jeudi 12 août 2021

AMERICA CHAVEZ : MADE IN THE U.S.A. #5, de Kalinda Vazquez et Carlos Gomez


Rideau pour America Chavez : Made in the U.S.A. avec ce cinquième épisode. Qui, il faut bien le dire, se révèle extrêmement décevant. Kalinda Vazquez finit son histoire sur une note peu convaincante, qui fait douter du bien-fondé de son projet (et du choix éditorial de Marvel concernant le personnage). Seul Carlos Gomez s'en sort bien.
 

Catalina tient Roberto, le frère adoptif d'America, pour qu'elle l'aide dans son projet : convaincue que leurs mères ne sont pas mortes et qu'elle entend leurs voix, elle veut à présent se servir de la chambre expérimentale conçue par Gales pour ouvrir un portail vers le Parallèle Utopique.


America échoue à raisonner Catalina et, malgré ses pouvoirs défaillants, obéit à ses exigences. Mais l'ouverture dimensionnelle qu'elle parvient à créer n'est pas encore suffisante. Catalina s'en approche et America tend l'oreille jusqu'à ce que, elle aussi, croit entendre des voix.


Mais Catalina tombe dans la faille dimensionnelle. America ne peut la rattraper et le portail se referme sur sa soeur. Roberto réconforte America puis, ensemble, ils se tournent vers les fillettes sur lesquelles Catalina a voulu reprendre les expériences de Gales et de leurs mères.


America va désormais s'employer à trouver un foyer pour toutes ces fillettes. Elle se consacre, malgré ses pouvoirs toujours déréglés, à protéger son quartier, à combattre aux côtés des West Coast Avengers. Et à trouver un moyen de retrouver Catalina et, peut-être, leurs mères...

La manoeuvre qu'on appelle la retcon (ou continuité rétroactive) consistant à réécrire les origines d'un personnage pour tenter de les améliorer aboutit rarement à une réussite. J'en veux pour preuve ce que Marvel avec la scénariste Margaret Stohl a fait avec Carol Danvers dans The Life of Captain Marvel, estimant qu'il serait préférable pour l'héroïne d'avoir acquis ses pouvoirs de manière moins passive, en lui inventant une mère provenant de la race Kree puis une soeur. Une correction inutile.

Kalinda Vazquez a-t-elle reçu la consigne d'opérer la même maneouvre sur America Chavez ou l'a-t-elle pitchée à Marvel ? Toutefois est-il que le résultat n'est pas plus concluant, ne prouvant jamais son utilité, sa nécessité. C'est d'autant plus curieux que America Chavez sera introduite dans le MCU lors du prochain film consacré à Dr. Strange et qu'on ne voit pas en quoi cet retcon va pouvoir faciliter sa présentation au grand public (si tant est que les scénaristes du film de Sam Raimi suivent cette idée).

America Chavez n'était pas destinée à la carrière qu'elle a connue : imaginée par Joe Casey dans la mini-série Vengeance, elle a pris une nouvelle dimension lors du run de Kieron Gillen et Jamie McKelvie sur Young Avengers, où son caractère volcanique faisait des étincelles avec le facétieux Kid Loki. Kelly Thompson l'a ensuite récupérée pour West Coast Avengers en usant de la même ficelle, face cette fois à Quentin Quire/Kid Omega.

Mais au fond qu'est-ce qui méritait qu'on réécrive ses origines en semant le doute sur sa provenance, le fameux Parallèle Utopique, en lui ajoutant une soeur, en déréglant ses pouvoirs ? Kalinda Vazquez n'a pas réussi à le justifier. Ce dernier épisode boucle l'intrigue de manière maladroite et expéditive, en semblant donner un nouvel objectif à America Chavez, sans être sûr qu'on lira jamais une suite (car je serai étonné que Marvel investisse dans une nouvelle mini-série et, actuellement, aucun scénariste ne paraît passionné par le personnage).

C'est donc une grosse déception car jusqu'alors, sans captiver outre mesure, America Chavez : Made in the USA n'était pas désagréable à lire. Il a même permis à ceux qui l'ont lu de découvrir et d'apprécier son dessinateur, le très prometteur Carlos Gomez dont la prestation, encore une fois, est irréprochable.

Il faut donc souhaiter que l'échec narratif de cette histoire ne nuise pas à son artiste qui mérite mieux et qui a le potentiel pour devenir un dessinateur courtisé, capable d'assurer sur une meilleure production. Le talent qu'il a déployé pour animer ces épisodes, l'expressivité de ses personnages, la vitalité de son découpage, l'énergie de ses scènes d'action aboutissent à un travail très complet, qui, s'il ne sauve pas l'échec du scénario, a permis de s'accrocher jusqu'au bout.

Une fin ratée donc, mais un artiste à suivre. Maigre bilan. 

THE UNBELIEVABLE UNTEENS #1, de Jeff Lemire et Tyler Crook


Un bon baromètre pour savoir si la semaine va être bonne au rayon lecture, même quand il n'y a pas beaucoup de sortie sur votre liste d'achats, c'est si elle compte un comic-book écrit par Jeff Lemire. Si c'est le cas, alors vous aurez au moins un bon mensuel à lire. Et Si en plus il s'agit d'un nouveau spin-off du Black Hammer-verse, alors, là, c'est parfait. The Unbelievable Unteens coche toutes ces cases et le scénariste canadien est accompagné par Tyler Crook au dessin pour une variation jubilatoire des X-Men.


Spiral City, 1997. Jane Ito achève de dessiner des commissions arts, épuisée, lorsque trois adolescents fans de ses comics lui demande une dédicace d'un exemplaire de sa série, The Unbelievable Unteens. Elle peut enfin rentrer chez elle ensuite.


Après une halte à l'épicerie, où elle se sent étrangément suivie, la revoilà à sa table à dessin pour boucler uun nouvele épisode. C'est alors qu'apparaît dans la pièce un individu qui dit s'appeler Jack Sabbath et qui lui explique qu'elle a été sa partenaire sous le pseudo de Strobe dans une équipe de super-héros.


Les Unbelievable Unteens ont réellement existé mais elle l'a oublié. Pour la convaincre, Jack Sabbath convainc Jane de le suivre jusqu''à un manoir décrépit à l'extérieur de la ville. C'était la propriété de leur mentor, le Dr. Miles Moniker, et de leurs amis, Snapdragon, Straka et Kid Boom.


Leur dernière aventure correspond à l'arc narratif avec lequel Jane compte conclure sa série. Pour sauver Snapdragon du Spectre Blanc, elle doit aider Jack à rassembler l'équipe. Ce qui s'annonce compliqué puisque ni lui ni elle ne savent où sont les autres...

Le procédé est bien connu des fans de l'univers de Black Hammer : Jeff Lemire y produit des versions des héros des Big Two et les anime au sein d'histoires imprévisibles et référencées, parfois meilleures que les originales. Ceux qui n'apprécient pas l'auteur canadien n'y voient qu'une forme de copie répétitive. Les autres, ses fans, un détournement habile et inspiré, fruit d'une imagination intarissable et d'une culture pop inouïe, qui se sert des comics comme les comics se sont servis des contes et légendes.

Black Hammer revisitait ainsi les super-équipes telles que la Justice League ou les Avengers, Doctor Star... Starman, Skulldigger + Skeleton Kid le Punisher... The Unbelievable Unteens sont les X-Men de Lemire, un groupe de freaks rassemblés par un mentor dans un manoir-école. Mais en vérité, c'est bien plus et mieux que cela.

En 2016-2017, Jeff Lemire écrit pour Marvel, il a repris notamment Hawkeye après le run de Matt Fraction (ce qui est déjà assez savoureux puisqu'il avait signé un run de Green Arrow chez DC Comics), quand on lui propose Extraordinary X-Men. Des personnages parfaits pour cet auteur qui apprécie les outsiders, les personnages borderline, et un pari sans risque pour l'éditeur à une époque où la franchise ne propose rien d'excitant depuis belle lurette.

Mais si Lemire accepte le job, il va le regretter. En effet, il va vérifier rapidement la réputation interventionniste des editors de la franchise, qui, passé un premier arc prometteur, regardent par-dessus son épaule pour voir ce qu'il concocte et lui impose des corrections, des révisions permantentes. Le deuxième arc, centré sur Apocalypse, sera décevant. lemire tient bon pourtant, mais perd son dessinateur (Humberto Ramos) dans l'affaire. L'aventure s'achèvera à peine un an plus tard. Une occasion manquée, un gâchis.

Curieusement, Lemire n'avait pas encore osé imaginer l'équivalent des mutants dans l'univers de Black Hammer, mais The Unbelievable Unteens a un goût de revanche. Désormais le scénariste a développé son propre univers, sa propre franchise, devenant un des piliers de Dark Horse Comics (bien heureux de couver ce talent après avoir perdu les licences Star Wars, Alien, Predator, et se reposant sur Hellboy et ses dérivés). Lemire a surtout gagné un lectorat fidèle, captivé par son jeu qui consiste à réécrire des personnages familiers dans des histoires qui peuplent toute une mythologie, avec pour cadre la ville de Spiral City.

La série a lieu en 1997, soit une époque où les comics allaient mal : Marvel était alors au bord de la banqueroute, Image cherchait un second souffle après des débuts tonitruants (nés de l'exode de jeunes artistes ayant percé chez Marvel), DC vivotait. Un air d'extinction soufflait, la fin d'un ère, celle des super-héros. Ce n'est donc pas un hasard si Jane Ito, l'héroïne de The Unbelievable Unteens, est une auteur de comics qui, dans une convention à Spiral City, attend, maussade que des fans s'arrêtent à son stand pour une dédicace ou lui acheter des dessins originaux et qui vit seule dans un appartement modeste où elle n'a pas le loisir ni le confort de se reposer car il lui faut boucler un nouvel épisode avant Vendredi.

La suite est exquise : que se passerait-il si un auteur de BD rencontrait un personnage d'un de ses albums et que celui-ci lui expliquait, le plus sérieusement du monde, que si elle produit ce livre, c'est parce qu'il raconte leurs aventures passées ? Comment cela se peut-il ? Et pourquoi n'en a-t-elle aucun souvenir ? Effrayée mais curieuse, Jane suit ce personnage dans un manoir en ruines, le QG de leur équipe, et écoute la suite : leurs partenaires sont introuvables, en particulier l'une d'elles, captive d'un grand méchant, et Jane peut l'aider à la retrouver.

C'est parce qu'il raconte des histoires abracadabrantesques très simplement que Lemire embarque le lecteur de manière aussi efficace. Le psotulat de ses séries est toujours rapide et engageant, excitant et inattendu. Comme Jane, on est surpris, apeuré, apr ce Jack Sabbath, un fantôme, mais on ne résiste pas à l'appel de l'aventure en le suivant en pleine nuit dans une maison décrépite pour une quête improbable. Le twist de la dernière page achève de nous convaincre d'en vouloir plus. Imparable.

Tyler Crook est un artiste qui a l'habitude de travailler avec Cullen Bunn (The Sixth Gun, Venom), ensemble ils ont produit la série Harrow County chez Dark Horse, un récit horrifique particulièrement brillant. Il y a comme une sorte d'évidence à le voir illustrer du Jeff Lemire parce que son style graphique n'est finalement pas si éloigné de celui du scénariste sur des livres comme Plutonia, Essex Country, Sweet Tooth.

En effet, Crook dessine au crayon sur du papier puis passe à la couleur directe en employant des aquarelles, ce qui donne un résultat à la fois brut et fluide, unique. Sa manière de croquer les personnages rappelle celle de Will Eisner, avec un goût prononcé pour les gueules, même s'il représente les filles avec une forme d'innocence plus naïve (bien que Jane Ito soit pourvu d'une coiffure bien particulière et de piercings).

Les couleurs un peu délavées conviennent merveilleusement bien à l'ambiance du récit, avec Spiral City sous la pluie, le petit appartement sombre de Jane, le manoir en ruines du Dr. Moniker. Mais Crook va plus loin : en effet, quand Jack Sabbath, dont le design évoque irrépressiblement celui de Deadman, évoque les aventures des Unbelievable Unteens, l'image ressemble à celle d'une page de comic-book sur du mauvais papier avec des couleurs criardes, des effets de trames. Tyler Crook encre alors nettement les personnages, d'une manière plus classique, et le rendu devient proche de celui des comics mainstream. Cette petite astuce souligne le caractère méta-textuel de la série, où réalité et fiction se mélangent et interrogent le lecteur sur ce qui est vrai ou pas dans ce qu'affirme Jack Sabbath.

J'ai hâte de découvrir où tout cela va me mener mais c'est terriblement addictif, comme les meilleures oeuvres de Lemire, servies par un artiste passionnant. L'univers de Black Hammer n'a pas fini de nous enchanter. 

mercredi 11 août 2021

RORSCHACH #11, de Tom King et Jorge Fornes


C'est le pénultième chapitre de Rorschach et... Vous n'êtes pas prêts pour ce que vous a réservés Tom King. Pourtant, quand on a bien lu la série jusqu'à présent, tout finit par être évident, toutes les pièces du puzzle se disposent et forment une image limpide, implacable. Mais le scénario est si bien ficelé, si minutieusement construit qu'on se laisse avoir; C'est aussi grâce au dessin de Jorge Fornes, qui nous a présentés les personnages, les faits, de manière simple, distanciée, qu'on se fait prendre et qu'on est finalement aussi déboussolé que le Détective.


Le Détective s'adresse aux fantômes de Wil Myerson et surtout de Laura Cummings. Son enquête est terminée et il vient de comprendre après avoir pris un verre avec son patron, Alan, qu'il avait été manipulé depuis le début.
 

Tandis que "la Gamine" résume les faits et établit les liens entre les protagonistes de l'affaire, le Détective descend bière sur bière dans sa chambre d'hôtel, sans savoir quoi faire de ce qu'il a compris. Il est dépassé, en colère, frustré. 


Tous, depuis Alan jusqu'à Jonathan Oates en passant par Jacobs, Diane Condor, Turley, le Président Redford, Wil Myerson et Laura Cummings, tous ont été le jouet d'une vaste machination pour corrompre l'élection présidentielle et truquer ses résultats.


Le Détective refuse pourtant, d'abord, d'admettre ce que lui souffle Myerson par-delà la tombe. Mais peut-il seulement se défiler ? N'est-ce pas déjà trop tard, surtout pour un homme de principes comme lui ? Rorschach n'a-t-il pas une mission pour le Détective ?

OK. Ce résumé tourne autour du pot mais je ne veux pas spoiler. Pas trop, dans la mesure du possible. Le mois prochain, quand viendra le moment de critiquer le douzième et dernier épisode de Rorschach, je n'aurai sans doute pas le choix, il faudra être plus direct - autant que le permettra la résolution de l'histoire.

Depuis quasiment un an, Tom King a élaboré une intrigue d'une rigueur redoutable. Bien entendu, il fallait accepter de jouer son jeu, c'est-à-dire de s'engager dans un récit mystérieux, à la progression lente, dont la dimension spectaculaire était rare (pour ne pas dire inexistante). Sans compter le fait qu'il fallait accepter le référence au personnage de Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, ce qui, pour les plus ardents défenseurs du scénariste anglais, est en soi un sacrilège puisque sa mini-série originelle est intouchable.

Malgré tout, il faut bien se rendre à l'évidence : Tom King n'a pas signé une suite ou une préquelle à Watchmen, son Rorschach n'a rien à voir avec des projets comme Before Watchmen ou Doomsday Clock. Même en respectant dévotement Moore, jamais King ne l'a trahi. Il n'a pas non plus réécrit Watchmen, ou voulu en donner sa version (comme la série HBO de Damon Lindelof). Non, il s'en est servi comme d'une base, une référence, au sens où Rorschach résume davantage un état d'esprit, une philosophie, un hommage.

Dans ses interviews sur ce projet, King a souvent souligné que Rorschach s'intégrait dans une "trilogie de la colère" (avec Strange Adventures et Batman/Catwoman), après "la trilogie de la dépression" (Mister Miracle, Heroes in Crisis, Sheriff of Babylon). Un programme thématique, très personnel, inspiré par le mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche, comme un état des lieux rageux. King a exprimé sur les réseaux sociaux son ressentiment sur l'administration républicaine et constaté le fossé qui s'était creusé dans son pays. Un pays qu'il a servi au sein de l'armée, sur des théâtres de guerre, et qui l'ont visiblement et durablement marqué.

Avant d'écrire pour DC, King a été scénariste pour Marvel et son dernier projet, avorté, était une mini-série Loki Président !, prophétique puisqu'il imaginait quel serait le personnage le plus improbable et dangereux à pouvoir accéder au pouvoir suprême. Puis il reçut l'offre de relancer Batman à l'occasion de l'ère Rebirth, une proposition qui ne se refuse pas, qui mit fin à sa collaboration avec Marvel et eut raison du projet Loki.

En lisant Rorschach, alors que sa fin s'approche, on ne peut s'empêcher de dresser un parallèle troublant entre Loki Président ! et cette mini-série, aussi politique que policière. Mais entretemps, King semble s'être dépouillé des artifices de son idée initiale, a épuré son propos en même temps qu'il a complexifié son état des lieux. En écrivant de manière plus réaliste, Rorschach a gagné en crudité ce que Loki Président ! aurait certainement offert en fantaisie.

Au fond, qu'est-ce que dit cet avant-dernier chapitre, comme tous ceux qui on précédé ? C'est : à quel point peut-on être dépassé par la réalité ? On dit souvent que le réel dépasse toutes les fictions et même si Rorschach reste une fiction, son histoire est étonnamment plus réelle qu'un documentaire, qu'un biopic, qu'une enquête. King nous fait toucher du doigt ce qui détraque la politique, la corrompt, la pervertit, à travers une investigation filandreuse et glaçante. Une sorte de thriller comme le cinéma américain en produisait dans les années 70, dans la lignée des 3 Jours du Condor ou A cause d'un assassinat ou Conversation secrète.

Le réseau que met à jour cet épisode, la chaîne d'événements qu'il révèle sont vertigineux. On comprend comment un candidat à la présidentielle, sachant qu'il ne peut gagner face au sortant, élabore une machination où chaque pion est sacrifiable mais à partir desquels on peut remonter jusqu'à son rival et donc l'accabler, précipiter sa perte, provoquer sa défaite. L'enquête qu'a mené le Détective ne consistait pas dès lors à résoudre ce complot mais à confirmer ce qui serait reproché au Président en place, à le confondre. Mais qu'est-ce qui se passe alors dans la tête d'un homme qui s'est fait à ce point doubler ?

La colère qui monte, qui éclate, le ressentiment du Détective aboutissent à une décision inquiétante. Aura-t-il la déraison de s'y tenir ? Ou résistera-t-il ? Le Détective sera-t-il l'ultime avatar de Rorschach, le symbole de la colère et de l'ordre, l'incarnation du justicier ? La toute dernière case de la dernière page de l'épisode laisse planer le doute en même temps qu'elle suggère déjà beaucoup. C'est magistral.

Si jusqu'au bout, comme le Détective, le lecteur, c'est-à-dire vous, moi, avons été aussi abusés, c'est aussi par la grâce du dessin de Jorge Fornes. Si on voulait être sarcastique, on dirait d'abord que c'est appréciable de lire une mini-série écrite par King qui ne connaît aucun retard : onze (et bientôt douze) épisodes en onze mois. Une régularité d'horloge suisse. Mais infiniment appréciable pour suivre une histoire aussi dense, minutieuse.

Sarcasme à part, ce qu'accomplit Fornes mérite tous les éloges car c'est d'abord d'une intelligence admirable. Je n'ai pas toujours été tendre, par le passé, avec ce dessinateur qui me semblait à la fois mal utilisé, placé, et inspiré. Il y avait une combinaison cruelle dans la carrière de Fornes car les editors faisaient indéniablement appel à lui pour la ressemblance de son trait avec celui de David Mazzuchelli époque Batman : Year One, sur des séries aussi visitées par le maître (Daredevil), mais aussi parce que Fornes lui-même semblait incapable de s'affranchir de l'influence de Mazzucchelli, en bon élève appliqué mais sans imagination, et pire, sans autant de talent.

Mais avec Rorschach et King, qui lui avait déjà confié des épisodes de son Batman, c'est comme si les planètes s'alignaient. Je ne dirai pas que Fornes n'est pas fait pour les super-héros (il m'a prouvé le contraire sur des épisodes réalisés pour des anthologies DC), mais il me semble quand même qu'il donne sa vraie pleine mesure dans un univers débarrassé du folklore, comme ce polar qu'est Rorschach. Son talent s'exprime complètement dans la représentation de personnages ordinaires, de décors réalistes, dans un style descriptif classique.

Son association avec un coloriste comme Dave Stewart, qui lui aussi brille naturellement dans sa manière d'habiller des univers comme si tout était normal, souligne cela. Fornes campe avec une force épatante le héros, le Détective sans nom, il lui donne une présence intense, en fait un investigateur qu'on prend plaisir à suivre, auquel on s'identifie, dont on partage les émotions, les sentiments. On progresse au même rythme que lui car on n'en sait jamais plus que lui, il nous ressemble car il ressemble à tout le monde, il n'a rien d'un super-héros, d'un super-enquêteur, ce n'est pas Batman, la Question, Ralph Dibney, Mr. Terrific. Et cela, on le doit à Fornes.

Ensuite, le génie, en somme, de Fornes, c'est de respecter, humblement, le script. Jamais il ne se met en avant, jamais il ne cherche à l'utiliser pour briller. Il sait que l'histoire qu'il doit dessiner est rigoureuse, riche, précise. Dessiner contre ou par-dessus cette intrigue la desservirait, la détruirait. Il faut une intelligence véritable pour se mettre en retrait, accepter que le lecteur ne détaille le dessin bouche bée. Mais au final, pourtant, exquise revanche, c'est bien par la finesse de cette approche, cette modestie, que le travail paie. Cette histoire ne peut fonctionner que si elle est dessinée ainsi et on ne décroche jamais de l'intrigue parce que le dessinateur l'a illustré sans avoir l'air d'y toucher. Il a juste appuyé sur les bons boutons, souligné les bons effets, mis en valeur les moments importants et tenu le reste au niveau.

Vous pourrez bien chercher un épisode moins bon, moins bien dessiné, dans tous ceux de Rorschach, vous n'en trouverez pas. Tout est égal, c'est même stupéfiant de tenir la note aussi longtemps. Pour ceux pour qui le storytelling graphique se résume à des splash ou des doubles pages qui pètent, je ne saurais que recommander la lecture, et même l'examen de Rorschach, pour apprendre ce qu'est vraiment un bon dessinateur de comics, qui met une histoire en images au lieu de vouloir épater la galerie.

Conclusion d'une série déjà culte, déjà classique, dans un mois. Très prometteur. 

lundi 9 août 2021

DES NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

J'espère que vous allez tous bien - et même que vous avez commencé à aller vous faire vaccciner. C'est Lundi, c'est donc le jour où je passe en revue les news qui on retenu mon attention et qui, peut-être, éveilleront votre curiosité. Allez, go !

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DC COMICS : 


Les octogénraires sont nombreux parmi les héros de DC Comics et le prochain dont l'éditeur fêtera l'anniversaire sera Arthur Curry alias Aquaman. Comme c'est la désormais la coutume, le roi des océans aura droit à un numéro spécial d'une centaine de pages, dans les bacs le 31 Août prochain, avec une collection de courts récits écrits et dessinés par diverses équipes artistiques.
Parmi celles-ci : Jeff Parker et Evan Shaner, Geoff Johns et Paul Pelletier, Dan Jurgens et Steve Epting, Chuck Brown et Valentine de Landro... Mais pas Kelly Sue DeConnick (la dernière à avoir piloté la série régulière du héros) ni Ivan Reis (qui l'avait relancée avec Geoff Johns lors des New 52)....
La couverture est signée par le regretté Robson Rocha, qui sera le grand absent de la fête.


Selon le Hollywood Reporter, Henry Cavill ne jouera plus Superman. Mais est-ce vraiment une surprise ? Warner Bros ne développe plus de suite à Man of Steel depuis des années, et toutes les rumeurs concernant des caméos de l'acteur dans d'autres productions (Black Adam, Shazam !, The Flash...) ont été infondées. Dernier clou du cerceuil : l'annonce d'un projet de film sur un Superman noir, auquels sont attachés les noms de J.J. Abrams, John Ridley et sans doute Michael B. Jordan (même si l'acteur est aussi cité pour la production d'une série sur HBO Max avec Calvin Ellis, le Superman Président des Etats-Unis de la Terre-23).
Reste que Cavill avait de très nombreux fans, très actifs sur les réseaux sociaux pour réclamer un nouveau long métrage Superman avec lui, encore davantage depuis la Zack Snyder's Justice League. Même si, pour moi, personne n'arrive à la hauteur de Christopher Reeve, le Superman de Richard Donner, j'appréciai l'interprétation de Cavill, sobre et intense.
Mais l'acteur garde un agenda bien rempli : il est toujours le héros de The Witcher sur Netflix (saison 2 à venir) et il a signé pour tenir le premier rôle de Argylle, le prochain film de Matthew Vaughn, un thriller d'espionnage que le cinéaste voit comme le successeur de James Bond, avec un casting fou (Bryan Cranston, John Cena, Sam Rockwell, Bryce Dallas Howard, Samuel L. Jackson).

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BRIAN MICHAEL BENDIS / JINXWORLD :
 

DC avait convaincu Brian Michael Bendis de venir en lui signant un contrat d'exclusivité, en lui confiant les séries Superman et Action Comics, un label (Wonder Comics) et en hébergeant Jinworld (rassemblant tous ses projets en creator-owned). C'était en 2017.
Depuis Bendis a perdu Superman et Action Comics en même temps que son contrat d'exclusivité a été rompu. Mais il écrit désormais Justice League. Wonder Comics n'existe plus, ses séries ayant été annulées les unes après les autres.


Quid de JinxWorld ? Hé bien, il semblerait que DC ne soit plus intéressé par les creator-owned du scénariste. Qui s'est mis en quête d'un nouveau toit pour ses projets en creator-owned. La piste la plus sérieuse, même si rien n'a encore été officialisé, l'entraînerait du côté d'Image Comics, où Bendis fut remarqué à la fin des années 90 avec des titres comme Jinx, Torso, ou ses scénarios pour Sam & Twitch.
Le scénariste a par contre annoncé qu'il préparait une nouvelle série originale avec le dessinateur David Marquez, qui devrait inaugurer la nouvelle base de JinxWorld. Et peut-être lui donner des envies d'indépendance totale. Car ce n'est pas avec ses épisodes actuels de Justice League ou Checkmate que Bendis comble ses fans et j'ai le sentiment que DC ne cherche pas à le retenir, au moins pour des raisons salariales. Bien sûr, il pourrait retourner chez Marvel, mais pour y écrire quoi - le seul titre majeur qui manque à son palmarés serait Fantastic Four, mais Dan Slott s'y accroche.
Pour ma part, je ne serai ni malheureux de voir Bendis quitter complètement DC, où il m'a globalement déçu, comme s'il s'y était perdu, ni de le voir se relancer chez Image, sautant ainsi le pas franchi par ses collègues comme Ed Brubaker, Rick Remender, Brian K. Vaughan.

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MARVEL COMICS : 


Dans moins d'un mois maintenant débutera la publication d'Inferno, le nouvel event de la franchise X, écrit par Jonathan Hickman, qui promet un bouleversement comparable à ce que fut House of X - Powers of X. Et progressivement, cette mini-série en quatre chapitres de 40 pages chacun se dévoile.


Marvel a mis en ligne ces trois images promotionnelles, qui rendent explicitement hommage au crossover Inferno des années 80 avec trois personnages sur fond noir. Le ton est en tout cas donné : on a eu tort (mutants comme lecteurs) de se fier aux chefs, aux héros et même aux ennemis de Krakoa. Le choix des personnages interpèle : Magneto, Emma Frost, Pr. X (qui siègent au Conseil), Colossus, Psylocke, Bishop (membres de X-Force, Hellions, Marauders), Mystique, Moira McTaggert et Destinée (dont les routes se sont croisées dans une des vies de Moira).


Dessinés par R.B. Silva, ces teasers sont bigrement alléchants en tout cas. Toujours côté graphisme, j'ai appris aussi que Valerio Schiti dessinera donc les épisodes 1 et 4, Stefano Caselli le 2 et Silva le 3. Jerome Opena sera le cover-artist de Inferno.


En Novembre, sur le même principe du remake de Giant-Size X-Men #1, Marvel va rééditer Fantastic Four #1 et Fantastic Four Annual #3 pour les 60 ans de la création de la First Family de la Maison des Idées. Pour l'occasion, et pour la première fois depuis 1961, Jack Kirby est crédité comme co-scénariste aux côtés de Stan Lee (ça fera plaisir à ceux qui pensent que Lee n'a jamais été un "vrai" scénariste...).
Chaque page sera redessiné par un artiste actuel et donc Marvel a sonné le rappel de ses troupes avec, notamment, Adam Hughes, Bryan Hitch, Carlos Pacheco, Chris Sprouse, Elsa Charretier, Javier Rodriguez, John Cassaday, John Romita Jr., Leinil Yu, Marco Checchetto, Mike Allred, Mike de Mundo, Neal Adams, Nic Klein, Olivier Coipel, Pepe Larraz, Stefano Caselli, Steve Epting, Jorge Fornes...
Attendez-vous à la même opération en 2022 pour les 60 ans de Spider-Man.


Depuis sa création en 2009 par Brian K. Vaughan et Adrian Alphona, la publication de Runaways n'a pas été un long fleuve tranquille, peinant à se remettre du départ de ses auteurs initiaux. Mais depuis 2017, sous l'impulsion de Rainbow Rowell, le titre connaissait une nouvelle vie et avait regagné les faveurs de la critique et d'un public de fidèles. 38 n° plus tard, pourtant, Marvel a décidé de tout arrêter.
Cet ultime épisode correspondra au centième numéo de Runaways, ce qui est à la fois peu mais beaucoup chez un éditeur qui relaunche fréquemment et qui se repose beaucoup (comme sa Distinguée Concurrence) énormément sur les grosses franchises. J'avais beau ne plus lire Runaways depuis belle lurette, cette annulation me rend triste car ces personnages marquèrent lors de leur apparition un renouveau, firent souffler un vent frais, que seule Rainbow Rowell semble avoir été capable de comprendre aussi bien que BKV et Alphona (qui signe la variant cover de ce n° d'adieu).
 

Un titre s'arrête, un autre prend sa place. Et le retour du Punisher prend forme. Jason Aaron serait bien en train de préparer le come-back de Frank Castle, sans qu'on sache encore la forme exacte que ça prendra (mini-série, ongoing, graphic novel ?). Un titre a même été lancé par certains sites spécialisés : Punisher : No More.
Cela suggère une remise en question du personnage, dont le logo a été brouillé par des partisans de l'extrême-droite américaine qui l'ont récupéré. Malgré cela, il y a une sorte de consensus parmi les fans pour que la tête de mort emblématique du Punisher ne soit pas effacé, même si son costume doit subir un redesign. Cependant Punisher : No More indique clairement que Frank Castle va passer à autre chose que l'exécution de malfrats dans une quête de vengeance sans fin de sa famille, et ça, c'est pas plus mal.
L'autre info, c'est qu'un dessinateur serait aussi attaché à ce retour et il s'agirait de l'excellent Paul Azaceta (dont le dessin ci-dessus date de 2016). Ces dernières années, il a collaboré avec Robert Kirkman sur la série Outcast, qui s'est achevé dernièrement. On cite aussi le nom de Jesus Saiz, sans doute pour les covers. En tout cas, si tout cela se confirme, ça devrait envoyer du bois (à condition que Aaron soit inspiré pour son script).


Après un an de hiatus, Marvel vient d'annoncer que la mini-série Nebula, écrite par Vita Ayala et dessinée par Claire Roe, était finalement annulée. Ils en auront mis du temps à se décider, même si on peut comprendre que la commercialisation du titre était devenue difficile après avoir été interrompue au bout de deux n° à cause de la pandémie lié au COVID-19.
Mais cette annulation, du coup, interroge sur l'avenir d'autres séries sur lesquels Marvel ne communique plus.


L'an dernier, par exemple, New Warriors devait être relancé par Daniel Kibblesmith et Luciano Vecchio, et à l'heure actuelle, le projet semble enterré. RB Silva devait en être le cover-artist, et surtout cette équipe de super-héros se reformait pour la première fois depuis les tragiques événements de Civil War qu'elle avait contribués à déclencher.



Plus problématique encore est le cas de la mini-série The Punisher vs Barracuda, écrite par Ed Brisson et dessinée par Declan Shalvey (dont on voit ci-dessus les characters designs des deux protagonistes). Outre que le personnage de Frank Castle a été mis en sourdine par Marvel, ce projet devait introduire dans la continuité classique le vilain Barracuda qui avait créé par Garth Ennis et Goran Parlov dans la collection Punisher MAX (pour lecteurs adultes). On sait que Shalvey avait dessiné complétement quatre des cinq épisodes prévus, mais l'artiste lui-même ignore si Marvel compte publier un jour la série et donc quand il devra la compléter.


X-Cellent est un autre dossier épineux : la réunion de Peter Milligan et Mike Allred avait de quoi exciter les fans nostalgiques de X-Statix, une des séries mutantes les plus originales et étranges jamais produites et dont ce devait être la suite. Mais là encore, la crise sanitaire a repoussé sa sortie. Selon Mike Allred, Marvel compterait bien la commercialiser, mais sans qu'il sache quand. Quant à Peter Milligan, il est actuellement occupé par d'autres projets.


Enfin, Christos Gage et Todd Nauck pourront-ils faire profiter leurs fans de la fin de leur mini-série Gwen Stacy, avec ses sublimes couvertures signées Adam Hughes. Deux numéros étaient sorties avant la crise sanitaire. Mais Marvel là encore ne dit pas ce qui se passera avec les trois autres (même si Amazon a annoncé la sortie d'un tpb).
Ce satané virus aura fait bien du mal - et ce n'est pas fini (donc vaccinez-vous, mettez vos masques, etc.).
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BECKY CLOONAN :


Elle est bien jolie, Becky ! Mais elle ne dessine plus beaucoup, ou en tout cas plus assez à mon goût. Comme Amanda Conner, elle préfère se consacrer à l'écriture (comme en ce moment sur Wonder Woman). Mais alors je préférerai aussi qu'elle écrive de nouveaux comics indés (comme Demeter, Wolves...).
Heureusement, Becky Cloonan va peut-être me combler (et pas que moi) car l'insatiable Scott Snyder (au sujet duquel je vous parlais la semaine passée avec ses nouvelles séries) aurait un projet avec elle. Aucun pitch communiqué ni de date de sortie, mais ce sera sans doute un titre de plus à la collection qu'il forme pour Comixology/Dark Horse Comics. 
En tout cas, Scott, si tu arrives à faire redessiner Becky, qu'importe nos différends passés, tu auras ma gratitude éternelle !

Je n'en attends pas autant de vous, mais j'espère que vous aurez apprécié ces nouvelles nouvelles. Et je vous dis à très bientôt pour de futures critiques. Take care !

samedi 7 août 2021

FIRE POWER #13 - 14, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Je sais, j'avais dit que j'arrêtai Fire Power. Et j'ai tenu... Un mois. Je suis faible, j'ai craqué, replongé. Et je ne le regrette pas car le début de cette deuxième "année" de la série écrite par Robert Kirkman et dessinée par Chris Samnee me plaît bien. Avec une nouvelle menace, un casting mieux utilisé, du potentiel. Presqu'une nouvelle série en fait.


Au lendemain de la guerre entre le Temple du Poing de Feu et du Clan de la Terre Ecorchée, Owen Johnson, sa femme et leurs enfants sont rentrés chez eux, espérant renouer avec une vie plus tranquille. Mais Owen reste soucieux.


Au Temple, Wei Lun a repris les commandes et l'entraînement des élèves. Chou Feng est enfermé dans une cellule. Ma Guang lui rend visite pour lui rappeler son échec. L'ancien maître du Temple est accablé, mais comme son ancien disciple, il ne remarque pas la présence d'un serpent dans sa cellule.


Doug Johnson est renvoyé de l'école après s'être battu avec un autre élève tandis que sa soeur, Haley, voit son meilleur ami, Tyler, l'éviter. Owen les entraîne et consent à leur apprendre à générer des boules de feu. Contre toute attente, Haley y arrive, mais sans maîtriser ce pouvoir.


Kellie Johnson revient du travail, où elle a patrouillé avec Reggie et appréhendé un forcené. Mais l'ambiance est lourde. Elle sait, comme Owen, que tout n'est pas revenu à la normale et s'inquiète pour le futur...


J'ai décidé de rédiger une seule critique pour les n°13 et 14, ce dernier épisode étant sorti ce Mercredi 4 Août.


Haley tente à nouveau de générer des boules de feu - sans succès. Owen la réconforte en lui expliquant que c'est un long apprentissage qui l'attend. Au même moment, au Temple, Wei Lun et Ma Guang découvre Chou Feng dans sa cellule, mordu par un serpent et visiblement possédé.


Kellie interroge Owen pour savoir s'il est heureux, après avoir vécu toutes ces aventures. Il lui répond que ses années passées au Temple n'avaient rien de paisible et il préfère sa vie actuelle, en famille, avec les enfants, auprès d'elle.


Le lendemain soir, Haley alerte sa mère alors qu'une horde de serpents encerclent son lit. Kellie sauve sa fille en sautant avec elle par la fenêtre de sa chambre, enroulées dans une couverture. Doug tente d'écraser les serpents dans le jardin mais les reptiles prennent alors forme humaine.


Kellie attaque la femme-serpent avant que Ling Zan ne surgisse pour l'aider. Elle met en difficulté cet adversaire qui disparaît en jurant qu'elle reviendra pour éteindre le feu. Owen arrive et reconnaît Ling Zan, dont il avait caché à Kellie qu'elle était toujours en vie...

Le Prologue et les douze premiers épisodes de Fire Power constituaient, de l'aveu même de Robert Kirkman, l'équivalent de la "saison 1" de la série, ou plus exactement sa première année. Je ne reviendriai pas sur ce que j'avais dit de sa conclusion : elle m'a déçu, surtout au niveau du rôle joué par Owen Johnson, le héros de la série, présenté comme le sauveur, l'élu, et qui, en vérité, n'a guère pesé sur l'issue du conflit entre le Temple du Poing de Feu et le Clan de la Terre Ecorchée lors de la grande bataille qui couvrit les n°10 à 12.

J'avais donc décidé d'en rester là, convaincu que Fire Power n'était pas fait pour moi, estimant que Robert Kirkman avait failli, et aussi un peu agacé par la caractérisation d'Owen Johnson, dépeint comme un individu fuyant ses responsabilités de héros au profit de celles, non moins importants mais moins spectaculaires, de père de famille et mari.

Et puis... Un ami m'a filé le treizième épisode en m'assurant que j'avais commis une bêtise et que l'histoire repartait sur de bonnes bases, avec une intrigue accrocheuse. J'ai résisté à replonger et, une fois lu cet épisode, à écrire une critique. J'attendais une confirmation. Et pour l'avoir, j'ai passé commande du quatorzième numéro.

En le découvrant Mercredi dernier, j'ai bien dû reconnaître qu'effectivement c'était bien fichu, très prenant. Le nouvel arc qui se dessinait était engageant, avec une menace entrevue auparavant mais qui prenait vite de l'ampleur, mais aussi une caractérisation plus dynamique, une meilleure gestion, plus équilibrée, du casting. Et toujours de superbes dessins. J'ai craqué.

J'espère bien sûr maintenant que cela va se confirmer sur le long terme, je reste prudent sans être méfiant. Il faut admettre quand on s'est trompé. Quoique, en l'occurrence, il ne s'agit pas tant d'une erreur de ma part que d'une vraie déception sur la conclusion des derniers épisodes de la "saison/année" 1 de la série - avant cela, j'avais apprécié l'expérience.

Pour ce qui est du contenu de ces deux nouveaux chapitres, Kirkman la joue plus subtil que d'habitude : il souligne avec à-propos que les Johnson reviennent de loin, au sens propre et figuré. Et dans un premier temps (#13), il s'attarde sur les répercussions des douze premiers épisodes. Quand on revient de la guerre, même si on l'a gagné, peut-on vraiment dire que tout va mieux, faire comme si tout était fini, derrière soi ? A l'évidence, non. Une succession de saynètes prouve le contraire : Kellie reprend son travail avec Reggie, Owen repart travailler. Mais vite de nouveaux soucis surgissent avec les enfants : Doug se bat avec un autre élève (qu'il corrige grâce aux arts martiaux que lui a enseigné son père), Haley voit son meilleur ami, Tyler, l'éviter (il a été témoin des attaques des assassins de Chou Feng).

Owen compose avec tout cela, en l'absence de Kellie, et consent à enseigner à ses enfants l'art de générer des boules de feu, bien que préoccupé par avance à la perspective que ce soit son fils qui réussisse. Mais il n'est pas plus rassuré quand c'est Haley qui y parvient. En tout cas, le résultat introduit plusieurs pistes intéressantes : comment à présent réagir à cela ? Est-ce que Owen et sa fille ne seraient-ils pas des élus, capables de générer des boules de feu, et donc les parents d'Owen avaient-ils aussi ce don ? Et surtout est-ce vraiment un privilège, un don, ou une malédiction ?

Mais Kirkman n'a pas oublié le Temple du Poing de Feu et il y introduit la menace qui va certainement courir sur tout le prochain arc, voir toute la "saison 2". Il s'agit du Présage du Serpent, qu'on a vu à l'oeuvre dans les épisodes précédents, mais sans rien savoir de son origine, de son objectif. On va apprendre qu'il s'agit d'un nouveau clan, rival à la fois de celui de la Terre Ecorchée et du Temple du Poing de Feu, dont le projet est de supprimer les créateurs de boules de feu. Pourquoi ? Il faudra encore attendre pour le découvrir.

Mais le volume de l'intrigue atteint un autre palier dans l'épisode 14 où Kirkman accélère sensiblement : les scènes se succèdent sur un rythme soutenu, on va et vient entre la maison des Johnson et le Temple, les serpents prennent possession de Chou Feng incarcéré, Haley est attaquée, Ling Zan surgit. Et à cette occasion Kellie Johnson apprend que l'ex de son mari est toujours en vie et qu'il avait omis de le lui dire ! Tout cela augure de tensions dans le couple Johnson car désormais il ne fait guère de doute que va s'établir une sorte de triangle amoureux avecc Owen au centre, Ling Zan dans le rôle de la tentatrice et Kellie dans celui de l'épouse craignant pour son couple tout en étant furieuse après son mari. Sans oublier les enfants car il est évident que Haley va devoir apprendre, peut-être en intégrant le Temple et l'enseignement de Wei Lun, à maîtriser son pouvoir. Suscitant peut-être la jalousie de son frère...

De manière efficace, Kirkman fait phosphorer le lecteur, le pousse à imaginer comment le récit va évoluer. Contrairement à l'année 1 de la série lors de laquelle tous les événements convergeaient vers un duel entre le Temple du Poing de Feu et le Clan de la Terre Ecorchée, avec quelques retournements de situations pour pimenter l'affaire, ici on a droit à une progression plus rapide mais aussi plus stimulante car les protagonistes sont dos au mur, dépassés par des événements personnels, tandis que l'ennemi progresse plus discrétment. Le lecteur est plus sollicité et il mord volontiers à l'hameçon car ça bouge de tous les côtés en même temps. Il y a peu de chance que Owen puisse cette fois repousser son destin de héros car ce n'est plus seulement son ancienne école qui est en danger, sa famille est en ligne de mire, au centre de l'attention, et l'adversaire est beaucoup plus trouble.

Visuellement, Chris Samnee continue à enchaîner les épisodes avec une qualité et une régularité qui laissent pantois. Son style a évolué depuis qu'il se consacre à Fire Power, allant vers plus de simplicité. Dans les dialogues entre lui et Kirkman qui bouclent chaque numéro, on apprend (pour ceux qui ne le savaient pas encore) que Samnee n'aime pas vraiment dessiner : certes il gribouille son découpage puis crayonne ses planches, mais il ne pousse pas le procédé, comme s'il s'économisait pour passer à l'encrage. C'est l'étape-clé chez lui.

Kirkman demande par exemple à Samnee s'il lui faut plus de temps pour réaliser une planche avec beaucoup d'à-plats noirs ou plus lumineuses. On pourrait penser qu'en noircissant des zones entières d'un plan, cela est plus simple pour un artiste car cela le dispense de détailler les décors, les arrière-plans. Mais  Samnee ne conçoit pas son travail comme cela : ce qui le préoccupe le plus, c'est la lisibilité de l'image, et en l'occurrence, plutôt de composer en termes d'ombres et de lumière, il pense en termes de source lumineuse. C'est ce qui va définir le plan et même la planche, sur la durée de la scène.

Les influences de Samnee sont multiples et assumées : il lit des comics, mainstream et indés, de la BD européenne, et des mangas. Ces derniers l'inspirent au moment de dessiner les scènes d'action, pour l'illusion du mouvement, les transitions, la sensation de vitesse (même si Samnee n'abuse vraiment pas de certains trucs comme les traites de vitesse). Pour la BD européenne, c'est le souci de l'expressivité, de la clarté qu'il retire : il apprécie par exemple le travail d'Alain Dodier (Jérôme K. Jérôme Bloche). Et évidemment, pour les comics, c'est le sens de l'ellipse, le fait d'aller à l'essentiel, la gestion du temps pour tenir les délais, sans jamais sacrifier la qualité, il est de l'école Toth, où l'économie du trait et des effets va de pair avec une exigence de raconter intelligemment.

Appliquées à Fire Power, ces influences produisent des pages qui peuvent décevoir ceux qui adoraient le Samnee de Daredevil ou Black Widow dans la mesure où il épure encore davantage, flirtant parfois avec le cartoony (mais moins que pour Jonna and the Umpossible Monsters). Sans doute est-ce une conséquence du fait qu'il dessine deux séries simultanément, mais en même temps il a démarré Fire Power avant Jonna..., et donc cela exprime bien une volonté de simplifier son trait.

Kirkman a des marottes (comme les baskets que porte Wei Lun, et qui tracasse Samnee, moins fan de ce genre de détail ; ou des splash-pages qui peuvent servir à souligner l'expression d'un visage en gros plan ou à représenter un mouvement de plusieurs personnages). Mais Samnee imprime sa narration et son scénariste lui laisse de la liberté car il a conscience qu'il a un partenaire solide, expérimenté. Cettec complicité transpire et réjouit le lecteur. Songez quand même que le premier Mercredi de chaque mois, on lit du Alvaro Martinez, du Pepe Larraz, du Chris Samnee : qui a dit "c'était mieux avant ?".

Bref, c'est reparti pour un tour de Fire Power.