jeudi 16 janvier 2020

SKULLDIGGER + SKELETON BOY #2, de Jeff Lemire et Tonci Zonjic


Le premier épisode de Skulldigger + Skeleton Boy avait été un de mes gros de coeur du mois dernier et on peut compter sur Jeff Lemire pour tenir bon le cap encore sur ce numéro. C'est toujours un modèle du genre, à la fois simple, fluide et dense, avec des personnages et des situations fortes. Qui plus superbement mis en images par Tonci Zonjic, qui se lâche vraiment et transcende le script.


Skulldigger a emmené l'orphelin dans son repaire mais il lui réserve un accueil peu commode puisqu'il l'enferme dans une pièce trois jours durant. Le garçon réclame sa liberté et l'obtient en défiant son protecteur. Qui s'empresse de le tester au combat.


Après une rapide visite à l'hôpital psychiatrique qui vient juste de signaler la disparition de l'enfant, la détective Amanda Reyes suggère au capitaine Howard que Skulldigger a enlevé le garçon. Elle se fait rappeler à l'ordre et comprend que l'action du justicier arrange les affaires de la police.


L'orphelin suit un entraînement très dur de la part de Skulldigger. Mais il ne baisse pas les bras et finit par gagner le respect de son hôte. Lors d'un dîner, il découvre même son visage et ses manières vieux-jeu. Mais il n'est pas encore question de l'accompagner en mission.

Amanda Reyes doit encore s'absenter et sa compagne, Theresa, le lui reproche, ayant remarqué que même lorsqu'elles sont ensemble, la détective reste préoccupée par son métier. Reyes est prête à la séparation plutôt que de sacrifier sa vocation.


 Reyes dans la salle, Skulldigger et le garçon devant la télé, ils assistent au discours de Tex Reed lors de sa campagne électorale. Il promet l'arrestation de Skulldigger mais c'est GrimJim qui s'invite au meeting et annonce sa candidature comme maire de Spiral City.

Jeff Lemire est un homme pressé mais qui ne confond pas vitesse et précipitation. Comme les précédents spin-off de Black Hammer, Skulldigger + Skeleton Boy est une mini-série (en six épisodes), ce qui ne laisse pas le loisir à son auteur de traîner pour en exposer le cadre et les protagonistes ou l'argument. Mais de cette contrainte, Lemire fait son miel.

En s'imposant une limite d'épisodes, le scénariste s'oblige à une certaine urgence. Ce qui ne l'empêche pas d'y mettre les formes car rien ne souffre ici l'approximation, ni la dimension d'hommage du projet, ni le développement de l'intrigue.

Par exemple, par rapport au précédent chapitre, celui-ci accorde une place plus déterminante au détective Reyes : elle a droit aux scènes les plus frappantes, les plus éloquentes aussi, de son passage à l'HP à son dialogue avec son supérieur et à l'explication sèche avec sa compagne. Lemire brosse le portrait d'une femme flic intègre, intransigeante, mais aussi dépassée par des considérations politiques sur lesquelles elle n'a aucune prise. Il est ainsi clair que la police s'arrange fort bien d'avoir un vigilante dans les rues de Spiral City, prêt à tuer des voyous, car c'est moins de boulot pour les forces de l'ordre et plus de tranquillité pour les honnêtes citoyens. Tant pis si ce justicier violent kidnappe un gamin et applique sa propre conception du bien et du mal, en jouant le juge et le bourreau sans contrôle.

Mais Reyes n'est peut-être pas si seule que ça. A la fin de cet épisode, elle assiste au discours électoral de Tex Reed, l'ancien justicier Crimson Fist (qui a combattu aux côtés des héros de Black Hammer), et qui dresse un constat sans concessions sur la société. Il condamne sans appel Skulldigger, promet son arrestation s'il est élu.

Devant un écran de contrôle dans son repaire, avec son protégé, l'intéressé ne bronche pas. Est-ce parce qu'il est, comme c'est suggéré, l'ancien sidekick de Crimson Fist ? Ou alors parce qu'il se fiche d'un néo-politicien dont il doute qu'il changera une ville s'accommodant fort bien des brutalités de Skulldigger ?

Ce héros (ou anti-héros) reste une énigme pour le lecteur. Lemire ne nous donne pas son vrai nom (pas plus que celui de l'orphelin qu'il a pris sous son aile), et finalement même quand on découvre son visage sans son sinistre masque, tout est fait pour qu'on ne soit pas plus avancé. Mais Lemire joue habilement sur ce mélange de frustration et d'excitation pour prouver que la question "qui est Skulldigger ?" peut attendre sa réponse. Elle viendra sans doute en même temps que celle concernant son éventuel passé en tant que Alley Rat (le second de Crimson Fist). Pour l'instant, c'est davantage la dimension symbolique du personnage qui importe. Le Skulldigger est l'avatar de son époque au même titre que le méchant de l'histoire, GrimJim, autre représentant du "gim'n'gritty" des comics des années 80.

Au centre de tout cela, il y a surtout l'orphelin anonyme (comme pour mieux synthétiser tous les orphelins des comics devenus justiciers). En étant prêt à tuer son mentor pour lui prouver son mérite d'être son assistant, il le convainc de l'entraîner. Pour le convaincre de sa volonté, il encaisse les coups. Mais ça reste une gamin, impatient, et qui se demande ce que Tex Reed comprend de la vie à Spiral City quand il promet un avenir radieux. Ce garçon, c'est l'innocence perdue de la ville.

Pour traduire cela en images, il fallait un artiste inspiré. Et Tonci Zonjic l'est. Mieux encore : il sublime le script dont il dispose. Plus que dans le premier épisode où il illustrait, certes très élégamment, le propos, cette fois il se lâche vraiment.

Le découpage se fait audacieux, le temps d'une somptueuse double page (voir plus haut) qui résume l'entraînement de Skulldigger. Zonjic s'est fait les crayons sur les productions Mignola, en particulier Lobster Johnson, ce n'est pas un débutant, mais un narrateur accompli, avec une palette très large. On voit qu'il pense ses compositions en considérant tous les aspects, y compris la colorisation.

Ainsi n'hésite-t-il pas à imposer à plusieurs reprises des cases en noir et blanc pour souligner une action-clé, un tournant dans la formation de l'orphelin. C'est souvent fugace, mais le procédé est si efficacement utilisé qu'on reconnait son importance.

Parce qu'il a un style sobre, dépouillé, en émule d'Alex Toth, Zonjic sait qu'il doit dessiner chaque case comme une vignette sans fioritures, un plan-une idée. Et parce qu'il maîtrise son art, il n'a pas besoin d'en rajouter dans les détails. Ainsi chaque trait est-il une inflexion capitale, chaque angle de vue est soigneusement sélectionné, chaque ombre cache une partie de l'image pour mettre en valeur ce qui reste.

Voilà ce qu'est la narration graphique quand un dessinateur dispose d'un script solide et d'une pratique accomplie de sa discipline. Zonjic fait beaucoup avec peu, littéralement. On aurait tort de ne pas s'attarder sur son dessin parce qu'il est simple parce que c'est justement sa justesse qui l'autorise à être simple.

Décidément Skulldiger + Skeleton Boy a tout d'un futur classique. Ne passez pas à côté, que vous choisissiez de le lire mensuellement ou d'attendre sa publication en recueil.
La couverture variant de James Harren.

vendredi 10 janvier 2020

X-FORCE #5, de Benjamin Percy et Joshua Cassara


S'il y a bien une série Marvel qu'on attend avec impatience et qui ne nous fait pas attendre, c'est bien X-Force. La machine de guerre de Benjamin Percy est devenue terriblement addictive bien qu'il s'agisse d'un "dirty book" (dixit l'auteur). Après le cliffhanger atroce du #4, ce numéro rebondit avec une efficacité redoutable, que Joshua Cassara illustre avec toujours le même mordant.


Wolverine et Kid Oméga ont été littéralement coupés en deux par l'explosion du portail de Krakoa qui devait les transporter dans le laboratoire de Greenspace, attaqué par un commando. Coincée sur l'île, Domino promet à Wolverine de venir le secourir.


Les mercenaires pillent des échantillons krakoans tout en étant, pour certains d'entre eux, pressés de repartir. Ils ont raison car, même mutilé, Wolverine a survécu et commence à se venger de manière sanglante. Il reçoit une riposte encore plus brutale.


Mais, cependant, Domino a été rejointe par Forge et son arsenal bio-technologique. Grâce au renfort du téléporteur aborigène Gateway, ils débarquent dans les locaux de Greenspace à temps avant que le commando n'en reparte.


Forge récupère Wolverine pendant que Gateway s'occupe du pilote de l'hélico qui devait évacuer les mercenaires. Très remontée, Domino fait un carnage mais le Fauve réussit à la raisonner in extremis pour qu'elle épargne au moins un des ennemis afin qu'il soit interrogé sur Krakoa.


Kid Oméga est confié aux soins du Guérisseur tandis que Wolverine et Domino partagent une bière. Dans une salle d'interrogatoire sur l'île, le Fauve et Marvel Girl sondent leur prisonnier. Ils en tirent peu d'informations sur son commanditaire sinon un vague portrait robot.

Fascinante série que cette version de X-Force, d'autant plus que, à la faveur du calendrier des sorties, ce numéro s'apprécie encore mieux après avoir lu X-Men #4 (paru la semaine dernière). En effet, le Pr. X y avertissait, lors du forum économique de Davos, qu'en cas de nouvelles agressions contre la Nation X, celle-ci s'autorisait désormais à riposter sans retenir ses coups.

On le sait, la X-Force est le bras armé des mutants, mais pas seulement puisque l'équipe est formée de deux parties, l'une pour la partie renseignements-enquêtes, l'autre pour la partie offensive. Des six personnages qu'il a à sa disposition, Benjamin Percy fait une unité à la fois crédible, efficace et face à des menaces réelles.

Un des challenges des scénaristes de la franchise "X" est en effet de composer avec le fait que les mutants ont vaincu la mort. Percy a parfaitement intégré ce paramètre et en joue si bien qu'il réussit à nous faire vibrer malgré tout, quand ses héros sont en piteux état. Littéralement coupés en deux, Wolverine et Kid Oméga peuvent très bien être retapés, mais il n'empêche la violence qu'ils subissent saisit.

L'autre défi, c'est de ne pas adoucir le propos. Percy doit montrer une équipe tiraillée par des motivations contraires : le Fauve, Marvel Girl et Sage sont des mutants qui veulent minimiser le sang versé, non seulement par respect des lois primordiales du Conseil de Krakoa (ne pas tuer d'humains), mais aussi parce qu'ils se posent en individus éclairés, civilisés. Au contraire, Wolverine, Domino et Kid Oméga sont prêts à tout pour riposter contre leurs ennemis (Wolverine par nature, Domino par rancune, Kid Oméga par complexe de supériorité). Tout cela, Percy le traite vite mais bien.

Avec la fermeté affichée par le Pr. X, on comprend surtout que la loi selon laquelle les mutants ne tueront plus d'humains a du plomb dans l'aile. Mais Percy le prend en compte avec bien plus d'intelligence que Gerry Duggan dans Marauders (où Tornade éborgne et Pyro carbonise sans scrupules). En vérité, le scénariste prouve qu'il est impossible quand on forme une X-Force de ne pas tuer d'humains. Quand le Fauve tente de calmer Domino, lui-même s'y emploie plus pour qu'elle ramène un prisonnier à interroger que par pitié pour l'humain.

Par ailleurs, le scénariste place dans la bouche du prisonnier un constat qui nuance considérablement la situation. En affirmant être la race supérieure, les mutants se sont positionnés comme des ennemis pour un tas de personnes, ils sont devenus des cibles. Ils l'ont toujours été, mais sans le chercher. Cette fois, c'est totalement différent : ils ont déclaré la guerre autant qu'on la leur a déclarés. Xavier l'a intégré et a répondu qu'il réagirait en conséquence. X-Force est cette réponse.

En définitive, si certains lecteurs se demandent encore si les X-Men ne sont pas devenus des quasi-vilains, en tout cas des personnages antipathiques, X-Men#4 et X-Force répondent à cette interrogation. Quelque part, Hickman et maintenant Percy ont osé ce que Marvel n'a pas voulu avec Inhumans : faire de personnages populaires et sympathiques des individus ostensiblement désagréables, affichant un visage moins avenant. C'est finalement la confirmation du slogan de l'époque Grant Morrison : "Magneto is right." ("Magneto a raison."). Pour sortir de l'ornière dans laquelle ils se trouvaient, de l'impasse scénaristique, il fallait assumer cela.

Pour illustrer ce virage philosophique, le dessin de Joshua Cassara, organique et brut, convient parfaitement parce qu'il n'est objectivement pas joli, pas beau. Il montre la saleté, le sang, les tripes, la colère qui animent la X-Force. Chaque page est irriguée par une tension, une colère terribles.

Mais le dessinateur s'autorise, grâce au script survolté, à une sorte d'humour très noir et, je trouve, réjouissant. Quand Wolverine réduit à l'état de cul-de-jatte charcute les mercenaires, on ne peut réprimer un éclat de rire, même si la page suivante, il reçoit une giclée de plombs horrible. De la même manière, lorsque Forge arrive en renfort de Domino, sa jubilation à utiliser son armement techno-organique a quelque chose d'enfantin et d'amusant par rapport à son rôle de savant. Et enfin, le mutisme de Gateway devient sarcastique quand, d'abord embarqué dans un raid vengeur, il ne fait pas de quartier pour éliminer un pilote d'hélicoptère (à noter que si l'emploi de Gateway est original, on se demande quand même bien pourquoi ni Percy ni Hickman ne font appel à Diablo pour ce genre d'action alors qu'il est également un téléporteur).

Si Cassara est rapide et percutant, il semble bien toutefois que la place qu'il laisse à la colorisation requiert une intervention gourmande puisque cette fois encore Dean White doit être aidé par Rachelle Rosenberg. Le résultat est superbe, avec des effets de textures impressionnants, et on doit féliciter les deux coloristes de si bien se compléter. Mais cela suscite aussi une légère appréhension quand Cassara sera remplacé car rien ne garantit que celui qui le suppléera aura un style aussi puissant et que la colorisation sera aussi soutenue.

Mais pour l'instant, apprécions surtout la réussite implacable de cette série, qui avec X-Men et New Mutants, est la grande réussite de "Dawn of X".

jeudi 9 janvier 2020

NEW MUTANTS #5, de Jonathan Hickman et Rod Reis


Depuis la fin Novembre 2019 et le numéro 2 de la série, je n'avais plus rédigé de critique de New Mutants, mais c'est parce que les épisodes 3 et 4 étaient écrits par Ed Brisson et n'avaient aucun rapport avec l'intrigue développée par Jonathan Hickman. Celle-ci reprend ses droits et on retrouve avec plaisir les héros dans leur aventure spatiale, au coeur d'un complot politique. Rod Reis est aussi présent. De quoi renouer avec plaisir avec ce titre qui est le succès surprise de la franchise.


Chandilar, monde-trône de l'empire Shi'ar. Gladiator a confié aux Nouveaux Mutants le soin de protéger Xandra, l'héritière de la reine Lilandra, et de sa tutrice, Deathbird. Mais il ignore qu'un membre de la garde impériale, Oracle, conspire pour les tuer.


Loin de là, les Nouveaux Mutants et Smasher, de la garde impériale, conduisent Xandra à l'abri. Sunspot drague Deathbird malgré les mises en garde de Cannonball. La situation se tend lorsqu'un croiseur Shi'ar demande à inspecter leur vaisseau.


L'équipe des Nouveau Mutants se réunit et Cypher décrypte ce message du croiseur pour révéler à Smasher qu'il s'agit d'un commando venu tuer Xandra. Magik, en tant que capitaine du Conseil de Krakoa, missionne ses camarades pour intervenir contre ces assassins.


Sunspot, lui, reste près de Deathbird, bien qu'elle n'ait pas besoin de chaperon. Cannonball et Smasher rejoignent Xandra. Karma, Wolfsbane et Mirage s'occupent d'une partie du commando tandis que Magik règle son compte à l'autre.


A bord du croiseur, on constate rapidement que l'abordage est en train de capoter. Une mesure radicale est prise : le vaisseau de l'héritière est détruit. Les corps des Nouveaux Mutants et des autres passagers flottent dans le vide sidéral.

Ainsi donc, New Mutants est une série bicéphale. A Ed Brisson reviennent les épisodes se passant sur Terre avec de jeunes mutants dans leurs activités quotidiennes, sur et en dehors de Krakoa : pour les avoir lus, j'ai décidé de ne pas les critiquer car ils sont vraiment très quelconques, et sans rapport avec le titre même de la série. On peut louer le fait qu'une place soit accordée à tous les jeunes ressortissants de la Nation X, mais sans doute qu'une back-up story aurait suffi.

Quand on publie une série New Mutants, au casting déjà bien rempli, il me semble qu'il se suffit à lui-même. D'autant que Jonathan Hickman est à la baguette et y montre une autre facette, plus inattendue, de son talent de conteur.

En effet, pour la majorité des lecteurs, qu'on soit ou non client du style du scénariste, Hickman passe pour un type très sérieux, adepte des constructions narratives complexes, avec un ton assez distant, plus intéressé par le récit que par les personnages. En interview aussi, il a ce ton volontiers professoral, sûr de son fait, exposant ses plans à long terme.

Aussi quand on lit cette série, on ne peut qu'être (positivement) surpris de découvrir que Hickman est capable de légèreté et manifeste une vraie empathie pour ses jeunes héros. Son choix de prendre Roberto da Costa/Sunspot comme narrateur en voix off est exemplaire : celui-ci affiche un sentiment de supériorité hilarant parce que battu en brèche par des échecs récurrents et l'indifférence de ses pairs vis-à-vis de la position qu'il revendique.

Ainsi, grâce à cette dérision, Hickman nous entraîne dans une aventure où la jeunesse de ses héros est confrontée à la rouerie machiavélique d'adversaires qui se dévoilent et de leurs plans criminels. Commencée sur le ton de la comédie pure, avec une virée catastrophe dans l'espace pour retrouver Cannonball, l'histoire s'enrichit à présent d'un background politique où la succession au trône de l'empire Shi'ar est compromise par des personnages aux intérêts divergents.

L'épisode est à la fois intense et amusant. Sunspot drague Deathbird, Chamber et mondo sirotent un verre sans se soucier des autres. Mais d'autre part Oracle organise l'assassinat de Xandra et Deathbird avec un commando de la mort, Magik s'impose comme la chef des Nouveaux Mutants et une guerrière (ce qui est raccord avec son statut de Capitaine du Conseil de Krakoa) et l'issue du combat aboutit à une image saisissante. Tout cela est bigrement efficace.

Avec Rod Reis, la série profite d'un artiste régulier et parfait pour son contenu et ses protagonistes. L'artiste, qui assume dessin, encrage et colorisation (en travaillant numériquement), dose ses effets et s'approprie idéalement les jeunes héros et le décor cosmique du récit.

Reis est à la croisée des styles d'un Phil Noto et d'un Bill Sienkiewicz : il sait être sobre et rapide comme le premier tout en s'autorisant des audaces comme le second. Le fan de New Mutants a le sentiment de renouer avec une esthétique familière, comme la série des années 80, tout n'ayant pas l'impression que Reis cherche à se mesurer avec la folie graphique de Sienkiewicz. Le traitement des couleurs en tout cas souligne ce sentiment.

Mais Reis, c'est aussi justement cette efficacité digne d'un Noto : son découpage suit à l'évidence le script de près, il y a un souci constant de lisibilité. Ici, pas d'angles de vue alambiqués, pas d'enchaînement de plans compliqué. On est au plus près des personnages (dont on peut apprécier avec quelle justesse Reis respecte l'âge : ce sont des ados, post-ados, qui ne font ni plus jeunes ni plus vieux que cela), de l'action (quand l'équipe affronte le commando, l'absence de décors se justifie pour clarifier les mouvements de chacun). Une seule fois, le dessinateur se permet une scène plus sophistiquée (comme lorsque Magik fait face à trois assassins et leur demande si aucun d'eux n'est humain - pour être en conformité de la loi de Krakoa spécifiant que les mutants ne tuent pas d'humains - , la partie supérieure de la page voit alignées six cases de formats identiques avant que la seconde bande ne rompe cette chaîne pour un plan où Magik dégaine la soul sword).

Sachant que, récemment interrogé sur une série qu'il aurait aimé écrire pour DC, Hickman a évoqué Teen Titans, on déduira facilement qu'il a transposé cela dans New Mutants. La fraîcheur du résultat explique peut-être pourquoi ce titre se révèle le succès-surprise de la franchise "X" depuis sa relance. Et c'est mérité (même si on peut préférer, comme moi, X-Men ou X-Force). 

DIAL H FOR HERO #10, de Sam Humphries et Joe Quinones


On approche de la fin de Dial H for Hero (d'autant plus que le prochain numéro sortira la dernière semaine de Janvier) et logiquement l'action s'accélère. C'est un plus notable après le ventre mou traversé ces derniers mois, certainement du au fait que Sam Humphries a développé un script initialement prévu pour six épisodes. Joe Quinones est pour sa part toujours en grande forme (ayant profité de quelques numéros de répit).


Summer et Miguel traversent le Multivers à bord du van et découvrent les Terres parralèles et leurs héros. Sans savoir où ce périple va les mener, ils atterrissent sur la Terre-32 où tous les super-héros sont des amalgames de ceux qu'ils connaissent.


Mais ce monde est en pleine guerre contre le Harli-Quinnitor contre laquelle tout le monde est mobilisé. Super-Martian accueille les deux adolescents et confie leur protection à Lobo Kick You, l'avatar de Summer sur cette Terre.


Conduit dans la Rue Miguel dotée de conscience, le jeune garçon y trouve une cabine téléphonique avec une porte blindée. Il en déchiffre la combinaison d'entrée et découvre le Y-Dial à l'intérieur, le téléphone jaune que l'Opérateur lui a fermement déconseillé d'utiliser.


Mais, parce qu'il veut pacifier ce monde, il désobéit. Aussitôt Mr. Thunderbolt surgit et révèle à Miguel les mensonges de l'Opérateur pour brider le jeune garçon et empêcher la survie du Multivers en dotant tous ses habitants de super-pouvoirs.


Tandis que Lobo Kick You évacue Summer, Miguel suit Mr. Thunderbolt dans son repaire. Il ne lui reste plus que le téléphone noir à obtenir pour mener son plan à bien, mais l'appareil se trouve à Apokolips. Miguel se transforme pour aller le chercher.

Quel que soit la qualité du dénouement de cette maxi-série, on ne pourra que déplorer la décision de DC d'avoir voulu exagérément la prolonger en passant de six épisodes à douze. Cela a eu pour conséquence une décompression narrative préjudiciable au projet et abouti à des numéros dispensables, visiblement écrits dans l'urgence pour meubler plus que pour enrichir l'intrigue. Huit ou à la rigueur dix épisodes auraient largement suffi.

Mais reconnaissons à Sam Humphries de s'être bien débrouillé pour limiter la casse. Certes il a connu un coup de mou manifeste passé le #6, mais a su redresser la barre au #9. Ce #10 confirme ce mieux même si les ficelles sont grosses comme des câbles pour nous faire patienter.

En effet, l'objectif de l'histoire est de nous emmener à Apokolips où se trouve le dernier des quatre cadrans magiques cardinaux, le noir. Une fois Mr. Thunderbolt en possession des quatre téléphones, il sera en mesure de doter tout le Multivers de super-pouvoirs et de le pacifier grâce à cela. Du moins c'est ce qu'il promet, et on peut douter de sa bienveillance.

Dans le même temps, Humphries a joué la carte de l'ambiguïté en assombrissant la figure de l'Opérateur, la moitié de Thunderbolt, si bien que le lecteur doute des deux. Les arguments de Thunderbolt pour que Miguel adhère à son projet sont troublants et malins (l'Opérateur est un censeur, qui veut le brimer, et sous couvert de libre-arbitre, ne fait rien pour épargner les Terres parallèles). Mais d'un autre côté, comme le lui rappelle à bon escient Summer, Miguel est traqué depuis qu'il est en possession du H-Dial par Thunderbolt : peut-il vraiment s'abandonner à ce personnage ?

Si la série avait conservé une certaine densité, on aurait exploré le Multivers plus tôt et donc la complexité de la situation telle qu'exposée d'une part par l'Opérateur et d'autre part par Thunderbolt. A la place, on a droit à un passage sur Terre-32 et quelques vignettes sur d'autres mondes vite survolés par les deux héros. Malgré tout, Humphries ne se pose pas sur Terre-32 par hasard puisqu'il s'agit d'un monde où les super-héros sont des amalgames improbables des héros de Terre-1 : Superman est ici un mélange de l'homme d'acier et du Martian Manhunter. Cela renvoie aux personnages en lesquels Miguel (et Summer) se transforment grâce au H-Dial, qui sont aussi de curieux mixes de héros. Et puis ça ne fait jamais de mal de puiser dans l'abondante cartographie cosmique et dimensionnelle que Grant Morrison a planifié dans son anthologie The Multiversity (bien plus importante et surtout plus synthétique en vérité que les manipulations constantes d'un Geoff Johns pour agréger la spatio-temporalité du DCU).

L'aventure devient à nouveau accrocheuse puisque Apokolips est plus que jamais proche. On va surveiller avec gourmandise la visite de Miguel (ou des SuperMiguel) dans le domaine de Darkseid. Et observer qui de Mr. Thunderbolt ou de l'Opérateur est le plus digne de confiance...

Joe Quinones dessine à nouveau l'intégralité de ce numéro. Il n'y reproduit pas le style d'un illustre confrère (ou alors je ne l'ai pas reconnu), mais son travail est d'une générosité visuelle épatante. Il ne lésine pas sur les pleines pages riches en détails et spectaculaires à souhait. Terre-32 en proie à un conflit grotesque contre le Harli-Quinnitor (comme si Harley Quinn était devenu l'Anti-Monitor - une fantaisie que seul Humphries peut se permettre puisqu'il est aussi le scénariste de la série Harley Quinn), la représentation de tous les super-héros amalgamés, ou le survol des mondes parallèles sont autant de morceaux de bravoure à l'actif de l'artiste.

Mais quand Quinones doit se calmer un peu pour offrir au récit une narration en relation avec l'évolution psychologique de Miguel, il sait aussi s'assagir et produire des pages impeccablement découpées et même astucieuses. Le meilleur exemple réside dans cette autre splash-page ave l'Opérateur et Mr. Thunderbolt qu'on peut plier pour comprendre que les deux personnages forment une seule entité.

Il faut aussi saluer la contribution essentielle depuis le début de la série du coloriste Jordan Gibson, dont la palette fait vivre cette histoire avec toutes les variations graphiques insensées que Quinones lui imprime. Gibson exécute un travail énorme et superbe, qui contribue à l'immersion du lecteur dans un récit très référencé mais toujours accessible.

Si l'équipe tient bon, la dernière ligne droite promet d'être épique.

dimanche 5 janvier 2020

HAWKEYE : FREEFALL #1, de Matthew Rosenberg et Otto Schmidt


Hawkeye est de retour pour une mini-série (qui, sait-on jamais, en cas de succès, ouvrira la porte à une ongoing). Il ne faut pas vous fier à a couverture (horrible) de Kim Jacinto, l'intérieur par Otto Schmidt (récent transfuge de DC) est bien meilleur. L'autre excellente surprise vient de l'écriture de Matthew Rosenberg, bien plus inspiré ici qu'avec Uncanny X-Men.


Hawkeye infiltre une bande d'hommes car the Hood cherche de la main d'oeuvre pour ses nouveaux projets criminels. Il réussit à le faire arrêter avec le concours d'une brigade de police. Ses comparses sont jugés à la chaîne en comparution immédiate.
  

Mais Clint Barton apprend que le maire (Wilson Fisk) a interféré pour que Parker Robbins (the Hood) échappe au juge. Il le rattrape dans sa limousine et le gangster s'amuse de la ténacité de Hawkeye dans un combat perdu d'avance pour lui, faute de soutien haut placé.


La même nuit, un individu vêtu du costume de Ronin attaque d'anciens agents du SHIELD et leur dérobe une mallette. Au matin, alors qu'il prend son petit-déjeuner, Clint est abordé par le Faucon et le Soldat de L'Hiver qui désirent connaître son emploi du temps de la nuit.


Parce qu'il a été un temps sous le masque de Ronin, Clint est suspect mais il nie toute implication dans l'attaque. Pour le prouver, il entraîne le Faucon et le Soldat de l'Hiver dans une de ses missions au cours de laquelle il compte sur eux pour confondre the Hood.


Mais Ronin surgit et agit violemment contre les sbires du malfrat. Les trois héros s'interposent mais leur intervention désordonnée tourne à l'avantage de leur adversaire qui leur flanque une correction avant de s'éclipser. Clint est blanchi mais l'histoire ne fait que débuter...

Depuis le run de Matt Fraction et David Aja, Hawkeye est devenu plus que l'archer occasionnel des Avengers, c'est désormais un héros qui bénéficie d'une côte d'amour à part dans le coeur des fans. Malheureusement, personne depuis n'a été en mesure de reproduire l'exploit de Fraction et Aja en lui consacrant une série durable. Le personnage est retombé dans une sorte de purgatoire, attendant qu'on l'exploite à nouveau à sa juste mesure.

C'est le pari que tente Matthew Rosenberg, un fan de l'archer, qui, lui aussi, tente de se refaire une santé. En effet, avant la révolution House of X-Powers of X, il a été le scénariste de la série Uncanny X-Men, dans laquelle il a fait tout et n'importe quoi, tuant des personnages à tour de bras (depuis ramenés à la vie par Hickman) et rédigeant une saga impossible - et d'ailleurs effacée des tablettes.

Marvel, prudent, ne lui a accordé qu'une mini-série en cinq parties pour animer Hawkeye. Vu le résultat et les bonnes critiques mais aussi des ventes encourageantes (un deuxième tirage est annoncé), on peut rêver que l'aventure se prolonge même si l'éditeur multiplie les minis sans lendemain.

Rosenberg ne perd pas de temps pour lancer son intrigue, convoquant the Hood et surtout un nouveau Ronin, qui entache la réputation de Clint Barton, qui revêtit un temps l'habit de ce justicier (après Echo et avant Blade). C'est donc un whodunnit ?, mais mené à toute allure, avec beaucoup de dérision.

Et c'est bien cela qui emporte l'adhésion du lecteur. Rosenberg a compris que la meilleure façon d'écrire Hawkeye, c'était de le faire sans être trop sérieux, en revenant à la source du run de Fraction, avec un Clint Barton un peu loser mais irrésistiblement sympa. C'est particulièrement savoureux, surtout quand Clint est au lit avec Linda Carter, l'Infirmière de Nuit (sa nouvelle copine), à qui il vient de promettre des galipettes mais qui, obsédé par l'impunité de the Hood, ruine tout en décidant de se confier.

Drôle aussi l'échange entre le Faucon, le Soldat de l'Hiver et Barton avec le rappel aux autres Ronin. On oublie presque au passage que les deux personnages qui interrogent Clint ne sont pas un choix de Rosenberg mais une contrainte imposée par Marvel qui prépare la sortie d'une autre mini-série intitulée The Falcon and the Winter Soldier. Et tout ça avant des séries télé sur Disney + sur Hawkeye et les deux larrons (respectivement en 2021 et 2020). Synergie médiatique, quand tu nous tiens...

Pour dessiner cela, Otto Schmidt est un autre bon choix. L'artiste s'est illustré chez DC en participant activement au Green Arrow écrit par Benjamin Percy et le retrouver avec l'archer de Marvel est amusant. Mais plus que ça, c'est le style de Schmidt qui fait la différence.

En effet, dans la pléthorique collection de séries Marvel, il y a peu de place pour le dessin non réaliste et même hyper réaliste. On assiste à une sorte d'uniformisation graphique assez lassante où tout se ressemble visuellement. Les plus doués sortent leur épingle du jeu, mais en définitive on reste dans un registre unique.

Schmidt, lui, dessine, s'encre et colorise avec des références qui se détachent du tout-venant. Ses images ont la fraîcheur de l'esquisse, ses personnages flirtent avec le cartoon, l'expressivité est maximale jusqu'à flirter avec la caricature. L'artiste ne se prive d'ailleurs pas de souligner les effets narratifs de Rosenberg, comme quand Clint adresse un clin d'oeil au lecteur en même temps qu'en voix off il nous confirme que c'est bien lui, là, parmi les hommes de main de the Hood.

Cette vivacité dans le trait pourra sans doute paraître bâclée à certains. Mais quelle pêche ! Quel sens du mouvement ! Et quelle jolie malice dans le découpage quand l'artiste aligne trois cases noires avec des onomatopées suggestives alors que la voix off de Clint raconte le contraire (il est en pleine séance de câlins avec la Night Nurse mais n'arrête pas de penser à the Hood).

C'est un démarrage canon, qui laisse augurer du meilleur. Et ça fait tout simplement du bien de retrouver Hawkeye entre de si bonnes mains.