jeudi 9 décembre 2021

INFERNO #3, de Jonathan Hickman et R.B. Silva avec Stefano Caselli et Valerio Schiti


Tous ceux qui, comme moi, auront apprécié la refonte de la franchise X par Jonathan Hickman adoreront Inferno tant le scénariste s'y livre à un exercice magistral qui fait reconsidérer tout son projet d'un oeil nouveau. Ce troisième épisode est à cet égard fascinant puisque, avec deux longs flashbacks, on porte un regard tout à fait bouleversé sur des événements majeurs. Au dessin, RB Silva livre une très bonne prestation, même s'il a dû être soutenu par Stefano Caselli et Valerio Schiti.


Le passé. Lorsque Cypher a dû devenir l'intermédiaire entre Krakoa et les mutants, il s'est méfié du projet de Xavier et, avec Warlock, il a piraté l'île pour en surveiller les représentants les plus importants, y compris Moira MacTaggert.


Aujourd'hui. Emma Frost convoque Mystique et Destinée pour leur révéler que Moira MacTaggert et vivante et mutante. Elles scellent une alliance contre Xavier et Magneto pour préserver leurs intérêts et ceux de leurs protégés.


Moira MacTaggert rejoint Paris et sa résidence secrète mais des agents d'Orchis la capturent et la téléportent dans une base en Terra Verde. Sur Krakoa, alors qu'il discute de la situation du Conseil, Xavier intercepte le cri de détresse de Moira et part à son secours avec Magneto.
 

Dans la Forge d'Orchis en orbite autour du soleil. La Sentinelle Oméga et Nimrod observent la fabrication d'une nouvelle Sentinelle-Mère. Karima Shapandar révèle à son acolyte comment, en venant du futur, elle a initié la création d'Orchis pour empêcher que les mutants ne gagnent définitivement.


Magneto remonte la piste de Moira grâce à un traceur implanté dans la prothèse de son bras gauche mais celle-ci a été retirée. Moira est aux mains de Mystique et Destinée. Nimrod et la Sentinelle Oméga débarquent dans la base de Terra Verde où se trouvent Xavier et Magneto.

Commençons, une fois n'est pas coutume, par parler des dessins de ce pénultième épisode d'Inferno. Initialement, dans les annonces de Marvel, la mini-série comptait un artiste différent pour chaque chapitre, à l'exception des premier et dernier (signés Valerio Schiti). Ce troisième numéro devait donc être intégralement complété par R.B. Silva qui faisait son retour après Powers of X et X-Men #5.

La couverture de Inferno #3 nous renseigne différemment en affichant les noms de Stefano Caselli (dessinateur du n°2) et de Valerio Schiti aux côtés de celui de Silva. C'est d'abord donc un peu décevant de constater que ce dernier n'a pas réussi à réaliser son épisode intégralement. 

Mais, ne faisons pas non plus la fine bouche car retrouver Caselli et Schiti est tout sauf pénible. Caselli dessine les pages 21 à 27 et Schiti les pages 39 à 47. Ils s'en acquittent très professionnellement et livrent des prestations conformes à leur (grand talent). C'est certes un tout autre style que celui de Silva, mais, pour ma part, j'aime ces trois artistes et lire un épisode illustré par eux est un régal, même si j'aurai bien aimé que Silva fasse tout.

Surtout que, sur ses planches, Silva affiche une grande forme. Il est encré par Andrea di Benedetto, son partenaire habituel. Ensemble, ils nous gratifient d'images mémorables, et de scènes superbement découpées. Quand il faut y aller à fond dans le grand spectacle, ces deux-là n'ont peur de rien et il y a notamment une splash-page avec les Phalanx géants qui est à couper le souffle, terrifiante et fascinante à la fois. Je pense aussi à cette autre vignette généreuse par son format où on découvre comment Cypher et Warlock ont parasité Krakoa (voir ci-dessus) et qui participe grandement à la substance même su scénario de Hickman.

Silva sait en tout cas s'adapter magnifiquement à la narration, puisqu'il est aussi capable de produire un gaufrier très efficace, avec des personnages expressifs, lors d'une autre scène-clé (voir ci-dessus), pleine de tension. L'artiste s'émancipe aussi de l'influence d'Immonen, très présente à ses débuts, et exploite à fond les effets numériques avec di Benedetto pour traduire l'aspect très s.-f. du récit.

Très beau, donc, l'épisode est surtout, une fois encore, une leçon d'écriture par Jonathan Hickman qui semble avoir conçu Inferno comme un fabuleux exercice de style dont une bonne partie consiste à obliger le lecteur à reconsidérer "l'âge de Krakoa" d'un oeil nouveau en en découvrant les coulisses, les secrets.

D'un côté, il y a les scènes au présent où il se passe déjà beaucoup de choses bouleversantes après celles racontées dans les deux numéros précédents. Emma Frost, on le sait, a très mal pris la découverte du rôle de Moira MacTaggert, ou plus exactement le fait que Xavier et Magneto le lui aient cachée. Elle poursuit désormais son propre agenda, mais qui peut assurer où cela ménera la communauté mutante. On peut spéculer à l'envi, en imaginant que la Reine Blanche devienne la nouvelle leader du Conseil (elle en a l'étoffe, le charisme et les compétences, et la couverture du précédent épisode le suggérait). Mais je me méfie de ce qui est trop évident avec Hickman.

Toutefois est-il qu'elle convoque Mystique et Destinée et passe un pacte avec elles. La fin de l'épisode montre Moira aux mains des deux dernières, dans une position qui renvoie au terme de la troisième vie de Moira  dans House of X #2 (mais sans Pyro cette fois), et dans la No-Place de Moira (son habitat secret sur Krakoa). Que vont-elles lui faire ? 

Surtout que, juste avant, on a suivi Magneto et Xavier en Terra Verde dans une base de Orchis, dont le personnel a été décimé. Comment interpréter ces images ? Selon mois, Mystique et Destinée (avec peut-être des complices) sont responsables de ce massacre pour avoir délivré Moira mais pour ensuite mieux la ramener dans sa No-Place sur Krakoa et la soumettre à quelque interrogatoire. En même temps, Mystique et Destinée ont pris soin de détacher la prothèse du bras gauche de Moira (à moins que les agents d'Orchis s'en soient chargés avant leur intervention), pour attirer Magneto et Xavier dans un guet-apens puisque Nimrod, la Sentinelle Oméga et des soldats débarquent à leur arrivée. 

Cette partie de l'épisode joue sciemment  sur une certaine confusion, un enchaînement rapide et sanglant, visant à déstabiliser autant Xavier et Magneto que le lecteur pour les laisser tous dans une situation préoccupante.

Mais, bien sûr, ce qu'il faut retenir avant tout de cet épisode, ce sont ses deux longs flashbacks, qui ne réécrivent pas l'histoire depuis HoX-PoX mais nous font reconsidérer des éléments cruciaux en dévoilant des faits jusqu'à présent non exposés. Et, là, Hickman m'a franchement sidéré.

Dans le premeir flashback, nous suivons Cypher depuis son arrivée sur Krakoa où le dépose Xavier. C'était dans Powers of X #4. Doug Ramsey avait pour mission de communiquer avec l'île, de créer une interface avec elle pour la préparer à l'arrivée massive de mutants, à l'édification d'habitats et à l'élaboration d'une bio-technologie.

Xavier avait montré télépathiquement à Cypher le but de tout cela et là on découvre en images tout ce que Doug a vu. Mais surtout on reste avec lui une fois Xavier parti. Cypher n'a pas débarqué sur Krakoa seul, il était avec Warlock et celui-ci l'a mis en garde contre Xavier et son projet. Cypher va alors, et ça on l'ignorait complètement depuis deux ans, complètement pirater le plan du professeur avec l'aide de Warlock. D'abord en parasitant l'île de façon à profiter de ses "yeux" et de ses "oreilles". Cypher devient alors, sous nos yeux, le mutant le plus puissant de Krakoa, celui qui a, dès le départ, espionné les fondateurs de la Nation X : Xavier, Magneto, le Fauve, etc. On comprend vraiment pourquoi Hickman a toujours dit que Doug Ramsey était son mutant favori puisqu'il lui a donné une position unique et insoupçonnée jusqu'à présent.

Mais comment Cypher a pu échapper à la vigilance de tous les télépathes ? Simple : il suffit de rappeler, comme le fait Hickman, que Krakoa se sustante avec l'énergie psychique des mutants et des cadavres. Dans ces conditions, et surtout étant donné que Cypher n'a jamais éveillé les soupçons, a agi discrètement, docilement, personne n'a pensé à le sonder, à le suspecter. On lui donnerait le Bon Dieu sans confessions, et Xavier lui a donné les clés du paradis mutant. Cypher a ainsi écouté aux portes et regardé dans les trous de serrure, jusqu'à découvrir le secret le mieux gardé de son mentor : l'existence et le rôle de Moira et surtout sa plus grande peur - Destinée.

J'adore, personnellement, ce genre de retournement de situation, mais je concède qu'il faut que ce soit parfaitement mené. Il ne faut se douter de rien et en faisant de Cypher son agent, Hickman nous a tous roulés dans la farine. Jusqu'à présent, Doug Ramsey n'était là que pour porter la voix de Krakoa lors des séances du Conseil. Quand il a dû s'engager dans le tournoi durant X of Swords, il ne s'est pas battu mais s'est marié avec une arakki. Absolument personne ne pouvait penser que Cypher savait tout sur tout le monde et, mieux encore, avait pris les dispositions nécessaires pour cela et certainement jouer le garde-fou de tout le projet de Xavier, Magneto et Moira. C'est époustouflant, quasi du même niveau que la révélation du rôle d'Ozymandias dans Watchmen. Le truc qu'on n'a pas vu venir et qui est tellement énorme qu'on est obligé de reconnaître la maestria de l'auteur.

L'autre flashback concerne Karima Shapandar, la Sentinelle Oméga. Cette fois, Hickman procède un peu différemment dans la mesure où il emprunte directement (comme c'est indiqué dans une phrase de dialogue) à l'arc Days of Future Past de Chris Claremont.

Karima est avec Nimrod dans la Forge d'Orchis en orbite autour du soleil. On découvre d'abord qu'une nouvelle Sentinelle-Mère est en cours de fabrication. Puis Nimrod exprime ses interrogations au sujet de sa partenaire. Elle lui raconte alors son secret qui, là aussi, modifie sensiblement notre perception sur son rôle.

Hickman alterne des pages illustrées et des data pages qui reviennent sur la dixième vie de Moira MacTaggert, c'est-à-dire celle qu'elle vit actuellement. Dans le futur de cette dixième vie, Moira et les mutants ont successivement vaincu tous leurs adversaires - humains, machines (jusqu'aux Phalanx). Dans cette ligne temporelle, il y a une variante, celle où a vécu la Sentinelle Oméga. Elle a remonté le temps pour rencontrer le Dr. Killian Devo et initier avec lui la création d'Orchis. 

Dans le futur d'où vient la Sentinelle Oméga, la défaite de Nimrod a été analysée. Avec Devo puis le Dr. Alia McGregor, elle va donc améliorer la conception de Nimrod pour éviter sa défaite. L'objectif est simple : il faut assurer la victoire de Nimrod et celle des machines parce que dans le futur de la Sentinelle Oméga, les mutants ont toujours gagné, quel que soit leur adversaire. Si les machines gagenent, alors les Phalanx domineront et la "mutanité" sera définitivement éradiquée (comme on l'a vu dans Powers of X).

Karima Shapandar a donc été l'hôte de la Sentinelle Oméga. Récupérée par les mutants, sa programmation a été modifiée et le danger qu'elle représentait annulé. Jusqu'à la dixième vie de Moira, l'histoire actuelle racontée où la Sentinelle Oméga a pu éviter sa reprogrammation et initier Orchis avec Devo.

Ce chapitre, ardu sur le papier, car appartenant à de la s.-f. pure et dure, avec voyages dans le temps, concepts démesurés, enjeux catastrophistes, vies multiples, s'avère étonnamment claire à la lecture, comme un cours magistral dispensé par un professeur pédagogue. Hickman établit une suite d'événements avec une logique imparable, ou du moins qu'on ne se sent pas de remettre en question car parfaitement agencée. 

C'est ça aussi, un grand scénariste : quelqu'un à même de vous faire avaler des faits improbables mais qui s'inscrivent implacablement dans une trame plus grande, un récit plus global. Surtout, l'histoire secrète de la Sentinelle Oméga apparaît comme le versant de celle de Cypher : Karima Shapandar est à Orchis ce que Doug Ramsey est à Krakoa, un agent de l'ombre, qui manoeuvre en coulisses, dont personne ne connaissait l'importance cruciale, l'influence.

Inferno est une conclusion décidément bluffante au run de Jonathan Hickman. Jusqu'au bout, il aura pesé sur le destin des mutants, dont il aura reconfiguré la position, l'action et le futur.  Il faut vraiment souhaiter que les scénaristes de la franchise sauront exploiter cet héritage merveilleux d'inventivité car, loin de tout boucler derrière lui, Hickman laisse l'univers mutant avec un réservoir d'histoires incroyable. Suite et fin en 2022 : ça promet !   

mercredi 8 décembre 2021

BATMAN #118, de Joshua Williamson et Jorge Molina (avec Mikel Janin)


"Un nouveau chapitre commence !" pour Batman avertit la couverture et c'est bien le cas : Joshua Williamson prend donc le relais de James Tynion IV et ne perd pas de temps pour marquer son territoire.  Le résultat est en tout point enthousiasmant, j'ai beaucoup aimé ce que j'ai lu. D'autant que, visuellement, on est aussi gâté avec Jorge Molina, qui succède à Jorge Jimenez avec maestria.


L'année écoulée a été prouvante pour Gotham et son protecteur, Batman. Mais alors que les habitants de la mégapole font la fête, le chevalier noir patrouille comme à son habitude. En contact avec Oracle, il est dirigé vers une fête masquée donnée par des milliardaires menacée par des voleurs.


Batman observe les lieux avant d'agir puis entre en scène, déguisé en Killer Croc. Il est reconnu par Firefly, à la tête des malfrats. Rapidement, Batman neutralise ses assaillants et l'assistance, croyant à une attraction, l'applaudit.
 

Le jour se lève. Oracle invite Batman à passer prendre le petit-déjeuner en sa compagnie et celle de Nightwing à Blüdhaven. Mais il coupe les communications après avoir vu un flash info annonçant l'arrestation de plusieurs membres de Batman Inc. pour meurtre.


Batman se rend en Badnisia. La détective Cayha est chargée de l'affaire et Batman l'aborde alorsq u'elle s'apprête à prélever une étrange substance noire sur le sol. Il s'interroge sur les moyens financiers des suspects, que Bruce Wayne le subventionne plus, lorsqu'un visiteur apparaît...

Bien sûr, je ne vous spoilerai pas le nom de ce visiteur, le nouveau mécène de Batman Inc., mais c'est réjouissant pour la suite. Abyss est donc le premier arc narratif de Joshua Williamson sur Batman, dont il reprend l'écriture après le départ de James Tynion IV. Ce nouvel auteur n'est pas un inconnu à qui DC a confié son titre le plus populaire.

On peut même dire que Williamson est certainement le futur architecte du DCU, après Geoff Johns (qui semble avoir jeté l'éponge, ayant échoué à imposer sa vision entre renouvellement et héritage) et Scott Snyder (qui a tout mis sans dessus-dessous avec Dark Nights : Metal et Death Metal). Williamson a comme Tynion IV collaboré avec Snyder mais surtout il s'est imposé chez DC avec un long run à succès sur Flash, et dernièrement avec la mini-série Infinite Frontier qui a défini l'Omnivers (concept qui établit que le DCU est composé non pas d'un Multivers mais de plusieurs). Il est également aux commandes de la série Robin actuellement, avec Damian Wayne dans le rôle.

N'étant pas familier de son oeuvre, je n'avais donc aucun a priori sur ce qu'il avait en tête pour Batman, même s'il avait dès sa nomination annoncé qu'il comptait l'éloigner de Gotham et renouer avec sa fonction de détective. C'était plutôt encourageant après le long run de Tom King (qui ne quittait guère la mégapole) et celui de Tynion IV (qui en avait fait une vraie zone de guerre).

Pourquoi faut-il suivre le Batman de Williamson ? Ce 118ème épisode est plus long qu'à l'accoutumée (35 pages) et dans un premier temps, il dresse un bilan. Gotham fête le retour au calme après le chaos engendré par Joker War et Fear State. Mais Batman, peu habitué à cette liesse et surtout au regain de confiance exprimé par la population à son égard, semble perdu. En contact radio avec Oracle, il se voit rappeler les épreuves traversées depuis un an, non seulement dans sa ville mais en dehors, aux côtés de la Justice League.

Williamson marque un bon point car en rappelant simplement que Batman opère à Gotham mais aussi au sein de la Ligue des Justiciers, il rappelle au lecteur que c'est un justicier avec un triple vie : celle de Bruce Wayne, celle de Batman à domicile et celle de membre d'une équipe. Cela devient encore plus pertinent quand, quelques pages plus loin, après avoir sauvé des notables d'une bande de voleurs lors d'une fête costumée, Oracle invite Batman à petit-déjeuner avec elle et Nightwing. A nouveau on a droit à une page rétrospective, superbement mélancolique, qui révèle la solitude du chevalier noir : James Gordon traque actuellement le Joker (dans la série de ce dernier), Alfred Pennyworth est mort, Superman a sa propre vie. Le contraste est saisissant : d'un côté, Batman est partout et entouré, mais de l'autre il est plus seul que jamais.

La conclusion logique à ce constat, c'est que, en vérité, rien ne retient Batman à Gotham et im mériterait bien des vacances. Alors Williamson va l'éloigner mais pas le mettre au repos pour autant et justifier ainsi ce qu'il avait annoncé pour son run et son premier arc. C'est très malin. Et ce qui l'est encore plus, c'est le motif employé, l'argument : le scénariste convoque Batman Inc., créé par Grant Morrison, le prolongement industriel en somme du Club des Héros, formé par des héros inspirés par Batman partout dans le monde. Bruce Wayne, dont la fortune détournée par le Joker, ne finance plus cette organisation dont certains membres sont impliqués dans le meurtre d'un vilain inconnu. Alors qui les paie ? Pourquoi ont-ils tué ? Et qui est la victime ?

Le rythme soutenu de la narration assure au lecteur une lecture captivante sans être effrénée. La caractérisation de Batman, esseulé, est excellente, le droit d'inventaire sur le run de Tynion IV intelligente, l'intrigue amorcée accrocheuse. C'est un sans-faute.

Et ça l'est d'autant plus que, visuellement aussi, c'est une réussite. Pourtant passer après Jorge Jimenez n'avait rien d'évident tant l'artiste s'est imposé comme un formidable dessinateur depuis des mois (même s'il a légitimement laissé des plumes sur ses derniers épisodes sortis à vive allure).

Pour le suppléer, DC a misé sur un dessinateur que j'aime beaucoup mais qui ne s'est jamais trouvé sur un titre aussi exposé : Jorge Molina. Souvent comparé à Olivier Coipel, Molina souffre comme le français d'une certaine irrégularité car en cumulant dessin et encrage (et parfois colorisation), il n'arrive pas à enchaîner les épisodes. Transfuge de Marvel (chez qui il ne faisait plus grand-chose depuis X-Men : Blue), Molina a une grosse carte à jouer.

Et ses planches sont renversantes. Soutenu pour les couleurs par l'incroyable Tomeu Morey, on peut affirmer qu'il livre sa meilleure prestation. La comparaison avec Coipel n'a plus lieu d'être car il s'approprie Batman avec assurance et soigne les détails. Comme l'arc ne compte que quatre numéros, on peut légitimement penser que, puisqu'il travaille dessus depuis un petit moment, il les livrera sans retard et sans bâcler. En tout cas, il produit quelques morceaux de bravoure (toute la séquence qui va du début jusqu'au sauvetage de la fête masquée). Lorsque l'action se déplace dans le dernier tiers au Badhnisia, il réussit avec peu à nous dépayser et impose sans effort le personnage de la détective Cayha.

On notera que dans les crédits de la dernière page, Mikel Janin est mentionné comme co-artiste. Pas plus tard qu'hier soir, j'ai pu l'interroger sur sa participation sur Facebook et il m'a précisé qu'il avait complété les pages 25 et 25. Mais sa contribution ne dépareille pas : je n'aurai pas su qu'il avait aidé Molina, je ne l'aurai pas remarqué (j'espère quand même néanmoins que DC va lui donner une nouvelle série en 2022 car depuis la fin du run de Tom King, Janin est étrangement sous-exploité).

Considérant le terme abrégé du run de Tynion après celui controversé de celui de King, si vous hésitiez à continuer à vous intéresser à Batman, craignant que ce défilé de scénaristes ne nuisent à sa série, rassurez-vous : il est entre d'excellents mains avec Joshua Williamson. Et Jorge Molina envoie du lourd côté dessin. Ce nouveau chapitre promet. 

lundi 6 décembre 2021

DES NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

Hello ! Après deux semaines de break, les news comics qui ont retenu mon attention pendant ce temps reviennent. Restez bien jusqu'à la fin si vous voulez savoir pourquoi je n'ai rien communiqué il y a 7 jours. Sinon, tout le monde va bien ? Allez, c'est parti !

ZESTWORLD :


Non, il ne s'agit pas du titre de la quatrième saison de Westworld avec Zemmour dans le rôle du méchant, mais d'un nouvel éditeur qui vient d'annoncer son arrivée sur le marché. Késako Zetsworld ? Prenez Chris Giliberti (en haut à gauche), le patron de Spotify, et Alex Ohanian (en haut à droite), le patron de Reddit (et M. Serena Williams pour la partie people) et vous avez les créateurs de Zestworld. Deux gus qui ont de la maille à plus savoir qu'en faire donc et qui investissent dans les comics numériques via une subscription.


Le modèle de Zestworld fait beaucoup penser à Image Comics  - carte blanche aux auteurs, volonté de faire une offre diversifiée (même si la première série annoncée, Awakened, sera un titre avec des super-héros) - et Substack - tout ça en format numérique. La crise sanitaire a rebattu les cartes et on voit bien désormais que les gros et les petits éditeurs cherchent de nouveaux moyens de séduire le lectorat. Mais la différence risque de se jouer surtout avec les auteurs. Et Zestworld a convaincu le couple Amanda Conner-Jimmy Palmiotti (ci-dessus) d'embarquer dans cette aventure : pas vraiment surprenant vu que Palmiotti finançait ses projets via la plateforme de financement participatif Kickstarter et que Conner le suit dans ce challenge.


Zestworld a aussi séduit Alex Segura (ci-dessus à gauche), qui a écrit du Star Wars tout comme Michael Moreci (en bas), mais aussi Peter J. Tomasi (en noir et blanc). Ce dernier est une belle prise car il a une sacrée expérience d'editor puis scénariste chez DC (Superman, Batman & Robin, Super-Sons).


Côté artistes, il y a aussu beau monde, à commencer par Phil Jimenez (ci-dessus à gauche), une vraie star qui a bossé aussi bien chez Marvel que chez DC (actuellement  on peut lire son premier épisode de Wonder Woman : Historia, écrit par Kelly Sue DeConnick). Eric Canete (en haut à droite) et Dean Kotz (en bas à droite) ont aussi pris un ticket. 
Reste quand même à savoir si les séries que réaliseront tous ces gens finiront pas avoir des copies physiques, car les fans de comics apprécient d'avoir des livres, ou si on se dirige vers du 100% dématérialisé.

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DARK HORSE COMICS :


La maison d'édition Dark Horse Comics, d'habitude discrète, fait beaucoup parler d'elle ces derniers mois. Elle a signé un deal avec Scott Snyder pour publier ses nouvelles séries d'abord disponibles sur la plateforme Comixology, puis Brian Michael Bendis a négocié avec elle les rééditions de son Jinxworld et de nouvelles séries (dont la première, Joy Operations, vient de paraître). En outre, c'est l'éditeur de Mike Mignola (Hellboy, B.P.R.D., etc) et Jeff Lemire (Black Hammer et ses spin-off).
Pourtant Dark Horse chercherait à se faire racheter. Il s'agirait d'un partenariat ressemblant à celui qui existe entre le Millarworld et Netflix, donc la cession de tout un catalogue de comics pour de futures adaptations en films, séries ou dessins animés, tout en conservant un département de parutions de mensuels et de recueils.
Et justement la rumeur court que Netflix serait intéressé par ce rachat. Ce serait une sacrée prise de guerre pour la boîte de Ted Sarandos. Mais rien d'officiel pour l'instant. Quoi qu'il en soit, cela prouve là encore que les éditeurs cherchent à se renforcer en intégrant de grandes majors, comme Marvel avec Disney, DC avec Warner.

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MARVEL COMICS :


Comme tout le monde semble dormir paisiblement chez DC, Marvel anime majoritairement les news. Quitte à le faire de manière déplaisante pour commencer. Vous vous souvenez de la mini-série Luke Cage : City of Fire ? Prévue initialement comme une histoire déconnectée, elle avait ensuite programmée comme un tie-in à l'event Devil's Reign.


Fnalement, il n'en serait rien car... Elle est purement et simplement annulée ! C'est son scénariste Ho Che Anderson (ci-dessus) qui l'a lui-même déclaré sur Twitter, sans donner plus d'explication, sinon que le premier épisode était entièrement complété, et que les suivants étaient en cours d'achèvement. Selon le scénariste Mark Russel, deux options pour justifier cette annulation : soit il n'y avait pas assez de pré-commandes pour le #1 et Marvel a préféré tout arrêter ; soit (et c'est l'hypothèse la plus probable) quelque chose dans l'histoire écrite par Anderson a déplu à quelqu'un en haut lieu chez Marvel/Disney.
Lorsqu'on sait que le scénariste, par ailleurs auteur de King (une biographie dessinée sur Martin Luther King), avait raconté que l'argument de Luke Cage : City of Fire prenait pour point de départ la mort d'un afro-américain à la suite de quoi Cage enquêtait, le sujet d'annonçait sensible dans une Amérique traversée par des tensions communautaires contre les violences subies par les noirs. Pourtant, Luke Cage a toujours été un héros politique (tous les comics sont plus ou moins politiques d'ailleurs), donc Ho Che Anderson, avec son c.v., ne prenait personne par surprise, surtout pas Marvel qui s'est enorgueilli de confier Black Panther à Ta-Nahesi Coates par exemple.
 

L'autre nouvelle émanant de Marvel est plus sympa mais surtout elle va permettre aux geeks de phosphorer jusqu'au Printemps 2022. Tout a débuté par ce teaser laconique, ciitant Irene Adler alias Destinée : "Il n'y a pas LE Future. Il n'y a pas de destinée." et cette mention : Destiny of X. S'agirait-il d'un prochain event mutant ? Ou d'une nouvelle ère, après Dawn of X et Reign of X ?


Marvel n'a pas tardé à diffuser des images tout aussi énigmatiques, comme celle-ci avec trois versions de Wolverine, dessinées par Carlos Gomez. Et chaque fois le même leitmotiv : Choose your Destiny.


Taurin Clarke illustrait trois Tornade différentes et iconiques.


David Baldeon montrait Hope Summers. On notera la première case où la fille adoptive de Nathan Summers/Cable porte le casque Cerebro, comme dans Inferno #2 lorsque Mystique l'a trompée pour qu'elle rende son esprit à Destinée tout juste ressucitée par les Cinq...


Dustin Weaver découpe en trois Mr. Sinistre, que Jonathan Hickman a replacé sur le devant de la scène depuis Powers of X (on sait que dans une des vies de Moira MacTaggert, il a créé les Chimères, à partir des ADN combinés de plusieurs mutants, avant d'être exécuté par Nimrod pour avoir ainsi permis à la race honnie du robot de survivre et de résister à son régime).


Si Charles Xavier n'apparaît sur aucun de ces teasers, Magneto y figure, lui, dessiné par Stephen Segovia, dans son habit blanc (qu'il porte dès House of X #1) puis rouge (sa tenue originelle) et noire (comme dans les Uncanny X-Men de Bendis).


Enfin, bien sûr, Destinée est présente, sous le crayon de Mike McKone. Là, ce qui trouble, c'est qu'elle a la même pose sur les trois vignettes, mais le décor derrière elle change (on voit même Nimrod dans la troisième image).
Pour ma part, je pense que tout ça annonce une nouvelle nouvelle période, après Dawn of X et Reign of X. Le rôle de Destinée me paraît évidemment central, depuis son retour à la fin de Inferno #1, ce qui interroge sur la situation de Moira MacTaggert, mais aussi celles de Charles Xavier, de Mystique, du Conseil de Krakoa.
Comme certaines séries me paraissent susceptibles d'être annulées ou relancées (Excalibur, SWORD, Marauders, X-Corp, voire X-Force) et peut-être de nouvelles, initiées, Destiny of X, qui pourrait débuter dès Mars 2022, va probablement redessiner la franchise X. Est-ce que tout ça sera le fruit d'un effort collectif des scénaristes ? Ou d'un seul (qui deviendrait alors la nouvelle "Head of X" après Hickman) ? L'avenir seul nous le dira (et ce n'est pas Irene Adler qui me contredira).

Voilà, c'est tout. Et c'est certainement tout pour cette rubrique. Car, et ça, c'est mon annonce perso, je ne suis pas certain de continuer à fournir cette entrée. C'est une charge de travail conséquente, qui s'ajoute à la rédaction des critiques, elles-mêmes parfois nombreuses (la semaine écoulée m'a mis à l'épreuve de ce point de vue, avec beaucoup de sorties). Je l'avoue, je suis parfois un peu fatigué (même si c'est relatif, car écrire des critiques de comics, c'est pas la mine non plus) et je ressens le besoin de me préserver un peu plus.
A plus long terme, c'est-à-dire pour 2022, il est ainsi probable que je réduise la voilure. Il y a des séries que je prévois d'arrêter de suivre, d'autres qui sont dans la balance (et, à cet égard, le futur de la franchise X, qui m'inspire beaucoup de prudence, risque de me perdre, surtout sans Hickman aux commandes désormais). J'ai d'autres projets, sans relation avec la tenue d'un blog, aussi.
Bref, je tenais à être transparent. Et à vous remercier pour avoir lu ces Nouvelles Nouvelles Toutes Fraîches hebdomadaires. C'était très gratifiant de voir que tant de monde les consultait. Merci, donc, et à bientôt !

samedi 4 décembre 2021

KING OF SPIES #1, de Mark Millar et Matteo Scalera


Une dernière friandise pour terminer cette semaine de sortie ? Alors King of Spies sera parfait. Il s'agit d'une nouvelle mini-série signée Mark Millar qui retrouve Matteo Scalera avec qui il avait produit Space Bandits. Cette fois, c'est beucoup mieux grâce à un pitch simple et accrocheur, qui renvoie d'ailleurs à de précédents comics du scénariste, et des dessins survitaminés. 



1990. Panama. Roland King, le meilleur espion de la couronne britannique, accomplit une mission avec son zèle coutumier. Sa cible : un narco-trafiquant sur le point de se réfugier à Cuba et qui a employé deux mercenaires très dangereux pour s'assurer que l'agent secret ne l'attrapera pas. Peine perdue.


De nos jours. A 65 ans, Roland King est décoré par la Reine pour ses états de service. Elle lui signifie que les récompenses honorent les sacrifices plus que la bravoure. Mais King a la tête ailleurs : il est malade et envisage la retraite avec difficulté.


Il se confie à son meilleur ami, tout en reconnaissant que son métier l'a conduit à des actes peu glorieux. Il a négligé sa famille au point que son fils, Atticus, ne veut plus le voir. Pris d'un malaise, il est hospitalisé et apprend qu'il a une tumeur au cerveau. Le pronostic : six mois à vivre.


Rongé par les regrets et désabusé, après avoir tué un oligarque russe qui malmenait une serveuse, King décide de partir en beauté. Comprenez en débarrassant l'humanité de tous les puissants qui ont la corompent, l'asservissent et la détruisent.

Mark Millar est un scénariste qui ne prend pas de pincettes mais sait faire parler de son travail. Ce côté bateleur agace ou réjouit, d'autant qu'il est désormais considéré par les puristes comme une sorte de traître à la cause depuis qu'il a vendu son label Millarworld à Netflix. Déjà qu'avant cela on lui reprochait en permanence de ne développer que des comics pour en tirer des films ou des séries télé, alors maintenant...

Pourtant Millar reste viscéralement un amoureux des comics. La preuve : lorsqu'il a justement vendu son Millarworld à Netflix, les dirigeants de la plateforme se sont étonnées qu'il veuille continuer à écrire de la BD. Par ailleurs, c'est un des derniers ténors du milieu à ne pas avoir cédé aux sirènes des comics numériques. Il aime les floppies, les trade paperpacks, et ses références sont internationales (il cite aussi bien Iznogoud que Superman).

Enfin, bien qu'i soit aujourd'hui plus riche que tous ses collègues et pourrait donc se tourner les pouces, Millar n'a pas oublié ses origines modestes et promeut le Neuvième Art avec plus de fougue et de passion que la plupart des gens qui bossent dans le milieu. Alors oui, il parle beaucoup, parfois à tort et à travers, c'est un camelot, roublard, un businessman, avec une oeuvre où le pire côtoie le meilleur. Mais il aime son job et ne l'échangerait pour rien au monde.

Parmi ses sujets favoris, on remarquera que Millar a un goût affiché pour les vieux. D'ailleurs un de ses plus fameux hits, chez Marvel, fut Old Man Logan, une dystopie avec le mutant griffu. Dans ses creator-owned, une de ses mini-séries les plus abouties est Starlight, sur un simili Flash Gordon en bout de course. Et aujourd'hui, le turbulent écossais revient à cette figure fétiche avec King of Spies, une sorte de mix improbable entre James Bond et Impitoyable. Old Man Bond en somme.

Quentin Tarantino avait, il y a quelques années, exprimé son souhait de se frotter au mythe bondien en imaginant un long métrage sur l'espion préféré de sa majesté dans ses vieux jours, qu'il aurait donné à jouer à Pierce Brosnan. Mais comme souvent avec Tarantino, ça restera un rêve de film. Alors, comme les bonnes idées ne meurent jamais, Mark Millar a dû se dire, avec à-propos, qu'il en ferait une BD.

King of Spies, c'est donc la dernière aventure de Roland King, condamné par une tumeur au cerveau et qui décide de partir en beauté en éliminant tous ceux qu'il juge responsable du déclin du monde qu'il a pensé sauver dans sa carrière. Personne n'est à l'abri car il n'a donc plus rien à perdre et qu'il a encore de beaux restes. Un russe grossier en fait les frais dès la fin de ce premier épisode...

La simplicité de l'argument fait tout son sel. Mais ça va sûrement défriser certains qui crieront au sacrilège bondien, ou qui déploreront la minceur du propos, ou sa violence, ou... Mais vous savez quoi ? Tous ceux qui râleront seront des gens dont c'est la manie et qui sont surtout trop sérieux. Pour les autres, ceux qui veulent se payer un trip brutal et marrant, car énorme, alors pour ceux-là, dont je fais partie, King of Spies sera un chouette divertissement popcorn, pendant quatre mois et autant d'épisodes.

Ce sera un plaisir d'autant plus grand qu'il est dessiné par l'excellent Matteo Scalera. Le dessinateur renoue avec Millar après Space Bandits, qui ressemblait à une occasion manquée. Ses planches débordent de vitalité, tout va à 100 à l'heure, et le résultat ne s'embarrasse pas de chichis.

Scalera s'amuse visiblement, ce qui ne signifie pas qu'il bâcle son affaire. Comme Rafael Albuquerque ou Sean Murphy (deux autres partenaires de Millar), ce qui le caractérise, c'est la santé de son graphisme, cette énergie débridée, ce plaisir contagieux à raconter une histoire, à en assumer toute la fantaisie, sans complexes, sans se sentir obligé de s'excuser. Surtout pas celui de faire ressembler Roland King à Pierce Brosnan actuellement (tapez dans Google Images : Pierce Brosnan beard et vous verrez).

Dès la scène d'ouverture (une mission explosive au Panama où ca défouraille à tout-va en prenant quand même le temps de souffler l'idée à une femme qui vient d'accoucher un prénom pour son bébé), on embarque dans une essoreuse avec des angles de vue invraisemblables, des valeurs de plans défiant tous les usages, des compositions survoltées. Puis ça se calme pour poser le bilan d'un vieil homme rongé par les regrets et l'amertume, à qui on apprend qu'il n'a plus que quelques mois à vivre, et qui décide, comme la série elle-même, de lâcher les chevaux, de se moquer des convenances, de fracasser des crânes et de buter des enflures.

King of Spies est à la fois crépusculaire et extraordinairement vivant. En ces temps troublés, où comme le relève Millar, des pays se laissent tenter par les extrêmes, où une pandémie rend l'avenir incertain, on a au fond envie de suivre Roland King pour profiter à fond. Comme c'est une BD, c'est un excellent exutoire : on peut suivre ce vieil homme et la mort comme un puissant elixir contre tout ce qui nous oppresse et nous inquiéte.

THE HUMAN TARGET #2, de Tom King et Greg Smallwood


Wow ! Quel épisode ! Tom King et Greg Smallwood font très fort avec le deuxième numéro de The Human Target. Certes le précédent chapitre m'a déjà conquis, mais là, on atteint les cîmes. L'enquête de Christopher Chance pour identifier celui ou celle qui l'a empoisonné en pensant atteindre Lex Luthor prend un tour romantique absolument enchanteur. C'est beau, c'est superbement écrit : c'est jouissif.
 

Christopher Chance reçoit la visite à son bureau de Tora Olafsdotter alias Ice, membre de la Justice League International. Ils sortent discuter et se rendent sur une plage pour boire un verre. Désireuse d'aider, Ice est pourtant vite percée à jour par Chance.


Elle a en effet reçu un appel du Dr. Midnight qui l'a mise au courant de l'affaire sur laquelle enquête Chance et sur l'état de santé de ce dernier. Mais en vérité elle a voulu savoir où en sont ses investigations et innocenter sa meilleure amie, Beatriz da Costa alias Fire.


Chance suit Tora sur la plage car elle a envie de se baigner. Il dissimule mal son émoi en compagnie de cette belle femme, aimable et affable. Il saute à l'eau avec elle et l'écoute évoquer une ancienne bataille contre Overmaster, qui s'était allié à Lex Luthor et l'avait manipulée, elle, pour tuer ses partenaires.


Le drame avait pu être évité mais Guy Gardner, son fiancé et collègue au sein de la Ligue, voulut savoir ce qui s'était passé.  Fire, elle, promit de faire payer Luthor. Pourtant Ice répète que son amie n'aurait rien fait et offre à Chance de l'aider à rencontrer les membres de la JLI.

Juste après avoir lu cet épisode, Mardi dernier, alors j'étais sur Twitter, je tombe sur un message posté par un fan de The Human Target qui dit, en substance, que c'est sa lecture favorite actuellement et surtout qu'il ne voit aucun comic book capable de rivaliser avec la production de Tom King et Greg Smallwood.

Sur le coup, ce jugement me fait un peu sourire car je trouve qu'il y a beaucoup de choses très intéressantes, de grande qualité, à lire et à recommander en ce moment. Rien que cette semaine, il y a de quoi combler le geek avec du Kirkman/Samnee, Millar/Immonen, Ayala/Reis, pour citer trois équipes artistiques de haut vol. Si on remonte plus loin, on dispose en ce moment de comics par Gillen/Ribic, Lemire, Taylor/Redondo et j'en oublie sûrement. De quoi corriger ceux qui pensent que "c'était mieux avant" (sans jamais qu'ils précisent à quand se situait cet avant idéal).

Et puis j'ai passé ces derniers jours à rédiger les critiques de ce que j'avais lu avec parfois enthousiasme, parfois déception, la routine presque. Je gardais The Human Target #2 sous le coude, pour finir la semaine en beauté. J'aime bien faire ça, réserver un bel épisode pour conclure mes critiques hebdomadaires, histoire de laisser à ceux qui me suivent l'envie de se procurer telle ou telle série plutôt que de terminer sur une note plus maussade.

Mais ça permet surtout de jauger la série qu'on garde pour la fin. De voir ce qu'on en retient, de penser à la manière dont je vais en parler. Et dans ce processus de décantation s'opère (ou non) une confirmation, une révélation. Généralement, si c'est vraiment aussi bon que prévu, la critique s'écrit toute seule parce que ce n'est jamais difficile de communiquer son enthousiasme.

J'en reviens à ce twitto qui affirmait qu'il ne lisait rien de meilleur en ce moment. Et je le rejoins. The Human Target est une BD parfaite, de comic book idéal. C'est merveilleusement écrit par Tom King, peut-être ce qu'il a écrit de plus fin, de plus délicat, de plus sensible. Et c'est divinement dessiné par Greg Smallwood, dont j'ai l'impression que tout le monde découvre enfin le génie (et ça, ça me fait kiffer).

Le programme de la série est limpide, il a été présenté dans le premier épisode : Christopher Chance a été empoisonné à la place de Lex Luthor en jouant son rôle. Le poison employé provient d'une dimension visitée par la Justice League International, comme l'a découvert le Dr. Midnight. Chance a donc douze suspects : Ice, Fire, G'nort, Guy Gardner, Mister Miracle, Red Rocket, Captain Atom, Batman, Blue Beeetle, Booster Gold, Martian Manhunter, Black Canary. Et il lui reste douze jours à vivre et donc douze jours pour trouver son assassin.

Selon le principe un épisode = un jour, Chance va donc rencontrer à chaque épisode un suspect. Première de la liste : Tora Olafsdotter alias Ice. Elle vient directement à lui, même si on découvrira à la fin que Chance l'a habilement piégée pour cela. Ensuite ce sera le tour de Booster Gold, Blue Beetle, Martian Manhunter...

King adapte sa narration à la situation de Chance : pas de temps à perdre. Il montre donc au lecteurle trouble qui saisit d'emblée le héros en présence de Ice, un trouble qui ira croissant et mixe au néo-noir de la série un côté plus romantique (une constante dans les séries du scénariste qui adore ausculter les couples, de longue date ou en formation - Mr. Miracle et Big Barda, Batman et Catwoman, Adam et Alanna Strange, Wil Myerson et "la Gamine"...). On comprend parfaitement l'émoi de Chance car Greg Smallwood représente Tora comme une femme d'une grande beauté, aimable, sexy mais pas racoleuse.

L'osmose est telle entre le texte et les images que la lecture est exceptionnellement fluide. On tourne les pages avec un bonheur rare et en même temps on savoure chaque scène. Un ange passe. C'est le genre de BD qu'on lit avec des étoiles dans les yeux, des papillons dans le ventre et un sourire ravi aux lèvres. C'est extatique.

Le travail de Smallwood est presque humiliant pour tous les artistes actuelles tant il est accompli, abouti, techniquement bluffant et narrativement exemplaire. Tout est sublime, on a envie de vivre dans cette BD aux couleurs douces, on est amoureux de Tora, on envie Chance (ce qui est un exploit pour un type qui est condamné), on vibre aux révélations, on est captivé. A peine a-t-on terminé sa lecture qu'on n'a qu'une envie : relire ces trente pages.

C'est donc vrai que c'est ce qu'il y a de mieux actuellement dans les bacs. Je ne trouve pas de comics qui procurent un tel sentiment de plénitude. Tom King ne peut pas décevoir, agacer ici : il est dans son élément, c'est une sorte d'épiphanie : aucune autre de ses productions n'a atteint cet équilibre miraculeux, opéré cette synthèse des thèmes qui parcourent son oeuvre. C'est lumineux. Il y a une justesse dans les situations, les dialogues, la caractérisation qui donnent cette impression d'un auteur au sommet de son art, qui dose parfaitement ses effets, qui adore ce qu'il écrit, qui mène le lecteur par le bout du nez.

Vous me voyez comblé, mais c'est vrai que c'est exquis quand une série qu'on attendait est aussi bien que ce dont on rêvait. Je suis fan de King, même si j'admets qu'il s'écoute parfois un peu parler et sort peu de sa zone de comfort. J'adore Smallwood en ayant souvent enragé de son manque de reconnaissance alors que c'est un artiste complet, une sorte d'"artists' artist" à la Toth (ce dessinateur pour inités, révéré par ses pairs mais terriblement méconnu du public). J'adore le roman noir. J'aime la romance. Que tous ces ingrédients soient réunis et si bien mélangés, mitonnés, c'est un kif total.

Alors, oui, s'il n'y avait qu'une série à suivre en ce moment, malgré une offre à la fois pléthorique et quelques pépites indéniables, je choisirai et conseillerai The Human Target