lundi 29 août 2011

Critique 258 : FABLES 12 - THE DARK AGES, de Bill Willingham, Mark Buckingham, Mike Allred, David Hahn et Peter Gross

Fables : The Dark Ages est le 12ème recueil de la série créée et écrite par Bill Willingham, rassemblant les épisodes 76 à 82, publiés en 2008 et 2009 par DC Comics dans la collection Vertigo. Mark Buckingham dessine les épisodes 77 à 81, Michael Allred l'épisode 76, David Hahn l'épisode 82, et Peter Gross la back-up story en cinq parties (Return to the Jungle Book).
*
- Around The Town (#76) : Pinocchio fait visiter Fabletown à Gepetto après sa défaite et son amnistie. Mais le voisinage réserve un accueil hostile à celui qui les a obligés à s'exiler tandis que le marionnettiste n'a aucun remords.

- The Dark Ages (#77-81) : L'inquiétant et puissant sorcier Mr Dark, incarnation de tous les cauchemars, est libéré accidentellement du coffre où il était enfermé dans son château du royaume de Tiabrut par les deux mercenaires Freddy et Mouse. La magie délivrée ainsi provoque un séisme qui détruit la mairie de Fabletown, dont profite Baba Yaga pour s'enfuir et qui oblige les Fables à partir s'installer à la Ferme. Frau Totenkinder est incapable de déterminer la cause exacte de ce trouble. Et Boy Blue se meurt lentement, après avoir été blessé durant la guerre contre l'Adversaire, plongeant Rose Red dans une profonde dépression.

- Waiting For The Blues (#82) : Le décés de Boy Blue affecte les Fables et l'arrivée des citadins à la Ferme exacerbe les tensions avec les résidents habituels de l'endroit qui s'interrogent sur cette cohabitation.

- Return To The Jungle Book (1-5) : Bigby envoie Mowgli et Baghera en mission dans les royaumes pour y surveiller les Trolls. Accompagnés des frères loups de Bigby, ils rencontrent Lord Mountbaten, un tigre mécanique, dernier survivant des Fables hindous.
*
Autant vous prévenir tout de suite, il s'agit sans aucun doute de la suite d'épisodes la plus triste de la série : et pour cause, on y assiste à la mort d'un de ses plus attachants héros. Son agonie est traîtée de manière poignante par Bill Willingham, qui ne laisse pas espérer une résurrection (quand bien même, elle n'est pas non plus exclue, et que les Fables doivent une partie de leur existence aux auteurs qui les utilisent dans leurs récits et aux lecteurs qui suivent leurs aventures).
Le sort tragique du jeune trompettiste fendra littéralement le coeur à ceux qui ont lu la série depuis le début, tant le personnage faisait partie du paysage (jusqu'à tenir le premier rôle du recueil Homelands), formant avec Pinocchio et Flycatcher les "three compadres", et ayant subi plusieurs revers amoureux cruels (avec le Chaperon Rouge puis Rose Red).
Parallèlement à cela, Willingham traite des conséquences de la guerre entre les Fables exilés et Gepetto. Le bilan n'est pas si glorieux que ça pour les vainqueurs : en accordant l'amnistie à Gepetto, le ressentiment des Fables éclate au grand jour contre ce dernier, mais se pose aussi rapidement - et dramatiquement - la question de la situation des Royaumes à l'abandon depuis la chute de l'Adversaire. Désormais aux mains de mercenaires et pillards comme Freddy et Mouse, sans Gepetto, l'anarchie règne et le diable ne va pas tarder à sortir de sa boîte.
Ce nouvel ennemi est l'énigmatique Mr Dark, personnification de tous les cauchemars, d'une puissance magique considérable (au point d'effrayer Frau Totenkinder), et dont le réveil provoque en plus la libération de Baba Yaga, qui croupissait dans une cellule souterraine de la mairie de Fabletown.
La destruction du Hall est, à l'évidence, une référence directe aux attentats du 11-Septembre (2001), frappant les Fables en plein coeur : l'office disparaît subitement, avec son trésor (annonçant donc la ruine financière des exilés), et la population est obligée de se déplacer jusqu'à la Ferme, ce qui va engendrer rapidement de vives tensions entre les résidents de l'endroit, sans oublier la dépression qui accable Rose Red après la mort de Boy Blue (et met un terme à son couple, récemment formé avec Sinbad). The Dark Ages mérite donc parfaitement son nom : après War and pieces où on pouvait espérer une embellie, la situation semble plus compromise que jamais. Il est encore trop tôt pour savoir si ce nouvel adversaire va offrir une opposition aussi rude que Gepetto (bien que ce nouveau cycle sera moins long), mais Willingham ne lésine pas sur les moyens et on achève la lecture de ce 12ème tome avec appréhension.
L'histoire qui boucle ce recueil est une back-up de la série régulière, ce qui explique qu'elle ne soit pas numérotée : c'est un récit sympathique avec Mowgli, où nous faisons connaissance avec Lord Moutbaten, mais surtout avec les frères loups de Bigby, dont les pouvoirs métamorphes sont surprenants.
*
Mike Allred revient illustrer un épisode de la série - le tour du quartier de Gepetto avec Pinocchio. Sa contribution est excellente, comme d'habitude, quand bien même il est déroûtant de voir Pinocchio représenté comme un véritable enfant, et non comme un pantin aux traits rudimentaires.
Puis Mark Buckingham (encré par Andrew Pepoy) dessine l'arc principal. La colorisation de Lee Loughridge ajoute à l'aspect sinistre du récit, avec des tons mats, dominés par des teintes brunes. Une séquence comme l'effondrement du Hall ou les funérailles du Prince Charmant offrent de nouveaux exemples du talent immense de "Bucky".
David Hahn dans un style naïf et séduisant met en images l'épilogue de The Dark Ages, et Peter Gross avec un trait un peu frustre mais pas désagrèable s'occupe de l'histoire avec Mowgli.
*
Prochaine étape : un crossover ! Fables va partager la suite de son histoire avec son spin-off, Jack Of Fables, et une mini-série originale, The Literals, pour une saga ambitieuse en 9 parties.

vendredi 26 août 2011

Critique 257 : CHINAMAN, TOMES 4 & 5 & 6 - LES MANGEURS DE ROUILLE & ENTRE DEUX RIVES & FRERES DE SANG, de Serge Le Tendre et Olivier Taduc

CHINAMAN,
tome 4 : Les Mangeurs de Rouille (2000).

Chinaman est mêlé aux rivalités entre ouvriers chinois et irlandais sur le chantier du Transcontinental. Ces luttes entre les deux clans sont observées par le régisseur du Central Pacific. Mais le drame se noue lorsque Li, le cuisinier, s'éprend d'une jeune prostituée qu'il veut arracher des griffes de son souteneur, Sing...

Ce nouvel épisode bénéficie encore une fois d'un cadre spectaculaire, fournissant des séquences mémorables avec ces ouvriers suspendus depuis une falaise comme des acrobates, trimant dans des conditions de travail épouvantables qui rappellent comment les chinois (et autres immigrés) étaient traîtés par des employeurs impitoyables.

Chinaman est autant une série d'aventures classiques à l'époque du western que la relation de la construction de ce pays à une époque où l'Ouest était encore sauvage. Mais les péripéties historiques n'étouffent pas la trame traditionnelle et encore une fois, le héros va se trouver au centre d'un conflit dans lequel il devra prendre position, s'attirant de nouveaux ennuis. Son amitié avec le cuisinier et son affrontement avec Sing prouvent que ce solitaire en cavale est aussi un justicier au sens noble. Le Tendre narre une nouvelle fois tout cela avec beaucoup d'efficacité.

Quant à Taduc, ses planches sont également d'un niveau qui jamais ne faiblit : il n'a pas peur d'illustrer des scènes exigeant une figuration abondante tout en sachant équilibrer les compositions de ses plans, et les séquences d'action restent un modèle de dynamisme, avec un trait qui sait à la fois être clair et vif. De la belle ouvrage.
*
CHINAMAN,
tome 5 : Entre deux rives (2001).

Bien que son ami Chow ait raconté l'avoir tué, Chinaman est reconnu par des chasseurs de primes et capturé. Il réussit pourtant à leur échapper et croise la route d'Ada Waters quand celle-ci est attaquée par une bande de brigands. Il l'en débarrasse, provisoirement, et entreprend sur une radeau de descendre le fleuve en plein coeur du territoire des indiens Paiutes pour rallier Blue Hill où la jeune femme veut s'installer comme institutrice. La traversée ne sera pas de tout repos...

Le Tendre a visiblement revu Rivière sans retour d'Otto Preminger, avec Robert Mitchum et Marilyn Monroe, avant de rédiger son scénario car le périple auquel il soumet Chinaman et Ada en est quasiment le décalque. Mais c'est une bonne référence et son histoire en a retenu le meilleur, aboutissant à une aventure palpitante, peut-être la meilleure depuis le début de la série.

Encore une fois aussi, le récit se déroule en extérieurs et laisse peu de répit aussi bien aux protagonistes qu'aux lecteurs : c'est un pur régal et on dévore ce tome. Taduc y démontre une vraie virtuosité en imprimant à son découpage un tempo trépidant, où il joue avec le décor de manière magistrale. Alternant plongées vertigineuses et enchaînement de vignettes de taille moyenne ou plus grandes, on est littéralement à bord du radeau avec Chinaman et Ada. Mais l'artiste sait aussi exploiter les plages plus calmes et suggérer avec subtilité l'intimité qui s'installe entre eux.

L'album est donc important car à son terme Chinaman n'est plus un "lonesome hero" mais un homme ayant trouvé un nouvel amour et s'apprêtant à vivre à Blue Hill.
*
CHINAMAN,
tome 6 : Frères de Sang (2002).

Chinaman vit paisiblement à Blue Hill avec la belle Ada. Le couple s'est lié d'amitié avec des voisins, Charlie et Lalu (chinoise elle aussi). La voie ferrée doit passer non loin et à Longview, Hopper traite de nouvelles affaires avec le successeur de Wu Fei, Zi Ding, qui a pour garde du corps Chen. Ce dernier retrouve Chinaman et bientôt les deux amis vont s'allier à nouveau pour éliminer Hopper qui cherche à escroquer Zi Ding en rachetant les terres d'un certain Dood...

Ce 6ème tome marque la fin d'un cycle (même si ce n'est pas explicitement déclaré) : en effet, Chen et Chow (Chinaman) s'y retrouvent et vont règler son compte à Hopper, l'homme par lequel tout a commencé au début de la série, à San Francisco. C'est donc une histoire de retrouvailles et de vengeance, au terme de laquelle la situation est totalement retournée et le sort de Chinaman révisé.

6 tomes pour boucler un cycle, ce n'est pas si long dans le cadre d'une série franco-belge et on saura gré à Le Tendre de ne pas avoir étiré plus que de raison cette arche narrative, tout en ayant fait voyagé son héros comme ses lecteurs. La facilité avec laquelle se lit Chinaman est son meilleur atout là où trop de productions s'enlisent dans une mythologie assommante et une décompression qui tue tout suspense.

Le récit de Frères de sang est, comme toujours, plaisant, peu avare en rebondissements, alternant intelligemment des moments calmes et des plages d'action. Taduc tire le meilleur encore une fois du décor, moins spectaculaire que dans des tomes précédents. Ses personnages sont expressifs, bougent bien. C'est un dessin complet, jamais tape-à-l'oeil et qui, même s'il se lit rapidement, vous en donne pour votre argent.

Une excellente série, atypique et référentielle à la fois, et vraiment addictive.

mardi 23 août 2011

Critique 256 : CHINAMAN, TOMES 1 & 2 & 3 - LA MONTAGNE D'OR & A ARMES EGALES & POUR ROSE, de Le Tendre et Taduc

CHINAMAN est une série créée en 1998 par Serge Le Tendre et Olivier Taduc, sur une idée originale de ce dernier, d'abord publiée par Les Humanoïdes Associés puis Dupuis (dans la collection "Repérages").
Serge Le Tendre écrit les scénarios, Olivier Taduc les dessins.
*
CHINAMAN,
tome 1 : La Montagne d'Or (1997).

Chen Long Anh débarque aux Etats-Unis en 1850 comme homme de main au service de Wu Fei, représentant des doyens de Canton, membre des Triades chinoises. Il est accompagné de son meilleur ami, un autre tueur comme lui, Chow. Progressivement, celui que les recenseurs locaux ont débaptisé en John Chinaman découvrent que son maître est en affaires avec Hopper, riche propriétaire américain, sur la route duquel se dresse la famille de la belle Kim qui exploite une "bonanza", une mine d'or. Trahi par Wu Fei, perdant Kim, Chen doit s'enfuir pour sauver sa peau, mais désormais Chow est à ses trousses...

C'est un western original dont le dessinateur Taduc a eu l'idée : le héros n'est pas un énième cowboy mais un tueur chinois qui va découvrir en même temps les magouilles de son maître, également responsable de la mort de son père, et cette Amérique en pleine ruée vers l'or, dont les natifs méprisent tous les étrangers.
En lieu et place des duels traditionnels et des oppositions entre pistoleros et indiens, le kung-fu s'invite dans ce cadre archi-connu. Ce mélange produit un résultat très efficace et ce premier tome est mené sur un rythme soutenu, avec une intrigue dense et palpitante, où la duplicité des méchants a raison de la romance naissante entre le héros et la jeune fille dont il s'est épris.
Le Tendre est un auteur qui connaît parfaitement son boulot et tire le meilleur des arguments que lui fournissent personnages et décors. Si les dialogues ne sont pas d'une folle originalité, remplissant leur rôle fonctionnel et informatif sans personnalité (même si on évite les expressions toutes faîtes et passablement ridicules comme "par les griffes du mandarin" et autres clichés du même tonneau), l'usage de la voix off est d'une remarquable sobriété.

Graphiquement, la série démarre sur les chapeaux de roue : le trait de Taduc est très affirmé, son découpage est classique mais intelligent, et les scènes d'action sont de toute beauté. On sent qu'il y a apporté un soin particulier en étudiant les films d'arts martiaux, d'ailleurs il dédie Chinaman à Chang Cheh et Tsui Hark, deux maîtres du genre. Les décors sont aussi très ouvragés, que ce soit la représentation de San Francisco, encore à l'état d'un grand village, des extérieurs environnants, ou des intérieurs. A tous points de vue, c'est une réussite.

Un premier volume très accrocheur.
*
CHINAMAN,
tome 2 : A Armes Egales (1998).

Chinaman a fui San Francisco après avoir tué son maître, Wu Fei, impliqué dans des magouilles avec le riche Hopper et le meurtre de sa bien-aimée Kim. Il sait que son ami Chow est à ses trousses avec des mercenaires blancs et croise la route d'une caravane. Ses talents de chasseur lui permettent de gagner le respect des voyageurs, à l'exception d'Aaron, un bigot, qui se déplace avec sa femme et sa fille. Mais les choses vont également se compliquer lorsqu'un marshall et son prisonnier se joignent au convoi...

Ce 2ème tome ne déçoit pas et fait voyager aussi bien le héros que le lecteur : le thème de la caravane évoque des albums célèbres de Lucky Luke et permet à Le Tendre de broder un récit où les relations entre les personnages ont la part belle. Comme Chinaman apprend à découvrir le pays et ses colons, ceux-ci font aussi connaissance avec ce chinois ombrageux et mélancolique contre lequel se brisent leurs préjugés racistes. L'usage de la voix-off est ingénieux, complétant plus les dialogues que commentant l'histoire ou détaillant les états d'âme du héros.

Les dessins de Taduc sont merveilleux : il est aussi doué pour représenter les paysages sauvages que traversent les personnages que pour animer les protagonistes auxquels ils donnent de l'expressivité sans exagération. Les scènes d'action sont toujours aussi réussies. L'artiste sait dessiner ce western sans singer Jean Giraud (Blueberry) ou Hermann (Comanche) : c'est louable.

A la fin de ce tome, Chen et Chow ont une explication qui bouleverse totalement leur situation et va affecter durablement la série, preuve que les auteurs n'entendent pas se reposer sur une trame convenue et entraîner Chinaman plus loin qu'une simple et longue vengeance.

*  

CHINAMAN,
tome 3 : Pour Rose (1999).

Après l'Orégon, Chinaman s'aventure dans la région hostile des Rocheuses au coeur d'un hiver rugueux. Il devient un trappeur et demeure plus seul que jamais, quand bien même Chow a cessé de le traquer. C'est alors que sa route croise celle d'un vieux couple et de leur petite fille, Rose, que son autre grand-père, un riche affairiste de la ville, veut récupérer. Chinaman choisit son camp et va dénouer une situation compromise au risque de sa vie...

La série continue d'attirer les louanges : elle est, il faut le dire, parfaitement exécutée par un scénariste qui met tout son savoir-faire pour en exploiter les ressorts tout en s'inspirant de récits évocateurs. ici, il est évident que la référence est le film de Sidney Pollack, Jeremiah Johnson, avec Robert Redford, avec le héros qui devient un trappeur et le décor enneigé.

Néanmoins, Le Tendre ne se contente pas de plagier et construit une intrigue très habile et nerveuse, au suspense efficace. Le personnage, toujours délicat, de la petite fille ne sombre jamais dans le cliché ni dans l'émotion facile : de fait, la réussite de Chinaman, c'est sa faculté, à partir de poncifs, de codes éprouvés dans le genre du western, à développer des situations aussi inattendues que celle d'un ancien samouraï reconverti en cowboy-justicier malgré lui.

Toujours excellent, Taduc fait encore preuve d'une maîtrise étonnante et livre des planches somptueuses, au découpage fluide qui rend la lecture très facile. Il restitue magnifiquement l'ambiance hivernale en soignant les décors naturels, un exercice qui n'est pas si simple. A ce stade, ce n'est plus une révélation mais la confirmation d'un artiste qui propose une vision aboutie d'un genre où pourtant de grands dessinateurs se sont exprimés.

lundi 22 août 2011

Critique 255 : THE LAST FANTASTIC FOUR STORY, de Stan Lee et John Romita Jr

The Last Fantastic Four Story est un récit complet écrit par Stan Lee et dessiné par John Romita Jr, publié en 2007 par Marvel Comics.
*
Envoyé sur Terre par le Tribunal Cosmique, le Juge, une créature immense et surpuissante, annonce à l'humanité qu'elle n'a plus qu'une semaine à vivre car elle a prouvé ses incompétences à vivre en paix et en harmonie avec son environnement. Les Quatre Fantastiques interviennent pour tenter d'éviter cette funeste issue mais s'avèrent aussi impuissants que les Vengeurs, les X-Men ou les Inhumains. Reed Richards demande alors, via le Surfeur d'Argent, l'aide de Galactus, tout aussi impuissant. Mais lorsque le Tribunal Cosmique est menacé par les Décimateurs, conquérants insensibles au pouvoir mental de l'autorité galactique, les FF n'hésitent pas à voler à leur secours. Cela suffira-t-il à annuler la condamnation pesant sur la Terre ?
*
La perspective de lire une histoire, qui serait qui plus est "la dernière histoire des FF", écrite par l'homme qui a co-créé ces héros ressemble de prime abord à la réponse du berger à la bergère, la version de Stan Lee à la mini-série Fantastic Four : La Fin écrite et dessinée par Alan Davis. Ou alors, plus simplement, c'est l'adieu d'un scénariste à ses créatures.
Mais alors que sa collaboration récente avec l'artiste Marcos Martin sur Spidey Sundays Spectacular a été une réussite exceptionnelle, une merveille d'humour, ce récit complet d'une cinquantaine de pages est bien moins convaincant, ou du moins plus curieux.
L'histoire est conduite avec habileté et sur un rythme assez soutenu, le coup de théâtre au coeur du récit qui voit les FF partir à la rescousse du Tribunal Cosmique qui a condamné la Terre est simple mais malin, et la team-up FF-Galactus (et Silver Surfer) rappelle la trêve convenue entre le quatuor et le dévoreur de mondes dans le run mythique du meilleur héritier de Stan Lee et Jack Kirby, John Byrne.
Ce qui est beaucoup plus déroutant, c'est la raison pour laquelle les FF décident de raccrocher avant et après cette ultime aventure : la reconnaissance ne suffit plus aux héros, ils aspirent au calme et à une rétribution pour leurs efforts. Si Stan Lee n'était pas lui-même un fieffé filou fortuné, on jurerait que l'auteur de ce scénario a rédigé une note d'intention. Mais c'est vrai que, quand même, dans l'affaire, les 4F perdent beaucoup de leur superbe en prenant leur retraite pour des questions de gros sous et de lassitude.
En comparaison avec FF : La Fin d'Alan Davis où étaient convoqué pratiquement tout le Marvelverse (ou en tout cas toute la "FF Family") dans une saga foisonnante jusqu'à l'excés, cette Last Fantastic Four Story est finalement faussement grandiose. D'une certaine manière, bien qu'on mette souvent en garde l'amateur de ne pas juger un livre à sa couverture, tout est résumé ici dans le fait que le nom des auteurs est aussi gros que le titre, ce qui trahit un problème d'égos aussi bien chez ceux qui ont conçu l'ouvrage (auteurs comme éditeurs) que chez les personnages...
*
Jack Kirby n'étant plus là (et sachant qu'il est resté fâché avec Lee jusqu'à sa mort, pas sûr qu'il aurait accepté d'illustrer ce récit), John Romita Jr était un (des) choix évident(s) pour dessiner cette histoire. Pourtant là encore, on reste un peu sur notre faim...
La démesure de certaines scènes, l'envergure de la menace, tout cela convient parfaitement à JR Jr qui s'empare de ces éléments avec une aisance unique. Il bénéficie en outre d'un bon encrage (Scott Hanna, avec lequel il a réalisé de nombreux épisodes de Spider-Man période JMS) et d'une mise en couleurs soignée (Morry Hollowell, partenaire de Steve McNiven ou Ed McGuiness).
En revanche, comme souvent maintenant, Romita Jr ne fait aucun effort sur l'expressivité des personnages, leur gestuelle. Le découpage est aussi des plus sommaires, ce qui est encore plus frustrant de la part d'une pointure comme lui, capable de dynamiser pratiquement n'importe quel script.
A sa décharge, comme il l'expliqua lui-même (dans une interview donnée au magazine "Comic Box"), il n'a jamais été en contact avec Lee, qui a travaillé selon la méthode "Marvel way" (un synopsis séquencé, mis en images par l'artiste et ensuite dialogué par le scénariste) ! C'était déjà le cas quand Romita Jr avait dessiné Les Eternels de Neil Gaiman, mais le matériau était plus riche et le résultat plus inspiré.
*
En l'état, c'est donc surtout une curiosité pour fans (de Marvel, des FF, de Lee, de Romita Jr, au choix ou dans l'ensemble), lisible en vf dans le #50 de "Comic Box".

dimanche 21 août 2011

Critique 254 : FABLES 11 - WAR AND PIECES, de Bill Willingham, Mark Buckingham et Niko Henrichon

Fables : War and Pieces est le 11ème recueil de la série créée et écrite par Bill Willingham, rassemblant les épisodes 70 à 75, publiés en 2008 par DC Comics dans la collection Vertigo. Les dessins sont signés Niko Henrichon pour l'épisode 70 (Kingdom Come) et Mark Buckingham pour les épisodes suivants (#71-72 : Skulduggery et #73-75 : War and Pieces).
*
- Kingdom Come (#70) : A la Ferme, à la veille du début de la guerre entre les Fables exilés et l'Empire, Boy Blue avoue à Rose Red (Rose Rouge) qu'il l'aime. Mais elle ne partage pas ses sentiments et préfère qu'ils restent amis. Boy Blue, déçu, rassemble alors les habitants de la Ferme pour leur faire part de l'offre émise par Flycatcher (Gobe-Mouche) de gagner son royaume de Haven pour ceux qui ne souhaite pas combattre. A Fabletown, les préparatifs de la guerre battent leur plein et la Belle apprend qu'elle est destituée de son poste d'adjointe au maire...

- Skuldugerry (#71-72) : La meilleure espionne des Fables exilés, qui doit aussi s'acquitter d'une dette envers Frau Totenkinder, est envoyée en mission en Terre de Feu, au Sud extrème de l'Amérique du Sud : Cinderella (Cendrillon) doit y récupérer Pinocchio et elle devra affronter plusieurs obstacles pour cela, dont Hansel mais aussi Rodney et June Greenwood, les espions de l'Adversaire...

- War and Pieces (#73-75 + Epilogue) : La guerre est déclarée sur trois fronts : le premier voit le vaisseau volant, la Gloire de Bagdad, détruire tous les portails entre l'Empire et la Terre, avec à sa tête le Prince Charmant (qui a rendu son poste de maire de Fabletown à King Cole) et Sinbad ; le deuxième se joue à Fort Bravo, la base tenue par Bigby Wolf (le grand méchant loup) et ses troupes pour protéger le haricot magique menant au royaume des nuages ; et enfin le troisième se situe au coeur même de la cité impériale où Briar Rose (la Belle au bois dormant) est infiltrée. Pour assurer le relais entre ces trois fronts, Boy Blue utilise la cape magique. Le dénouement comptera des pertes dans les deux camps opposés...
*
Avec ce 11ème tome, Bill Willingham achève tout un pan de l'histoire de la série en concluant un cycle entamé au tout début : les Fables exilés des Royaumes ont déclaré la guerre à l'Adversaire et son Empire et cette fois, la victoire de l'un ou l'autre sera totale, définitive. March of the Wooden Soldiers (Fables 4) constituait le premier acte de cette lutte, puis Wolves (Fables 8) le deuxième. War and Pieces marque la fin de la partie.
Le titre de l'arc principal et du recueil fait évidemment allusion au roman de Léon Tolstoï, War and Peace (Guerre et Paix), publié entre 1865 et 1869, en jouant sur la sonorité similaire de "Peace" (la Paix) et de "Pieces" (les morceaux, les gravats, les décombres, bref le paysage désolé après la bataille). Et, de fait, autant prévenir tout de suite le lecteur, cette guerre-là aura ses morts et son lot de dévastation : ce n'est nullement une banale saga épique riche en explosions et combats divers, où la poussière finira cachée sous un tapis (fusse-t-il volant), mais un authentique récit où il ya des morts, du sang, des larmes et des dégats considérables dans chaque camp. Après War and Pieces, rien ne sera vraiment jamais plus comme avant dans Fables.
Le premier chapitre donne le ton : Boy Blue, amoureux de Rose Red, découvre qu'elle n'a pas les mêmes sentiments pour lui. C'est rempli d'amertume, déçu et humilié, que le jeune trompettiste part à la guerre, se moquant alors certainement d'y périr. Quand les manoeuvres seront engagées, Boy Blue sert de messager entre les diverses armées des Fables exilés et narre par le détail toutes les étapes du conflit, sur un ton qui n'incite pourtant pas à l'optimisme, quand bien même ses amis remportent des succès décisifs ou résistent vaillamment. Ce procédé - la relation distanciée de Boy Blue et le déroulement des actions - permet à Willingham de ménager habilement le suspense, le lecteur craignant jusqu'au bout sinon une issue défavorable aux héros en tout cas un sort funeste pour un ou plusieurs protagonistes. Ce segment est illustré par l'artiste canadien Niko Henrichon, dont la prestation sans être indigne est décevante par rapport à celle de son chef-d'oeuvre (Pride of Baghdad, écrit par Brian K. Vaughan).

Puis, on entre, si je puis dire, dans le vif du sujet. D'abord, avec le dyptique Skulduggery (tricherie, manigance) où l'on retrouve la super-espionne la plus sexy et implacable des Fables, Cinderella (Cendrillon). Ce prélude ultime à la guerre est mené tambour-battant, avec là encore un emploi épatant de la voix-off (par l'héroïne elle-même), commentant froidement sa mission tout en la menant avec une détermination sans failles. Pinocchio est au centre de cette intrigue où Hansel puis Rodney et June Greenwood mènent la vie dure à Cendrillon. Mark Buckingham (qui dédicace son travail sur cette partie à plusieurs de ses confrères qui l'ont inspiré : Duncan Fegredo, Charlie Adlard, Mike Oeming entre autres) découpe le script avec une redoutable efficacité, avec des planches très nerveuses, le plus souvent en 4 cases. C'est remarquable.

Mais, évidemment, le plat de résistance arrive avec les 4 chapitres de War and Pieces, soit 100 pages éblouissantes, où Willingham maintient une tension de chaque instant, alterne des séquences dans les trois sites principaux de la guerre (à bord de la Gloire de Bagdad dans le ciel de l'Empire, à Fort Bravo, dans la cité impériale) et enchaîne les morceaux de bravoure. Des séquences comme la charge des dragons, l'endormissement et l'envahissement végétal de la cité impériale, le duel entre l'Adversaire et Bigby Wolf, le sacrifice du Prince Charmant bénéficient des meilleures planches de Buckingham, qui utilise abondamment un découpage inattendu composé de cases verticales comme des volets sur des doubles-pages qui parfois éclatent pour devenir des fresques dignes de Kirby : magistral !
*
Pour agrémenter royalement cet album exceptionnel, des bonus sont servis comme digestif : d'abord une postface par Willingham, qui promet qu'il a encore bien des choses à raconter avec les Fables ; ensuite un sketchbook magnifique de Buckingham, où l'on découvre les designs de vaisseaux, accessoires et costumes pour cet arc ; et enfin une galerie de pin-ups réalisées par des fans prestigieux comme Eric Powell (The Goon), Kevin Nowlan (Batman), ou Darwyn Cooke (La Nouvelle Frontière).
*
Après cette lecture jubilatoire, une pause s'impose. Mais bientôt, il sera temps de parler du nouvel acte des Fables...