lundi 19 octobre 2015

Critique 730 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 3 - LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE est le troisième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2014 par Delcourt.
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Tim Bishop découvre le vieil indien Jack blessé dans le désert où l'a laissé Margot de Garine, profitant qu'il se reposait pour lui fausser compagnie. Il en profite pour raconter au bagagiste son passé et dans quelles circonstances il est revenu sur la terre de ses ancêtres.
Les deux hommes sont recueillis par William, un esclave affranchi, qui s'est installé dans la réserve navajo avec une veuve indienne et sa fille où les retrouvent bientôt Byron Peck et Knut Hoggaard.
Cependant, Margot a trouvé refuge chez des religieuses qui évangélisent impitoyablement de jeunes indiennes. Elle s'attache à l'une d'elles, rebaptisée Lucille, qui est prise en grippe par la mère supérieure et qui lui inflige une nouvelle cruelle punition.
Un détachement militaire arrive pour convoyer Margot, non pour la protéger mais parce qu'elle figure sur un avis de recherche - imprimé par Peck. Quand l'avocat apprend où est son épouse, il se rend sur place avec Hoggaard. Ils sont aussitôt arrêtés par les hommes du colonel Keats, embobiné par Margot.
Cette dernière repart en train pour Washington, après avoir récupéré Lucille à qui elle avait confiée les lettres de James Madison tandis que Byron et Knut sont conduits au pénitencier de Holbrook. Simultanément, Margot est victime d'un braquage, commis par Jack, William et Celle-qui-court, tandis que Hoggaard s'évade en laissant derrière lui Peck.

Pour ce troisième tome, Wilfrid Lupano a cessé ses adresses politiques un brin démagogiques pour se contenter de raconter la suite de son histoire - dont le terme est prévu pour le tome 4 (dont la date de sortie n'est pas encore connue).

La lecture de ce nouvel album m'a laissé un sentiment mitigé : le divertissement reste plaisant mais scénario commence à perdre de son efficacité. Le principal défaut de cet épisode est que Lupano a choisi d'enrichir sa distribution avec de nouveaux seconds rôles, amenés à être encore là pour le quatrième chapitre : c'est ainsi qu'on fait connaissance avec l'ancien esclave William, Celle-qui-court, Lucille. Le scénariste les dote d'un background solide (quoique sans originalité), mais ce sont autant de nouveaux personnages à animer, qui alourdissent plus qu'elles n'enrichissent l'intrigue, avec quelques effets répétitifs voyants à la clé (Margot perd une nouvelle fois les lettres de Madison dans une attaque de train...).

La réunion de tous les personnages, à l'exception de Margot qui demeure insaisissable (avec beaucoup plus de chance que de génie tactique désormais - la façon dont elle "retourne" le colonel Keats, grâce à la complicité de l'épouse et la fille de celui-ci, est particulièrement notable), est orchestrée trop providentiellement pour qu'on ne tique pas : Tim Bishop tombe miraculeusement sur Jack blessé en plein désert navajo, Byron et Knut arrivent sortis de nulle part chez William où sont Tim et Jack, Byron retrouve la piste de Margot par un extraordinaire du coup du sort après avoir invoqué la femme araignée... Tout ça manque beaucoup de subtilité, on a le sentiment que Lupano ne savait pas trop comment rassembler les personnages qu'il avait dispersés  - et la fin de ce tome 3 relance cela.

Malgré ces réserves, L'homme qui n'aimait pas les armes à feu continue de séduire, mais davantage pour le rythme soutenu de sa relation que pour la fluidité de sa mécanique et la singularité de ces protagonistes (il serait, par exemple, bienvenu d'écrire le passé de Margot qui, en définitive, se résume à une garce dont on devine qu'elle a subi, comme Lucille, une éducation très stricte, sans que cela suffise à justifier son attitude si vénale maintenant). 

Paul Salomone a assuré dans une interview au site "ligne claire" que le dénouement de la série se produira bien dans le quatrième volume et qu'il sera à la fois étonnant et clair, mais la tâche ne sera pas aisé pour Wilfrid Lupano. 

Le scénariste pourra néanmoins s'appuyer sur son dessinateur qui livre une prestation toujours aussi solide : certes, je reste toujours mesuré sur son encrage, auquel je reproche encore un manque de nuances, et je trouve que certains décors sont moins détaillés qu'auparavant, mais, en revanche, ses pages sont toujours aussi dynamiques, avec des personnages à l'expressivité épatante.

Le soin apporté aux costumes, en particulier pour Margot, et l'énergie qui se dégage des scènes d'action comme le découpage bien dosé pour les scènes plus calmes sont remarquables. 

La série stagne, voire régresse un peu, mais j'espère que la fin sera à la hauteur. Ce western est inégal mais pourvu de qualités indéniables qui incitent à l'indulgence et maintiennent l'intérêt.
(Toujours pour le plaisir, ci-dessous, la quatrième de couverture du livre avec encore un beau portrait de la terrible Margot :)   

dimanche 18 octobre 2015

Critique 729 : SPIROU N° 4044 (14 Octobre 2015)


Y a des semaines comme ça, on sait que la lecture ne va pas être terrible... Rien que d'avoir Adeline (dont l'hystérie a fini par me lasser) et L'Atelier Colosse sur le bandeau (le genre de blague qui finit par devenir gênante) n'augurent rien de bon.
Comme si le canular n'était pas assez lourdingue,
La Semaine de Spirou est polluée par l'édito
écrit lamentablement par Obion et mochement dessiné par Bercovici...

Il n'y a vraiment pas grand-chose à sauver de ce numéro :

- Dad. Nob est un des rares auteurs à n'avoir pas sombré ces dernières semaines (il n'a d'ailleurs jamais déçu depuis l'apparition de son titre). Pourquoi ? Parce qu'il produit une BD attachante, drôle, joliment dessinée. Plus que jamais il est à prendre en exemple.

- Seuls : Avant l'Enfant-Minuit (6/7). C'est au tour d'Yvan d'échapper à ses poursuivants. Mais la fin de sa cavale n'est pas très rassurante malgré tout...
Bien que j'ai manqué de trop d'éléments pour juger justement cette histoire depuis le début de sa pré-publication, le 9ème tome de la série écrite par Fabien Vehlmann et dessinée par Bruno Gazzotti, qui conclut le deuxième cycle, est d'une efficacité imparable.

- Rob. James et Boris Mirroir négocient toujours un virage plus flippant dans leur série où le robot se fait menaçant... A moins que Clutch ne se fasse des idées. Mais c'est drôle et original.

Et après ?

Hé bien, je ne vais pas dissimuler ma déception : supporter des bandes de Pierre Tombal, Tamara, L'Agent 212, Nelson, Harry n'a déjà rien d'enthousiasmant, mais bon, on se dit que c'est aussi ça qui fait un hebdo, des séries médiocres, qui occupent plusieurs pages.

Ensuite, il y a des productions qui ne sont pas désagréables mais sans véritable intérêt : Les Minions (désormais écrits par Lapuss), Boni (où Ian Fortin tourne en rond depuis un moment), Le Petit Spirou, Givrés !... Autant de trucs où les auteurs ne font aucun effort.

Mais, depuis plusieurs semaines, Spirou s'enlise littéralement avec cette espèce de farce indigeste où il s'agit de proposer des déclinaisons débiles de L'Atelier Mastodonte (où Nob, Trondheim, Jouvray et Bianco font ce qu'ils peuvent). Obion est visiblement derrière tout ça et, si la démarche était intrigante au début, elle aurait gagné à rester limitée dans le temps. 
Là, je ne sais plus, je ne comprends plus où la rédaction et les auteurs veulent en venir : la charge contre les "youtubeurs" comme Cyprien sont apparus dans la revue était inspirée et a porté visiblement ses fruits puisque Roger et ses humains a disparu du sommaire.
Mais maintenant, c'est devenu lassant : ce n'était pas drôle avant, c'est devenu affligeant depuis - et les réponses faussement étonnées de la rédak au courrier des lecteurs n'arrangent rien. L'Atelier Colosse ne suffisait pas ? Voilà L'Atelier Boloss, L'Atelier Molosse... Qu'est-ce qu'on se marre !

Dans la rubrique En direct de la rédak, Jean-François Caritte, qui illustre souvent les pages de jeu de la revue, dit, justement, que "s'il y a bien un truc qui m'énerve, c'est l'histoire soi-disant pour les enfants qui fait de gros clins d'oeil aux adultes "complices"." Et c'est ce qu'est devenu cette parodie de L'Atelier Mastodonte : une private joke entre auteurs de la revue. Mais ça y est, c'est bon, on a compris le message.

Comme si les mauvaises nouvelles s'enchaînaient, on a droit à la pré-publication d'un nouveau récit du Marsupilami (Batem parle de son apprentissage auprès de Franquin : vu le résultat, il n'a rien retenu de valable du maître) et la semaine prochaine, retour de Buck Danny : Dupuis n'a-t-il rien d'autre, de plus neuf, à montrer ?

Les aventures d'un journal rappelle comment en 1966 comment le grand Tillieux donna sa chance à Brouyère... Qui, lui-même, soutint les débuts de Hislaire. Voilà ce qui manque cruellement en ce moment à Spirou : plutôt que de servir encore et toujours les mêmes naseries (des reprises sans âme de vieux titres), de tirer sur la corde avec des idées moisies (comme les Ateliers), j'aimerai que la revue ouvre ses pages à de nouveaux talents, de nouvelles histoires.

Et que la rédaction fasse au moins l'effort de proposer à ses abonnés de meilleurs suppléments : un mini-récit, dont la couverture n'est même correctement massicotée, cette semaine ! 

vendredi 16 octobre 2015

Critique 728 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 2 - SUR LA PISTE DE MADISON, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : SUR LA PISTE DE MADISON est le deuxième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2013 par Delcourt. 
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Après avoir échappé à la mort, mais vu leur magot dérobé par le vieil indien, Byron Peck veille au chevet de Knut Hoggaard, dont le médecin reconnaît sur une poterie du navajo le Spider-Rock - l'endroit où il est certainement parti se cacher.
Six mois auparavant, Peck a gagné un procès pour la Pacific Electric Railway en obtenant l'expropriation de Wilson Cole dont la ferme se trouvait sur le tracé d'une future voie ferroviaire. Mis les enfants de ce dernier le tiennent pour responsable du suicide de leur père et jure d'avoir sa peau.
Lorsque Hoggaard vient frapper à sa porte, l'avocat le reçoit à contrecoeur, effrayé et seul depuis que son épouse Margot est partie en vacances chez la riche famille Warwick. Le danois veut que Peck examine des documents qu'il pense sans valeur, en particulier une correspondance d'un des aïeuls.
Mais Peck reconnaît l'auteur de ces lettres : ce n'est pas moins que James Madison, rédacteur de la Constitution américaine, qui y exprime ses réserves sur le droit pour tout citoyen à porter une arme à feu. L'avocat est convaincu qu'il peut alors faire annuler ce droit devant la Cour Suprême.
Margot, de retour chez son mari, y voit plutôt le moyen de s'enrichir facilement en monnayant ces documents auprès des marchands d'armes. Elle va alors s'employer à éliminer Byron puis Knut... Mais, comme on le sait depuis, ça n'a pas suffi.

Dédiant ce nouvel épisode à la National Riffle (le puissant lobby des armes aux Etats-Unis) qui soutint la candidature du républicain Mitt Romney (vaincu par le démocrate Barack Obama en 2012), Wilfrid Lupano agace toujours un peu avec cette volonté de faire un western à message - message lourdingue ("tuer, c'est mal" : on croirait entendre une Miss France). Le contraste est d'autant plus saisissant que L'homme qui n'aimait pas les armes à feu évolue dans un registre plus léger que le manifeste qu'aimerait en faire son auteur.

Passons.

Ce deuxième tome présente une construction différente du premier car il est développé autour d'un très long flash-back : Lupano, qui a joué sur le procédé du "Mac Guffin" en laissant planer le mystère sur la nature des documents volés par Margot de Garine, a décidé de révéler de quoi il s'agissait.

L'idée que le rédacteur de la Constitution américaine ait fait part de ses doutes sur le droit de chacun à posséder une arme à feu est savoureuse et donne une profondeur, même si elle est fictive, étonnante au récit : le cours de l'Histoire rattrape les péripéties du trio de protagonistes de la série. Le scénariste s'en sert aussi pour préciser la caractérisation de ses héros, où l'on découvre que Peck a d'abord été un avocat au service d'une puissante compagnie ferroviaire avant d'aspirer à défendre une plus noble cause (même s'il le fait moins par conviction que parce que les conséquences du procès qu'il a gagné lui ont inspiré son aversion pour les armes à feu - aversion toute relative puisqu'il les reprendra, ces armes, pour se venger). Hoggaard est aussi montré avant qu'il ne soit devenu une brute au langage limité également désireux de prendre sa revanche. En revanche, ce retour dans le passé confirme la vénalité de Margot, qui est, plus que jamais, la vedette de la série, une figure aux reliefs moraux aussi fascinants que ceux de sa plastique.

Malgré son aspect très explicatif, le scénario se déploie avec beaucoup de rythme et de fluidité, comme un crescendo, et au terme de ce tome 2, nous ramène au tandem Byron-Knut en route pour retrouver Margot, le viel indien (Tim Bishop semble abandonné à un sort moins favorable, mais je ne jurerai pas que Lupano en ait fini avec lui). La suite se déroulera à nouveau dans un territoire hostile au potentiel de dangerosité élevé, chez les navajos...

Paul Salomone nous apprend dans le cahier graphique en supplément avec la première édition de l'album sa méthode de travail et c'est instructif. On notera que l'artiste est un authentique perfectionniste, qui a besoin de préparer très minutieusement ses planches, en accumulant les recherches sur les personnages, les études pour les décors, les designs des costumes. C'est aussi lui qui détermine les couleurs, désormais appliquées par Simon Champelovier.

Salomone reçoit donc un script visiblement très détaillé à partir duquel il commence par tirer sur des post-it le schéma des pages en établissant le nombre de plans. Puis il effectue un pré-découpage sur ordinateur, qu'il affine en un storyboard. Viennent ensuite des crayonnés plus prononcés et l'encrage toujours numériques. Sur ce dernier point, ce tome 2 possède un trait parfois plus gras, mais le résultat n'est finalement pas plus abouti que le tracé fin du premier épisode : on sent bien que ce graphisme n'est pas purement manuel et manque donc de nuances.

Malgré de menues réserves encore une fois, ce titre confirme des qualités indéniables et fournit une lecture agréable. De quoi aborder le tome 3 avec confiance.
(Et toujours pour le plaisir des yeux, je poste le quatrième de couverture représentant la divinement perfide Margot dans un habit très élégant :) 

jeudi 15 octobre 2015

Critique 727 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 1 - CHILI CON CARNAGE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone

Les trois héros de la série :
Byron Peck, Knut Hoggaard et Margot de Garine.
(dessin de Paul Salomone

Faisons une pause et quittons les vikings de Thorgal le temps de parler de la série (prévue en quatre tomes, dont trois sont déjà publiés) western écrite par Wilfrid Lupano (Ma Révérence, dont j'a écrit la critique - n° 721 - récemment) et dessinée par Paul Salomone.
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L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : CHILI CON CARNAGE est le premier tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2011 par Delcourt.
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1899. L'avocat britannique Byron Peck, exerçant à Los Angeles, et son secrétaire danois, Knut Hoggaard, traquent en Arizona Margot de Garine, épouse du premier et maîtresse du second, qu'elle a laissés pour mort après leur avoir volé des documents susceptibles de modifier le cours de l'Histoire des Etats-Unis.
Mais Margot perd ces documents après avoir été attaquée par Manolo Cruz et ses hommes. Depuis elle tente de le retrouver et finit par y parvenir. Elle séduit le bandit, découvre son repaire et lui propose de devenir associés en lui promettant la fortune. Mais elle ignore cependant que Peck et Hoggaard savent où elle est et se préparent à agir.
Pourtant, les événements prennent un tour inattendu à cause d'un vieil indien, cohabitant avec les outlaws mexicains dans leur hacienda et Tim Bishop, un bagagiste épris de Margot...

Comme pour son récit complet Ma Révèrence, les remerciements qu'a ajouté Wilfrid Lupano en préambule de cette histoire précisent l'intention à l'origine de ce projet : après avoir voulu répondre au discours contre Mai 68 de Henri Guaino, il s'en prend cette fois aux lobbys des armes aux Etats-Unis en ironisant sur les carnages que cela occasionne fréquemment dans les lieux publics.

Cette volonté de proposer des bandes dessinées qui seraient comme des manifestes quasiment politiques est toujours un peu écrasante : elle semble, pour l'auteur, être l'occasion de donner forcément du sens à ce qu'il conçoit aussi comme un divertissement, dont le récit est pourtant largement suffisant à comprendre le message.

Avec son titre à rallonge et son sous-titre en forme de jeu de mots, Lupano rappelle aussi ce qui était évident dans Ma Révèrence : ses références se situent du côté d'un certain cinéma populaire bien français, celui des scénarios de Michel Audiard. Et il assume fort bien, avec un talent certain, cet héritage.

L'Homme qui n'aimait pas les armes à feu est un western, mais atypique : l'action se déroule à la toute fin du XIXème siècle et ses protagonistes ne sont pas des cowboys, mais un avocat et son secrétaire aux trousses de leur femme et maîtresse commune. Il est question d'un document de valeur au coeur de cette traque, mais Lupano s'en sert, dans ce premier tome, comme d'un "Mac Guffin", ce procédé cher à Alfred Hitchcock. Il s'agit d'un prétexte au développement d'un scénario qui peut être un objet matériel, généralement mystérieux, dont la description est vague et sans importance, ou un secret qui motive les méchants (mais pas nécessairement le protagoniste) et qui est de peu d'intérêt pour le spectateur car celui-ci ne doute pas que les méchants ont d'excellentes raisons de mettre le protagoniste dans l'embarras.

Byron Peck fait irrésistiblement penser au Pied-Tendre Waldo Badmington dans Lucky Luke : son allure aristocratique, ses manières précieuses, détonent dans le décor hostile de l'Arizona. Tout aussi exotique, le colosse danois Knut Hoggaard, devenu une brute frustre depuis que Margot de Garine lui a tiré dans la tête, ce qui explique pourquoi il ne s'exprime plus que par des borborygmes (toutefois très évocateurs) est le parfait contrepoint de l'avocat. Ils forment un duo comme on en trouve pléthore dans la bande dessinée, unis par un objectif commun en dépit de caractères et de cultures contraires.

Lupano épice son plat en y ajoutant un personnage féminin aussi fortement incarné avec Margot de Garine : cette séduisante intrigante n'est motivée que par l'argent et ne recule devant rien pour accéder à la fortune qu'elle compte tirer des documents dérobés à ses poursuivants. Son culot et ses charmes ont raison de Manolo Cruz, un bandido aussi bête que brutal, mais tourneront aussi la tête à Tim Bishop, un bagagiste naïf mais romantique, aveuglément épris de la belle. Seul le vieil indien, dont le rôle promet d'être plus développé dans le tome suivant, surpasse en rouerie celui de Margot - c'est dire !

Pour mettre en images ce récit truculent, qui lorgne aussi volontiers du côté du western italien, Lupano fait équipe avec un autre jeune talent (comme Rodguen pour Ma Révèrence), Paul Salomone.

Cousin du comédien Bruno Salomone (connu pour son rôle de père de famille dans la série télé Fais pas ci, fais pas ça), l'artiste né en 1981 (de dix ans le cadet de Lupano donc) se destinait d'abord à une carrière sportive avant de publier dans ""Lanfeust magazine". Là, il est remarqué par Albert Uderzo en personne et décide de se consacrer exclusivement au Neuvième Art.

Ses influences sont, de son preuve aveu, à trouver du côté de Charles Dana Gibson, illustrateur américain (1867-1944), connu pour avoir créé la "Gibson girl", première vraie représentation de la beauté idéale américaine (une fille élégante, indépendante, parfois insolente, visiblement issue de l'élite - le contraire donc de la pin-up), et aussi de Peter de Sève, cover artist (notamment pour le "New Yorker") et character designer pour le cinéma d'animation (Scrat dans L'Âge de glace, c'est lui, mais aussi Le Monde de Némo).

Evoluant dans un registre semi-réaliste, son trait est très expressif, et ses planches très fournies, avec notamment des décors extrêmement détaillés. Son découpage est simple mais fluide, même s'il gagnerait en efficacité avec des plans moins systématiquement remplis (qui ralentissent la lecture avec des éléments abondants). Son encrage est aussi un peu trop uniforme, et la colorisation de Lorenzo Pieri (qui cède sa place pour le tome suivant) compense souvent ce manque de contraste. Mais le résultat en donne pour son argent au lecteur et contribue à la réussite du projet.

Prévue pour compter quatre tomes, cette série démarre fort et confirme à la fois l'intérêt du travail de Lupano en révélant celui de Salomone.
(Pour le plaisir, je ne résiste pas à ajouter l'image du 4ème de couverture avec la belle et diabolique Margot, dans une superbe toilette :)  

mercredi 14 octobre 2015

Critique 726 : THORGAL, TOMES 20 & 21 - LA MARQUE DES BANNIS & LA COURONNE D'OGOTAÏ, de Jean Van Hamme et Grzegor Rosinski


THORGAL : LA MARQUE DES BANNIS est le vingtième tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegor Rosinski, publié en 1995 par les Editions du Lombard.
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Voilà maintenant trois ans que Aaricia est sans nouvelles de Thorgal.
Aussi, lorsqu'un viking, Erik, blessé, rentre seul d'une expédition, l'émoi gagne tout le village quand il raconte être le seul survivant d'une attaque menée par Shaïgan-sans-merci et Kriss de Valnor. Mais c'est quand il jure que ce pirate n'est autre que Thorgal que les choses se gâtent pour Aaricia : elle est bannie, marquée au fer rouge au visage, et doit partir avec ses deux enfants.
Ensemble, ils traversent l'hiver rigoureux pour aller se réfugie sur l'île où ils vécurent autrefois (voir tome 8, Alinoë). Avant d'y arriver, Aaricia et Louve sont capturées par des sbires du byzantin, marchand d'esclaves en affaires avec Kriss de Valnor.
Jolan et Darek, fils d'un banni, s'allient et entreprennent de les sauver en libérant les détenus, mais Kriss embarque sa mère et sa soeur malgré tout.
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THORGAL : LA COURONNE D'OGOTAÏ est le vingt-et-unième tome de la série, écrit par Jean Van Hamme et dessiné par Grzegor Rosinski, publié en 1996 par les Editions du Lombard.
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Jolan, Darek et sa soeur Lehla gagnent l'île mais une terrible tempête provoque le naufrage de leur barque.
Unique survivant, Jolan rencontre celui qui l'a secouru, Jaax le veilleur, qui lui explique venir de 30 000 ans dans le futur. Il se déplace dans l'espace-temps grâce à un bâton électronique, le voyageur, afin de corriger des anomalies historiques sans que quiconque le remarque.
Son objectif est de récupérer la couronne d'Ogotaï dans trente ans afin que le prétendant au trône des Xinjins (voir tomes 10 à 13 du Cycle Qâ) ne règne en tyran.
Cette mission accomplie, Jolan s'empare du voyageur pour sauver Aaricia et Louve des griffes de Kriss de Valnor. Pour ce faire, il entre en contact avec lui-même adulte quinze ans plus tard. Jolan adulte empêche in extremis le meurtre de Thorgal/Shaîgan par ses propres lieutenants, puis évacue sa mère et sa soeur qu'il met à l'abri sur l'île. 
Les deux Jolan sont attendus par le Grand Veilleur, qui emmène l'adulte dans le futur, et renvoie l'enfant juste avant son naufrage. Mais, cette fois, il l'évite de justesse et peut, avec Darek et Lehla, retrouver Aaricia et Louve, qu'il avait laissées sur l'île.

Dans une série où le passage du temps est sensible mais rarement précisé, ces deux tomes sont importants pour les informations que consent enfin à donner Jean Van Hamme au lecteur. 

On apprend d'abord, au début du tome 20, que trois ans ont passé depuis que Thorgal a quitté femme et enfants : c'est une durée conséquente qui permet de voir que Jolan et Louve ont grandi - dans le cas du premier, cette évolution sera déterminante pour la suite des aventures narrées dans ces deux épisodes. La situation de Aaricia est rapidement compliquée et le scénariste ne l'épargne pas en la chassant de son village natal, en lui infligeant un châtiment corporel cruel, puis en en faisant une esclave de sa pire ennemie, Kriss de Valnor. 

Le lecteur ne peut que compatir pour elle et l'auteur prépare visiblement le terrain pour les retrouvailles avec Thorgal, qui s'annoncent délicates car, même si le héros devenu amnésique n'a pas conscience du monstre qu'il est devenu, il est impensable que son épouse lui pardonne facilement.

Bien entendu, le fait que Thorgal ne se souvienne plus de qui il était, soit manipulé par Kriss de Valnor, et devra payer pour les fautes commises en sa compagnie, renvoie à une autre série de Van Hamme qui exploite des ressorts dramatiques similaires, XIII. Mais, même si le déroulement des événements est extravagant, l'ensemble est traité avec un peu plus de finesse dans Thorgal - tout du moins parce qu'il s'agit là d'une péripétie et pas d'un argument exploité depuis le début et prétexte à un feuilleton indigeste.

Pourtant, on s'aperçoit bien vite que le premier rôle de La Marque des bannis et plus encore de La Couronne d'Ogotaï est moins Aaricia que Jolan, ce qui suggère qu'il deviendrait à terme le héros de la série. Van Hamme anime le garçon de dix ans avec énergie, le dotant d'une force de caractère exceptionnel : ce n'est pas surprenant de la part du fils d'un homme comme Thorgal, même s'il ne faut pas être trop exigeant pour le réalisme des situations (entre l'usage bien pratique des pouvoirs du garçon - même si ce n'est pas trop fréquent - , ses acrobaties et les combats physiques qu'il mène, l'indulgence est de rigueur pour admettre tout ça).

Dans le tome 21, le scénariste entraîne le lecteur dans une cascade de sauts spatio-temporels qui rende récit très dense et complexe : comme à chaque fois que ce procédé est utilisé, l'exercice produit un résultat inégal où, à la fin, on ne sait plus trop où on en est. Le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment mitigé : d'un côté, il a conscience que c'est une sorte de convention narrative bien pratique pour régler quelques noeuds dramatiques ; de l'autre, le principe du voyage dans le temps qui est toujours accompagné  d'une mise en garde de celui qui en a le pouvoir (ne pas se faire remarquer, n'intervenir que de manière très ciblée pour ne pas bouleverser tout le continuum) est systématiquement piétiné (et aboutit dans l'histoire en question par une solution capillotractée quand le Grand Veilleur décide d'emmener le Jolan de 25 ans dans le futur).

Il faudra surveiller, dans les prochains épisodes, comment Van Hamme emploiera ces artifices fantastiques en souhaitant qu'il n'en abuse pas pour solutionner ces intrigues...

Rosinski a en tout cas l'occasion de prouver que, grâce à la simplicité de son découpage, la lecture demeure fluide. De ce point de vue, on a l'occasion de l'apprécier dans deux types de récit bien différents : La Marque des bannis permet à l'artiste de donner libre cours à son plaisir de dessiner des situations dynamiques en décors extérieurs superbement traités. Le rythme qu'il imprime par ses images est très efficace et esthétiquement toujours aussi fabuleux - les scènes avec les loups (qui suggère que Louve peut communiquer avec eux) sont particulièrement remarquables.

Avec les événements de La Couronne d'Ogotaï, Rosinski a encore quelques pages sensationnelles pour représenter les forces de la nature, comme lors de la scène de la tempête, ou traiter des séquences nocturnes, comme lorsque le Jolan de 25 ans fait s'évader sa mère et sa soeur de la forteresse de Shaîgan et Kriss. Mais le dessinateur est aussi habile quand il doit passer d'une époque à l'autre, animer le même personnage à des âges différents : grâce à lui, on ne perd pas le fil.

L'aventure rebondit spectaculairement et, malgré quelques abus narratifs, l'intérêt pour connaître la suite est intact.