par la sécurité du Collectif Insensé qu'il a infiltré sous l'alias de Match Malone. Molly Miracle se charge de lui et l'invite pour une visite guidée des installations de l'organisation, dans des immeubles abandonnés.


Sean Mahoney est conduit aux laboratoires de Simon Saint qui évoque son projet de Gardiens de la Paix pour le programma de la Magistrature. Mahoney se dit prêt à aider, même s'il faut en passer par une préparation très douloureuse.
 

Molly et Bruce traversent un atelier basé dans un bâtiment construit par les entreprises Wayne mais inachevé. Elle lui explique que le Collectif Insensé veut éveiller les consciences des classes populaires, avec l'aide de Simon Saint qui veut, via les médias, encourager la rebellion...

Ce qu'on retiendra sans doute le plus de cet épisode, c'est à quel point il éclaire sur la situation de Gotham avant les événements relatés dans Future State : Dark Detective. James Tynion IV a visiblement bien préparé son affaire et DC prouve que ces histoires futuristes du début de l'année n'étaient pas qu'un intermède-gadget mais bien un flash-forward.

On raille souvent l'éditeur pour ses events en carton et ses initiatives sorties de nulle part, mais il semble bien que DC ait planifié quelque chose de plus profond que prévu. A moins que ses auteurs n'aient pris conscience des opportunités qu'offrait Future State et se soient arrangés pour en faire le socle d'histoires en guise de prologues. Quoi qu'il en soit, le résultat est captivant car il s'inscrit dans une perspective.

Jusqu'à présent, Tynion disposait ses pions (et il ne les a pas tout expliqués) mais le lecteur devait être patient pour saisir l'imbrication de toutes les pièces. Dans ce numéro, on y voit nettement plus clair, les pièces du puzzle s'assemblent et dévoilent une machination minutieuse et haletante.

Tout, en vérité, est lié : le Collectif Insensé, Simon Saint, l'Epouvantail, le programme de la Magistrature, les Gardiens de la Paix, la nouvelle situation de Batman. Et c'est jubilatoire car c'est bien fait. Tynion tire pleinement profit de ce qu'il a mis en place fin 2020, avant Future State : Bruce Wayne/Batman est diminué, sa fortune a décru, le GCPD n'est plus son allié, la mairie a mis sa tête à prix (en fait tous les masqués sont dans le collimateur de l'administration). Affaibli, le héros n'a plus un couo d'avance, il n'est plus maître de la partie, au contraire il accuse un sérieux retard et doit composer avec des adversaires préparés et surtout ligués.

L'épisode est construit sur le principe de la visite guidée : d'un côté, Sean Mahoney est pris en charge par Simon Saint et on comprend enfin que ce gardien de l'asile d'Arkham, qui a miraculeusement survécu à l'attentat (décrit dans Infinite Frontier #0), est le fameux Gardien de la Paix 01 contre qui Batman s'est battu jusqu'à la mort dans Future State : Dark Detective. De l'autre, on suit Bruce Wayne (grimé en Match Malone, même si ce déguisement va être percé à jour) dans les pas de Molly Miracle, une des membres du Collectif Insensé, ce groupuscule qui veut profiter du climat anxiogène qui règne en ville pour pousser les gothamites les plus modestes à se rebeller contre la haute société. Lorsque Molly avoue que le Collectif est de mèche avec Simon Saint, tout fait sens, et surtout on devine à quoi rime cette scène récurrente qui ouvre chaque épisode de cet arc où l'Epouvantail torture un homme (dont je ne vous révèlerai pas l'identité).

Je dois avouer que, jusqu'à présent, les personnages créés par Tynion et intégrés dans Batman ne m'ont guère convaincu, que ce soit Punchline, Clownhunter, Ghost-Maker. Quand j'ai découvert le character's design de Molly Miracle par Jorge Jimenez, j'ai même cru à une mauvaise blague à cause de son look improbable et criard.

Je continue à être ahuri par l'aspect de cette jeune anti-héroïne, Jorge Jimenez s'est vraiment lâché, ce n'est pas du meilleur goût. Mais contre toute attente, le dessinateur et son scénariste produisent un personnage plus intéressant que prévu. Il ne s'agit pas d'une énième variation du Joker ou de Harley Quinn (comme l'est Punchline), et par ricochet le Collectif Insensé apparaît comme une organisation plus troublante qu'espérée. Il y a un discours social, politique assez malin derrière, qui rencontre un écho avec nos Gilets Jaunes et tous les mouvements contestataires, contre-culturels, collapsologues actuels. Molly Miracle est une sorte de figure emblématique, une pasionaria, qui croit vraiment en une révolution de la base, tout en étant déjà corrompue par une collaboration avec un riche affairiste "sécuritariste".

Jorge Jimenez contribue comme toujours formidablement à la dimension spectaculaire d'un épisode pourtant exclusivement centré sur les dialogues, sans scènes d'action. On survole Gotham sur un drone géant, et la ville est représentée de manière étonnante, surtout quand Bruce et Molly rejoignent un bâtiment abandonné, symbole de toute une population délaissée mais qui s'est réappropriée ces constructions.

Jimenez, qui a un trait flirtant avec l'exagération, parvient pourtant à camper Molly comme une jeune femme à la parole construite, avec un calme impresssionnant, qui n'est pas du tout dominée par Wayne. De même Simon Saint n'est pas non plus une caricature de riche savant fou, mais un type posé, ce qui le rend plus flippant. Dans l'ombre, la figure de l'Epouvantail incarne une menace plus familière, mais en le laissant pour l'instant en retrait, Tynion et Jimenez contribuent à le rendre lui aussi encore plus inquiétant car il ne fuit pas quand Oracle le surprend (au contraire, il lui adresse un signe de la main, comme s'il la défiait).

Rien à redire : c'est vraiment bien foutu, implacable. Je n'attendais pas James Tynion IV à ce niveau, lui qui m'a souvent agacé avec des débuts laborieux. Quant à Jorge Jimenez, sa contribution est bluffante. Si ça continue comme ça, on n'est pas à l'abri d'un classique. 

vendredi 7 mai 2021

MARAUDERS #20, de Gerry Duggan et Stefano Caselli


Jordan White, l'editor-in-chief des séries X, l'a annoncé depuis plusieurs mois : en 2021, de grands bouleversements attendent le personnage de Tornade. Dans cet épisode de Marauders, Gerry Duggan les acte autour d'un dîner entre les membres de l'équipe et la principale intéressée. C'est aussi l'occasion de revenir sur quelques hauts faits d'armes de la déesse, et aussi de savourer des planches magnifiques de Stefano Caselli, colorisées par Sunny Gho et Chris Sotomayor.


A bord du navire Mercury de Kitty Pryde, sur une mer démontée, se tient un diner en l'honneur de Tornade, qui vient d'annoncer aux Marauders qu'elle quitera bientôt l'équipe. Chaque convive revient sur un moment où la mutant africaine les a impressionnés, sans même utiliser ses immenses pouvoirs.


Pyro se rappelle d'une récente visite en Inde où elle a délivré une mutante exploitée par un démanteleur d'épaves. Bishop parle d'une négociation en Angola avec des rebelles armés qu'il a raisonnés en leur faisant croire à la présence de sa partenaire tandis qu'un orage grondait.


Iceberg se remémore un épisode après la bataille de Madripoor où Ororo Munroe a infligé une correction au Maître de la Haine au point de le dissuader de continuer ses activités. Callisto évoque à demi-mots sa résurrection après l'Epreuve où Tornade l'a aidée.


Kitty revient sur la fois où elle s'est cassée le nez sur le portail de Krakoa. Emma se souvient quand elle et Tornade avaient échangé leurs corps. Emma se retire et trouve Sebastian Shaw sur le pont où il mentionne la défunte Lourdes Chanel à la veille du gala du Club des Damnés...

La (superbe, comme d'hab') couverture de Russell Dauterman est une friandise adressée aux vieux fans des X-Men de Chris Claremont dans les années 80, quand Tornade arborait sa coupe mohawk, que Kitty Pryde se faisait appeler Shadowcat et que Diablo avait une romance avec Ororo Munroe. La mutante, maîtresse des éléments, semble contempler ce souvenir dans le soleil couchant (à moins que ce ne soit à l'aube). Tout cela rejoint l'annonce de Jordan White, l'editor de la franchise X, qui avait promis que 2021 marquerait une évolution spectaculaire pour Tornade.

Le script de Gerry Duggan met en scène un dîner à bord du navire Mercury, volé par Kitty Pryde au tout début de la série Marauders. Tornade annonce qu'elle va quitter l'équipe après le gala du Club des Damnés, sans préciser ses projets. Mais ceux-ci seront dévoilés bientôt et révéleront l'ampleur des changements dans sa vie (peut-être en relation avec la faveur que lui doit Xandra, l'impératrice Shi'ar, qu'elle a sauvée dans X-Men #17 ?).

Duggan n'a finalement guère utilisé le personnage de Tornade dans sa série, elle semblait ne pas entrer vraiment dans ses plans, et honnêtement sa présence ne semblait se justifier que par les liens quasi-maternels qu'elle entretient avec Kitty Pryde. Les interventions récentes et marquantes de Callisto fonctionnaîent bien mieux car la reine des Morlocks s'inscrit naturellement mieux dans le ton d'une série comme Marauders.

Le "problème" Tornade ne date pas d'hier. Peu de scénaristes savent bien l'écrire et encore moins savent l'employer à sa juste valeur. C'est souvent le souci de Marvel avec des personnages comme elle, trop puissants (en son temps, déjà, John Byrne, co-écrivant les épisodes de Uncanny X-Men avec Claremont notait que Jean Grey/Phénix avait été penséé comme l'équivalent de Thor chez les mutants avant qu'ils ne se rendent compte qu'elle était trop puissante pour permettre aux adversaires de l'équipe d'exister de manière assez menaçante). Tornade est qualifiée de "déesse", c'est une mutante de niveau Oméga, elle souffre du syndrome Phénix. Et plusieurs auteurs en ont fait une femme volontiers arrogante, même si elle a connu des épreuves terribles (une enfance misérable, la perte de ses pouvoirs).

Duggan fait pourtant preuve de subtilité au moment de rendre Tornade à qui voudra bien la prendre. Les convives du Mercury évoquent tour à tour un moment important qu'ils ont partagé avec elle et le scénariste se montre habile dans cet exercice, sans sombrer dans l'hagiographie, évoquant des scènes qu'on n'avait pas vues, d'autres où Tornade est carrément absente, d'autres encore où son rôle n'est que suggéré, enfin d'autres qui renvoie à un vieil épisode de la période Claremont-Cockrum (le souvenir de l'échange des corps cité par Emma Frost).

Ce qui est évident, c'est que Duggan aurait visiblement préféré écrire Ororo sans pouvoirs, car elle inspire curieusement plus de respect et d'intérêt à ses yeux. Le scénariste s'amuse à un petit jeu autour du goût et de l'adresse de Tornade pour les couteaux, chacun des convives pariant sur le nombre de lames qu'elle porte sur elle. Ainsi on peut deviner que, malgré ses immenses pouvoirs, Ororo s'arme encore comme si elle devait perdre ses capacités mutantes (comme à l'époque où une arme de Forge l'en priva et qu'elle portait sa fameuse coupe mohawk). Et tous les invités du repas conviennent que, effectivement, Tornade n'a guère besoin d'invoquer les éléments pour s'imposer face à l'ennemi ou asseoir son autorité. Cela peut inciter à se poser la question : Ororo se prêterait-elle à l'Epreuve (le "Crucible') si elle perdait ses pouvoirs pour les récupérer ? Pas sûr... Mais alors quelle serait sa place dans la nation X, à la table du conseil de Krakoa ? On comprend bien que ces interrogations sont partagées par le personnage et rencontrent sa décision de prendre du champ avec les Marauders.

Stefano Caselli dessine cet épisode de manière magistrale. Sa complicité avec Duggan est formidable, il dispose d'un script prompt à jouer sur ses points forts et il valorise le scénario à chaque page. Son trait très expressif rend compte de toutes les émotions qui traversent les personnages de l'épisode (même si Shinobi Shaw et Christian Frost restent muets - à vrai dire, on se demande ce qu'ils font là, même si Christian est le frère d'Emma et qu'on voit Sebastian Shaw sur le pont du Mercury à la fin).

Pour la première fois, Pyro, le crétin de service, aligne quelques répliques intelligentes et ne sert pas que de faire-valoir. Bishop affiche une mine rusée, savoureuse à souhait. Iceberg a droit à une entrée très bien vue. Kitty renvoie au tout début de la série. Mais celles qui brillent le plus, sous le crayon de Caselli, à l'évidence ses deux favorites, comme Duggan, sont bien Callisto et Emma Frost. Les différences entre ces deux mutantes sont indéniables, pourtant elles sont sans doute celles qui ont connu les expériences les plus intimes avec Tornade et aussi celles qui partagent avec elle cette même stature de chefs, de femmes de tête. Perso, j'adore absolument la Callisto de Duggan et Caselli, certes plus belle qu'à son apparition (pourtant dessinée par Paul Smith), mais qui a une présence à l'image, un charisme redoutable (elle me fait penser à la chanteuse Chrissie Hynde, qui, je crois, avait été le modèle initial du personnage, comme Debbie Harry avait inspiré Dazzler).

Exceptionnellement, l'épisode est colorisé par Sunny Gho et Chris Sotomayor, et j'ai l'impression que ce dernier s'est chargé de plus de pages que son collègue, car la palette est plus nuancée (notamment pour la carnation de Tornade - les fans avaient beaucoup reprocher à Federico Blee de l'avoir faite trop pâle alors qu'elle est originaire du Kenya). Le rendu est en tout cas superbe.

Pour son vingtième numéro, Marauders prouve que la série bat son plein. J'ignore encore quel sera son sort après le Hellfire Gala du mois de Juin, puisque Gerry Duggan écrira dès Juillet X-Men (qui sera renuméroté au #1). Le scénariste signera-t-il les deux séries ? Je doute toutefois que Marauders soit annulé (la data page finale rappelle la mission de l'équipe, parfois un peu reléguée hors champ), je ne l'espère pas en tout cas.